Patricia Loubière coordonne Mozaïk Danse depuis sa fondation en 1999 à Montpellier. Chorégraphe et danseuse hip-hop / contemporain interprète au sein de nombreuses compagnies pendant plus de 12 ans, professeure de danse diplômée d’État en modern jazz, formatrice spécialisée dans l’enseignement de la danse pour des publics en situation de handicap, elle a construit au fil de vingt-cinq ans une pratique singulière, à la croisée de la création artistique exigeante et de l’accessibilité culturelle.
Pour commencer cet échange, pourriez-vous nous retracer votre parcours et ce qui a forgé votre sensibilité à la question de l’accessibilité dans les pratiques artistiques ?
C’est effectivement quelque chose qui s’est construit de façon très organique. J’ai commencé la danse contemporaine et le modern jazz à 12 ans, dans un milieu rural où l’accès aux pratiques artistiques était loin d’être évident à cette époque. Très tôt, j’ai ressenti une gêne face au fait que la danse n’était pas accessible à tous, socialement, culturellement, géographiquement, financièrement. Ce sentiment s’est approfondi quand je me suis tournée vers la danse hip-hop, que j’aimais pour son énergie, ses valeurs et aussi parce qu’elle parlait à tous les corps, sans aucune condition.
Parallèlement, j’ai grandi avec un enfant sourd, placé dans notre famille d’accueil alors que j’avais trois ans, nous avons grandi ensemble. Nous communiquions spontanément, sans que la différence soit jamais vécue comme un obstacle. Je pense que cette expérience précoce d’une communication non verbale naturelle, et la conviction qu’elle m’a donnée que la différence nous enrichit, ont profondément orienté mon rapport au corps et au mouvement.
Y a-t-il eu un moment précis où votre approche de la chorégraphie a basculé vers ce que l’on appelle aujourd’hui la danse inclusive ?
Et en réalité, dès 2000, quand je me suis installée à Montpellier, à mon retour de Paris, j’ai contacté le centre d’éducation spécialisé pour les déficients auditifs de Montpellier : j’ai immédiatement proposé des ateliers de danse à des enfants et adolescents sourds. La danse et la langue des signes sont toutes deux des façons non verbales de communiquer, il me paraissait évident de développer des projets chorégraphiques avec ces publics. Il en est sorti un premier spectacle, Signes en 2024, avec une comédienne sourde et des danseurs entendants. Mais je ne posais pas le mot « handicap » sur ce public , ni n’utilisai le terme danse adaptée/inclusive qui n’existait pas à cette époque, mais aussi car la langue des signes est une langue à part entière, et donc je ne percevais absolument pas ce public comme « handicapé » juste parce qu’ils ont une langue différente…
C’est un peu plus tard vers 2006 où en tant que danseuse interprète, un chorégraphe, à la Maison de la danse de Lyon, nous a fait travailler sur la contrainte physique ou sensorielle (par exemple : danser avec une jambe raide, les mains attachées, sans la vue, etc…) Ce qui m’a frappée, c’est la puissance d’adaptation du corps face à la limitation imposée. La contrainte, loin d’appauvrir le mouvement, devenait source d’inspiration et de créativité. C’est à partir de là que quelque chose s’est vraiment cristallisé pour moi sur le plan artistique en étant convaincue que la danse était accessible à tous et je suis donc partie me former notamment auprès de pionniers en danse inclusive en Angleterre et en Belgique, et tout s’est ensuite enchaîné naturellement.
Vous accordez une grande importance au choix des mots. Quelle distinction faites-vous entre « danse adaptée/inclusive », « inclusion » et « inclusivité » ?
Elle a une portée à la fois pédagogique, éthique et politique. La danse adaptée désigne des ateliers conçus spécifiquement pour des personnes en situation de handicap, avec une pédagogie pensée pour garantir un cadre et un enseignement sécures pour ces publics. La danse inclusive, c’est la danse adaptée en mixité, réunissant au sein d’une même pratique (en ateliers ou sur scène) des danseurs avec et sans handicap .
Ce qu’on espère, c’est qu’un jour ces termes deviennent superflus, et qu’il n’y aura plus besoin de nommer adapté/inclusive… Mais pour l’instant, ils remplissent une fonction concrète : ils permettent aux personnes concernées de savoir qu’elles seront accueillies dans un cours adapté et sécure, , et ils conditionnent également la légitimité à demander des financements car l’accessibilité culturelle a un cout a un coût réel, en termes de moyens techniques, logistiques, humains, compétences.. : formation des professionnels de la danse, formation des équipes d’accueil, des bénévoles, accessibilité des lieux, accessibilité des œuvres (surtitrage, audiodescription, acces pmr, interprete lsf, gilets vibrants…)
L’accessibilité culturelle demande de penser différemment la conception de projets artistiques, en prenant en compte ce besoin d’accessibilité dès le tout début de la conception du projet à tous les niveaux.
Il est aussi important d’impliquer des personnes en situation de handicap au cœur du processus, car il est primordial de ne pas penser et ne pas faire « à la place de », mais « avec » afin de valider les différentes étapes C’est un changement de paradigme profond où l’environnement doit s’adapter aux besoins spécifiques de ces publics et non l’inverse

On oublie souvent que l’accessibilité est aussi une question de logistique lourde et de moyens financiers. Comment gérez-vous cet aspect ?
L’accessibilité a un coût réel qui doit être considéré dès le début d’un projet. Par exemple, pour garantir la sécurité et la qualité pédagogique, nous devons limiter drastiquement le nombre d’élèves par atelier (loin des 20 ou 25 personnes d’un cours classique).
L’accessibilité, c’est aussi :
- Le volet financier : Nous pratiquons des tarifs spécifiques (tarifs réduits ou parfois gratuité selon les projets et partenaires) en fonction des possibilités de chacun car une personne vivant seulement avec l’AAH (allocation adulte handicap) ne peut souvent pas se permettre de financer un cours de danse
- La logistique, salle accessible, lieux accessibles, transport : Nous choisissons des lieux accessibles et formons des bénévoles à l’accueil de ces publics qui ont des besoins spécifiques
- Les ressources humaines, techniques: Faire appel à des professionnels de danse diplômés d’État et formés au handicap, interprètes en Langue des signes française, audiodescriptrices, casques et micro pour l’audiodescription, logiciel de surtitrage et régisseur spécifique, gilets vibrants, personnels d’accueil ou bénévoles formés à l’accueil de publics spécifiques,…
Comment orchestrez-vous la rencontre artistique entre des profils si différents (sourds, handicap moteur, pros, amateurs) ?
Fil Rouge réunissait des danseurs amateurs et professionnels, des personnes sourdes et malentendantes, des danseurs en situation de handicap moteur, et un danseur à la fois malentendant et malvoyant. La première exigence était méthodologique : ne jamais faire à la place des personnes concernées, mais construire avec elles.
Concrètement, cela a supposé plusieurs phases : d’abord sensibiliser les danseurs sans handicap, puis travailler en groupes parallèles, puis croiser progressivement les deux groupes à condition que chacun l’ait choisi librement. La confiance ne se décrète pas, elle se construit étape après étape, et brûler l’une d’elles, c’est compromettre l’ensemble du projet. La notion de temporalité est très importante dans ce type de projet, il est important d’observer, de communiquer, d’être attentif aux besoins, envies, d’être adaptable en permanence, et surtout de prendre le temps et ne jamais forcer quelque chose.
Pourquoi ce choix ?
Parce qu’on s’est rendu compte que les spectacles en salle drainent essentiellement un public déjà convaincu, déjà sensibilisé à ces questions. Or ce n’est pas là que se jouent les représentations dominantes. Ce qui nous intéresse, c’est le tout-public, celui qui passe par là par hasard et se retrouve nez à nez avec des danseurs. L’espace public, lieu du vivre ensemble, est un terrain de transformation des regards bien plus puissant qu’une salle de théâtre pour toucher de nouveaux publics .
À mon avis, le principal frein à l’inclusion dans les arts n’est pas technique ni même financier au fond, il est dans les représentations liées au handicap. Tant que celui -ci sera pensé essentiellement comme une limitation, les décisions qui en découlent, pédagogiques, institutionnelles, artistiques, seront limitantes. Ce que nous essayons de faire, c’est partir des possibles d’une personne, quelle que soit sa singularité corporelle.
Selon vous, quels sont les obstacles les plus tenaces à la professionnalisation de ces artistes ?
Le premier frein reste les représentations mentales. Si l’on regarde le handicap avec pitié ou comme une limite, on ne mettra jamais les moyens nécessaires.
Un autre obstacle majeur en plus de l’accès à la pratique amateur, c’est qu’il n’existe pas à ma connaissance en France de formation professionnelle pour devenir danseur professionnel pour un artiste en situation de handicap. De plus, l’accès et le maintien du statut d’intermittent du spectacle requiert 507 heures de travail sur 12 mois, un seuil déjà exigeant pour n’importe quel interprète, mais qui réellement quasi inaccessible pour beaucoup de danseurs en situation de handicap, dont la fatigabilité, les douleurs chroniques, les risques de blessures ..ne permettent pas ce rythme, outre le fait que seulement quelques compagnies de danse offre des postes pour des artistes chorégraphiques ayant un handicap. On les expose littéralement à des situations de rupture. Ce n’est pas une question de volonté individuelle, c’est une question de droit, de politique et de conception du travail artistique.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux conservatoires ou aux jeunes enseignants qui souhaitent s’engager dans cette voie ?
Que cela parte tout d’abord d’une envie sincère, d’interroger ses propres représentations du handicap et sur ce qu’est un corps dansant… Sur le plan pratique : il est essentiel de se former à la pédagogie de la danse adaptée pour ces différents publics, connaitre ces différents publics, et leurs besoins spécifiques et adaptations nécessaires… Il est primordial aussi de se mettre en réseau avec les structures médico-sociales et associations représentant et œuvrant avec des personnes en situation de handicap, et de travailler en concertation et encore une fois, co-construire ensemble et non pas « à la place ». Également se rapprocher des structures culturelles travaillant déjà (ou non) avec ces publics, tisser un fort maillage de partenaires et ressources. Ne pas sous-estimer la préparation logistique et humaine, prendre en compte la temporalité et définir en amont les étapes indispensables de chaque projet.
Ces projets ont quelque chose d’irremplaçable, ils ramènent de l’authenticité dans nos pratiques artistiques et interrogent profondément nos normes esthétiques, et même au-delà, notre humanité. Ce n’est pas un bénéfice secondaire. C’est au cœur de ce que la danse peut faire. Ces projets artistiques sont porteurs d’une richesse et diversité incroyables , plus qu’urgentes et nécessaires dans nos sociétés !

