Musique et surdité, c’est le champ d’exploration de l’artiste plasticienne et inventrice, Cassandra Felgueiras, artiste plasticienne et inventrice, dont les dispositifs expérimentaux bouleversent notre conception de la pratique musicale. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette orientation inclusive n’était pas son point de départ : à l’origine, Cassandra Felgueiras ne travaillait pas “sur la surdité”, mais sur une obsession plus vaste — l’interrelation entre le corps, le son et l’espace.
Genèse d’une recherche artistique : du geste plastique au geste musical
Diplômée de l’École Supérieure d’Art et Design de Toulon, Cassandra Felgueiras développe très tôt une recherche à la frontière des arts visuels et des pratiques sonores. Elle s’intéresse moins au son comme “objet” qu’au son comme phénomène physique : une vibration qui traverse, modifie et informe notre relation au monde. Nourrie par l’analyse d’artistes sonores reconnus tels que Céleste Boursier-Mougenot, Janet Cardiff ou Laurie Anderson, elle s’est lancée dans une quête personnelle du son qui l’a menée vers la lutherie expérimentale au service de l’accessibilité.
Ses premières expérimentations s’inscrivent d’ailleurs dans une démarche de performance : il s’agit de perturber la relation habituelle entre un musicien et son instrument, en intégrant littéralement le corps dans la structure matérielle de l’objet. Ce déplacement est essentiel : l’instrument n’est plus un outil extérieur que l’on manipule, mais une architecture que l’on habite.
Dans cette recherche, certaines figures ont agi comme des points d’appui, notamment Laurie Anderson et ses dispositifs d’écoute élargie, où le son devient matière et contact — comme dans ses expériences de vibration et d’écoute corporelle. Cassandra Felgueiras s’en nourrit pour franchir une étape décisive : faire du corps lui-même une caisse de résonance.
Son postulat — simple et radical — devient alors le socle d’une invention : puisque tout son est vibration, pourquoi ne pas imaginer des instruments conçus non seulement pour l’oreille, mais aussi pour la peau, les os, la chair ? C’est ainsi qu’elle forge ce qu’elle nomme une musique tactile, où l’écoute “aérienne” se double d’une perception “solide”, corporelle.
Trois prototypes : quand le corps devient caisse de résonance
Dans le cadre de son DNSEP, Cassandra Felgueiras crée trois prototypes d’instruments hybrides en acier. Tous explorent une même idée : déplacer la résonance dans le corps, pour transformer la perception musicale.
- Le Head Violin (“violon-tête”) est le premier d’entre eux : un instrument mi-violon, mi-ukulélé, dont l’armature se pose sur la tête comme un masque. Ici, le crâne devient caisse de résonance : l’onde circule dans les os du visage, produisant une écoute immersive, presque intérieure.

- Le Body Cello poursuit cette logique en s’appuyant sur le tronc. Le buste devient le lieu de diffusion : poitrine, cage thoracique, dos, épaules. L’instrument n’est plus tenu “contre soi” : il est en soi, et l’interprétation devient relation intime, physique.

- La Body Bass, inspirée de la basse, marque un tournant : plus qu’un objet performatif, elle ouvre un champ d’usage concret. L’armature métallique épouse le corps, comme un exosquelette. La vibration passe par conduction à travers la structure et le squelette. Chaque note n’est plus seulement entendue : elle est ressentie.

Cassandra Felgueiras insiste sur un point fascinant : chaque note a une forme vibratoire différente. Et si l’on prend le temps de les dissocier et de les identifier, alors on peut apprendre à “jouer” avec elles — comme une nouvelle grammaire, non pas seulement sonore, mais sensorielle.
De l’expérimentation à la rencontre : l’enjeu de la surdité
C’est à ce moment que sa recherche croise pleinement la question de l’accessibilité. Non pas comme un thème ajouté après coup, mais comme une conséquence logique : si la musique est vibration, alors elle peut devenir praticable autrement.
Cassandra Felgueiras développe alors une intention plus ciblée : concevoir une basse spécifiquement pensée pour des personnes sourdes, avec l’idée de leur permettre de retrouver une prise directe avec l’instrument, sans dépendre d’un modèle auditif classique.
La rencontre avec Lily Regnault est décisive. Sourde totale, Lily avait été musicienne plus jeune, avant de perdre l’audition. Ensemble, elles explorent différents points de contact, de posture, d’appui : où le corps perçoit-il le mieux ? comment organiser l’instrument pour maximiser la circulation des vibrations ? comment transformer l’apprentissage musical en apprentissage tactile ?
Les ateliers pilotes : une recherche en situation réelle
De mars à juin 2019, Cassandra Felgueiras met en place des ateliers hebdomadaires autour de la Body Bass avec Lily Regnault et un groupe de musiciens entendants : David Benzazon, Olivia Rivet et Eddie Dumoulin.
Ces séances dépassent toutes les espérances. Lily, qui pensait la musique perdue, rejoue, retrouve un vocabulaire, puis une liberté : elle recommence à improviser, à entrer en dialogue avec d’autres instruments. Au bout d’un an, elle joue du Nina Simone, participe aux sessions du groupe, et reconstruit un rapport vivant à la musique.
Cette expérience a été documentée dans Le journal d’une jeune femme sourde, film de Frank Cassenti. Le documentaire donne à voir une trajectoire bouleversante : non pas un “retour” à la musique au sens classique, mais l’invention d’une autre manière d’y entrer.
Reconnaissance et développement : du prototype à l’objet transmissible
En 2019, Cassandra Felgueiras reçoit la bourse Déclic Jeune de la Fondation de France, qui lui permet de poursuivre l’amélioration de ses instruments et de stabiliser ses recherches.
Son travail attire ensuite l’attention de la Philharmonie de Paris, qui finance la fabrication d’un dernier prototype plus abouti. Cette étape est déterminante : il ne s’agit plus seulement d’une pièce expérimentale, mais d’un instrument pouvant être produit, testé, transmis.
L’artiste collabore également avec l’ITEMM, afin de travailler la faisabilité, l’ergonomie et la durabilité de la Body Bass. Aujourd’hui, la fabrication peut se faire à la demande, au fil des besoins, des contextes et des adaptations possibles.

Une dimension essentielle : inscrire l’instrument dans la culture sourde
Dans son approche, Cassandra Felgueiras est attentive à un enjeu souvent oublié : pour que l’instrument ait du sens, il doit pouvoir s’inscrire dans la culture des personnes sourdes, dans leurs pratiques, leurs récits, leurs espaces. Il ne s’agit pas seulement de “rendre accessible”, mais de montrer que c’est possible, que cela peut exister, et que la musique n’est pas réservée à un seul modèle perceptif.
Une recherche au long cours : une thèse entre art et science
Cette démarche s’inscrit désormais dans un cadre universitaire. Cassandra Felgueiras mène une thèse de recherche et création à l’Université de Toulon, au sein du laboratoire IMSIC, autour d’un sujet qui prolonge naturellement ses instruments : le pouvoir réflexif du son sur la réalité des corps.
Vers une musique réellement inclusive
Les instruments de Cassandra Felgueiras invitent à une bascule : ils rappellent que la musique n’est pas seulement un art du temps, ni même un art de l’écoute, mais aussi un art du contact.
En transformant le corps en instrument de musique, elle ouvre un champ des possibles.
