28•11•23
Par Éloïse Duval
Une guitare écologique est-elle possible ?
Face à la raréfaction des ressources en bois et à l’urgence climatique, de plus en plus de luthiers sont amenés à repenser la fabrication des guitares, et à préférer aux essences tropicales traditionnelles des alternatives plus locales.
« C’est beau non ? Bon, elle est encore un peu poilue, mais on va l’étuver de nouveau, et puis on lui fera passer les tests de résistance. » Au creux de ses mains durcies par le travail du bois, Fred Kopo fait glisser l’ébauche d’une table d’harmonie de guitare, où le cèdre rouge mêlé à la fibre de lin tracent de larges courbes brunes : « On dirait presque du noyer, commente-t-il en l’effleurant. Ou bien un pelage de marcassin », lâche-t-il en riant. Sous la couche de résine qui recouvre la planche et embaume l’atelier du luthier de vapeurs boisées, des mèches de lin s’échappent et donnent à la table d’harmonie des airs de perruque hirsute. « Pour le moment, on en est encore à la phase de test », explique Jules, ancien apprenti devenu salarié de la lutherie. « Mais même à terme, l’ambition n’est pas de se passer complètement du bois, ni de fabriquer une guitare faite exclusivement de matériaux composites, reprend Fred Kopo. L’idée c’est de composer avec la fibre de lin, ce qui nous permettrait d’utiliser des planches de bois plus fines, et donc d’avoir plus de possibilités dans le choix des essences. »
Perdu au beau milieu de la banlieue rennaise, l’atelier de Fred Kopo a des airs de cabane isolée. Pourtant, c’est là que, depuis plus de trente ans, naissent guitares électriques et acoustiques, taillées dans des bois locaux, et non plus dans des essences exotiques ou tropicales tels l’acajou, l’ébène ou le palissandre, comme le voudrait une tradition tenace et pourtant essoufflée par la raréfaction des ressources et le dérèglement climatique. Et si le luthier est un pionnier dans l’utilisation d’essences locales et de matériaux composites, comme lui, de plus en plus de professionnels se tournent vers des alternatives écologiques, et innovent pour rendre la facture instrumentale plus respectueuse de l’environnement.
Déforestation et réglementation
« Les luthiers n’ont jamais été une menace pour certaines espèces de bois en voie de disparition », peut-on lire sur le site de la Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI). Pour autant, même s’ils sont loin d’être dans le peloton de tête des industries consommatrices de bois rares, les luthiers n’en sont pas moins obligés de songer à s’adapter. « La lutherie est un dommage collatéral, car dans le fond on consomme très peu de bois, constate Jacques Carbonneaux, chargé de mission pour la CSFI et membre fondateur de l’Association professionnelle des luthiers artisans en guitare (APLG). Le problème, c’est que l’on consomme les mêmes que ceux utilisés pour le mobilier. Le palissandre, l’ébène ou l’acajou… Toutes ces essences sont de plus en plus plébiscitées pour l’industrie du meuble, et notamment par la Chine dont la nouvelle classe moyenne est très demandeuse. Ajoutez au commerce la déforestation et l’agriculture… Il n’est pas étonnant que les bois se raréfient. » À la diminution des ressources s’ajoute le renforcement de la réglementation qui encadre le commerce et la circulation des bois menacés. « On a eu l’exemple avec le pernambouc l’année dernière, et avec le palissandre en 2017, retrace Jacques Carbonneaux. Et si chaque fois, la Cites [Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, ndlr] a tranché en faveur des luthiers, ces difficultés d’accès aux ressources ont amené les acteurs du monde de la facture instrumentale à repenser leurs pratiques.»
Le frêne au fond du jardin
Dans une pièce de son atelier, Fred Kopo décroche une basse acoustique. Percée de deux bouches ovales semblables à deux grands yeux noirs, on dirait qu’elle pleure. « Celle-ci, je l’ai faite en 1991. Elle s’appelle Fantôme, décrit le luthier, un petit sourire sous sa barbe rousse. À l’époque, on parlait un peu d’écologie, mais pas encore de bilan carbone ou de déforestation, et en tout cas pas de façon aussi urgente et cruciale qu’aujourd’hui. De mon côté, j’étais surtout dans une démarche expérimentale, je voulais voir comment d’autres bois réagissaient. Donc je faisais des cocktails de bois exotiques traditionnels et de bois locaux. » Ainsi, pour Fantôme, la table est en épicéa, la caisse en merisier, et le manche en acajou. « Par la suite, j’ai expérimenté des choses : j’ai essayé de travailler avec du peuplier, ce n’était pas génial. Puis j’ai essayé avec du tilleul, là c’était mieux. » Aujourd’hui, l’heure n’est plus à l’expérimentation : dans son jardin, un frêne tombé à cent mètres de chez lui sèche sous une bâche blanche. Un voisin a téléphoné pour que le luthier passe récupérer l’arbre. Sous la lumière chaude des lampes qui éclairent l’établi, bercées par le ronronnement impromptu des machines, des carcasses de guitares attendent d’être assemblées. Dans le fond, des planches de bois superposées attendent leur tour. Cormier, noyer, érable ou épicéas, toutes les essences ou presque viennent de la région. Et bientôt du fond du jardin, quand le frêne aura fini de sécher. « Côté bois exotique, il doit me rester un peu de palissandre… Mais c’est vraiment anecdotique. » Et si Fred Kopo a externalisé la fabrication de la fibre de lin qui sert à la confection du fond et des éclisses de la guitare, « l’entreprise française qui la fabrique récolte son lin dans un rayon de 50 à 100 kilomètres autour de son implantation, située en Haute-Normandie. » On ne peut plus local.
Faire feu de tout bois
Considéré comme un précurseur, Fred est pourtant loin d’être le seul luthier à avoir adopté une démarche éco-responsable. Installé à une cinquantaine de kilomètres de Saint-Brieuc, Gildas Vaugrenard a quitté son poste d’ingénieur dans l’industrie du bois pour ouvrir son atelier de lutherie. Depuis, ce membre de la Confrérie des luthiers pas ordinaires taille ses guitares électriques dans du chêne issu de tonneau de cognac, de la douelle de récupération. « J’utilise aussi des noyers issus d’élagages souvent, récupérés sur les bords de route parfois. Et puis du cèdre aussi et du thuya breton. La transition écologique passe par l’arrêt des importations et la réduction des transports : donc si on peut travailler avec des ressources locales, il n’y a pas de raison d’aller en chercher ailleurs, résume-t-il. Et puis, quand j’ai commencé la lutherie, j’ai appris qu’au 18e siècle, le cormier était utilisé pour les touches de vielle à roue, et qu’on l’appelait l’ébène d’Europe. Alors pourquoi aller chercher à des milliers de kilomètres de chez nous des ressources qu’on a tout près ? » Ainsi, pour remplacer le frêne des marais américains traditionnellement employé, le luthier privilégie le châtaignier qui, peu ou prou, a les mêmes propriétés acoustiques. « Dans les bureaux de Hellfest production est accrochée une guitare que j’ai fabriquée. Elle s’appelle la H. Et je l’ai taillée dans l’armoire en châtaignier de ma grand-mère. Quand vous récupérez un bois qui a vieilli comme ça, qui a passé cent ans près d’une cheminée, sa structure moléculaire a été modifiée. Il a été torréfié par le temps, et se prête tout à fait à l’usage qu’on en fait. » Plus encore, Gildas Vaugrenard fait usiner ses pièces détachées en France, et pour les finitions : « Tout est fait à l’huile de lin et à la cire d’abeille des ruches de mon jardin. »
Récup, réemploi, circuit court et recyclage : établi dans le nord de Dijon, Philippe Bouyou est également un adepte de la lutherie éco-responsable. Et quand on lui parle de bois exotiques, il ne mâche pas ses mots : « Je ne vais pas faire faire 10 000 kilomètres à un bout de bois alors que je peux trouver la même chose dans le Jura, c’est foncièrement ridicule. » D’ailleurs, depuis quelque temps, l’artisan est membre d’un projet pilote avec l’Office national des forêts. « Tout est parti d’une grume que j’ai vu pourrir sur le bord de la route, raconte Philippe Bouyou. Une fois que les bûcherons ont coupé les arbres, un véhicule monstrueux qu’on appelle le débusqueur vient récupérer le bois, explique-t-il. Mais souvent, la forêt n’étant pas rectiligne, il y a des arbres sur le chemin de la machine. Cette fois-ci, c’était un érable. Et comme c’est du hêtre qu’avait commandé le client, il a pourri sur le bas-côté. » L’idée de ce projet est donc d’établir un pont entre l’ONF et les luthiers, pour que ces derniers puissent récupérer, le cas échéant, « les grumes d’érable, de sycomore, de merisier ou d’alisier », et plus globalement, tout ce qui pourrait servir à un luthier.
Convaincre les musiciens
« Le plus dur reste de convaincre les musiciens, qui sont habitués à des guitares faites d’essences tropicales et qui ont du mal à se mettre aux bois locaux », synthétise Jacques Carbonneaux. Et pour essayer de sensibiliser les guitaristes et les luthiers à la nécessité de se tourner vers des alternatives locales, les projets se multiplient. Ainsi, en 2016, la European Guitar Builders a lancé le Local Wood Challenge. Le but ? Proposer aux luthiers de l’Union européenne de construire un ou plusieurs instruments en utilisant des bois cultivés localement dans leur région, puis de les faire essayer aux musiciens dans différents salons. De même, entre 2014 et 2017, le projet Leonardo Guitar Research (LGRP) a mené trois études comparatives à destination des guitaristes et de l’auditoire. Il s’agissait pour les musiciens de jouer les mêmes compositions, tantôt avec des guitares en bois exotiques, tantôt avec des guitares en boix locaux, pour évaluer les qualités acoustiques des instruments. « Et avec la moulinette statistique, ils se sont bien rendu compte qu’à l’aveugle, on n’arrivait pas à reconnaître quelles étaient les guitares faites d’essences tropicales de celles faites d’alternatives locales », se réjouit Fred Kopo, pour qui le projet Leonardo a permis de « mettre enfin des mots et des chiffres sur cette stupidité humaine que sont les a priori. »
S’il est encore difficile de tordre le cou à des croyances bien ancrées dans l’esprit de certains musiciens, l’autre défi réside dans la capacité des luthiers à concurrencer une production instrumentale industrialisée à grande échelle : d’autant plus que la guitare est, derrière l’harmonica, le deuxième instrument le plus vendu au monde, et on estime à 400 000 le nombre d’instruments neufs vendus chaque année en France 1. Ainsi, Fred Kopo est à l’initiative d’un projet – en partenariat avec Prodipe – pour concevoir une guitare durable destinée à être distribuée en magasin pour moins de 2 000 €. Les éclisses et le fond de l’instrument sont faits d’éco-plastiques normands et de matières de récupération (huiles, algues, fibres de bois, de lin). Même si les artisans semblent prêts à s’inscrire dans une production plus durable, pour Romain Viala, chercheur en mécanique à l’Institut technologique européen des métiers de la musique, deux problèmes demeurent : « D’abord, il faut rappeler que seuls 2 % des instruments qui sont joués en France y sont aussi produits, déplore-t-il. Même si les artisans peuvent montrer patte blanche, le plus gros du marché, en valeur et en volume, reste problématique. Se pose aussi la question de la réparation des instruments : cela semble totalement inconcevable que cela coûte moins cher d’acheter une guitare qui a fait deux fois le tour du monde que de réparer un instrument existant. »
Notes
- Chiffres : Chambre syndicale de la facture instrumentale – Direction Générale des Entreprises. ↩︎
