Face à l’urgence écologique, ce guide issu d’une recherche-action menée en Bretagne (jan.–juin 2024) accompagne les directeurs et directrices de structures culturelles dans une redirection stratégique profonde de leurs modèles, au-delà de la simple réduction d’impact.
Le Collectif des festivals · Guide à destination des directeurs et directrices de structures culturelles · Octobre 2024
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA (Claude, Anthropic) :
Contexte et méthodologie
Le guide [re]directions est le fruit d’une recherche-action participative conduite par le Collectif des festivals, financée par la DREETS Bretagne et soutenue par la DRAC Bretagne. Entre janvier et juin 2024, douze directrices et directeurs de festivals et de lieux de musiques actuelles bretons ont constitué un groupe de travail exploratoire. La démarche s’est appuyée sur deux enquêtes complémentaires : des entretiens semi-directifs avec le panel de douze professionnels, et un questionnaire en ligne auquel ont répondu 101 structures issues de champs artistiques variés — musique, socioculture, danse, théâtre, cirque, arts visuels, etc.
Le concept central est celui de redirection écologique, développé par Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet et Diego Landivar : un changement de cap stratégique qui réoriente profondément les activités d’une organisation pour répondre aux défis sociaux, environnementaux et économiques du 21ᵉ siècle, y compris en renonçant aux activités néfastes.
État des lieux : où en est le secteur culturel ?
Données clés de l’enquête
| Très engagées | Bien engagées | Transition essentielle | Diagnostic réalisé |
| 22 % | 47 % | 70 % | 43 % |
Les structures s’engagent en premier lieu pour être en cohérence avec leurs valeurs, anticiper les évolutions réglementaires et répondre à la demande de leurs équipes. Toutefois, 56 % des structures ont identifié un référent ou une référente transition, mais seulement 27 % suivent des indicateurs de succès formalisés, révélant un écart significatif entre intention et pilotage effectif.
Principaux freins et leviers identifiés
| Frein | Nature | Levier associé |
| Manque de moyens financiers | Coût des actions de transition > budget disponible | Mutualisation, co-bénéfices, mécénat responsable |
| Manque de compétences internes | Formations insuffisantes, pas de référent dédié | Former équipes (priorité : pratiques responsables 62 %) |
| Manque de temps | Urgence opérationnelle prime sur le temps long | Identifier des périodes banalisées pour la transition |
| Résistance au changement | Attachements aux modes de faire existants | Sciences comportementales, intelligence collective |
Des peurs récurrentes s’expriment : crainte de perdre en visibilité (passage au biennal), risque de conflits entre acteurs, peur de la décroissance ou de devoir renoncer aux têtes d’affiche. Ces « attachements » — tout ce à quoi les structures tiennent — constituent les obstacles les plus profonds à surmonter.
Méthodes et outils pour une redirection efficace
Le guide structure la redirection en cinq étapes séquentielles : (1) définition du périmètre d’action et des enjeux, (2) réalisation d’un état des lieux, (3) définition des priorités, (4) élaboration d’un plan d’actions, (5) évaluation. Chaque étape est outillée de méthodes concrètes.
- Bilan Carbone® : point de départ pour mesurer les marges de progrès et prioriser les actions à fort impact (mobilité des publics, énergie, alimentation).
- Méthode ABC appliquée aux achats : 80 % des dépenses des festivals sont des achats — identifier les familles prioritaires permet d’orienter l’effort responsable là où il compte.
- Prospective et scénarios : ateliers collectifs pour projeter la structure à +10 ans, en s’appuyant notamment sur les 4 scénarios Transition(s) 2050 de l’ADEME adaptés à l’écosystème musical.
- Comptabilité C.A.R.E. : fusion des données environnementales, sociales et financières pour un suivi intégré des impacts.
- Sciences comportementales et nudges : pour réduire l’écart entre intentions et comportements, notamment auprès des publics et des équipes.
- Grille EFC (Économie de la fonctionnalité et de la coopération) : analyse systémique par six dimensions — gouvernance, économie, social, éthique, écologie, culture.
Le guide propose également quatre fiches pratiques téléchargeables : plan d’actions pluriannuel (PADD), démarche d’achats responsables en six étapes, stratégie de communication de l’engagement en sept étapes, et grille de critères et indicateurs par thématique (mobilité, restauration, déchets, biodiversité, VSS, accessibilité).
Neuf récits d’idéation pour déconstruire les blocages
Pour dépasser les résistances cognitives, le guide propose neuf personnages archétypaux inspirés des échanges du groupe de travail, incarnant chacun une problématique de redirection spécifique liée au ralentissement ou au redimensionnement :
- La Superhéroïne (Charlotte) : surcharge liée à la compensation du désengagement public — clé : renégocier le cahier des charges.
- Les Passionnés (Eric) : sanctuarisation de la direction artistique au détriment de la RSE — clé : réintégrer les enjeux sociaux dans les arbitrages budgétaires.
- La Grenouille (Ilan) : festival devenu trop grand pour son territoire — clé : la « juste jauge » ancrée localement.
- Le Hamster (Céline) : course à la croissance pour retrouver l’équilibre — clé : accepter le palier inférieur comme trajectoire viable.
- La Geek (Fatoumata) : tension entre transition numérique et transition écologique — clé : sobriété et mutualisation numérique.
- La Manageuse (Alma) : optimisation maximale épuisant les équipes — clé : viser la sous-optimalité pour retrouver des marges.
- Le Pionnier (Massoundi) : en avance sur son époque, fragile économiquement — clé : accepter le compromis et construire des réseaux de pairs.
- Les Gardiennes du temple (Patricia & Françoise) : délégation des enjeux de transition sans appropriation collective — clé : inscrire les valeurs dans le projet et la gouvernance, pas seulement dans des personnes.
- Marco Polo (Sayid) : attachement aux mobilités internationales face à la décarbonation — clé : hiérarchiser les mobilités (artistes vs publics) sur la base du diagnostic carbone.
Points de vigilance et recommandations
La redirection n’est pas un simple ajustement technique : elle engage des choix de valeurs, des renoncements et une transformation des récits collectifs. Trois conditions transversales ressortent comme déterminantes pour sa réussite :
- Un portage fort par la direction, combiné à une implication transversale de l’ensemble des équipes (permanents, intermittents, bénévoles).
- Un pilotage structuré avec des indicateurs, un référent dédié et un plan d’actions pluriannuel révisable — seulement 27 % des structures y sont aujourd’hui.
- Une cohérence entre les engagements des structures et les exigences des partenaires publics, aujourd’hui perçue comme insuffisante par les professionnels interrogés.
L’objectif affiché à long terme est une réduction des émissions de GES d’au moins 40 % d’ici 2030 et la neutralité carbone en 2050. Pour y parvenir, la redirection doit être conçue comme un processus progressif, itératif et collectif — non comme une contrainte subie, mais comme une opportunité de réaffirmer la pertinence et la singularité des projets culturels dans un monde en mutation.