En 2022, la musique enregistrée française a généré environ 2 780 ktCO₂e, l’équivalent d’un million d’allers-retours Paris–New York, portés à 74 % par les terminaux numériques des auditeurs. Face à un triplement projeté d’ici 2030, le projet REC pose les bases d’une stratégie sectorielle de décarbonation.
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA (Claude, Anthropic) :
1. Contexte et genèse du projet
Face à l’urgence climatique, le Centre national de la musique (CNM) et les organisations syndicales représentatives du secteur phonographique – SNEP, UPFI, SMA – ont lancé en 2023 le projet REC (« Réduisons notre empreinte carbone ! »). Ce projet, lauréat de l’appel à projets « Alternatives vertes » du ministère de la Culture (France 2030, piloté par la Banque des Territoires), vise à mesurer pour mieux réduire l’empreinte carbone de la production et de la distribution de musique enregistrée en France.
Le secteur se trouve à un moment charnière : la crise du disque physique, les perturbations liées au Covid-19 (pénurie de matières premières pour les vinyles, effondrement des ventes en magasin) et la montée en puissance du streaming ont profondément recomposé le marché. Dans ce contexte de transformation économique, les professionnels ont souhaité anticiper une décarbonation choisie plutôt que de la subir sous l’effet de réglementations futures plus contraignantes.
L’étude a mobilisé 25 structures volontaires – trois grandes majors, onze labels/distributeurs intermédiaires, six petits labels, une plateforme de streaming (Deezer), une entreprise de pressage (MPO) et trois studios d’enregistrement – et a couvert l’ensemble du cycle de vie de la musique, de l’enregistrement en studio jusqu’à l’écoute par l’auditeur final, pour l’année de référence 2022.
2. Périmètre et méthodologie
L’unité fonctionnelle retenue est l’« impact direct ou indirect sur le climat des musiques enregistrées du catalogue distribué par les acteurs français ». Cela inclut les écoutes à l’international de catalogues français, mais exclut les catalogues distribués par des acteurs internationaux en France. Sept postes d’émissions ont été identifiés :
- Production de musique (enregistrement, clips, communication, merchandising)
- Vie de bureau des structures phonographiques
- Fabrication et fin de vie des supports physiques (CD, vinyles)
- Distribution physique (transport, déplacements en magasin)
- Distribution digitale (réseaux, datacenters, fabrication des infrastructures)
- Fabrication et fin de vie des terminaux d’écoute
- Consommation énergétique des terminaux lors de l’écoute
La méthode combine une approche ascendante (données micro-issues des questionnaires) et une approche descendante (données macro sectorielles : Médiamétrie, IFPI, ADEME, Négaoctet, Arcom/Arcep). Les émissions ont été calculées à partir de facteurs d’émissions issus de la Base Empreinte, de l’IEA et d’études spécialisées, puis extrapolées à l’ensemble du secteur via les chiffres d’affaires.
3. Diagnostic des émissions en 2022
Le total des émissions du secteur de la musique enregistrée est estimé à environ 2 780 ktCO₂e en 2022, ce qui équivaut à plus d’un million d’allers-retours Paris-New York en avion. Le tableau suivant détaille la répartition par poste.
| Poste d’émission | Émissions (ktCO₂e) | Part du total (%) |
| Fabrication / fin de vie des terminaux | 1 400 000 | 51 % |
| Consommation énergétique des terminaux | 640 000 | 23 % |
| Distribution digitale | 620 000 | 22 % |
| Production de musique (clips, com., enregistrement) | 45 000 | 2 % |
| Fabrication / fin de vie des supports physiques | 23 000 | 1 % |
| Vie de bureau | 17 000 | < 1 % |
| Distribution physique | 6 000 | < 1 % |
| TOTAL | ~ 2 780 000 | 100 % |
La dominance des terminaux – smartphones, ordinateurs, enceintes, casques – est frappante : leur fabrication et fin de vie représentent à elles seules plus de la moitié de l’empreinte totale du secteur. Ce résultat révèle que le profil carbone de la musique enregistrée est avant tout celui d’une activité numérique, structurellement dépendante des industries électroniques mondiales.
Du côté des modes d’écoute, le vinyle est contre-intuitivement le plus émissif par heure d’écoute (environ 260 gCO₂e/h), car il nécessite l’immobilisation de plusieurs terminaux spécifiques (platine, amplificateur, enceintes). Le streaming vidéo long (YouTube, Dailymotion) est le second poste le plus intensif : une heure de vidéo longue émet environ deux fois plus qu’une heure de streaming audio, en raison des volumes de données échangés (3 Go/h contre 72 Mo/h). Le mix électrique du pays d’écoute influe également sur les émissions : la France, grâce à son nucléaire, émet 11 fois moins par kWh que la moyenne mondiale, ce qui rend l’écoute digitale en France relativement moins carbonée qu’à l’étranger.
4. Exercice prospectif : quel secteur en 2030 ?
En l’absence d’actions correctives (scénario « business as usual »), les émissions du secteur pourraient atteindre plus de 8 000 ktCO₂e en 2030, soit une multiplication par trois en huit ans. Les deux principaux moteurs de cette hausse sont la croissance du marché du streaming (hausse du nombre d’abonnés) et l’augmentation de la qualité des vidéos (passage à la 4K, formats immersifs comme le Dolby Atmos, émergence des vidéos courtes).
| Poste principal | 2022 (ktCO₂e) | 2030 projeté (ktCO₂e) |
| Fabrication & fin de vie des terminaux | 1 431 | 2 743 |
| Distribution digitale | 644 | 4 590 |
| Consommation des musiques (terminaux) | 619 | 899 |
| Total secteur | ~ 2 780 | ~ 8 380 |
Quelques effets modérateurs existent : décarbonation progressive des mix électriques, amélioration de l’efficacité énergétique des réseaux et datacenters, baisse de consommation des terminaux grâce à la miniaturisation. Ces effets ne suffisent cependant pas à compenser la hausse d’usage. La distribution digitale deviendrait en 2030 le premier poste d’émissions (55 %), dépassant la fabrication des terminaux.
Pour être aligné avec l’Accord de Paris, le secteur devra réduire ses émissions de 30 % à 42 % d’ici 2030 par rapport à 2022, conformément aux trajectoires Shift Project et SBTi. Cet objectif sera formalisé prochainement par le comité de pilotage.
5. Leviers de décarbonation et feuille de route
La feuille de route, co-rédigée par le CNM et les organisations syndicales sur la base de trois ateliers thématiques (enregistrement/formats/diffusion ; communication/merchandising/clips ; écoute/visionnage), s’articule autour de trois axes stratégiques.
Axe 1 – Impliquer toutes les parties prenantes
Les acteurs de la musique ne contrôlent directement que 2 à 5 % de leurs émissions (production, vie de bureau). L’essentiel relève d’entreprises extérieures au secteur : fabricants de terminaux électroniques, plateformes de streaming, opérateurs de datacenters et de réseaux. La feuille de route prévoit donc d’élargir le comité de pilotage à ces acteurs (plateformes vidéo, studios, presseurs, artistes) et d’engager des concertations spécifiques avec les entreprises de pressage (privilégier les vinyles 140 g plutôt que 180 g, développer le recyclage) et les plateformes de streaming (réduire la qualité par défaut, favoriser le téléchargement hors ligne, adapter les formats aux terminaux utilisés).
Axe 2 – Créer les outils de mesure et de suivi
Pour que chaque structure puisse piloter sa propre trajectoire bas carbone, le projet REC prévoit la création de référentiels d’évaluation communs (à l’image du référentiel AFNOR SPEC 2308 pour le cinéma), un guide de bonnes pratiques à destination des labels et distributeurs, des outils d’autodiagnostic adaptés aux spécificités des clips et de la production phonographique, ainsi qu’une mise à jour régulière de l’outil de calcul sectoriel tous les trois ans.
Axe 3 – Sensibiliser et former les professionnels
La transition écologique ne peut réussir sans une montée en compétences généralisée. Le CNM rendra obligatoire une formation aux enjeux écologiques pour tous ses formateurs et exigera qu’au moins 10 % du contenu de chaque formation porte sur la durabilité environnementale. Des modules spécifiques seront développés pour les écoles et conservatoires formant les futurs musiciens, et les artistes seront encouragés à signer des chartes d’engagement avec leurs labels.
6. Calendrier des objectifs clés
| Échéance | Actions clés |
| Jan. 2025 | Première réunion du comité de pilotage élargi |
| 2025 | Groupes de travail avec fabricants de supports physiques – mise en ligne du guide de bonnes pratiques |
| Mi-2025 | Publication de la trajectoire bas carbone sectorielle |
| Fin 2025 | Tous les formateurs CNM formés aux enjeux écologiques |
| 2026 | Outils d’autodiagnostic (clip & production phonographique) – modules de sensibilisation dans les écoles – 10 % contenu écologique dans toutes les formations CNM |
| 2027 | Tous les étudiants en métiers de la musique formés aux enjeux écologiques – nouvelle feuille de route 2028-2030 |
7. Points de vigilance et limites
Plusieurs éléments invitent à la prudence dans l’interprétation des résultats. La home production (enregistrement à domicile) n’a pas pu être intégrée, faute de données fiables. Les écoutes radio et TV à l’international ont été exclues du périmètre pour la même raison. Les impacts liés à l’essor de l’intelligence artificielle dans la chaîne de valeur musicale (génération de contenus, optimisation des recommandations) n’ont pas encore pu être modélisés, mais pourraient peser significativement sur les émissions futures.
Par ailleurs, les leviers les plus importants en volume – fabrication des terminaux, infrastructure des réseaux – échappent largement au contrôle direct des producteurs et distributeurs de musique. Leur activation supposera une mobilisation collective impliquant d’autres industries (électronique, télécommunications, audiovisuel) et des régulateurs publics (Arcom, Arcep, CNC). Le projet REC constitue une première étape indispensable pour donner à la filière les bases factuelles lui permettant de peser dans ces discussions multi-sectorielles.