Le secteur du spectacle vivant et enregistré est à la croisée d’une double contrainte : contribuer à l’effort collectif de décarbonation tout en s’adaptant aux bouleversements qu’entraîne inévitablement la transition écologique sur ses modèles économiques, ses métiers et ses conditions de travail. Face à l’horizon 2050 et aux quatre scénarios de l’ADEME, le Conseil national des professions du spectacle formule seize mesures concrètes pour engager une transformation choisie, juste et coordonnée de l’ensemble des filières.
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA (Claude, Anthropic) :
Contexte et cadrage de la mission
Le Conseil national des professions du spectacle (CNPS) a constitué en septembre 2023 un groupe de travail pluripartite chargé d’analyser les conséquences de la transition écologique sur le secteur du spectacle vivant et enregistré, et de formuler des recommandations opérationnelles. Réunissant représentants de l’État, élus, organisations patronales et syndicats, le groupe a conduit ses travaux jusqu’en juin 2024, en s’appuyant sur les quatre scénarios prospectifs de l’ADEME « Futurs en transition » visant la neutralité carbone en 2050.
Le secteur culturel, bien que moins émetteur que les transports ou l’énergie, est directement exposé aux conséquences du dérèglement climatique : hausse des aléas météorologiques, raréfaction des ressources, mutations des modèles économiques. Il est également soumis à des injonctions réglementaires croissantes. Agir de façon choisie et anticipée apparaît dès lors préférable à une adaptation subie.
Les 4 scénarios ADEME et leur application au secteur culturel
| Scénario | Logique centrale | Application culturelle | Caractère |
| S1 — Génération frugale | Sobriété contrainte, localisme, low-tech | Relocalisation des activités, réduction des jauges | Non-tendanciel |
| S2 — Coopérations territoriales | Modes de vie soutenables, économie du partage | Mutualisation des activités culturelles | Tendanciel |
| S3 — Technologies vertes | Décarbonation technologique, biomasse, H2 | Numérisation et électrification des pratiques | Tendanciel |
| S4 — Pari réparateur | Consommation de masse, captage CO₂, IA | Virtualisation et compensation des impacts | Non-tendanciel |
S2 et S3 sont considérés comme les scénarios tendanciels les plus compatibles avec le modèle de développement français actuel.
Diagnostic partagé : six thématiques clés
Mobilités culturelles
Les mobilités — des publics, des artistes et des œuvres — représentent la principale source d’émissions de gaz à effet de serre du secteur. La dépendance aux énergies fossiles est structurelle, et la décarbonation des transports aura des répercussions majeures tant sur l’économie que sur l’organisation des tournées et des diffusions. Le secteur souffre d’un manque de données sur les flux de mobilité des publics, ce qui limite sa capacité à peser dans les arbitrages publics relatifs aux infrastructures et aux transports collectifs. Les initiatives locales de mobilité durable existent mais restent insuffisantes sans politiques publiques coordonnées.
Numérique : entre levier et risque
La numérisation est un axe stratégique majeur pour le secteur, mais ses trajectoires sont déconnectées des stratégies de transition écologique. D’après les études ADEME et ARCEP, la fabrication de matériel (terminaux, équipements) constitue la principale source d’impact environnemental du numérique, amplifiée par les usages vidéo massifs. Dans les scénarios sobres (S1 et S2), d’importantes limitations sont envisagées sur les équipements et les données. Dans les scénarios technophiles (S3 et S4), le numérique peut représenter jusqu’à 60 % du budget carbone individuel disponible à l’horizon 2050. L’arrivée rapide de l’intelligence artificielle constitue un enjeu urgent à articuler avec les objectifs environnementaux.
Formation et montée en compétences
Tous les scénarios de transition font émerger de nouveaux besoins en compétences techniques, administratives et managériales. Les dispositifs existants (CPNEF, AFDAS) offrent une base solide, mais le verdissement des métiers se heurte à plusieurs obstacles : difficulté à mobiliser les professionnels sur des formations classiques, faible accessibilité pour les intermittents du spectacle, insuffisance de l’offre pour le spectacle vivant. Des approches innovantes comme les fresques ou les formations courtes à distance gagnent du terrain.
Conditions de travail
Les conditions de travail sont déjà dégradées par les crises environnementales, directement via les aléas météorologiques (tournages et festivals en plein air), et indirectement via les politiques d’atténuation. Les nouvelles normes et réglementations écologiques risquent d’alourdir la charge de travail et de générer des risques psychosociaux. La notion d’« exposome » — cumul des expositions à des facteurs nocifs — est particulièrement pertinente pour les intermittents, dont le suivi est rendu difficile par la multiplicité des employeurs.
Modèles économiques sous tension
Les structures du spectacle traversent des phases récessives marquées par la hausse des coûts de production (ressources humaines et matérielles), l’inflation et une forte compétition entre structures. Les pratiques écologiquement responsables — transports décarbonés, mutualisation ou réemploi de décors — augmentent sensiblement les coûts de production. Le coût assurantiel pour les risques climatiques représente déjà de 3 à 5 % des budgets de festivals, et la couverture des risques d’annulation pour intempéries a progressé de 30 % en dix ans. La logique coopérative s’impose comme alternative aux dynamiques concurrentielles.
Préconisations : 3 axes, 8 objectifs, 16 mesures
Le groupe de travail formule 16 mesures articulées autour de trois axes stratégiques complémentaires.
| Axe | Objectif | Mesures principales |
| Axe 1 Stratégie nationale | Obj. 1 — Analyser les conséquences | 1A : Étude prospective des 4 scénarios ADEME 1B : Trajectoires carbone par filière |
| Obj. 2 — Mobilités décarbonées | 2A : Instances de concertation DRAC/CLTC 2B : Étude clauses d’exclusivité 2C : Impacts des demandes spécifiques artistes | |
| Obj. 3 — Sobriété numérique | 3A : Étude impact usages non-artistiques 3B : Intégrer référentiels sobriété numérique 3C : Cadre juridique de la captation 3D : Campagne sensibilisation écoute musicale | |
| Obj. 4 — Valoriser les innovations | 4A : Coordinateur national dédié | |
| Axe 2 Métiers et compétences | Obj. 5 — Planifier les besoins RH | 5A : GEPP sectorielle à l’horizon 2030 |
| Obj. 6 — Adapter la formation | 6A : Intégrer la TE dans toutes les formations 6B : Certifications spécifiques transition 6C : Éco-conditionnalité des subventions 6D : Renforcer les appuis-conseils RSE | |
| Axe 3 Conditions de travail | Obj. 7 — Culture du risque | 7A : Cartographie des risques professionnels 7B : Étude soutenabilité système assurantiel |
| Obj. 8 — Dialogue social | 8A : Négociation annuelle obligatoire dans les CCN |
Points d’attention transversaux
- L’absence de données sectorielles consolidées sur les émissions GES du spectacle vivant et enregistré constitue un angle mort persistant, limitant les diagnostics et plans d’action.
- La décroissance économique du secteur, bien que non intégrée dans les scénarios officiels, représente un impensé stratégique dont les conséquences méritent d’être anticipées.
- Une transition juste implique de tenir compte des spécificités des structures (TPE, associations) et des statuts (intermittents), sous peine d’aggraver les inégalités existantes.
- L’inscription de la culture dans les schémas régionaux de transition écologique (SRADDET, CRTE) est un levier structurant mais encore insuffisamment mobilisé.