Mesurer pour transformer ? Étude des usages et perspectives depuis l’outil SEEDS

L’association ARVIVA analyse deux années d’utilisation de son outil SEEDS par 3300 projets culturels. Cette étude révèle les apports et limites de la mesure d’impact pour accélérer la transition écologique du spectacle vivant.

ARVIVA – Arts vivants, Arts durables × Opale | 2024

Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA (Claude, Anthropic) :

Contexte et présentation de l’outil SEEDS

SEEDS (Simulateur d’Empreinte Environnementale du Spectacle) est un outil gratuit et open source créé par ARVIVA (Arts vivants, Arts durables), disponible depuis janvier 2023. Il permet aux structures du spectacle vivant — salles, compagnies, festivals, bureaux de production — de mesurer leur empreinte environnementale selon trois axes : les émissions de gaz à effet de serre (GES), l’impact sur la biodiversité et la circularité des ressources. À la suite du remplissage, l’outil propose des pistes d’action directement liées aux données saisies.

L’outil s’articule autour de trois modules complémentaires : « Bâtiment » (consommations énergétiques, mobilités et restauration des publics), « Fonctionnement » (activité quotidienne de l’équipe permanente) et « Projet » (tournées, festivals, productions). Ces trois entrées couvrent les scopes 1, 2 et 3 du Bilan Carbone et s’appuient sur les facteurs d’émissions de la base Empreinte® de l’ADEME.

En deux ans, SEEDS a enregistré plus de 3 300 projets renseignés par environ 2 400 utilisateurs. La présente étude, co-réalisée avec l’association Opale, analyse les données collectées entre janvier 2023 et mai 2024, ainsi que les résultats de deux focus groupes qualitatifs (13 participants issus d’équipes artistiques et de lieux permanents/festivals).

Données clés de l’échantillon analysé

Sur les 3 000 volets initialement renseignés, des filtres stricts de fiabilité ont été appliqués, ne retenant que les entrées certifiées par les utilisateurs et présentant un taux de remplissage satisfaisant. L’échantillon final exploitable se compose de :

ModuleDonnées exploitées% du total renseigné
Projets201 projets13 %
Bâtiments136 bâtiments20 %
Fonctionnements99 fonctionnements17 %

Le faible taux de données exploitables par rapport au total, souligne les limites inhérentes aux outils auto-déclaratifs. Le profil des utilisateurs est majoritairement composé de structures engagées, situées en milieu urbain (65 %), relevant principalement de la musique (30 %), du pluridisciplinaire (26 %) et du théâtre (24 %). Par typologies, les lieux permanents représentent 35 % de l’échantillon, les équipes artistiques 28 % et les festivals 16 %.

Profils et pratiques des utilisateurs

Les utilisateurs de SEEDS partagent une sensibilité écologique préalable à l’utilisation de l’outil, souvent issue d’une conviction personnelle transposée dans la sphère professionnelle. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus large d’éco-anxiété professionnelle : selon une étude citée dans le rapport, 62 % des professionnels du spectacle se déclarent inquiets face aux enjeux environnementaux actuels, et 71 % souhaitent aligner leurs pratiques professionnelles sur ces enjeux.

Pour une minorité d’utilisateurs, le recours à SEEDS anticipe également des évolutions réglementaires (éco-conditionnalités dans l’attribution des subventions). L’ASTP a rendu l’usage de l’outil obligatoire pour ses membres en mai 2024, illustrant une tendance prescriptrice encore émergente.

Mobilité : le poste prioritaire

La mobilité est le principal poste d’émissions carbone identifié par les utilisateurs. Pour les salles de spectacle, la mobilité des publics représente en moyenne 55 % des émissions liées au bâtiment. Pour les festivals, 62 % du public se rend sur site en voiture. Pour les tournées de compagnies, la mobilité des équipes représente 45 % des émissions de leurs projets. Ces chiffres confirment les conclusions d’autres études sectorielles (Shift Project, rapports Déclic, AJC).

PosteSalles de spectacleTournées (compagnies)
Mobilité55 %45 %
Énergie17 %1 %
Fret16 %
Hébergement des équipes15 %
Restauration des équipes12 %
Déchets du public14 %

Malgré cette conscience, la majorité des structures ne dispose pas de données consolidées sur les mobilités de leurs publics, et les approximations restent fréquentes. Les mobilités quotidiennes des salariés des structures utilisatrices présentent en revanche une performance notable : 39 % se déplacent à pied ou à vélo, contre 8 % à l’échelle nationale — en partie expliqué par la forte représentation des structures urbaines.

Restauration, énergie, numérique et déchets

Sur la restauration, les utilisateurs affichent 44 % de repas végétariens pour les équipes et 46 % pour les publics lors des projets — proportion très supérieure aux 2 % de repas végétariens dans la restauration commerciale nationale. Côté énergie, 23 % des bâtiments s’approvisionnent en électricité verte. Sur le numérique, les structures prolongent davantage la durée de vie de leurs terminaux (6 ans pour les ordinateurs, vs 5 ans en moyenne nationale) et recourent au reconditionné à hauteur de 22-32 %. Enfin, si la gestion des déchets est bien identifiée, des écarts subsistent : le tri du public n’est mis en place que dans 83 % des projets, et seuls 62 % utilisent de la vaisselle réutilisable.

Angles morts et limites des démarches de transition

Malgré un engagement réel, plusieurs zones de résistance ou d’inaction sont identifiées.

La prédominance du prisme carbone. Les utilisateurs tendent à interpréter leurs résultats quasi exclusivement par le biais des émissions de GES, au détriment des volets biodiversité et ressources – pourtant intégrés dans SEEDS. 66 % des bâtiments obtiennent un score E (le plus bas) en biodiversité, et 49 % en ressources. Seulement 12,5 % des structures mènent des diagnostics environnementaux sur leurs sites, et 22 % disposent d’un plan de préservation. La biodiversité reste perçue comme abstraite et peu actionnable.

La concentration sur un périmètre étroit. Les actions engagées restent cantonnées au périmètre direct et tangible de la structure (mobilités internes, alimentation, déchets). Les dimensions stratégiques — critères environnementaux dans le choix des prestataires, de la banque, des partenaires — sont peu investies : seuls 25 % des utilisateurs déclarent avoir pris en compte des critères environnementaux dans le choix de leur établissement bancaire.

La difficulté de l’action inter-structures. La collecte de données auprès de partenaires externes est perçue comme complexe et chronophage. Les fonctionnalités collaboratives de SEEDS (partage de projets entre structures) sont encore peu utilisées.

Les usages et co-bénéfices de SEEDS

Au-delà de sa fonction première de mesure, SEEDS génère des bénéfices pédagogiques et organisationnels importants, souvent imprévus par les utilisateurs eux-mêmes.

Usage identifiéDescription
Point de départObjectiver les impacts pour « savoir d’où on part » avant d’agir
Boussole stratégiqueSimuler des scénarios, arbitrer entre options, prioriser les chantiers
Outil pédagogiqueMobiliser les équipes, sensibiliser en interne lors du remplissage
Levier de communicationValoriser les démarches auprès des partenaires, tutelles, publics
Outil militantAppuyer les demandes auprès d’institutions (collectivités, financeurs)

Les utilisateurs s’approprient l’outil avec souplesse, selon des modes variables : projets prévisionnels ou réalisés, périmètre large ou resserré, données précises ou estimées, usage individuel ou collectif. SEEDS ne se substitue pas à une démarche de transformation systémique, mais en constitue une étape structurante.

Limites et risques de la mesure d’impact

L’étude identifie plusieurs risques inhérents aux outils auto-déclaratifs de mesure d’impact.

Le risque de quantophrénie. La focalisation excessive sur les indicateurs chiffrés peut réduire l’enjeu écologique à un problème purement technique, éloignant les équipes de l’action concrète. Le temps de collecte des données est variable (de quelques heures pour une petite compagnie à plusieurs mois pour une grande structure) et peut mobiliser des ressources humaines déjà limitées.

La dimension prescriptrice de l’outil. Les indicateurs de SEEDS, aussi rigoureux soient-ils, ne sont pas neutres : ils valorisent certaines démarches et en occultent d’autres. L’activité pédagogique (EAC), le renoncement à un projet, ou les pratiques qualitatives d’engagement des parties prenantes ne sont pas captés par l’outil.

Le risque lié à l’analyse sectorielle. Établir des typologies moyennes à partir des données SEEDS se heurte à la grande hétérogénéité du secteur (esthétiques, tailles, localisations, modèles économiques). La crainte de la comparaison entre structures est réelle et peut freiner l’engagement dans la démarche.

Conclusion et recommandations

La mesure d’impact doit rester un moyen de guider et d’informer, sans se substituer à la diversité des trajectoires nécessaires pour relever les défis écologiques du secteur culturel.