Ce numéro 145 de Culture & Recherche dresse un panorama inédit de l’engagement du secteur de la création artistique face à l’urgence écologique, réunissant plus de 60 contributeurs — artistes, chercheurs, opérateurs et agents du ministère de la Culture — autour de trois axes : imaginaires et représentations, pratiques écoresponsables, et transformation de l’écosystème de la création.
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA (Claude, Anthropic) :
Informations clés
Le numéro 145 de Culture & Recherche, paru à l’automne-hiver 2023, est une publication du Ministère de la Culture placée sous la responsabilité de la Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle. Il a été coordonné par Catherine Graindorge, rédactrice en chef, avec Florence Roy et Guy Tortosa de la Direction générale de la création artistique (DGCA).
Sur 164 pages, il rassemble plus de 60 contributions — articles, entretiens, témoignages et manifestes — couvrant un large spectre disciplinaire : danse, musique, arts visuels, théâtre, bande dessinée, photographie, cirque, design et mode. La revue est disponible en version papier (ISSN 0765-5991) et en ligne (ISSN 1950-6295).
Contexte et enjeux
Ce numéro s’inscrit dans la continuité de trois éditions précédentes (n° 130, 135, 136 — 2014 et 2017) consacrées à la recherche dans les écoles d’art et le spectacle vivant. Il est le fruit du groupe de travail « Défis environnementaux » et de l’atelier « Veille artistique » de la Direction générale de la création artistique (DGCA).
La préface rappelle l’ampleur des enjeux : continent de plastique de 3,5 millions de km², glaciers qui pourraient perdre 80 % de leur masse d’ici 2100, 2 milliards d’individus potentiellement affectés par la montée des eaux. Face à ces réalités, la crise écologique est aussi, selon Bruno Latour et Baptiste Morizot, une crise des représentations et de la sensibilité — c’est-à-dire une crise artistique. Le monde de la création est à la fois émetteur (70 millions de tonnes éq. CO₂, dont 74 % liés aux déplacements des visiteurs) et levier de transformation des imaginaires.
Structure : trois grands axes
Axe 1 — Arts et écologie : imaginaires et représentations (p. 6–61)
Cet axe interroge la manière dont les disciplines artistiques se saisissent des enjeux écologiques pour renouveler formes, récits et sensibilités. Plusieurs approches sont documentées :
- Arts chorégraphiques : foisonnement d’œuvres scéniques et in situ depuis les années 2000 (Jérôme Bel, Jennifer Monson, Lia Rodrigues, Eve Chariatte…). La danse investit forêts, jardins, fermes, et noue des alliances avec entités non-humaines. Les approches « écosomatiques » et anticoloniales se croisent.
- Musique et son : le tournant acoustique (Rachel Carson, R. Murray Schafer, Bernie Krause) a inauguré une écoute renouvelée du vivant. Le concept de phonocène (Vinciane Despret) et celui de résonance (Hartmut Rosa) ouvrent vers une musique de « pleine Terre », incarnée dans des pratiques de field recording, des performances-paysage et des opéras de métamorphose.
- Arts visuels et énergie : du futurisme au Land Art, en passant par l’Arte Povera et les camps écoféministes anti-nucléaires (1979-2000), l’histoire de l’art reflète celle de l’énergie. L’écosystème artistique contemporain contribue significativement au réchauffement (74 % liés aux déplacements des visiteurs).
- Bande dessinée : trois courants identifiés — dystopique (Nausicaa, Transperceneige, Coup de sang), documentaire (Saison brune, Le droit du sol, Le monde sans fin — 514 000 ex. vendus en 2022), et poético-intime (Rochette, Pignocchi, Zep).
- Photographie et écopoétique : émergence d’une photographie argentique revendiquée comme résistance à l’immatérialité numérique. L’écopoétique (terme né au milieu des années 1990) interroge le « faire » artistique dans ses dimensions processuelles, matérielles et sensibles, sans opposer enjeux critiques et enjeux poétiques.
Axe 2 — Actions et pratiques écoresponsables dans le champ de la création (p. 62–117)
Cet axe documente concrètement les transformations en cours dans les modes de production, de diffusion et d’organisation du travail artistique.
- Écoconseillers : nouveau métier en émergence (David Irle, collectif Les Augures, ARVIVA — Arts vivants, Arts durables). L’association ARVIVA accompagne les structures du spectacle vivant dans leur transition.
- Écoconception : au-delà des décors, la démarche suppose une analyse du cycle de vie de l’œuvre dans sa totalité. Le réemploi est présenté comme un exercice exigeant mais créatif (Opéra de Metz, Collectif 17 h 25 — cinq grandes maisons d’opéra européennes — Châtelet, Aix-en-Provence, Opéra de Lyon, Monnaie de Bruxelles, Opéra de Paris).
- Compagnie R.B. Jérôme Bel (Sustainable Theatre?) : décision radicale de ne plus prendre l’avion depuis 2020, réduit les émissions de tournée internationale de 54 t éq. CO₂ (2018) à 1 t éq. CO₂. Remontages locaux, partitions transmises à des performeurs locaux dans leur langue.
- Référentiel carbone pour le spectacle vivant : expérimentation menée par la DGCA dans les Centres dramatiques nationaux (CDN), étendue à neuf labels supplémentaires dès 2023.
- Écoles supérieures d’art : intégration de la transition écologique aux cursus (formation, recherche, référentiel carbone), Fédération des récupérathèques, démarches de redirection écologique (S. Sauzedde).
- Mode et industrie créative : filière très polluante en mutation (Rose Ekwé et ses Gélotextiles®, bureau des industries créatives, politique publique de soutien à la création écoresponsable).
Axe 3 — Vers un nouvel écosystème de la création artistique (p. 118–157)
Cet axe aborde les transformations structurelles nécessaires — institutionnelles, économiques, territoriales et pédagogiques.
- Penser la création dans un monde fini : philosophes et directeurs d’institutions (Potte-Bonneville, Tibloux, Irle, Roesch, Saez) questionnent la liberté artistique dans le contexte des limites planétaires. La figure du « cultivé » remplace celle du « consommateur ».
- Adapter les politiques publiques : chronologie documentée de l’action de la DGCA (2019-2023), de la désignation d’une référente développement durable à l’élaboration d’un plan d’action opérationnel en quinze mesures, incluant formation, indicateurs de pilotage et pacte d’engagement écologique.
- Mobilité internationale : le rapport COAL/Bouda/Le Sourd interroge la pertinence des circulations longues distance dans un contexte de restriction carbone.
- Économie du travail artistique : appel à repenser les modèles économiques (mutualisation, décroissance choisie, relocalisation).
- Formation des futurs artistes : intégration des enjeux de transition dans les cursus des conservatoires et écoles supérieures (danse, musique, théâtre, cirque) — F. Roy.
Apports et limites de la publication
| Apports | Points d’attention |
| Panorama pluridisciplinaire inédit (60+ contributeurs) | Ancrage français dominant (dimension internationale partielle) |
| Articulation recherche / terrain / politique publique | Revue de diffusion, non revue à comité de lecture au sens strict |
| Témoignages de praticiens et retours d’expériences concrets | Hétérogénéité des contributions (profondeur variable) |
| Chronologie précise de l’action ministérielle (DGCA, 2019-2023) | Données chiffrées parfois issues de sources secondaires |
| Approche systémique (imaginaires + pratiques + politiques) | Absence de bilan complet sur l’efficacité des mesures engagées |
Notions et figures clés
Le numéro mobilise un vocabulaire spécifique qu’il convient de retenir : écoconception (intégration des impacts environnementaux dès la conception de l’œuvre), écocritique (analyse des représentations de la nature dans les arts), écopoétique (renouvellement des formes et des récits depuis une attention aux milieux), écosophie (rapport philosophique aux écosystèmes), phonocène (alternative positive à l’Anthropocène proposée par Vinciane Despret), solastalgie (détresse face à la dégradation de son environnement proche), redirection écologique (réorientation délibérée des pratiques et institutions vers la soutenabilité).
Parmi les figures emblématiques convoquées : Jérôme Bel (danse, engagement radical), Vinciane Despret (philosophie du vivant), Gilles Clément (jardinier-philosophe), Rachel Carson (Printemps silencieux, 1962), Bruno Latour (crise des représentations), Baptiste Morizot (manières d’être vivant).