22•08•22
Par Flore Caron
Conservateur au Musée de la musique, Jean-Philippe Échard1 fait le point sur l’influence des bouleversements climatiques sur les instruments à cordes. Entretien.
Une étude scientifique parue dans les années 2000 établit un lien entre un mini période glaciaire au 17e siècle et le son si particulier des Stradivarius. (Bertrand Guay)
Quelles sont les conséquences du climat sur la lutherie ?
Pour fabriquer une table d’harmonie, on ne peut pas utiliser n’importe quel bois. Il faut qu’il ait certaines dimensions, une densité particulière… Or, les températures peuvent avoir un impact sur tout un tas de paramètres comme l’élasticité du bois ou encore l’écartement des cernes, celui-ci variant chaque année en fonction de la croissance de l’arbre. Si l’arbre a beaucoup grossi, les lignes sont éloignées les unes des autres et vice et versa. Les arbres qui ont vécu plusieurs années sous des températures très froides n’ont pas eu une croissance rapide donc leurs cernes sont très serrés et le bois est très dense. Or, on suppose que plus le bois est dense, meilleur il est. Mais il y a de nombreux contre-exemples à cette hypothèse. Pour l’instant, la science n’a pas répondu de manière catégorique à cette question.
Un bouleversement climatique peut-il aussi avoir ses aspects positifs ? C’est en tout cas qu’on suppose pour les Stradivarius ?
À la fin du 17ᵉ siècle, il y a eu une mini période glaciaire, aussi appelé « minimum de Maunder » [De 1645 à 1715]. Il se trouve que les arbres qui ont poussé durant cette période ont été utilisés pour fabriquer les Stradivarius. Une étude scientifique parue dans les années 2000 établit un lien entre ce phénomène et le son si particulier des Stradivarius. Mais personnellement, je ne pense pas que cela ait eu un effet spécifique car les Stradivarius ne sont pas les seuls violons qui ont été fabriqués avec ce bois. Les artisans de toute une partie de l’Europe utilisaient ces mêmes épicéas qui avaient, eux aussi, vécu cette période glaciaire. Si les Stradivarius sont différents d’autres violons de luthiers de la même époque, ce n’est pas lié à ce seul phénomène.
À l’heure du réchauffement climatique, peut-on craindre pour l’avenir de la lutherie ?
Tout d’abord, l’exploitation forestière telle qu’elle fonctionne aujourd’hui peut engendrer, à l’avenir, plusieurs problèmes dont l’approvisionnement. Même pour l’épicéa, qui n’est pas un bois rare comme peut l’être le Pernambouc [voir notre article sur l’utilisation du Pernambouc dans la lutherie], l’on peut quand même se poser la question de la pérennité au vu de la rapidité à laquelle ils sont coupés. On ne parle plus seulement des bois que l’on va chercher à l’autre bout de l’Europe mais bien de ceux qui poussent à côté de chez nous.
D’autre part, l’industrie forestière favorise des espèces d’arbres qui grandissent très vite. Cela donne du bois peu dense, souvent plus fragile et qui résistent moins aux chocs climatiques. Les luthiers risquent également d’avoir de plus en plus de mal à trouver des arbres anciens. Or, pour construire une demi-table d’harmonie de violon, ils ont besoin d’arbres qui ont au moins 120 ans puisqu’il faut un tronc qui mesure environ vingt centimètres de diamètre. Il faut aussi rappeler qu’historiquement, les luthiers favorisent des arbres qui ne poussent pas trop vite et qui, généralement, proviennent des zones de moyenne altitude car le climat y est un peu plus rude que dans les plaines. Or, ces zones sont également soumises au réchauffement climatique… Tout est lié. Et au vu de la crise climatique que nous vivons, nous avons des questions à nous poser !
Notes
- Jean-Philippe Échard est l’auteur du livre Stradivarius et la lutherie de Crémone (ed. Philharmonie de Paris, 2022) ↩︎