Les musiciens professionnels ou amateurs font face à des niveaux sonores élevés lors de leurs pratiques, que ce soit lors des répétitions, des concerts ou de l’enregistrement. Cette exposition récurrente à des sons intenses comporte des risques avérés pour leur audition et peut mener à des dommages auditifs irréversibles. Cet enjeu de santé publique mérite une attention particulière de la part des acteurs du monde musical, des autorités sanitaires et des pouvoirs publics.
1. Caractéristiques d’une audition saine
Une audition considérée comme parfaite se caractérise par une sensibilité sur l’ensemble du spectre audible, soit de 20 Hz à 20 kHz chez l’adulte. Cette plage de fréquences permet de percevoir la richesse harmonique des sons musicaux. De plus, une bonne audition se traduit par une perception nette des sons, sans distorsion ni fatigue auditive, même à des niveaux sonores élevés.
A noter que lors de la réalisation d’un audiogramme chez un médecin, la plage de fréquences testée est généralement comprise entre 125 Hz et 8 kHz, les fréquences comprises en dessous ou au-delà n’ayant pas d’impact majeur pour la vie courante de la majorité des gens en termes de compréhension de la parole ou d’audition des sons du quotidien.
En tant que professionnel de la musique, un audiogramme standard ne vous donne ainsi pas toutes les clés pour analyser précisément vos éventuelles déficiences d’audition.
2. Impacts auditifs de la pratique musicale
Les études menées auprès de différentes populations de musiciens ont permis de mettre en évidence les principaux impacts sur leur audition. Ainsi, on observe une prévalence accrue de troubles tels que les acouphènes, l’hyperacousie et les pertes auditives, en comparaison avec la population générale.
2.1. Les acouphènes
Les acouphènes se définissent comme la perception d’un son, d’un sifflement ou d’un bourdonnement dans une ou les deux oreilles, en l’absence de toute source sonore externe. Ce phénomène est très fréquent et touche environ 15% de la population générale contre 50 à 75% des musiciens. Selon une étude finlandaise, 41% de ceux qui jouent en orchestre souffrent d’acouphènes intermittents après les répétitions et 18% après avoir joué seul.
(Institut Finlandais de Santé professionnelle, Hôpital Universitaire de Tampere, Finlande, via l’Agence Européenne pour la sécurité et la santé au travail)
Les acouphènes peuvent avoir de multiples causes, le plus souvent liées à des dommages au niveau de l’oreille interne. Parmi les principales causes, on peut citer :
- L’exposition à des bruits trop intenses, comme ceux rencontrés dans le milieu musical, qui peuvent endommager les cellules ciliées de la cochlée.
- Certaines pathologies de l’oreille interne, comme la maladie de Ménière.
- Des traumatismes auditifs, des infections ou des prises de certains médicaments ototoxiques.
- Le vieillissement naturel de l’audition (presbyacousie).
- Des facteurs psychologiques comme le stress ou l’anxiété.
Lorsque les cellules ciliées de l’oreille interne sont endommagées, elles envoient des signaux électriques anormaux au cerveau, qui les interprète comme un son, donnant ainsi naissance aux acouphènes.
Il n’existe malheureusement pas de traitement curatif unique contre les acouphènes, mais différentes approches permettent d’en soulager les effets :
- Le port de protections auditives pour éviter toute nouvelle aggravation
- Des thérapies sonores visant à « masquer » les acouphènes par d’autres sons
- Des traitements médicamenteux pour réduire l’hyperexcitabilité neuronale
- Des thérapies cognitivo-comportementales pour mieux gérer le stress lié aux acouphènes
L’objectif principal est d’aider le patient à mieux vivre avec ses acouphènes et à en réduire l’impact sur sa qualité de vie.
2.2. L’hyperacousie
L’hyperacousie se définit comme une intolérance et une réaction exagérée à des sons d’intensité pourtant modérée. Elle se manifeste par une grande sensibilité et un inconfort, voire de la douleur, face à certains bruits du quotidien. L’hyperacousie concerne quant à elle 6 à 15% de la population générale, mais jusqu’à 45% des musiciens.
L’hyperacousie a généralement pour origine des dommages au niveau de l’oreille interne, souvent liés à une exposition sonore excessive. Parmi les principales causes, on peut citer :
- Les traumatismes auditifs, comme ceux rencontrés chez les musiciens, qui endommagent les structures de l’oreille interne.
- Certaines pathologies de l’oreille interne, comme la maladie de Ménière ou le syndrome de Tullio.
- Des infections ou des inflammations de l’oreille moyenne ou interne.
- La prise de certains médicaments ototoxiques.
- Le vieillissement naturel de l’audition (presbyacousie).
Ces atteintes de l’oreille interne perturbent le fonctionnement normal du système auditif, rendant la personne hypersensible à des sons pourtant considérés comme normaux.
L’hyperacousie a un impact majeur sur la qualité de vie des personnes touchées. Les bruits du quotidien (conversation, bruits de vaisselle, moteurs, etc.) peuvent devenir extrêmement pénibles, voire insupportables. Cela entraîne souvent un isolement social, des troubles du sommeil et une détresse psychologique importante.
De même que pour les acouphènes, il n’existe pas de traitement curatif unique, mais différentes approches permettent de soulager les effets de l’hyperacousie :
- Le port de protections auditives adaptées pour limiter l’exposition aux sons
- Des thérapies sonores de « reconditionnement » pour désensibiliser progressivement l’audition
- Des traitements médicamenteux pour réduire l’hyperexcitabilité du système auditif
- Des thérapies cognitivo-comportementales pour mieux gérer le stress lié à l’hyperacousie
2.3. Les pertes auditives
On estime qu’environ 16% de la population générale souffre de troubles de l’audition, alors que cette proportion atteint 45 à 58% chez les musiciens.
Ces atteintes se caractérisent souvent par une perte de l’acuité auditive dans les hautes fréquences, affectant la perception des sons aigus et la compréhension de la parole.
Elles sont d’autant plus précoces que l’exposition sonore est intense et prolongée au fil de la carrière du musicien.
Les niveaux sonores rencontrés lors des répétitions ou des concerts atteignent régulièrement des pics supérieurs à 100 décibels, seuil à partir duquel des dommages irréversibles peuvent survenir. De plus, la nature même de la pratique musicale, avec des variations brusques de volume, amplifie les risques en sollicitant de manière extrême les capacités d’adaptation de l’oreille.
2.4. La distorsion auditive
La distorsion auditive est une pathologie complexe qui se caractérise par une altération de la perception des sons. Les personnes atteintes ont l’impression que les sons qu’elles entendent sont » tordus « , » déformés » ou » distordus « . Cette altération de la qualité sonore peut concerner aussi bien la hauteur, le timbre que l’intensité des sons perçus.
Les causes de la distorsion auditive sont multifactorielles et peuvent impliquer différents mécanismes au niveau de l’oreille et du système auditif :
- Dommages des cellules ciliées de la cochlée suite à une exposition sonore excessive
- Problèmes de transmission du signal auditif le long des voies nerveuses auditives. Des lésions ou des dysfonctionnements au niveau du nerf auditif ou du cortex auditif peuvent être à l’origine de distorsions
- Troubles de l’oreille interne comme la maladie de Menière, qui affectent l’équilibre des fluides et perturbent la mécanique cochléaire
- Vieillissement naturel de l’audition (presbyacousie) avec une détérioration progressive des structures auditives
- Certaines pathologies neurologiques comme la sclérose en plaques peuvent également provoquer des distorsions auditives
Les musiciens, par leur exposition répétée à des niveaux sonores élevés tout au long de leur carrière, sont plus touchés que la moyenne par cette pathologie. Les personnes souffrant de distorsions auditives éprouvent de grandes difficultés dans leur vie quotidienne. Elles peuvent avoir des problèmes pour comprendre la parole, apprécier la musique ou simplement localiser correctement les sources sonores. Cela entraîne souvent un isolement social et des troubles psychologiques comme l’anxiété ou la dépression.
Il n’existe pas de traitement unique contre la distorsion auditive, mais différentes approches permettent d’en soulager les effets :
- Le port de prothèses auditives ou d’implants cochléaires pour rétablir une perception sonore plus naturelle
- Des thérapies de rééducation auditive pour réapprendre à traiter correctement les informations sonores
- Des thérapies cognitivo-comportementales pour mieux s’adapter à cette altération auditive
- Dans certains cas, des traitements médicamenteux peuvent être prescrits pour réduire les symptômes
2.5. Niveaux d’exposition sonore en fonction des instruments
On sous-estime souvent le niveau sonore produit par les instruments de musique.
Pour avoir quelques repères préalables, à titre de comparaison, voici quelques données :
- Niveau sonore moyen à proximité directe d’un avion en phase de décollage : 110-120 dB
- Niveau sonore maximal au plus fort de la poussée des réacteurs : jusqu’à 130-140 dB
- Le seuil de la douleur auditive se situe autour de 120-130 dB
- Un marteau-piqueur situé à 1 mètre de distance produit environ 100-110 dB
Ceci étant posé, voici le niveau moyen et pics sonores enregistrés pour les principaux instruments de musique.
Instruments à cordes :
- Violon : niveau moyen de 70-90 dB, pics jusqu’à 95 dB
- Alto : niveau moyen de 70-90 dB, pics jusqu’à 95 dB
- Violoncelle : niveau moyen de 75-95 dB, pics jusqu’à 100 dB
- Contrebasse : niveau moyen de 80-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
Instruments à vent :
- Flûte : niveau moyen de 80-95 dB, pics jusqu’à 100 dB
- Hautbois : niveau moyen de 85-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
- Clarinette : niveau moyen de 85-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
- Basson : niveau moyen de 85-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
- Saxophone : niveau moyen de 85-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
- Cor : niveau moyen de 90-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
- Trompette : niveau moyen de 90-110 dB, pics jusqu’à 115 dB
- Trombone : niveau moyen de 90-110 dB, pics jusqu’à 115 dB
- Tuba : niveau moyen de 95-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
Instruments de percussion :
- Caisse claire : niveau moyen de 90-110 dB, pics jusqu’à 115 dB
- Cymbales : niveau moyen de 90-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
- Grosse caisse : niveau moyen de 95-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
- Timbales : niveau moyen de 90-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
- Xylophone/Glockenspiel : niveau moyen de 85-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
Instruments à clavier :
- Piano (acoustique) : niveau moyen de 75-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
- Piano (électrique) : niveau moyen de 85-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
- Orgue : niveau moyen de 80-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
Orchestre symphonique :
- Niveau moyen : 80-100 dB
- Pics sonores : jusqu’à 110-120 dB
Instruments amplifiés :
- Guitare électrique : niveau moyen de 90-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
- Basse électrique : niveau moyen de 95-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
- Batterie électronique : niveau moyen de 100-120 dB, pics jusqu’à 125 dB
Il est important de noter que ces valeurs sont des ordres de grandeur et peuvent varier selon le style de jeu, la distance par rapport à l’instrumentiste, l’acoustique du lieu, etc. Cependant, elles donnent un bon aperçu des niveaux sonores auxquels les musiciens sont régulièrement exposés.
Ces niveaux élevés, surtout lors de répétitions ou de concerts, représentent un risque important pour l’audition et justifient la nécessité de mesures de prévention et de protection adaptées pour les musiciens.
3. Prévention et mesures de protection
Face à ces constats préoccupants, il est primordial de mettre en place des mesures de prévention adaptées afin de préserver l’audition des musiciens. Cela passe tout d’abord par une sensibilisation accrue des acteurs du milieu musical aux risques auditifs et à l’importance d’adopter de bonnes pratiques.
L’utilisation systématique de protections auditives personnalisées, telles que des bouchons d’oreille ou des filtres, doit être encouragée. De même, l’aménagement des lieux de répétition et de concert, avec une attention particulière portée à l’acoustique, contribue à réduire l’exposition sonore.
Les pares-son d’orchestre, également appelés écrans ou panneaux acoustiques, sont des solutions efficaces pour réduire les niveaux sonores auxquels sont exposés les musiciens au sein d’un orchestre : ils permettent en moyenne une réduction de l’ordre de 10 à 15 dB pour les musiciens situés derrière l’écran.
Enfin, un suivi médical régulier, incluant des examens audiométriques, permettrait de détecter précocement tout signe de détérioration auditive et de mettre en place des stratégies de prise en charge adaptées.