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  • L’intérêt pour les productions musicales populaires à l’époque romantique en France : les chansons populaires de Gérard de Nerval et George Sand

    L’intérêt pour les productions musicales populaires à l’époque romantique en France : les chansons populaires de Gérard de Nerval et George Sand

    L’urbanisation grandissante après la révolution industrielle et la notion de progrès mise en avant par les Lumières au XVIIIᵉ siècle entraînent dans leur sillage un recul des pratiques populaires campagnardes ; de là la volonté des intellectuels de fixer par la plume puis tardivement par les enregistrements phonographiques ce patrimoine pour le préserver de l’oubli. À ceci s’ajoutent une curiosité des érudits pour ce que Luc Charles-Dominique, aujourd’hui professeur d’ethnomusicologie à l’Université Nice-Sophia-Antipolis, nomme un « exotisme de l’intérieur » et la remise en question de l’identité culturelle française et de ses racines profondes, corrélée parfois à des revendications régionalistes. Des entreprises de collectage des chants populaires se multiplient, impulsées par les sociétés savantes, l’État, mais aussi des collecteurs individuels et les écrivains romantiques. Ces derniers décrivent avec nostalgie et intimisme la paysannerie et les chansons de tradition orale qu’ils inscrivent dans le même temps dans une mémoire historique et légendaire. L’ambivalence de la démarche des romantiques, entre recherche d’authenticité et idéalisation voire falsification, reconstruira durablement la chanson populaire et le lien que tisseront avec elle les générations suivantes.

    Introduction

    La circulation des chansons populaires dans les milieux lettrés est attestée dès le XVe siècle. Certaines ont été transcrites dans des chansonniers parmi des chansons savantes, ou réutilisées par les polyphonistes. Montaigne vante « les naïvetés et les grâces » des villanelles de Gascogne, égales en beauté à « la poésie parfaite selon l’art1 ». Perrault a rédigé ses contes en s’inspirant de la tradition orale. La Fontaine, Molière ou Jean-Jacques Rousseau ont cité ou fait des allusions à des chansons populaires. Le XIXᵉ siècle fait naître le folklorisme. Dans ce siècle de révolutions tant politiques qu’artistiques, les écrivains romantiques prennent tous activement part aux combats de leur époque. À leur engagement dans la vie citoyenne s’associe une prise de conscience des changements entraînés par les révolutions industrielles et l’urbanisation galopante.

    L’Europe entière s’était déjà mise à collecter chansons et légendes populaires ; Walter Scott, Brentano et les frères Grimm en sont les plus fameux exemples. Bien que plus tardive, cette volonté d’œuvrer pour la sauvegarde du patrimoine et de sauver de l’oubli le répertoire traditionnel rural, délaissé par les paysans eux-mêmes, déclencha en France un important travail de collecte effectué par des folkloristes, à l’initiative des écrivains romantiques. La tâche n’est pas simple pour décrire une tradition si éloignée des habitudes des scripteurs. Qui alors pour mieux parler de ces chants que les grands écrivains, particulièrement Gérard de Nerval et George Sand, qui transmettent autrement avec leurs mots et leur sensibilité l’émotion procurée par ces chants et tout ce que ne peut dire une partition ? Leur intérêt pour le folklore et leur compréhension des traditions populaires apportent une dimension nouvelle, permettant leur diffusion, leur revalorisation, et le tissage d’un lien intime entre œuvres dites savantes et répertoire de tradition orale. Les romantiques partout en Europe désirent fonder une littérature nationale, qui se mêle chez Nerval et Sand à l’expression d’un lyrisme personnel. Leurs œuvres oscillent entre littérature et historiographie, magnifiant leurs découvertes musicologiques et poétiques d’une aura mythologique ; les légendes populaires et leurs origines insondables entraînent bien des fantasmes. Le XIXᵉ sera pourtant en quête de vérité et d’une plus grande précision scientifique, exigée autant par les écrivains et les folkloristes que par l’État qui s’intéresse de plus en plus près aux productions et aux coutumes de sa population.

    Collecter le répertoire populaire, un mouvement général au XIXsiècle

    Les prémices du collectage. La perception de la culture populaire du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle : entre intérêt et méfiance

    Les prémices des investigations sur les productions populaires commencent dès le XVIᵉ siècle. Des lettrés observent et notent leurs impressions sur les traditions populaires, principalement rurales, à travers des récits de voyage (notamment ceux de Félix et surtout Thomas Platter en 1595-1599, puis Arthur Young ou Charles Burney au XVIIIᵉ siècle) ou des écrits autobiographiques comme ceux de Rétif de la Bretonne2 (Le Paysan perverti, 1775, L’École des pères, 1776, La Vie de mon père, 1778, Monsieur Nicolas, 1794-1797) en Basse-Bourgogne.

    Des ouvrages religieux répertoriant les pratiques populaires pour les dénoncer sont également une bonne source d’information : on citera le Traité des superstitions selon l’Écriture sainte de l’abbé J.-B. Thiers (1679).

    Quant à l’abbé Grégoire, il s’inquiète du manque d’unité langagière de la France et lance une grande enquête de sociolinguistique en 1790, dans le but de présenter, devant la Convention nationale en 1794, un Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française3 :« Ainsi, avec trente patois différens, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que pour la liberté nous formons l’avant-garde des nations. » Derrière cette diatribe se cache la volonté de faire table rase de toute survivance de l’Ancien Régime : « La féodalité qui vint ensuite morceler ce beau pays, y conserva soigneusement cette disparité d’idiômes comme un moyen de reconnoître, de ressaisir les serfs fugitifs & de river leurs chaînes4. » Le fédéralisme est perçu comme une menace pour l’unité nationale après la Révolution, ce contre quoi Barère met en garde le 27 février 1794 devant la Convention nationale : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque… Laisser les citoyens dans l’ignorance de la langue nationale, c’est trahir la patrie5. »

    L’éveil des aspirations régionalistes au XIXe

    Au XIXᵉ siècle émerge une vision toute différente. L’influence de l’Allemagne et notamment celle du poète philosophe Johann Gottfried von Herder n’y est pas étrangère. Herder s’intéresse aux formes anciennes de la langue et à la poésie populaire dont il encense la créativité ; il y voit pour les peuples un moyen de conquête d’une conscience nationale. Des revendications régionalistes émergent au même moment où la France s’interroge sur son identité profonde et brandit les chansons populaires comme des trésors nationaux.

    Le Félibrige, association fondée en 1854 par de jeunes poètes provençaux, a pour visée de restaurer la langue provençale et d’en codifier l’orthographe. Cette mission s’élargit ensuite à tous les parlers occitans, du Béarn au Limousin, avec l’aide d’écrivains ralliés à la cause. La vocation linguistique du Félibrige s’accompagne de revendications régionalistes fortes allant jusqu’à la demande d’autonomie de la région en réaction au centralisme parisien. Les mouvements régionalistes, dont le Félibrige, sont à cette époque souvent soutenus par la frange réactionnaire et les royalistes, en opposition aux idéaux unificateurs d’après la Révolution. On réactive ou on fabrique de nouvelles mythologies régionales ou nationales6. Déjà à la Renaissance, on opposait dans la culture française les héritages gallo-romains dits nobles aux héritages francs, origines supposées des couches populaires ; puis, à partir de la Révolution se forge le celtisme ; dans la seconde moitié du XIXe siècle vient le tour de la « latinité » – méditerranéenne, gréco-romaine – comme facteur de démarcation, pour le Félibrige mistralien7, des cultures méridionales françaises en regard de celles du Nord de la France, autant de mythologies qui réactualisent le mythe du « caractère national » (peuple français ou ses composantes)8.

    Dans le sillage du Félibrige apparaît la Ligue occitane qui se transformera ensuite en 1900 en Fédération régionaliste française, avec à sa tête le poète membre du Félibrige Jean-Charles Brun et dans laquelle on retrouvera notamment les compositeurs Vincent d’Indy ou Déodat de Séverac. Ceci nous permet également de souligner l’importance que prend la Schola Cantorum dans la redécouverte du répertoire populaire9.

    Sociétés savantes, initiatives individuelles et entreprises étatiques

    Des intellectuels à la recherche d’une France originelle : l’Académie celtique

    Le folklore comme discipline est né à l’aube du XIXᵉ siècle. La pensée folklorique germe avec la fondation en 1804 d’une société savante, l’Académie celtique, qui se donne pour projet de recueillir les usages, les traditions, les dialectes populaires, les patois et les monuments. En Angleterre, une société néo-druidique, The Ancient Order of Druids, avait déjà été fondée en 178110.

    Créée à Paris à l’initiative de Jacques Cambry (1749-1807), alors préfet de l’Oise, de Jacques Le Brigand (1720-1804), avocat au Parlement de Bretagne, et de Jacques Antoine Dulaure (1755-1835), archéologue et historien, l’Académie celtique se donne pour mission de retrouver les traces d’un héritage que nous auraient légué les Celtes, les Gaulois et les Francs. L’Académie met en avant les racines de la France populaire, alors délaissée par la France des lettrés, qui revendiquait jusque-là l’héritage gréco-romain pour seul légitime. La société paysanne, protégée par une autarcie relative, permettrait de révéler dans ses us et coutumes les vestiges d’un passé reculé, ciment de la culture française. Cette quête identitaire dépasse même nos frontières et permet de dessiner une nouvelle aire culturelle plus ou moins fantaisiste, le celtisme, recouvrant également le pays de Galles, l’Irlande ou encore l’Écosse.

    L’Académie met en place un réseau de correspondants provinciaux dans tout le pays et à l’étranger, qui réaliseront les enquêtes de terrain et distribueront des questionnaires. La musique n’est donc qu’un pan de ces vastes recherches ethnographiques qui conduiront à la publication de six volumes.

    L’Académie celtique a aussi d’autres terrains extérieurs à la Bretagne. Le ministre de l’Intérieur, Crétet, écrit à Legonidec, membre de l’Académie celtique, pour lui signaler son intérêt pour le collectage de chansons en bas-breton. Les lettrés s’y intéressent en tant que témoignages d’anciennes coutumes plus que pour leurs qualités littéraires.

    L’Académie celtique et autres sociétés savantes agissent comme relais entre le collecteur et l’État. On note que George Sand sera aussi en relation avec l’Académie celtique.

    Initiatives de l’État. Pour une meilleure connaissance du territoire

    L’essor de la statistique départementale au début du XIXᵉ siècle est un levier formidable pour les collectes de chants populaires11.

    Le développement de la statistique départementale à la fin du XVIIIᵉ siècle et son élargissement à des données qualitatives, nécessitant des enquêtes de terrain et un travail descriptif plus poussé, avaient permis une meilleure connaissance du territoire à administrer. Le ministre de l’Intérieur, François de Neufchâteau, rédige en avril 1799 (le 26 germinal an VII) une circulaire selon laquelle sont pris en compte les « mœurs et usages des habitants ». Son successeur Chaptal ira également dans ce sens. Il demande aux préfets une description complète des populations (occupations, jeux, habits, logements, coutumes, pratiques, rites…). Parmi les données collectées, on trouve des descriptions musicales, souvent liées à des pratiques rituelles, mais ces données sont de nature très différentes selon les endroits, les préfets et leurs collaborateurs ; des sociétés savantes communiquent aussi leurs données (comme l’Académie celtique dont un tiers des correspondants sont des préfets ou occupent une fonction dans l’administration préfectorale) ; les enseignants ou les « clercs » (juges, magistrats, bibliothécaires, fonctionnaires, érudits, curés) sont aussi de précieux informateurs. En France, ce recueil de statistiques est malgré tout en lien beaucoup plus étroit avec la bureaucratie et les institutions d’État qu’en Angleterre ou en Allemagne12. La France, vieux pays, est en avance de ce point de vue. Il existait déjà des registres paroissiaux, permettant la constitution d’un état civil.

    L’enquête Fortoul est à considérer comme l’apogée de ce siècle de statistiques, marqué encore par un manque d’harmonisation des données relevées et de leur traitement. Dans les années 1850, Hippolyte Fortoul, alors ministre de l’Instruction publique et des Cultes sous Louis-Napoléon Bonaparte, rédige un rapport qui s’alarme de la disparition des chants populaires et propose la constitution du Recueil des poésies populaires de la France. Le 13 septembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, ordonne par décret la publication de ce recueil. Les recherches de la Commission Fortoul comprennent trois sections : philologie (dont fait partie le Recueil des poésies populaires de la France), histoire et archéologie.

    Des correspondants volontaires reçoivent des Instructions de la part du ministère et auront pour mission de rechercher la poésie populaire à la fois dans les ouvrages déjà édités, dans les manuscrits conservés en bibliothèque et enfin, dans la tradition orale.

    Les correspondants devront écrire à la dictée les mélodies, au plus près de la version orale. Conscientes de l’habitude courante à l’époque d’écrire des accompagnements à ces mélodies « rustiques », généralement monodiques, les Instructions insistent sur la transcription des musiques dans leur simplicité originelle. La quête des origines n’a pas de fin et les commentateurs de l’époque tentent de rapprocher ces mélodies du plain-chant par leur modalité et leur rythmique souple.

    Les collectes doivent aboutir à la publication d’un Recueil général des poésies populaires de la France. Pour organiser le recueil à venir, des regroupements thématiques sont proposés. De nombreux systèmes de classification seront imaginés pour ces chants populaires. Les chansons ouvrières sont écartées, car trop chargées de revendications politiques.

    Les écrivains romantiques sont assez peu sollicités pour cette entreprise. Nerval est méfiant : « Je crains encore que le travail qui se prépare ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique. Nous aurons des ballades franques, normandes, des chants de guerre, des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons et picards… Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille France dont je cite des fragments épars et qui n’ont jamais été complétés et réunis ? », écrit-il dans la revue L’Artiste en 1852. Nerval critique l’érudition médiévalisante en tant qu’elle entrave et fausse le contact avec le folklore poétique actuel. La recherche folklorique est souvent associée aux études des philologues et, dit-il, « antiquaires » de la tradition vivante.

    La commission Fortoul, malgré son excellent travail, très différent des collectes précédentes, reste une commission de savants, avec comme visée la science plus que l’esthétique, l’essor de la statistique étant corrélé à l’apparition de la sociologie, terme inventé par le philosophe Auguste Comte en 1838, et à ses préoccupations : « ils entreprenaient des archives folkloriques, tandis que Nerval souhaitait une remise en honneur de la tradition orale parmi les amateurs de poésie13 », complète l’historien Paul Bénichou.

    Des initiatives individuelles

    À cela s’ajoute le désir de retrouver des origines perdues, de conserver un patrimoine et de refonder l’histoire de France.

    La circulation des productions populaires dans les milieux lettrés n’advient pas ex nihilo, on s’en doute. Au XVIIIᵉ siècle apparaissent les premiers recueils composés exclusivement de chansons populaires, par l’éditeur Christophe Ballard, qui publie deux volumes de Rondes en 1724. Des couplets folkloriques sont pastichés dans des opéras-comiques comme ceux du dramaturge Charles-Simon Favart. Les auteurs de théâtre utilisent fréquemment des airs traditionnels, depuis le Moyen Âge, comme le Jeu de Robin et de Marion. La communication entre les milieux se fait aussi par la danse dans les campagnes.

    Des collecteurs, de plus en plus nombreux, se passionnent pour les coutumes et productions des sociétés rurales, développent des théories pour les expliquer et les situer dans une histoire, tissant des liens ou s’opposant à la culture savante. Luc Charles-Dominique nomme « exotisme de l’intérieur » ce goût pour le pittoresque et la considération des productions populaires comme primitives, ce qui souligne l’écart entre les savants et leur objet d’étude14.

    Parmi les recueils d’importance, on citera le Barzaz Breiz, qui eut un fort retentissement sur les cercles littéraires. Le Barzaz Breiz15, chants populaires de Bretagne, paraît en 1839. C’est un recueil de chants populaires en langue bretonne dont le philosophe La Villemarqué a transcrit le texte et la musique dans des carnets de collecte. Ces chants sont lyriques, historiques et religieux, et traduits en français, avec leurs mélodies. Chaque chant est précédé et suivi de commentaires sur la langue, les usages, les croyances. Malgré les suspicions de falsification portées à l’encontre de La Villemarqué, les recherches de Donatien Laurent16 du CNRS prouvent que tous les chants qui sont notés proviennent d’une rencontre avec un paysan-chanteur. Laurent constate cependant les libertés prises par le vicomte en publiant les chansons, enlevant les mots de français, arrangeant les mélodies. Soulignons que ces collectes sont réalisées avant l’apparition du phonographe en 1877, qui affinera la qualité des transcriptions…

    Bien que la Bretagne soit particulièrement représentée, d’autres initiatives de collectage régional voient le jour. Des linguistes comme Ferdinand Brunot s’intéressent aux chants populaires (3 missions en 1913 et 1914) ainsi que des folkloristes : le compositeur Sylvain Trébucq (en Vendée), le poète Achille Millien, l’écrivain Champfleury, le compositeur Weckerlin, nous ne citerons pas tous ceux qui ont contribué à la découverte de ce répertoire, publiant toujours plus de recueils dans la seconde moitié du XIXe siècle17.

    On remarque des caractéristiques communes dans toutes ces démarches : une nouvelle scientificité – encore balbutiante – dans les méthodes de collectage systématique ; un collectage lui-même guidé par une idéologie toute romantique dans son désir de retrouver un âge d’or perdu, observable grâce à l’immobilisme de la société paysanne – le répertoire populaire des ouvriers intéressera finalement peu le XIXᵉ siècle. La notion de patrimoine apparaît au XVIIIᵉ siècle, en réaction aux destructions de la Révolution dans une logique de faire table rase de l’héritage laissé par l’Ancien Régime. Encore faut-il avoir les moyens de conserver ce patrimoine. C’est tout le problème de la transcription de ces chants populaires.

    Collecter : approches et méthodes des collecteurs

    Transcrire, interpréter, intégrer les matériaux collectés dans une histoire, que collecter et comment (outils, démarches) ?

    La majorité des collecteurs se penchent sur les paroles, beaucoup plus simples à transcrire. La transcription musicale pose de multiples problèmes. Dans un article qui traite spécifiquement de la question, Charles-Dominique met bien en lumière « la nature pluridimensionnelle de l’expérience orale et la nature unidimensionnelle de l’écrit » : fixer, c’est appauvrir ou faire des choix au minimum qui orientent la compréhension, d’où la question de la « notation-trahison » (« Notations-trahisons ? » est le titre général de la première partie du colloque dans lequel est intervenu Charles-Dominique)  :

    Cette inaptitude de la notation écrite solfégique occidentale à transcrire un certain nombre de paramètres musicaux liés à la subtilité de l’ornementation, au timbre, c’est-à-dire à ce qui définit le « style » musical, à l’inégalité du tempérament, à l’hétérochronicité de la pulsation rythmique ou son insaisissabilité dans les « rythmes libres », sans parler des délicates questions du rubato ou de l’agogie, est connue depuis longtemps et a d’ailleurs été soulevée par les collecteurs eux-mêmes dans la plupart des préfaces de leurs anthologies18.

    L’ethnologue et musicien folk Yvon Guilcher souligne de manière positive que les choix de transcriptions sont guidés par la « sensibilité » du collecteur : « Les collecteurs ont observé et entendu sans mettre de côté leur sensibilité, et c’est ce qui ferait leur “supériorité” sur les collecteurs comme Davenson au XXᵉ siècle19. »

    Guilcher relève d’autres problématiques : l’universalité de certaines mélodies, qui se retrouvent en Allemagne ou ailleurs, pose problème à la définition d’une musique nationale – d’où certainement la manipulation des sources ; l’identification pose problème car les chansons sont, comme on l’a vu, plurielles par les variantes, et indatables. Mais aussi, de par des tournures qui marquent de nombreuses chansons, leur conférant un caractère quelque peu impersonnel, ce que Guilcher appelle le « prêt-à-porter langagier » avec des formules qu’on retrouve partout (Brunette…), classer ces chansons dans des ensembles cohérents est un défi.

    Enfin, les problématiques rencontrées entre l’écrit et l’oral viennent également de la « fracture » sociale entre collecteurs et leurs sources. S’amorcent les fondations de l’ethnographie empirique, pour une plus grande scientificité du collecteur : « L’idée que la leçon entendue doit être scrupuleusement notée telle quelle s’affirme de plus en plus à partir du milieu du XIXᵉ siècle, et beaucoup semblent l’avoir respectée20 », avance Yvon Guilcher. Le choix de la version à transcrire et comment rendre compte des multiples visages de la chanson populaire est une autre problématique. L’écrit fige une tradition dont l’essence même est la métamorphose. La mue incessante de la chanson populaire dont les origines sont insondables est ce qui fascine le plus les écrivains romantiques.

    La culture populaire dans la littérature romantique. Un rapport ambivalent à la culture populaire : incursion dans un monde paysan proche et lointain

    Voyage dans un temps historique et légendaire

    La confusion avec le Moyen Âge

    Cherchant les origines de la chanson populaire, les romantiques lui inventent une généalogie. La confusion n’est alors pas rare avec les poésies lettrées médiévales. Cette confusion date même d’avant la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle, où de nombreuses romances troubadours, à thèmes inspirés du Moyen Âge, pastichent la langue d’autrefois. Les Constantes Amours d’Alix et Alexis de Moncrif fondent le genre en 1738. Les auteurs de romances prétendent imiter et faire revivre en adaptant au goût moderne cette littérature et se considèrent ainsi comme des rénovateurs de la poésie ancienne. Des romances troubadouresques continuent d’être produites au XIXᵉ siècle.

    Les pastiches, les vrais-faux et faux-vrais populaires sont légion à l’époque – dès le XVIIIᵉ siècle à l’étranger, la publication d’Ossian dont Chateaubriand traduira quelques fragments en est le plus fameux exemple21. On citera parmi les recueils de rondes et chansonniers publiés tout au long du XIXᵉ siècle l’ouvrage édité par François Louis, sous le titre de Rondes à danser anciennes et nouvelles (Paris, 1820), où les imitations se mêlent au vrai répertoire traditionnel.

    Chateaubriand cite de nombreuses chansons folkloriques mais fait autant la confusion que les autres entre chanson populaire et chanson médiévale en faisant allusion à la Chanson de Roland. Nous nous appuierons beaucoup pour cette section sur le merveilleux ouvrage Nerval et la chanson folklorique (1970) de Paul Bénichou. Celui-ci rapporte les sources de Chateaubriand, démêle ce qui est populaire ou lettré, ou bien composé par Chateaubriand lui-même. « Il semble résulter de tout ce qui précède que Chateaubriand, comme la plupart de ses contemporains, était plus amateur de pastiches et de transpositions lettrées de textes traditionnels, français ou étrangers, que de ces textes eux-mêmes22. » La connaissance qu’a Chateaubriand des répertoires de tradition orale n’est cependant pas totalement superficielle puisqu’il traduit aussi de l’anglais, entre autres, la ballade Childe Waters et note des chants traditionnels dans ses œuvres.

    L’amalgame avec le Moyen Âge en produit un autre selon nous : le rapprochement entre l’obscurantisme moyenâgeux et la superstition des paysans. Bénichou relève d’ailleurs l’importance des sujets légendaires et fantastiques dans la production de poésie populaire romantique, bien supérieure à leur apparition dans la tradition orale française. Il se réfère surtout à l’écrivain Charles Nodier et ses Essais d’un jeune barde, écrits en l’« an XII » (1804). Nodier cite rarement des chansons et en expose le contenu de manière vague et apparemment erronée : « Ce que Nodier dit ensuite des lutins et des fantômes, que la poésie populaire française ignore à peu près, ne semble reposer sur rien. » Bénichou explique : « La difficulté était alors de trouver un terrain de passage et d’entente entre le folklore poétique réel de la France et la haute poésie : l’insistance mise à évoquer la « mythologie » populaire et les croyances surnaturelles, tout comme la prédilection pour les sujets « historiques » ou prétendus tels, rendent l’accord malaisé entre les vœux du romantisme et la réalité folklorique française23. » La synthèse de travaux folkloriques et ethnomusicologiques réalisée plus récemment par Yvon Guilcher va dans le même sens24 : les collecteurs réécrivent les textes « pour des soucis de bienséance ou de conviction » ou en surreprésentant certains types de chansons. Guilcher tempère cependant l’idée d’une falsification systématique des sources et souligne la scientificité croissante des collecteurs, particulièrement dans la deuxième partie du XIXᵉ siècle.

    Le vocabulaire usité pour les productions romantiques a changé depuis les années 1820. Au genre de la romance troubadour s’est substituée peu à peu la « ballade » romantique, empruntée à la littérature anglo-saxonne. Ferdinand Flocon écrit dans la préface de ses Ballades allemandes (1827) : il s’agit de « s’emparer d’une tradition locale, d’une aventure connue dans le pays, […] au lieu d’un merveilleux absurde puisqu’il ne touche à aucune religion vivante, réveiller dans le cœur du lecteur les croyances nationales, avec le charme des souvenirs et la puissance magique des premières terreurs ». Ces ballades qui mêlent le réel à l’imaginaire et au fantastique reposent de fait assez peu sur la tradition orale. Il n’empêche que la publication de nombreuses traductions de recueils de chansons populaires d’Angleterre ou d’Allemagne, voire d’Espagne, influence grandement les Français et ce qu’ils désirent trouver dans leur tradition orale. Chez Hugo, outre des emprunts à la mythologie européenne25, le passé chrétien, féodal et chevaleresque se lit dans La Fiancée du timbalierÉcoute-moi MadeleineLa Chasse du burgrave, ou encore Le Pas d’arme du roi Jean. La démarche d’Hugo s’inspire davantage du fond que de la forme en puisant dans des sources globalement anciennes et étrangères.

    Les sources étrangères ne sont d’ailleurs pas toujours authentiquement traditionnelles, et la traduction de lieder traditionnels allemands reste finalement assez anecdotique jusqu’en 1841. Heine26 ne fait que citer et commenter des chansons issues du travail d’Arnim et Brentano, dans une série d’articles sur l’état actuel de la littérature allemande, sous une forme qui annonce les Chansons et légendes de Nerval27. « Ce qui distingue Nerval des ses prédécesseurs, c’est […] un sentiment plus immédiat, plus authentique, de la poésie populaire, et qui parfois entre en conflit avec les prédilections romantiques. Ainsi la transfiguration historico-légendaire du folklore vivant, à laquelle son exposé semble souscrire, le heurte dès qu’elle lui apparaît dans un cas concret : à propos de La Belle qui fait la morte, publiée en gravure romantique, il rejette « toute cette couleur chevaleresque et locale »28. » Nerval fera un premier pas pour dépoussiérer la chanson populaire du pittoresque et de l’aura idéalisée dont l’ont enrobée ses prédécesseurs29. Bénichou commentera : « Le choix de Nerval, qui exclut les compositions de carrière folklorique douteuse, est significatif. » Cela n’empêchera pas Nerval de voir tout ce que la chanson populaire peut offrir dans sa part de fantaisie et de fantastique.

    Le pouvoir de la musique : le mythe et le merveilleux nuancés par le maniement de l’ironie chez Sand et Nerval

    « Révolution, re-fondation culturelle, le romantisme en France devait-il être ipso facto une révolution mythologique ? » interroge Claude Millet30, professeure de littérature à l’Université Paris-Diderot, qui rappelle que Napoléon a ôté sa couronne des mains du pape pour s’introniser lui-même. La destruction du lien entre le politique et le religieux, la laïcisation, invitent à refonder une histoire. Les légendes du Moyen Âge chrétien se mêlent aux superstitions, au merveilleux, et au langage poétique, voire aux mythes gréco-romains, notamment chez Nerval.

    Selon la philosophe des religions Françoise Bonardel, le mot superstition vient de superstitiare : s’élever, se tenir au-dessus. « Mode de pensée et d’appréhension instinctif, irrationnel, du monde et de ses mystères, qui nie le hasard et la coïncidence et suppose l’existence d’une force magique régissant la Nature, la superstition est attestée universellement, tant géographiquement que temporellement, que la religion dominante dans les sociétés soit polythéiste ou monothéiste31. » Ces croyances n’étaient selon les lettrés que le reflet de l’ignorance paysanne et du désarroi face aux caprices de la nature, face aux mauvaises récoltes, à la maladie et à la mort. Au désir de trouver une explication à l’inexpliqué et l’inexplicable, répond la pensée symbolique qui entoure pudiquement la réalité de son voile mystérieux et voit dans le Diable un coupable tout désigné, le grand responsable de nos maux terrestres.

    Ces superstitions sont un formidable ressort dramatique pour George Sand dans Les Maîtres sonneurs. Joseph entend pour la première fois une cornemuse bourbonnaise : « J’allais tirer de ce côté-là, pensant que j’y trouverais la sente qui coupait le bois en droite ligne, lorsque j’entendis le son d’une musique, qui était approchant celui d’une cornemuse, mais qui menait si grand bruit, qu’on eût dit d’un tonnerre. […] La nuit, la brume d’hiver, un tas de bruits qu’on entend dans les bois et qui sont autres que ceux de la plaine, un tas de folles histoires qu’on a entendu raconter, et qui vous reviennent dans la tête, enfin, l’idée qu’on est esseulé loin de son endroit…32 »

    Les histoires racontées lors des veillées nocturnes donnent une explication au monde de la nuit et à nos peurs infantiles. Les protagonistes perçoivent la musique issue d’une origine surnaturelle, assourdissante, elle désarçonne, charme, crée une atmosphère de confusion pour ceux qui l’écoutent : « Moquez-vous de moi si vous voulez. Cette musique, dans un lieu si peu fréquenté, me parut endiablée. Elle chantait trop fort pour être naturelle, et surtout elle chantait un air si triste et si singulier, que ça ne ressemblait à aucun air connu sur la terre chrétienne33. »

    La musique peut aussi se doter d’un pouvoir sur le monde animal déjà décrit par Ovide dans Les Métamorphoses34, et comme toute force incontrôlable, elle effraie les non-initiés, d’où l’exagération d’Étienne qui possède néanmoins la capacité, en tant que narrateur, de rationaliser ses angoisses. « Tout aussitôt, de tous les points de la fougeraie, sautèrent, coururent, trépignèrent une quantité d’animaux pareils, qui me parurent gagner tous vers la clochette et vers la musique, lesquelles s’entendaient alors comme proches l’une de l’autre. Il y avait peut-être bien deux cents de ces bêtes, mais j’en vis au moins trente mille, car la peur me galopait rude, et je commençais à avoir des étincelles et des taches blanches dans la vue, comme la frayeur en donne à ceux qui ne s’en défendent point35. » La musique est un langage compris par tous les êtres vivants : « Le chien Parpluche était à côté d’eux et paraissait écouter aussi, comme eût fait une personne douée de connaissance36. »

    Le son de la cornemuse agit comme un mirage et même un « miracle »37 dont on ignore l’origine. Le ménétrier possède en lui cette part de mystère : « Quand on eut fini la prière, on chercha [Huriel] ; il avait disparu, et si bien, qu’il y eut des gens qui se frottèrent les yeux, pensant qu’ils avaient rêvé cette nuit de liesse et de folie38. » À l’atmosphère fantastique s’associe un caractère diabolique. Sand fait œuvre de pédagogie en demandant au lecteur de mettre à distance leurs superstitions, bien qu’elles paraissent si touchantes dans la bouche des paysans. Il ne faut pas oublier que Sand est une fervente catholique, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été elle-même soupçonnée de sorcellerie par des villageois, comme elle le raconte dans Histoire de ma vie. Rappelons avec Bonardel que « les superstitions ont été assimilées par les Pères de l’Église au paganisme – bon nombre d’entre elles viennent des païens – et combattues par elle. Parallèlement aux collectes des légendes et du folklore, les érudits et hommes d’Église tentèrent toujours de lutter contre la superstition, lutte qui s’affermit avec l’avancée du scepticisme, des progrès techniques et de la pensée rationaliste39. »

    Sand annonce même à la fin du roman le subterfuge savamment orchestré par les ménétriers pour asseoir leur supériorité sur la communauté paysanne. Les ménétriers ont des secrets de par leur rassemblement en compagnonnage ; à l’orée de l’épreuve ultime, Joseph se voit prévenu : « – Vous n’êtes pas sans savoir, jeune homme, qu’il ne s’agit pas seulement de sonner d’un instrument pour être reçu en notre compagnie, mais qu’il y a un catéchisme de musique qu’il faut connaître et sur lequel vous serez questionné, si toutefois vous vous sentez l’instruction et la hardiesse pour y répondre. Il y a encore des engagements à prendre. […] — Je vous entends, dit Joseph ; il y a les secrets du métier, les conditions et les épreuves40. » Lors de l’épreuve finale, les compagnons se tiennent cachés, masqués, dans un lieu dont « ils savaient qu’un écho singulier trentuplait la résonance41 ». 

    Le décalage toujours rappelé en parallèle entre les perceptions d’Étienne et l’amusement ou la froideur de Joseph et des initiés s’arrête aux derniers chapitres pour laisser place à la violence des ménétriers qui agissent masqués et battent Joseph pratiquement à mort. La naïveté des gens du peuple, Joseph l’a perdue en s’éduquant ; il en est devenu condescendant et présomptueux, jusqu’à la déraison et au suicide. La musique est un art subtil qui ne serait pas à la portée de tous selon Sand, qui décrit dans sa propre correspondance le suicide comme déraison et lâcheté. Sand termine Les Maîtres sonneurs avec cette mise en garde du grand Bûcheux : « [La musique] est une trop rude maîtresse pour des gens comme nous autres. Nous n’avons point la tête assez forte pour ne point prendre le vertige sur les hauteurs où elle nous mène42 ! » Tel Icare, Joseph s’est laissé emporter dans sa folie de posséder un art qu’il ne pouvait pleinement maîtriser43.

    À l’opposé, la poésie d’Hugo développe l’idée que sous l’œil du poète, le paysan est à même de relier le ciel et la terre, la matière et l’esprit, la nature et la culture… On en lit un parfait exemple dans Saison des semailles. Le Soir44, qui décrit une scène d’ensemencement d’un champ. En voici les derniers quatrains :

    Il marche dans la plaine immense, 
    Va, viens, lance la graine au loin, 
    Rouvre sa main, et recommence, 
    Et je médite, obscur témoin,

    Pendant que, déployant ses voiles, 
    L’ombre, où se mêle une rumeur, 
    Semble élargir jusqu’aux étoiles 
    Le geste auguste du semeur.

    La symbolique du poème fait écho au symbolisme de la pensée populaire, qui a le pouvoir d’unifier les trois plans : inférieur, terrestre et céleste.

    Nerval expose quant à lui un autre aspect du lien entre poésie et monde religieux dans son texte Introduction aux « Poésies allemandes »45 : il s’agit de la censure de la chanson populaire par les autorités religieuses et impériales, cause de la relative pauvreté du répertoire de chansons trouvées en France à son époque, le chant ayant le pouvoir de véhiculer une langue et des idées46 contraires à la religion dominante47. Il explique ainsi que la littérature allemande est relativement jeune du fait des tentatives de Charlemagne pour l’étouffer48. Charlemagne tente de moderniser et d’imposer la langue franque pour s’opposer à la floraison de chants en saxon et bas-germain : « Ces chants, tous empreints du patriotisme et de la mythologie des Saxons, étaient un des plus grands obstacles au progrès de sa domination et de la religion chrétienne qu’il voulait leur imposer49. »

    Cette proscription perdure du fait de l’Église qui les considère comme des « poésies diaboliques » et encourage les poésies latines. Au temps des croisades, les chevaliers allemands traversent la Provence et l’Orient et composent de nouveaux chants dont Nerval dit avoir retrouvé les sources. La poésie troubadour est selon lui bien plus fournie et de meilleure qualité, exception faite des Nibelungen. Nerval adopte un regard comparatif, comme peut le faire un ethnomusicologue ou un historien en littérature comparée. Il a connaissance de la littérature des Meistersänger (maîtres chanteurs) qui fait florès « jusqu’au temps de la Réforme, qui pensa tuer à jamais la poésie en Allemagne et qui ne la trouvait bonne qu’à rimer des cantiques sacrés50. »

    Nerval a une connaissance profonde de la littérature allemande. Il traduit le premier Faust de Goethe, un recueil de Poésies allemandes, l’Intermezzo (1827) et la Mer du Nord (1827) d’Heinrich Heine, les Contes des frères Sérapion d’Hoffmann. Ses traductions lui donnent une vision particulière de la littérature populaire.

    Nerval manie l’ironie comme Heine, ce qui implique une distance face au légendaire moyenâgeux et à la nostalgie des temps perdus : « temps de la crédulité, de l’obscurantisme, de l’aliénation » opposés à l’idéal démocratique de Sand, Nerval, Hugo, Michelet, Quinet, sensibles à cette ambivalence ; « il faut à la religion nouvelle des mythes, mais des mythes libérateurs51 », martèle Claude Millet ; Hugo, Nerval, Michelet pensent que la fonction du poète prophète est de fonder une religion nouvelle autour d’un mythe collectif contre les dérives individualistes du déisme de Rousseau ou après lui, de Lamartine qui « détruit les temples pour unir l’âme à Dieu ». La nation a besoin d’« un poète qui saura incarner l’âme du peuple, dit Nerval, un « moi collectif », dit Hugo, un vates communiant avec les vivants et les morts, dit Michelet : un génie52 ».

    Nerval invite pourtant parfois à se méfier des mythes ou au moins en démonte la construction. Dans Angélique, il s’attarde sur la formation des légendes53 en s’amusant au sujet des histoires bourrées d’anachronisme des paysans. Jean-Jacques Rousseau, qui aurait chanté l’aubade à Gabrielle, aurait ensuite été assassiné par le jaloux Henri IV : « Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines d’années, on croira cela54. »

    Il incite souvent le lecteur à prendre de la distance par rapport aux faits rapportés, par son air amusé. Dans Les Filles du feu, Nerval présente deux chansons pour mieux nous donner à voir le caractère des habitants de la région de Senlis, « un mélange de rudesse et de bonhomie toute patriarcale55  »: c’est un euphémisme quand on saisit le caractère effroyable d’une première chanson où le Roy Loys56, pour détourner sa fille de son cher cavalier, l’enferme sept ans dans une tour où elle est rongée par la vermine. Dans une deuxième chanson, Dessous le rosier blanc57, une jeune fille simule la mort et se laisse enterrer vivante pour échapper au viol et garder son honneur ; sa résurrection burlesque au bout de trois jours lui permet de retrouver ses chers parents le plus tranquillement du monde – on note aussi la symbolique de pureté du rosier blanc au pied duquel elle est enterrée. Loin de commenter le viol et la difficile condition féminine, Nerval termine ainsi son récit : « On accueille avec joie la jeune fille dont l’absence avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois jours, et il est probable qu’elle se mariera plus tard fort honorablement58. »

    Nerval bat en brèche l’atmosphère béate des contes de fées avec cette continuation possible de la fille du roi Louis – après qu’on la porte en terre et qu’elle ressuscite également – donnée dans Les Chansons et Légendes du Valois : « Vous croyez qu’ils vécurent heureux et que tout se termina là ; mais une fois plongé dans les douceurs de la vie conjugale, le beau Lautrec59 n’est plus qu’un mari vulgaire, il passe tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu’un jour sa fière épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l’eau noire, en lui criant : Va-t’en, vilain pêche-poissons ! — Quand ils seront bons, Nous en mangerons60. »

    On peut ajouter que Nerval ne manque pas d’humour dans la vie de tous les jours. Lors de son séjour à Senlis rapporté dans Angélique, des militaires veulent vérifier son passeport et celui de son « ami breton » ; cet événement lui rappelle une chanson qu’il fait l’affront d’entonner :

    On lui a demandé :

    Où est votre congé ?

    – Le congé que j’ai pris,

    il est sous mes souliers !

    La réponse est jolie mais le refrain est terrible :

    Spiritus sanctus,

    Quoniam bonus !

    Ce qui indique suffisamment que le soldat n’a pas bien fini… Notre affaire a eu un dénouement moins grave61.

    Nerval parle sur un ton badin de l’exécution du soldat « car Dieu est bon » en latin de cuisine, inspiré d’une formule tirée des Psaumes (105, 106, 135, 146). Il met à distance tout le tragique des chansons folkloriques pour jeter sur elle un regard tendre et profondément nostalgique.

    Mémoire et narration

    N’oublions pas le profond attachement de Nerval et Sand pour la culture populaire.

    Dans Angélique, Nerval prend la posture d’un historien : lors d’un séjour à Francfort62, il flâne au milieu des étals des marchands et bouquinistes sur la place de Roemer, partageant avec le lecteur son attirance pour les vieux livres, pour les Volkskalender (almanachs du peuple) avec ses gravures sur bois (chansons politiques, lithographies). Un livre en particulier attire son attention: « Événement des plus rares, ou Histoire du sieur abbé comte de Bucquoy, singulièrement son évasion du Fort-l’Évêque et de la Bastille » en 171963. Nerval est à la recherche de l’antiquité, la perle rare. Il tente de retrouver en France ce livre qui attise son intérêt pour cette histoire autant que pour l’époque du règne de Louis XIV64. Il fouille les archives (Bibliothèque nationale, Bibliothèque de l’Arsenal, Archives de France, Bibliothèque de Compiègne…) à la recherche de l’histoire d’Angélique de Longueval. Le récit, très érudit, est truffé d’allusions historiques, d’anecdotes… Nerval s’intéresse également dans son voyage aux coutumes régionales et aux différentes peuplades de la Gaule antique.

    À la recherche historique se mêle une quête de vérité : « Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à cette interprétation vague, qu’il serait possible de donner à ces deux mots bizarrement accouplés : feuilleton-roman, et pressé de vous donner un titre, j’indiquai celui-ci : l’Abbé de Bucquoy, pensant bien que je trouverai les documents nécessaires pour parler de ce personnage d’une façon historique et non romanesque, car il faut s’entendre sur les mots65. » Nerval tente de prouver l’authenticité de cette histoire. Il insiste sur la vérité des faits qu’il rapporte – « Moi-même qui ne suis pas un romancier66 », « Ce n’est pas un roman67 » – ; un travail de reconstitution et la formulation d’hypothèses s’amorcent. Dans sa dédicace, Nerval avoue ces procédés : « Inventer, au fond, c’est se ressouvenir, a dit un moraliste68. »

    Sa passion pour le passé proche comme lointain engendre un récit aux allures décousues, émaillé de ses souvenirs et de commentaires historiques au sujet des différents sites où il établit ses recherches. En cela, Nerval nous rappelle que la mémoire est une pure construction. Les intrications de différentes strates historiques69 et narratives, les digressions, les allers-retours entre le récit fictif et la réalité, entre les lettres d’Angélique retranscrites et les reconstitutions historiques, rendent la séparation difficile entre l’imaginaire et le réel, le souvenir et le présent, le passé lointain et très lointain. Il mêle l’histoire au mythe, dans une atmosphère profondément nostalgique : « Religion ou philosophie, tout indique à l’homme ce culte éternel des souvenirs70. » Est-ce une fuite parce que le présent est insupportable ? La dédicace à Dumas peut le laisser penser : « Il y a quelques jours, on m’a cru fou, et vous avez consacré quelques-unes de vos lignes des plus charmantes à l’épitaphe de mon esprit71. »

    Le récit prend alors la dimension d’une quête identitaire. On connaît la vie douloureuse de Nerval et ses internements réguliers à la clinique du docteur Blanche72. L’intérêt qu’il a à retrouver le fil conducteur de l’histoire d’Angélique et de sa généalogie grâce à la rencontre d’un paléographe qui commente l’origine des patronymes73, des bibliophiles, des libraires, la trahison de la famille d’Angélique qui efface son nom de l’arbre généalogique une fois l’opprobre jeté sur elle, font écho à la propre histoire de Nerval. Des événements historiques et fictifs sont aussi mêlés au récit de la biographie de Nerval lui-même. On retrouve en filigrane ce principe dans Aurélia, sous-titrée « Le Rêve et la vie »74.

    Parallèlement aux recherches généalogiques de Nerval, le récit dévoile sa passion pour l’architecture, les ruines et les vieilles pierres, pour le gothique et l’époque médiévale. Nerval s’improvise guide touristique avec des détails parfois cocasses – on pense à la scène à l’abbaye de Chaalis à Ermenonville près de Senlis, dont les saintes sur les peintures style Médicis de la chapelle sont jugées trop dénudées par les religieux, ce qui amuse beaucoup Nerval qui compare ces saintes à des nymphes antiques75. Nerval avait quitté Senlis à regrets : « Je me plaisais tant dans cette ville, où la Renaissance, le Moyen Âge et l’époque romaine se retrouvent ça et là, au détour d’une rue, dans une écurie, dans une cave76. »

    Tout en parcourant les villes et les chemins de campagne, Nerval et son ami Sylvain chantent pour aider à la marche77. Les chansons populaires agissent comme un refrain qui rythme tout le recueil, se retrouvant d’une nouvelle à l’autre, toujours retravaillé mais identifiable, tel un leitmotiv wagnérien.

    Ces « chansons du pays » qui l’ont « bercé »78 toute son enfance agissent comme des réminiscences. L’une est déclenchée à la vue d’un groupe de jeunes filles chantant des chansons dont il a connaissance, croisé à Senlis.

    Une petite fille entonne « Trois filles dedans un pré » et « Les Canards dans la rivière », éveillant la nostalgie chez Nerval. « Je n’étais pas un étranger, mais j’étais ému jusqu’aux larmes en reconnaissant dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d’accent, autrefois entendues, et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes… La musique, dans cette contrée, n’a pas été gâtée par l’imitation des opéras parisiens, des romances de salons ou des mélodies exécutées par des orgues. […] Il y a, dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes d’un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d’opéra, du XVIᵉ siècle, peut-être, ou d’oratorio du XVIIᵉ siècle79. » Nerval cherche un passé conservé presque intact, à la fois historique et personnel. Dans Sylvie, sous-titré « Souvenirs du Valois », on retrouve le même type de scènes que dans Angélique : le chœur de jeunes filles qui chantent des chansons transmises par leur mère « d’un français si naturellement pur80 » ; l’allusion à la chanson du Roi Loys81; celle de la fille au rosier blanc82.

    Bénichou a d’ailleurs fait un tableau synoptique de ces chansons qui se retrouvent dans de nombreux autres écrits (voir ci-après). Un travail sur les sources des chansons citées par Sand avait déjà été effectué par le compositeur romantique et folkloriste Julien Tiersot, aidé de Pauline Viardot, amie cantatrice de Sand. Pour Nerval, Tiersot s’était appuyé sur le témoignage du peintre François-Louis Français. Le travail de Tiersot, qui porte sur les écrivains romantiques tels que Sand, Nerval, Chateaubriand et Hugo, est approfondi par Bénichou pour identifier les chansons citées par Nerval et illustrer l’idée de variante. C’est de fait la multiplicité des sources qui rend le travail d’identification si complexe. La force de Bénichou est de présenter toutes les sources possibles des chansons de Nerval en comparant ces dernières aux recueils de chansons antérieurs et postérieurs aux publications de Nerval – Villemarqué, Jal, Dumersan, Champfleury et Weckerlin et bien d’autres collecteurs –, sans chercher à formuler autre chose que des hypothèses. Car c’est le propre de la mémoire dans la tradition orale d’être indatable et non localisable, insaisissable car en perpétuelle mutation83.

    BÉNICHOU Paul, 1970, Nerval et la chanson folklorique, Rennes, José Corti, p. 184.

    Nerval entreprend des rééditions et remaniements permanents de ses textes entre 1842 et 1854. Certains épisodes sont malgré tout singuliers à chaque texte et presque toujours reliés aux chansons. Dans Sylvie, les souvenirs de la grand-mère de Sylvie s’éveillent à la vue de sa propre robe nuptiale enfilée par sa petite-fille. La scène est un prétexte à l’évocation de chansons à répons84 : « Elle retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d’usage alors, qui se répondent d’un bout à l’autre de la table nuptiale et le naïf épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse85. » Le souvenir de la grand-mère permet de se projeter dans la possibilité d’un futur mariage avec Sylvie. On note aussi que Nerval est sensible au chant de la langue avant tout. Ce qui ne l’empêche pas de décrire le style de chant des campagnardes : « La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les jeunes voix, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules86. »

    Quand Sylvie devient ouvrière et travaille à la ville, elle se met à chanter de la musique savante et citadine. Nerval, foncièrement nostalgique, déplore qu’elle délaisse les chansons de son enfance et jusqu’à sa manière de chanter qui a changé :

    « – Sylvie, Sylvie, je suis sûr que vous chantez des airs d’opéra !

    – Pourquoi vous plaindre ?

    – Parce que j’aimais les vieux airs, et que vous ne saurez plus les chanter. » Sylvie modula quelques sons d’un grand air d’opéra moderne… Elle phrasait87 !

    Les Filles du feu exposent différents visages de la femme dans l’œuvre de Nerval. Adrienne représente la femme idéalisée et inaccessible. Elle est sacralisée par sa stature, déjà un « ange », une « apparition » de son vivant, puis dans la mort, son fantôme reste en surplomb du récit ; Adrienne se dérobe par son éloignement lorsqu’elle rentre au couvent, puis par son décès ; c’est ensuite au tour d’Aurélie en qui Nerval voit le double d’Adrienne. Il transfère sans mal son admiration pour l’une vers l’autre : Adrienne et Aurélie ne sont finalement que des symboles désincarnés et interchangeables, et c’est d’ailleurs par le biais de la représentation théâtrale qu’il tombe sous leur charme88 ; l’amour de Nerval ne semble être qu’une mise en scène, déconnecté de la réalité. Une troisième femme, Delphine, prend la place d’Aurélie lorsqu’elle chante la descente du Christ dans les enfers lors d’une représentation d’un mystère à la façon médiévale. Sylvie, quant à elle, représente l’autre pendant féminin auquel Nerval voue un amour tendre, relié aux chansons de son enfance dont il se met en quête.

    Sand témoigne de la même soif que Nerval pour la culture populaire. Dans une lettre à Alexandre Dumas fils89, elle écrit : « Nous refaisons à nos moments perdus une comédie jouée ici jadis et qui nous fait rire comme des bossus, elle n’est peut-être pas drôle, mais c’est des paysans pris sur nature et ça nous rappelle un tas de choses que nous avons vues et entendues, du temps qu’il y avait encore de vrais paysans. Ça se perd même ici. »

    Dans Les Maîtres sonneurs, Sand décrit la capacité de la musique à provoquer des réminiscences partagées par toute l’assistance.

    – Je n’ai pensé à rien, dit Brulette ; mais j’ai eu mille ressouvenances du temps passé. […]

    — C’est bien ! dit Joset. Ce que j’ai songé, ce que j’ai vu en flûtant, tu l’as vu aussi ! […] ça parle, ce méchant bout de roseau ; ça dit ce qu’on pense ; ça montre comme avec les yeux ; ça raconte comme avec les mots ; ça aime comme avec le cœur ; ça vit, ça existe90 !

    Les attaches de George Sand à la culture berrichonne : entre réalisme et idéalisation

    Dans ses « romans champêtres », George Sand dépeint le milieu dans lequel elle a grandi et sa « fascination » (La Petite Fadette, 1849) pour les chants populaires et la langue berrichonne.

    Élevée par sa grand-mère à Nohant dans l’Indre, elle y apprend le dialecte local et y côtoie la paysannerie. De 1846 à 1853, elle publie ses romans champêtres91 dans lesquels elle fait s’exprimer les paysans avec leurs propres mots92 pour en donner une représentation plus juste et réaliste. Sand s’inspire aussi de ce qu’elle peut voir et entendre dans les lieux qu’elle visite. Sand s’est déplacée en Normandie, en Auvergne et dans les Pyrénées. Elle collecte des légendes dont elle rend compte dans Les Légendes rustiques (1858). Ses Contes d’une grand-mère (1873) seront inspirés de la tradition orale sans être des citations exactes. Elle témoigne néanmoins de la traduction imparfaite qu’elle offre au lecteur : « les pensées et les émotions d’un paysan ne peuvent être traduites dans notre style, sans s’y dénaturer entièrement et sans y prendre un air d’affectation choquante93. » Ses récits, riches en description de sa terre natale, mettent en scène presque exclusivement des paysans dont elle montre la noblesse de cœur et même la grandeur. La Petite Fadette en sera un exemple tout à fait parlant : loin du déterminisme social dans lequel Zola plongera ses personnages, Sand conte à travers ce récit exemplaire et même édifiant l’histoire de Fadette qui, malgré sa pauvreté, les maltraitances qu’elle subit et l’opprobre jeté sur elle après l’abandon par sa mère, se révèle être à la fois d’une grande sagesse et d’une nature généreuse et charitable. Sand insistera sur l’intelligence de Fadette et sa nature réfléchie. Sans l’opposer, elle mettra en avant la « naïveté » et la « simplicité » des personnages principaux, valorisées comme signes de l’innocence et de la pureté d’esprit de ces paysans proches de la nature et peut-être de l’état de nature rousseauiste, épargnés par les artifices de la civilisation94. On lira paradoxalement une identification de Sand à certains de ses personnages, notamment Fadette, et Brulette dans les Maîtres sonneurs, qui veille patiemment sur le chétif Joseph comme Sand a pu le faire pour Chopin. Dans une lettre adressée à Henry Harrisse (Nohant, le 9 avril 1867), Sand témoigne de cette ambivalence, de son rapport de proximité avec les paysans qui n’empêche pas une certaine condescendance teintée des préjugés primitivistes de l’époque :

    Je suis paysan au physique et au moral. Élevée aux champs, je n’ai pas pu changer, et quand j’étais plus jeune, le monde littéraire m’était impossible. Je m’y voyais comme dans une mer, j’y perdais toute personnalité, et j’avais aussi un immense besoin de me retrouver seule ou avec des êtres primitifs. Nos paysans d’alors ressemblaient encore pas mal à des Indiens. À présent ils sont plus civilisés et je suis moins sauvage. N’importe, j’ai encore plaisir à recevoir des gens sans esprit, que l’on comprend sans effort et que l’on écoute sans étonnement.

    L’univers des romans « champêtres » n’est d’ailleurs pas totalement binaire et Sand nous invite souvent à nous méfier des faux-semblants, les personnages présentés à première vue comme méchants ou stupides ayant souvent un talent caché. En témoignent le personnage de Fadette et celui du simplet et taciturne Joseph devenu cornemuseux de grand talent dans les Maîtres sonneurs.

    Il en est de même dans la correspondance de Sand, où les Berrichons sont tour à tour « des animaux insupportables » (lettre à Émilie de Wismes, Paris, 28 avril 1824), de « bonnes gens un peu bêtes, un peu lourds, grands argumenteurs et pitoyables raisonneurs, du reste les meilleurs animaux du monde » (lettre à Aimée Bazouin, Nohant, 27 avril 1827), qui peuvent malgré tout avoir une valeur de rédemption : « Le Berrichon simple dans ses manières, calme dans son langage, mais d’humeur indépendante et narquoise apporterait, dans la circulation des idées, cet admirable bon sens qui caractérise le cœur de la France. » (lettre à Charles Duvernet, Nohant, 29 novembre 1843). Le paysan agit comme un garde-fou de l’ordre du monde grâce à la permanence de son environnement lorsque tout se transforme dans une société qui commence à s’industrialiser : c’est la supériorité du paysan qui nourrit la France. George Sand écrira dans une lettre à Solange Sand, sa fille (Nohant, 22 septembre 1871) :

    Toute la révolution de 89 se résume en ceci : acquérir les biens nationaux, ne pas les rendre. Tout s’efface, se transforme ou se restaure : monarchie, clergé, spéculation. Je l’ai dit, je le dis encore, [le paysan], c’est le sauveur inconscient, borné, têtu ; mais je n’en vois pas d’autre.

    L’engagement politique et social de George Sand

     Sand écrit une deuxième préface à La Petite Fadette en 1851. Suite aux journées de juin 1848, Sand crie son désespoir et écrit néanmoins le « besoin impérieux de détourner la vue et distraire l’imagination » comme ses contemporains, « en se reportant vers un idéal de calme, d’innocence et de rêverie95. » Elle puise dans le monde paysan ce que la ville a perdu. « Dans le temps où le mal vient de ce que les hommes se méconnaissent et se détestent, la mission de l’artiste est de célébrer la douceur, la confiance, l’amitié96 », et la musique paysanne adoucit les mœurs.

    Tiersot évoque la place faite aux couches populaires dans la littérature romantique après les révolutions : « Le peuple réclamait ses droits : il fallait lui faire une place. Cela ayant été admis, on s’efforça de le comprendre96. » La diffusion de la littérature populaire se fait grâce aux écrivains : « Quelques-uns introduisirent dans leurs poèmes, dans leurs drames, dans leurs romans, les chansons qu’ils avaient recueillies sur leur chemin. C’est ainsi que le public en eut pour la première fois connaissance, et cette communication fut pour lui une véritable révélation97. » Il insiste : « C’est aux écrivains de la génération de 1830 que nous avons dû cette connaissance et cette révélation98. »

    George Sand milite pour trouver les antidotes contre l’oubli dans un temps qui s’accélère. Les bouleversements qu’entraînent les révolutions politiques99 et industrielles avec le développement des moyens de communication et de diffusion des informations (train à vapeur, télégraphe, développement de la presse et de l’alphabétisation…) font prendre conscience aux écrivains romantiques de la fragilité de la mémoire collective et des dangers d’en faire table rase. La volonté de patrimonialisation de la culture populaire est partagée par tous les romantiques. Sand réaménage sa maison comme un musée, essaye de reconstituer un Berry imaginaire ; la maison de Victor Hugo à Guernesey avec ses faux meubles médiévaux en est un autre exemple.

    Chambre d’Aurore de Saxe à Nohant

    Source : http://www.gerardtindillierephotos.fr/maison-de-george-sand-a-nohant-vic/

    Maison de George Sand : piano de Chopin

    Source : http://micdiap.canalblog.com/archives/2017/12/13/35954547.html

    George Sand ne cesse de prôner la conservation et la reconnaissance du génie du peuple-poète. Ses accents nostalgiques se retrouvent dans toute sa correspondance : « Le beau berrichon de ma jeunesse est aujourd’hui une langue morte. La bourrée, cette danse si jolie, est remplacée par de stupides contredanses, nos chants du terroir, admirables autrefois, et qui faisaient l’admiration de Chopin et de Pauline Garcia, cèdent le pas à la femme à barbe100. » Elle oppose ici plusieurs formes de cultures populaires, la tradition orale des ménétriers et des veillées, et celle des fêtes foraines et du cabaret qu’elle décrit dans Les Maîtres sonneurs comme un lieu de mauvaises fréquentations où la musique est de piètre qualité. Le grand-père de Brulette craint que La Mariton ne s’expose à l’opprobre lorsqu’elle devient servante à l’auberge Le Bœuf couronné. Sand oppose également culture berrichonne et bourbonnaise. Le verdict d’Hurel, le cornemuseux bourbonnais, est sans appel :

    Je ne prétends rien, Tiennet ; mais je te dis que la chanson, la liberté, les beaux pays sauvages, la vivacité des esprits, et, si tu veux aussi, l’art de faire fortune sans devenir bête, tout ça se tient comme les doigts de la main ; je te dis que crier n’est pas chanter, et que vous avez beau beugler comme des sourds dans vos champs et dans vos cabarets, ça ne fait pas de la musique101.

    Cette opinion n’est évidemment pas totalement partagée par Sand qui met ici en scène la rivalité entre communautés du Berry et du Bourbonnais.

    Les espaces et temps de socialisation berrichons mis en valeur chez Sand seront en particulier ceux des fêtes de village reliées au calendrier (Saint-Jean, Saint-Sylvestre…). Dans La Petite Fadette, on soulignera l’importance de la danse et de la fête de village dans la trame du récit102 : mettant en scène le statut social de chacun, la danse permettra de redistribuer les rôles et pour la Fadette d’accéder à une forme de reconnaissance sociale ainsi qu’à un premier pas dans la séduction de Landry, le jeune besson tant convoité. Tiersot103 fait d’ailleurs le parallèle entre récit autobiographique (Histoire de ma vie) et la Petite Fadette :

    C’est que la bourrée, au temps de George Sand, avait dans le Berry une importance qui la haussait au niveau d’une institution sociale. Aux jours de fête, toutes les classes s’y confondaient ; les demoiselles venues de la ville ne dédaignaient pas de se mêler aux villageois dans les mêmes évolutions, ni les bourgeois de danser avec les paysannes. George Sand, à quinze ans, prenait part à ces plaisirs avec son ardeur native.

    Pour cela, des bourgeois la dédaignent et d’autres la « vengent » en s’empressant de danser avec elle. La similitude avec la revanche de la petite Fadette est évidente (chapitre XVI).

    Les Maîtres sonneurs illustre bien le prestige social des invités à la danse mais aussi celui des musiciens acclamés pour leur talent. Le récit permet d’exposer le statut social des cornemuseux, leurs conditions de travail et le fonctionnement du compagnonnage, les jalousies aussi des musiciens qui comptent bien garder leurs secrets et leurs privilèges. La compétition entre cornemuseux du Berry et cornemuseux du Bourbonnais au XVIIIᵉ siècle est aussi un prétexte pour démonter les préjugés des uns et des autres, prônant les rencontres et dénonçant les méfaits de l’ignorance. Mais sous le masque du candide Étienne, ce sont avant tout les bourgeois qu’elle vise en montrant Huriel, muletier, qui apparaît comme « le diable » avec sa tête noire de charbon et se révèle être un jeune homme habile musicien et fin d’esprit. Sand dénonce l’association du mal à la saleté du peuple qui travaille dur. Elle décrie notamment les romans-feuilletons d’Eugène Sue (Les Mystères de Paris) où le peuple est présenté comme une masse anonyme, traitée avec peu d’humanité. On se souviendra des Misérables de Hugo : « On comprendra sans peine que Javert était l’effroi de toute cette classe que la statistique annuelle du ministère de la Justice désigne sous la rubrique : Gens sans aveu », c’est-à-dire sans nom, sans moi, et dont l’existence n’est reconnue que par la Loi, juridique et statistique.105

    Sand est aussi sensible à la misère sociale, elle a ses pauvres à qui elle donne la charité et pour qui elle dit se priver, exhortant même ses amies à suivre son exemple105 pour que chacun contribue à distribuer à ceux qui ont faim. Son paternalisme n’enlève rien à son mérite d’avoir rendu aux paysans leur individualité et leur profondeur d’âme. Les questionnements intérieurs du très sensible Besson Sylvinet qui résiste à sa mélancolie et son amour pour Fadette en sont le meilleur exemple.

    Nous l’avons vu, Sand nous fait régulièrement réfléchir sur le lien entre situation sociale et psychologie des personnages, et son caractère non inéluctable. Dans Les Maîtres sonneurs, le métier de ménétrier est perçu comme un moyen d’ascension sociale. Joseph, ouvrier peu endurant au travail, veut devenir ménétrier parce qu’« on y gagne gros106. » Brulette tente tout de même de le dissuader, jugeant les cornemuseux « rudes et méchants, et toujours des premiers exposés dans les querelles et batteries. L’habitude d’être en fête et chômage les rend ivrognes et dépensiers. » Brulette prévient Joseph : « Enfin, c’est du monde qui ne te ressemble point, et où tu te gâterais, selon [la Mariton]107 ». Joseph poursuit son rêve et loin de devenir ivrogne, il accède grâce aux ménétriers bourbonnais à une meilleure éducation. Il se « fait enseigner l’instruction108 », c’est-à-dire l’écriture, ce qui pousse Brulette à en faire de même.

    Contrairement aux autres écrivains évoqués, Sand s’intéressa à la musique plus qu’aux paroles, pour tenter d’en décrypter toute la subtilité. Elle n’a pas recueilli elle-même les airs, ni les paroles, mais incitait les musiciens en séjour à Nohant à le faire et nous lui devons en cela beaucoup en matière de sources écrites. Elle écrit dans Jeanne au chapitre II : « Elle se mit à chanter d’une voix chevrotante, en mineur, sur une mélodie très remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la mélodie mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le faire sans en altérer la grâce et l’originalité109. »

    Quant au texte, Tiersot décrit les « impuretés et incorrections » de la poésie populaire. « Mais le romantisme était prêt à toutes les révoltes. Il avait mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire110  ! » Les « patois » intéressent les écrivains.

    Enjeux esthétiques : régénérer la musique et la littérature

    Gérard de Nerval : une refondation poétique

    La tradition orale française semble pauvre aux romantiques, contrairement à d’autres nations, comme l’Angleterre ou l’Espagne qui, moins touchées par les principes esthétiques de la Renaissance, ont mieux su préserver leur tradition autochtone. En France, les écrivains romantiques exhortent à recueillir ces chansons (le romancier et poète Ernest Fouinet, l’écrivain et historien Hippolyte Lucas, Edmond Géraud, journaliste légitimiste et poète…). « Tout le monde veut croire ou croit, par principe, que la poésie orale aidera à régénérer la poésie tout court ; et tout le monde, plus ou moins, se demande jusqu’à quel point cela est possible en France111 », affirme Bénichou. Nerval s’inscrit donc dans un mouvement général, mais son recueil de 1842, avec ses 17 chansons dont 7 seulement avaient été citées avant lui, n’en reste pas moins le « premier ensemble vraiment important de poésie orale française qui ait été porté à la connaissance du public littéraire112. » À ceci s’ajoutent 13 nouvelles chansons après 1842. Nerval effectue des promenades à pied à travers les campagnes pour recueillir les chansons populaires.

    Dans Chansons et Légendes du Valois, Nerval défend la poésie populaire en français, sur le plan esthétique :

    On publie aujourd’hui les chansons patoises de Bretagne et d’Aquitaine, mais aucun chant des vieilles provinces où s’est toujours parlée la vraie langue française ne nous sera conservé. C’est qu’on n’a jamais voulu admettre dans les livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe ; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie, mais elle porte un cachet d’ignorance qui révolte l’homme du monde, bien plus que ne le fait le patois. Pourtant ce langage a ses règles, ou du moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets tels que ceux de la célèbre romance Si j’étais hirondelle soient abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus gracieux et de plus poétique pourtant :

    Si j’étais hirondelle ! — Que je puisse voler, — Sur votre sein, la belle, — J’irais me reposer !

    Il faut continuer, il est vrai, par : J’ai z’un coquin de frère…, ou risquer un hiatus terrible ; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle repoussé ce z si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le charme du langage de l’ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons ?

    Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et naïves productions de poètes modestes ; mais la rime, cette sévère rime française, comment s’arrangerait-elle du couplet suivant :

    La fleur de l’olivier Que vous avez aimé[e] Charmante beauté ! Et vos beaux yeux charmants, Que mon cœur aime tant, Les faudra-t-il quitter ?

    Vers non rimés, vers blancs, vers assonancés, la poésie populaire offre des possibilités nouvelles et libératrices au poète lettré. Elle est inspirante pour la « grande poésie ». « Nerval, ici, est en avance de deux ou trois générations : ce sont les poètes de la fin du siècle qui songeront à transporter dans leurs vers les procédés populaires que Nerval, timidement et sans conseiller encore de les imiter, essaie de défendre en 1842113. » Dans L’Artiste, Nerval écrit au sujet de la commission Fortoul :

    On parle en ce moment d’une collection de chants nationaux recueillis et publiés à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rythmes anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être en sortira-t-il quelque moyen d’assouplir et de varier ces coupes belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime riche est une grâce, sans doute, mais elle ramène trop souvent les mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poèmes114.

    Nerval composera ses Odelettes selon des modèles anciens.

    Précisons cependant qu’il y a populaire et populaire… Nerval paraît parfois peu enclin à écouter les productions littéraires des gens de la campagne lorsqu’il les rencontre. Dans Angélique, il rapporte son entrevue avec un commissaire à Chantilly :

    « Ah ! Vous vous occupez de littérature ? Et moi aussi, monsieur ! J’ai fait des vers dans ma jeunesse… une tragédie. » Un péril succédait à un autre ; le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie115.

    De même, les romans de colportage au format de poche, la littérature populaire légère – romans gothiques, fantastiques, policiers – ou les reproductions d’art lettré pour le petit peuple sont loin des préoccupations de Nerval.

    Par ailleurs, les Français seraient un « peuple railleur et naturellement peu poétique » où la « poésie sérieuse »116 a peu de place. Peu de poésie historique, beaucoup de poésie satirique : le Roi Dagobert n’est qu’une caricature. Pour s’opposer à cette idée, Nerval cite à la suite de l’extrait que l’on a donné plus haut des Légendes du Valois une version du Roi Renaud qui prouve que la France peut rivaliser avec le folklore allemand117.Il cite en deuxième exemple La Complainte de saint Nicolas118suivi de La Reine des poissons.

    Nerval affirme même la suprématie de la poésie primitive, dont la poésie lettrée continue d’être tributaire : « Avant d’écrire, chaque peuple a chanté ; toute poésie s’inspire à ces sources naïves. » Il dresse un plaidoyer contre les préjugés des poètes académiques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles et leur poésie légère, « si pauvre, si peu inspirée », tantôt « gravelures », tantôt compositions sans vie, « si incolores, si gourmées », qui ont accaparé l’opinion et le goût, et maintiennent la séparation du public cultivé et du peuple119.

    Nerval ne cesse pourtant de voir dans la poésie populaire de grandes références littéraires, voire des textes sacrés : dans Chansons et Légendes, il décèle dans les trois premières chansons citées le « parfum de la Bible » ; l’Orient, évoquée à propos des Filles de la Rochelle et plus particulièrement Chiraz, patrie de Hafez et Saadi, à propos de La belle qui fait la morte (chanson Dessous le rosier blanc) ; les plus prestigieuses ballades littéraires allemandes : la Léonore du poète Gottfried August Bürger, Le Roi des aulnes de Johann Wolfgang von Goethe, les ballades de l’écrivain Ludwig Uhland auxquelles La Complainte de saint Nicolas est comparée ; enfin « la poésie romantique et chevaleresque », associée au commentaire de la Fille du roi Louis, comparant Lautrec à Perceval. Nerval fait aussi un parallèle avec la poésie allemande non versifiée et l’usage des rythmes de la prosodie antique – longues et brèves.

    Nerval n’est pas le premier à s’intéresser de près à la poésie populaire. Il fait d’ailleurs référence au recueil de Rousseau, Anciennes chansons sur de nouveaux airs composés par Rousseau lui-même : il cite « la première [chanson] dans le style marotique120 ». Nerval voit en Rousseau un modèle sur bien des points : son opposition entre ville et campagne, nature et culture, airs d’opéras et anciennes chansons populaires, il les tient de lui. Il fait même lire La Nouvelle Héloïse à Sylvie. Mais Nerval ira beaucoup plus loin dans son travail de collectage comme dans sa réflexion esthétique, cherchant de plus en plus à inclure dans son écriture des éléments du style populaire.

    Nerval annoncera le premier vrai contact en France, et depuis le Moyen Âge peut-être, entre la haute poésie et la chanson populaire. Il comprendra mieux que ses prédécesseurs les processus de fabrication de cette dernière et notamment le principe de variante. Voici comment Bénichou parle de ce phénomène propre à la chanson populaire et de ses répercussions sur le style populaire :

    Peu importe à partir de quelle forme originelle s’est transmise oralement [la chanson populaire], en se façonnant par la variante… Tous les caractères qui distinguent un poème populaire d’un poème lettré s’expliquent par là : la simplicité impersonnelle et transparente du style, que l’usure des transmissions répétées et le peu de littérature des transmetteurs ont dépouillé de tous les ornements inutiles ; l’emploi fréquent de formules et schémas tout faits ; la rapidité expressive et pour ainsi dire mnémotechnique du récit ; l’allure naïve des sentiments et des idées, qui s’établissent au niveau commun, très en deçà des raffinements contemporains en milieu cultivé ; la variété des leçons pour chaque poème, et parfois même l’hésitation entre des affabulations différentes ; la coexistence du délabrement et de l’incohérence avec les réussites les plus surprenantes, suite du progrès hasardeux et semi-conscient des textes121.

    Primitivité, création collective, réalisation par une multitude d’individus dans des milieux peu cultivés, voici les grands principes de la chanson populaire selon Bénichou, et avant lui, Patrice Coirault. La question des origines est très présente à l’époque romantique, question qu’on sait insoluble mais qui laisse une part de mystère attrayante. Bien que l’on puisse supposer le caractère collectif de la création populaire, Bénichou postule que les cas d’additions successives sont rares et qu’il existe en général un auteur à chaque chanson populaire. Les variantes et les interpolations sont cependant fréquentes dans ces chansons, chaque province possédant sa version, refaçonnée par des individus au gré de leurs trous de mémoire ou de leur fantaisie.

    La revalorisation de la musique populaire : les théories musicales de George Sand dans la bouche des paysans

    L’historienne Sophie-Anne Leterrier commente : « Les collecteurs du milieu du [XIXᵉ] siècle soulignaient le peu de souci des paysans eux-mêmes pour les “chansons naïves”, leur façon de se faire prier pour en exécuter122. » Ce à quoi répond le folkloriste Julien Tiersot : « Tandis que le peuple, d’où elle est issue, l’oublie ou la renie, elle a pris sa place légitime dans le domaine de l’art, de la poésie, de la science123. »

    Bien que l’apport de George Sand soit postérieur à celui de Nerval – Jeanne date de 1845, La Mare au Diable de 1846 –, il n’en reste pas moins essentiel. On a déjà rendu compte de l’intérêt que portait Sand à la langue124 et aux coutumes berrichonnes. Pour ce qui est des chansons, Sand a pour grande qualité de s’intéresser de près à la musique et pas seulement aux paroles. Bien qu’elle ne puisse pas transcrire, elle en fait de magnifiques descriptions qui donnent leur sens aux portées musicales des recueils, souvent très éloignées de la réalité de la musique de tradition orale.

    Dans la préface de 1848 de La Petite Fadette, elle écrit : « J’écoutai le récitatif du laboureur, entrecoupé de longs silences, j’admirai la variété infinie que le grave caprice de son improvisation imposait au vieux thème sacramentel. C’était comme une rêverie de la nature elle-même, ou comme une mystérieuse formule par laquelle la terre proclamait chaque phase de l’union de sa force avec le travail de l’homme125. » La description fait écho au briolage, chant de labour, décrit au chapitre II de La Mare au Diable :

    Ce chant n’est, à vrai dire, qu’une sorte de récitatif interrompu et repris à volonté. Sa forme irrégulière et ses intonations fausses selon les règles de l’art musical le rendent intraduisible. Mais ce n’en est pas moins un beau chant, et tellement approprié à la nature du travail qu’il accompagne, à l’allure du bœuf, au calme des lieux agrestes, à la simplicité des hommes qui le disent, qu’aucun génie étranger au travail de la terre ne l’eût inventé, et qu’aucun chanteur autre qu’un fin laboureur de cette contrée ne saurait le redire. Aux époques de l’année où il n’y a pas d’autre travail et d’autre mouvement dans la campagne que celui du labourage, ce chant si doux et si puissant monte comme une voix de la brise, à laquelle sa tonalité particulière donne une certaine ressemblance. La note finale de chaque phrase, tenue et tremblée avec une longueur et une puissance d’haleine incroyable, monte d’un quart de ton en faussant systématiquement126.

    Soulignons trois aspects dans ces citations : le premier est le caractère « intraduisible » dû aux subtilités de la modalité et à la liberté du chant qui s’épanouit hors du cadre de la mesure. Le deuxième est la capacité du « peuple-poète » à exceller dans le domaine de l’improvisation. De nombreux passages de La Petite Fadette en témoignent, celle-ci poussant régulièrement quelques chansonnettes de son cru :

    Fadet, Fadet, petit fadet,
    Prends ta chandelle et ton cornet ;
    J’ai pris ma cape et mon capet ;
    Toute follette a son follet127.

    Ou encore :

    Prends ta leçon et ton paquet,
    Landry Barbeau le bessonnet128.

    Le troisième aspect est l’adéquation totale du chant populaire à son environnement : Sand tisse un lien étroit entre la musique et la nature, la première n’étant que le reflet de l’autre. Dans Les Maîtres sonneurs, le grand bûcheux qui fait figure de maître à penser pour Joseph l’exprime parfaitement :

    S’étant assuré que Joseph lui donnait bonne attention, [il] poursuivit ainsi son discours :

    – La musique a deux modes que les savants, comme j’ai ouï dire, appellent majeur et mineur, et que j’appelle, moi, mode clair et mode trouble ; ou, si tu veux, mode de ciel bleu et mode de ciel gris […]. La plaine chante en majeur et la montagne en mineur. Si tu étais resté en ton pays, tu aurais toujours eu des idées dans le mode clair et tranquille, et, en y retournant, tu verras le parti qu’un esprit comme le tien peut tirer de ce mode ; car l’un n’est ni plus ni moins que l’autre.129

    Jouer bien du mode mineur requiert des qualités spécifiques au ménétrier qui pourra les développer par son contact avec la nature.

    En outre, la musique exprime tous les sentiments humains dans une infinie subtilité de nuances, et la musique populaire d’autant plus que la variation en est l’essence :

    [Huriel] joua l’air des Trois Fendeux, du père Bastien. Il le joua d’abord tel que nous le connaissions, et ensuite un peu différemment, d’une façon plus douce et plus triste, et enfin le changea du tout au tout, variant les modes et y mêlant du sien, qui n’était pas pire, et qui même semblait soupirer et prier d’une manière si tendre qu’on ne se pouvait tenir d’en être touché de compassion. Ensuite, il le prit sur un ton plus fort et plus vif, comme si c’était une chanson de reproche et de commandement, et Brulette, qui s’était avancée et arrêtée au bord du fossé, prête à y jeter le mai, mais ne s’y pouvant décider, recula comme effrayée de la colère qui était marquée dans cette musique130.

    La musique de Joseph acquiert une dimension sacrée, elle appelle au recueillement et à l’intériorité. « Joseph s’éloigna avec lui dans le parc, et nous l’entendîmes sonner des airs si tristes et si plaintifs, qu’il semblait d’une âme prosternée dans le repentir et la contrition. » Elle est porteuse d’un message : « L’entends-tu ? dis-je à Brulette. Voilà sa manière de se confesser, sans doute, et si le chagrin est une réparation, il te la donne de son mieux. »131

    Joseph, personnage mélancolique et de constitution fragile, à la sensibilité exacerbée, est la figure de l’artiste romantique, inspirée de Chopin. Sand met ainsi sur le même plan créateur lettré et populaire. Comme pour la musique savante, chaque cornemuseux a son propre style qu’une oreille experte peut reconnaître :

    Joseph répondit d’un air assuré : – C’est la musette à Carnat, mais ce n’est point lui qui en joue… C’est quelqu’un qui est encore plus maladroit que lui ! […]

    – Comment peux-tu connaître que cette musette-là est celle à Carnat ? Il me semble, à moi, que musette pour musette, ça braille toujours de la même mode132.

    Le roman culminera vers la grande joute musicale destinée à révéler les talents de la région, Joseph sortant grand gagnant. La musique populaire est définitivement un art d’excellence.

    Conclusion

    Les écrivains romantiques ont œuvré dans un sentiment d’urgence à la découverte et à la diffusion du répertoire des campagnes françaises, impulsant et se nourrissant d’un mouvement d’idées français et européen au XIXᵉ siècle. Les réalistes133 et les symbolistes en seront les premiers héritiers. À cette même période et dans les générations suivantes, des compositeurs s’intéresseront aussi à la musique traditionnelle de leur région et voudront autant la sauver de l’oubli qu’y puiser leur inspiration pour créer à partir d’elle ; on peut citer Jean-Baptiste Weckerlin, Félix Arnaudin, Julien Tiersot, Jean Poueigh, Joseph Canteloube134, ou encore Charles Bordes, Vincent d’Indy et leur Schola Cantorum, allant de pair avec l’apparition du phonographe en Europe et les collectes de Patrice Coirault, une des plus précieuses sources sur le sujet.

    Mais l’influence des romantiques ne s’arrête pas là puisque nombre de personnalités du mouvement folk des années 1960 à 1980 revendiqueront l’impact qu’ont eu sur eux ces écrivains, Malicorne mettant en musique La Fiancée du timbalier de Victor Hugo et les néo-routiniers voyant dans le grand bûcheux des Maîtres sonneurs leur modèle de la transmission maître-élève en musique traditionnelle. Les années 1960 marqueront aussi une résurgence du compagnonnage. Les recueils publiés à cette époque seront pour les compagnons une grande source d’inspiration.

    La vision des écrivains romantiques comme des collecteurs montre malgré tout une volonté de marquer une distance, un rapport d’ambivalence qui n’échappe pas aux préjugés de l’époque, et qui persistera dans une certaine mesure chez les collecteurs du XXe siècle à la recherche d’une authenticité musicale et de valeurs rurales idéalisées loin des artifices de la civilisation, avec un écart cette fois-ci entre citadins et ruraux.

    Le témoignage des romantiques révèle aussi ce qu’ils recherchaient dans ces chants, autant voire plus que les chants pour eux-mêmes : nostalgie, légendes et fantastique, falsifications ou arrangements des chants, reconstruction de l’histoire de France ou de leur mémoire personnelle.

    Cette quête est aussi liée à un engagement politique et social, repris après 1968 par les mouvements régionalistes et dans les revendications pour faire davantage de place à la voix du peuple. En cela, l’héritage des écrivains romantiques est décisif dans la portée qu’il a donnée à la musique et à la culture populaires.

    Le lien affectif aux chansons populaires qui transparaît chez Sand et Nerval restera le moteur principal des collecteurs, que ce lien soit réel ou réinventé. Coirault, chercheur autodidacte, dans la filiation de Nerval dont il recense les œuvres135 dans sa bibliographie d’ouvrages folkloriques (La Bohême galanteLes Filles du feu et Les Vieilles Ballades françaises publié dans La Sylphide), l’exprimera parfaitement : « En art (populaire ou non), pour comprendre, la première démarche est d’amour136. » Rentrer au cœur des processus d’enchevêtrement des mémoires individuelles et collectives dans la tradition orale et dans ses relectures au XIXe siècle permet de comprendre l’évolution de la place de ces chansons traditionnelles françaises et de la créativité qu’elles ont suscitée.

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    CHARLES-DOMINIQUE Luc

    – Les musiques traditionnelles en France : Histoire et réalité d’un objet scientifique complexe, téléchargé le 5 avril 2018, url : https://charlesdominique.files.wordpress.com/2009/01/cambridg1.pdf

    – L’Ethnomusicologie de la France, « Le XIXe siècle européen : « pré-histoire » de l’ethnomusicologie », téléchargé le 6 avril 2018, url : http://www.cirief.fr/images/Presentation%20du%20Domaine.pdf

    – L’Apport de l’histoire à l’ethnomusicologie de la France, téléchargé le 2 avril 2018, url : http://jalonedit.unice.fr/ethnomusicologie/cours/fichiers/apporthistoireethnomusifrance.pdf

    COGNET Clémence

    2012, Le Collectage : Pourquoi recueillir les musiques traditionnelles ?, Mémoire de DE en musiques traditionnelles, CEFEDEM Rhône-Alpes.

    LECOMTE Henri

    1996, « À la recherche de l’authenticité perdue », Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 9, mis en ligne le 5 janvier 2012, téléchargé le 13 octobre 2013, url : http://ethnomusicologie.revues.org/1131

    LETERRIER Sophie-Anne

    1999, « Musique populaire et musique savante au XIXᵉ siècle. Du « peuple » au « public », Revue d’histoire du XIXe siècle [en ligne], 19, mis en ligne le 26 août 2008, téléchargé le 14 août 2014, URL : http://rh19.revues.org/157 ; DOI : 10.4000/rh19.157

    OUVRAGES LITTÉRAIRES

    HUGO Victor

    1982 (1865), Les Chansons des rues et des bois, Paris, Gallimard.

    NERVAL Gérard

    1972 (1854, 1855), Les Filles du feu suivi de Aurélia, Paris, Gallimard, coll. Folio.

    1989, Œuvres complètes vol. 1, GUILLAUME Jean et PICHOIS Claude (dir.), Paris, Pléiade.

    SAND George

    1964-1991, Correspondance, 25 vol., LUBIN Georges (dir.), Paris, Classiques Garnier.

    1964 (1846), La Mare au Diable, Paris, Larousse, ,

    (1853) Les Maîtres sonneurs, La Bibliothèque électronique du Québec, collection À tous les vents, téléchargé le 5 mars 2018, url : https://beq.ebooksgratuits.com/vents/sand.htm

    1999 (1849), La Petite Fadette, Paris, Le Livre de Poche.

    2004 (1873), Contes d’une grand-mère, Paris, GF-Flammarion.

    RECUEILS DE CHANSONS

    ARBAUD Damase

    1862-1864, Recueil de chants populaires et historiques de la Provence, 2 volumes, Aix-en-Provence, Makaire, Bibliothèque Provençale.

    BARBILLAT Émile et TOURAINE Laurian

    1930-1931, Chansons populaires dans le Bas-Berry, 5 volumes, Châteauroux, Éditions du Gargaillou.

    CHAMPFLEURY et WECKERLIN Jean-Baptiste

    1860, Chansons populaires des provinces de France, Paris, Bourdillat et Cie.

    COIRAULT Patrice

    1933, Recherches sur notre ancienne chanson populaire traditionnelle, Librairie Droz.

    1942, Notre chanson folklorique, Paris, Picard.

    1996, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, 3 vol., Bibliothèque nationale de France, Paris.

    JOUVE Louis

    1876, Chansons en patois vosgiens, Épinal, Peyrou.

    LA VILLEMARQUE Théodore-Hersart de

    1839, Barzaz Breiz, Paris, Éd. Charpentier.

    Quelques mots à propos de : Orane Murail-Zimmermann

    Orane Murail-Zimmermann débute l’apprentissage de l’alto à huit ans sans être passée par le violon. Elle a reçu l’enseignement de musiciens de grand talent tels que Lise Berthaud, Françoise Gnéri ou Paul Coletti. Après une licence de musicologie à Sorbonne Université, elle entre au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon (CNSMDL) où elle est actuellement en doctorat (sujet de thèse : « Malicorne et le folk revival français (1972-1981) : histoire, répertoire, arrangements »). Partie étudier en Allemagne avec Barbara Westphal et aux Pays-Bas avec Mikhaïl Zemtsov, elle découvre également la musique baroque avec le violoniste Simon Heyerick ainsi qu’au Festival de Saintes auquel elle participe à maintes reprises. En solo, en musique de chambre, et dans des grands orchestres, elle aborde un répertoire allant de la musique ancienne à la musique contemporaine. Parallèlement, elle s’intéresse à de nombreux styles de musique, participant à des ensembles de jazz, de musiques de film (Star Pop Orchestra) et créant ses propres compositions et des arrangements de musiques traditionnelles européennes pour diverses formations, notamment le trio Artefacts qu’elle a fondé en 2016 (voir le site internet https://oranemurail.wixsite.com/trioartefacts). Parallèlement à son doctorat d’alto au Cnsmdl, Orane Murail suit la formation à la pédagogie du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (Cnsmdp), elle s’investit dans de nombreux projets pédagogiques et enseigne en région parisienne. Elle met ainsi un point d’honneur à transmettre son amour pour la musique aux plus jeunes comme à tous ceux qui, comme elle, ont soif de découvertes. Lauréate du Concours de prêt d’instrument Mécénat Société Générale, Orane Murail joue depuis 2015 un alto de Jan B. Špidlen.

    Notes

    1. MONTAIGNE, chapitre « Des vaines subtilités », Essais, livre I. ↩︎
    2. CHARLES-DOMINIQUE Luc, L’Apport de l’Histoire à l’ethnomusicologie de la France, PDF, p. 10-11. http://jalonedit.unice.fr/ethnomusicologie/cours/fichiers/apporthistoireethnomusifrance.pdf ↩︎
    3. Des premières observations (XVIe s) à l’esprit d’inventaire (XVIIIe s), p. 128.  ↩︎
    4. GRÉGOIRE Henri, Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, Convention nationale, 1794 (p. 1-19) ↩︎
    5. BOURSIER Jean-Yves, 2005, chapitre « Temps politiques, revivalisme, patrimoine », p. 91-102, in CHARLES-DOMINIQUE Luc et DEFRANCE Yves (dir.), L’Ethnomusicologie de la France : de « l’ancienne civilisation paysanne » à la globalisation, Paris, L’Harmattan, p. 94. ↩︎
    6. Les régionalismes ont aussi inventé de nouvelles traditions (implantation de la cornemuse écossaise en Bretagne) ou en ont emblématisé d’autres (galoubet-tambourin en Provence félibréenne). ↩︎
    7. Qui est l’association pour la sauvegarde de la langue, de la culture et de l’identité des pays de langue d’oc. ↩︎
    8. CHARLES-DOMINIQUE Luc, art. cit., p. 25. ↩︎
    9. Cette école de musique a été fondée en 1894 entre autres par Vincent d’Indy et Charles Bordes, tous deux férus de musique du terroir. ↩︎
    10. De Walter Scott à Winston Churchill, de nombreuses grandes figures de l’Angleterre seront d’ailleurs membres d’ordres druidiques. De même, les communautés expatriées aux États-Unis tentent de retrouver leurs origines. En témoigne la communauté irlandaise de Chicago où fut écrite la « bible de la musique irlandaise » (1850), O’Neill’s Music of Ireland. Aux États-Unis, cette communauté irlandaise nourrit aussi le désir de retrouver des racines celtiques imaginaires. ↩︎
    11. Voir en particulier CHARLES-DOMINIQUE Luc, L’Ethnomusicologie de la France, de l’ « ancienne civilisation paysanne » à la globalisationop. cit., p. 129-139. ↩︎
    12. Ibid., p. 133. ↩︎
    13. BÉNICHOU Paul,Nerval et la chanson folklorique, p. 333. ↩︎
    14. Charles-Dominique fait aussi un parallèle intéressant avec le débat sur l’altérité culturelle dans les colonies, le colonialisme signifiant pour lui « singulariser les différents peuples et penser la différence sur le mode du retard », op. cit., p. 147. ↩︎
    15. Littéralement : recueil de poèmes de Bretagne. ↩︎
    16. Donatien Laurent (1935), linguiste, musicologue, ethnologue français. ↩︎
    17. La quasi-totalité des anthologies de chants populaires français datent des dernières décennies du XIXᵉ siècle. ↩︎
    18. CHARLES-DOMINIQUE Luc, « De l’écriture d’une tradition orale à la pratique orale d’une écriture », actes du colloque de Clamecy (58) les 26 et 27 octobre 2000. Premières Rencontres autour d’Achille Millien. Saint-Jouin-de-Milly, Modal, 2001, 256 pages, ill. mus. ↩︎
    19. GUILCHER Yvon, 1991, « Les Collecteurs du XIXᵉ siècle ont-ils inventé la chanson folklorique ? » (p. 20-31) in LE QUELLEC Jean-Loïc (dir.), Collecter la mémoire de l’autre, Niort, Gestes Éditions, coll. Modal. ↩︎
    20. Art. cit. Au-delà de la transcription musicale, le choix du répertoire révèle ce qu’on veut lui faire dire : « En ce qui concerne les paroles, il y a eu éventuellement tri arbitraire du scripteur, pour des raisons de bienséance ou de conviction, ou au contraire par souci d’offrir un éventail exhaustif. » ↩︎
    21. « Fingal, an Ancient Epic Poem in six books composed by Ossian, the son of Fingal translated from the gaelic language by James Macpherson », Ossian étant un pseudo poète épique de la Calédonie, redécouvert par l’Écosse. « Recherche des origines de la nation et de ses épopées fondatrices, fascination pour le primitif, la sauvagerie, l’archaïque, enfin le goût du naïf, de l’obscur et du rugueux » (MILLET Claude, Le Romantisme. Du bouleversement des lettres dans la France postrévolutionnaire, Paris, Le livre de poche (LGF), 2007, p. 36) : la remise en cause du classicisme français s’amorce. ↩︎
    22. BÉNICHOU Paul, 1970,Nerval et la chanson folklorique, Corti, p. 69. ↩︎
    23. Ibid., p. 95. ↩︎
    24. Art. cit. ↩︎
    25. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 108 : « Le SylpheÀ TrilbyLes Deux ArchersÀ un passantLa Ronde du sabbat, datés de 1823-1825, évoquent une matière légendaire et démoniaque non localisée (la Légende de la nonne, qui appartient au même genre, est franchement espagnole). » ↩︎
    26. Juif allemand, le poète Heinrich Heine se réfugie à Paris sous la monarchie de Juillet et fréquenta Gérard de Nerval. ↩︎
    27. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 106. ↩︎
    28. Op. cit., p. 327. ↩︎
    29. Prédécesseurs dont il est cependant redevable. Bénichou et Richer rapprochent Thérèse Aubert (1819), de Nodier, de Sylvie lorsque Nerval relate l’apparition de rondes de jeunes filles qui chantent des airs populaires (op. cit., p. 96). ↩︎
    30. MILLET Claude, Le Romantisme. Du bouleversement des lettres dans la France postrévolutionnaire, Le Livre de Poche, 2007, Paris (LGF). ↩︎
    31. BONARDEL Françoise, op. cit. P ? ↩︎
    32. SAND George, Les Maîtres sonneurs, p. 71. ↩︎
    33. Ibid., p. 72. ↩︎
    34. Mythe d’Orphée. ↩︎
    35. Ibid., p. 73. ↩︎
    36. Ibid., p. 248. ↩︎
    37. Ibid., p. 180. ↩︎
    38. Ibid., p. 178. ↩︎
    39. BONARDEL Françoise, op. cit., p. 24. ↩︎
    40. SAND George, op. cit., p. 640. ↩︎
    41. Ibid., p. 663. ↩︎
    42. Ibid., p. 698. ↩︎
    43. On peut voir dans Les Maîtres sonneurs de George Sand une parabole qui sera une référence constante du mouvement folk français. ↩︎
    44. HUGO Victor, 1982 (1865), Les Chansons des rues et des bois, Paris, Gallimard, p. 247. ↩︎
    45. NERVAL Gérard de, Œuvres complètes vol. 1, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade. ↩︎
    46. NERVALGérard de, ibid., p. 270-271. ↩︎
    47. En Allemagne, l’impact de la Renaissance a aussi été moins grand, ce qui a favorisé le répertoire populaire. ↩︎
    48. Nerval commente : « les premiers ouvrages ont été composés en gothique, puis en langue franque après l’invasion de la Gaule par les Francs sous les Mérovingiens. » ↩︎
    49. NERVAL Gérard de, op. cit., p. 270. ↩︎
    50. NERVALGérard de, op. cit., p. 272. ↩︎
    51. MILLET Claude, op. cit., p. 59. ↩︎
    52. Ibid., p. 61. ↩︎
    53. Du latin legenda, « vie de saint » : « 3) : récit populaire traditionnel, plus ou moins mythique, qui a souvent un fondement historique. 4) représentation amplifiée ou partiale », Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française ?, p. 2385-2386. ↩︎
    54. Angélique, in NERVAL Gérard de, 1972 (1854, 1855), Les Filles du feu suivi de Aurélia, Paris, Gallimard, coll. Folio, p. 115-116. ↩︎
    55. Ibid., p. 78. ↩︎
    56. « Le Roy Loys est sur son pont. » ↩︎
    57. Ou La belle qui fait la morte pour son honneur garder : une version, La Jolie Fille de la Garde, chant populaire bourbonnais, a été éditée en 1836 chez Desrosiers à Moulins, avant Nerval. Ce dernier la connaissait. Voir BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 280. ↩︎
    58. Op. cit., p. 80. ↩︎
    59. Nerval appelle le héros de la chanson « le beau Lautrec » et cela pose question… y a-t-il confusion avec d’autres sources ? Bénichou commente : « Un Thomas de Lautrec historique, de l’illustre famille de Foix, qui vécut sous François Iᵉʳ, figure dans le Dernier Abencérage de Chateaubriand. […] Mais qu’auraient à faire la Palestine et les croisades au XVIᵉ siècle ? Les commentaires de Nerval sont parfois beaucoup plus fantaisistes que ses citations. » (NERVAL Gérard de, Œuvres complètes vol. 1, op. cit., p. 271) ↩︎
    60. NERVAL Gérard de, Les Filles du feuop. cit., p.171. ↩︎
    61. NERVAL Gérard de, Les Filles du feuAngéliqueop. cit., p. 69. ↩︎
    62. Ne pas oublier que Nerval est traducteur du Faust de Goethe et d’autres textes en allemand. ↩︎
    63. Angéliqueop. cit., p. 40. ↩︎
    64. Ibid., p. 43. ↩︎
    65. Ibid.,p. 41. ↩︎
    66. Ibid. ↩︎
    67. Ibid.,p. 51. ↩︎
    68. Ibid.,p. 29. ↩︎
    69. Différentes strates temporelles sont abordées de l’Antiquité gréco-romaine jusqu’au XIXᵉ siècle : l’héritage intellectuel que nous avons reçu des arabes (p. 45-46), la bibliothèque brûlée de Constantinople, les Gaulois, les Francs, Jean-Jacques Rousseau… ↩︎
    70. Ibid.,p. 72, sixième lettre. ↩︎
    71. Ibid.,p. 27. ↩︎
    72. Dans Aurélia, Nerval raconte ses troubles sur le conseil de son médecin. Nerval est vraisemblablement maniaco-dépressif ou bipolaire. Il décrit ses crises de délire : « il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies », dans un état de « surexcitation fiévreuse ». Voir la thèse de Roman Bernar Freiman, La Psychose maniaco-dépressive de Gérard de Nerval (1851-1855), soutenue en 1995. ↩︎
    73. NERVAL Gérard de, Angéliqueop. cit., p. 46. ↩︎
    74. Nerval connaît certainement la pièce de Calderón La vie est un songe, et son texte La Fille de l’air, texte auquel peut renvoyer Les filles du feu. ↩︎
    75. NERVAL Gérard de, Angéliqueop. cit., p. 110. ↩︎
    76. Ibid., p. 105. ↩︎
    77. Air de marche « Courage ! mon ami, courage ! Nous voici près du village », ibid., p. 106. ↩︎
    78. Ibid., p. 69. ↩︎
    79. Ibid., p. 74. ↩︎
    80. NERVAL Gérard de, Sylvie, in Les Filles du Feu, p. 133. ↩︎
    81. Ibid., p. 134.  ↩︎
    82. Ibid., p. 156. ↩︎
    83. Nerval ne peut pourtant pas s’empêcher de mettre souvent en lien les chansons qu’il cite avec son Valois natal – il dit avoir connu souvent ces chansons dans son enfance. Le titre Chansons et légendes du Valois est explicite. Dans ses premiers articles, il ne fait pas allusion au Valois, ce rattachement est progressif, ce qui prouve la modification de sa propre mémoire, de plus en plus teintée d’un sentiment nostalgique. ↩︎
    84. On appelle ce phénomène de réminiscence « amorçage » en sciences cognitives. ↩︎
    85. NERVAL Gérard de, Sylvieop. cit., p. 146. ↩︎
    86. Ibid., p. 134. ↩︎
    87. Ibid., p. 156. ↩︎
    88. Cf. la première scène de Sylvie. ↩︎
    89. Nohant, 14 janvier 1866. ↩︎
    90. SAND George, Les Maîtres sonneursop. cit., p. 99-101. ↩︎
    91. La Mare au Diable (1846), François le Champi (1850) et Les Maîtres sonneurs (1853). ↩︎
    92. Bien que le langage soit souvent retravaillé afin d’être compréhensible aux lecteurs parisiens. ↩︎
    93. SAND George, Les Maîtres sonneurs, p. 5-6. ↩︎
    94. « L’homme se corrompt dans l’air empoisonné des villes », fera dire Nerval au père Dodu (Les Filles du FeuSylvieop. cit., p. 159). ↩︎
    95. SAND George, 1999 (1849), La Petite Fadette, Le Livre de Poche, p. 28. ↩︎
    96. Ibid. ↩︎
    97. TIERSOT Julien, 1931,La Chanson populaire française et les écrivains romantiques, Paris, Plon, p. 5. ↩︎
    98. Ibid. ↩︎
    99. Ibid., p. 9. ↩︎
    100. 1789, 1793, 1830, 1848, 1871 : la fin du XVIIIᵉ et le XIXᵉ siècle ont été une période de grande instabilité politique. ↩︎
    101. Lettre à Henry Harrisse, Nohant, 19 janvier 1867, in SAND Georges 1883, Correspondance, 1812-1876, tome 5 1864-1870, Calmann-Lévy, Paris, p. 171-173. ↩︎
    102. Ibid., p. 137. ↩︎
    103. Notamment au chapitre XIV lors de la fête de la Saint-Andoche. ↩︎
    104. TIERSOT Julien, op. cit., p. 145. ↩︎
    105. MILLET Claude, op. cit., p. 106. ↩︎
    106. Voir sa Correspondance : lettres à Caroline Cazamajou ou Eugénie Duvernet. ↩︎
    107. SAND George, Les Maîtres sonneursop. cit., p. 89. ↩︎
    108. Ibid., p. 93. ↩︎
    109. Ibid., p. 184. ↩︎
    110. SAND George, Jeanne, La Bibliothèque électronique du Québec, Collection À tous les vents disponible, téléchargé le 5 mars 2018, url : https://beq.ebooksgratuits.com/vents/sand.htm, p.60-61. ↩︎
    111. TIERSOT Julien, op. cit., p. 4. ↩︎
    112. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 93. ↩︎
    113. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 272. ↩︎
    114. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 330. ↩︎
    115. L’Artiste, feuilleton du 1ᵉʳ octobre 1852. ↩︎
    116. NERVAL Gérard de, Angélique in Les Filles du feuop. cit., p. 71. ↩︎
    117. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 88. ↩︎
    118. Le Roi Renaud : Avant Nerval, Hersart de la Villemarqué n’en avait donné qu’un fragment dans le Barzar-Breiz. Nerval publie la première version complète du Roi Renaud, « sans doute une des plus anciennes chansons de la tradition française, bien qu’on ne la retrouve dans aucun recueil antérieur à la collecte du XIXᵉ siècle » (Bénichou, op. cit., p. 252). Dans ce drame mythique, la mort du héros peut être naturelle ou surnaturelle selon les versions. ↩︎
    119. BÉNICHOU Paul, op. cit. : « La version qu’en donne Nerval est la première qui ait paru de cette chanson, aujourd’hui très répandue. « Mais le point de départ de cette diffusion est la version même de Nerval », malgré son authenticité « discutable », « gâtée par l’exagération du ton « populaire » » selon Coirault (Recherches, III, p. 208-233). Nerval a-t-il retouché une version préexistante ? Dans la version de Sadoul, ce sont trois jeunes théologiens, élèves de saint Nicolas, docteur et patron des étudiants. Chez Nerval, les protagonistes sont trois enfants, ce qui transforme le récit en conte pour enfants » (p. 255). La localisation à Clermont-sur-Oise est douteuse (p. 258). ↩︎
    120. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 326. ↩︎
    121. NERVAL Gérard de, Angéliqueop. cit., p. 61. Marotique : qui se rapporte au poète Marot. ↩︎
    122. BÉNICHOU Paul, op. cit., p. 14. ↩︎
    123. LETERRIER Sophie-Anne, « Musique populaire et musique savante au XIXᵉ siècle. du « peuple » au « public », Revue d’histoire du XIXe siècle [en ligne], 19 | 1999, mis en ligne le 26 août 2008, consulté le 27 mai 2018. URL : http://journals.openedition.org/rh19/157 ; DOI : 10.4000/rh19.157. ↩︎
    124. TIERSOT Julien, op. cit., p. 325. ↩︎
    125. Elle ira jusqu’à dire : « J’ai un grand respect et un grand amour pour le langage des paysans, je l’estime plus correct », lettre à Giuseppe Mazzini, Nohant, 28 juillet 1847. ↩︎
    126. SAND George, La Petite Fadetteop. cit., p. 22. ↩︎
    127. SAND George, La Mare au Diableop. cit., p. 36-38. ↩︎
    128. SAND George, La Petite Fadetteop. cit., p. 109. ↩︎
    129. Ibid., p. 114. ↩︎
    130. SAND George,Les Maîtres sonneurs,op. cit.,p. 379-380. ↩︎
    131. Ibid., p. 570-571. ↩︎
    132. Ibid., p. 582-583. ↩︎
    133. Ibid., p. 82-83. ↩︎
    134. Sand n’apprécie pas forcément la nouvelle génération : elle dira de Gustave Courbet (1819-1877) : « J’ai vu enfin les tableaux du fameux Courbet. Ce n’est ni si drôle, ni si excentrique qu’on le disait. C’est nul et c’est bête, rien de plus. » (Lettre à Maurice Sand, Paris, 23 mai 1855, in GREILSAMER Claire et Laurent, Dictionnaire George Sand, éd. Perrin, Paris, 2014, p. 289) ↩︎
    135. C’est sa fameuse Anthologie des Chants Populaires Français, en 4 volumes, qui deviendra une sorte de bible des interprètes pour ce genre de répertoire, y compris pendant la période du mouvement folk. ↩︎
    136. Patrice Coirault rapporte les versions des chansons citées par Nerval, par exemple la version de Si j’étais hirondelle au no 1515 du Répertoire des chansons françaises de tradition orale. ↩︎
    137. COIRAULT Patrice, 1942, Notre chanson folklorique, Paris, A. Picard, préface. ↩︎
  • Que nous apprennent les guitares anciennes ? Une rencontre avec le guitariste et collectionneur Bruno Marlat

    Le guitariste français Bruno Marlat collectionne une riche documentation sur la lutherie de guitare depuis plus de quarante ans. Connaisseur estimé de l’histoire de la guitare, il témoigne de ses observations et de sa connaissance précise et comparative de cet instrument.

    Introduction

    Le guitariste français Bruno Marlat collectionne une riche documentation sur la lutherie de la guitare depuis plus de quarante ans. Connaisseur estimé de son histoire, il témoigne de ses observations et de sa connaissance précise et comparative de cet instrument.

    Né en 1950, Bruno Marlat a commencé la guitare avec José de Castro e Silva Bacelar, arrivé à Paris au début des années 1960 pour étudier l’esthétique à la Sorbonne. José de Castro avait été l’élève d’Emilio Pujol à Lisbonne, puis avait pris des cours avec Alirio Diaz et Andrés Segovia1. Il jouait aussi de la guitare populaire, apprise auprès d’un musicien aveugle au Portugal. José de Castro l’a incité à rencontrer des artistes et écouter d’autres guitaristes.

    Bruno Marlat a une approche encyclopédique de la guitare qu’il partage, en collaboration avec sa femme Catherine Marlat, en publiant des articles, en participant à des conférences, en organisant des concerts sur instruments anciens ou encore dans les relations qu’il entretient avec des interprètes et des luthiers. Il a constitué une collection d’instruments et focalise ses recherches sur l’évolution de la lutherie de la guitare du XVIIIᵉ siècle à la fin du XXᵉ siècle en Europe.

    Une collection d’instruments est une précieuse source documentaire. Elle invite à étudier l’origine et les transformations des instruments, les matériaux et techniques de fabrication, le contexte social, artisanal et musical de leur évolution. Les instruments anciens sont rarement en état de jeu sans restauration et cette démarche n’est pas neutre. Rendre un instrument historique jouable aujourd’hui est une responsabilité. Il peut y avoir un conflit entre exigence d’authenticité et adaptation de l’instrument à l’usage du commanditaire. Les instruments ouvrent ainsi un champ d’expériences et posent des questions concrètes, à la fois sur le plan de leur mise en état de jeu et sur le plan du geste instrumental. Les matériaux et calibres choisis pour les cordes sont des variables importantes, tant ils induisent des résultats sonores différents en fonction du type d’attaque. Les relations entre le corps de l’instrument et celui du musicien sont mises en mouvement dans toutes les dimensions de la sensibilité : vue, ouïe, perception haptique (sens qui associe toucher et proprioception). Cette expérience modifie les sensations de l’instrumentiste et son interprétation des répertoires joués. Elle modifie aussi l’instrument, qui intègre dans son histoire l’usage contemporain qui en est fait. Muséifier une guitare tend à la figer en objet muet tandis que la jouer la rend vivante tout en la menaçant d’usure.

    À la fois collectionneur et pédagogue, Bruno Marlat fait le choix d’adapter les restaurations de ses guitares afin d’associer conservation et transmission. Il m’a permis d’essayer des guitares romantiques à la fin des années 1980. Apprécier le son des guitares anciennes demande un apprentissage, combinant contact physique et écoute, tout en cherchant à élaborer une gamme de vocabulaire pour nommer des différences. De nombreux guitaristes font cette expérience, les portes de la maison Marlat étant ouvertes aux curieux autant qu’aux voyageurs venant présenter leurs propres instruments.

    Un entretien avec Bruno Marlat dont suivent ici quelques extraits, révèle une mémoire exceptionnelle de l’histoire de la guitare. Ses connaissances et ses souvenirs précis sont associés à une mémoire des sons, gestes, sensations et émotions musicales qu’il a vécus. Par-delà son érudition, c’est son désir d’en être le passeur qui fait la singularité de sa démarche. Ses propos transmettent aussi sa conviction selon laquelle la curiosité et le goût doivent être constamment enrichis, et c’est peut-être son plus précieux enseignement.

    La collection d’instruments, une mine d’informations

    Pourquoi as-tu constitué une collection ? 

    Bruno Marlat : Je ne suis pas un collectionneur de guitares. En réalité c’est une bibliothèque de sons, qui correspond à mon goût, à ma personnalité et à mon parcours.

    Mon plaisir est celui du chasseur de trésor, que ce soit dans les archives ou dans la quête d’instruments. Chaque découverte m’enrichit et apporte une couleur, une personnalité à ma connaissance. Il faut une cohérence dans une collection, une logique. C’est la même chose dans les musées où les conservateurs cherchent à compléter les collections en identifiant les manques.

    Jeune guitariste, lorsque j’ai voulu changer d’instrument, j’ai rencontré Antonio Ruiz Lopez : il était le neveu de Manuel de la Chica dont le modèle de guitare était une Santos Hernandez2. Au début des années 1970, Ruiz Lopez avait son atelier rue Sainte-Marthe, à Paris, où il s’était installé à la fin des années 1950, comme d’autres luthiers espagnols ayant traversé la guerre. Je le regardais travailler. Il y avait dans son atelier l’odeur extraordinaire d’un cedra centenaire.

    Avant de devenir professeur de guitare, je jouais aussi du luth sur un instrument prêté par mon maître. J’ai rencontré un grand nombre de luthiers comme Mathias Durvie, dont j’ai toujours un luth, et Pierre Abondance au Musée instrumental du Conservatoire de Paris (situé alors rue de Madrid et dont les collections furent à l’origine du Musée de la musique de la Philharmonie de Paris d’aujourd’hui), qui m’a permis d’essayer les guitares conservées (la Grobert, la Torres, etc.), puis beaucoup d’autres, dont un certain nombre étaient actifs à Paris dans le XIe arrondissement, alors encore très artisanal, comme Thomas Norwood après 1980.

    À la fin des années 1970, j’ai rencontré Alain Vian, le frère de Boris, qui vendait des instruments anciens vers l’Odéon. J’ai essayé des guitares romantiques et compris la cohérence de ces outils pour jouer les pièces de Aguado ou de Tarrega. Ces instruments étaient des originaux, alors que les luths que nous jouions étaient des reconstitutions.

    La première guitare ancienne que j’ai achetée était une Laprévotte, très moderne de conception, puis j’ai eu une Lacote de 1834. La troisième a été une guitare espagnole : une Manuel Muñoa. J’avais alors les meilleurs instruments de l’époque de Fernando Sor. C’est la même démarche qui m’a incité à connaître les instruments réputés joués par les guitaristes du XXsiècle.

    En 1978 ou 1979, j’ai acheté une Fleta, puis une Friederich, et une Torres qui est aujourd’hui au musée de Nice3.

    Je n’ai jamais eu envie de faire de la lutherie. Par contre, j’aime le contact sensuel, le contact physique avec la matière, les critères d’élasticité au toucher. Et je suis présent à toutes les étapes lorsque je fais construire ou restaurer une guitare. Pour ma dernière guitare de Daniel Friederich, il avait sorti ses bois et nous les avions choisis ensemble.

    Mes instruments sont spécifiques parce que je prends soin de chaque détail. Je ne fais restaurer une guitare qu’en ayant étudié la cohérence de tous ses éléments. Par exemple, on observe sur les guitares françaises des différences de chevalets entre 1810 et 1850 qui ont une incidence sur le son. Lorsque je fais faire une réplique d’un de mes instruments, j’y passe beaucoup de temps. L’analyse la plus exacte possible de l’original me le fait connaître dans tous ses détails. C’est alors qu’avec le travail méticuleux du luthier, nous pouvons mieux comprendre comment une guitare fonctionne.

    La recherche du son

    Comment définir le son ?

    Bruno Marlat : Je m’intéresse à la qualité du son. J’écoute beaucoup les enregistrements de musiciens comme Pierre Fournier, Jean-Pierre Rampal, Roger Bourdin, les pianistes Horowitz, Lipati, et les voix en général. Ce qui est obsédant pour moi, c’est le son bien défini, riche en harmoniques, et la portée de l’instrument. La relation entre un artiste, un instrument et un répertoire peut être une rencontre magique. Cette relation m’intéresse dans des répertoires différents. Par exemple, j’écoute tous les enregistrements des Suites et Partitas de Johann Sebastian Bach. Je serais enclin à vouloir les entendre sur les instruments anciens, mais la magie du jeu des artistes est plus importante que le choix des instruments.

    En ce qui concerne la guitare, j’ai fait des rencontres grâce à Robert Vidal4 au début des années 1970. J’ai assisté au dernier concours Segovia à Grenade et à un certain nombre de stages qui avaient lieu à Saint-Jacques-de-Compostelle, à Arles, à Castres, avec des guitaristes comme Leo Brouwer, Abel Carlevaro, Antonio Lauro (d’une gentillesse et d’une élégance, cet homme !), Alirio Díaz, Eduardo Falú, John Williams5.

    Dans les années 1970, Andrés Segovia a donné à Paris 5 ou 6 jours de suite le même programme au Théâtre de la Ville. J’ai assisté à tous les concerts, assis au premier rang. Je me souviens de mon émotion au premier accord de La cancíon del emperador de Narváez. Il a joué le même programme tous les soirs, toujours expressif, toujours avec la même force, toujours la même capacité poétique et pourtant, tous les soirs, c’était un nouveau concert.

    Un jour à l’auditorium de Radio France, John Williams jouait sa Fleta. J’avais pu l’écouter de très près et m’éloigner dans l’auditorium. Il avait un son riche, laser, sans aspérité, qui prenait de l’ampleur avec la distance. John Williams a une oreille et un sens de l’instrument. Il a une vision verticale.

    Je me souviens aussi de Julian Bream au Théâtre des Champs-Élysées qui avait joué les Quatre pièces brèves de Frank Martin. Chez Bream comme chez Segovia, il y a cette capacité à créer les timbres de la guitare.

    Pour exprimer et partager l’analyse d’un son et ses caractéristiques, il est difficile de trouver des mots précis. Je me demande toujours ce qu’entend la personne face à moi. Il faut prendre conscience de l’élément premier qu’est le silence. Jouer un son sur une guitare combine le geste, l’attaque, le contrôle de la durée et de la fin du son. Les enfants sont disponibles à l’éveil de cette écoute.

    Je peux revoir des images de la main de mon professeur et des guitaristes que j’ai vus jouer. La façon dont un geste provoque le son, je l’ai aussi observée chez Abel Carlevaro qui avait beaucoup travaillé avec Segovia à Montevideo et disait : « La guitare, c’est comme l’eau, ça prend la forme qu’on lui donne. » Le son et le geste de la main sont reliés pour tout instrumentiste.

    La recherche d’un son est quelque chose de concret, matérialisé. Lorsqu’un luth est monté de cordes en boyaux, il y a un côté papier froissé, un léger crépitement. Avec les cordes en carbone utilisées maintenant, c’est un autre instrument. Cela donne une autre couleur qui peut aussi capter l’attention. Le son d’un luth d’époque n’est certainement pas celui d’un luth d’aujourd’hui.

    Lorsque j’ai vendu ma guitare Friederich de 1983, j’ai pris le temps de tester une par une des cordes pour voir comment elles la faisaient sonner. Cela partait d’une intuition et la guitare n’avait jamais si bien sonné : elle était aboutie, je ne regrette pas de ne plus l’avoir.

    Recherche et transmission

    Que nous apprennent les guitares anciennes ?

    Bruno Marlat : Une guitare ancienne fait rêver. Le contact physique avec un instrument historique peut être ludique et a des conséquences sur la façon de jouer la musique de l’époque où il a été construit. Il met en cause des habitudes de jeu. L’instrument est plus petit, ce qui pose des problèmes de posture au guitariste moderne. Il est difficile de retrouver le geste initial, de faire sonner une corde de guitare du XIXᵉ siècle indépendamment des acquis d’un guitariste ayant étudié la technique moderne. Il faudrait avoir l’approche d’un enfant découvrant l’instrument.

    Une guitare de Giovanni Battista Fabricatore de 1810 pèse 622 g, une guitare Manuel Ramirez de 1892, 900 g. Ce sont des guitares qui pèsent beaucoup moins que des guitares actuelles. Une guitare du luthier australien Greg Smallman construite en 2010 pèse par exemple 3,2 kg.

    Lorsqu’on joue une guitare aussi légère avec trop de puissance, elle est forcée et bloquée. C’est un indice intéressant sur la façon dont les guitaristes devaient les jouer à l’origine. La conception du son et du phrasé est nécessairement différente. Sur ces guitares, il est impossible de faire des notes abstraites. Elles incitent à modeler le son. Comprendre à quel point le son est fabriqué par les deux mains est une jubilation : le son est comme de l’argile qu’il faut pétrir avec les deux mains, et c’est un son habité.

    La guitare du XIXᵉ siècle est un outil qui permet de se rapprocher d’un répertoire. C’est plus immédiat qu’avec un instrument moderne. Le toucher est différent. Je ressens l’instrument au niveau des doigtés, des articulations, de la respiration. C’est l’outil qui s’oublie dans les mains, le contact physique qui laisse parler et s’exprimer, qui stimule l’imaginaire en quelque sorte. Il est plus difficile de faire des contresens. Il est évident que prendre une Fabricatore ou une Guadagnini pour jouer la musique de Giuliani peut donner des idées et peut-être aider à trouver des nuances dans la musique, des contrastes. Cela donne confiance en l’instrument que d’imaginer ces guitares jouées par des virtuoses comme Giuliani, Sor, Paganini, Berlioz, Weber, Mertz, Coste, Zani de Ferranti.

    Entendre mes guitares dans d’autres mains m’intéresse. J’aime voir comment le guitariste réagit. La façon dont fonctionne un instrument ancien oblige à se poser des questions. C’est vrai aussi avec les instruments modernes, mais les musiciens ont une attitude différente, plus disponible, avec les instruments anciens.
     

    Il y a « des » guitares. Même les violons modernes n’ont plus le même son qu’il y a 20 ans. Le goût change. L’étude d’un grand nombre de guitares permet de comprendre des évolutions, des choix successifs, même chez un seul luthier. Je compare les sonorités des guitares en fonction des bois utilisés. Par exemple le luthier René Lacote a changé de bois pour ses guitares, testé des bois massifs, des placages. C’était un homme de son époque qui faisait des innovations, répondait aux demandes de Ferdinando Carulli, de Fernando Sor et de tous les guitaristes qui lui commandaient des instruments. En fonction des bois utilisés, la rigidité des manches de guitare a des conséquences sur la facilité de jeu et la résonance de l’instrument. Les luthiers expérimentent aussi les différents barrages de la table d’harmonie. L’interaction entre guitaristes et luthiers fait constamment évoluer les instruments.

    Il est possible d’observer des moments de bifurcation. Andrés Segovia a joué sur une guitare de Hermann Hauser à partir de 1937 et a commencé dans les années quarante à utiliser des cordes en nylon, qui était un nouveau matériau. José Ramírez III a fabriqué ses tables d’harmonie en Red Cedar après 1964, alors que l’épicéa avait toujours été utilisé auparavant. Il s’agit à chaque fois d’un changement qui affecte le son et change l’équilibre recherché.

    Chaque instrument a sa logique, c’est la faiblesse et la force des instruments. Est-ce que l’instrument guitare est abouti ? Qu’est-ce que la guitare, et en particulier la guitare classique ? C’est une question que peuvent se poser les guitaristes actuels. Il y a une inquiétude viscérale, un manque de confiance du guitariste en l’instrument. Il a peur de ne pas se faire entendre et perd la notion de dynamique. Il y a une quête d’instruments pour jouer fort sans effort.

    Aujourd’hui, des luthiers font des innovations technologiques avec de nouveaux matériaux, des tables d’harmonie composites. Charles Besnainou fabrique des guitares en carbone, par exemple. À mon avis, les guitares de Matthias Dammann6 sont les plus intéressantes. Elles sont jouées par Manuel Barrueco, Tilman Hoppstock, David Russell.

    Les guitares nous transmettent beaucoup de connaissances si on les aborde avec de l’imagination. J’ai particulièrement travaillé sur les guitares de Lacote et, en ce moment, je travaille sur les guitares du XVIIIᵉ siècle de la famille Voboam. Je fais des courbes d’épaisseur sur des gabarits de tables d’harmonie, prends des mesures, étudie le passage de la guitare baroque à 5 chœurs à la guitare à 6 cordes simples ou plus du XIXᵉ siècle.
    C’est un travail paisible. On trouve les choses naturellement.

    Bibliographie

    MARLAT Bruno et Catherine

    2003, « Fernando Sor et la lutherie de guitare de son temps : une étude organologique », dans Estudios sobre Fernando Sor, Madrid, Ediciones del ICCMU, p. 531 à 552.

    2007, « Robert Bouchet : « J’ai imaginé une Torres » », dans Actes de la journée d’étude « Les guitares Bouchet », Paris, Cité de la musique. http://www.citedelamusique.fr/pdf/insti/recherche/guitares/marlat.pdf

    2008,« Pierre Bruno Petitjean » dans Les Guitares romantiques, Nancy, Éditions Antara.

    2012, « Trois générations de fabricants de guitares à Mirecourt au XIXᵉ siècle », dans Luthiers de la main à la main, Actes Sud/Musée de Mirecourt, p. 36 à 65.

    Notes

    1. Emilio Pujol (Espagne, 1886-1980), Alirio Díaz (Venezuela, 1923-2016), Andrés Segovia (Espagne, 1893-1987). ↩︎
    2. Santos Hernandez (1873-1943) travaillait au début du XXᵉ siècle à Madrid dans l’atelier de Manuel Ramirez (1864-1916). De 1912 à 1937, Andrés Segovia a joué sur une guitare signée Manuel Ramirez qu’avait fabriquée Santos Hernandez. ↩︎
    3. Ignacio Fleta (1897-1977), Daniel Friederich (né à Paris en 1932), Antonio de Torres (1817-1892). ↩︎
    4. Robert Jean Vidal (1925-2002), producteur radiophonique, a commencé à animer l’émission « Des notes sur la guitare » en 1952. Il invitait de nombreux guitaristes internationaux ↩︎
    5. Leo Brouwer (né à La Havane en 1939), Abel Carlevaro (Uruguay, 1916-2001), Eduardo Falú (Argentine, 1923-2013), Antonio Lauro (Vénézuéla, 1917-1986), John Williams (né à Melbourne en 194 ↩︎

  • La créativité musicale collaborative dans l’apprentissage instrumental

    La créativité musicale collaborative dans l’apprentissage instrumental

    Cet article présente une expérience pédagogique centrée sur la créativité musicale collaborative comme outil pédagogique d’enseignement instrumental. Ce projet a été planifié en trois phases qui correspondent à 3 cours d’une heure avec un groupe de trois élèves clarinettistes âgés de 9 et 10 ans dans une école de musique en France. C’est à travers des activités intégrant oralité, improvisation, mémorisation, transcription et écriture musicale que les élèves ont pu créer en groupe un exercice sur la gamme de fa majeur. La pratique d’une pédagogie de groupe basée sur la collaboration et les interactions verbales et non-verbales entre élèves leur a permis de construire des nouveaux savoirs techniques, esthétiques et artistiques d’une manière innovante.

    Dans ses travaux sur la créativité de l’enfant, Jean-Pierre Mialaret (1997) montre que tous les enfants, dans certaines conditions contextuelles, sont potentiellement capables de développer une activité musicale, exploratoire, riche et variée avant et pendant l’apprentissage de la musique avec un professeur. Dès leurs premières productions, les enfants manifesteraient déjà une intention, une émotion ou un intérêt pour quelque chose. Dans la première phase de la créativité, appelée « exploratoire », Jean-Pierre Mialaret observe et analyse certains modes organisés de production de la mélodie, du rythme, du tempo et de l’intensité.

    D’autres travaux montrent néanmoins que le processus de création musicale intègre plusieurs étapes passant par l’imitation, l’improvisation, l’exploration, jusqu’à atteindre la création. Dans un premier temps, un enfant imite naturellement les sons et les gestes de son environnement car sa capacité et sa spontanéité à imiter naissent dans sa relation affective avec sa mère, sa famille et son contexte culturel. Par la suite, l’improvisation transformerait l’imitation dans un langage musical plus élaboré avec des rythmes, des mélodies et une intention sonore définie. Au cours de la troisième phase, dite d’exploration, les improvisations sont traitées différemment en ajoutant de nouveaux éléments sonores. Enfin, la phase créative permettrait d’aller au-delà de la simple manipulation de l’objet sonore pour construire des éléments organisés en rythme, mélodie et dynamique (Pilar Lago, 2006). Nous pouvons donc dire que, malgré les différences entre ces deux théories, la créativité est associée à une exploration libre du son au moyen d’éléments musicaux comme le rythme, la mélodie, l’intensité, la dynamique, etc., qui peuvent à leur tour traduire diverses émotions et sensations. Les explorations s’organisent peu à peu à travers les essais et la manipulation d’objets sonores dans un contexte adapté pour que cela se produise.

    Nous citerons également Marcelo Giglio, un chercheur suisse-argentin pour qui l’acte de création construit grâce à des interactions avec d’autres enfants et avec l’enseignant rend l’apprentissage de la musique plus significatif et plus motivant. Le travail collaboratif permettrait à chaque élève de développer ses compétences personnelles par l’échange entre pairs. Néanmoins, c’est l’enseignant qui aide les élèves à formaliser leurs savoirs en adoptant un rôle de guide et d’accompagnateur dans ce processus d’apprentissage (Marcelo Giglio, 2013). Comme déjà démontré dans des travaux précédents, dans un groupe d’apprentissage instrumental, les élèves créent des liens cognitifs et affectifs dans le but de construire leurs connaissances au moyen de la collaboration, de la résolution des conflits sociocognitifs et des interactions variées, verbales et non-verbales entre pairs (Cobo Dorado, 2015). La pédagogie de groupe défend en effet une attitude pédagogique qui prend en compte les interactions, abandonnant la position d’un enseignement centré sur le professeur pour adopter une position centrée sur les élèves (Doise et Mugny, 1981).

    Compte tenu de toutes ces contributions de la recherche en éducation musicale, nous dirons que le rôle de l’enseignant d’instrument est fondamental car c’est lui qui peut proposer et planifier différentes situations didactiques innovantes dans lesquelles les élèves peuvent tâtonner avec leur instrument et participer de manière active à la construction de leurs nouvelles connaissances.

    Description du projet

    L’expérience pédagogique de composition collaborative analysée ici a été planifiée sur un trimestre et construite en trois phases qui correspondent à trois cours d’une heure par mois en groupe restreint avec deux élèves en deuxième année et une élève en troisième année de clarinette dans une école de musique. Ces cours sont alternés avec les cours individuels et complémentaires aux pratiques collectives.

    Dans le premier cours, fondé sur un enseignement par oralité, les enfants réalisent des activités diverses comme jouer par cœur la gamme de fa majeur1, faire des improvisations en forme de question-réponse ou avec des phrases en relais, participer à des jeux d’imitation rythmique et mélodique, etc. Ce sont les élèves qui, au moyen d’interactions riches, proposent les exercices d’échauffement avec l’exécution de notes tenues permettant de travailler la justesse collective, la gestion de l’air, la précision des attaques et la sonorité. L’exercice avec des sons filés a conduit le professeur à proposer des improvisations relayées sur des notes pédales et sur des accords joués à plusieurs.

    Nous constatons dans cette séquence que, motivés par le professeur, les élèves peuvent développer un enseignement mutuel en cours. En effet, les observations montrent qu’ils se sont aidés les uns les autres non seulement à trouver l’altération (si bémol) de la gamme travaillée, mais aussi à choisir les doigtés les plus adaptés pour chacun2. Après avoir joué la gamme à l’unisson et par mouvements opposés (ascendante-descendante) avec diverses nuances et différents tempos, ils ont eu pour consigne d’inventer et de mémoriser un seul motif court dans l’objectif de l’enseigner aux autres membres du groupe. Chaque élève a ainsi développé ses propres processus d’apprentissage par cœur et ses propres manières de transmettre son savoir au moyen du chant, des gestes, des explications verbales ou de la proprioception. À la fin de la séance, chaque élève a joué les trois motifs par cœur. Ce premier cours a été filmé avec l’autorisation des parents, de l’école de musique et des élèves concernés.

    Le deuxième cours en groupe restreint visait la transcription des motifs grâce au visionnage à l’ordinateur de la vidéo du premier cours. Comme d’habitude, la séance commence par un échauffement proposé par les élèves et des activités variées qui amenaient cette fois-ci à la lecture d’une partition. Les trois élèves ont transcrit de manière collaborative et avec l’aide de la clarinette chaque motif et ont réagi spontanément à propos de la vidéo, adoptant une attitude attentive qui a amené à une évaluation mutuelle constructive. Ce cours a permis de mettre en place un échange verbal sur la composition et sur la différence entre le jeu instrumental avec ou sans partition. Des exécutions libres des morceaux travaillés en cours individuel ont conclu cette deuxième phase du projet.

    Voici les motifs musicaux composés et transcrits par les élèves :

    Composition de Claire.

    Composition de Paul.
    Composition d’Anne.

    La troisième et dernière étape du projet avait comme objectif de valoriser le travail créatif des enfants et de les amener plus loin en intégrant leurs motifs musicaux dans un exercice plus structuré. C’est au moyen du jeu en relais et d’une « négociation » entre les élèves que l’alternance de la gamme avec leurs compositions a donné une forme musicale à l’exercice écrit. La proposition d’une grille d’accords a permis d’intégrer une séquence d’improvisation et d’approfondir le travail qui avait été fait en amont par oralité.
    Chaque mesure de la grille contenait un « réservoir de notes » pour aider les élèves à improviser et chaque élève a eu l’occasion d’improviser selon ses moyens et son niveau. Dans la construction de la version définitive de l’exercice en fa majeur, le professeur propose à Marc d’ajouter la note mi médium à son motif afin de rendre plus facile l’exécution et l’harmonisation de la phrase. L’accompagnement à la guitare fait par le professeur est venu enrichir l’exécution instrumentale et a apporté une dimension harmonique à l’apprentissage de la clarinette. L’exercice a été joué en cours à l’unisson, en relais de mesures et par binômes afin de développer une écoute individuelle à travers le groupe. Toujours dans l’objectif de valoriser le travail de composition, un fichier mp33 a été créé et donné à la suite du projet aux élèves en deux versions différentes (andante et allegretto) sur les clés USB demandées au préalable aux parents. Cela leur a permis de trouver une continuité et une progression dans le travail en autonomie à la maison.

    Les consignes de l’exercice ont été créées en groupe : « Dans l’exercice suivant, vous pouvez varier les nuances et les articulations de la gamme puis improviser sur les quatre dernières mesures ».

    Voici la version définitive de l’exercice :

    Exercice en fa majeur.

    Résultats

    Cette expérience pédagogique a permis d’atteindre plusieurs objectifs liés à la créativité, la pédagogie de groupe, l’utilisation de nouvelles technologies dans l’enseignement instrumental et la transversalité entre plusieurs disciplines (formation musicale, clarinette, composition). Toutefois, nous pouvons dire que le projet représente juste un échantillon des différentes démarches et des activités qui pourraient être proposées de manière plus approfondie dans les processus d’enseignement-apprentissage instrumental. L’apport le plus important est peut-être celui de faire participer les élèves à la création de leur propre matériel didactique en complément des méthodes et du répertoire pédagogique. D’autre part, nous pouvons dire que les activités ludiques dans les cours d’instrument développent un rapport entre l’élève et l’instrument directement lié à la sensibilité auditive et corporelle et permettent ainsi à l’élève de s’approprier la technique instrumentale autrement que par la lecture de la partition. Néanmoins, même si l’écoute est privilégiée, le support écrit aide les élèves à comprendre leur progression. Autrement dit, l’écriture d’une partition après un travail par oralité donne un sens différent à l’apprentissage instrumental. Dans ce projet pédagogique, les élèves ont fait appel non seulement à leur imagination et à leur capacité de mémorisation, mais aussi à leur expressivité et à leur esprit critique à travers un travail collaboratif en groupe.

    Conclusion

    La créativité musicale est un processus qui implique la construction des nouvelles idées musicales grâce à l’association de plusieurs facteurs : cognitifs, affectifs, contextuels, culturels et motivationnels. L’acte créatif est ainsi lié à l’imagination, la motivation et la liberté d’expression que chacun peut sentir et développer dans un contexte donné. Les professeurs sensibles à la mise en place d’une variabilité de situations didactiques offriront peut-être plus de possibilités d’apprentissage à tous les élèves dans leur hétérogénéité. Si les élèves se sentent autorisés à explorer, écouter, proposer des idées, essayer librement des sons, improviser, faire des suggestions musicales, composer ou encore échanger avec les autres, l’apprentissage instrumental deviendra une source de plaisir pour les élèves débutants parfois démunis d’un accompagnement ou d’un soutien cognitif musical à la maison. Le travail collaboratif devrait ainsi faire partie de la formation des enseignants instrumentistes qui seront amenés à leur tour à explorer, expérimenter, proposer, créer et imaginer de nouvelles manières d’enseigner la musique…

    Bibliographie

    BRESSON Jean, GUÉDY Fabrice et ASSAYAG Gérard

    2006, « Musique Lab Maquette : approche interactive des processus compositionnels pour la pédagogie musicale », in Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Éducation et la Formation (STICEF), ATIEF, 13.
    https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00696328

    COBO DORADO Karina

    2015, La pédagogie de groupe dans les cours d’instruments de musique, Paris, L’Harmattan.

    DOISE Willem et MUGNY Gabriel

    1981, Le Développement social de l’intelligence, Paris, InterÉditions.

    GIGLIO Marcelo

    2013, Cuando la colaboración creativa cambia la forma de enseñar, Santander Publicaciones Universidad Cantabria.

    HERNÁNDEZ Juan Rafael, HERNÁNDEZ José Antonio et MILÁN Miguel Angel

    2010, « Actividades creativas en Educación Musical: la composición musical grupal », in ENSAYOS, Revista de la Facultad de Educación de Albacete, no 25.

    http://www.uclm.es/ab/educacion/ensayos

    LAGO Pilar

    2006, « Música y creatividad, algo más que un lenguaje de expresión y de comunicación », in Revista Prodeimus, Madrid.

    MIALARET Jean-Pierre

    1997, Explorations musicales instrumentales chez le jeune enfant, Paris, PUF.

    SCHUMACHER Jérôme, COEN Pierre-François et STEINER Mariana

    2010, « Les futurs enseignants et la créativité : quelles conceptions ? », dans Formation et pratiques d’enseignement en questions : revue des HEP de Suisse romande et du Tessin, no 11, p. 115-131.

    http://www.revuedeshep.ch/site-fpeq-n/Site_FPEQ/11_files/07_schumacher.pdf

    Notes

    1. Dès les premières années de l’apprentissage de la clarinette, il est possible d’obtenir une octave complète avec la gamme de fa majeur et d’aborder un travail technique sur la coordination des deux mains, les doigtés, la stabilité du son, la souplesse, la tenue de l’instrument, la posture et le phrasé. ↩︎
    2. La note fa grave à la clarinette peut être jouée avec un doigté à droite ou un doigté à gauche. ↩︎
    3. Nous avons utilisé le logiciel Finale de l’école de musique. ↩︎

  • Découvrir Johann Sebastian Bach : réflexions sur l’analyse des « inventions »

    Découvrir Johann Sebastian Bach : réflexions sur l’analyse des « inventions »


    Communication1 donnée le 11 janvier 2016
    au Conservatoire de Paris dans le cadre des Journées Bach
    Traduction depuis l’anglais : Angèle Leroy

    Dans cet exposé, l’auteur traite des principales caractéristiques de l’analyse des « inventions » de Bach au moyen d’une méthode paradigmatique développée dans son livre Bach and the Patterns of Invention (1996). Deux exemples (issus de genres contrastés) qui ne figurent pas dans le livre illustrent ici les avantages d’une méthode d’analyse « informée » : l’air « Ach, mein Sinn » de la Passion selon saint Jean (BWV 245) et le 2ᵉ mouvement de la Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin (BWV 1027).

    Depuis le XIXᵉ siècle, l’analyse de la musique a tenté d’appréhender la structure musicale en explicitant les mécanismes qui confèrent sa cohérence à une œuvre et contribuent à sa beauté et à sa signification. Les analystes, selon leurs orientations théoriques, se sont focalisés sur différents éléments – harmonie, contrepoint, mélodie, rythme ou forme – afin de répondre à des questions telles que : « Comment fonctionne une pièce de musique ? », « quels en sont les facteurs de cohésion ? » La substance de telles analyses ne peut être dissociée de la manière dont chaque analyste conçoit la structure musicale puisque ces notions précédemment énoncées déterminent les paramètres musicaux censés jouer un rôle structurel. Néanmoins, dans le domaine de l’analyse musicale – très différent de celui des mathématiques ou de la physique –, c’est rarement l’élégance d’une grande théorie qui emporte l’adhésion. Les analyses efficaces se distinguent plutôt par leur caractère intrinsèquement plausible musicalement, si flou soit ce critère. Pour cette raison, la circularité apparente de l’analyse musicale apparaît moins troublante si l’on prend conscience que les analystes chevronnés doivent convaincre une communauté de musiciens qu’il est possible de percevoir le déroulement d’une œuvre « ainsi et pas autrement », pour paraphraser Theodor Adorno.

    Je voudrais émettre ici l’idée selon laquelle les analyses musicales les plus plausibles sont celles dans lesquelles nous distinguons – implicitement ou explicitement – un ensemble d’actions mises en œuvre par un compositeur. L’analyse devient alors une sorte de dé-composition, démontant ce qui a été assemblé par l’auteur. Et l’on pourrait même se demander comment il peut en être autrement à moins de considérer le compositeur comme une sorte d’idiot savant [en français dans le texte] écrivant sous la dictée d’une quelconque muse lointaine ? Le débat sur cette question a longtemps été dévié par la crainte de considérer à égalité les affirmations analytiques et les affirmations verbales des compositeurs à propos de leur démarche compositionnelle – alors que ces affirmations sont somme toute assez rares. Dans le cas des compositeurs du passé, il paraissait en outre arrogant de soutenir qu’un analyste pouvait reconstruire des actions compositionnelles, dans la mesure où le compositeur, qui avait le bon goût d’être mort, ne pouvait ni confirmer ni réfuter l’analyse ! D’autres analystes, reprenant l’annonce de la « mort de l’auteur » par Roland Barthes en 1967, ont totalement renoncé à la notion d’intention compositionnelle et cherchent à conforter l’idée selon laquelle l’analyse est une discipline qui concerne la perception des auditeurs. Cette approche pourrait paraître prudemment empirique mais elle concède prématurément une défaite intellectuelle à l’égard des « sciences cognitives ». Car ce qui a véritablement porté les analystes vers les chefs-d’œuvre de la tradition européenne n’était pas une théorie psychologique mais plutôt la reconnaissance d’une signification et d’une valeur esthétiques qui demandent à être déchiffrées et appréciées.

    Dans mon livre Bach et les mécanismes de l’invention (Bach and the Patterns of Invention, Harvard University Press, 1996), j’ai tenté de répondre aux objections théoriques faites aux analyses « intentionnalistes » et d’expliciter une approche paradigmatique, affirmant que le plus grand espoir de contribution à la connaissance humaine se fonde ici sur l’idée que l’analyse musicale « dé-compose » le travail d’un compositeur sensible et pensant. Car si ce que l’analyse décèle dans l’œuvre d’art n’est dû qu’indirectement à l’intervention humaine qu’elle soit consciente ou plus subliminale, pourquoi devrions-nous nous y intéresser ? De plus, il est déloyal de rompre le lien entre la lecture d’un analyste et les actions d’un compositeur pour deux raisons. D’une part, la majeure partie de la composition musicale est une affaire tout à fait consciente et il y a tout lieu de penser que les tentatives d’appréhension par l’analyse des méthodes de travail d’un compositeur permettent de mieux comprendre des événements musicaux volontairement conçus. D’autre part, les analystes font systématiquement référence, lorsque ceux-ci sont disponibles, aux documents relatant les intentions du compositeur (esquisses compositionnelles, affirmations documentées, lettres ou élaborations théoriques contemporaines) qui confirment les découvertes analytiques, démontrant ainsi qu’ils sont disposés à défendre l’intentionnalisme lorsqu’il sert leurs objectifs. Il en résulte que les analystes devraient reconnaître leur intérêt pour l’idée que le compositeur se fait de l’œuvre et devraient intégrer cet intérêt à leurs propres méthodes.

    La musique de Johann Sebastian Bach a représenté un champ fertile d’analyse depuis que les auteurs du XVIIIᵉ siècle tels que Kirnberger, Marpurg et d’autres ont commencé à la considérer comme source privilégiée de connaissance harmonique. En effet, l’un des plaisirs de l’étude de Bach réside dans la compréhension de ses constructions complexes qui deviennent remarquablement limpides dès lors que l’on a découvert les composantes sur lesquelles un genre d’œuvre particulier est fondé. Nombre de genres – comme les fugues, les arias, les chœurs, les mouvements de concerto et de sonate – impliquent l’élaboration d’idées musicales répétées et variées de façon relativement rigoureuse tout au long d’un mouvement, et je vais me pencher ici sur certaines caractéristiques de ce type de « discipline » chez Bach. Il me paraît préférable de nommer « inventions » ces idées fondamentales dans la mesure où c’est le mot même utilisé par Bach à propos de ses Praeambulae à deux voix d’une exemplaire concision, qui avaient pour but, comme il l’a écrit, de montrer non seulement « comment trouver de bonnes inventions », mais aussi « comment les développer (ou les mettre en œuvre) convenablement » – en allemand : inventiones durchzuführen. Alors que la répétition exacte d’une invention ne fait que la dupliquer, l’idée de la développer ou de la façonner l’altère et l’infléchit de manière à exprimer quelque chose de nouveau. Il est utile, en outre, de distinguer deux types de variations : 1) l’embellissement de l’idée, dans laquelle la signification originelle demeure à peu près intacte derrière un simple ornement, et 2) une inflexion de l’idée qui altère son sens et ne pourrait être anticipée sans un effort mental substantiel.

    Une première étape analytique logique consiste à réduire une pièce de musique à ses « dénominateurs communs » sous-jacents en identifiant toutes les répétitions exactes et les variations décoratives dans le but d’isoler l’ensemble des inventions primaires. Dans la plupart des genres musicaux utilisés par Bach, l’ensemble des idées signifiantes est relativement réduit, ou, pour le dire autrement, de nombreux passages musicaux voisins les uns des autres se comprennent mieux si on les conçoit comme des variations mutuelles.

    Concernant Bach, il est même possible d’aller plus loin dans la mesure où il ne se contente pas de varier les idées d’une façon ingénieuse mais, plus encore, passe les inventions au crible de procédures relativement mécaniques qui constituent sa « boîte à outils » compositionnelle. Ces ensembles de procédures opèrent au niveau des inventions premières, produisant là de nouvelles variantes. Plutôt que d’adopter une attitude d’association guidée par le goût (attitude répandue chez ses contemporains) qui produit des variations élégantes, Bach tend souvent, dans ses procédures compositionnelles, à une recherche obsessionnelle de relations musicales congruentes. L’invention est dès lors non seulement une méthode mais aussi une quête et une recherche, et il me semble que cette soif d’invention rend compte de la complexité de la musique de Bach en même temps qu’elle la rend plus facile à analyser par l’observation des similitudes et des différences. La démarche est paradigmatique dans le sens où elle fait appel à l’idée d’une variation fondée sur des règles, idée que nous trouvons également dans le langage naturel, par exemple dans la conjugaison des verbes en français ou d’autres flexions comparables exprimant des variations de temps ou de modes.

    Mettre l’accent sur la flexion des idées musicales inventées signifie que l’analyse ne naît pas de l’intérêt pour l’ordre des événements musicaux, c’est-à-dire ce que l’on nomme habituellement la « forme musicale ». Ce déplacement de l’attention peut paraître de prime abord déroutant pour les analystes pour qui la forme musicale représente en quelque sorte le lait maternel, à savoir l’un des principes fondamentaux d’organisation de la pédagogie de la théorie musicale. Cependant, d’un point de vue historique, pour Bach et pour le XVIIIᵉ siècle, il est clair que la forme musicale n’a jamais représenté un principe premier de composition. L’invention des idées venait en premier lieu, et ensuite seulement la question de leur disposition suivant les théories rhétoriques de l’époque. Étant donné le temps consacré par la suite aux formes musicales dans le domaine de la pédagogie de la musique – et tout particulièrement à la forme sonate –, on constate que toute cette attention portée à l’organisation musicale est un exercice fondamentalement syntagmatique plutôt que paradigmatique : il s’intéresse en priorité à une suite d’idées musicales dans une séquence linéaire : a, b, c, d, e. Il s’intéresse moins à identifier les paradigmes clés et à observer les variations qu’ils adoptent indépendamment de leur ordre dans l’œuvre musicale elle-même. Si je devais affirmer mon point de vue de manière plus provocatrice encore, je dirais qu’en raison de leur focalisation sur la forme musicale, les analystes musicaux ont passé beaucoup plus de temps à examiner le cadre du tableau que le tableau lui-même ! Regarder de plus près le tableau signifie se préoccuper des endroits auxquels le compositeur a dédié le plus de réflexion et prodigué la plus grande attention. Dans le cas de Bach, il serait facile de montrer que c’est précisément là que se trouvent ses meilleures et ses plus puissantes idées « inventées », qui ne sont pas des fragments statiques de musique mais plutôt des constellations dynamiques contenant la possibilité de leur propre « mise en œuvre » – leur « Durchführung ».

    Le premier exemple que je vais analyser est l’air pour ténor « Ach, mein Sinn » de la Passion selon saint Jean de 1724. Bien que les questions concernant les rapports du texte et de la musique soient extrêmement intéressantes, je me concentrerai essentiellement sur la musique elle-même. Pour ce qui nous occupe ici, il est important de savoir que dans le récitatif précédent, selon le récit de la Passion, Pierre vient de renier le Christ : l’air reflète sa culpabilité et sa honte ainsi que son désir de fuir les conséquences ignobles de ses actions. Penchons-nous d’abord sur ce que je considère comme le ritornello idéal pour cette aria.

    Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean« Ach, mein Sinn »ritornello et ligne vocale.

    À écouter – Audio 1 : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », ritornello (extrait de John Eliot Gardiner, Johannes-Passion, The Monteverdi Choir, The English Baroque Soloists, Archiv Produktion, 1986).

    En observant la forme du ritornello, on peut voir que l’harmonie présente une ligne de basse claire en descente chromatique de tétracorde depuis la tonique fa dièse jusqu’au do dièse. L’harmonie reste ensuite proche de la tonique et de la dominante pour les quelques mesures suivantes avant d’initier une suite d’intervalles 10-7-10, 10-7-10. Cette séquence se fonde sur une progression de quintes à la basse avant de parvenir à la dominante. Cette dominante sur do dièse est prolongée pendant quelques mesures avant que la cadence ne soit opérée sur la tonique mineure. Enfin, celle-ci est étendue via des harmonies diminuées suffisamment longtemps pour majoriser la tierce de l’accord final de fa dièse mineur du la bécarre au la dièse.

    Si l’on examine la ligne vocale du ritornello telle qu’elle est notée sur la portée supérieure, il est clair que seule une partie de la mélodie a été conçue par Bach pour être chantée : les deux premiers vers seuls conviennent à la musique, et certains mots conviennent bien mieux que d’autres. Il est ainsi intéressant de constater à quel point la mélodie instrumentale tend à prendre le pouvoir sur la ligne vocale. L’accent étrange sur l’adjectif possessif « mein [Sinn] » contrevient à une règle fondamentale de l’époque concernant le respect musical de l’accentuation poétique. A contrario, la musique suit l’accentuation poétique dans le vers suivant : « wo wíllt du éndlich hín ». Ici, Bach convoque l’inégalité rythmique doucement balancée de la chaconne française. Cette association est due non seulement à son schème métrique et son tempo rapide mais aussi – dans le mode mineur – au lien traditionnel qu’elle entretient avec la gravitas des lignes de basses descendantes du lamento. Il en résulte une idée géniale de Bach : construire un ritornello constitué d’une chaconne en deux courtes périodes de huit mesures sur une ligne de basse de lamento avec une petite reprise [en français dans le texte] à la fin.

    Bien que les arias et les chœurs de Bach présentent plusieurs méthodes différentes de construction, les fonctions harmoniques de ce ritornello reflètent celles qu’il a développées plus tôt dans nombre de mouvements rapides de ses concertos instrumentaux, fondés sur des processus observés dans quelques concertos de Vivaldi qu’il avait commencé à transcrire plusieurs années auparavant. Le modèle d’Allegro vivaldien s’organise en trois segments principaux aux fonctions distinctes2 :

    1) un Vordersatz [proposition, présentation] qui établit la tonalité,
    2) une Fortspinnung [séquence, continuation] qui développe tout en évitant la cadence et
    3) un Epilog [conclusion] où se trouve la cadence sur la tonique. Bach a observé à l’occasion chez Vivaldi et a développé de façon plus constante dans sa propre praxis la possibilité pour plus d’un segment d’occuper une seule fonction.

    Quand tous les segments sont réunis, ils forment un ritornello « idéal » cohérent et complet auquel le compositeur, lorsqu’il sépare ou « segmente » le ritornello au fil de la pièce, peut se référer comme à une sorte de ressource fondamentale à laquelle la musique « revient » constamment.

    Dans « Ach, mein Sinn », on observe deux sections d’ouverture qui définissent la tonalité – Vordersatz 1 et 2, notés [V1] et [V2] –, puis une section centrale mouvante (Fortspinnung, [F]) qui la suspend et enfin deux segments d’Epilog [E1] et [E2] qui la confirment et se ferment sur la tonique. (Les différentes sections sont indiquées sur la partition entre crochets.) Les segments individuels, de quelque façon qu’on les nomme, représentent les cellules sur lesquelles se fonde l’invention de Bach, car chacun d’entre eux se retrouve détaché des autres et répété d’une façon ou d’une autre au cours de la pièce. En réalité, la seule façon de parvenir à opérer cette segmentation est d’observer la façon dont Bach sépare les segments durant l’aria. Au fil du déroulement du mouvement, s’opère une alternance entre des idées relevant du ritornello et ce que l’on peut nommer des épisodes, qui ne relèvent pas d’un tel plan logique dans la mesure où ils ne font pas partie d’une unité harmonique plus large nommée ritornello. Pour Bach, plus une aria, un chœur ou un mouvement de concerto est de style soutenu, plus il élabore soigneusement ses paradigmes et impose à ses inventions un grand nombre d’inflexions paradigmatiques.

    Ces paradigmes sont représentés dans le tableau 1. Ce « ritornellogramme » explicite le type de pensée constructive mis en œuvre à l’occasion de la composition de ce mouvement. La partie principale du tableau recense chaque occurrence des segments du ritornello dans l’ordre de leur apparition dans la pièce, de R1 à R9. Le tableau le montre : la musique en est saturée. Pour chaque occurrence, sont détaillés en outre le degré harmonique sur lequel le ritornello est présenté ainsi que l’identité et l’ordre des segments. Un regard approfondi montre qu’aucun ritornello n’est identique à un autre : même le premier et le dernier diffèrent. Et c’est une découverte capitale concernant Bach : nous avons affaire à un compositeur obsédé par les permutations et les reformulations incessantes de son matériau musical.

    Table 1 :Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean« Ach, mein Sinn », « ritornellogramme ».

    Les processus mis en œuvre ne relèvent ni de l’aléatoire ni d’un élégant jet de dés puisque les segments de ritornello eux-mêmes sont chargés d’associations affectives. Ainsi, le Vordersatz de « Ach, mein Sinn » est transposé dans le mode majeur afin d’exprimer la joie au moment où Pierre envisage de rester (« Bleibe ich hier ») plutôt que de fuir. De même, si l’Epilog avait été majorisé – une démarche parfaitement admissible « grammaticalement » et que Bach aurait adoptée sans aucun doute s’il s’agissait d’un concerto –, cela aurait transmis un message indiscutablement pastoral de tranquillité dans le style galant et de conclusion consolatrice. Or cette impression contredit la situation dramatique dépeinte par l’aria : un Epilog dans le mode majeur était dès lors inenvisageable et Bach s’en abstient ici.

    À écouter – Audio 22bis2ter2quater et 2quinquies : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », Epilog (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).

    Une autre habitude de Bach consiste à rechercher des liens inattendus entre les différents segments, spéculant sur la manière de forger de nouvelles connexions. Trois manières inattendues de relier des segments de positions ou de hauteurs distinctes sont ainsi référencées dans la dernière colonne du tableau précédent. Il est possible de les considérer comme des recherches musicales, terme que Bach lui-même utilisera vingt ans plus tard lorsqu’il composera des ricercari ou « recherches » dans son Offrande musicale ! Dans cette aria, pour n’en donner qu’un seul exemple, Bach a établi une connexion habile entre la fin du deuxième segment du Vordersatz à la tonique et le deuxième Epilog à la dominante qui produit une césure temporaire. Il s’emploie donc à explorer cette possibilité en prolongeant le do dièse majeur entre R2 et R3.

    La science musicale de Bach se laisse mieux apprécier encore lorsque l’on démantèle l’aria et que l’on se penche sur les paradigmes eux-mêmes plutôt que de suivre l’ordre habituel de la pièce. De cette manière, on entend l’aria comme un ensemble de variations de ses segments fondamentaux. Si l’on écoute toutes les versions des deux Vordersatz [V1-V2], on est ainsi fasciné par le fait que la ligne vocale ne se répète jamais. Il faut aussi remarquer que ces segments de Vordersatz sont déployés sur quatre degrés harmoniques différents : I, IV, V et VII. Celui placé sur le septième degré de fa dièse mineur est transposé en majeur et représente une version du Vordersatz qui exige quelques ajustements pour justifier ce qui pourrait apparaître comme une transposition fautive.

    À écouter –  Audio 33bis3ter : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », Vordersatz (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).

    Les occurrences des segments de Fortspinnung se présentent également sur quatre degrés différents : le premier, le cinquième, le septième et le quatrième. Tout comme les segments de Vordersatz, ceux de Fortspinnung peuvent être transposés en majeur, ce que fait Bach.

    À écouter –  Audio 44bis4ter4quater4quinquies et 4sexies : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », Fortspinnung (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).

    Le premier Epilog, comme je l’ai dit, ne fonctionne que dans le mode mineur et il apparaît au début de l’air, en son milieu et à la fin.

    Plus intéressant, le second fragment d’Epilog apparaît pour la première fois sur le degré de la dominante dans le ritornello 3, où sa fonction de prolongement de cadence n’est pas encore clairement définie par rapport au ritornello ; E2 ne sera pas relié dans sa relation syntaxique correcte à E1 avant les dernières mesures de la pièce.

    On peut déduire de cette observation que le déroulement de la pièce est un obstacle à son analyse, ou, pour le dire différemment en empruntant à la linguistique, qu’il ne peut y avoir de « procédures d’analyse » (discovery procedures) explicites pour déchiffrer le processus de Bach : c’est la pièce elle-même et la connaissance des conventions historiques qui permettent de « détricoter » ce processus.

    Dans les pièces avec ritournelles, il est d’usage que des énonciations complètes ou partielles du ritornello alternent avec ce que l’on nomme des « épisodes ». L’écart à la norme ici est dû au fait qu’à l’écoute des seuls fragments de ritornello, on a déjà entendu l’intégralité de la pièce – simplement, dans le désordre ! Cela signifie – et c’est incroyable – que Bach a délaissé son fonctionnement habituel afin d’élaborer son commentaire musical sur le reniement de Pierre de la façon la plus dense possible, sans jamais quitter le monde allégorique intense et désespéré qu’il a élaboré dans son ritornello idéal. Cela fait de cette aria, lorsqu’on l’écoute intégralement et dans l’ordre, une œuvre à couper le souffle, d’une grande concentration émotionnelle à la fois dans son caractère et dans son énonciation.

    Pour servir ce but, Bach a contrevenu aux règles de l’époque relative à la subordination de la musique au texte. Il est ici fidèle à l’esprit d’une partie du texte, mais permet à la musique de dominer la poésie. Comme on le voit dorénavant, en dehors du début et de la fin de l’aria, c’est la poésie qui accompagne la musique et non l’inverse. En élaborant un ritornello remarquable, Bach a transformé ce qui était une chaconne rapide aux accents de lamentation en une danse de désespoir à laquelle le croyant ne peut échapper.

    À écouter –  Audio 5 : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », entier (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).

    Comme second exemple, j’ai choisi le deuxième mouvement de la Sonate pour viole de gambe et clavecin en sol majeur, BWV 1027. Je vais le traiter plus brièvement, mais je voudrais montrer comment Bach élabore ses inventions dans un genre de musique tout à fait différent : un allegro fugué au sein d’une sonate en trio. L’analyse de ce genre de mouvement de sonate avec les méthodes les plus conventionnelles s’avère relativement frustrante puisque, en dehors des gestes fugués initiaux (sujet/réponse ou dux/comes) des voix mélodiques, il n’existe pas de règles historiques connues concernant la conception de tels mouvements ou l’organisation de leurs idées principales. Bien entendu, les règles conventionnelles de l’harmonie voulaient qu’un mouvement commence et se termine dans la même tonalité, mais en dehors de la ou des modulation(s) prévisible(s) à la dominante (dans le mode majeur) et du rejet de certaines cadences dans des tons éloignés, il n’y avait pas de manière requise pour concevoir la disposition ou la « forme » d’un tel mouvement. Étant donné son penchant pour un traitement fugué des sujets (et, ici, des contre-sujets) thématiques, il n’est pas surprenant de trouver dans un allegro de sonate de Bach d’autres procédés fugués, comme du contrepoint renversable et même des imitations inverses, ainsi que des épisodes dans lesquels les thèmes sont absents. De plus, s’agissant ici d’un mouvement de sonate fugué plutôt que d’une fugue à proprement parler3, on s’attend à voir le compositeur utiliser des idées musicales en évolution, des inventions, qui ne fassent pas partie des idées fuguées exposées au début du mouvement, d’autant que les mouvements de sonate ont tendance à être plus longs et donc plus discursifs que les fugues strictes.

    L’identification du genre de ce mouvement – un allegro fugué dans une sonate en trio – ne permet pas d’en déduire grand-chose à propos de la nature de l’invention compositionnelle ou du plan général de la pièce. En effet, considérée comme un tout, l’esthétique formelle d’un tel mouvement n’est pas tant guidée par la métaphore du drame que par la métaphore de l’invention ou de la découverte elle-même : plutôt que d’imaginer une pièce modelée par les changements et renversements du destin, menant sans relâche vers une résolution comique ou une catharsis tragique, l’on est mis au défi de donner sens à un puzzle musical dont la solution complète ne peut véritablement être envisagée avant que toutes les pièces n’aient été assemblées. Cependant, contrairement à un puzzle dans lequel toutes les pièces s’emboîtent par juxtaposition contiguë dans un plan en deux dimensions, le puzzle de Bach s’épanouit bien davantage à l’intérieur d’un espace tridimensionnel, dans lequel les inventions individuelles sont reliées les unes aux autres aussi bien par-dessus, par-dessous et par les côtés, à la fois comme des paradigmes et comme des syntagmes. Il en résulte que ce que l’on perçoit de l’ordre de la pièce au cours de son interprétation n’est qu’une façon plaisante, certes privilégiée parmi d’autres, de percevoir le puzzle. Parvenir à saisir pleinement le sens et la signification de ce puzzle implique cependant une autre démarche : reconstruire une disposition mentale idéale dont l’objet est à la fois la profondeur et la subtilité de la pensée musicale elle-même.

    Au contraire de l’aria, fondée sur l’univers harmonique fermé d’un ritornello, ce n’est pas la question des fins de phrase et des cadences qui est importante dans la fugue ou le mouvement fugué. C’est le contrepoint qui joue ici le premier rôle dans l’élaboration de l’invention. Comme le montrent les exemples suivants, les paradigmes essentiels sont tous contrapuntiques. En cherchant de la même manière à isoler les idées clés répétées, on peut, comme je l’ai fait, identifier les inventions principales qui résument les différentes variantes de base auxquelles Bach soumet son sujet (nommé S). Ainsi que l’on peut le voir dans l’exemple 11.4, il façonne un double contrepoint inversé avec un contre-sujet ; étant donné que la permutation des voix est une condition sine qua non dans un mouvement fugué de sonate en trio, nous devons considérer cette invention comme le moteur premier du mouvement.

    Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2ᵉ mouvement, inventions principales.

    Les exemples suivants montrent comment Bach a importé dans ce mouvement deux ensembles de procédés fugués de haut vol qui sont habituellement étrangers à la sonate, deux canons à l’octave et à la sixte (voir exemple 11.2).

    Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, canons à l’octave et à la sixte

    Bien que le chevauchement entre les voix du canon soit assez court, il est intéressant de mettre cette invention sur un pied d’égalité avec le contrepoint renversable principal, car le travail de Bach sur les canons a vraisemblablement influencé la forme du sujet lui-même. L’exemple 11.3 montre les différents types d’invention mélodique pratiqués dans ce que l’on appelait contre-fugue : une transposition du sujet dans le mode mineur – ou modeswitch, « changement de mode » –, mais aussi les deux possibilités d’inversion mélodique du sujet : celle qui préserve les intervalles exacts du sujet, donnés en miroir, nommée SI1, et celle qui en préserve le mode, SI2.

    Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, types d’invention mélodique.

    Le « changement de mode » fonctionne ici sans difficulté sur l’intégralité du sujet et a dû être envisagé dès le premier stade de l’invention du sujet lui-même, puisque bien des thèmes – et particulièrement ceux d’une telle longueur – ne parviennent pas à faire continûment sens musicalement quand leur structure intervallique est à ce point altérée. Somme toute, ce qui est frappant à propos du genre de ce mouvement de sonate, c’est la manière dont il emprunte généreusement, mais pas complètement, à un genre particulièrement élevé de musique pour clavier : un hybride entre double fugue et contre-fugue !

    Enfin, Bach réserve une partie de sa « recherche » pour la fin de la pièce, où il intègre le sujet dans le contre-sujet de manière à les faire sonner comme un seul thème et non pas deux. L’homme inventeur de la machine joue ici avec ses inventions pour créer une parenté d’une éblouissante simultanéité que seul un esprit musical ouvert aux potentialités les plus extraordinaires peut concevoir. En remplaçant le sol du contre-sujet (voir la flèche de l’exemple 11.1) par un fa dièse, Bach élabore une jonction parfaitement homogène entre les deux voix.

    Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, inventions principales.

    La recherche de ces relations de parenté fait bien entendu partie du plaisir de Bach à inventer son matériau ; cette approche exigeante de l’invention est évidente même dans des genres moins élevés comme la « simple » sonate en trio. Il est peu probable que tous les processus détaillés ici aient été clairement pré-compositionnels – c’est-à-dire que Bach ait pensé ses inventions tout à fait indépendamment de leur place finale dans le déroulement du mouvement comme un tout. Cependant, il a été utile de détailler leur structure et leurs mécanismes isolément du plan formel du mouvement afin d’observer la remarquable profondeur de pensée incarnée dans un ensemble de matériaux bruts relativement réduit. Cette idée se laisse appréhender facilement de manière statistique : la longueur totale du mouvement est de 113 mesures et, sans avoir traité les épisodes, nous avons rendu compte d’environ 85 mesures, soit 75 % du mouvement. Ce calcul suggère que, dans un mouvement de ce type, la question de la « disposition » ou de la forme ne peut être envisagée séparément des découvertes relevant de l’invention et, qu’en outre, elle est finalement liée à une mise en ordre rationnelle et satisfaisante des inventions.

    À écouter –  Audio 6 : Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2ᵉ mouvement (extrait de Laurence Dreyfus, Ketil Haugsand, Bach: Sonatas for Viola da Gamba and Harpsichord, BWV 1027-1029, Simax, 1986).

    Ainsi, l’analyse permet une meilleure appréhension de la pensée de Bach en éclairant les opérations musicales qu’il a sans aucun doute mises en œuvre. Bien que l’ensemble paraisse tenir du miracle, finalement, il n’en est rien. Plutôt qu’une création divine ou de la Nature, nous sommes ici en présence du fruit exceptionnel de l’effort et du génie humains, d’autant plus admirables et dignes de notre attention et de notre regard critique.

    Quelques mots à propos de :  Laurence Dreyfus

    Laurence Dreyfus est l’auteur des deux ouvrages, Bach’s Continuo Group (1987) et Bach and the Patterns of Invention (1996), ce dernier remportant le prix Kinkeldey du meilleur livre de l’année décerné par l’American Musicological Society. Depuis lors, Laurence Dreyfus a publié une troisième étude, éditée par Harvard University Press, Wagner and the Erotic Impulse (2010). Il a enseigné à Yale, à Stanford, au King’s College de Londres et à l’Université d’Oxford où il est devenu professeur émérite en 2015. Il est membre de la British Academy depuis 2002. Il vit aujourd’hui à Berlin où est installé son consort de violes de gambe Phantasm qui a remporté de nombreux prix internationaux pour ses enregistrements – dont le Diapason d’or de l’année – et donne des concerts dans le monde entier.

    Notes

    1. Le texte de cette intervention est pour partie extrait des deux publications suivantes de l’auteur, avec l’aimable autorisation des éditeurs :
      – « Bachian invention and its mechanisms » in The Cambridge Companion to Bach, ed. John Butt, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 171-192.
      – « The Triumph of ‘Instrumental Melody’: Aspects of Musical Poetics in Bach’s St John Passion » in Bach Perspectives 8Bach and the Oratorio Tradition, ed. Daniel R. Melamed, Urbana, University of Illinois Press, 2011, p. 96-121. ↩︎
    2. Définies par Wilhelm Fischer en 1915 : cf. FISCHER Wilhelm, « Zur Entwicklungsgeschichte des Wiener klassischen Stils », in Studien zur Musikwissenschaft, 3, 1915, p. 24-84 (ndt). ↩︎
    3. Comme la basse ne participe pas aux énonciations fuguées du début, il est clair que ce mouvement n’est pas une fugue stricte (comme une fugue pour clavier) mais plutôt un mouvement de sonate qui fait appel à certaines caractéristiques de la fugue. ↩︎
  • Du littéraire au musical : transposition des méthodes d’analyse. L’exemple de Pulcinella d’Igor Stravinsky

    Du littéraire au musical : transposition des méthodes d’analyse. L’exemple de Pulcinella d’Igor Stravinsky

    Résumé

    Entre recréation, réécriture et recomposition de textes musicaux du premier XVIIIᵉ siècle – notamment de Giovanni Battista Pergolesi –, Pulcinella de Stravinsky doit selon nous être soustraite aux définitions de pastiche et d’œuvre néoclassique auxquels elle est souvent réduite. En prenant appui sur certains concepts de l’analyse littéraire développés par la linguistique structurale et sur le principe énoncé par Philippe Sollers pour la littérature et transposé à la musique selon lequel « un texte s’écrit avec des textes et non pas seulement avec des phrases ou des mots », cet article proposera une analyse de Pulcinella de Stravinsky en trois temps : l’examen de la structure formelle en lien avec la théorie de l’hypertextualité développée par le théoricien et critique littéraire Gérard Genette, l’étude des matériaux harmonique et mélodique en lien avec la théorie du « dialogisme » élaborée par le formaliste russe Mikhaïl Bakhtine et l’analyse de l’orchestration en lien avec les théories de l’intertextualité développée par Julia Kristeva, Philippe Sollers ou Antoine Compagnon.

    Introduction

    Pulcinella, ballet composé par Igor Stravinsky entre 1919 et 1920 sur une chorégraphie de Serge Diaghilev et des décors de Pablo Picasso, aurait été écrit « d’après des musiques de Giovanni Battista Pergolesi ». Pourtant, selon les études de sources réalisées par Barry S. Brook1 ou Maureen A. Carr2, seuls dix des vingt-et-un fragments arrangés et orchestrés par Stravinsky sont du maître italien. Pulcinella doit les autres pièces à Domenico Gallo, Carlo Monza, Alessandro Parisotti et Unico Wilhelm Van Wassenaer.

    À l’étude comparée de Pulcinella et des pièces de Pergolèse, Gallo, Monza, Parisotti et Wassenaer que nous avons pu nous procurer3, deux constats s’imposent. À de rares exceptions près, les mélodies et les basses – soit l’essentiel du matériau – sont reprises telles quelles. Pourtant, le style stravinskien transparaît à tout instant. Le paradoxe pourrait être formulé dans les termes suivants : comment le style stravinskien peut-il s’exprimer dans une architecture prédéfinie, dans une structure prédéterminée, dans une texture aux matériaux préchoisis ? Quel espace reste-t-il pour l’invention, l’innovation, la création artistique ? Comment cet espace est-il dégagé, révélé, créé ? Comment est-il investi ?

    En nous inspirant des théories de l’intertextualité4 et notamment du principe énoncé par Philippe Sollers pour la littérature et transposé à la musique selon lequel « un texte s’écrit avec des textes et non pas seulement avec des phrases ou des mots »5, nous procéderons à une analyse de Pulcinella en trois temps : l’examen de la structure formelle en lien avec la théorie de l’hypertextualité de Gérard Genette, l’étude des matériaux harmoniques et mélodiques en lien avec la théorie du dialogisme de Mikhaïl Bakhtine et l’analyse de l’orchestration en lien avec diverses théories de l’intertextualité6.

    Transformations formelles et intertextualité

    Si la catégorie générale d’intertextualité désigne pour Gérard Genette la « présence effective d’un texte dans un autre »7, la sous-catégorie d’hypertextualité désigne plus spécifiquement « toute relation unissant un texte B [que Gérard Genette appelle hypertexte] à un texte antérieur A [qu’il appelle hypotexte] »8 et résultant d’une opération de transformation qu’il appelle « dérivation »9.

    Si ces catégories nous semblent parfaitement transposables à la musique, c’est qu’elles portent moins sur des contenus que sur des relations de contenus, moins sur des énoncés que sur des contextes d’énonciation. De ce fait, notre propos pourra rester à l’écart du débat ouvert dans les années 1970 et jamais refermé depuis sur les différences, similitudes ou proximités sémantiques et syntaxiques des textes littéraires et musicaux, sur l’identité de nature entre langage et musique. Il se contentera de décrire, analyser et spécifier les liens qui unissent ces multiples hypotextes datant pour la plupart du premier tiers du XVIIIᵉ siècle et l’hypertexte stravinskien de la seconde période, dite néoclassique.

    La relation hypertextuelle la plus évidente est celle qui agit sur la forme : en la trans-formant, en la re-formant, en la dé-formant ou en la ré-formant, autrement dit en la simplifiant, en l’altérant ou en l’enrichissant.

    Réduction

    La plus visible des transformations formelles effectuées par Stravinsky est sans doute la réduction, définie par Gérard Genette comme une transformation « purement quantitative »10 d’abrègement. Dans le cas de Pulcinella, nous avons identifié trois procédés de réduction : par « sélection », par « excision » et par « condensation »11.

    Réduction par sélection

    La légende veut que Diaghilev, songeant à un spectacle sur des fragments manuscrits de Pergolèse découverts dans la poussière des conservatoires italiens et complétés dans les bibliothèques de Londres, ait fait appel à Stravinsky pour écrire la musique d’un ballet12. Stravinsky ayant accepté « la tâche délicate d’insuffler une vie nouvelle à des fragments épars et de construire un tout avec des morceaux détachés »13 selon ses propres mots, s’attelle entre 1919 et 1920 à un double travail de sélection et de recomposition.

    Les morceaux retenus par le compositeur sont de différentes natures : extraits de la cantate Luce degli occhi miei et des opéras Il Flaminio et Lo frate ‘nnamorato de Giovanni Battista Pergolesi, mouvements isolés des Douze sonates en trio de Domenico Gallo, extraits des Arie antiche d’Alessandro Parisotti, des Pièces modernes pour le clavecin de Carlo Monza et des Sei concerti armonici de Unico Wilhelm Van Wassenaer. Pour la clarté de l’étude, nous reproduisons ci-dessous une partie de la table des correspondances entre les pièces élaborée par Barry S. Brook dans son article « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘‘Pergolesi’’ sources »14 :

    Mouvements de PulcinellaSources de Pulcinella
     OuvertureGallo, Trio Sonata I/i
    Scène ISerenata (Tenor)Pergolesi, Il Flaminio I/iAria (Polidoro)
    ScherzinoGallo, Trio Sonata II/i
    [Poco] Più vivoPergolesi, Il Flaminio III/xCanzona (Checca)
    AllegroGallo, Trio Sonata II/iii
    AndantinoGallo, Trio Sonata VIII/i
    Scène IIAllegroPergolesi, Lo frate ‘nnamorato I/xviiAria (Vanella)
    Allegretto [Ancora poco meno] (Soprano)Pergolesi, cantata Luce degli occhi miei, Aria « Contento forse vivere »
    Allegro assaiGallo, Trio Sonata III/iii
    Scène IIIAllegro [alla breve] (Basso)Pergolesi, Il Flaminio I/v Aria (Bastiano)
    Scène IVAndante [Largo assai]Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
    [Andante] (Soprano, Tenor, Basso)Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/v Arioso (Ascanio)
    AndantePergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
    Larghetto (Tenor)Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato II/vii Canzona (Vanella)
    Allegro (Soprano, Tenor)Idem
    Presto (Tenor)Idem (middle section)
    Larghetto [Andante (Tempo 1°)]Idem (ending)
    Allegro [alla breve]Gallo, Trio Sonata VII/iii
    TarentellaWassenaer, Concerto II/iv from Concerti Armonici [Ricciotti/Chelleri Concertino nº VI/iv]
    Scène VAndantino (Soprano)Parisotti, « Se tu m’ami » from Arie antiche
    Allegro [Toccata]Monza, Pièces modernes pour le clavecin [First Suite]
    in E, Air
    Scène VIGavotta con due variazioniMonza, Pièces modernes pour le clavecin [Third Suite] in D, Gavotte
    Scène VIIVivoPergolesi, Sinfonia [Sonata] for Cello and Basso
    Scène VIIITempo di minue [Molto moderato] (Soprano, Tenor, Basso)Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato I/ii Aria (Don Pietro)
    Allegro assaiGallo, Trio Sonata XII/iii
     Finis 

    La sélection est un premier travail de réduction en tant que l’hypotexte est décomposé – au sens littéral où ses composantes musicales sont séparées les unes des autres – et dé-composé – au sens figuré où l’édifice musical d’origine est déconstruit, débâti. Ainsi, Stravinsky ne retient de l’acte I de l’opéra Il Flaminio que l’aria « Con queste paroline » de Bastiano et la canzona « Mentre l’erbetta » de Polidoro, et de l’acte III que la canzona « Benedetto Maledetto » de Checca. L’opération de sélection est donc bien une opération de réduction en tant qu’elle soustrait à, qu’elle retient à l’exclusion de, qu’elle tronque en creux. Conséquemment, l’opération de sélection soumet les morceaux à un procès de « délinéarisation »15 qui, en les isolant de leurs trames musicale et narrative d’origine, les prive du sens que leur conféraient leurs positions respectives dans des ensembles plus vastes.

    L’opération de décomposition implique l’opération corollaire de recomposition – au sens littéral de re-formation d’un tout par l’assemblage de composantes diverses – et une re-composition – au sens figuré de re-création d’une cohérence musicale. Trois facteurs contribuent selon nous à cette cohérence réinventée :

    1) l’homogénéité plus grande de l’effectif instrumental (qui permet d’éviter à Pulcinella le hiatus entre l’effectif de grand opéra de l’aria de Don Pietro et celui de la sonate en trio de Domenico Gallo qui lui succède, par exemple) ;

    2) la cohérence du parcours tonal ;

    Ainsi, dans la Scène I, Stravinsky utilise l’un à la suite de l’autre la canzona de Checca extraite de l’opéra Il Flaminio de Pergolèse et le troisième mouvement de la Sonate en trio nº 2 de Domenico Gallo :

    Mouvements de PulcinellaSources de Pulcinella
    Sc. I[Poco] più vivoRé / LaSol / RéPergolesi, Il Flaminio Canzona (Checca)
    AllegroLaSi bémolGallo, Trio sonata II/iii

    La tonalité de la majeur, commune à la seconde partie du Poco più vivo et à l’Allegro qui lui succède, favorise l’enchaînement d’une pièce à l’autre. À très petite échelle, l’opération de transposition permet donc de compenser l’incohérence structurelle que produirait la seule juxtaposition des pièces et de conférer, par la tonalité, une logique à leur enchaînement et une stabilité tonale à la scène.

    Dans la Scène IV, Stravinsky reprend de Lo frate ‘nnamorato l’aria de Nina, l’arioso d’Ascanio et la canzona de Vanella :

    Mouvements de PulcinellaSources de Pulcinella
    Sc. IVAndante [Largo assai]Mi bémolMi bémolPergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
    [Andante] (Soprano, Tenor, Basso)Mi bémolMi bémolPergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/v Arioso (Ascanio)
    Andantemi bémolMi bémolPergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
    Larghetto (Tenor)mi bémolPergolesi, Lo frate ‘nnamorato II/vii Canzona (Vanella)
    Allegro (Soprano, Tenor)mi bémol / Sol bémol/ Faré / FaIdem
    Presto (Tenor)Idem (middle section)
    Larghetto [Andante (Tempo 1°)]mi bémolIdem (ending)

    Dans ce second exemple, Stravinsky altère le parcours tonal de plusieurs façons : en substituant à la reprise de l’aria en mi bémol majeur sa reprise au ton homonyme et en transposant en mi bémol mineur la canzona de Vanella. Ces deux transpositions lui permettent d’unifier l’Andante et le Larghetto par la tonalité de mi bémol mineur, lui offrant la possibilité d’un tuilage de leurs matériaux respectifs :

    Pulcinella – « Chi disse ca la femmena »

    Le matériau issu de l’aria de Nina peut être ainsi répété aux cordes bien après que celui de la canzona de Vanella a commencé au ténor et au hautbois.

    Stravinsky commence donc la canzona de Vanella en mi bémol mineur (Larghetto) et choisit de se soumettre à la contrainte stylistique du XVIIIᵉ siècle qui veut qu’une pièce s’achève dans la tonalité où elle a commencé (Larghetto [Andante (Tempo 1°)]). Pourtant, une brutale bifurcation de sol bémol majeur vers les tonalités de fa majeur et  mineur fait « dérailler » le parcours tonal, déraillement que justifieraient la volonté de « dépolariser » la scène IV des tons de mi bémol majeur et mineur et/ou le choix d’accompagnement orchestral de toute la première partie du Presto par des pizzicati en triples ou quadruples cordes, qu’une armure de six bémols rendrait impossible à réaliser. Qu’il réponde à une logique tonale ou à des contraintes organologiques, le choix des tonalités fait donc indiscutablement partie du travail de réécriture (au même titre que la composition des transitions sur laquelle nous reviendrons dans la partie consacrée à l’augmentation).

    3) l’argument ;

    Bien qu’il tienne plutôt de l’archétype ou du code que de l’histoire16, l’argument17 issu de la commedia dell’arte et la linéarité narrative qui en procède participent de la perception de Pulcinella comme totalité signifiante. Pour autant, ni l’argument ni le texte ne sont des vecteurs d’unification à proprement parler, ce que met parfaitement en évidence l’aria de Bastiano « Con queste paroline » qui, de support musical à une scène de réconciliation amoureuse dans Il Flaminio, devient celui d’une scène d’assassinat dans Pulcinella, la musique semblant n’avoir partie liée avec aucun de ces arguments littéraires. Cet exemple justifie à lui seul le peu de cas que cette étude fera du texte et de ses transformations, l’opération de délinéarisation participant de la perte de signification sémantique des hypotextes littéraires. Malgré la distance qu’elle entretient avec la musique, l’intrigue crée néanmoins une sorte d’unité superficielle que l’on pourrait presque qualifier de sur-unité ou de méta-unité en ce qu’elle unifie le texte musical au-delà de lui.

    Il convient toutefois de ne pas se méprendre sur cette démonstration. Dans la mesure où ils ne possèdent pas le caractère de ce qui n’est ou ne fait qu’un, les mouvements qui composent Pulcinella ne sont pas indivis et ne forment pas une unité à proprement parler. Non seulement de nombreuses pièces sont juxtaposées sans autre forme de raccord, comme l’Ouverture et la Serenata ou le « Chi disse ca la femmena » et la Tarentella pour ne prendre que ces deux exemples, mais Stravinsky semble s’être volontairement refusé à maquiller les discontinuités liées à ce travail d’artisanat revendiqué comme tel18 de découpage, collage, combinaison et composition au sens que lui donne le latin classique de placer ensemble. Sans doute a-t-il « construit un tout avec des morceaux détachés » mais en désignant comme telles les attaches à l’auditeur. Il nous semble donc plus juste de parler d’ensemble cohérent cimenté par des rapports logiques que d’unité reconstituée.

    Réduction par excision

    Un second niveau de sélection réside dans ce que Gérard Genette appelle « l’excision », « suppression pure et simple »19 dont le critique littéraire précise qu’elle est « le procédé réducteur le plus simple, mais aussi le plus brutal et le plus attentatoire à la structure et à la signification [du texte] ». Stravinsky met en œuvre l’excision « par amputation »20 (« massive et unique »21) en tronquant la partie B et le da capo de l’aria « Contento forse vivere », les 42 dernières mesures et la reprise al segno de l’aria « Con queste paroline » ou encore l’aria de Vanella à l’exception de sa seule introduction. Dans les deux premiers exemples, l’excision par amputation brise la symétrie musicale, privant l’hypotexte de sa logique structurelle. Dans le troisième exemple, elle lui retire sa fonction structurelle d’introduction.

    À l’échelle de la microstructure enfin, Stravinsky procède à des excisions par ce que Gérard Genette appelle « élagage »22 ou « émondage dispersé »23. Dans l’aria « Con queste paroline », Stravinsky élimine deux mesures après le chiffre 92, quatorze mesures à la mesure précédant le chiffre 100, vingt mesures au chiffre 102 et les quarante-deux mesures finales, ce qui lui permet, sans supprimer aucune partie thématiquement significative, d’alléger la pièce de ses très nombreuses répétitions. Dans ce cas, les catégories de « réduction par excision » et de « réduction par concision »24 définies et différenciées par Gérard Genette se confondent : l’élagage permet non seulement d’alléger l’aria mais de le rendre à la fois plus concis, plus dense en événements et plus lisible dans sa structure. Quelque part, ce travail très particulier auquel Stravinsky se livre sur la trame de l’hypotexte lui permet de produire un équivalent musical du résumé littéraire. Les opérations de réduction, bien loin de n’affecter l’hypotexte que dans sa longueur, l’affectent donc également dans sa structure. Comme l’indique Gérard Genette : « Réduire ou augmenter un texte, c’est produire à partir de lui un autre texte, plus bref ou plus long, qui en est la dérive, mais non sans l’altérer de diverses manières » 25.

    Augmentation

    Si les opérations de transformation formelle par réduction ne sont visibles qu’en creux, par l’étude comparée attentive de l’hypotexte et de l’hypertexte, les opérations de transformation formelle par augmentation sont beaucoup plus facilement identifiables et riches d’enseignements pour qui s’intéresse aux procès de réécriture.

    Augmentation par extension

    En reprenant la définition de Gérard Genette, nous appellerons « extension » toute « augmentation par addition »26, c’est-à-dire tout passage composé par Stravinsky sans base hypotextuelle. La liberté de composition et d’invention procédant de l’absence totale de contrainte structurelle, harmonique ou mélodique font de ces extensions le point de départ naturel d’une compréhension de la stylistique stravinskienne dans ce cadre très particulier de l’intertextualité contrainte.

    Une première catégorie d’augmentation est l’extension que nous appellerons libre ou sans contrainte externe. Elle peut être constituée de quelques notes seulement, comme :

    – le jet de flûtes sur le temps qui fait la jointure entre la Serenata et le Scherzino, à la levée du chiffre 9 :

    Pulcinella – liaisonSerenata / Scherino

    – le relais des bassons et flûtes soutenu par de discrètes basses27 entre l’Allegro et l’Andantino, au chiffre 34 :

    Pulcinella – liaison Allegro / Andantino (Scène I)

    Dans chacun de ces cas, Stravinsky compose une transition ou une levée qui tranche avec les marqueurs stylistiques du classicisme : superposition de quintolets de triples-croches et de septolets de triples-croches sur une échelle de doubles-croches dans l’exemple 2, énonciation avec fragmentation timbrique d’un mode myxolydien sur do, débouchant sur une pédale de dominante en harmoniques dans l’Andantino suivant dans l’exemple 3. C’est donc tout d’abord dans les interstices de la structure générale que se déploie de façon démonstrative la stylistique stravinskienne, dans ces espaces exempts de règles, libres de contraintes.

    L’extension peut aussi être de dimensions beaucoup plus vastes, comme le mettent en évidence les dix premières et les quinze dernières mesures de l’Allegro assai (chiffres 68 à 69 et 89 à 91). La stylistique stravinskienne y est là encore manifeste : stase en homophonie et homorythmie sur un accord ambigu pouvant être compris comme le renversement d’un accord de tonique avec 6te majeure ajoutée ou comme accord du VIe degré altéré avec 7e ; disposition large avec prégnance des suraigus, doubles ou triples cordes non arpégées dans la nuance fortississimo ; rythmes obstinément répétés pour le passage qui sert d’introduction à la pièce (de 68 à 69) et faisant entendre une contraction de la carrure pour le passage qui lui sert de conclusion (de 89 à 90).

    Chacun de ces paramètres pris séparément aurait suffi à rompre l’équilibre stylistique préclassique. Leur conjonction introduit une violence comparable à celle de la « Glorification de la victime » ou de « L’évocation des ancêtres » du Sacre du printemps, violence que l’on a pu qualifier de tribale ou de primitive en ce que son immobilisme harmonique faisait de chaque accord un impact rythmique signifiant pour et par lui-même, une percussion privant l’harmonie de sa nécessité structurelle. Dans cette perspective, les passages susmentionnés pourraient être perçus comme anti – plutôt que comme néoclassiques dans la mesure où ils renient les fondements mêmes du classicisme : son essence tonale, ses règles de conduite harmonique, son équilibre structurel. Mais dans la mesure où Stravinsky joue davantage sur l’alternance que sur la confrontation des époques, où l’écriture par blocs lui permet de maintenir étanche la frontière entre les siècles, l’intertextualité est réduite et l’influence réciproque d’un style sur l’autre limitée. L’augmentation par extension relève alors moins du dialogue que du face-à-face, permettant à l’auditeur d’identifier la dualité de l’écriture.

    Paradoxalement, l’augmentation par extension prenant appui sur l’hypotexte remplit la même fonction, comme le mettent en évidence les inserts :

    – de l’Ouverture (deux mesures après III) :

    Pulcinella – Ouverture

    – de la fin de l’Andantino (une mesure après 60) :

    Pulcinella – Andantino (Scène I)

    – des deux mesures faisant office de transition entre le « Sento dire no’nce pace » et le « Chi disse ca la femmena » (chiffre 112) :

    Pulcinella – liaison « Sento dire » / « Chi disse ca la femmena »

    Dans l’exemple 4, l’insert fait entendre l’un des motifs secondaires du 1ᵉʳ mouvement de la Sonate en trio no 1 de Domenico Gallo au premier violon et un accompagnement en syncopes au second violon. Tout concourt à faire entendre ces deux mesures comme un insert : l’isolement des deux violons solos par la réduction brutale de la masse orchestrale ; la suspension de la basse continue, difficilement envisageable dans le contexte stylistique préclassique ; l’incongruité de la référence populaire. Mais le tour de force de Stravinsky est d’avoir fait entendre comme insert et donc comme élément étranger à l’hypotexte le motif du second violon, alors qu’il n’apparaît sous sa forme initiale qu’à ce seul moment (toutes les versions précédentes et suivantes ayant été soumises à des mutations d’intervalles ou des déplacements rythmiques).

    Dans l’exemple 5, l’extension relève de la réminiscence : seule la ligne brisée et la récurrence des intervalles d’octaves rappellent de façon explicite le thème de l’« Aria di Vanella » issu de Lo frate ’nnamorato de Pergolèse. Mais les marqueurs stylistiques sont bien stravinskiens en ce qu’ils dérogent à toutes les règles du contrepoint à deux voix tel qu’il était pratiqué à l’époque de Pergolèse : ambitus excessivement large, complémentarité rythmique limitée, présence de nombreux intervalles d’octaves (y compris directes) que le XVIIIᵉ siècle percevait comme « pauvres », de septièmes non préparées qu’il considérait comme « dures », etc. Là encore, l’augmentation par extension souligne le dedans et le dehors de l’hypotexte.

    Dans l’exemple 6, comme nous l’avons déjà observé, Stravinsky reprend la deuxième partie de l’introduction à l’air « Suo caro e dolce amore » pour en faire une transition avec l’air « Chi disse ca la femmena ». Cette réutilisation du matériau semble avoir été anticipée par la complète rupture de caractère que Stravinsky avait artificiellement introduite entre la première et la seconde partie de l’introduction par des changements d’orchestration, de mode de jeu et de rythme au chiffre 107. L’anti-naturalité de cette rupture est amplifiée au chiffre 112 par l’arbitraire de la reprise. Peut-être est-ce là l’exemple le plus flagrant de la pratique de découpage et de collage pratiquée par Stravinsky qui, comme Pablo Picasso ou Georges Braque le faisaient avant la Première Guerre mondiale, comme Michel Leiris le ferait après la Seconde, peut pour construire, « tailler à coups de ciseaux, rogner, badigeonner, appliquer bien à l’équerre une surface sur une autre surface »28 sans gommer les heurts produits par la rencontre entre les matériaux de différentes natures, laissant à découvert son mode d’élaboration et le travail qui lui est lié.

    Les augmentations par extension, qu’elles soient libres ou composées d’après l’hypotexte, partagent donc une même propension à signaler la co-écriture comme telle. S’intercalant dans les espaces libres de la trame narrative comme les blocs caractéristiques de la stylistique stravinskienne, dans une conception quasiment spatiale de la composition musicale, elles génèrent des ruptures propres à faire ressortir la nature hypertextuelle de Pulcinella.

    Elles nous permettent par ailleurs d’avancer d’un pas dans la définition de cette œuvre ambiguë et multiforme qu’est Pulcinella : dans la mesure où certains passages échappent totalement à l’imitation stylistique ou à la fidélité mimétique et où la juxtaposition des styles souligne leurs différences bien plus que leurs similitudes, Pulcinella doit selon nous être soustraite à la définition de pastiche que lui attribuent certains musicologues29.

    Augmentation par expansion

    L’augmentation par expansion relève du prolongement de certaines structures ou de certains matériaux par ce que Gérard Genette appelle une « dilatation stylistique »30. Comme l’insert, l’augmentation par expansion est composée à partir de matériaux de l’hypotexte. C’est le cas à l’échelle de la microstructure dans l’Ouverture (chiffre V) :

    Pulcinella  Ouverture

    ou à plus grande échelle à la fin du « Contento forse vivere » (chiffre 67).

    Dans l’exemple 7, la « dilatation » du motif par l’ajout d’un temps est particulièrement visible en tant qu’elle n’altère que l’un des membres de la marche. De ce fait, l’augmentation par expansion déforme et déséquilibre un pattern fondé sur le principe de répétition rythmique, déséquilibre que Stravinsky est amené à compenser par un tuilage de carrures au chiffre VI. Dans le dernier exemple, Stravinsky élargit le « Contento forse vivere » par une coda. La dislocation du tissu orchestral sur pédale et la fragmentation du thème en unités toujours plus petites rappellent le procédé romantique que Schoenberg avait appelé la « liquidation »31. Ainsi, que ce soit à l’échelle microstructurelle ou macrostructurelle, les augmentations par expansion travaillent, modèlent, altèrent la forme hypotextuelle de l’intérieur (et non de l’extérieur comme les augmentations par extension le faisaient).

    Altération du temps

    Au-delà des nombreuses extensions, expansions, ellipses et troncatures, Stravinsky peut être amené à altérer le temps pergolesien. Il est à cet égard frappant de comparer l’Allegro de la Scène I avec le 3e mouvement de la Sonate en trio no 2  de Domenico Gallo : outre le choix du tempo, les fusées en triolets de triples-croches, la superposition des formes originale et monnayée d’un même motif, les interminables lignes de mélismes ornementaux en doubles-croches, la micro-pulsation interne de chaque son par les trilles, les tremolos et les pizzicati créent, malgré le tempo (noire pointée à 112), le sentiment d’une vitesse vertigineuse qui était totalement absente du final de la Sonate en trio no 2 de Domenico Gallo.

    Stravinsky intensifie l’alacrité de la pièce par trois procédés :

    – la contraction du temps par tuilage des carrures (chiffre 69) :

    Pulcinella – Allegro assai (Scène II)

    – la contraction du temps par réduction des carrures (chiffre 86) :

    Pulcinella  Allegro assai (Scène II)

    – l’accélération du temps par introduction et rapprochement artificiel de nouveaux temps forts se surimposant aux temps forts de l’hypotexte (à la trompette, chiffre 79)32 :

    Pulcinella – Allegro assai (Scène II)

    Dans l’exemple 8, le chevauchement des motifs, en rompant la régularité du rythme établie dans l’introduction, joue sur un mécanisme d’anticipation pour provoquer l’effet d’une micro-ellipse temporelle33. Dans l’exemple 9, les ostinati des violons et des violoncelles, le premier fondé sur les quatre notes de tête du motif, le second sur un motif en arsis/thésis symétrique de huit notes (superposé à sa forme en diminution aux altos) créent un double conflit métrique en tant qu’ils sont fondés sur des divisions binaires (4 et 8) et inscrits dans une mesure impaire (3/8). L’effet produit est une compression temporelle, une précipitation du discours. Dans l’exemple 10, le fait que la trompette ponctue à trois, puis à deux (surimposant ses hémioles à la mesure à 3/8) provoque là encore une accélération du débit musical. Ainsi, la volonté de créer un sentiment d’extrême vitesse, voire de précipitation, conduit Stravinsky à utiliser des procédés d’écriture qui déforment la structure formelle.

    Nous pourrions conclure avec Antoine Compagnon que :

    « Le travail de l’écriture est une réécriture dès lors qu’il s’agit de convertir des éléments séparés et discontinus en un tout continu et cohérent, de les rassembler, de les comprendre (de les prendre ensemble), c’est-à-dire de les lire : n’est-ce pas toujours le cas ? Récrire, réaliser un texte à partir de ses amorces, c’est les arranger ou les associer, faire les raccords ou les transitions qui s’imposent entre les éléments mis en présence : toute écriture est collage et glose, citation et commentaire. »34

    Cette définition de l’écriture comme « collage et glose, citation et commentaire » postule en fait une équivalence entre écriture et réécriture ou, pour le dire autrement, entre « composition » (au sens artistique) et « com-position » (au sens artisanal). Si, comme l’affirme Antoine Compagnon, toute création est effectivement et par nature intertextuelle, la singularité de Pulcinella ne repose plus sur une différence de nature mais sur une différence de degré. Ainsi nous pourrions affirmer avec Philippe Sollers que dans Pulcinella comme dans n’importe quel texte, « tout est écrit : la constitution du texte, sa structuration, ses niveaux de sens, ses ellipses, ses silences, ses suspensions, ses intervalles, ses jonctions, sa trame »35. D’un point de vue strictement formel, les opérations de réduction par sélection, excision et condensation, d’augmentation par extension et expansion, de juxtaposition de blocs, de collage de « surfaces textuelles », d’altération de la temporalité hypotextuelle feraient donc de Pulcinella une création absolue. En la comparant à celle des suites de danses à l’époque baroque, des pièces instrumentales des époques classique et romantique et même de certaines pièces de la Seconde École de Vienne, l’inventivité formelle de Pulcinella – soustraite à l’impératif de variation plus ou moins subtile d’une forme fixe – apparaît même comme beaucoup plus grande. Elle fonctionne néanmoins selon des modalités très différentes : l’interdépendance du matériau et de la forme qui devient la règle à l’époque classique y est beaucoup moins forte, le premier ne conditionnant la seconde qu’à la marge ; l’idée de déploiement de la forme à partir d’une ou plusieurs cellules que le discours développerait lui est étrangère. Quelque part, il n’est pas fortuit que le choix de Stravinsky se soit porté sur des pièces dont la forme était plutôt fondée sur des procédés de répétition et de variation que de développement. L’identité de Pulcinella repose donc aussi sur la proximité des principes de construction formelle de l’écriture préclassique et du style stravinskien.

    Surimpression et dialogisme

    Stravinsky a travaillé à même les partitions de Pergolèse, Monza ou Gallo « comme s’il corrigeait d’anciens travaux »36, selon sa propre expression. En ce sens, les ajouts hypertextuels sont comme surimprimés entre les lignes hypotextuelles, que ce soit dans les harmonies ou dans le contrepoint.

    Harmonie

    Si à de rares exceptions près Stravinsky maintient telles quelles les basses des hypotextes, les harmonies sont largement recomposées dans le sens d’une érosion par l’intérieur de l’équilibre harmonique et de l’unité tonale.

    Stravinsky appose ses marqueurs stylistiques de plusieurs façons :

    — en retravaillant l’étagement des accords dans le sens de l’inversion de la hiérarchie de leurs composantes ou de la mise en valeur d’éléments hiérarchiquement secondaires, comme le met en évidence le passage au chiffre 116 de « Chi disse ca la femmena ». Dans ce passage, non seulement Stravinsky fait entendre l’accord – inouï à l’époque de Pergolèse – de 9ᵉ de dominante majeure, mais les voix de bassons et les pizzicati de cordes, accentuant la double 5ᵗᵉ dans le grave, indiquent que la 9ᵉ de dominante est comprise comme étagement de 5tes (plus 7ᵉ) plutôt que comme étagement de 3ces. Ce « miroir grossissant »37 dirigé sur la double 5ᵉ permet à Stravinsky de générer un bourdon, sans presque rien changer de l’harmonie initiale de Pergolèse.

    – en retravaillant l’étagement des accords dans le sens d’un déséquilibre des tessitures, comme le met en évidence l’entrée du ténor dans la Serenata (chiffre 3) :

    Pulcinella – Serenata

    Par contraste avec le début de la Serenata dont l’ambitus était restreint et le registre concentré dans le médium grave, la disposition de l’accord de l’exemple 11 permet un gain de basse et d’aigus. L’accord n’en est pas moins doublement déséquilibré, à la fois parce que le registre médium est déserté au profit des fréquences aiguës et graves et parce que les fréquences aiguës sont surreprésentées par rapport aux fréquences graves. En ce sens et comme l’avait relevé André Boucourechliev dans son ouvrage Igor Stravinsky, la redisposition de l’accord permet le déplacement de la perspective sonore38.

    – en retravaillant la disposition des accords dans le sens de leur défonctionnalisation, comme nous pouvons l’observer dans la Serenata (chiffre 5) :

    Pulcinella – Serenata

    La comparaison de ce passage avec l’air « Mentre l’erbetta » de l’opéra de Pergolèse Il Flaminio nous permet d’analyser cet accord comme un Ier degré de mi bémol majeur avec 6ᵉ et 9ᵉ ajoutées. Mais la broderie du violon 2 du ripieno nous fait également entendre la 7ᵉ majeure et même la 7ᵉ mineure pendant quatre temps, sortes de broderie et de « broderie de la broderie » qui irisent l’harmonie, y introduisant, à l’échelle du battement du trille, des microvariations de nature à opacifier la fonction de premier degré.

    Stravinsky peut par ailleurs altérer l’harmonie autrement que par des opérations de redisposition des accords :

    – en y insérant sans préparation des dissonances telles que 4tes, 6tes et 9es ajoutées39 ;

    – en dérogeant aux règles classiques de conduite des voix : sensibles40, 7es et 9es non résolues41, 5tes parallèles42, suite de 4tes parallèles43, suite de 9es parallèles44 ;

    – en affaiblissant la tension dominante/tonique : par superposition de la tonique à la sensible45 dans les accords de dominante, par superposition des harmonies de tonique et de dominante, par évacuation de la sensible remplacée par la tonique46 ou par une note modale47 dans les accords de dominante. À cet égard, on se référera au premier temps de la troisième mesure après le chiffre 116, représentatif des hiatus générés par l’écriture par strates, la mélodie suggérant l’accord de tonique tandis que l’accompagnement reste sur l’accord de dominante.

    Le diatonisme intégral, l’intégration de modes48 et l’omniprésence de la tonique dans les pédales49, les stases50 et les ostinati51 participent également de l’affaiblissement de la hiérarchie et de l’alternance, structurelles dans le système tonal, de la tonique et de la dominante.

    Partout, nous constatons donc l’infime présence de la stylistique stravinskienne dans les harmonies classiques, Stravinsky ayant procédé par touches délicates, sculpture discrète et minutieuse des harmonies de l’intérieur, les basses et les mélodies hypotextuelles ayant été préservées de toute altération. Mais considérer que le style de Stravinsky s’insère ou s’immisce dans une harmonie fonctionnant indépendamment de lui comme totalité, c’est déjà reconnaître la dualité de l’écriture de Pulcinella.

    Si nous reconnaissons maintenant que les modifications introduites par Stravinsky, en portant atteinte à ses fondements, minent de l’intérieur le système tonal – et par voie de fait l’esthétique classique –, parler de Pulcinella comme d’une œuvre néoclassique pose problème. Car si le principe même de néoclassicisme implique le réinvestissement de l’esthétique classique, il devient difficile d’admettre qu’une écriture qui en fissure la structure, qui en mine l’armature, qui en ronge la charpente en contrevenant à chacun de ses principes de hiérarchisation et de différentiation des fonctions harmoniques, de conduite des voix et de progression tonale, puisse être qualifiée de néoclassique. L’une des voix de Pulcinella est indéniablement classique, l’autre indéniablement moderne. Mais procéder en esthétique comme en mathématique, par opération d’addition du nouveau et de l’ancien, du moderne et du traditionnel, du néo et du classique pour faire de Pulcinella une œuvre « néoclassique », c’est selon nous méconnaître son essentielle structure dialogique52.

    Matériau mélodico-harmonique

    Anticipation d’un arrière-plan sur l’hypotexte

    Stravinsky anticipe parfois l’arrière-plan du discours sur son début. C’est notamment le cas du « Contento forse vivere » (chiffre 61) :

    Pulcinella – « Contento forse vivere »

    Pulcinella – Andante (Scène IV)

    ou de l’Andante (chiffre 104) :

    L’insertion de matériau mélodico-harmonique prend alors la forme d’une anticipation d’un arrière-plan composé sur l’hypotexte. Dans l’exemple 13, l’ostinato introduit par les altos, violoncelles et contrebasses du ripieno avant d’être pris en charge par le seul violoncelle du concertino est composé de trois croches (la3 – fa3 – la2). Le fait de s’inscrire dans une mesure à 4/4 lui confère une irrégularité métrique structurelle. Lorsque le hautbois entre mesure 3 sur la mélodie fondamentalement binaire du « Contento forse vivere », un conflit métrique éclate, sans doute accru par l’élimination de la basse continue et des contre-chants d’une part, par l’ajout d’un écho de la tête du thème décalé dans la mesure qui déstabilise une carrure déjà fragilisée d’autre part. De fait, cet écrin confectionné par Stravinsky dans lequel la mélodie de Pergolèse ne s’insère qu’après coup infléchit son écoute, comme si le brouillage de la carrure par le violoncelle contaminait la mélodie du hautbois, déséquilibrait sa structure, ébranlait ses assises.

    Dans l’exemple 14, Stravinsky anticipe de quatre mesures le début de l’introduction de l’air « Suo caro e dolce amore », extrait du IIIᵉ acte de Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse. Dans ces quatre mesures, une pédale de contrebasses tenuto et des entrées successives de pupitres de cordes sur pédales en tremolo sul tasto tissent un tapis sonore d’où émerge la mélodie du violon solo. La substitution du registre grave au médium privilégié par Pergolèse, le remplacement de l’accompagnement rapide et léger en rythme demi-soupir – croche – croche par des notes longues et tenues, le son assourdi lié au jeu sur la touche et pour le violon solo sur la corde de sol et enfin la nuance piano changent totalement l’atmosphère de ce qui était initialement un Andante amoroso. Les longues tenues et la vibration irrégulière de ces fonds d’orchestre réinventent la sonorité de l’orgue ; l’élargissement de la carrure par l’ajout d’une mesure à la septième mesure de 10453 et les entrées progressives des cordes, en modifiant insensiblement le volume sonore, ouvrent sur des effets d’écho et de profondeur qui rappellent la réverbération du son sur les parois d’une église ; autant de transformations à la marge de l’hypotexte qui permettent à Stravinsky de métamorphoser l’initiale déclaration d’amour en prière.

    La rencontre synchronique – et non plus diachronique – de l’hypotexte et de l’hypertexte fonctionne selon des modalités comparables aux strates évoluant indépendamment les unes des autres dans L’Oiseau de feu ou Le Sacre du printemps. Dans le cas de l’anticipation d’un arrière-plan sur l’hypotexte, cette rencontre présente néanmoins plusieurs spécificitésComme nous l’avons déjà mentionné plus haut, Gérard Genette définit la relation hypertextuelle comme « présence effective d’un texte dans un autre »54 ou présence d’un hypertexte (second) dans un hypotexte (premier). Dans les exemples 13 à 15, le déroulement des événements musicaux a une incidence sur la perception que l’auditeur a des rapports hypertextuel et temporel. En effet, l’hypotexte (premier) semble introduit dans l’hypertexte (second), comme si Pergolèse était postérieur à Stravinsky. Cette inversion du rapport d’antériorité de l’hypotexte et de l’hypertexte a pour corollaire l’inversion de la forme habituelle de l’anachronisme : ce n’est plus le texte stravinskien mais le texte pergolesien qui sonne comme étranger, issu d’une autre époque, sorti d’un autre contexte stylistique. Le procédé renvoie alors à l’hétérodiégèse ou transposition diégétique que Hélène Maurel-Indart définit comme « changement de cadre spatio-temporel »55. Si nous pouvons transposer le concept littéraire d’hétérodiégèse à la musique, c’est du fait de l’équivalence possible entre accompagnement musical et « cadre spatio-temporel », en tant qu’ils sont tous deux des arrière-plans en interaction avec une « action », qu’elle soit dramatique ou musicale. Ainsi, l’inversion des rapports hypertextuel et temporel serait la condition de possibilité que le texte pergolesien soit perçu comme hétérodiégétique.

    Surimpression de strates dans le tissu hypotextuel

    La surimpression de matériau mélodico-harmonique peut également prendre la forme de strates glissées dans le tissu hypotextuel. Ce matériau est le plus souvent une pédale, comme dans la Serenata (voir l’exemple 11) ou dans l’Allegro de la Scène II (chiffre 46 à 47) :

    Pulcinella – Allegro (Scène II)

    Ce peut être également un ostinato (comme au début du « Contento forse vivere » présenté dans l’exemple 13), ou un contre-chant comme dans l’Allegro de la Scène I (chiffres 27 à 32).

    Dans le passage de la Serenata présenté à l’exemple 11, sa seule position dans l’accord donne à la pédale de flûte en harmonique ajoutée par Stravinsky une position de premier plan. La flûte, seul bois à jouer dans la partie supérieure de l’ambitus, faisant sonner la note la plus aiguë de l’accord avec une régularité mécanique que soulignent son timbre métallique et le son détimbré si particulier de l’harmonique, est dans ce passage l’instrument structurellement le mieux perçu. Entendu comme l’opposé ou le complémentaire naturel de la voix de ténor, son timbre fait en négatif ressortir la chaleur de la voix, sa fixité rythmique et mélodique, la souplesse et la rondeur de la ligne vocale.

    La pédale de basson surajoutée de l’exemple 15 remplit la toute autre fonction de fond d’orchestre, permettant l’éclatement de la ligne initialement vocale du « Gnora credetemi » extrait de l’opéra de Pergolèse Lo frate ‘nnamorato. Le fait d’être introduite presque à découvert, puis isolée dans le grave à deux octaves de la voix de cor et à quatre octaves de la voix de hautbois la donne néanmoins à entendre comme matériau thématique. Au sens où elle opère le recouvrement des fonctions de fond et de thème – voire de thème timbrique –, cette pédale est introduite dans l’hypotexte comme un anachronisme orchestral. Dans ce même exemple, la comparaison des premières mesures de l’Allegro de la Scène II avec celles du « Gnora credetemi » de l’opéra de Pergolèse révèle l’intercalation par Stravinsky d’une formule au basson 2, écho ornementé de la deuxième partie du thème initial. Il s’agit là de l’un des innombrables contre-chants glissés par le compositeur dans l’hypotexte, comme l’auraient été en littérature une glose ou un commentaire. Mais la particularité de celui-ci réside dans le fait que l’auditeur qui a en tête l’hypotexte ou qui connaît les conventions d’écriture des carrures du début du XVIIIᵉ a comme la sensation que ce contre-chant « bouscule » les barres de mesures ou « retarde » la suite du discours. Ainsi, le thème qui aurait dû reprendre sur le premier temps de la septième mesure reprend comme un temps trop tard. Cette incidence structurelle de l’insertion de contre-chant dans l’hypotexte dément ainsi le caractère décoratif ou superflu des opérations de surimpression hypertextuelle.

    Dans l’Allegro de la Scène I (chiffres 23 à 26 et 27 à 32), c’est toute la partie de violon solo (prise en relais par celle de l’alto solo du chiffre 27 au chiffre 28) qui est incorporée à l’hypotexte, se présentant successivement comme contre-chant (chiffres 23 à 24), doublure ornementale de la voix principale (chiffres 24 à 25), voix principale (chiffres 25 à 26) puis véritable partie soliste du chiffre 28 à la fin, avec reprise de gestes idiomatiques du violon évoquant les grands concertos du XIXe siècle : doubles cordes, arpèges, fusées, etc. Par cette opération de surimpression d’une partie instrumentale au 3ᵉ mouvement de la Sonate en trio no 2 tel que l’avait écrit Domenico Gallo, Stravinsky déplace non seulement le centre de gravité thématique de l’œuvre, mais aussi, progressivement, son contexte musical de référence. Pour le dire autrement, en introduisant dans la pièce de Domenico Gallo la virtuosité violonistique propre aux concertos du XIXᵉ siècle, c’est le romantisme que Stravinsky fait surgir dans le concerto grosso.

    Ces exemples révèlent selon nous que les opérations de surimpression telles que les pratique Stravinsky ne se résument pas au « procédé » ou à l’« effet » que veut y voir Pierre Boulez56. Elles participent pleinement de ce trait de la stylistique stravinskienne qu’est l’écriture par étagement de strates, la spécificité de Pulcinella résidant dans l’écart stylistique et temporel de ces deux catégories de strates que sont les hypotextes et les hypertextes et dans la (ou les) signification(s) expressive(s) que prend cet écart, étant entendu que la signification émerge là où s’articulent les différences. De ce point de vue, le contrepoint intertextuel pourrait être envisagé comme un dérivé ou une variante de l’écriture par strates. À ce stade de la réflexion, il convient d’analyser plus précisément la nature de cette texture que Mikhaïl Bakhtine qualifie indifféremment et non fortuitement de dialogique, polyphonique, plurivocale ou contrapuntique57.

    L’écriture duelle de Pulcinella crée, en même temps qu’une polyphonie musicale, une polyphonie de styles. Mais peut-être faut-il introduire une nuance entre la langue de Stravinsky, que ses caractéristiques identifiables58 et son « écart par rapport au contexte » musical de l’entre-deux-guerres permettent de définir comme style, selon les critères qu’en a donné Robert Martin lors du colloque « Qu’est-ce que le style ? » en 199159, et la langue de Pergolèse, Monza, Gallo, Parisotti et Wassenaer que Le Degré zéro de l’écriture de Roland Barthes nous invite à envisager comme « écriture » en tant que ces auteurs « pratiquent un langage chargé d’une même intentionnalité, [qu’]ils se réfèrent à une même idée de la forme et du fond, [qu’]ils acceptent un même ordre de conventions, [qu’]ils sont le lieu des mêmes réflexes techniques, [qu’ils] emploient avec les mêmes gestes »60. Pour le dire autrement, la composition telle qu’on la pratiquait au XVIIIᵉ siècle résidait dans la variation plus ou moins subtile et plus ou moins virtuose de conventions partagées ; tandis que la composition telle que la pratiquaient les avant-gardes à l’époque de Stravinsky résidait dans l’invention par chaque compositeur de ses règles, de sa langue, en bref de son « style ». De ce point de vue, Pulcinella serait non seulement une polyphonie de « langues » au sens large (polyphonie d’une « écriture » et d’un « style »), mais une polyphonie de modèles socio-esthétiques : celui que l’on commence au début du XXᵉ siècle à renvoyer du côté de l’académisme et celui des avant-gardes. En laissant de côté les débats sur la corrélation entre emprunt stylistique et restauration sociale61 ou déchéance morale62 qui pouvaient faire sens dans les années 1950-1960 mais sans doute plus guère à l’époque postmoderne qui est la nôtre, ne pourrions-nous alors pas envisager Pulcinella comme une authentique œuvre d’avant-garde, non pas au sens où elle serait essentiellement ou ontologiquement d’avant-garde, mais au sens où elle reprendrait des principes et des valeurs de l’avant-garde des années 1920, en particulier cet attribut du « style » qui la « situe hors de l’art, c’est-à-dire hors du pacte qui lie l’écrivain à la société »63 ? Car si l’avant-garde peut se définir par sa propension à transgresser l’« écriture » commune par le « style » au sens de « solitude »64 que lui donne Roland Barthes, que fait Stravinsky sinon précisément confronter son « style » à l’« écriture » classique ? Que fait-il sinon transgresser de façon radicale, intégrale, absolue un système qui valait au XVIIIᵉ siècle comme totalité, comme horizon indépassable, voire comme Nature ? À une époque où l’idée même de langue commune avait volé en éclats, le potentiel de subversion de Pulcinella semble bien supérieur à celui d’œuvres d’avant-garde contemporaines, dont le caractère de transgression était limité à l’un ou l’autre des segments d’un champ artistique divisé. Pour le dire autrement, Stravinsky n’a pu concrétiser cette utopie des avant-gardes qu’était la transgression absolue que parce qu’il est passé par le biais détourné de l’époque classique. Précisons par ailleurs que s’il n’y a pas, selon nous, de contradiction entre « solitude » avant-gardiste et intertextualité, c’est parce que l’avant-garde est par essence (et par omission) intertextuelle : composer contre « l’écriture », c’est composer avec elle en creux. Réduire l’autre au silence ne le rend pas absent. Ainsi, il ne nous semble pas absurde de repenser la place de Pulcinella dans le paysage divisé de l’entre-deux-guerres, dans le sens d’une interprétation radicalement opposée à celles de Leibowitz, Adorno, Stockhausen ou Boulez.

    Une polyphonie d’époques et de temps émerge donc de cette texture musicale qui accumule et croise des techniques, des matériaux, des conventions, des « langues » distants de deux siècles. Ce que l’histoire donnait comme successif devient contemporain (au sens étymologique de présent dans le même temps) ou, pour le dire comme Julia Kristeva, « la diachronie se transforme en synchronie »65, ce qui génère ces « écarts » non plus horizontaux mais verticaux d’où émergent les significations expressives : la transgression comprise comme telle mais aussi l’hétérodiégèse, l’anachronisme, l’invention hypertextuelle. La condition de possibilité de ces « écarts » et donc d’un dialogisme compris comme tel, c’est ce que Mikhaïl Bakhtine appelle l’« objectalité »66 des voix – ou leur univocité de sens –, garante de l’hétérogénéité des discours et des niveaux de discours. La confrontation permanente de ces deux strates que sont l’écriture hypotextuelle et l’écriture hypertextuelle déplace alors le centre de gravité de la signification de l’hypotexte à la frontière de l’hypotexte et de l’hypertexte, et conséquemment « relativise »67 la portée et la signification de chacun des systèmes68. C’est sans doute la raison pour laquelle certains ont pu penser que la stylistique du Sacre du printemps avait été évacuée dans Pulcinella, alors qu’elle n’était que « relativisée » par la coexistence (et la concurrence) d’une écriture autre. Nous avons en effet pu observer que les augmentations par extension continuaient à relever de l’écriture par blocs qu’Edward T. Cone avait définie comme caractéristique de la période dite russe69, que les superpositions de lignes hypo – et hypertextuelles dérivaient pour large part de l’écriture par étagement de strates, que les stases et les formes non-développantes que Richard Taruskin avait relevées dans Le Sacre du printemps70 étaient toujours présentes dans Pulcinella, tout comme les procédés de bitonalité non fonctionnelle ou d’hybridation locale d’échelles. Ainsi, si l’on considère que Pulcinella fonctionne moins par intégration, appropriation ou syncrétisme que par plurivocalité et dialogisme, la stylistique stravinskienne ne perd rien de sa singularité ou de sa puissance novatrice.

    Il faudrait néanmoins nuancer cette définition de Pulcinella comme œuvre unilatéralement dialogique. Il n’est tout d’abord pas rare que certains hypertextes comme les fonds d’orchestre ou les doublures soient extrêmement discrets. D’autres, notamment des contre-chants ou des formules d’accompagnement, peuvent reprendre les codes d’écriture de l’hypotexte et n’être par conséquent plus perceptibles comme hypertextes. Enfin, les hypotextes et les hypertextes peuvent être entremêlés ou enchâssés au point que l’oreille ne puisse pas les distinguer. Le degré de visibilité de la construction dialogique est donc variable. Mais si, comme le rappelle Mikhaïl Bakhtine, les frontières entre les voix sont parfois « intentionnellement mouvantes et ambivalentes »71, elles sont la plupart du temps suffisamment nettes pour que les voix soient perçues comme des « strates » (terme indifféremment utilisé par Mikhaïl Bakhtine pour parler de la littérature et par Stravinsky pour parler de sa technique compositionnelle) séparées et non solidaires.

    Orchestration et altération

    Si les interventions sur les matériaux harmonique et mélodique faisaient de Pulcinella un tissu dialogique, les interventions sur l’orchestration sont de nature à altérer ou à évacuer l’hypotexte.

    Utilisation non conventionnelle des instruments

    Nomenclature atypique

    La seule nomenclature de Stravinsky est anachronique pour un concerto grosso :

    2 flûtes (/ 1 piccolo)

    2 hautbois

    2 bassons

    2 cors en fa

    1 trompette en ut

    1 trombone

    Concertino (1 premier violon, 1 second violon, 1 alto, 1 violoncelle, 1 contrebasse)

    Ripieno (4 premiers violons, 4 seconds violons, 4 altos, 3 violoncelles, 3 contrebasses)

    1 soprano

    1 ténor

    1 basse

    Si cette nomenclature instrumentale reprend pour l’essentiel celle du concerto grosso – avec son quintette de cordes solistes –, elle n’en comporte pas moins plusieurs écarts. Un compositeur du XVIIIᵉ siècle aurait tout d’abord utilisé un cor naturel, propre à renforcer les toniques et les dominantes, à jouer quelques notes bouchées dans les passages modulants mais impuissant à interpréter des solos comme celui que joue le cor chromatique en fa au début du Scherzino, solo qui requiert la complétude de la gamme, une justesse égale et une force égale des émissions sonores.

    Si l’usage de la trompette dans les concerti grossi était assez rare, les Concerti grossi op. 3 de Francesco Barsanti prouvent que sa présence n’était pas non plus inenvisageable. La facture instrumentale du XVIIIe siècle n’aurait néanmoins pas permis qu’une trompette en ut (et a fortiori une trompette en ut chromatique) joue dans une pièce en mi majeur tel que l’Allegro de la Scène IV.

    Le timbre du trombone était à l’époque de Pergolèse réservé à la musique religieuse ou aux passages infernaux du répertoire opératique. Son utilisation en doublure de la voix comme dans le « Con queste paroline » était impensable avant le « Tuba mirum » du Requiem de Mozart.

    Le piccolo enfin, exceptionnel avant le dernier tiers du XVIIIᵉ, cantonné après son apparition et pour plusieurs décennies aux musiques révolutionnaires, fait également figure d’anachronisme dans cette nomenclature instrumentale.

    Anachronismes orchestraux

    Dans cette perspective, la seule orchestration des hypotextes relève déjà de l’anachronisme, ce que confirme l’analyse de la Serenata. Si Pergolèse construit la totalité de l’accompagnement de l’air de l’opéra Il Flaminio « Mentre l’erbetta » sur le rythme noire – croche. Stravinsky en donne de nombreuses variantes aux violoncelles et aux violons (chiffres 1 à 3) :

    Pulcinella  Serenata

    aux cordes et flûtes (chiffres 3 à 4) :

    Pulcinella – Serenata

    aux violoncelles, altos et violons (chiffres 4 à 5) :

    Pulcinella – Serenata

    à la totalité des pupitres de cordes (chiffre 5) :

    Pulcinella – Serenata

    aux flûtes, cor 1, violoncelles et contrebasses (de trois mesures après le chiffre 5 jusqu’au chiffre 6) :

    Pulcinella – Serenata

    etc.

    Nous observons successivement une première orchestration du rythme par le son percussif et mat du saltato « a punta d’arco » (« à la pointe de l’archet ») sur doubles cordes en harmoniques, rappelant le son lointain d’un tambourin médiéval (exemple 16) ; une seconde orchestration qui souligne l’attaque de la croche par les pizzicati en harmoniques et la résonance par la flûte dans l’aigu, le flautando des violons et la nuance pianississimo entourant la partie vocale d’un halo sonore à la fois diffus et doux (exemple 17) ; une troisième orchestration qui réattribue la noire aux cordes aiguës arco et la croche aux seuls alto et violoncelle solos en harmoniques, brisant l’équilibre sonore au profit de la noire pour donner plus d’allant au passage (exemple 18) ; une quatrième orchestration qui amplifie la précédente par la vibration que donne le trille à la noire et la brutalité que donnent à la croche les pizzicati sforzando en doubles et triples cordes du concertino et les staccato et staccatissimo du ripieno (exemple 19) ; une cinquième orchestration qui divise la noire entre les flûtes, les cors et le violoncelle solo en trilles et qui confie la croche aux contrebasses (exemple 20), etc.

    Stravinsky réinvente donc en permanence le contexte orchestral dans lequel est entendu le thème de la Serenata, façon de renouveler par le timbre l’intérêt d’une canzona de facture assez simple. Par l’invention de modes de jeu (exemple 16) ou de combinaisons instrumentales faisant surgir des timbres inouïs (exemple 17), par des effets donnant à chaque son une vie interne que nous pourrions qualifier d’ « infra-rythmique » (exemple 20), par des jeux de déplacement ou d’inversion dans la hiérarchie des appuis rythmiques (exemple 19) et le réagencement permanent de la configuration timbrique, Stravinsky fait du timbre un paramètre du son à part entière – ce qu’il n’était pas à l’époque de Pergolèse. En prenant de façon littérale sa définition du timbre comme « base même de la matière sonore »72, nous pourrions même avancer que Stravinsky en fait – tout au moins dans Pulcinella – « le » paramètre premier du son.

    Nous pourrions également conclure de cette analyse de la Serenata que Stravinsky invente le concept de variation rythmique par le timbreSi nous nous référons à la définition initiale de la Klangfarbenmelodie comme variation d’une note unique par son timbre73, la variation timbrique telle que Stravinsky la met en œuvre dans la Serenata en est le strict équivalent pour le rythme. Cette orchestration de la Serenata, bien loin de se résumer à une recherche de combinaisons ou de couleurs, en divisant des sections que Pergolèse envisageait comme indivises, en dessinant des reprises ou des retours là où Pergolèse n’en avait pas placé, etc., crée par la seule « juxtaposition des timbres » ce que Stravinsky appelle « un dynamisme »74. Pour le dire autrement, elle surimprime une forme à l’hypotexte, composant un contrepoint de structures : l’une hypotextuelle de forme binaire à reprises, l’autre hypertextuelle de forme hybride, au croisement du « thème et variations » et de la forme lied. Les nombreuses incidences sur la forme de ce que nous avons appelé la variation rythmique par le timbre la rapprochent ainsi tout autant de la Klangfarbenmelodie – qu’elle rejoint par le travail du timbre – que du « thème et variations » – à laquelle le traitement formel l’apparente.

    Dans les anachronismes orchestraux, certains d’entre eux procèdent de la défonctionnalisation des parties instrumentales. Ceux-ci sont nombreux et manifestes dès la première mesure de Pulcinella :

    Pulcinella  Ouverture

    D’après les usages en vigueur au début du XVIIIᵉ siècle et en admettant qu’il n’ait pas écrit cette pièce pour un effectif de sonate en trio mais de concerto grosso, il est probable que Domenico Gallo :

    – aurait simplement porté la mention continuo sans distinguer les parties de contrebasses et de violoncelles ;
    – n’aurait probablement pas recouru au procédé d’octaviation entre altos et violons 1, qui n’avait commencé à devenir courant que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ;

    – n’aurait pas écrit la partie de violon 2 du ripieno en doubles et triples cordes (d’autant plus rares avant Mozart et Haydn que les esthétiques baroque et pré-classique exigeaient la fixité du nombre de voix – cadences exceptées) ;

    – aurait composé des parties de cors pouvant être interprétées par des cors naturels ;

    – aurait utilisé les parties de bassons en doublure de la basse d’archet du continuo et non à l’octave, dans une partie indépendante ;

    — aurait écrit le hautbois colla parte avec le violon 1 et non en doublure allégée comme dans la tradition d’orchestration moderne.

    D’emblée, Pulcinella introduit donc dans les hypotextes des pratiques d’orchestration qui leur sont totalement étrangères, la plus intéressante étant certainement la rupture de l’équivalence entre timbre et fonction qui prévalait au XVIIIe siècle.

    Cette rupture est particulièrement tangible lorsque Stravinsky orchestre des passages dans le sens d’une hyperindividualisation des parties instrumentales, comme dans l’Allegro de la Scène II ou au contraire dans le sens de leur hyperhomogénéisation, comme dans le Tempo di minuetto75, dans le « Con queste paroline » (de la quatrième à la septième mesure du chiffre 92) :

    Pulcinella – « Con queste paroline »

    ou encore dans le « Sento dire » de la Scène IV (chiffre 110).

    Pulcinella – « Sento dire »

    Dans l’Allegro de la Scène II, les premières mesures de l’aria de Vanella extrait de Lo frate ‘nnamorato sont éclatées entre le duo cor/hautbois, le basson, le duo trompette/hautbois et le duo trompette/violon, tout allant dans le sens d’une segmentation extrême du timbre. Dans le « Con queste paroline », au contraire, ce sont des groupes (de bois et de cordes) qui deviennent solistes, indépendamment de la place qu’ils occupent dans le ripieno ou dans le concertino. De même dans le passage du « Sento dire » reproduit dans l’exemple 23 qui désingularise la partie de soprano en la doublant non seulement au ténor et à la basse mais à tous les pupitres de cordes (contrebasses exceptées). L’indifférenciation des parties est d’autant plus manifeste que Stravinsky indique en tête de chaque partie de cordes « e ben canto », unifiant toutes les parties dans un geste orchestral lyrique, uniformément vocal76.

    Qu’elle aille dans le sens d’une hyperindividualisation ou d’une hyperhomogénéisation des parties, la défonctionnalisation des parties instrumentales permet à Stravinsky d’utiliser l’orchestre comme un ensemble à géométrie variable et de réattribuer en permanence les rôles de ripieniste et de soliste. Aussi la référence au concerto grosso est-elle maintenue, mais perpétuellement remise en question par la défonctionnalisation des timbres, la remise en cause de leur hiérarchie et la mobilité perpétuelle de la répartition ripieno/concertino.

    Effets d’accentuation

    Dans un texte intitulé « Écriture et révolution », Philippe Sollers affirme :

    Tout texte se situe à la jonction de plusieurs textes dont il est à la fois la relecture, l’accentuation, la condensation, le déplacement et la profondeur.77

    Il s’agit maintenant d’insister sur les effets d’« accentuation » par l’orchestration d’éléments de l’hypotexte, qui peuvent toucher un motif, une carrure ou un caractère. Ce peut être le cas au niveau microscopique pour une note ou pour un motif, comme dans le Scherzino (quatre mesures après le chiffre 10). Dans cet exemple, la doublure du violon solo par les violons 1 du ripieno, le basson 1 et la flûte 1 met en relief la formule conclusive par le renforcement des aigus, sélection qui amène Stravinsky à modifier l’équilibre de la phrase au profit de sa conclusion.

    Au niveau intermédiaire, l’orchestration de Stravinsky souligne les articulations des phrases ou des carrures, ce que mettent en évidence les variations timbriques de la Serenata (de l’exemple 16 à l’exemple 20) ou l’architecture orchestrale du « Con queste paroline ». Comme cet extrait de la version de Pergolèse le montre, les motifs segmentent fortement la structure :

    Pulcinella – Aria di Bastiano « Con queste paroline »

    L’orchestration de Stravinsky renforce chacune des césures par des pauses structurelles, des variations soudaines d’effectifs instrumentaux, des contrastes de volume orchestral, de dynamiques ou de modes de jeux.

    Ainsi, l’unisson des cordes à la quatrième mesure de 92 (voir exemple 22) a un rôle d’autant plus structurel que l’orchestration l’isole du reste de la pièce. En admettant la thèse de Schoenberg selon laquelle la musique occidentale s’est construite sur les principes de complexification croissante de l’harmonie et d’intégration progressive d’harmoniques de plus en plus éloignées, thèse dont procède la définition de l’unisson comme appauvrissement non seulement de l’harmonie mais de l’édifice sonore tout entier78, nous devrions pouvoir déduire de l’unisson de cordes du « Con queste paroline » qu’il produit un affaissement de l’architecture hypotextuelle – affaissement d’autant plus important que la densité harmonique de la coda de l’Allegro assai et le principe de mélodie accompagnée sur mouvement motorique de l’introduction du « Con queste paroline » en font par contraste ressortir la simplicité harmonique. Seulement, Stravinsky compense le déficit d’harmoniques par un effet de convergence et de concentration d’énergies, et l’image frappante d’un chorus a cappella. Ainsi, le changement d’effectif et l’unisson non seulement accusent la césure structurelle, mais donnent une identité esthétique à l’hypotexte ainsi transformé.

    Dans le même ordre d’idée, la soudaine fermeture de l’effectif sur les bassons et les cors (deux mesures avant le chiffre 94) souligne la fonction structurelle de la formule de clôture, lui donnant par ailleurs une ampleur et une majesté que la tradition orchestrale de ces instruments seule ne pouvait lui conférer. D’autre part, le cor ayant souvent une fonction d’« appel » au début du XVIIIᵉ siècle, l’introduction de son timbre transforme naturellement cette formule conclusive en levée de la période suivante. Le timbre souligne donc, mais aussi déplace la structure.

    Nous pourrions conclure de ces exemples que l’orchestration peut suggérer ou proposer d’autres lectures formelles ou esthétiques de passages choisis, lectures qui sont non exclusives, non exhaustives et non substituables à celles des hypotextes. La structure dialogique permet donc là encore de mettre en valeur l’autre ligne mélodique, l’autre combinaison orchestrale, l’autre choix dynamique, l’autre équilibre structurel ou formel par une complémentarité non pas de rythmes ou de hauteurs comme dans un contrepoint traditionnel, mais d’esthétiques musicales.

    Après avoir constaté comment l’orchestration accusait, soulignait ou renforçait certains éléments hypotextuels comme le motif ou la structure, il nous reste à montrer qu’elle peut jouer un rôle comparable d’accentuation ou d’outrance du caractère. Toujours dans le « Con queste paroline », Stravinsky accentue par l’orchestration le caractère à la fois séducteur et roublard de Bastiano. L’entrée de la basse (chiffre 95) est ainsi accompagnée par la contrebasse, le trombone et les bassons, qui ponctuent pesamment le début de l’air par une pédale de tonique, interrompue par une dominante sans sensible lourdement accentuée sur temps faible dans la nuance forte. Le tempo à la blanche, la dynamique, l’inélégance de ce décrochage de la ligne et la lenteur d’émission de ce trio d’instruments à l’ambitus grave donnent à l’hypotexte une maladresse et une épaisseur qu’il n’avait pas dans Il Flaminio.

    Cet exemple nous permet d’observer un double mouvement : un mouvement de l’hypotexte vers l’hypertexte et une rétroaction de l’hypertexte sur l’hypotexte. Le mouvement de l’hypotexte vers l’hypertexte réside dans l’orchestration – que la définition de « sélection des timbres à des fins expressives ou esthétiques déterminées »79 qu’en donne Christian Goubault nous permet d’envisager comme interprétation ; le second mouvement tient à la propension de l’interprétation à rétroagir sur l’hypotexte, à infléchir ou à orienter son sens80. C’est en vertu de ce second mouvement que l’orchestre semble « doubler » le personnage, le doter d’une démarche, d’un comportement, d’une psychologie. Le recouvrement des registres de la partie vocale et de l’accompagnement orchestral facilite l’effet de rétroaction, la facture grossière, l’inélégance et la gaucherie du second étant perçues comme des attributs de la première.

    De la même façon, à la fin du mot « paroline » (cinq mesures après le chiffre 95), les violoncelles et les contrebasses jouent à découvert, avec accents et dans la nuance fortissimo, ce qui devrait n’être qu’un conduit discret :

    La « couture » mise en valeur par l’unisson dans les graves devient ainsi démonstrative et maladroite. Là encore, le manque de finesse de l’accompagnement orchestral ne reste pas circonscrit aux quatre croches : son sens se propage à l’ensemble du passage – le personnage de Bastiano compris – qu’il empreint de la massivité de l’unisson, de la pesanteur des graves, de la lourdeur des accents successifs. Il y a là un équivalent musical de ce que Julia Kristeva, à la suite de Mikhaïl Bakhtine, a appelé pour la littérature une « ambivalence »80. La critique littéraire suggère que « l’auteur [puisse] se servir du mot d’autrui pour y mettre un sens nouveau, tout en conservant le sens que le mot avait déjà. Il en résulte que le mot acquiert deux significations, qu’il devient ambivalent. »81 On pourrait objecter à cette transposition de concept d’un domaine artistique à l’autre que dans l’exemple 25, il s’agit davantage d’une adjonction de signification à une fonction (de conduit) plutôt qu’à une autre signification. La mise en série de conduits pourrait néanmoins révéler que les attributs de légèreté, de discrétion et d’élégance peuvent souvent leur être associés. Ainsi, il y a bien superposition d’une signification hypertextuelle à cette signification hypotextuelle dérivée d’une fonction et par conséquent une « ambivalence » provoquant ce conflit de significations propre à la parodie. L’effet de lourdeur est d’autant plus frappant que l’écart de l’écriture hypertextuelle avec les codes de l’écriture hypotextuelle est grand.

    Au chiffre 96, l’hétérophonie de la voix et du trombone procure à l’auditeur le sentiment d’un retard de la partie vocale sur la partie de trombone82 :

    Le décalage provoqué par l’hétérophonie, le legato exigé par le mélisme et le repos de la ligne sur la voyelle « i » donnent à la vocalise – et par ricochet au personnage de Bastiano – l’air poussif de ce qui est « à la peine », ce que l’articulation des bois souligne en creux à la mesure suivante. Le portamento a cappella sur une octave (à la levée de 97) achève le portrait du personnage : outrancièrement vulgaire, il ôte au personnage ce qui lui restait de crédibilité. Ainsi, loin d’être à la périphérie du sens, l’orchestration semble au contraire au service de sa définition la plus fine, la plus précise, la plus personnelle aussi, au sens où l’orchestrateur engage son interprétation de l’hypotexte.

    Un second exemple d’outrance du caractère d’une pièce par l’orchestration nous est donné par le Più vivo (chiffres 20 à 23) :

    Stravinsky accuse le caractère populaire de la canzona « Benedetto Maledetto » par le diatonisme de la mélodie et la référence au mode de fa, l’accompagnement en bourdon sur triple quinte à vide au violoncelle, à l’alto et au violon qui « cogne » avec la mélodie (fa bécarre du violoncelle contre fa dièse de la flûte mesure 4 par exemple) et les timbres réinventés de ces instruments populaires que sont le tambour (par les pizzicati « non arpégés avec 2 doigts ») et le fifre (par la registration du piccolo et du violon octava en harmoniques). Comme le montrerait également l’analyse de l’air « Chi disse ca la femmena » (chiffre 116), les bourdons de Pulcinella tirent les hypotextes du côté du populaire. En l’occurrence, la canzona « Benedetto Maledetto » était déjà fortement empreinte de cet esprit, que l’orchestration de Stravinsky n’a fait qu’amplifier.

    Altération du caractère

    L’orchestration peut enfin altérer le caractère, comme la transformation de la canzona légère « Suo caro e dolce amore » en chant d’église nous a permis de le mettre en évidence dans l’exemple 14. Deux exemples peuvent nous permettre d’aller plus avant, à commencer par l’introduction du Tempo di minuetto, reprenant l’air « Pupillette fiammette d’amor » de Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse. De danse légère et gracieuse chez Pergolèse, l’introduction de l’air devient une marche lente, solennisée par le cor, la texture contrapuntique, le mode de jeu legato, l’orchestration de certains passages83 évoquant même les marches funèbres des années révolutionnaires (flûtes, hautbois, bassons, cors, trompettes en homophonie/homorythmie avec soutien discret du trombone sur la levée).

    De la même façon, le Vivo de la Scène VII (chiffre 170) transforme complètement la Sinfonia pour violoncelle et continuo de Pergolèse. Stravinsky transpose la partie concertante de violoncelle, toute en détachés secs et nerveux, aux cuivres et contrebasse. Ces instruments à la vitesse d’émission beaucoup plus lente, à la précision dans les détachés beaucoup plus faible, déforment le Presto de la Sinfonia au point de le rendre grotesque. Les détachés incisifs du violoncelle deviennent au trombone des glissandi sff selon les cas comiques ou vulgaires (chiffre 170) :

    Pulcinella – Vivo

    Les croches en levée toutes de grâce et de légèreté au violoncelle deviennent à la contrebasse – du fait des accents et du temps de mise en vibration de la corde – pesantes et malaisées (chiffre 172) :

    Pulcinella – Più vivo

    Les marches élégantes deviennent aux cuivres et aux bois (cors, trompette et trombone en double ou triple forte, marcatissimo au chiffre 171 ; flûtes, hautbois, bassons, cors, trompette et trombone « très fort en dehors » au chiffre 174 ; piccolo, flûte et trompette au chiffre 175) des fanfares populaires. Les seuls changements d’instruments et de modes de jeu permettent donc la stylisation comique non seulement du troisième mouvement de la Sinfonia de Pergolèse mais du style galant dans son entier, dont l’élégance et la légèreté, deux de ses traits caractéristiques, sont évincés au profit de leur « travestissement burlesque »84. Cette notion, définie par Gérard Genette comme la « [récriture] d’un texte noble, en conservant son « action », c’est-à-dire à la fois son contenu fondamental et son mouvement […] mais en lui imposant une tout autre élocution, c’est-à-dire un autre « style », au sens classique du terme, plus proche de ce que nous appelons depuis le Degré zéro de Roland Barthes une « écriture » »85, nous semble parfaitement correspondre à ces procédés par lesquels l’orchestration de Stravinsky détourne le sens de l’hypotexte vers le comique en travaillant sur les limites extrêmes du style galant. Ainsi, l’orchestration révèle le travail de lecture et de relecture (ce deuxième terme pouvant être compris comme re-lecture ou comme nouvelle interprétation) à l’œuvre dans Pulcinella.

    Par l’orchestration, nous avons vu que Stravinsky désignait un motif, soulignait une carrure, outrait ou déformait un caractère. Ce faisant, il modifiait l’équilibre, altérait la structure, déplaçait l’écoute. Au terme de cette étude, il semble que l’orchestration seule altère la nature et la signification des hypotextes de façon radicale, profonde, presque subversive. Ceci s’explique par le fait que l’orchestration de l’hypertexte se substitue totalement à l’orchestration de l’hypotexte, la recouvrant – voire l’écrasant – jusqu’à la faire disparaître. Ainsi, la distance et l’écart que la structure dialogique de l’œuvre entretenait comme creuset de significations disparaissent avec l’univocité de l’écriture orchestrale. Autrement dit, la structure dialogique de l’orchestration n’est pas comme celle de la mélodie et de l’harmonie hyper – ou intratextuelle, mais littéralement intertextuelle. Le dialogisme orchestral existe mais de façon invisible (ou moins visible dans les cas des inflexions ou des détournements parodiques du « Con queste paroline » ou du Vivo de la Scène VII), il vit au-delà de l’œuvre. Si le traitement formel relevait de l’écriture hypertextuelle et le traitement mélodico-harmonique de l’écriture hypertextuelle et dialogique, le traitement orchestral serait donc plutôt de l’ordre de ce que Joseph N. Straus appelle la « re-composition »86. En effet, en reprenant la théorie de Massimo Bruni87, nous observons que l’orchestration de Pulcinella affecte ces trois paramètres essentiels du son que sont la ligne88, le volume89 et la couleur, ce qui justifie, selon le compositeur, de faire relever l’orchestration de la composition à proprement parler.

    Conclusion

    Finalement, les espaces d’invention sont inégalement distribués selon les modalités suivantes : les basses harmoniques et les thèmes de Pergolèse, Wassenaer, Gallo, Parisotti et Monza sont globalement préservés ; les contre-chants, pédales, ostinati font l’objet d’une répartition entre les compositeurs du XVIIIᵉ et Stravinsky ; la forme et l’orchestration sont investies par le seul Stravinsky. Ainsi, Pulcinella n’est pas une œuvre syncrétique au sens où elle aurait réalisé la fusion des systèmes de signes, au sens où deux énonciateurs n’auraient produit qu’un seul énoncé, au sens où Stravinsky aurait absorbé et « digéré » Pergolèse. C’est une œuvre duelle et dialogique, bien que les espaces de parole diffèrent selon les énonciateurs, bien que les rencontres n’aient pas toujours lieu dans les mêmes « plans », bien que les styles et les époques s’interpellent, se croisent et ou entrent en conflit depuis différents paramètres du son.

    Nous pourrions conclure, comme Mikhaïl Bakhtine, qu’avec Pulcinella, Stravinsky se « [libère] d’un langage unique », la structure dialogique de l’œuvre lui permettant « de transférer ses intentions d’un système linguistique à un autre », « de parler pour soi dans le langage d’autrui, pour l’autre dans son langage à soi »90. Ainsi, Pulcinella serait la réalisation d’un rêve d’ubiquité stylistique, de dédoublement de soi, d’invention absolue.

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    1980, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, p. 273-281.

    Quelques mots à propos de :  Guillemette Prévot

    Guillemette Prévot est diplômée des classes d’histoire de la musique et d’esthétique du Conservatoire de Paris (CNSMDP). Au-delà des rapports entre musique et littérature, elle s’intéresse aux rapports entre musique et politique, ses travaux de recherche ayant porté ou portant sur le concept d’avant-garde, le futurisme russe des années post-révolutionnaires, la revue Musique en jeu comme chronique musicale et sociale de l’après-Mai 68, l’engagement syndical et les grèves de musiciens au tournant des XIXe et XXe siècles.

    Notes

    1. Barry S. Brook, « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘‘Pergolesi’’ sources », in Musiques. Signes. Images. Liber amicorum, François Lesure (éd.), Genève, Minkoff, 1988, p. 41-66. ↩︎
    2. Stravinsky’s “Pulcinella”: A Facsimile of the Sources and Sketches, edited by Maureen A. Carr. Music in Facsimile (A-R Éditions), Middleton, WI: A-R Editions, 2010. ↩︎
    3. Nous n’avons pas pu nous procurer la totalité des pièces ayant servi de support à Stravinsky, certaines n’étant disponibles à la consultation que dans des bibliothèques spécialisées de Londres, Glasgow, Bâle, etc. Par ailleurs, à l’heure où nous avons réalisé notre étude, l’ouvrage Stravinsky’s “Pulcinella”: A Facsimile of the Sources and Sketches qui reproduit l’intégralité des manuscrits, n’était accessible dans aucune bibliothèque de France. ↩︎
    4. Nous nous appuierons notamment sur les théories développées par Gérard Genette (Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982), Philippe Sollers (Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 273-281), Julia Kristeva (Julia Kristeva, Sēmeiotikē : recherches pour une sémanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 1978), Mikhaïl Bakhtine (Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. du russe par Daria Olivier, [Paris], Gallimard, 1987), Roland Barthes (Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture ; suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Éditions du Seuil, 1972) et Antoine Compagnon (Antoine Compagnon, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Éditions du Seuil, 1979).
      On pourra reprocher à cette étude sa propension à transposer les concepts de la littérature à la musique en mettant en avant les différences et les spécificités des systèmes de signes et des signes linguistiques et musicaux. Nous objecterons à cette critique que la plupart des concepts que développent les formalistes russes (tels la « plurivocalité », la « polyphonie », le « contrepoint », le « trope » ou la « transposition ») et le champ lexical qu’ils mobilisent (utilisant de façon récurrente les termes d’ « orchestration », d’ « harmonie » ou de « dissonance ») viennent de la musique ; sans même parler du vocabulaire conceptuel que les domaines littéraire et musical partagent (comme les termes de « chant », de « strate », de « blocs » ou de « collage » le mettent en évidence). Ainsi, des outils qui ont montré leur utilité grâce ou malgré leur transposition du champ musical au champ littéraire devraient pouvoir montrer une égale utilité en étant re-transposés du champ littéraire au champ musical. Notre démarche consistant à utiliser (ou ré-utiliser) et adapter les outils de la critique littéraire à l’analyse musicale est donc totalement heuristique mais non sans légitimité historique. ↩︎
    5. Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 279. ↩︎
    6. Notre étude ne pouvant prétendre à l’exhaustivité, nous avons fait le choix de ne pas traiter l’inscription historique de Pulcinella. ↩︎
    7. Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982, p. 8. ↩︎
    8. Idem, p. 11-12. ↩︎
    9. Idem, p. 12. ↩︎
    10. Idem, p. 263. ↩︎
    11. Nous reprenons ici les termes employés par Gérard Genette pour qualifier les différents procédés de réduction (Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, op. cit.). ↩︎
    12. André Boucourechliev, Igor Stravinsky, Paris, A. Fayard, 1982, p. 177. ↩︎
    13. Igor Stravinsky, Chroniques de ma vie : essai, Paris, Denoël, 2000, p. 102. ↩︎
    14. Barry S. Brook, « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘‘Pergolesi’’ sources », op. cit., p. 63-64. ↩︎
    15. Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne »,op. cit., p. 276. ↩︎
    16. André Boucourechliev, Igor Stravinsky, Paris, A. Fayard, 1982. ↩︎
    17. Pour le détail de l’argument : Robert Craft, « Analyse », Avec Stravinsky, Monaco, Éditions du Rocher, 1958, p. 121-122 ↩︎
    18. Igor Stravinsky, Poétique musicale sous forme de six leçons, Paris, Flammarion, 2011, p. 96-97. ↩︎
    19. Gérard Genette, Palimpsestes…op. cit., p. 264. ↩︎
    20. Ibidem. ↩︎
    21. Ibidem. ↩︎
    22. Idem, p. 265. ↩︎
    23. Idem, p. 270. ↩︎
    24. Idem, p. 271. ↩︎
    25.  Idem, p. 264. ↩︎
    26. Idem, p. 298. ↩︎
    27. Idem. ↩︎
    28. Michel Leiris, Biffures, Paris, Gallimard, 1948, p. 276. ↩︎
    29. Françoise Escal, Le Compositeur et ses modèles, Paris, Presses Universitaires de France, 1984, p. 86.
      Christian Goubault, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, Paris, Minerve, 2009, p. 383. ↩︎
    30. Gérard Genette, Palimpsestes…op. cit., p. 304. ↩︎
    31. Arnold Schoenberg, Fondements de la composition musicale, traduit de l’américain par Dennis Collins, Marseille, Media Musique, 2013. ↩︎
    32. Nous observons un procédé comparable des chiffres 20 à 23 du Più vivo. ↩︎
    33. Nous observons un procédé comparable au chiffre 92 de l’air « Con queste paroline », la reprise du thème par la trompette étant engagée avant la fin de sa présentation par le cor. ↩︎
    34. Antoine Compagnon, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil, 1979, p. 32. ↩︎
    35. Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », op. cit., p. 280. ↩︎
    36. Christian Goubault, Igor Stravinsky, Paris, H. Champion, 1991, p. 209. ↩︎
    37. André Boucourechliev, Igor Stravinsky, op. cit., p. 179. ↩︎
    38. Ibidem. ↩︎
    39. Pour ne citer que quelques exemples significatifs : Ier degré avec 9ajoutée à la troisième mesure de l’Ouverture, Ier degré avec 4te ajoutée au chiffre 5 de la Serenata, Ier degré avec 4te et 6te ajoutées dans l’Allegro de la Scène I ou à la septième mesure de 51 dans l’Allegro de la Scène II. ↩︎
    40. Dans le Larghetto, à la cinquième mesure du chiffre 122. ↩︎
    41. Dans la Serenata : parties de flûtes au chiffre 6. ↩︎
    42. Dans la Serenata : parties d’altos et violoncelles à la quatrième mesure du chiffre 4. ↩︎
    43. Dans la Serenata : parties de flûtes au chiffre 5. ↩︎
    44. Dans la Tarentella : parties de violoncelles et contrebasses au chiffre 138. ↩︎
    45. Dans la cadence de l’Ouverture, à la deuxième mesure de V ou dans la cadence de la Serenata, au chiffre 3. ↩︎
    46. Dans l’introduction du « Sento dire », à la huitième mesure du chiffre 10 ou dans la péroraison finale du Tempo di minue. ↩︎
    47. Dans l’Andantino de la Scène I : quatrième mesure du chiffre 60 ou dans l’Allegro de la Scène I, à la troisième mesure du chiffre 57. ↩︎
    48. Dans « Chi disse ca la femmena », le si bémol du cor génère un mode de sol sur do dans le contexte plus large de fa majeur. ↩︎
    49. Dans l’Allegro de la Scène I ou dans la partie b de la première partie de la Gavotta. ↩︎
    50. Dans l’aria « Una te fallan zemprece » ou dans l’Allegro de la Scène V. ↩︎
    51. Dans l’Allegro assai au chiffre 86. ↩︎
    52. Au sens que Mikhaïl Bakthine donne à ce terme, soit une multiplicité de voix, de langues ou de discours internes à une œuvre, en situation de dialogue. ↩︎
    53. Il s’agit là encore d’une augmentation par expansion, à une échelle bien plus réduite. ↩︎
    54. Gérard Genette, Palimpsestes…op. cit., p. 8. ↩︎
    55. Hélène Maurel-Indart, Du plagiat, éd. revue et augmentée, [Paris], Gallimard, impr. 2011, p. 297. ↩︎
    56. Pierre Boulez, Relevés d’apprenti, Paris, Seuil, 1966. ↩︎
    57. Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. du russe par Daria Olivier, [Paris], Gallimard, 1987. ↩︎
    58. Cette étude ne portant pas à proprement parler sur la stylistique stravinskienne, nous renvoyons à quelques ouvrages qui en recensent les traits saillants :
      Boris De Schloezer, Igor Stravinsky, recueil d’articles publiés de 1922 à 1929 dans la Nouvelle revue française et la Revue musicale, édition établie et présentée par Christine Esclapez, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012 ;
      Eric Walter White, Stravinsky, Paris, Flammarion, 1983 ;
      The Cambridge Companion to Stravinsky, Jonathan Cross (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 2003. ↩︎
    59. Hélène Maurel-Indart, Du plagiatop. cit., p. 381. ↩︎
    60. Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture ; suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 15. ↩︎
    61. Karlheinz Stockhausen, « Musique fonctionnelle », Avec Stravinsky, Monaco, Éditions du Rocher, 1958 ;
      Theodor W. Adorno, Philosophie de la nouvelle musique, Paris, Gallimard, 1962.
      Et plus près de nous :
      Michel Faure, Du néoclassicisme musical dans la France du premier XXᵉ siècle, Paris, Klincksieck, 1997, p. 305.
      Makis Solomos, « Néoclassicisme et postmodernisme : deux antimodernismes », in Musurgia, vol. 5, no 3/4, Dossiers d’analyse (1998), p. 94. ↩︎
    62. René Leibowitz, « La musique : dialogue sur Strawinsky », in Esprit, no 70, juillet 1938, p. 587-589. ↩︎
    63. Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écritureop. cit., p. 13. ↩︎
    64. Idem, p. 12. ↩︎
    65. Julia Kristeva, Sēmeiotikē…, Paris, Éditions du Seuil, 1978, p. 83. ↩︎
    66. Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du romanop. cit. , p. 142. ↩︎
    67. Julia Kristeva, Sēmeiotikē…op. cit., p. 94. ↩︎
    68. En effet, cette relativisation n’implique nullement la supériorité hiérarchique de l’hypertexte sur l’hypotexte : la prévalence de l’un sur l’autre est fluctuante, ce que révèle la partie de violon solo de l’Allegro de la Scène I, qui évolue de l’arrière-plan comme partie de l’accompagnement, au plan intermédiaire comme contre-chant ou au premier plan comme soliste. ↩︎
    69. Craig Ayrey, « Stravinsky in analysis: the anglophone traditions », in The Cambridge Companion to Stravinsky, Jonathan Cross (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 203-229. ↩︎
    70. Richard Taruskin, Stravinsky and the Russian Traditions, Oxford, Oxford University Press, 1996. ↩︎
    71. Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du romanop. cit., p. 129. ↩︎
    72. Comoedia, Paris, 15 mai 1920. ↩︎
    73. Arnold Schoenberg, Traité d’harmonie, Marseille, Média Musique, 2008. ↩︎
    74. Comoedia, Paris15 mai 1920. ↩︎
    75. De canzona dans Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse, « Pupillette fiammette d’amor » devient un trio vocal dans Pulcinella. ↩︎
    76. On observe une même propension à l’interchangeabilité et à la substituabilité des parties de voix (ténor) et d’instrument (basson) dans l’air « Chi disse ca la femmena » (chiffre 113 à 114). ↩︎
    77. Philippe Sollers, « Écriture et révolution », in Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 75. ↩︎
    78. Arnold Schoenberg, Fondements de la composition musicale, traduit de l’américain par Dennis Collins, Marseille, Media Musique, 2013. ↩︎
    79. Christian Goubault, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, Paris, Minerve, 2009, p. 13. ↩︎
    80. Bernard Sève, L’Altération musicale, Paris, Seuil, 2002, p. 211. ↩︎
    81. Julia Kristeva, Sēmeiotikē…op. cit., p. 93. ↩︎
    82.  Ibidem. ↩︎
    83. Reproduction partielle. ↩︎
    84. En particulier le passage aux vents avant le chiffre 182. ↩︎
    85. Gérard Genette, Palimpsestes…, op. cit., p. 80. ↩︎
    86. Idem, p. 80-81. ↩︎
    87. Joseph N. Straus, « Recompositions by Schoenberg, Stravinsky, and Webern », The Musical Quarterly, vol. 72, nº 3, 1986, p. 301. ↩︎
    88. Christian Goubault, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, op. cit., p. 14. ↩︎
    89. La ligne de l’hypotexte est affectée lorsqu’elle est doublée ou fragmentée, comme nous avons pu le voir dans la Serenata. ↩︎
    90. Le volume de l’hypotexte est affecté par le travail sur le nombre et la distribution des instruments, comme nous avons pu le voir dans l’Ouverture. ↩︎
    91. • Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du romanop. cit., p. 135. ↩︎
  • « Vulgariser l’harmonie » durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle : les méthodes de composition de Bernardin Rahn

    « Vulgariser l’harmonie » durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle : les méthodes de composition de Bernardin Rahn

    Résumé

    Durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle, une volonté de démocratiser l’enseignement de la musique se fait jour en France. Dans les années 1860, Bernardin Rahn, professeur de composition d’origine alsacienne, a publié un nombre important de méthodes de composition. Son principal objectif consiste à valoriser l’harmonie, discipline souvent perçue comme rebutante, obscure et élitiste dans l’enseignement musical. Il la considère en effet comme indispensable à la compréhension d’une œuvre. De fait, ses méthodes visent à offrir un enseignement des plus attrayants. La présente étude s’attache à comprendre par quels moyens Rahn rend ses ouvrages attractifs et ludiques ; nos recherches établies sur ce pédagogue aujourd’hui tombé dans l’oubli nous ont permis de découvrir un homme sensible et touchant, tant par la sincérité de ses propos que par son zèle. Son dévouement pour défendre une cause bien précise – vulgariser la délicate science de l’harmonie – se doit d’être remarqué.

    Introduction


    Dès le début du XIXᵉ siècle, la France se caractérise par une volonté de démocratiser la musique. À cette époque, les façons de procéder pour y parvenir semblent multiples. La création des écoles primaires constitue déjà un premier moyen de diffuser le savoir musical. Selon Claire Roch-Fijalkow, l’ouverture des écoles publiques irait de pair avec « la volonté de répandre l’instruction et de populariser la musique »1. L’Orphéon, « société chorale populaire »2 créée par Wilhem3 en 1833, contribue également à cette diffusion. Dans un cadre extra-scolaire, Le Maître de musique4, journal bimensuel publié entre 1869 et 1881, dispense des cours de piano, en particulier aux jeunes filles et femmes de la bourgeoisie. Tout en restant chez soi, ce périodique permet de bénéficier de conseils techniques et de découvrir le répertoire pianistique5.

    Du côté de la théorie musicale, les méthodes de composition destinées à un large public ne manquent pas. Dès la fin du XVIIIᵉ siècle, certains pédagogues comme Bemetzrieder6 et Blainville7 se distinguent par une volonté de diffuser la science musicale. Leurs méthodes de composition, axées sur la pratique, proposent des exercices permettant de mettre en application les règles données dans les leçons, rendant vivant et concret un enseignement théorique et abstrait. Bemetzrieder se distingue également par l’importance qu’il accorde à l’émotion et à la créativité de l’étudiant. Au XIXᵉ siècle, François-Joseph Fétis poursuit cette démarche de démocratisation de l’enseignement en répandant la connaissance de la musique tant dans le milieu scolaire qu’en dehors. En 1864, il publie un Manuel des principes de la musique qui s’adresse pour l’essentiel aux élèves des écoles primaires. Dans la préface, il explique sa volonté de rendre simples et accessibles les premières règles : « les conditions d’un traité élémentaire des principes de la musique, destinés à l’instruction primaire, sont de réunir à beaucoup de simplicité dans le langage un ordre philosophique d’idées »8. Cependant, si Fétis adresse une partie de ses publications aux établissements scolaires, il en consacre aussi une large portion à l’ensemble des musiciens. La musique mise à la portée de tout le monde9 traduit bien, ne serait-ce que par le titre, la volonté de rendre cet art des sons accessible au plus grand nombre. À la même époque, Elwart10 se place également dans l’optique d’enseigner l’harmonie à un large public. Soucieux de fournir un ouvrage qui résume les règles de l’harmonie et du contrepoint de la façon la plus efficace qui soit, il a notamment pour objectif de « réconcilier la théorie et la pratique, les techniques académiques et l’imagination » 11.

    Ainsi, dès la fin du XVIIIᵉ siècle, une lignée de professeurs, de compositeurs et de théoriciens se distingue dans la façon d’aborder la théorie musicale : si elle est d’abord axée sur l’énumération de connaissances, elle l’est parallèlement sur la pratique du clavier. Dans cette partie pratique, il est important de noter l’importance de l’improvisation. À ce sujet, durant la première moitié du XIXᵉ siècle, un pédagogue de renom tente de maintenir l’apprentissage de cette discipline. En effet, Carl Czerny publie en 1826 un ouvrage phare intitulé L’art d’improviser mis à la portée des pianistes. La caractéristique de celui-ci réside dans l’exigence d’une connaissance accrue des principes de l’harmonie et de la technique du clavier. De fait, le théoricien et professeur fait le lien entre apprentissage théorique par le biais de la composition et mise en pratique grâce à l’exécution. Ce procédé renvoie naturellement à l’usage de la basse continue à l’époque baroque. Au XVIIIᵉ siècle, la composition et l’exécution ne pouvaient véritablement exister l’une sans l’autre, dans la mesure où l’écriture d’une pièce, qui se résume en un schéma harmonique succinct, prend sa forme définitive lorsque le claviériste vient terminer cette « sorte de canevas »12. Même si l’improvisation perd de l’importance au XIXᵉ siècle au profit d’une virtuosité excessive et de grands effets pianistiques13, plusieurs pédagogues, dont nous venons de citer les principaux, tentent non seulement de maintenir la tradition de cette discipline, mais aussi de rendre plus concret l’apprentissage théorique en vue d’une diffusion plus large auprès des musiciens.

    Durant la seconde moitié de ce siècle, cette volonté de diffuser les principes théoriques continue de prospérer et de susciter l’intérêt de certains enseignants. Dans le cadre de la présente étude, nous avons choisi de nous intéresser à l’un d’entre eux. Bernardin Rahn, professeur de composition, défendra durant toute sa vie ses idées quant à l’enseignement de la musique et en particulier de l’harmonie : il souhaite rendre cette discipline accessible à tous, que l’on soit professionnel ou amateur de musique. Ancien élève de François Bazin14 au Conservatoire de Paris15, il aurait publié près d’une dizaine de méthodes de composition entre 1857 et 189416. Si à ce jour peu d’informations circulent à son sujet17, la presse de l’époque représente la source la plus riche de données biographiques. La Revue et gazette musicale nous renseigne ainsi quant aux origines et à la jeunesse de Bernardin Rahn. Ce dernier, originaire d’Alsace et fils de l’instituteur d’un village près de Strasbourg, aurait entamé une carrière de professeur d’harmonie et de composition après avoir été militaire18. Son choix de s’engager dans une démarche pédagogique va de pair avec la création d’ouvrages destinés à une publication française.

    Comme le signale la presse musicale de l’époque, ses méthodes jouissent d’un grand succès auprès des amateurs de musique19. Quels moyens Rahn, qui tient à leur aspect ludique, utilise-t-il pour rendre l’apprentissage de l’harmonie attrayant ? Dans un premier temps, nous verrons que le pédagogue remet en cause la façon dont la musique est enseignée en France et au Conservatoire de Paris en particulier. Il s’agira de comprendre en quoi une revalorisation de l’harmonie au sein de cet apprentissage pourrait, selon lui, être bénéfique pour tout élève. La seconde partie de notre étude s’attachera à comprendre les diverses démarches entreprises par le professeur de composition pour rendre ses méthodes les plus attrayantes et les plus claires possibles auprès d’un public non initié.

    Une nouvelle façon de penser l’harmonie

    Avant de nous intéresser à ce qui fait l’originalité des méthodes de Bernardin Rahn, commençons par comprendre quelles étaient ses idées. De fait, il nous sera plus aisé de saisir par la suite le sens réel de ses démarches pédagogiques.

    L’enseignement musical remis en cause

    D’une façon générale, c’est le système d’enseignement français qu’il remet en cause. Il déplore la qualité des méthodes de musique, de plus en plus défaillantes et « incomplètes »20 au fur et à mesure que la musique tend à se vulgariser. Plus que cela, seul l’enseignement musical n’aurait pas connu de véritable évolution au cours du XIXᵉ siècle, contrairement aux autres disciplines constituant les sciences humaines. Le professeur va même jusqu’à affirmer avec ferveur qu’« à peu d’exceptions près, on n’enseigne pour ainsi dire pas la musique »21. Mais alors où réside le problème ? La raison principale serait à chercher du côté du contenu même de la formation du musicien. La musique, telle qu’elle est enseignée en France, ne valoriserait pas suffisamment l’apprentissage d’une discipline théorique comme l’harmonie. Pourtant, selon lui, elle serait une base indispensable pour tout élève, que celui-ci veuille composer, jouer ou chanter.

    De plus, l’enseignement se cantonnerait essentiellement à la pratique d’un instrument ou du chant. Cette « ignorance complète des principes les plus élémentaires de l’harmonie »22 chez la majorité des musiciens serait, d’après Rahn, la conséquence d’une habitude prise au fil du temps et qui n’aurait jamais été remise en cause. Tel qu’il présente les faits, ses constats semblent alarmants : la plupart des professeurs en viendraient à ignorer voire renier l’existence de la science musicale. En effet, ils rétorqueraient à l’élève désirant être éclairé sur un aspect scientifique de la musique, que ce qui relève de la connaissance de l’harmonie « n’est pas de [leur] compétence »23.

    Ainsi, le pédagogue alsacien en conclut qu’une séparation trop importante existe entre la partie théorique et la partie pratique, désignées aussi respectivement comme « science » et comme « art »24. S’il déplore tant cette rupture, c’est parce qu’il considère l’art et la science comme dépendants l’un de l’autre25. L’aspect expressif de la musique, tout comme la beauté de ses harmonies, ne pourrait exister sans des lois, sans des règles scientifiques qui viendraient régir l’ensemble des éléments qui la constituent. Par ailleurs, la conséquence de cette séparation entre théorie et pratique musicale rend Bernardin Rahn encore plus réticent quant à la poursuite de ce mode d’enseignement, car elle serait néfaste pour l’élève. En effet, un jeune apprenti qui ne connaîtrait rien d’autre que son instrument serait incapable de comprendre l’agencement des divers éléments qui constituent une œuvre et deviendrait « un exécutant en quelque sorte automatique »26. Par « automatique », le professeur de composition fait référence à l’élève ignorant de la science harmonique, dont les possibilités d’expression musicale se résumeraient à transformer en sons audibles les notes inscrites sur sa partition ; il ne peut en aucun cas improviser, transposer ou accompagner. De fait, ce même musicien se retrouve obligé de redoubler d’efforts et de solliciter son « instinct »27 pour tenter de saisir les idées du compositeur ; malgré cela, son approche trop superficielle de la science musicale le conduirait généralement à une exécution finalement peu satisfaisante de l’œuvre.

    En outre, l’enseignement au Conservatoire de Paris a créé lui aussi une séparation nette entre la théorie et la pratique. Après une observation minutieuse de la conception des parcours de formation dans cet établissement, Rahn s’aperçoit que trop peu d’élèves ont accès aux classes d’harmonie, de contrepoint, de fugue et de composition. Ses propos sont explicites à ce sujet. En 1864, il en arrive au constat suivant :

    Ces règlements peuvent prouver à tout le monde que l’enseignement de l’harmonie et de la composition musicale était et est encore considéré comme le COMPLÉMENT des études, et que tous les élèves qui fréquentent l’école ne l’apprennent pas.28

    En réalité, seuls les étudiants inscrits en harmonie, contrepoint, fugue et composition ont accès à la partie scientifique de la musique. Sur les 600 élèves qui étudient au Conservatoire, seulement 81 d’entre eux suivent ces classes. Par conséquent, on peut s’interroger quant à l’avenir de l’enseignement de cet art. Car comment transmettre des connaissances, des techniques et de « saines doctrines »29 si seule une minorité d’entre eux a pris connaissance de ce qu’est la science musicale ? À ce sujet, remarquons tout de même que l’enseignant dont il est question dans notre étude tient des propos parfois très catégoriques. Si les étudiants en harmonie font partie de ceux qui connaissent « réellement la musique », les autres « ne [seraient] que de simples lecteurs et exécutants, se trouvant dans l’impossibilité d’enseigner la musique »30. Avec Rahn, l’harmonie devient donc un élément indispensable si l’on souhaite devenir un musicien digne de ce nom. Elle seule permettrait de comprendre la musique. Et c’est précisément pour cette raison que le pédagogue engagé prétend qu’un professeur ignorant l’harmonie ne peut devenir un bon enseignant, dans la mesure où lui-même ne comprendrait pas ce qu’il interprète.

    Ces diverses observations effectuées, Rahn tente alors de comprendre la raison pouvant expliquer la présence si faible de l’harmonie dans la formation du musicien en France. La principale concernerait l’image que véhicule cette science dans le monde musical. Discipline d’élite, elle serait « considérée à tort comme une étude algébrique, mystérieuse et rebutante »31. La présence de cette image pour tout ce qui se réfère à la science musicale s’avère clairement perceptible dans les traités du XIXᵉ siècle. En effet, Rahn relève un goût certain pour l’« accumulation de théories »32, qui rend l’apprentissage de ces disciplines encore moins attrayant. De fait, il n’est pas étonnant que l’harmonie suscite si peu l’intérêt des musiciens amateurs, tant l’image qu’elle donne d’elle-même contribue à la rendre inaccessible. Toutefois, le professeur que nous étudions ici plaide au contraire pour un enseignement de l’harmonie qui soit non seulement plus attractif, mais aussi qui valorise davantage cette discipline dans l’enseignement musical.

    Valoriser l’harmonie dans l’apprentissage

    En son temps, Rahn n’est pas le seul à souhaiter une revalorisation de la partie théorique de la musique. Comme il le constate lui-même dans sa méthode publiée en 1874, certains professeurs, qu’il qualifie d’« instruits » et de « consciencieux »33, entreprennent des démarches pour créer un enseignement qui mêle à la fois théorie et pratique instrumentale ou vocale. Adopter ce système d’enseignement contribue de fait à mettre davantage en valeur les disciplines théoriques en amenant tout le monde à s’y intéresser.

    L’harmonie : « véritable grammaire de la musique »

    L’harmonie, discipline représentative de ce que Rahn nomme la « pratique scientifique » opposée à la « pratique mécanique », serait, pour l’ensemble de ces pédagogues, « la véritable grammaire de la musique »34. Mais qu’entendent-ils par grammaire ? Si l’on se penche sur la définition de ce mot, on s’aperçoit que dans le cadre d’une langue, celui-ci se définit par un « ensemble de règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue »35. Ainsi, définir l’harmonie comme une grammaire prend sens dans la mesure où cette discipline consiste en une énumération de règles permettant de découvrir les divers types d’accords existants, leur formation, leur évolution et leurs rapports entre eux. Si pour Rahn l’harmonie est à la musique ce que la grammaire est à la langue française, c’est parce qu’elle serait en mesure de fournir aux apprentis musiciens les outils de base nécessaires à la découverte comme à la bonne compréhension des éléments qui constituent une œuvre musicale. L’importance de cette discipline ne faisant plus de doute, il s’agit maintenant de nous intéresser à la dimension universelle que prône cet enseignement.

    Une discipline accessible à tous

    De sa première à sa dernière publication, Rahn souhaite montrer que les règles de l’harmonie peuvent être assimilées par n’importe quel musicien, qu’il pratique son art pour le plaisir comme dans un objectif professionnel. Dans la préface de son ouvrage paru en 1860, il explique que dix années de recherche lui ont permis de mettre au point une méthode d’une telle simplicité de compréhension que l’apprentissage musical serait accessible dès le plus jeune âge. Quatorze ans après cette parution, ses objectifs sont restés les mêmes, car en 1874, il confie à ses lecteurs la chose suivante :

    Nous espérons avoir prouvé par nos publications antérieures que cette science […] se prête […] à un enseignement logique, facile, attrayant et à la portée de toutes les intelligences.

    Tel que l’exprime l’auteur, ses méthodes seraient destinées tant aux adultes qu’aux enfants. Concernant ces derniers, le pédagogue n’hésite pas à mettre à contribution la personne qu’il juge la mieux placée pour aider les plus petits à intégrer avec facilité les premiers rudiments de l’harmonie : la mère de famille. Même si celle-ci n’est pas musicienne, la clarté des informations contenues dans chaque méthode lui permettra d’accompagner son enfant dans l’apprentissage des leçons. Comme l’explique Rahn, les professeurs sont rares dans les villages reculés ; c’est donc à la mère de famille que reviendrait le rôle de tutrice, tâche qu’elle saurait tenir grâce à cette méthode36.

    Par ailleurs, arrêtons-nous un instant sur les sous-titres des ouvrages. Il est intéressant de constater que la plupart d’entre eux met en avant le côté attrayant de l’harmonie. À titre d’exemple, le sous-titre de la Méthode de piano et d’harmonie parue en 1874 est le suivant :

    Étude présentée sous une forme entièrement nouvelle, facile, attrayante et à la portée de tout le monde et de tout âge.

    Nous constatons que celui-ci résume non seulement les caractéristiques majeures de la méthode, mais indique aussi que celle-ci se destine aux musiciens de tous niveaux, du plus faible au plus élevé. Les notions d’universalité et de diffusion du savoir apparaissent donc comme des idées fortes dans la pédagogie de Rahn.

    En conclusion, même si ce dernier aspire à démocratiser l’apprentissage de l’harmonie et à créer un enseignement musical où théorie et pratique viendraient se compléter l’une l’autre, il est important d’insister sur un point précis. Comme l’explique le professeur de composition, son objectif n’est pas de former des prodiges, mais de rendre la science musicale accessible et compréhensible par tous37. Il aspire aussi à bousculer les préjugés, en cessant de considérer l’harmonie comme une discipline d’élite qui ne présenterait d’intérêt que pour ceux qui ont choisi de s’y intéresser. Pour lui, cette étude n’est pas optionnelle ; elle est indispensable pour comprendre la musique et pour accéder, si on le souhaite, à l’apprentissage de la composition. À la lumière des idées que nous venons d’énoncer, nous allons maintenant tenter de découvrir les diverses stratégies employées par Rahn pour rendre ses méthodes à la fois accessibles et attrayantes.

    Des méthodes ludiques

    Bernardin Rahn attache beaucoup d’importance à l’aspect ludique de son apprentissage de la composition. Car c’est essentiellement par ce biais qu’il compte mener le plus de personnes possible vers le chemin de la connaissance théorique. Nous avons identifié quatre principaux moyens utilisés par le professeur pour parvenir à ses fins. Intéressons-nous au premier, consistant à unir théorie et pratique musicale.

    Unir théorie et pratique

    Pour illustrer nos propos, prenons pour exemple le déroulement de la méthode de 1860 (cf. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9640842g). Dans la préface, Rahn, homme sensible et sincère, livre sans retenue ses espérances quant à l’intérêt que suscite son enseignement auprès des élèves. Voici quels sont ses mots :

    Ouvrage dans lequel l’auteur espère être parvenu à rendre facile l’étude de l’harmonie par le soin qu’il met à intéresser l’élève, en le faisant composer DÈS LE DÉBUT même de son enseignement.38

    En lisant les premières pages de l’ouvrage, le lecteur commence donc à prendre connaissance du fonctionnement pédagogique de l’auteur : c’est en l’amenant à composer le plus rapidement possible ses propres morceaux que ce dernier compte l’intéresser. En regardant de plus près le déroulement des leçons, on s’aperçoit que la partie théorique est enseignée en même temps que la partie pratique. Au début de ce livre, le débutant découvre en quoi va consister son apprentissage du piano et de l’harmonie. Tout d’abord, la « partie mécanique » comprend les éléments suivants : « principes du doigté, exercices d’agilité, égalité, indépendance des doigts, études pour se familiariser avec le style des maîtres ». En parallèle à cette étude, la « partie scientifique » lui permettra notamment de se familiariser avec le solfège, les accords, les règles de la mélodie et de l’harmonie, le contrepoint, la composition ou encore l’analyse39. Concernant cette partie, souvent perçue comme étant la plus rebutante pour l’élève, Rahn tente de la rendre la plus attractive et la plus vivante possible en intégrant chaque notion dans un contexte historique. Cette façon de procéder lui évite ainsi de tomber dans l’écueil de la transmission froide et soporifique des informations théoriques. À titre d’exemple, la première leçon sur la théorie musicale est précédée d’un « Abrégé historique de la notation musicale »40, consistant en une brève histoire de l’écriture de la musique, allant de la notation utilisée par les Grecs à l’Antiquité jusqu’au XIXᵉ siècle. En somme, le professeur de composition semble avoir mis en application ses idées : faire fusionner les pratiques mécanique et scientifique. Non seulement ce mode d’apprentissage permettrait à l’élève d’assimiler avec rapidité et efficacité les préceptes, mais contribuerait aussi à susciter avec constance l’intérêt de ce dernier.

    À ce sujet, il est intéressant de voir à quel point l’enseignement de Rahn s’est construit à partir d’une observation des tendances naturelles de l’homme. Il affirme être conscient de l’impatience de toute personne à vouloir mettre en application le plus rapidement possible les leçons théoriques. Le professeur constate aussi que les enfants auraient tendance à se lasser et à se sentir vite dépassés par leur étude dès qu’ils sont amenés à emmagasiner une trop grande quantité d’informations en un temps restreint. Désireux de mettre son enseignement à la portée des enfants, Rahn adapte alors son contenu en faisant en sorte d’alterner dans ses leçons instant théorique et instant pratique. Il semble que nous tenions là un premier moyen de rendre l’enseignement plus vivant et plus intéressant auprès des musiciens amateurs quel que soit l’âge. Mais Rahn a trouvé bien d’autres façons de susciter l’attention de ses lecteurs.

    Solliciter la vue

    En premier lieu, notons que dans l’ensemble des méthodes, le visuel tient une place de premier ordre. Pour reprendre ses termes, l’auteur souhaite considérer « comme un puissant auxiliaire le concours des yeux »41. C’est précisément le piano qui lui permet de réaliser ce souhait : il se sert de l’image des touches du clavier pour aider l’élève à comprendre et à emmagasiner les données théoriques. En effet, ce dernier aurait la possibilité de visualiser les préceptes d’abord en observant les illustrations d’un clavier présentes dans la méthode, puis en se mettant au piano. Selon Rahn, intégrer les notions théoriques en s’aidant des « touches en relief et symétriquement disposées »42 de cet instrument serait très bénéfique à ceux qui souhaitent avancer rapidement et sûrement dans leur apprentissage. Une personne qui se contenterait d’apprendre le fonctionnement des accords et des gammes sur une portée mettrait plus de temps à le comprendre qu’une personne qui appliquerait directement sur un piano les informations qu’elle vient de recueillir.

    Bernardin Rahn, Leçons de composition musicale […], impr. De Goyer, Paris, 1866, feuille annexe.

    En outre, l’image du clavier permet à l’auteur d’expliquer certaines règles comme les intervalles. Dans la deuxième leçon de ce même livre, Rahn choisit d’expliquer la composition d’un accord parfait majeur en le représentant directement sur le dessin d’un clavier ; il inscrit sur celui-ci des pointillés permettant à l’élève de comprendre ce que représente un intervalle de tierce (domi), ainsi qu’un intervalle de quinte (dosol). Par conséquent, la mémorisation des intervalles passe ici par un ancrage visuel des distances entre deux notes, représentant une tierce et une quinte. Mais n’oublions pas que l’enseignement dispensé consiste à sensibiliser l’élève aux sons de la musique. Certes, comme nous venons de le montrer, solliciter la vue permet d’emmagasiner les premières théories. Mais le pédagogue tient également à mobiliser une autre sensation indispensable à la bonne formation du musicien : l’audition. Nous verrons que par le biais de l’écoute, il amène l’élève à être attentif à ses émotions et à ce que certains sons font naître en lui. Nous observerons aussi que le professeur fait appel à des notions qui peuvent être liées au corps, comme le mouvement et le repos.

    Bernardin Rahn, L’Harmonie popularisée […], l’auteur, Paris, 1867, p. 53.

    Mobiliser les sensations auditives

    Dans la Méthode de piano et d’harmonie, Rahn souhaite sensibiliser son élève aux divers degrés de dissonance qui peuvent exister dans la musique. Comme il l’explique dans la quatrième leçon, l’élève aura remarqué que la seconde mineure et son renversement, la 7ᵉ majeure (sido) et (dosi) […] sont très discordants. Le heurt de ces sons qui se choquent cause à l’oreille des sensations désagréables. On les nomme dissonances dures.42

    Quant à ceux à distance de seconde majeure, ils « choquent aussi l’oreille, mais bien moins que les dissonances précédentes ». Ainsi, c’est par le biais des sensations auditives que procurent les intervalles de seconde mineure et majeure que Rahn tente de rendre l’élève sensible aux subtilités de la rencontre de certains sons. Plus que cela, les sons deviennent porteurs d’une sensibilité quasi humaine. Il est intéressant d’observer à quel point l’auteur de la présente méthode tend à donner vie aux notes de musique. À plusieurs reprises, il définit certaines notes combinées par des adjectifs généralement utilisés pour décrire des caractéristiques humaines. Tandis qu’il qualifie d’ « antipathiques » les intervalles dissonants à distance de seconde mineure, il définit comme « délicate » et « sensible »44 la note de basse d’un accord de premier renversement. Par la présence de cette note, l’accord lui-même devient un accord faible, car c’est « la note de basse, la tierce, qui communique à l’accord renversé sa faiblesse, sa pauvreté d’harmonie »45. Ici, l’aspect ludique de l’apprentissage prendrait forme à travers la façon de distinguer l’accord de premier renversement ainsi que les diverses dissonances existantes. Cette identification s’effectuerait tant à travers l’usage d’adjectifs traduisant leur virulence ou leur fragilité, que par ce que ces sons génèrent chez l’auditeur : nous avons vu que certains sons dissonants peuvent heurter notre oreille de différentes manières.

    En outre, le repos et le mouvement, deux états observables tant dans la musique que dans la nature, sont évoqués à plusieurs reprises par Bernardin Rahn, notamment en guise d’introduction à la leçon sur les intervalles46. Tout d’abord, les accords consonants, en somme les accords parfaits, se constitueraient de notes de repos. Au contraire, les accords dissonants, c’est-à-dire ceux qui contiennent des notes étrangères aux accords fondamentaux, seraient composés de notes de mouvement. C’est aussi en ayant recours à ces deux états – le mouvement et le repos – que Rahn tente d’expliquer à l’élève la différence existant entre les accords parfait et de renversement, en particulier sur les premier et cinquième degrés d’une gamme. Ceux qui sont à l’état de renversement « n’offrent pas le même caractère de repos, de conclusion que [dans] leur état direct »47 ; par son caractère conclusif, seul l’accord fondamental de tonique serait utilisé pour clore le discours d’un morceau. Ainsi, Rahn se fonde sur l’idée de « calme et d’activité » pour aider son disciple à reconnaître, par le biais de sensations qui peuvent être corporellement ressenties, à distinguer les accords parfaits des accords renversés.

    Au vu de nos observations précédentes, nous avons pu déceler divers moyens utilisés par le pédagogue pour rendre l’apprentissage musical attrayant. Mais son souci de créer des méthodes qui soient les plus accessibles et les plus captivantes possible le mène à aller encore plus loin dans sa démarche.

    La composition et la dissertation

    Un autre objectif de Rahn serait d’« assimiler les études musicales aux études littéraires »48, en appliquant la démarche d’apprentissage de la dissertation au domaine de la composition musicale. En procédant de la sorte, Rahn opte pour une démarche méthodique, permettant à l’élève d’ancrer durablement dans son esprit la théorie musicale d’une façon insolite et ludique. Dans la préface de sa méthode de 1860 (cf. 49)

    Enfin, nous souhaitions clore cette étude par la présentation d’un ouvrage bien particulier. Ainsi, nous pourrons mesurer encore une fois combien Rahn procède avec méthode pour offrir un enseignement qui soit le plus efficace possible ; nous verrons aussi que cette méthode diffère des autres par son fonctionnement et par l’originalité dont elle fait preuve pour vulgariser la science musicale.

    Le Journal de composition musicale

    Le Journal de composition musicale50 a été créé au mois de novembre 186551. Comme les autres méthodes de Rahn, la finalité est de rendre la musique accessible à tous. Le sous-titre atteste non seulement de cet objectif, mais nous indique aussi les différents aspects qui seront étudiés :

    Vulgarisation de la langue musicale, ou leçons d’Harmonie, de composition, d’Analyse, de transposition et d’accompagnement.

    Souhaitant diffuser la science musicale au plus grand nombre, le professeur alsacien a l’idée de faire paraître les dix, vingt et trente de chaque mois, un journal constitué d’une leçon sur un point précis de la théorie musicale : la notation, les sons graves et aigus, les temps forts et faibles, la mélodie, l’harmonie, etc. Chaque leçon se termine par une série d’exercices écrits que l’élève peut envoyer à l’auteur à l’adresse qui figure sur la première page de chaque numéro52. Aussi, Rahn insiste sur l’importance que doit accorder l’abonné à la mise en pratique sur clavier des règles apprises. Comme nous pouvons le lire en première page de toutes les publications, « les règles les plus simples ne deviennent familières qu’à l’aide d’applications répétées ». D’une façon générale, il est clair que la pédagogie de Rahn met l’accent sur la rigueur que doit s’imposer toute personne qui souhaite progresser avec rapidité. Savoir préluder, improviser, transposer ou encore maîtriser les diverses marches harmoniques ne « s’obtient qu’au moyen d’une étude assidue, opiniâtre, permanente »53.

    En outre, remarquons la grande méthodicité dont fait preuve le pédagogue pour offrir un apprentissage qui soit le plus efficace possible. Le trente-sixième numéro consiste exclusivement en un récapitulatif des idées contenues dans les leçons précédentes. Établi sous forme de table des matières, cet « aide-mémoire »54 constitue pour l’élève un moyen simple de repérer les points importants de chaque leçon et d’intégrer, à force de relecture, ce que Rahn nomme « les règles essentielles de la science musicale »55. Dans cette table des matières, chaque leçon énumérée se caractérise par un emploi fréquent de phrases nominales, rendant les propos encore plus clairs et mémorisables. En un coup d’œil, le lecteur peut, s’il en éprouve le besoin, revenir aisément sur les idées contenues dans chacun des numéros, du premier au trente-sixième.

    Avant de clore cette présentation du Journal de composition musicale, remarquons une annonce rédigée par l’auteur lui-même, lisible sur la dernière page de cette leçon numéro trente-six. De nombreux lecteurs auraient fait part du manque de temps dont ils disposeraient pour pouvoir mettre en pratique les exercices proposés. Chaque leçon paraissant tous les dix jours, les familles abonnées à ce journal auraient du mal à trouver le temps nécessaire pour préluder et improviser à l’appui d’exercices de plus en plus considérables. Attentif aux possibilités de ses élèves et conscient de l’investissement que ces études demandent, l’auteur du périodique choisit désormais de faire paraître son numéro seulement les quinze et trente du mois. Il donne ainsi à son public la possibilité de mener à bien ses études musicales, en mettant correctement en application les exercices proposés.

    Conclusion

    Il est clair que durant sa vie de professeur, Bernardin Rahn a activement participé à démocratiser l’enseignement de la musique en France. Même si son objectif principal consiste à enseigner la théorie de l’harmonie, la transmission des connaissances s’effectue toujours en parallèle d’une pratique constante du clavier. Dans son Journal de composition musicale, l’apprentissage s’effectue par le biais d’une étude des règles du solfège, de l’harmonie et de l’improvisation. Bien qu’au cours du XIXᵉ siècle les relations entre composition et exécution se soient considérablement distendues, le pédagogue alsacien a tenu à conserver ce lien étroit entre création musicale et pratique instrumentale.

    Pour Rahn, la compréhension de la musique permet de mieux l’« aimer »55. En mettant l’apprentissage de l’harmonie à la portée des amateurs, il contribue à rendre « cet art sublime »56 compréhensible et appréciable par tous. Nous l’avons vu, l’harmonie serait indispensable pour acquérir des bases solides et comprendre l’agencement des éléments qui constituent une œuvre. Une personne non initiée à cette partie scientifique subirait les conséquences de son manque de connaissances : son approche superficielle de la musique nécessiterait de sa part de devoir redoubler d’efforts pour parvenir in fine à un résultat d’exécution peu concluant.

    De fait, pour diminuer le nombre de musiciens qui, selon Rahn, ne comprendraient pas la musique, le pédagogue s’est appliqué à rendre ses méthodes les plus attractives possibles. En faisant alterner constamment apprentissage théorique et application pratique, il a trouvé le moyen de relancer sans cesse l’attention et d’augmenter le nombre de lecteurs de ses méthodes. De plus, celles-ci abondent en schémas, tableaux, et illustrations de claviers. Mais si le pédagogue sollicite la vue, il n’en délaisse pas pour autant l’audition et l’émotion des élèves. Sensible à l’intérêt que l’on porte à ses méthodes, Rahn tente, par l’emploi d’adjectifs généralement attribués à des êtres humains – comme les termes « antipathique » ou « délicat » –, de donner vie à son apprentissage.

    En outre, son esprit méthodique ne fait aucun doute. Son analogie entre les différentes étapes menant à la réalisation d’une composition littéraire et d’une composition musicale est remarquable non seulement par son originalité mais aussi par sa pertinence. Il semble en effet judicieux de prendre appui sur l’écriture de la langue, en ce qu’elle est en principe familière pour la majorité des Français. De fait, procéder à cette analogie constitue un premier repère favorable à la compréhension des idées que l’auteur de ces ouvrages souhaite diffuser. Enfin, dans le Journal de composition musicale, la volonté de vulgariser l’harmonie, l’improvisation, l’art du prélude ou de la transposition s’exprime au plus haut point. Les leçons, organisées pour apprendre progressivement les diverses règles qui jalonnent les disciplines que nous venons de citer, ne trouvent leur finalité que dans des exercices pratiques. L’élève, qui découvre en quelques leçons seulement l’univers de la composition musicale ou de l’improvisation, peut ainsi goûter aux joies de la création musicale, généralement réservée à une élite.

    Notes

    1. Claire Roch-Fijalkow, Professeurs de la ville de Paris (1819-1997), l’institutionnalisation d’un corps professionnel et d’un enseignement musical, mémoire, Paris 4, 1997, p. 37.  ↩︎
    2. Ibid., p. 5.  ↩︎
    3. Sous le nom de Wilhem se cache Guillaume-Louis Bocquillon. Il serait aussi à l’origine de l’institution de l’enseignement musical dans les écoles primaires (ibid., p. 11). ↩︎
    4. Voir Laurence Le Diagon-Jacquin, « Une mine d’or pianistique : Le Maître de musique (1869-1881), dans Piano français des années 1870, sous la dir. de Danièle Pistone, Paris, OMF, 2014, p. 37-48. ↩︎
    5. Ce journal est dirigé par Emmeline Raymond et Adeline Charpentier ; voir ibid., p. 37. ↩︎
    6. Antoine Bemetzrieder (1743 ou 1748-1811) est un théoricien français. En 1771, il publie à Paris un ouvrage célèbre intitulé Leçons de clavecin et principes d’harmonie. Il a également écrit des « essais sur des sujets de philosophie ou de morale » ; voir Marc Honegger (éd.), Dictionnaire de la musique, les hommes et leurs œuvres, Paris, Bordas, 1970, p. 108.  ↩︎
    7. Charles-Henri de Blainville (1710-1771) est un théoricien et compositeur français, essentiellement connu pour ses ouvrages théoriques. Citons par exemple Harmonie théorico-pratique divisée en six parties, publié en 1746 ; voir ibid., p. 134. ↩︎
    8. François-Joseph Fétis, Manuel des principes de musique, à l’usage des professeurs et des élèves de toutes les écoles de musique, particulièrement des écoles primaires, 2ᵉ éd. Paris, G. Brandus, S. Dufour, 1864, p. 1. ↩︎
    9. François-Joseph Fétis, La Musique mise à la portée de tout le monde, suivie d’un dictionnaire des termes de musique et d’une bibliographie de la musique, 2e éd. Bruxelles, Hauman, 1839. ↩︎
    10. Antoine Elwart (1808-1877) est un compositeur et pédagogue français. Répétiteur de la classe de composition de Reicha en 1832, il remporte le premier Grand Prix de Rome en 1834 et devient professeur d’harmonie en 1840 ; voir Marc Honegger, Dictionnaire de la musique, op. cit., p. 364. ↩︎
    11. Sylvie Nicephor, L’apprentissage de la composition musicale, regard sur la situation française durant la première moitié du XIXᵉ siècle, thèse, Paris 4, 2007, p. 259. ↩︎
    12. Jean-Paul Orengia, La notion d’improvisation dans la musique de piano au XIXᵉ siècle, éléments de recherche pour une musique de l’instant, thèse, Paris 4, 2006, p. 97. ↩︎
    13. Voir ibid., p. 101. ↩︎
    14. François Bazin a été professeur au Conservatoire de Paris pour les élèves hommes dans les disciplines suivantes : composition, contrepoint et fugue (1871-1878) ; harmonie, accompagnement pratique et répétiteur de la classe préparatoire (1847-1871). Voir Pierre Constant, Le Conservatoire national de musique et de déclamation. Documents historiques et administratifs recueillis ou reconstitués, Paris, Imprimerie Nationale, 1900, p. 533 et 542. ↩︎
    15. La page de couverture de la méthode publiée en 1860 contient l’information suivante : « Bernardin Rahn, élève au Conservatoire de Paris ». L’auteur dédie également ce livre à son professeur du Conservatoire : « À Monsieur François Bazin, […]. Hommage respectueux de reconnaissance, son élève, Bernardin Rahn ». ↩︎
    16. D’après la Bibliothèque nationale de France, la méthode publiée en 1894 serait perdue depuis près de soixante ans.  ↩︎
    17. La Bibliothèque nationale de France, le Répertoire international de littérature musicale (RILM) et le Système universitaire de documentation (SUDOC) ne fournissent aucun renseignement quant à la personne de Bernardin Rahn. Notons aussi que son nom ne figure pas dans l’ouvrage de Pierre Constant, bien que Rahn précise lui-même, comme nous l’avons expliqué, qu’il est un élève de François Bazin au Conservatoire de Paris.  ↩︎
    18. H[enri] B[lanchard], Revue et gazette musicale, 13 juillet 1856, p. 223.  ↩︎
    19. « On se rappelle combien fut appréciée la nouvelle méthode au moyen de laquelle M. Bernardin Rahn a rendu la science de l’harmonie et de la composition musicale facilement abordable à tous et même attrayante » (Le Ménestrel, 3 novembre 1861, p. 391). ↩︎
    20. Bernardin Rahn, L’Enseignement musical en France et le Conservatoire impérial de musique de Paris, Paris, E. Dentu, 1864, p. 1. ↩︎
    21. Ibid., p. 1. ↩︎
    22. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie1er cahier, Paris, l’auteur, 1874, p. vi. ↩︎
    23. Bernardin Rahn, L’Enseignement musical en France et le Conservatoire impérial de musique de Paris, op. cit., p. 4.  ↩︎
    24. Ibid. ↩︎
    25. Observons que François-Joseph Fétis procède déjà à ce rapprochement entre art et science. Il suffit déjà de lire le sous-titre de l’introduction de son traité d’harmonie, « Objet de l’Harmonie comme art et comme science », dans François-Joseph Fétis, Traité complet de la théorie et de la pratique de l’harmonie, 2ᵉ éd., Bruxelles, Maurice Schlesinger, 1844, p. 1. ↩︎
    26. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie1ᵉʳ cahier, op. cit., p. vi.  ↩︎
    27. Ibid. ↩︎
    28. Bernardin Rahn, L’Enseignement musical en France et le Conservatoire impérial de musique de Paris, op. cit., p. 10. ↩︎
    29. Ibid., p. 11. ↩︎
    30. Ibid. ↩︎
    31. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1ercahier, op. cit., p. vii. ↩︎
    32. Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, Paris, l’auteur, 1860, p. 11. ↩︎
    33. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1ercahier, op. cit., p. vii. ↩︎
    34. Ibid. ↩︎
    35. Josette Rey-Debove et Alain Rey (éd.), Le Petit Robert, dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, le Robert, 2011, p. 1176. ↩︎
    36. Voir Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, op. cit., p. v. ↩︎
    37. « Bref, un tel enseignement, dans lequel marcheraient de front l’art et la science, n’augmenterait pas le nombre de compositeurs incompris, mais il diminuerait le nombre de personnes qui ne comprennent pas la musique » (Bernardin Rahn, L’Enseignement musical en France et le Conservatoire impérial de musique de Paris, op. cit., p. 14).  ↩︎
    38. Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, op. cit., p. 1. ↩︎
    39. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1er cahier, op. cit., p. i. ↩︎
    40. Ibid., p. 1-3.  ↩︎
    41. Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, op. cit., p. ii. ↩︎
    42. Ibid., p. iii. ↩︎
    43. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1er cahier, op. cit., p. 27.  ↩︎
    44.  Ibid. ↩︎
    45. Ibid., p. 20. ↩︎
    46. Voir la Méthode de piano et d’harmonie, 1874.  ↩︎
    47. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1er cahier, op. cit., p. 20. ↩︎
    48. Bernardin Rahn, Nouvel enseignement musical ou Méthode pratique pour apprendre simultanément la lecture musicale, les accords et la composition, 1re partie, op. cit., p. ii. ↩︎
    49. Ibid. ↩︎
    50. URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9692283b/f9.item.zoom, visité le 10/01/17. ↩︎
    51. Le journal est daté jusqu’au numéro 36, correspondant au 30 octobre 1866. D’après le catalogue en ligne de la médiathèque Hector Berlioz (Conservatoire de Paris), le dernier correspondrait au quarante-huitième et aurait été publié en 1867. Cette information proviendrait d’un article du Ménestrel (il n’est pas précisé lequel). URL : http://mediatheque.cnsmdp.fr/, visité le 10/01/15. ↩︎
    52. Les devoirs seront adressés à Bernardin Rahn, au 26, rue Neuve-Bossuet à Paris. ↩︎
    53. Bernardin Rahn, L’Harmonie popularisée, étude présentée sous une forme entièrement nouvelle facile et attrayante, Journal de composition musicale, Paris, l’auteur, 1867, p. 288. ↩︎
    54. Ibid., p. 281. ↩︎
    55. Ibid., p. 281. ↩︎
    56. Bernardin Rahn, Méthode de piano et d’harmonie, 1er  cahier, op. cit., p. vii. ↩︎
    57. Ibid. ↩︎
  • Langues chantées : le système allophonique de la diction lyrique italienne

    Langues chantées : le système allophonique de la diction lyrique italienne

    Résumé

    La langue chantée n’est pas cet idiome, mythiquement « pur », identifié souvent avec le modèle standard qui inclut au contraire de nombreuses variantes d’une langue. Quand nous chantons, nous avons besoin d’une variante linguistique qui permette à la fois la claire transmission d’un texte et une émission confortable. On peut observer chez de nombreux bons chanteurs de différents répertoires (du « classique » à la musique « pop/ulaire ») des ressemblances dans la qualité de leur diction, avec des particularités repérables déjà dans la voix parlée. Si l’on considère la « bonne diction » comme un système allophonique contribuant au fonctionnement optimal de l’appareil vocal, on comprendra mieux pourquoi on enseigne la diction lyrique qui permet par la suite une meilleure utilisation de la voix parlée également. Dans cet article, nous présentons brièvement, et de façon pragmatique, cette variante qui, grâce à « l’effet loupe » de la langue chantée, permet une personnalisation de l’italien dans différents répertoires, grâce à sa caractérisation allophonique. La méthodologie utilisée fait appel principalement aux critères physiologiques de la phonétique articulatoire (modes et lieux articulatoires). Seront aussi évoquées deux mélodies « d’aujourd’hui », écrites dans l’esprit pédagogique de Nicola Vaccaj, dont les textes permettent un travail systématisé sur deux arguments phonétiques majeurs : les nasalisations dans quatre langues du répertoire vocal (italien, français, allemand et anglais) et la gémination de la consonne italienne, avec ses conséquences rythmiques dans la réalisation musicale et interprétative.

    « […] nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. »

    Friedrich Nietzsche, Werke, XVI, p. 248, 1911

    Les habitudes articulatoires de notre appareil phonatoire, acquises et entraînées tout particulièrement pendant l’enfance, ont leurs racines dans l’apprentissage du langage. Ce sont elles qui, en premier, donnent à notre voix des possibilités d’épanouissement plus ou moins importantes. Notre façon de parler influence directement la qualité de notre émission vocale, parlée bien entendu, mais également chantée, et témoigne aussi de la qualité de notre écoute.

    Une technique vocale solide doit tenir compte des qualités de diction de chacun. Cette dernière peut/doit s’adapter aux exigences des différents styles, répertoires et émissions vocales, tout en respectant les possibilités individuelles de chaque appareil vocal, en vue de sa sauvegarde.

    La phonétique articulatoire appliquée à l’étude de la langue chantée, qui fonctionne comme une loupe des phénomènes articulatoires, permet de redonner au concept de « bonne diction » une dimension linguistique et phonétique, en le basant avant tout sur la nécessité d’un fonctionnement optimal de l’appareil vocal.

    Avec une telle démarche, on respecte un des principaux postulats de la définition d’une langue, qui est d’être « unité dans la variété ».

    Souvent, les observations sur la bonne diction se tournent vers une recherche mythique de la « langue pure », du « beau » modèle linguistique, s’appuyant sur le modèle écrit, oubliant ainsi la nécessité de restituer la langue à sa dimension orale, riche et nuancée, surtout en vue de son expression chantée…

    Dans l’optique phonétique que je propose, le concept de bonne diction doit signifier avant tout la recherche d’une articulation précise, mais souple, indissociable d’une place confortable pour la voix ; sans oublier que cet équilibre ne peut s’obtenir sans un corps souple et « d’aplomb ». C’est cela qui me fait dire souvent que « pour bien prononcer il faut être bien sur ses pieds et sur son bassin ».

    Diction lyrique ou diction tout court ?

    Le modèle articulatoire que l’on impose au chanteur, au nom de la langue « pure » et de la nécessité de la compréhension du texte, peut être contradictoire avec les capacités d’épanouissement vocal de répertoires qui exigent une puissance vocale, des aigus brillants, proches parfois du cri, une virtuosité mélodique accompagnée d’amples ou micro-intervalles, et tout cela dans des ambitus dépassant souvent les deux octaves, etc. Nos langues parlées, s’exprimant habituellement à l’intérieur d’intervalles qui vont grosso modo de la quarte à l’octave, faisant appel seulement rarement à un usage « yodlé » des deux principaux mécanismes1 (par exemple dans le système intonatif de la langue arabe), doivent adapter leurs modes et lieux articulatoires dans un système allophonique2 qui permette une personnalisation de la langue chantée dans les différents appareils vocaux.

    Bon nombre de problèmes vocaux des chanteurs sont liés principalement à une mauvaise diction basée essentiellement :

    – sur des voyelles et une « nasalisation » inadaptées au style vocal recherché ;

    – sur un trop grand effort « musculaire » dans l’articulation ;

    – sur le malentendu qui identifie la bonne diction à une forme souvent « dangereuse » de surarticulation qui peut entraîner à la longue une fatigue, sinon des dommages irréversibles dans le fonctionnement de l’appareil vocal.

    La recherche d’un équilibre dans l’articulation doit être le but principal de tout travail sur la diction lyrique.

    Diction lyrique italienne

    Le bel canto métahistorique, que les Italiens ont divulgué aussi grâce à un modèle de diction dont certaines particularités phonétiques ont été adoptées par d’autres langues chantées, est souvent évoqué par de nombreux chanteurs, car il facilite leurs performances.

    « Pour en venir au chant, je confesse ne pas éprouver le même plaisir en allemand qu’en italien. En italien, je ne dois produire aucun effort, je me régale à dire les mots et tout devient plus facile, même si la couleur exacte des voyelles est difficile à trouver. » (Natalie Dessay3)

    « Chantez l’allemand comme l’italien. Vous allez ainsi rendre service à notre langue ! » (Hans Hotter)

    « L’artsouverain de tout chanteur est dans le legato et le portamento, art italien de lier les sons, de faire en sorte qu’ils ne soient pas une succession, mais une intégration. » (Dietrich Fischer-Dieskau4)

    Ici, bien entendu, il ne s’agit pas de créer une quelconque hiérarchie linguistique, car toutes les langues ont leur propre « art du chant », mais d’expliquer pourquoi la langue italienne est si souvent chérie par l’expérience proprioceptive5 de nombreux interprètes du répertoire vocal.

    En réalité, ce n’est pas la langue italienne qui est en cause, mais justement son modèle de diction. Si l’on met de côté leur aspect anecdotique, les phrases citées plus haut, réunissant des chanteurs classiques de différentes générations, résument quelques aspects du modèle de diction que les Italiens ont pu donner au chant de leur langue, grâce à son histoire linguistique particulière et au « bilinguisme » singulier qui perdure encore aujourd’hui en Italie6. En effet, mis à part les « coquetteries » irréalisables, présentes dans quelques traités de chant dont celui du castrat Giovanni Battista Mancini qui conseillait de chanter sur la variante de « la langue florentine sur la bouche d’un habitant de Sienne avec la grâce de l’accent de Pistoia » (1777, p. 223), le modèle oral de l’italien chanté, utilisé notamment dans le répertoire d’opéra, s’est constitué dans un climat de liberté et de tolérance qui a permis de réunir des modes et lieux articulatoires qui ont facilité l’épanouissement des voix et la mise au point d’une technique où les aspects de la diction sont idéalement intégrés : l’approche pédagogique du Metodo pratico de Nicola Vaccaj7, « maestro di canto e di lingua », en est un exemple saisissant.

    Prendre en compte ce modèle permet entre autres de distinguer les erreurs de prononciation de celles de diction : si les premières concernent la capacité d’interpréter l’écriture d’une langue, les deuxièmes indiquent en revanche la qualité des modes et lieux articulatoires que recherche toute approche correcte de la diction lyrique, afin de faciliter et équilibrer l’émission vocale.8

    La variante italienne emblématique de ce modèle de diction n’est pas plus parlée à Florence9 qu’à Rome ou Milan, car aucune ville ou région n’a l’apanage de cette variante chantable de l’italien oral qui peut s’appliquer à de nombreux répertoires chantés. Cette variante linguistique fonctionne comme un « accent » particulier que l’on peut définir comme « beau » (bel canto !) uniquement dans le sens de la facilité et de la liberté de l’émission vocale qu’il peut/doit engendrer : le terme buoncanto de Giulio Caccini paraît d’ailleurs plus approprié.

    Les principes articulatoires de ce modèle de diction :

    – permettent d’accepter les nombreuses variantes linguistiques de chanteurs qui lui ont « fait honneur » : de Tito Schipa à… Carlo Bergonzi par exemple, qui ont coloré les voyelles italiennes, respectivement aux « accents » du sud (Lecce) et du nord (Vidalenzo/Parme) de l’Italie, sans trahir le « buon canto » italien ;

    – peuvent s’appliquer à toutes les langues du monde, car ils permettent de respecter la personnalité vocale de celui qui les parle/chante, tout en obéissant à la plupart des règles de prononciation des langues concernées.

    Ces variantes généralisent certaines particularités articulatoires déjà dans la phonation parlée, avec une nasalisation pondérée qui accompagne un « ruban » de voyelles longues, avec des consonnes bien intégrées10 et à la hauteur de la note, dans un lieu articulatoire oro-nasal évoqué par les termes italiens de vocali profonde (voyelles profondes) où naît la « mezza-voce » qui permet la « messa di voce », produisant un mécanisme que l’on retrouve ensuite dans les « suoni filati »11, etc.

    L’attitude posturale du chanteur (des pieds… à la tête !) et sa capacité de détente de l’appareil vocal, avec une apnée cordes ouvertes, accompagne ce modèle linguistique qui nous permet aussi de préciser le concept de bonne diction défini comme un système « allophonique ».

    Grâce à une telle démarche, les langues chantées peuvent donc être traitées comme des « variantes linguistiques » nous indiquant des modes et lieux articulatoires qui, tout en réalisant une parfaite intelligibilité de la langue en question, permettent un épanouissement souple de tout appareil vocal.

    Qu’est-ce que l’apnée ouverte ?

    Un détail fondamental pour la réalisation du modèle de diction lyrique résumé ici, qui par ailleurs précise les propos de la note 8, est le contrôle, ou l’acquisition, de l’apnée ouverte (ou respiration profonde) décrite ci-dessous par le célèbre pédagogue américain Richard Miller, illustrée par ailleurs par le linguiste suédois Bertil Malmberg dans le dessin B ci-dessous :

    « Dans le chant, l’attaque coordonnée ne se produit que si la glotte a été entièrement ouverte lors de l’inspiration précédente. Ce total écartement des cordes vocales est suivi d’une fermeture nette et précise. L’ouverture partielle de la glotte, qui se produit par exemple lors de la respiration normale, par opposition à la respiration profonde, ne peut être suivie d’un début du son aussi net que celui exigé dans le chant savant. […] C’est en cette régulation du début du son que réside le germe de tout acte vocal correct. La préparation à un bon début de la phonation doit être composée d’une inspiration correcte, suivie du positionnement approprié des cordes vocales (sans éprouver aucune sensation au niveau du larynx) », Miller Richard, La Structure du chant, pédagogie systématique de l’art du chant, Paris 1990, Éditions Ipmc, p. 6.

    L’apnée « cordes ouvertes » :

    Dessin extrait de : Bertil Malmberg (1974), La Phonétique, PUF, p. 27.

    Une présentation API du système allophonique de la diction lyrique italienne

    API12

    La description qui suit est volontairement une courte et pragmatique présentation du système phonétique de la langue italienne en vue de l’émission chantée, tel qu’il est enseigné aux élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Elle témoigne aussi d’une démarche pédagogique de synthèse13 qui permet un premier accès rapide à des problématiques essentielles de la phonétique, pouvant faciliter ce type d’approche de la langue en musique.

    Pour obtenir une bonne diction de la langue italienne, facilitant en même temps l’émission chantée, il faut apprendre à distinguer les 37 articulations du tableau ci-après qui comprennent à la fois des phonèmes et des allophones. Il faudra donc savoir les personnaliser, en les différenciant aussi bien entre elles que par rapport à celles qui leur sont très proches dans d’autres langues.

    Quelques-unes de ces articulations (en italique dans cette présentation) ne sont pas mentionnées dans les dictionnaires qui comportent une transcription API, mais elles sont essentielles à une « bonne diction » de l’italien. Pour avoir des exemples de mots italiens correspondant aux symboles ci-dessous, voir dans les pages suivantes.14

    Terminologie phonétique essentielle : voisées et non-voisées ; continues et momentanées…

    Si nous ne perdons pas de vue qu’un de nos buts principaux est celui d’entraîner un modèle de diction qui tienne compte de la qualité de l’émission vocale, il est important de savoir utiliser correctement quelques termes de la riche terminologie de la phonétique, afin de classer les sons de nos langues, car ils rendent service à la construction d’une bonne technique vocale.

    Les termes voisée et non–voisée (qui évoquent la présence de vibration des cordes vocales), venant de l’approche articulatoire de la phonétique, auxquels correspondent respectivement les termes sonore et sourde de la phonétique acoustique, sont plus connus et utilisés que les termes : articulations continues et momentanées.

    Ces derniers termes renferment pourtant des notions très importantes lorsque l’on fait référence au fonctionnement de la langue chantée.

    S’il est important de savoir que nous pouvons produire à la fois des articulations « avec la voix »(les  voisées, correspondant à des sons périodiques) et « sans la voix » (les non-voisées, correspondant à des sons non-périodiques), les sous-catégories continues et momentanées nous rappellent respectivement que nous produisons aussi bien des articulations qui peuvent être tenues, pour les unes, « à longueur de souffle », tandis que les autres segmentent la chaîne phonique, car elles ont besoin pour exister phonétiquement de la présence d’une voyelle. Prononcez par exemple les voisées « v » et « b » : le « vvvvvvvvvv » permet une continuité dans le son que « b » ne peut pas avoir, car il a une existence « momentanée », ayant besoin d’une voyelle pour être prononcé : bababa, bebebe, etc.

    Ces détails articulatoires exigent une attention toute particulière, afin de ne pas briser le legato que demandent la plupart des phrases musicales ; un legato qui évite des serrages inopportuns (souvent inconscients !) produits par des consonnes surarticulées.

    Tous ces termes permettent en outre de mieux distinguer d’importants phénomènes articulatoires et d’éviter certaines ambiguïtés entretenues par la phonétique15 : notamment la nécessité de distinguer les nasalisations des consonnes nasales.

    L’homorganicité 16 est une qualité articulatoire, évoquée souvent par les phonéticiens à propos des nasales, mais elle concerne surtout les « nasalisations » qui dans le modèle présenté sont à la fois continues et  relâchéesanche, ancia, tonfo, tempio, tandis que les « consonnes nasales » sont momentanées et tendues17 : nano, canna, legno, etc.

    Les positions :

    – voyelle + « n »ou « m » + autre consonne,ou

    – « n » ou « m » en fin de mot,

    produisent des articulations relâchées et continues (homorganiques, voir note 15) qu’on peut appeler « nasalisations » en italien, mais aussi en allemand et anglais… tandis que la langue française les a « transformées » en voyelles nasales.

    Le tableau ci-dessous résume en quelque sorte le passage progressif de la voyelle orale à la voyelle nasale… :

    Paolo Zedda, 2003, « Varietà et qualità dell’articolazione nasale : dal parlato al canto », actes du congrès Il parlato italiano, Naples, 2003, M. D’Auria Editore (CD-ROM).

    Ci-dessous des exemples « doubles », à prononcer en italien et français… :

    Sentiment(o), sang(ue), invite/o, son, illusion,etc.

    Les positions de « n » ou « m » :

    – en début de mot,

    – avec des simples ou doubles consonnes entre deux voyelles,ou

    – précédées de consonnes

    produisent des « consonnes nasales » ; autrement dit, des articulations tendues et momentanées :

                       nota, anno, amnesia etnico, ammirare, Maria, amare, somma

                       note, année, amnésie, ethnique, admirer, Marie, aimer, somme, etc.

    Il est intéressant d’observer que les mots anno/année et somma/somme peuvent se prononcer avec une nasalisation qui accompagne plus ou moins la consonne nasale, selon la qualité de la diction, et que le « m » de organisme(o) est consonne nasale en français et en italien, mais en anglais c’est une nasalisation : organism18.

    Les consonnes nasales sont précédées d’une « nasalisation » plus ou moins importante selon les sujets, les émissions, la qualité de la diction et la nuance expressive du mot ou de la phrase.

    Observons, pour finir, comment d’anciens copistes avaient parfois senti la nécessité de noter ces nasalisations avec une évidente intuition phonétique : le tilde, utilisé aujourd’hui par l’API pour noter les voyelles nasales françaises, remplace ici la consonne nasale pour mettre en évidence la voyelle nasalisée de la nasalisation :

    au lieu de : Degnati o gran Fernando, Tu, che sempre abborristi, e Marsia,

        
    au lieu de : Ah crudo è ben quel core, au lieu de : Ohi me convien ch’io mo—— ra

    Extraits du Secondo libro d’arie musicali per cantarsi nel gravicembalo, e tiorba: a una, a dua e a tre vocide Girolamo Frescobaldi, imprimé en 1630.

    Une façon claire d’essayer de signaler/rappeler au lecteur qu’il faut ajouter une simple résonance nasale à la voyelle au lieu de prononcer une “vraie” consonne nasale qui provoquerait tous ces “e” parasites qui déforment les mots et compliquent la diction legato : gran Fernando, crudo è ben quel, convien qui deviennent :

    GraFernando, crudo è bequel, covien*

    * [ ə ]= un « e » qui ressemble à celui que l’on prononce dans le mot « petit » !

    Modes et lieux articulatoires

     Particularités des articulations voisées : 
    – 5 voyelles : [a] , [e] , [i] , [o] , [u];+ les deux variantes « puristes » [ɛ],[ɔ]19

    La difficulté majeure est celle de trouver des couleurs « italiennes », facilitant la technique d’émission vocale, parmi les nombreuses nuances qui accompagnent les voyelles dans les différents styles et répertoires. C’est dans ce sens qu’il fallait lire la phrase deNatalie Dessaycitée plus haut : « même sila couleur exacte des voyelles est difficile à trouver ! »

    – 4 nasalisations déjà largement présentées : de type [ n] ou [ m];

    correspondantes aux 4 symboles habituels:

    [ŋ]*sangue, non gode ; [‘saŋgwe] ou [‘sangwe], etc.

    [n] sento, in tempo ; [‘sento] ou [‘sen to], etc.

    [ɱ]* invidia, un vuoto ; [iɱ’vidja] ou [im‘vidja], etc.

    [m] impara, non posso, in pena, un prato ; [im’paɾa, nom’posso,] ou [im’paɾa, nom’posso];

    la difficulté majeure étant celle de sentir leur articulation relâchée qui « envahit » la bouche et permet de chanter « avec le nez » et non « dans le nez » ! Le pharynx doit rester détendu et « ouvert » ; la sensation articulatoire doit être « vélaire ».

    – 3 consonnes nasales :

    [n] uno, nave, danno

    [m] amo , mare, flemma

    [ɲ] gnomo, sogna, ragni, [‘ɲomo],

    Je rappelle que dans cette variante, elles sont associées à une nasalisation.

    Les latérales

    Il s’agit de consonnes dont le mode articulatoire donne la sensation que “l’air” passe des deux côtés du “barrage” fait par la langue, d’où le nom. Le « l » est une consonne qui n’est souvent pas assez articulée et qui « passe » mal dans les phrases chantées. Dans cette variante linguistique, le [ʎ] ne se prononce pas avec la pointe, mais avec le dos antérieur de la langue (voir plus loin, dans les dessins représentants les 4 principaux mouvements articulatoires que demande cette variante de la langue italienne : mouvement M II ).

    – 3 latérales :

    [l] alvéolaire : lana, pelle,

    [l] dental : pala, sole, male (articulation qui reste proche de l’arcade dentaire inférieure)

    [ʎ] paglia [‘paʎʎa] , soglio, veglio, etc.

    Les vibrantes

    On appelle ainsi les articulations qui produisent une vibration dans une partie de l’appareil phonatoire. En italien, c’est une partie « bien antérieure » de la pointe de la langue qui produit les deux principaux « r » : un « r » monovibrant et un « r » polyvibrant.

    – 2 vibrantes :

    [ɾ]*monovibrant : caro, amore, morire, [‘kaɾo] etc… ,

    principalement entre deux voyelles à l’intérieur d’un motet dans quelques enchaînements : per amare, etc. et éventuellement, treno, prato ( « r » précédé d’une autre consonne)

    [r] polyvibrant : rete, Roma, carta, carro, mais aussi treno, prato

    dans tous les autres cas (début de mot, suivi de consonne, redoublé)

    (*symbole API absent des dictionnaires)

    Le « r » monovibrant est souvent confondu avec un « l » simple par de nombreux locuteurs : on « préfère » alors prononcer « morrirre » au lieu de « morire » par peur de prononcer « molile »… : [ɾ] et [l] dentale étant allophones en français. Autrement dit, ces sons étant très proches, on peut prononcer malaise ou placer par exemple avec un [ɾ] monovibrant italien ou un [l] dental sans que le sens ne change…

    Il faut veiller à la qualité du voisement du « r », pour le distinguer de la variante non-voisée présente dans d’autres langues, dont l’allemand.

    Les constrictives (fricatives)

    Ce terme évoque la production de sons obtenus par le resserrement d’éléments de l’appareil phonatoire : la langue et les alvéoles pour le [z] dans « mese » ; la lèvre inférieure et les incisives supérieures pour le [v] dans « prova » ; etc. Il faut faire attention aux crispations de la mandibule surtout dans [z], [v] et à ne pas les articuler comme des occlusives ; mais aussi, à ne pas articuler [j] et [w] comme des voyelles « i » et « u » et à prononcer [ʃ], [s], [f] comme des « fuites d’air », sans serrages (excès de constriction).

    – 4 constrictives voisées :

    [j] fiore, piove [‘fjoɾe]

    [w] cuore, quando [‘kwoɾe]

    [z] posa, casa [‘poza]

    [v] cavo, vaso

    – 3 constrictives non-voisées :

    [ʃ] scena, pesce [‘ʃena]

    [s] seno, fosse

    [f] fatto, tuffo

    Les occlusives

    Comme l’exprime bien le mot, ces articulations créent une fermeture momentanée dans différentes zones de l’appareil phonatoire : les deux lèvres pour [b]; la pointe de la langue avec surtout les incisives supérieures pour le [d] ; le fond (dos) de la langue avec le « début »du voile du palais pour [g].

    – 3 occlusives voisées :

    [b] bada, babbo

    [d] dove, ridda

    [g] gode, leggo

    – 3 occlusives non-voisées :

    [p] pace, perdo, sappia

    [t] tempo, tiropetto

    [k] caro, chino, bocca [‘kaɾo]

    Il faut éviter de trop « exploser » ces consonnes en les prononçant :

    – bien poser la pointe de la langue sur les dents pour [d] et [t] ;

    – chercher un lieu « vélaire » pour [g] et [k] (prononcés souvent comme des alvéolaires !)

    – ne pas ajouter à l’occlusion bilabiale de [b] et [p] des serrages pharyngés. De plus, en général, il ne faut pas exagérer leur articulation ; sinon on crée souvent des tensions dans la langue ou dans le pharynx et une participation des fausses cordes (voir note 8).

    Les mi-occlusives (affriquées)

    Il s’agit d’articulations intermédiaires entre les constrictives et les occlusives.

    Les premières (par exemple [ʃ] dans « scena ») rétrécissent le canal buccal dans certains lieux articulatoires, en obligeant l’air/son à passer (s’infiltrer) dans le « petit passage » qui reste, ce qui provoque l’articulation constrictive ; les deuxièmes (par exemple [t] dans « tema ») ferment complètement, ne serait-ce que pour un « très court instant » le passage à l’air/son, créant ainsi la consonne occlusive ; en revanche l’articulation mi-occlusive (ou affriquée) frictionne, masse les parties de l’appareil buccal qui entrent doucement en contact.

    De nombreux chanteurs étrangers ont tendance à prononcer ces articulations comme des occlusives : le [dʒ] dans raggio devenant souvent [tʃ] « raccio », très proche donc de la mi-occlusive non-voisée.

    – 4 mi-occlusives voisées :      

    [ð]*cade, odore , ed io… [‘kaðe]… [e’ðio] (à ne pas confondre avec « e Dio » [e’dio])

    [dz] zona,mezzo, ronza [’dzona], etc.

    [dʒ] giocare,ragione, fuggi [dʒo’kaɾe], etc.

    [ɣ]*vago, segreto  [’vaɣo], etc.

    (*symbole API absent des dictionnaires)

    – 2 mi-occlusives non voisées :

    [ts]** ozio , mazzo, [’otstsjo], [’matstso], etc., à ne pas confondre avec [dz]

    [tʃ] cena, bacio, tace [’tʃena] [’batʃo], etc.

    Il est souhaitable d’utiliser l’avancement de la lèvre supérieure pour obtenir une bonne sonorité du [dʒ]; pour [ð], sortir légèrement la pointe de la langue, comme dans le « th » anglais de « think » par exemple, et pour [ɣ], faire glisser le dos de la langue doucement sur le voile du palais tout en gardant une mandibule souple.

    Les huit articulations non-voisées

    Par rapport à d’autres langues, l’italien compte peu d’articulations non-voisées !

    Pour obtenir leur bonne diction dans la variante linguistique décrite, et garder ainsi un bon legato, il suffit de suivre les conseils déjà évoqués dans les modes articulatoires des voisées respectives.

    – 3 constrictives :

    [f] fatto, tuffo

    [s] sassi, messa

    [ʃ] scena, pesce

    – 2 mi-occlusives :

    [ts] pazzo, azione

    [tʃ] luce, sociale, laccio

    – 3 occlusives :

    [p] peso, sapore, sappia

    [t] teso, potere, tatto

    [k] caso, pacato, sacco

    Les consonnes suivantes se prononcent toujours comme des doubles :

    [ʎ] bagliore [ɲ] signore [ʃ] lasciare [dz] ozono [ts] pozione

    On redouble d’ailleurs le symbole API entre deux voyelles dans la transcription phonétique : [baʎ’ʎoɾe] , [siɲ’ɲoɾe] , [laʃ’ʃaɾe ], etc…

    Les « groupes consonantiques » (nessi consonantici) les plus difficiles à articuler en italien sont du type « str » ou « scr » (strada, scrigno, etc.). 

    Une voisée (le « r » dans ces cas) atténue toujours l’enchaînement de deux consonnes non-voisées : le célèbre « E’ strano » de Violetta ou le « Eh, scrivi, dico, e tutto io prendo su me stessa… » de la Comtesse des Noces de Figaro.

    On est loin des groupes consonantiques contenus par exemple dans cette phrase allemande chantée par Papageno : « Und mich aufs Pfeifen zu verstehn » ou dans le russe « Ты лети за ясным солнцем вслед. (Ti lieti za iasnim solntsiém fsliét) » de la célèbre chanson traditionnelle Katjusha

    Par ailleurs, dans les cas où deux voyelles de même « couleur » se suivent, comme dans « si inizia » , « se entra », « vada a casa », « vago oggetto », les Italiens généralement articulent une variation tonale qui permet d’entendre les deux voyelles sans les « réattaquer » comme l’exigent l’allemand, le latin , l’anglais….

    Toutes ces particularités articulatoires nous permettent de décrire le système allophonique de la bonne diction. D’après la terminologie phonétique, décrire le système « allophonique » de la bonne diction signifie ici faire un choix parmi les nombreuses variantes du système phonologique d’une langue, en choisissant ces allophones (ou variantes combinatoires) qui les rendent particulièrement propices à l’épanouissement d’une voix en bonne santé.

    Gymnastique articulatoire des muscles de la langue

    Voici ci-dessous une illustration des 4 principaux mouvements articulatoires que demande cette variante de la langue italienne :

    M I est un mouvement qui permet la mobilité de la pointe de la langue indépendante de la mâchoire. Le soprano allemand Elisabeth Grümmer, qui fut aussi une très grande pédagogue que j’ai côtoyée à l’École d’Art lyrique de l’Opéra de Paris, utilisait le mot « lana », prononcé à l’italienne (M I), dans un exercice de technique vocale qui profitait de cette gymnastique articulatoire pour assouplir la voix.

    M II en revanche permet de stimuler et « ouvrir » un espace pharyngé de résonance grâce à la langue en avant et la pointe qui touche la couronne dentaire inférieure.

    M III permet un travail important du dos de la langue dans un lieu vélaire, une gymnastique absente dans l’articulation du français standard.

    M IV, avec les dentales occlusives et mi-occlusives, entraîne la présence de la pointe de la langue en avant, une qualité essentielle pour garantir la bonne diction.

    Variantes linguistiques et « solfège »

    Toutes les consonnes de la variante à peine décrite s’articulent en règle générale en anticipant le temps20 et à la hauteur de la note qui suit.

    Comme Nicola Vaccaj nous l’avait signalé dans les deux premiers exercices de sa célèbre méthode21, rejoignant ainsi une autre qualité phonétique de cette variante de la langue chantée, les syllabes articulatoires sont toutes « ouvertes » :

    « Pour faciliter aux étrangers la syllabation en chantant, j’ai pensé démontrer comment unir les syllabes différemment de ce qu’enseignent les maîtres de langue italienne, puisque j’ai remarqué qu’ils mettent une scrupuleuse attention à s’en servir dans le chant, comme si ici on épelait. »22

    Autrement dit, le célèbre « Semplicetta tortorella che non vede il suo periglio… » qui figure dans la méthode de Nicola Vaccaj se chante :

    A) Se–mpli–ce–tta to–rto–re–lla che no–nve–dei–lsu-o pe–ri–glio, etc…

    avec des syllabes ouvertes, et non

    B) Sem–pli–cet–ta tor–to–rel–la che non ve–de il suo pe–ri–glio , etc…

    comme dans la séparation syllabique de la langue écrite qui distingue justement les syllabes ouvertes et fermées selon qu’elles se terminent respectivement par une voyelle ou par une consonne (B) !23

    Dans la présentation de la première leçon, Nicola Vaccaj nous disait en effet :

    « La division des syllabes dans cette première leçon est « hors de l’ordinaire » pour donner le plus possible une idée de la façon de prononcer en chantant, comment on doit réaliser, avec la voyelle, la durée entière d’une ou plusieurs notes, et unir la consonne à la syllabe qui suit.

    Avec cela, ce sera plus facile d’apprendre le chant legato, une chose que l’on ne peut parfaitement enseigner qu’avec la voix d’un maître avisé. »

    Des « vocales d’aujourd’hui » pour entraîner ces systèmes allophoniques

    Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris a contribué à la création de deux ouvrages pédagogiques consacrés à la musique « contemporaine », grâce à la participation, en tant qu’interprètes, de quelques étudiants chanteurs et instrumentistes qui ont permis des enregistrements de qualité dans les CD qui accompagnent les pièces présentées.

    Le premier recueil, publié en 2004, Vocales 2000, a été réalisé avec la collaboration de l’Association française des professeurs de chant (AFPC), qui en 1997 avait contacté environ 150 compositeurs en leur demandant d’écrire des « pièces » courtes en vue d’un travail préparatoire à la vocalité contemporaine dans l’esprit de la méthode de Nicola Vaccaj.

    En 2011, Vocales d’aujourd’hui continue cette opération de sensibilisation, en présentant entre autres deux mélodies qui permettent d’exercer deux caractéristiques fondamentales du système allophonique qui fait l’objet de cet article : l’intériorisation du rythme, véhiculé par le partage temporel entre voyelles et consonnes, et la qualité de résonance de la voix exprimée par les nasalisations.

    Jean-Christophe Dijoux et Isabelle Aboulker ont mis en musique deux textes que j’ai conçus dans l’esprit pédagogique de Nicola Vaccaj, afin de faire un travail systématique sur deux aspects essentiels de la langue chantée, respectivement : l’intensité articulatoire des consonnes, qui tient compte du phénomène, phonologique et rythmique à la fois, de la gémination en italien (autrement dit, les « simples » et les « doubles » consonnes) et l’articulation des nasalisations qui ont une influence décisive sur la qualité de l’émission vocale, lorsqu’on repère le lieu articulatoire oro-nasal.

    « Quelle excellente chose ce serait si les professeurs de chant enseignaient en même temps la diction, et si les professeurs de diction enseignaient en même temps le chant ! Mais puisque c’est impossible, il nous faut avoir des spécialistes des deux techniques, travaillant parallèlement. »24

    Cette citation peut être étendue aux nombreux musiciens, dont les enseignants de formation musicale, qui devraient connaître et contrôler l’influence directe de leur « prononciation » de la musique, notamment dans l’enseignement du solfège.

    Observons tout d’abord le texte de la mélodie Essences de temps, mis en musique par Jean-Christophe Dijoux, qui permet d’étudier les effets de la gémination consonantique dans les rythmes musicaux.

    Le choix privilégié de l’accompagnement au clavecin, qui connaît dans son articulation instrumentale un mécanisme de retard sonore, que l’on retrouve dans une forme moindre dans le « double échappement » du piano, accompagne bien le problème de la consonne, avant ou sur le temps, et sensibilise l’exécutant à ce délicat problème d’écoute. Voici tout d’abord deux tableaux qui présentent quelques particularités de la construction du texte, sa transcription API et la traduction.

    Voici maintenant un tableau qui classe les mots du texte par rapport à leurs similitudes articulatoires :

    Ce texte, écrit avec les vers les plus célèbres et « libres » de la langue italienne, l’endecasillabo et le settenario (respectivement 11 et 7 syllabes), utilisés tout particulièrement dans le style recitativo, vise une prise de conscience de la qualité et de la place des consonnes et des voyelles dans le rythme musical.

    La langue italienne standard permet en effet d’intérioriser une grande variété rythmique, grâce à l’alternance phonétique des « simples » et des « doubles » consonnes dont la valeur phonologique double la perception de chaque rythme que l’écriture musicale habituelle ne signale pas !25

    Les « doubles consonnes » écourtent les voyelles qui les précèdent en rendant inégales les valeurs rythmiques de même nature, sans oublier que l’accent tonique en italien se réalise avec des voyelles allongées ; ce qui trouble de nombreuses oreilles ! Le tableau qui suit est une présentation de ces alternances avec une constante : la consonne « r » étudiée dans toutes les différentes positions de paroles « piane » (avec un accent sur la pénultième) de quatre syllabes. Je fais répéter aux chanteurs ces mots, par colonne et par ligne, afin qu’ils apprennent à « sentir » les différences apportées par ces alternances simple/double consonne sur la multiple perception des rythmes réguliers et pointés dans les deux premières syllabes :

    D’abord avec

    et ensuite avec :

     Les + et ++ indiquent la présence des simples et doubles consonnes dans les mots.

    On peut définir une double comme une consonne « tendue » (articulée de façon énergique), écourtant plus ou moins la voyelle qui précède, selon sa position par rapport à la syllabe tonique. En général, on caricature toutes les doubles consonnes comme dans le mot « babbo », ignorant que l’éloignement de l’accent affaiblit le léger arrêt qui écourte la voyelle : « babbo, babbino, abbandonata » ou bien « tutto, attento, attenzione ».

    Lorsqu’on prononce babbino comme babbo, on risque de plus de déplacer l’accent : babbino, transformant ainsi la “piana” en une “sdrucciola” (accent sur l’antépénultième).

    « En ce qui concerne la difficulté de dire quelques paroles, comme « tutto » par exemple, cela ne peut venir que de la vive voix d’un précepteur, et j’aurais fait un dictionnaire inutile en les énumérant tout simplement. »26

    Issus de la langue écrite, les termes simple et double, qui nous rappellent la représentation orthographique des mots, pourraient être remplacés relativement par intensité articulatoire faible/relâchée (pour la simple) ou renforcée/tendue (pour la double)27, sans oublier que selon les langues et leurs variantes, certaines consonnes « doubles » peuvent être ressenties comme simples et, vice versa, on oublie de doubler d’autres consonnes…

    Cela vient de la qualité des différents « accents » régionaux qui, dans chaque langue, peuvent se partager en deux grands groupes : les variantes « vocaliques » (avec de longues voyelles) ou « consonantiques » (où une articulation plus énergique des consonnes réduit considérablement l’espace des voyelles). En Italie, à l’accent très vocalique, et sans « doubles » consonnes, de Venise, s’oppose par exemple l’accent riche en consonnes des habitants de Sassari (Sardaigne du nord-ouest).

    Pour une bonne compréhension, nos oreilles demandent souvent une articulation en miroir de notre propre prononciation. Des consonnes trop articulées gêneront l’écoute de ceux qui parlent une variante vocalique de leur langue maternelle et vice versa… Au-delà des aspects phonologiques28 qui font donc qu’une phrase comme « il caro core »(« le cher cœur ») risque souvent de devenir un « char qui court » (« il carro corre ») si on ne respecte pas la qualité de monovibrante du « r » simple, ou qui transforment le célèbre « M’ama » (« elle m’aime ») de Nemorino, dans la « furtiva lagrima » de L’elisir d’amore de GaetanoDonizetti, dans un appel de détresse (?) à la « mamma » (« maman »), à cause du redoublement du « m », etc., ce phénomène affecte aussi bien une des qualités articulatoires de la langue italienne que son « allure » prosodique. Nous venons de l’observer dans l’exemple de « babbino », dont la prononciation erronée peut même affecter la perception de l’accent.

    Dans des tests de discrimination auditive conçus pour les francophones29, qui ont comme but de dissocier la perception de l’accent par rapport à la consonne, des erreurs reviennent systématiquement : par exemple, dans des mots comme verrò, fallì, la double consonne peut détourner l’accent, faisant croire qu’il est plutôt dans la syllabe soulignée verrò, fallì. Cela est en relation avec le fait que de nombreux francophones, dans un mot comme voilà par exemple, perçoivent l’accent plus sur le « v » que sur la voyelle « a » ! En effet, dans la langue française s’est développé un système de contre-accents où les accents expressifs l’emportent souvent sur les accents toniques30.

    De nombreux étudiants en musique (dont de nombreux chanteurs) manquent de rigueur rythmique à cause entre autres d’une solmisation (pratique du solfège) où l’on ne donne pas à la diction du « texte », accompagnant cet apprentissage, l’attention qu’elle mérite ; cela concernenotamment l’intensité articulatoire des consonnes et leur « place » (avant ou sur le temps) : par exemple dans la prononciation du nom des notes (le cas échéant !), dans d’éventuelles onomatopées (ta ta, ti ti, etc.), dans les paroles versifiées d’un déchiffrage chanté par exemple, etc.

    La diction des consonnes joue un rôle essentiel dans l’apprentissage et l’expression d’un rythme devant s’accorder entre les différents partenaires de musique.

    Ces consonnes intériorisées se réalisent dans le jeu (l’enfoncement du doigt, le coup d’archet, etc.), ou dans la direction de chœur ou d’orchestre (le début du geste de la battue, plus ou moins anticipée), des « consonnes » et des « voyelles » qui marquent le véritable début du son.

    À l’écoute d’un texte chanté, afin de créer l’indispensable complicité musicale, l’instrumentiste (pianiste ou autre) va prendre comme référence rythmique le début de la consonne ou celui de la voyelle, autrement dit : la consonne sur le temps ou en anticipation du temps. Une célèbre pianiste accompagnatrice française m’a avoué un jour avoir dû réapprendre, après un séjour en Allemagne et grâce à une masterclass sur le lied, à accompagner les chanteurs en sentant les voyelles sur le temps et non la consonne, comme elle l’avait pratiqué jusque-là !

    La mélodie Babéliques résonances d’amour (2009), mise en musique par Isabelle Aboulker, permet d’exercer en parallèle les articulations nasales dans quatre langues majeures du répertoire vocal classique : allemand, anglais, français et italien.

    Voyons tout d’abord une schématisation des mots utilisés pour le texte :

    Voici le texte de la mélodie avec la transcription phonétique et la traduction :

    La présence des vocalises qui permettent un repérage articulatoire des allophones [ ɱ ] et[ ŋ ], présents dans la prononciation des mots des langues proposées, et ensuite celles sur [ m] et [ ɔ̃ ]31, qui permettent de fixer les articulations à peine prononcées, dans le « mélange babélique » proposé, facilitent l’accès à une gymnastique articulatoire produisant des résonances déterminantes pour la qualité de l’émission vocale de chaque chanteur, tous styles confondus.

    Par ailleurs dans le mot français « sentiment », qui contient deux voyelles nasales de type [ã] , en ajoutant un « o » à la fin, on obtient l’italien sentimento où l’on peut/doit sentir l’articulation des nasalisations relâchées et continues : la résonance nasale vélaire, qui se rajoute à la fin des voyelles « e », est en effet seulement partielle (par rapport à la voyelle nasale), et produite avec un léger abaissement du voile du palais, dans un lieu articulatoire oro-nasal qu’il faut connaître et sentir pour homogénéiser toutes ces différentes articulations. En comparant plusieurs langues, on peut observer que les consonnes nasales peuvent avoir un statut articulatoire différent : en anglais, par exemple, où la nasalisation du mot organism devient par contre une « vraie » consonne nasale, tendue et momentanée, dans le mot français organisme ou dans l’italien organismo

    Le troisième « terme » : oro-nasal

    J’aimerais conclure cet article en soulignant les qualités de l’espace oro-nasal plusieurs fois évoqué, car il est un des principaux supports de la variante linguistique décrite ici qui facilite l’émission vocale et que la mélodie Babéliques résonances d’amour permet de repérer et entraîner.

    En phonétique, on oppose souvent les articulations orales et nasales, ignorant ou négligeant l’existence d’un lieu articulatoire intermédiaire où elles se mélangent, créant un espace idéal pour la bonne diction de n’importe quelle langue !

    Des articles sur l’utilisation des articulations nasales dans le chant apparaissent régulièrement, suscitant des polémiques entre les défenseurs et les détracteurs de ce type de recherche vocale à travers ce repère phonétique.

    Même dans de nombreuses études qui s’appuient sur des analyses acoustiques, on essaye d’isoler l’oral du nasal en confondant souvent une voix « dans le nez » (nasillarde) et « avec le nez », cette dernière correspondant mieux aux exigences exprimées par de nombreux pédagogues de la voix.

    Le terme récent, de mystérieuse origine, « moïto » qui correspond à un exercice de technique vocale sur l’allophone [ ŋ ], apparenté aux nombreux autres exercices dits « bouche fermée » (« humming » en anglais), témoigne pourtant de la recherche d’une résonance vocale trouvée à l’aide de ces types d’articulation.

    Un bon travail sur la diction lyrique, distinguant les consonnes nasales des nasalisations, permet de repérer ou renforcer les sensations proprioceptives de ce lieu vélaire qui correspond au « back space » dont parlent de nombreux pédagogues américains, ou aux « vocali profonde » de la vieille école italienne de chant, etc.

    On peut par ailleurs observer/entendre cet espace où oral et nasal sont mélangés, dans les voix des bébés avant l’éducation au langage.32

    N’oublions pas qu’une voix de bébé peut facilement rivaliser avec celle, puissante, d’un soprano, car elle contient justement les caractéristiques acoustiques regroupées sous différents termes : celui consacré de « singing formant »33 qui autrefois s’appelait « squillo », dans une terminologie qui nous vient de l’ancienne école de chant italienne, mais aussi plus récemment le « twang » évoqué par la méthode Voicecraftet recherché entre autres par le Speech Level Singing di Seth Riggs,ou le « mix-belting » d’Elisabeth Howard (des approches techniques, ces dernières, qui incluent aussi les musiques actuelles).

    Voici « in fine » un exercice34 que l’on peut faire pour repérer ce lieu oro-nasal.

    En bouchant vos narines, prononcez ces phrases :

    Si vous ne sentez pas d’obstacles au moment de la prononciation des nasalisations vous l’avez « trouvé » (!), sinon il faudra le « sentir » en essayant de reculer la zone articulatoire jusqu’à sentir ce lieu vélaire qui permet son épanouissement : la voix qui l’accompagne n’est pas puissante, mais lorsqu’elle est soutenue par une posture corporelle correcte et une technique de souffle équilibrée (appoggio35), elle peut s’amplifier (sans microphone !), facilitant ces suoni filati (voir note 9) qui permettent une bonne « suspension » et maîtrise du son.

    Les chanteurs qui possèdent « naturellement » cet espace oro-nasal doivent le reconnaître et le préserver ; les autres peuvent l’acquérir grâce à un travail correct sur la diction lyrique, car il garantira non seulement une meilleure diction du texte, mais deviendra aussi un des éléments « porteurs » de leur voix.

    Les pédagogues du chant (du professeur de chant… aux coaches de toutes sortes) devront aussi s’habituer à écouter et discerner les nuances phonétiques qui accompagnent ces articulations, lorsqu’elles sont bien prononcées, afin de guider la proprioception des chanteurs dans une juste direction.

    « La production de la parole, et encore plus celle de la parole chantée, est un spectacle prodigieux, une extraordinaire forme de création. […] Il faut se rappeler […] qu’une bonne prononciation est une étude des proportions, dans l’ordre du temps et du rythme. »36

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    2002, « Le chant et ses systèmes vocaliques », publié dans Moyens d’investigation et pédagogie de la voix chantée, Lyon, Symétrie

    2003, « Varietà e qualità dell’articolazione nasale : dal parlato al canto », actes du congrès Il parlato italiano, Naples, M. D’Auria Editore (CD-ROM).

    2005, « La langue chantée : un outil efficace pour l’apprentissage et la correction phonétique », in : http://acedle.org/spip.php?article467

    2005, « Velopharyngeal opening during the homorganic articulations in some variants of a language », ICVT6 (International Congress of Voice Teachers), août 2005, Vancouver, BC Canada, Poster Paper Session, lisible ici :

     http://zeddap.perso.neuf.fr/paolozsite/articles/postervancouver.pdf

    Divers :

    — Disque Linguaphone No. ENG 252-3, published by the Linguaphone Institute, 207

     Regent Street, London, W.i.

    – Opéra Magazine (l’Actualité internationale de l’art lyrique), n° 2, décembre 2005.

    – Diapason/Harmonie n° 308, septembre 1985.

    – Le Chanteur moderne,Outils et conseils pour les chanteurs futés : Bossons

     ensemble ! Semaine 1 – « la gorge ouverte » (3) dans http://allanwright.fr/

    – « How to sing bel canto » 2/2

     http://www.youtube.com/watch?v=XPplK22nSXY&feature=relmfu

    De nombreux articles de Paolo Zedda peuvent être téléchargés sur son site :

    http://zeddap.perso.neuf.fr/paolozsite/

    Quelques mots à propos de :  Paolo Zedda

    Issu d’une famille de musiciens sardes, Paolo Zedda débute en 1978 dans une troupe de commedia dell’arte. Il enseigne, depuis 1984, la diction lyrique italienne au Conservatoire national supérieur de musique et de danse  de Paris, mais aussi à l’Opéra de Paris (1980 à 1995) et de Lyon (de 1983 à 1998). En tant que répétiteur d’italien, il collabore à des enregistrements discographiques (harmonia mundi, Deutsche Grammophon, etc.) et à de nombreuses productions d’opéra sous la direction de William Christie, Péter Eötvös, Roy Goodman, Philippe Herreweghe, Andrea Marcon, Peter Schneider, etc. Professeur de chant diplômé, il enseigne entre autres dans le cadre de la pédagogie du chant, et donne de nombreuses masterclasses sur le répertoire vocal en italien et sur les différentes émissions vocales (du classique au « pop ») dans d’importantes institutions musicales, en France et à l’étranger. Docteur d’université pour ses recherches sur les relations entre la langue et le chant (thèse sur la langue du bel canto à la Sorbonne en 1993), il a été maître de conférences titulaire à l’université Lyon 2 (de 1995 à 2004). Il a participé à de nombreux colloques sur la voix et écrit de nombreux articles, dont certains analysent les relations entre corps, langue et voix. Suite au concours CNFPT en 2002, il quitte l’université pour aller enseigner le chant successivement aux conservatoires de Beauvais et d’Alfortville. Président de l’Association française des professeurs de chant (1993 à 2000 et en 2006) et de l’European Voice Teachers Association (1999-2000), il a organisé le congrès Eurovox « Le chant dans tous ses états » au Conservatoire national supérieur de musique et de danse et à l’Opéra de Lyon en 2000. Il est l’interprète de nombreux récitals qui comprennent des œuvres allant de Monteverdi à Cole Porter : le concert-lecture « Chants de Sardaigne avec Auguste Boullier », présenté en 2000 à l’amphithéâtre de l’Opéra de Lyon, a été repris en 2006, et le programme « L’Italie dans le lied » dans le cadre des « Schubertiades à Beauvais » en 2007… En tant que dramaturge, il a créé de nombreux spectacles, dont « Goldoni et ses musiciens » à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille. Son dernier concert-lecture « Da Ponte à New York », où il interprétait le narrateur, a été présenté à l’Opéra de Nancy en avril 2006. Plus de renseignements sur le site : http://zeddap.perso.neuf.fr/paolozsite/ Contact : zeddap@club-internet.fr

    Notes

    1. Le mécanisme 1 (dit aussi : modal, lourd, « de poitrine »…) et 2 (dit aussi léger, « de tête »…) qui côtoient les mécanismes 0 (fry) et 3 (dit « de sifflet »), plus rarement utilisés. ↩︎
    2. Les allophones sont des variantes libres (individuelles) ou combinatoires (dépendantes de l’entourage phonétique) d’un phonème. Les phonèmes représentent la sélection des sons d’une langue permettant de distinguer des sens. Par exemple, dans le couple phonologique pas/bas, « p » et « b » sont des phonèmes, car ils permettent de distinguer les deux mots. En français, le « r » roulé est un allophone du « r » grasseyé, mais, malgré sa différence articulatoire, il ne change pas le sens du mot. La notion de système allophonique nous rappelle la nécessité de rechercher les meilleurs modes et lieux articulatoires dans la diction de chacun ! ↩︎
    3. Extrait d’un entretien donné à Opéra magazine, n° 2, décembre 2005, p. 8. ↩︎
    4. • Extrait de Diapason/Harmonie nᵒ 308, septembre 1985, p. 32. ↩︎
    5. « On appelle “sensations proprioceptives” ses propres perceptions (musculaires et résonatoires) des phénomènes physiologiques et acoustiques. De là viennent toutes ces images qui, étant personnelles, risquent de devenir inefficaces, voire dangereuses, dans une certaine approche pédagogique. », M. F. Busnel, Ch. Demangel, P. Zedda, « Le souffle du chant » (1994), Marsyas, n° 32, note 15. ↩︎
    6. Il ne sera pas vain de rappeler qu’au moment de l’unification de l’Italie (entre 1860 et 1870, où commença la première véritable alphabétisation de tous les Italiens), même le roi, Vittorio Emanuele II, parlait mal l’italien ; il utilisait plutôt le « dialecte » piémontais et le français… Par ailleurs, à la cour du roi des Deux-Siciles (restaurée en 1816, jusqu’en 1860, englobant une bonne partie de l’Italie du Sud) on parlait en espagnol et en italien, mais il y avait aussi des documents officiels rédigés en « dialecte » napolitain. Quelques chiffres qui en disent long : en 1861, environ 78 % des Italiens étaient des analphabètes dialectophones, et seulement 22 % de la population parlait en partie en italien et en partie en dialecte. En 1951, 12 % de la population était encore analphabète et dialectophone, 70 % parlait en partie en italien et en partie en dialecte et seulement 18 % parlaient seulement en italien. Les chanteurs italiens vivaient donc depuis longtemps dans un contexte plurilinguistique complexe qui leur a permis de chercher une diction qui n’aille pas à l’encontre d’une « vocalità » libre et souple ! ↩︎
    7. Je conseille l’édition Urtext : Nicola Vaccaj, Metodo pratico di canto italiano per camera in 15 lezioni e un’appendice, Giancarlo Zedde Editore (2000). ↩︎
    8. Un exemple d’erreur de prononciation peut être le « sc » [ʃ] dans « scena » prononcé « s » [s], à cause de l’interférence avec l’orthographe française ; tandis que les erreurs de diction se réfèrent à la qualité de la diction de telle ou telle autre voyelle ou consonne : par exemple un [k] prononcé « alvéolaire » au lieu d’être « vélaire », ce dernier permettant d’accéder plus facilement aux résonances consacrées aujourd’hui par le terme « singing formant », l’héritier légitime de l’ancien « squillo » italien. ↩︎
    9. « L’italien est d’origine toscane et dérive du florentin, mais ce n’est pas le florentin d’aujourd’hui et, dans le passé non plus, il n’a jamais pleinement coïncidé avec le florentin », Nora Galli de’ Paratesi, Lingua toscana in bocca ambrosiana, Il Mulino, Bologne,1984. ↩︎
    10. Il faut éviter toute surarticulation qui produit des serrages pharyngés fatigants, avec une participation des fausses cordes (ou bandes ventriculaires) qui peuvent compromettre la bonne émission vocale.
      Pour mieux comprendre l’importance d’un contrôle des fausses cordes, vous pouvez consulter par exemple le site Le Chanteur Moderne, Outils et conseils pour les chanteurs futés : Bossons ensemble !
      Semaine 1 – « la gorge ouverte » (http://allanwright.fr/), où vous trouverez un exercice intéressant pour contrôler cet important aspect du « début du son ». ↩︎
    11. Tous ces termes italiens ont un rapport entre eux car ils évoquent en effet cette zone articulatoire oro-nasale (vélaire) où l’on peut produire la « mezza voce » qui accompagne généralement une diction claire, que l’on peut préserver dans la nuance forte, si on ne déplace pas trop le lieu articulatoire de voyelles qui doivent rester « profondes » dans la bouche, afin de pouvoir produire la « messa di voce » : autrement dit, des sons émis dans la nuancepp, enflés ensuite jusqu’à la nuance f, pour revenir ensuite à la nuance pp ; un mécanisme technique utilisé largement dans de nombreuses cadences finales d’airs d’opéra ou dans des « points d’orgue » de mélodies, lieder, etc. Dans une syllabe que l’on veut mettre en relief, on produit des arrêts momentanés plus ou moins longs que l’on appelle des « suoni filati », pp < f > pp.
      Il faut faire très attention à ne pas pousser le son trop en avant, dans le « masque » (vers le front, les yeux et le nez !), pour obtenir une nuance qui garde ce que de nombreux pédagogues américains appellent le « back space ». Une image significative étant celle d’essayer de préserver le même lieu articulatoire dans le pp et le comme une petite balle de ping-pong (pp), au sommet d’un jet d’eau, qui se transformerait, sans se déplacer, en une balle de tennis (f) ; autrement dit, dans une « amplification » acoustique pluridirectionnelle, aussi bien vers le masque que vers les oreilles et vers la nuque ! Vous pouvez entendre des exemples de « messa di voce » dans l’intéressant document en deux parties que l’on peut visionner sur YouTube :
      « How to sing bel canto » 2/2.
      On commence à en parler à 5’05 environ de la deuxième partie et il est intéressant d’observer que Marilyn Horne décrit et produit magistralement cet exercice technique (vers 6’) si salutaire pour chaque voix. Dans ce même document, on assiste aussi à une petite et intéressante querelle terminologique (messa di voce et/ou mezza voce ?) qui montre combien il est nécessaire de repréciser continuellement tous ces termes qui circulent dans le vocabulaire de nombreux professeurs de chant et de chanteurs… ↩︎
    12. En 1886, Paul Passy fonde la revue de phonétique Le Maître phonétique et l’Association Phonétique Internationale ; avec l’Anglais Henry Sweet, il rédige ensuite (1888) l’Alphabet Phonétique International (API ou IPA, terme correspondant en anglais); puis Daniel Jones l’applique à l’enseignement des langues. Le tout afin de faciliter l’accès à des prononciations rendues souvent de plus en plus difficiles par l’évolution orale des langues en relation avec leurs systèmes d’écriture. ↩︎
    13. Lors de la Journée de l’enseignement supérieur culture au CNSMDP, en 2009, nous avons rappelé l’itinéraire de l’enseignement de la « diction lyrique italienne » pendant 25 ans… Cette appellation est la traduction d’un terme présent, entre autres, dans les « Lessons in Italian lyric diction » (1956) d’Evelina Colorni, qui enseignait cette « discipline » à la Juilliard School de New York. ↩︎
    14. Les 4 symboles API habituels incluent les deux phonèmes [n] et [m] (qu’on retrouve dans les consonnes momentanées) et les deux allophones [ŋ] et [ɱ].
      Les nouveaux symboles phonétiques n] , [ m], qui précisent mieux le caractère omorganique de ces articulations, ont été présentés et motivés dans l’article de Paolo Zedda, 2003, « Varietà e qualità dell’articolazione nasale : dal parlato al canto », actes du congrès Il parlato italiano, Naples, 2003, M. D’Auria Editore (CD-ROM). ↩︎
    15. En effet, il faut aussi repenser l’opposition phonétique habituelle oral/nasal.
      Autrement dit : des voyelles qui seraient articulées systématiquement avec un voile du palais « soulevé » et des consonnes nasales, en revanche, avec un voile du palais systématiquement en position basse. Lorsque l’on sait, et l’on ressent (grâce à la proprioception), le rôle important que joue le voile du palais dans une émission vocale souple et facile, on comprend mieux pourquoi ce postulat phonétique peut être mis en cause grâce au concept de bonne diction développé ici. ↩︎
    16. C’est-à-dire les articulations nasales qui se prononcent (lieu articulatoire) à la place de la consonne qui suit : anche, tonfo, non posso prononcés : [aŋke], [toɱfo], [nomposso]. ↩︎
    17. Les traits articulaires tendu et relâché sont d’ailleurs développés par le linguiste suisse Édouard Joseph Matte, qui les a utilisés dans la théorie des modes phonétiques appliquée à la langue française, mélangeant savamment la philologie et la phonétique pour expliquer son évolution « orale ». Voir Histoire des modes phonétiques du français, Librairie Droz (Genève), 1982.
      En utilisant la terminologie de E. J. Matte, on pourrait distinguer deux grands modèles de diction :
      1) La diction relative au mode tendu, croissant et antérieur, qui se caractérise par des voyelles antérieures, accompagnées souvent de consonnes avec un voisement faible et une articulation nasale excessive. Un modèle assez répandu dans certaines esthétiques de la mélodie française…
      2) La diction relative au mode relâché, décroissant et postérieur; qui se caractérise par un lieu articulatoire postérieur oro-nasal, que les voyelles (profondes !) partagent avec les « nasalisations », est très répandue dans le modèle de diction de l’italien, notamment dans le répertoire vocal de l’opéra. ↩︎
    18. Plus loin sera présentée une mélodie qui a été conçue pour exercer ces articulations dans quatre langues majeures du répertoire vocal : italien, français, allemand et anglais.
      Fernand Carton dans son Introduction à la phonétique du français (Paris, 1974), p. 40-41précise par ailleurs la distinction entre voyelle nasale et voyelle nasalisée en français :
      « Au contraire, une voyelle nasalisée, par ex. le “e” (ai) de Germaine prononcé avec l’accent belge par Jacques Brel, ne comporte qu’un léger abaissement du voile. C’est une variante combinatoire. »
      Tout de suite après, il ajoute :
      « La prononciation méridionale “chante” est un archaïsme qui remonte à l’époque où un appendice consonantique homorganique suivait une voyelle qui n’était que l’élément nasalisé. » ↩︎
    19. Dans l’article Des règles pour une bonne diction italienne s’inspirant de la variante linguistique du bel canto (1993, p. 217-253), j’avais présenté les raisons du choix de 5 voyelles, comme pour l’espagnol d’ailleurs, qui connaît pourtant de nombreuses variantes chromatiques « ouvertes et fermées »… J’avais ensuite proposé un nombre très réduit de règles, facilement mémorisables, au cas où l’on voudrait conserver un système de 7 voyelles.
      Dans le tableau qui suit, j’avais comparé les règles proposées par trois manuels de diction, auxquels j’ajoute celles d’un plus récent livre sur la diction italienne de Corrado Veneziani.
      Il est intéressant d’y remarquer que le seul auteur qui parle de diction lyrique, Evelina Colorni, avait déjà réduit ces règles au nombre de 28 par rapport aux 65 de Migliorini, Tagliavini, Fiorelli, que je présente aux étudiants du Conservatoire de Paris pour témoigner de l’italien vu par les « puristes » du langage …
      Tableau comparatif du nombre de règles proposées dans 4 manuels de diction italienne
      en vue de l’ouverture ou de la fermeture des voyelles « e » et « o ».
                   Migliorini, Tagliavini, Fiorelli             Colorni             Romagnoli             Veneziani
      [e]                          20                               15                  21                           20
      [ɛ]                          21                                 7                    17                            20
      [o]                           8                                  7                    9                             10
      [ɔ]                          16                                 4                    11                            10
      Total règles              65                                28                    58                            62
      – Bruno Migliorini, Carlo Tagliavini e Piero Fiorelli, Dizionario d’ortografia e di pronunzia (E.R.I.), Turin, 1969.
      – Colorni Evelina, Singers’ Italian (A Manual of Diction and Phonetics), New York, 1970
      – Romagnoli Anna Maria, La parola che conquista, Milan, 1987
      – Corrado Veneziano, Manuale di dizione, voce e respirazione, Besa editrice, édition 2007 (1ère édition 1999)
      Malheureusement ce nombre de règles est souvent suivi de nombreuses listes de suffixes, désinences et « mots isolés » en guise d’exception…
      Par exemple, p. 42-43 du livre d’Anna Maria Romagnoli, on évoque ces suffixes :
      « – Désinence en -énta et en -ènta (attention : é = [e] è= [ɛ]) : fondaménta, giuménta, ménta, seménta, torménta, trénta, mais : polènta, sènta (verbe sentire)…
      – Désinence en -énte et en -ènte: comme nous l’avons déjà vu dans les règles, le « e » de cette désinence est fermé s’il s’agit d’un adverbe : allegramente, comunemente, incidentalménte, pienamente… Le « e » est toutefois ouvert s’il s’agit d’un participe présent (même ayant valeur de substantif) : attraente, credente, dipendente, eccellente, -ente… »
      Dans le livre La lingua italiana, storia e varietà dell’uso della grammatica, Milano (1981), les linguistes Anna Laura et Giulio Lepschy, qui ont enseigné entre autres à Zurich, Oxford, Paris et Londres, mais principalement avec un public d’anglophones (notamment à Reading), préconisaient :
      « En ce qui concerne les étrangers, […] on ne fait pas de distinction entre les voyelles ouvertes et fermées médianes ; on peut adopter des sons intermédiaires entre les voyelles “cardinales” [e] et [ɛ], et entre les voyelles cardinales** [o] et [ɔ] » (p. 82).
      ** les sons des voyelles dites « cardinales » peuvent être entendus, par exemple, dans l’enregistrement fait sur disque Linguaphone No. ENG 252-3, publié par le Linguaphone Institute, 207 Regent Street, London, W.i.           
      D’une part, le nombre d’oppositions phonologiques voyelle ouverte/fermée est dérisoire en italien, et par ailleurs la langue chantée demande des ajustements acoustiques et articulatoires qui concernent la perception esthétique de ces voyelles faisant appel à des critères subjectifs à adapter aux différents styles et émissions.
      Dans mon article Le chant et ses systèmes vocaliques (2002) publié dans Moyens d’investigation et pédagogie de la voix chantée, Lyon, Symétrie, j’ai développé le concept de « série vocalique » qui permet d’aller bien au delà des phonologiques « e » et « o » ouverts et fermés, et penser plutôt à rendre compte des nombreuses nuances articulatoires et acoustiques de chaque voyelle. La langue chantée impose aux pédagogues de la diction et aux phonéticiens avertis, de s’engager dans une réflexion sur la richesse et la variété des différents systèmes vocaliques que résume cette célèbre phrase de l’abbé Pierre Rousselot (1846-1924), qui fut aussi un des créateurs de la phonétique expérimentale : « les langues humaines manquent d’unité absolue déjà à l’intérieur d’une même famille ». ↩︎
    20. Dans le chant, la règle générale nous incite à prononcer les consonnes en anticipation du temps musical et sur des syllabes qui deviennent toutes ouvertes, se terminant toujours par une voyelle. Dans certains cas, on peut mettre la « consonne sur le temps », créant ainsi un retard qui peut avoir une valeur expressive, préconisé entre autres par Lully !
      La consonne sur le temps doit toutefois rester une « exception », même dans le style baroque ! ↩︎
    21. Vérifier dans l’édition Urtext du Metodo pratico de Nicola Vaccaj, révisée par Michael Aspinall chez l’éditeur italien Zedde (Torino). ↩︎
    22. Extrait d’une lettre de Nicola Vaccaj à Francesco Bennati (Mantoue 1798-Paris 1834)*
      (*) Médecin qui étudia l’appareil vocal en relation avec le chant, tout en travaillant pour l’opéra italien à Paris. Il écrivit entre autres des Études physiologiques et pathologiques sur les organes de la voix humaine (1833 ; trad. it. 1834). Il obtint d’ailleurs le prix de l’Académie royale des Sciences physiques et chimiques de Paris. ↩︎
    23. Il est très intéressant d’observer en revanche les syllabes fermées préconisées par Manuel García* :
      •Deh parlate che forse tacendo (aria de Domenico Cimarosa, extraite du Sacrifizio di Abramo)
      •Habituelle : De(h) par-la-te che for-se ta-cen-do
      •García : Dehp…arl….at…ech…ef…ors…et…ac…end…o
      •Vaccaj : De…(h)pa…rla…te…che…fo…rse…ta…ce…ndo
      •Men pietosi, più barbari siate (idem)
      •Habituelle : Men pie-to-si, più bar-ba-ri sia-te
      •García :Menp…iet…os…ip…iùb….arb….ar…is…iat…e
      •Vaccaj : Me…npie…to…si…più… ba…rba…ri… sia…te
      García justifiait cela en disant : « De cette façon […] ce sont toujours les voyelles qui commencent la syllabe, et les consonnes qui la terminent. (**)
      (**) M. Michelot, notre collègue, fut le premier à conseiller cet exercice. Une telle méthode pourrait tomber dans le défaut de redoubler toutes les consonnes : mais le remède est toujours facile à trouver. » (Manuel García, Traité complet de l’art du chant : 2e partie, Paris, 1840, p. 7.) ↩︎
    24. Extrait du chapitre VII « Diction et chant » de La Construction du personnage de Constantin Stanislavski (Paris 1984, Pygmalion, p. 116). ↩︎
    25. Dans l’air de Susanna, des Noces de Figaro mozartiennes, qui s’adresse à Cherubino (Venite, inginocchiatevi), dans la phrase « se l’amano le femmine, han certo il lor perchè », on double souvent le « m » de « l’amano », prononcé « ammano » à cause du rythme pointé, tandis que la double de « femmine » en position post-tonique se case plus facilement… Et cela parce que très souvent on apprend la petite note du rythme pointé comme une double consonne !
      En italien, on est obligé d’intérioriser les différences de durée des « e » tenus dans le « pe—gno d’amore » et le « te—nnero core » du célèbre air de Linda di Chamounix de Donizetti (O luce di quest’anima…), écrits dans une même formule musicale avec des triolets, car on peut facilement chanter un erroné « tennero core », par sympathie avec l’intensité renforcée du « gn » de « pegno », où le redoublement du « n » de « tennero » fait entendre plutôt le passé simple du verbe tenir, etc. ↩︎
    26. Extrait d’une lettre de Nicola Vaccaj à Francesco Bennati, ibidem. ↩︎
    27. Carlo Tagliavini dans La corretta pronuncia italiana, Bologne, 1965, développe cet argument autour de l’intensité articulatoire de la consonne italienne dont il distingue trois degrés : faible, moyen et renforcé. ↩︎
    28. Voici quelques oppositions phonologiques où le redoublement de la consonne change leur sens : pala/palla (pèle/balle), seno/senno (sein/esprit), caro/carro (cher/char) saremo/saremmo (nous serons/nous serions), etc. ↩︎
    29. Voir Paolo Zedda, La variante linguistique du bel canto : essai de phonétique articulatoire (1993), thèse de Doctorat d’Université soutenue à Paris III (Sorbonne Nouvelle), janvier 1993. ↩︎
    30. À ce propos, je conseille la lecture du livre de Jean-Claude Milner et François Regnault (2008), Dire le vers, car il nous permet de mieux comprendre les problèmes de l’accent de la langue française, et de sa versification. Les auteurs de ce livre expriment des arguments bien plus intéressants que la célèbre phrase de Romain Rolland, toujours en vogue : « La langue française n’a pas d’accent », qui mettait fin, de façon très maladroite, à la polémique engagée avec Richard Strauss sur les particularités des accents (prosodie) de la langue française, et cela, à partir d’observations faites sur la partition de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy. ↩︎
    31. La gymnastique articulatoire conseillée pour obtenir toutes ces articulations est indiquée clairement dans les consignes données directement dans la partition.
      Je rappelle par ailleurs que pour distinguer les nasalisations des consonnes nasales, j’ai proposé la transcription nouvelle [ n ] ou [ ] en exponentiel, par exemple :
      [ lang’wian] au lieu de [ laŋg’wian], laissant les symboles [ n ] et [m ] aux « vraies » consonnes nasales [‘mano] ; mais pour faciliter la lecture, j’ai tout de même gardé les symboles phonétiques utilisés habituellement. ↩︎
    32. « Souvenez-vous un instant des cris joyeux ou des pleurs d’un bébé, ou de ces voix d’enfants qui, même sans crier, résonnent dans une cour d’école maternelle ou dans un square de jeux… C’est généralement le résultat d’un contact optimal entre le souffle et un appareil vocal encore « libre ». S’ils arrivent à échapper à une diction crispée de leur langue maternelle, ils conservent parfois ces possibilités d’épanouissement vocal, et même les développent. Certains d’entre eux, dont la croissance préserve la souplesse et un bon aplomb de leur corps, gardent en puissance quelques bonnes qualités de cette voix d’enfant, et cachent alors des chanteurs en herbe… », dans Paolo Zedda, Du chant (2000), dans http://zeddap.perso.neuf.fr/paolozsite/ ↩︎
    33. « Le renforcement des harmoniques entre 2000 et 4000 Hz, qui caractérise la voix des chanteurs d’opéra, a été étudié par de nombreux auteurs sous le nom de « shimmer » (Bartholomew, 1934), de « ring » (Winckel, 1956 et Vennard, 1964) ou de « Singing formant » (Sundberg, 1970) », extrait de Nicole Scotto di Carlo (1998-1999), « Caractéristiques acoustiques de la portée de la voix »,Bulletin de l’Académie de chant, n° 7, p. 12-18. ↩︎
    34. Extrait de Paolo Zedda, Velopharyngeal opening during the homorganic articulations in some variants of a language (2005) , ICVT6 (International Congress of Voice Teachers), août 2005, Vancouver, BC Canada, Poster Paper Session. ↩︎
    35. Voir dans M. F. Busnel, Ch. Demangel, P. Zedda, « Le souffle du chant » (1994), Marsyas, n° 32. ↩︎
    36. Traduit de Rachele Maragliano-Mori (1970), Coscienza della voce nella scuola italiana di canto, Milano, p. 49. ↩︎
  • L’art de la pédalisation : peut-on jouer d’après les Urtexte ?

    L’art de la pédalisation : peut-on jouer d’après les Urtexte ?

    Résumé

    Le peu d’attention accordée par les étudiants aux signes de pédale indiqués dans la partition est étonnant. Lors de mes études, j’ai entendu à de nombreuses reprises dire que les signes de pédales n’étaient pas bien indiqués, ou que peut-être ils n’étaient réalisables que sur des instruments de l’époque. J’ai donc souhaité comprendre pourquoi nous en sommes arrivés à ne pas prendre au sérieux les indications de pédale notées par les compositeurs, en dépit de leur présence dans de nombreuses éditions urtext.

    Pour tenter de comprendre quelle était l’utilisation du registre qui lève les étouffoirs, je vous propose de faire une expérience sonore et d’examiner successivement :

    – les instruments et leurs systèmes pour lever les étouffoirs,

    – les méthodes,

    – puis de voir quels sont les changements qui interviennent à partir de 1875.

    Mots-clés : pianoforte, fortepiano, piano, pédale, pédalisation, urtext.

    Introduction

    Le peu d’attention accordée par les étudiants aux signes de pédale indiqués dans la partition est étonnant. Récemment, j’ai montré à un étudiant les indications de pédale qui se trouvent au début de la légende de Saint François de Paule marchant sur les flots de Liszt :

    Franz Liszt, Légende n° 2 Saint François de Paule marchant sur les flots, Paris, Heugel.

    En retour, je n’ai eu que doute et interrogation. Lors de mes études, j’ai entendu à de nombreuses reprises dire que les signes de pédales n’étaient pas bien indiqués, ou que peut-être ils n’étaient réalisables que sur des instruments de l’époque. J’ai donc souhaité comprendre pourquoi nous en sommes arrivés à ne pas prendre au sérieux les indications de pédale notées par les compositeurs, en dépit de leur présence dans de nombreuses éditions urtext.

    Pour tenter de comprendre quelle était l’utilisation du registre qui lève les étouffoirs, je vous propose de faire une expérience sonore et d’examiner successivement :

    – les instruments et leurs systèmes pour lever les étouffoirs,

    – les méthodes,

    – puis de voir quels sont les changements qui interviennent à partir de 1875.

    Les instruments

    On peut schématiser et dire que le pianoforte a eu deux ancêtres.

    Le premier est le gravicembalo col piano e forte de Bartolomeo Cristofori. C’est un clavecin à marteaux qui permet de jouer piano et forte1. Chaque note est pourvue d’un étouffoir qui arrête les vibrations des cordes lorsque l’instrumentiste relève le doigt de la touche. Conçu comme un clavecin, il ne possède ni registre manuel ni pédale qui permettraient de lever tous les étouffoirs pour laisser toutes les cordes résonner.

    Le second est le tympanon, notamment le tympanon géant inventé vers 1697 par Pantaleon Hebenstreit (1669-1750), musicien saxon qui fascina l’Europe entière avec son instrument dont les sons semblaient flotter dans les airs.

    Vingt ans plus tard, on retrouve dans les instruments de Gottfried Silbermann les deux ancêtres réunis. Ces instruments2 peuvent se jouer avec ou sans étouffoirs, grâce à deux manettes, situées de chaque côté du clavier, que l’on peut actionner en quittant un instant le clavier et qui lèvent les étouffoirs, respectivement dans les aigus et dans les graves. On trouve encore le même système pour lever les étouffoirs dans les pianoforte de son neveu Jean-Henri Silbermann, trente ans plus tard.

    Pianoforte Jean-Henri Silbermann, vers 1776, collection privée.

    Dans la deuxième partie du Versuch über die wahre Art das Clavier zu spielen publié à Berlin en 1762, Carl Philipp Emanuel Bach parle des pianoforte et du jeu sans étouffoirs : « Le registre sans étouffoirs du pianoforte est le plus agréable et, si l’on sait user d’une nécessaire prudence à cause de la résonance, le plus charmant pour improviser. »3 (Bach, C. P. E., 1762, p. 327).

    Dès le début, les pianoforte sont pourvus de registres qui permettent de laisser résonner tout ou partie des cordes, laissant ainsi le son flotter dans l’air à la manière d’un tympanon.

    Pianoforte Christian Baumann, Deux-Ponts, 1782, collection privée.
    Pianoforte Christian Baumann, Deux-Ponts, 1782, registres.

    Pour illustrer musicalement le texte de C. P. E. Bach, je vous propose d’écouter le Prélude KV 284a de Mozart, joué sur un pianoforte carré de Christian Baumann (Deux-Ponts, 1782) avec tous les étouffoirs levés dans la première partie, qui ressemble à une improvisation, puis seulement avec les étouffoirs levés dans l’aigu dans la deuxième partie, d’un style plus strict4.

    Audio 1

    Dès les débuts du pianoforte vont se côtoyer et se mêler les deux esthétiques issues, d’une part, du gravicembalo col piano e forte de Bartolomeo Cristofori et, d’autre part, du tympanon géant inventé vers 1697 par Pantaleon Hebenstreit ; d’un côté un jeu clair où la durée de chaque note est déterminée par le doigt du musicien, de l’autre un jeu où chaque note flotte dans l’air au milieu d’un halo sonore.

    On voit sur les premiers pianoforte, par la disposition des manettes destinées à lever les étouffoirs, que le système fonctionne bien comme un registre, au même titre qu’un registre de clavecin ou d’orgue, c’est-à-dire un registre qui change la couleur.

    Par la suite, les facteurs adapteront soit un système de genouillère, soit un système de pédale qui permettra de lever les étouffoirs tout en jouant, sans avoir à lever les mains du clavier.

    Les méthodes

    Cinq méthodes vont nous donner plus d’informations sur la manière d’utiliser le registre qui lève les étouffoirs.

    La première est de Philipp Jacob Milchmeyer (Francfort-sur-le-Main, 1749-Strasbourg, 1813), personnalité étonnante, qui se consacre à la fois à la facture instrumentale et à l’enseignement du pianoforte, ainsi qu’à la publication didactique de musique pour le pianoforte. En 1797, Milchmeyer publie à Dresde sa méthode intitulée : Die wahre Art das Pianoforte zu spielen. C’est l’une des toutes premières méthodes destinées uniquement au pianoforte. Elle s’adresse à tous ceux qui n’ont pas de professeur ainsi qu’aux maîtres de musique des petits villages. Dans sa méthode, Milchmeyer explique qu’il enseigne depuis vingt-quatre ans, dont dix-huit ans passés à Paris et à Lyon, et qu’il a enseigné également dans les pays germaniques, à Vienne, Dresde, Munich et Berne. Il explique l’utilisation du registre qui lève les étouffoirs.

    « Il faut rappeler plusieurs points concernant les étouffoirs : ils peuvent créer les plus belles choses, mais aussi les plus abominables, selon qu’ils sont utilisés avec goût ou mal utilisés ; car dans ce dernier cas tous les sons se mélangent et donnent une sonorité à ce point insupportable que l’on voudrait se boucher les oreilles. Je veux donc essayer de montrer clairement l’utilisation de ce registre au moyen de plusieurs exemples.

    Avec ce registre on peut tout d’abord imiter le son de petites cloches ; il faut jouer la main droite tout en haut du clavier et chaque note mezzo forte, pendant que la main gauche accompagne au milieu, avec un jeu lié et pianissimo. » (Milchmeyer, 1797, p. 59)5

    Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielenAllegro p. 59.

    Le tempo allegro de cet exemple est possible car les notes de la main droite, jouées mezzo forte dans l’aigu de l’instrument, n’ont pas un volume très important et ne vont donc pas trop se mélanger. Milchmeyer prend soin d’indiquer pianissimo pour la main gauche, afin que les notes d’accompagnement jouées dans le milieu du clavier conservent leur clarté sans gêner le chant. Les indications de dynamique sont données avec une grande précision et correspondent parfaitement à la pratique des instruments de l’époque. À la quatrième mesure, Milchmeyer indique de laisser les étouffoirs redescendre sur les cordes, pour ne les relever qu’au début de la seconde partie. Il crée ainsi une césure, comme une virgule ou une ponctuation auditive. On voit que le registre des étouffoirs est utilisé pour laisser résonner les notes comme sur un tympanon, mais qu’il faut maîtriser parfaitement les plans sonores pour que les mélanges occasionnés, comme ici dans les harmonies de la main gauche, soient perçus comme une coloration de la musique et non comme une confusion désagréable.

    Il passe ensuite en revue différents cas d’utilisation du registre des étouffoirs :

    « Dans une pièce avec un tempo lent, si l’on joue la main droite pianissimo et de manière liée, que l’on joue un chant mezzo forte dans les basses, avec tous les étouffoirs levés et le volet d’expression fermé, on peut très bien imiter un duo de deux hommes qui seraient accompagnés par un instrument. » (Milchmeyer, 1797, p. 60)6

    Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielenAdagio p. 60.

    Le tempo lent permet de faire chanter la mélodie dans les graves, sans que le mélange des harmonies de tonique et de dominante ne soit dérangeant. La main droite doit être jouée de manière liée, précise Milchmeyer. On trouve dans la méthode la description du jeu lié, qui correspond parfaitement à la situation de cet exemple :

    « Tous ceux qui jouent du pianoforte devraient, pour tenir compte de l’instrument, choisir de jouer de manière liée, car les notes frappées et hachées ne conviennent pas du tout à l’instrument, il faut plutôt le flatter d’une manière douce. Cependant il y a toujours des exceptions : ainsi, par exemple, je n’aime pas cette manière liée de jouer dans les roulades, dans les chromatismes et autres divers chants de la basse, parce que la longue résonance des grosses cordes génère des sons dissonants. Mais des morceaux composés seulement des notes réelles de l’accord, fussent-elles consonantes ou dissonantes, seront exécutés de façon parfaite par cette manière de jouer. Elle rend le son du pianoforte doux et en quelque sorte velouté, et l’on peut ainsi rendre les sons aigus de l’instrument, qui ont tendance à une certaine dureté et sécheresse, plus doux et amollis. » (Milchmeyer, 1797, p. 6)7

    Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielenAndante p. 61.

    Milchmeyer continue :

    « Lorsqu’on joue la main droite mezzo forte, sans étouffoirs et avec le volet fermé, on peut soutenir une note qui doit résonner longtemps soit par une attaque rapide, soit par la vibration du marteau contre les cordes. On peut ainsi imiter une voix féminine, mais il faut pour cela que la main gauche joue la basse mezzo forte et l’accompagnement pianissimo. À chaque changement [d’harmonie], afin d’éviter le désagrément qui se forme par de nombreuses résonances des sons, il faut ainsi étouffer la dernière note de l’accord et jouer aussitôt la première note de l’accord suivant sans étouffoirs. » (Milchmeyer, 1797, p. 61)8

    Milchmeyer note avec grande précision les différents plans sonores de l’accompagnement. La réalisation des notes répétées n’est véritablement possible que sur une mécanique à simple ou double pilote. La remarque sur la nécessité de changer la pédale, lorsque le mélange des sons n’est pas bon, est très intéressante. En effet, l’exemple donné ne comporte aucun signe de changement de pédale. En le jouant, j’ai remarqué que le mélange des harmonies de fa majeur et de do majeur avec septième ne choque pas du tout si l’on respecte bien les indications dynamiques données. Le mélange d’harmonies n’est donc pas considéré comme dissonant. Ce sont, comme Milchmeyer l’indiquait plus haut dans sa description du toucher lié, les notes conjointes, les chromatismes dans les basses, qui sont considérés comme véritablement dissonants.

    Il est très intéressant de noter que Milchmeyer précise la manière d’utiliser le registre des étouffoirs, pratique qui ne correspond pas à la nôtre aujourd’hui. En effet, il dit qu’il faut étouffer la dernière note de l’accord pour pouvoir jouer la première note de l’accord suivant sans étouffoirs. Cette pratique diffère de la pratique moderne, que l’on nomme pédale syncopée ; les étouffoirs sont baissés au moment où la première note de la nouvelle harmonie est jouée puis ils sont immédiatement relevés pour laisser à nouveau les cordes vibrer. La pratique décrite par Milchmeyer sera encore utilisée tout au long du XIXe siècle.

    Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielenAllegro p. 62.

    Milchmeyer cite d’autres cas de figure :

    « On peut très bien réaliser un decrescendo qui imite par exemple le coucher du soleil. On commence le trait fortissimo avec le volet ouvert et sans étouffoirs ; lorsqu’on a atteint le piano on laisse peu à peu le volet descendre et on termine pianissimo avec les étouffoirs. » (Milchmeyer, 1797, p. 61)9

    Le registre des étouffoirs participe donc également à la réalisation des dynamiques ou nuances.

    Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielenAdagio p. 63.

    « L’harmonica10 peut très bien être imité sans étouffoirs ; il faut seulement le traiter conformément à son véritable caractère, comme pour chaque instrument que l’on veut imiter. En général, l’harmonica requiert des pièces de caractère très expressif, un tempo lent, et de longues notes tenues et chantantes. Mais pour réussir à créer sur le pianoforte un chant soutenu, il n’y a pas d’autre moyen que d’attaquer la note avec une certaine vitesse, ou de faire vibrer rapidement le marteau contre les cordes, comme je l’ai rappelé précédemment. Toutes les notes du chant et de l’accompagnement doivent faire partie du même accord. Si l’on change d’accord, les sons du précédent accord doivent, si l’expression le permet, disparaître peu à peu ou être étouffés, et les sons du nouvel accord doivent être joués tout de suite sans étouffoirs, car, sans cette précaution, la résonance des notes jouées précédemment créerait avec les nouvelles un mélange abominable. » (Milchmeyer, 1797, p. 62)11

    Milchmeyer note à nouveau avec soin les différents plans sonores : les basses forte et le reste piano. Cet exemple ne pose aucun problème de confusion sonore. En effet, si l’on prend soin de respecter les dynamiques notées, les sons s’éteignent progressivement et il n’est pas nécessaire d’abaisser les étouffoirs – ce qui risquerait d’ailleurs de rompre le charme. Milchmeyer précise bien que ce sont les traits ou les passages chromatiques qui engendreraient des mélanges abominables. On voit donc peu à peu se dessiner assez clairement quels sont les mélanges sonores possibles ou non.

    La deuxième méthode de notre étude est celle de Jean-Louis Adam (1758-1848). Né à Muttersholtz (près de Sélestat, Bas-Rhin), il se rend à Paris en 1775. Il est nommé professeur au Conservatoire de Paris en 1797, et ne prendra sa retraite qu’en 1848. Parmi ses nombreux élèves figurent F. Kalkbrenner, F. Chaulieu, Henri Lemoine, Mlles Beeck, Basse et Renaud d’Allen, Herold, Callias, Rougeot, Bréval fils, entre autres.

    Fraîchement créé, le Conservatoire décide de publier des méthodes pour chaque instrument. Les premières motivations à la rédaction de cette collection de méthodes sont d’abord d’ordre politique. L’État souhaite en effet former ses propres musiciens et mettre un terme à la dépendance musicale de la France vis-à-vis des monarchies, et en particulier celles d’Allemagne et d’Italie. Chaque méthode est censée représenter ce qui se fait de mieux pour chaque discipline. Cela explique la cosignature d’un comité d’enseignants, car confier l’enseignement à un unique professeur serait en limiter la portée. Adam est ainsi désigné pour rédiger la méthode pour le pianoforte. Il va expliquer l’utilisation des pédales dans le chapitre dix, intitulé « De la manière de se servir des pédales » :

    « Beaucoup de personnes croyent que la grande pédale [qui sert à lever les étouffoirs] ne doit s’employer que pour exprimer le forte, mais elles se trompent ; cette pédale qui laisse vibrer les sons indistinctement ne produira qu’une confusion de sons désagréable à l’oreille, nous allons donc indiquer la manière de s’en servir.

    La grande pédale ne doit être employée que dans les accords consonants, dont le chant est très lent, et qui ne changent point d’harmonie ; si ces accords sont suivis d’un autre qui n’a plus de rapport ou qui change l’harmonie, il faudra étouffer le précédent accord et remettre la pédale sur l’accord suivant, en ayant toujours soin de la lever avant chaque accord dont l’harmonie ne sera pas la même que dans le précédent. » (Adam, 1805, p. 218-219)

    On retrouve ici les mêmes prescriptions que chez Milchmeyer. On voit, dans les exemples qui accompagnent cette explication, que le fait de mélanger certains accords, en général les premier, quatrième et cinquième degrés d’une gamme, n’est pas considéré comme une véritable modulation, et donc que l’on peut les garder dans la même pédale. Notons au passage que la pédale se met sur le temps, simultanément à l’apparition de la nouvelle harmonie, comme le décrit également Milchmeyer.

    « En général on ne doit jamais se servir de cette pédale pour exprimer le forte que [sic] dans les mouvemens lents, et quand il faudra soutenir pendant plusieurs mesures la même basse ou la même note de chant sans interruption ou changement de modulation. On sent aisément, que si l’on appliquoit la pédale à un chant d’un mouvement vif ou mêlé de gammes, les sons se confondroient de manière qu’on ne pourroit plus distinguer le chant. Rien ne produit un plus mauvais effet, que lorsqu’on exécute avec cette pédale des gammes chromatiques dans un mouvement vif, ou des gammes par tierces. C’est cependant la grande ressource des talents médiocres. » (Adam, 1805, p. 219)

    On constate que les deux méthodes donnent les mêmes indications.

    Une preuve de bien mauvais goût est de se servir de cette pédale pour tous les passages indistinctement ; car si l’on est sûr de produire de beaux effets en l’employant à propos, autant on peut être certain de déplaire et de fatiguer en l’employant à contresens. » (Adam, 1805, p. 219)

    Cette remarque est particulièrement intéressante. L’usage continu de la pédale annule les contrastes ! Peut-être devrait-on se rappeler cette règle un peu plus aujourd’hui…

    « Cette pédale est beaucoup plus agréable quand on s’en sert pour exprimer le doux, mais il faut avoir soin d’attaquer les touches avec beaucoup de délicatesse et d’une manière plus douce encore que lorsqu’on joue sans pédale. Le son de l’instrument est naturellement plus fort quand les étouffoirs sont levés, et une seule touche fait vibrer toutes les autres en même temps, si on appuie avec trop de force, ce qui n’arrive point lorsqu’on attaque la touche avec douceur.

    Il ne faut se servir de cette pédale et de cette manière de jouer doux que pour les chants purs, harmonieux, dont les sons peuvent se soutenir longtems, comme par exemple dans les pastorales et musettes, les airs tendres et mélancoliques, les romances; les morceaux religieux, et en général dans tous les passages expressifs dont les chants sont très lents et ne changent que très rarement de modulation. » (Adam, 1805, p. 219)

    Comme chez Milchmeyer, l’utilisation de la pédale des étouffoirs est liée au caractère de la musique, aux affects. Adam place ensuite deux pièces comme exemples d’utilisation des registres. La première est un AdagioAir suisse nommé le rans des vaches imitant les échos. Adam montre l’utilisation combinée de la pédale qui lève les étouffoirs et celle du jeu céleste (languettes de cuir ou de tissu qui s’interposent entre les marteaux et les cordes, appelé aujourd’hui moderator) dans un tremendo imitant les sons filés des cors des alpes, avec les échos successifs dans les montagnes. Dans le premier couplet Andante, les harmonies de tonique et de dominante se mélangent sans qu’Adam indique de changement de pédale.

    L’autre exemple est une Pastorale d’Adam. Le mouvement est Andantino, avec comme indications supplémentaires, legato et grazioso. La première phrase se joue sans étouffoirs et avec le jeu céleste. Comme dans les exemples des deux précédentes méthodes, il faut baisser les étouffoirs pour ponctuer le discours, comme pour mieux faire entendre les virgules et les points.

    Jean-Louis Adam, Méthode, p. 224, 1er et 2e systèmes.

    Un verset entier en la mineur doit être joué sans pédale, créant ainsi un grand contraste avec le refrain et les longs passages avec pédale.

    En résumé, on voit que le registre qui lève les étouffoirs est utilisé avec grande parcimonie, les harmonies étant le plus souvent tenues avec les doigts. Son utilisation est liée au caractère de la pièce, et l’on ne craint pas de mélanger parfois les degrés harmoniques I, IV et V, créant des effets de couleur parfois assez audacieux.

    La Méthode complète théorique et pratique pour le pianoforte de Johann Nepomuk Hummel nous apporte encore un éclairage complémentaire, plus tardif : publiée en allemand en 1827, elle paraît à Paris traduite en français, en 1838.

    « Sur l’emploi des pédales

    § 1 L’usage de lever les étouffoirs presque continuellement est devenu assez général : c’est un excellent moyen de cacher un jeu défectueux, et souvent on aurait de la peine à reconnaître certains exécutans [sic], si on les entendait sans le secours des pédales.

    § 2 Quoique le véritable artiste n’ait pas besoin d’aucune pédale pour toucher ses auditeurs, il serait injuste de les rejeter entièrement ; car celle qui lève les étouffoirs et celle du jeu céleste se prêtent quelquefois avec avantage pour varier les effets ; mais elles s’employent principalement dans les mouvements lents, et dans les endroits où les accords ne changent pas trop vite. Les autres pédales sont superflues, et n’ont de valeur ni pour l’exécutant, ni pour l’instrument.

    § 3 L’élève n’emploiera donc pas la pédale avant de savoir jouer son morceau avec pureté et précision. En général, on fera bien de ne s’en servir qu’avec ménagement ; car il est faux de croire qu’un passage bien exécuté, sans la pédale, et dans lequel on distingue chaque note, ait moins de charme pour l’auditeur qu’avec la pédale, qui laisse entendre le bourdonnement d’une foule de sons.

    Les oreilles peu délicates peuvent seules supporter un tel abus ; les hommes de goût seront assurément de mon avis. Ni Mozart, ni Clementi n’ont eu recours à ces moyens pour acquérir le titre glorieux de premiers pianistes de leur temps.

    Voici quelques cas où ces deux pédales s’employent convenablement. » (Hummel, 1838, p. 460-461)

    Johann Nepomuk Hummel, Méthode complète théorique et pratique pour le pianoforte, p. 460.
    Johann Nepomuk Hummel, Méthode complète théorique et pratique pour le pianoforte, p. 461.

    Élève de Mozart, Hummel constate un emploi de plus en plus continu de la pédale.

    À ce propos, il est très intéressant de relater le témoignage de Conrad Berg (Colmar, 1785-Strasbourg, 1852), professeur de piano à Strasbourg, compositeur et pianiste. Il publie chez Richault à Paris une Méthode progressive de piano accompagnée d’un Manuel à l’usage du Maître pour la Méthode progressive de piano. Dans ce manuel, Conrad Berg nous livre un témoignage empreint de sincérité et particulièrement révélateur :

    « Chapitre IX – De l’emploi de la pédale

    Le Piano par sa nature est un instrument sec, incapable de filer un son ; il ne se prête que difficilement à rendre un chant. Tous nos grands artistes ont senti ce défaut ; ils ont cherché par tous les moyens possibles, sinon à le faire disparaître, du moins à le cacher et à imiter ce charme dont la voix et certains instruments à vent ou à archet ont seuls le privilège.

    Il existe pour cela deux moyens.
    1º La manière de lier les sons par le toucher.
    2º L’emploi de la Pédale.

    Le dernier moyen est celui qui semble approcher le plus près du but désiré. Toutefois son emploi présente de graves inconvénients : d’abord il fait perdre au Piano une partie de son caractère distinctif, parce qu’il lui ôte la clarté ; ensuite il entraîne à des aberrations dans l’expression, dans le sentiment musical ; ces aberrations se manifestent surtout dans la mauvaise direction que l’emploi de la pédale imprime aux productions de nos jours ; enfin cet emploi fait perdre aux élèves le sentiment de la netteté si indispensable pour acquérir un jeu égal et correct.

    Le degré de perfection atteint de nos jours dans la confection des Pianos a tellement développé l’usage des pédales qu’il semble parfois que les auteurs ne trouvent plus d’idées sans leur emploi et que toutes celles qu’ils inventent ne sauraient se passer de leur secours.

    Pour s’en convaincre on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur les productions modernes. Mais quelque peine que se donnent les bons auteurs pour réprimer l’abus dans l’emploi des pédales et pour en renfermer l’usage dans les limites d’une harmonie correcte, cet abus n’en existe pas moins. La pédale est un moyen de produire de l’effet ; chaque compositeur cherche à en produire le plus possible, et à force d’enchérir sur les effets, on finit par n’en produire aucun.

    Je suis loin de proscrire tout à fait l’emploi des pédales, je désire seulement le voir ramené à son véritable but, qui doit être :

    1º De faire vibrer dans les passages lents une harmonie large, comme par exemple les basses dans une pièce pastorale.
    2º D’établir une progression de force, dans des passages où l’harmonie s’y prête et où le dessin mélodique n’en souffre pas.
    3º De produire surtout de ces évaporations harmoniques, si je puis m’exprimer ainsi, dans les phrases finales très lentes, ou dans des retours à un thême, ou dans sa préparation.

    C’est surtout dans ces dernières combinaisons, si elles sont sagement amenées, que l’imagination de l’auteur trouvera un vaste champ pour ses inspirations poétiques. Mais, je le répète, tous ces effets doivent être ménagés avec une grand réserve et avec un discernement complet.

    Que l’on ne croie point que je sois le seul à formuler ces principes. Ce sont aussi ceux d’une des plus grandes autorités de notre siècle, du célèbre J. N. Hummel. C’est à la suite d’un entretien que j’ai eu à ce sujet à Vienne avec cet artiste distingué que mes propres vues se sont développées sur ce point.

    Je partageais alors les travers du siècle, et il ne m’a pas fallu moins de quatre ans pour me convaincre de mon erreur et de la justesse des vues de Hummel.

    Après avoir fait mes études musicales à Paris, où je n’avais eu à ma disposition qu’un assez mauvais Piano à cinq octaves, j’eus l’occasion à mon passage à Stuttgart de jouer devant Madame Zumsteeg, veuve du célèbre compositeur de ce nom. Tout en me faisant compliment sur mon jeu, elle ajouta : « Pourquoi ne faites-vous pas usage des pédales ? Cela rendrait votre jeu bien plus intéressant. »

    Ce mot intéressant me frappa. Je cherchai dès lors à rendre mon jeu intéressant, par le secours des pédales. Je reconnus que mes compositions jusqu’alors ne renfermaient que peu ou point d’effets de ce genre. Je me mis à créer de ces effets dans mes nouvelles compositions et cette manie de prodiguer la pédale augmenta au point que dans une de mes sonates intitulée : Sonate pathétique, la pédale se trouva employée sans discontinuation pendant trois pages consécutives. Je me trouvais malheureux quand j’étais obligé de jouer sur un piano dont les pédales n’étaient pas en bon état.

    C’est alors qu’arrivé à Vienne, Hummel me parla de ma Sonate pathétique et me reprocha ma profusion dans l’emploi des pédales. Il me fit part de ses vues à ce sujet et me communiqua les idées que je viens de reproduire.

    Je l’écoutais avec déférence et pourtant il m’était impossible de me rendre à ses raisons. Je ne voyais alors en Hummel qu’un homme à vues rétrogrades et je me promis, en moi-même, non seulement de persister dans mon systême de pédales, mais de le développer encore s’il était possible.

    De retour à Strasbourg, il arriva tout naturellement que les élèves qui se fesaient [sic] entendre à mes exercices de musique, jouaient des pièces tantôt avec pédales tantôt sans pédales suivant le genre de composition qu’ils exécutaient.

    J’eus bientôt lieu de m’apercevoir que ceux qui jouaient des morceaux sans pédales produisaient souvent plus d’effet et fesaient plus de plaisir que ceux qui jouaient des morceaux où elles étaient employées. Cette observation me frappait surtout, quand les premiers jouaient après les autres.

    Je compris peu à peu que sans pédales, le jeu gagnait beaucoup en netteté, tandis qu’il perdait avec les pédales et plus encore lorsqu’elles étaient employées par des personnes timides ou peu musiciennes. Je finis alors par reconnaître la vérité des principes de Hummel, mais comme je l’ai dit plus haut, il ne m’a pas fallu moins de quatre ans pour me convaincre tout à fait. » (Berg, après 1850, p. 57-59)

    La cinquième méthode est celle de Carl Czerny (Vienne, 1791-Vienne, 1857). Les trois premières parties de la Vollständige theoretisch-practische Pianoforte-Schule op. 500 sont publiées en 1839 et la quatrième partie, Die Kunst des Vortrags der älteren und neueren Klavierkompositionen, en 1842. Élève de Beethoven, pianiste, compositeur et grand pédagogue (il fut notamment professeur de Liszt), Czerny dresse un état de l’art pianistique comme l’avaient fait avant lui C. P. E. Bach ou D. G. Türk. Sa méthode analyse de manière très claire tous les paramètres du jeu de piano, depuis les rudiments de base jusqu’à la maîtrise la plus complète de l’exécution. Czerny explique l’utilisation des pédales du pianoforte dans la troisième partie de sa méthode, intitulée Vom Vortrage. On y retrouve les indications déjà vues dans les méthodes précédentes. La pédale qui lève les étouffoirs (appelée aussi pédale forte) permet de tenir une basse pendant que la main gauche joue les accords de l’accompagnement et la main droite la mélodie, créant ainsi trois plans sonores distincts.

    Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 43.

    Czerny explique la manière d’utiliser la pédale : 

    « Pour obtenir cet effet, celui qui joue doit baisser la pédale exactement avec l’octave ; car s’il le fait un instant plus tard la pédale ne crée plus le même effet et l’octave sonne courte et sèche. Comme cette octave doit résonner durant toute la mesure il ne faut pas relever la pédale plus tard que la dernière croche pour pouvoir l’abaisser à nouveau avec l’octave suivante. » (Czerny, 1839, p. 43)12

    Cette indication d’utilisation de la pédale qui correspond à celles trouvées dans les méthodes précédentes est particulièrement intéressante car elle ne correspond pas à la manière moderne de mettre la pédale. En suivant les indications de Czerny et de ces prédécesseurs, on crée une petite césure sonore dans l’accompagnement entre chaque harmonie. La manière actuelle d’utiliser la pédale que l’on nomme pédale syncopée consiste à relever la pédale exactement au moment où l’on joue l’octave suivante et à l’abaisser très rapidement à nouveau pour garder la basse dans la pédale toute la mesure. De cette manière on crée une continuité sonore et l’on supprime la petite césure qui survient entre chaque harmonie, selon les indications de Czerny. Czerny fait encore observer que l’on ne change pas la pédale entre les mesures quatre et cinq car l’harmonie ne change pas. Il en déduit la règle qu’« il faut garder la pédale tant qu’un passage est basé sur le même accord. » (Czerny, 1839, p. 44)13

    Visuel 14

    Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 44.

    Il donne ensuite deux exemples pour montrer une utilisation fautive de la pédale. Il explique que la pédale ne peut pas être utilisée dans des changements rapides d’accords ou dans des passages en gammes, particulièrement dans le grave de l’instrument.

    Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 44.

    L’exemple qui suit est particulièrement intéressant. Czerny explique que l’on peut cependant utiliser la pédale quand il y a des passages en gammes à la main droite, parce que la main droite se trouve dans l’aigu de l’instrument et que la main gauche a un accompagnement fondé sur des harmonies avec une basse qui doit résonner pendant la mesure. Czerny appelle ce genre d’accompagnement « eine harmoniöse Begleitung ». Il fait remarquer ensuite :

    « On voit qu’il faut changer la pédale à chaque nouvel accord comme dans la mesure six. Cependant, à la mesure sept, la pédale reste pendant deux accords parce que, d’une part, la basse mi résonne et que, d’autre part, le passage est pianissimo et que la dissonance ne se remarque pas. » (Czerny, 1839, p. 45)14

    On voit que le mélange d’harmonies peut être toléré sans être considéré comme dissonant, dans certains cas.

    Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 45.

    « Lorsqu’une note de basse est jouée très énergiquement, et lorsque la suite est jouée dans l’aigu de l’instrument et piano, il peut y avoir plusieurs changements d’harmonie dans la même pédale parce que la note grave sert de basse à tout le passage. » (Czerny, 1839, p. 45)15

    Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 45.

    « Dans les passages qu’il faut jouer avec une douceur particulière, on peut tenir la pédale pendant plusieurs accords dissonants. Cela fait l’effet du son doux et flottant de la harpe éolienne ou celui d’une musique que l’on entend de très loin. » (Czerny, 1839, p. 45)16

    Les trois derniers exemples montrent que l’on accepte certains mélanges harmoniques pour créer des couleurs particulières. On ne considère alors pas ces effets comme dissonants. On continue à être fasciné par les sons doux, flottant dans l’air, qui rappellent le tympanon ou la harpe éolienne.

    Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 47.

    « Une fin dans un caractère très doux avec des accords qui ne changent pas doit être jouée avec pédale. » (Czerny, 1839, p. 46)17

    « À la fin on tiendra la pédale aussi longtemps que le dernier accord demeure clairement perceptible. » (Czerny, 1839, p. 47)18

    Czerny résume la situation ainsi :

    « Il y a des compositeurs dont les œuvres ne nécessitent pratiquement jamais l’utilisation de la pédale, et d’autres au contraire pour lesquelles elle est continuellement nécessaire.

    Mozart, Clementi et leurs contemporains, ne pouvaient pas en faire usage, car elle n’avait pas été inventée.

    Ce n’est qu’au début de ce siècle que Beethoven, Dussek, Steibelt, etc. en ont développé l’usage, tout comme Clementi qui l’a utilisée, plus tard, beaucoup plus souvent.

    Beethoven a compté sur son utilisation dans plusieurs œuvres pour clavier, comme par exemple dans le finale de la Sonate en ut majeur op. 53 qui ne ferait aucun effet sans pédale.

    Presque tous les nouveaux compositeurs l’utilisent très fréquemment, comme Ries, Kalkbrenner, Field, Herz, Liszt, Thalberg, Moscheles (dans ses œuvres plus récentes), etc., et il va de soi que celui qui joue doit mettre la pédale partout où il en trouve l’indication.

    Il doit seulement faire attention lorsqu’il y a des changements d’accords si par hasard le graveur a noté une indication un peu trop longue pour mettre la pédale.

    Dans les œuvres de Hunmmel, on n’en trouve presque pas l’indication, et l’on peut aussi la plupart du temps s’en passer.

    Ainsi il n’est pas conseillé de l’utiliser souvent dans les œuvres pour clavier plus anciennes, comme par exemple de Mozart, Emmanuel Bach, ou dans les sonates plus anciennes de Clementi ; car l’emploi de la pédale dépend beaucoup du genre de composition qui, comme nous le verrons plus tard, peut être très varié.

    Il faut encore signaler que Beethoven dans ses premières œuvres indiquait de mettre la pédale par senza sordino. Dans les cas où il indique con sordino il faut l’enlever. » (Czerny, 1839, p. 47)19

    Dans la quatrième partie de la méthode, op. 500, intitulée Die Kunst des Vortrags der älteren und neueren Klavierkompositionen et publiée trois ans après les trois premiers volumes, Czerny passe en revue les caractéristiques des principales écoles pianistiques. Les deuxième et troisième chapitres sont consacrés à l’exécution des œuvres avec pianoforte de Beethoven. On y trouve encore quelques remarques importantes sur l’utilisation de la pédale. À propos de Beethoven, Czerny écrit : « Beethoven utilisait très fréquemment la pédale, bien plus que ce que l’on trouve indiqué dans ses œuvres. » (Czerny, 1842, p. 2)20 Nous avons vu avec les exemples tirés de la méthode de Czerny différents cas de figure qui permettent de comprendre à quel moment il était évident d’utiliser la pédale même s’il n’y avait pas d’indication dans la partition.

    La Sonate en ré mineur op. 31 n° 2 de Beethoven présente plusieurs cas intéressants. Dans le premier mouvement (mes. 143 à 148), « lors de la réexposition du thème (Largo), il faut garder la pédale pendant le récitatif qui doit faire l’effet d’une plainte que l’on entend au loin. » (Czerny, 1842, p. 55)21 L’indication de Czerny ne laisse aucun doute sur l’utilisation de la pédale et sur son but expressif.

    Carl Czerny, Méthode, 4e partie, p. 56.

    L’exemple musical que donne Czerny dans la méthode, pour le début du troisième mouvement, comprend des indications de pédales qui ne se trouvent pas dans la première édition. Czerny explique que Beethoven a improvisé un jour de 1803 le thème de ce mouvement en apercevant un cavalier qui passait au galop devant la fenêtre.

    « Ce mouvement dure toute la pièce et c’est l’exacte observation des piano, forte, crescendo, diminuendo ainsi que l’utilisation de la pédale dans les passages harmonieux (bei harmoniösen Stellen) qui vont lui donner vie. » (Czerny, 1842, p. 56)22

    Czerny précise dans une note de bas de page ce qu’il entend par là :

    « Par le mot harmoniös nous désignons précisément l’utilisation de la pédale aussi longtemps que l’harmonie ne change pas. » (Czerny, 1842, p. 115)23

    Le Troisième concerto op. 37 en do mineur présente un cas très intéressant dans le deuxième mouvement (mesures 1 à 11). Voici ce qu’en dit Czerny :

    « Beethoven (qui joua ce concerto en public en 1803) laissait la pédale pour toute la durée du thème, ce qui convenait très bien aux pianoforte de l’époque qui avaient un son peu puissant, et d’autant plus si l’on prenait également la pédale d’una corda. Mais maintenant que le son est devenu plus puissant, nous conseillons de changer la pédale à chaque changement important de l’harmonie, toutefois sans que l’on remarque le moindre arrêt dans le son. Car tout le thème doit résonner comme une harmonie lointaine, sacrée et céleste. » (Czerny, 1842, p. 109-110)24

    Ce passage nous permet de saisir les changements intervenus dans la facture instrumentale qui ont un impact sur l’exécution. On peut se demander toutefois si le goût n’avait pas déjà commencé aussi à changer et si le côté « improvisation libre » sur un instrument qui résonne sans étouffoirs n’apparaissait pas comme trop osé ? En effet, j’ai essayé ce passage sur un instrument contemporain de 1803, et les sons se mélangent tout de même passablement. Il faut alors utiliser un jeu très rhétorique avec certaines syllabes très accentuées et d’autres à peine esquissées. Un jeu trop soutenu amène inévitablement des mélanges harmoniques plus difficiles.

    Pour le rondo de la Sonate en ut majeur op. 53, Czerny répète à nouveau ce qu’il avait déjà dit dans la troisième partie, tout en précisant le caractère du mouvement : « Ce rondo de caractère pastoral est basé sur l’emploi de la pédale qui apparaît ici essentiel. » (Czerny, 1842, p. 59)25

    Le premier chapitre est consacré aux compositions des contemporains. Czerny fait à nouveau un bref rappel historique de l’utilisation de la pédale et décrit les derniers changements ainsi :

    « Pendant cette période, le pianoforte a été considérablement amélioré. On a utilisé des cordes plus épaisses, ce qui a donné de la puissance et une rondeur de son aux octaves supérieures qui jusque-là avaient un son si faible.

    Et finalement, dans les années 1820 à 1830, on a atteint, spécialement dans les ateliers viennois, un tel degré de perfection dans la manière de recouvrir les marteaux, que l’on a pu obtenir simplement par le toucher toute une gamme de nuances et ouvrir ainsi de nouveaux horizons dans le jeu du pianoforte. Sans avoir recours à ces aides mécaniques que sont les pédales [jeu céleste], il devenait possible d’exécuter le plus léger des pianissimo ; dans le même temps, dans chaque octave, un toucher plus énergique ne produisait pas seulement un son plus fort, mais d’une certaine manière également un timbre différent. […]

    C’est de cette période que l’on peut dater l’invention du jeu moderne de piano qui est maintenant devenu la règle générale. Pendant que les notes de la mélodie sont jouées avec énergie dans le milieu du clavier et que leur sonorité est prolongée par une utilisation habile de la pédale, les doigts peuvent alors exécuter de brillants passages piano dans un toucher délicat ; de cette manière on réalise cet effet remarquable qui donne l’impression que la mélodie est jouée par une autre personne ou un autre instrument. » (Czerny, 1842, p. 3)26

    Czerny donne des indications concernant l’exécution des œuvres de Liszt et parle également de son utilisation de la pédale :

    « Nous devons encore remarquer que dans ses compositions, Liszt emploie parfois la pédale sans interruption dans des passages chromatiques ou d’autres passages situés dans la partie la plus grave de la basse, et qu’il produit ainsi une masse sonore qui, tel un épais nuage dans un tableau, n’est calculée que par rapport à un effet global. S’il est utilisé modérément et dans les endroits appropriés, cet effet n’est en aucune manière de mauvais goût, puisque même Beethoven a parfois fait de même, et que l’école moderne de piano en fait un usage assez fréquent. » (Czerny, 1842, p. 28)27

    La deuxième Légende de Liszt, Saint François de Paule marchant sur les flots, comporte de nombreux passages dans lesquels il utilise de tels effets, créant ainsi un résultat dramatique comme pour dépeindre les flots menaçants et sans fond.

    Chez Beethoven, deux passages recourent à cet effet. Le premier se trouve dans le premier mouvement du Troisième concerto en ut mineur op. 37, mesures 225 à 227. Beethoven indique de mettre la pédale sur un grand trait chromatique qui traverse le clavier de haut en bas. L’effet est tout à fait saisissant. On a l’impression que l’instrument « s’enflamme » avec un effet de crescendo qui va aboutir dans le forte de l’orchestre. Le deuxième passage se trouve dans le Quintette avec instruments à vent op. 16. Au début du développement (mesures 135 et 136), les vents tiennent un accord fortissimo et le trait ascendant doublé à l’octave qui part du grave jusqu’à l’aigu du pianoforte doit être joué dans la pédale.

    Czerny résume ensuite ainsi :

    « Nous pensons qu’il est maintenant prouvé que la manière actuelle de jouer du piano consiste à faire montre d’une bravoure qui peut difficilement être dépassée, d’une expression hautement raffinée, mais plus particulièrement dans les effets qui sont produits par l’usage de la pédale. » (Czerny, 1842, p. 28)28

    Czerny termine en mettant en garde contre certains abus qui, lui semble-t-il, peuvent aboutir à une impasse :

    « Le premier de ceux-ci est l’abus de la pédale. Beaucoup de pianistes sont tellement habitués à employer celle-ci qu’une simple exécution classique avec les doigts seuls a été presque totalement négligée ; – que certains ne sont presque pas capables de jouer un simple passage lié, à quatre parties, vraiment legato sans la pédale ; – que les doigts, de même que l’oreille, comptent simplement toujours sur l’emploi de la pédale et les effets qu’elle produit, si bien que le pied a une action presque plus importante que les mains. En conséquence, beaucoup de pianistes qui sont maîtres de cet art moderne sont totalement incapables de jouer une simple sonate de Mozart ou de Clementi ou une Fugue de Bach d’une manière honorable. » (Czerny, 1842, p. 29)29

    La conclusion que Czerny apportait déjà à son chapitre concernant l’utilisation de la pédale, dans la troisième partie de sa méthode, n’est donc que plus valable :

    « En outre il faut faire attention de ne pas utiliser cette pédale de manière incessante (ce qui serait un usage fautif). Tout perd son charme lorsqu’on l’utilise trop souvent. Un jeu clair et parlant reste toujours la règle, les autres cas n’étant qu’exceptions. » (Czerny, 1839, p. 47)30

    Les changements

    Un grand changement dans la manière d’utiliser la pédale va être amené par le livre de Hans Schmitt, Das Pedal des Claviers, publié à Vienne en 1875 et réédité à de nombreuses reprises. Ce livre est un cycle de quatre conférences données au Conservatoire de Vienne. Schmitt va tout d’abord donner la définition de ce qu’il va nommer une pause sonore. Il donne les exemples suivants :

    Hans Schmitt, Das Pedal, p. 3.
    Hans Schmitt, Das Pedal, p. 5.

    Pour lui, cela revient au même de jouer en tenant les notes ou pas, puisque la pédale laissera résonner les cordes.

    Schmitt explique ensuite que, pour lier une série d’accords, il faut mettre la pédale un peu après l’accord de manière à libérer les mains afin qu’il n’y ait pas la moindre discontinuité dans le son. C’est ce que l’on va appeler la pédale syncopée.31

    Hans Schmitt, Das Pedal, p. 6.

    Schmitt explique aussi son système de notation.

    Selon Schmitt, sa manière de mettre la pédale libère les mains du clavier et permet également de jouer plus fort :

    « Maintenant nous en arrivons aux libertés du jeu qui appartiennent directement au domaine de la virtuosité. Le virtuose utilise aussi les « pauses sonores » pour renforcer le toucher. Lors du jeu legato, le degré de l’intensité sonore est limité aussi longtemps qu’on n’utilise pas la pédale. En dehors du poids du bras, l’augmentation de la puissance sonore dépend encore principalement de l’élévation des doigts. Plus on lève les doigts, plus le toucher sera fort. Mais on ne peut pas lever les doigts plus haut que leur longueur ; c’est pourquoi la puissance du legato des doigts est partiellement limitée par la longueur des doigts. Il ne reste alors rien d’autre, en général, que de renoncer au legato si la puissance du legato des doigts ne suffit pas. On doit alors jouer staccato avec les doigts et faire la liaison en mettant la pédale. Pour cette raison donc, même s’il y a clairement des signes de liaisons sur les notes, on les joue fortissimo staccato. » (Schmitt, 1875, p. 12)32

    On voit donc se dessiner une des raisons de ce changement dans la manière d’utiliser la pédale. Il est poussé par un désir de jouer de manière plus puissante, sur des instruments devenus de plus en plus robustes et dans des salles probablement plus grandes.

    Dans sa deuxième conférence, Schmitt explique qu’une note jouée avec la pédale est enrichie par les harmoniques des cordes qui se mettent à vibrer par sympathie. Il en déduit donc tout naturellement :

    « Puisque la pédale embellit et renforce chaque note jouée, on met par conséquent la pédale à chaque longue note ainsi qu’à chaque accord isolé. Que le compositeur l’ait indiquée ou non, on met la pédale pour chaque note et chaque accord isolé dont la durée permet de mettre et enlever la pédale pendant son émission. Dans ce cas, la durée de la note correspond ainsi à un signe de pédale. Ainsi par exemple met-on la pédale dans la Sonate en ré mineur de Beethoven :

    Hans Schmitt, Das Pedal, p. 56.

    On joue ainsi chaque note de la mélodie avec la pédale et ce n’est que sur les notes brèves qu’on laisse les doigts jouer seuls. » (Schmitt, 1875, p. 56)33

    Dans sa troisième conférence, Schmitt va expliquer que le fait de mettre la pédale supprime le poids des étouffoirs et donc allège le toucher. Il conseille donc de mettre la pédale avant de jouer pianissimo, car cela permet de mieux doser l’énergie à transmettre aux touches puisqu’il ne faut pas vaincre la résistance du mécanisme des étouffoirs. (Schmitt, 1875, p. 117)

    Dans la quatrième conférence, il indique où et quand on peut mettre la pédale.

    « La réponse à la question de savoir quand on peut mettre la pédale serait très simple, si on disait, comme dans les anciennes méthodes imprimées : la pédale se met partout où c’est indiqué et nulle part où le signe manque. Mais cette règle ne suffit pas, premièrement : parce qu’il y a des compositeurs qui simplement dédaignent d’indiquer la pédale, car ils présument que l’interprète, qui peut se risquer à jouer ses œuvres, doit être assez intelligent pour bien utiliser la pédale sans cela ; deuxièmement : la règle ne suffit pas, car les indications ne sont pas mises assez consciencieusement par les meilleurs compositeurs eux-mêmes ; troisièmement : elle ne suffit pas, parce que le signe usuel pour l’indication précise de l’usage de la pédale ne convient généralement pas bien. Quand le compositeur ne met aucun signe, l’ignorant ne sait plus du tout comment faire, mais le manque total de signes n’est pas aussi dangereux qu’une indication d’utilisation totalement fausse ; car là où les signes manquent totalement, l’exécutant peut faire appel alors à sa propre réflexion, mais là où un signe est indiqué, il se trouve devant l’obligation d’obéir. Cela demande beaucoup d’indépendance de la part de l’interprète d’oser consciemment changer les indications du compositeur. » (Schmitt, 1875, p. 124)34

    Schmitt estime que les indications des compositeurs sont très souvent inexactes et, plutôt que d’incriminer le graveur ou l’éditeur, donne cette explication :

    « Ajoutons encore que les compositeurs font la grosse erreur de noter habituellement les indications de pédale et d’exécution à leur table de travail, sans même peut-être les essayer une seule fois au clavier. Cela provient très souvent du fait que le compositeur écrit la nuit, à un moment où il n’est pas admissible de jouer bruyamment. » (Schmitt, 1875, p. 125)35

    Il continue :

    « En effet, Moscheles n’est pas le seul à se tromper, presque tous les compositeurs notent de fausses indications de pédale. Où que nous regardions, de grosses et énormes erreurs apparaissent presque partout. Rubinstein m’indiqua personnellement que je ne devais pas oublier que la plupart des signes de pédale notés dans les œuvres de Chopin devaient être erronés. » (Schmitt, 1875, p. 129)36

    Si l’on met en regard de cette affirmation ce que disait vingt ans auparavant Friedrich Wieck, on perçoit l’important changement qui est en train de se mettre en place :

    « Chopin, ce compositeur et virtuose génial, plein de goût, sensible, devrait aussi ici vous servir d’exemple… Mais examinez et observez ses soigneuses et délicates indications dans ses compositions et vous pourrez ainsi tout à fait vous renseigner sur le vrai et bel usage de la pédale. » (Wieck, 1853, p. 31)37

    Élève d’Antoine Marmontel, successeur d’Adam au Conservatoire, Albert Lavignac (Paris 1846-1916) publie à Paris en 1889 L’École de la pédale, dans laquelle il va reprendre toutes les idées défendues par Hans Schmitt à Vienne.

    « Nous voici en possession de tous les éléments qui nous étaient nécessaires : nous connaissons assez l’histoire des pédales pour pouvoir déterminer à partir de quelle époque leur emploi est opportun ou indispensable ; nous savons comment fonctionne l’admirable mécanisme du piano moderne ; enfin, nous avons établi que si l’usage de la sourdine est anodin, inoffensif, il est loin d’en être de même à l’égard de la pédale, dont trois circonstances, que je remets ici sous les yeux du lecteur, peuvent seules motiver l’intervention :

    Premier cas : pour prolonger les sons.

    Deuxième cas : pour les renforcer.

    Troisième cas : pour alléger le clavier. » (Lavignac, 1889, p. 28)

    On voit dans le texte qui suit une nouvelle esthétique en train de se mettre en place, celle de la pureté sonore, sans aucun mélange.

    « Il me paraît superflu d’ajouter que dans toutes les circonstances, quelles qu’elles soient, où l’on juge convenable d’employer la pédale, la plus grande pureté d’exécution est d’absolue rigueur. On conçoit que la plus légère fausse note, qui par elle-même produirait déjà une impression désagréable, mais de courte durée, devient intolérable lorsqu’elle est prolongée et renforcée par la suppression des étouffoirs ; car la pédale agit aveuglément de la même manière sur toutes les notes jouées, elle ne fait pas de sélection entre celles qui sont justes et celles qui peuvent être fausses. Il importe donc, quand on en fait usage, d’attacher une importance encore plus grande que de coutume à la netteté, à la propreté du jeu ; car même sans qu’il y ait fausse note à proprement parler, il suffit d’une note effleurée au passage, d’une touche légèrement abaissée par inadvertance en même temps que sa voisine, pour transformer l’effet sonore le mieux combiné en un affreux charivari. La pédale est une loupe qui grossit tous les effets, et avec eux toutes les imperfections ; ces dernières prennent même une importance prépondérante, d’autant plus marquée que l’impression discordante est plus longuement prolongée. » (Lavignac, 1889, p. 74)

    Lavignac résume ensuite l’utilisation de la pédale en indiquant qu’il faut bien la changer de manière à ne pas garder des notes étrangères à l’harmonie.

    « Pour ceux qui possèdent une connaissance bien complète de la Science de l’Harmonie, l’enseignement à tirer de cette étude peut, après lecture complète, se résumer ainsi :

    Étant donné que l’emploi de la pédale ne saurait jamais avoir pour objet que de prolonger les sons, les renforcer, ou alléger le clavier ; quel que soit le but qu’on se propose, il convient de la renouveler complètement à chaque changement d’harmonie qui donnerait lieu à un nouveau chiffrage, et à plus forte raison, à chaque nouvelle note de la Basse ; et de la soulever plus ou moins rapidement pour toute note étrangère à l’accord chiffré, qu’elle soit diatonique ou chromatique, que ce soit une note de passage, une altération, une appoggiature ou une broderie quelconque. Ce soulèvement doit en outre être proportionné à l’intensité de la note émise et à la région du clavier à laquelle elle appartient : dans l’extrême grave et le grave, on n’obtient l’extinction des vibrations que par un contact prolongé de l’étouffoir sur la corde, c’est-à-dire qu’il faut procéder par soulèvements complets ; dans le médium, où les sons s’étouffent déjà plus rapidement, et à plus forte raison dans l’aigu, un demi-soulèvement plus ou moins bref est suffisant ; enfin au-delà de l’étendue normale des voix humaines, dans la région suraiguë, la pédale est sans action nuisible nettement appréciable. » (Lavignac, 1889, p. 80-81)

    Un témoignage particulièrement révélateur de ces changements nous est livré par un texte écrit par le pianiste Moritz Rosenthal (1862-1946), daté du 21 mars 1924. Natif de Lvov (actuellement Lviv), Rosenthal entre à l’âge de dix ans au conservatoire de cette ville dans la classe de Karol Mikuli, le plus important disciple professionnel de Chopin (1872-1874). Il continue à Vienne avec Joseffy et s’attache ensuite à Liszt (1877-1878).

    « La vieille et la nouvelle écoles de piano

    Certains critiques musicaux de haut rang m’attribuaient le titre le plus flatteur de l’« un des plus distingués » ou même (dans certains cas) « du plus distingué » représentant de la vieille école de piano. Je commençai à méditer au sujet de la différence entre la vieille et la nouvelle écoles de piano.  […]

    Depuis environ 1833 jusqu’en 1848, la vraie quintessence du jeu du piano semblait être incarnée par trois personnes : Chopin, Liszt, Thalberg. Thalberg était un merveilleux pianiste correct et brillant, mais sans grande distinction musicale. Sa ruse la plus manifeste consistait à jouer une mélodie avec le pouce et à entourer le thème des plus brillantes gammes, arpèges, passages, etc. De même qu’il emprunta ce dispositif à Parish Alvars, le fameux harpiste qui mérite un souvenir durable, de même le grand Richard semble l’avoir utilisé, transférant cet arrangement musical efficace pour le grand orchestre dans l’ouverture de Tannhäuser. […]

    Dans le triumvirat Chopin, Liszt et Thalberg, Chopin tient facilement la place de Caesar Octavianus, Liszt la place d’Antonius (avec de nombreuses Cléopâtre !) et Thalberg celle de Lepidus. Nous pourrions facilement chasser Thalberg de cette position élevée en remplaçant son nom par celui d’Anton Rubinstein. Il est vrai que Rubinstein manquait de finesse d’exécution et même d’un certain niveau d’interprétation et que ses passages étaient souvent noyés, brouillés au-delà de la reconnaissance, mais le style de son jeu héroïque, ses « climaxes » colossaux, et en premier lieu ses compositions lui donnèrent une place parmi les tout grands. D’ailleurs il était à ma connaissance le premier pianiste à introduire la pédale syncopée dans ses interprétations.

    Ceci peut sembler presque incroyable à la jeune génération de pianistes, qui a appris presque au berceau le vrai usage de la pédale et à qui on a enseigné presque au début de leurs études qu’on ne devait pas frapper les touches et la pédale simultanément. On leur a dit de descendre le pied sur la pédale au moment précis où ils lèvent les mains des touches pour éviter les mélanges des sons et garder le déroulement continu de la ligne mélodique, en maintenant l’émission du son sans rupture tantôt avec les mains, tantôt avec la pédale. Je peux le prouver grâce à une lettre que Liszt écrivit en juillet 1875 à Louis Köhler, le pédagogue de piano et critique musical bien connu. Quand Köhler lui envoya un exemplaire de ses études techniques où il présentait quelques exercices de pédale syncopée, Liszt répond les lignes suivantes (j’omets le début de la lettre qui n’a aucun rapport avec notre sujet) : « Merci beaucoup pour votre aimable lettre et l’envoi de votre Opus 147 : Technische Künstler-Studien. Et bien que j’aie plutôt envie de me détourner des méthodes et de la pédagogie, j’ai pourtant lu votre ouvrage avec intérêt. L’entrée de la pédale après la frappe des accords, comme vous l’indiquez au début de la page trois, et comme vous l’indiquez très consciencieusement sans discontinuer presque jusqu’au bout, me semble une idée ingénieuse, et son application doit être grandement recommandée aux pianistes, professeurs et compositeurs – spécialement dans les tempi lents. »

    Cette lettre prouve sans aucun doute que Liszt, le souverain maître du piano, n’utilisait pas la pédale syncopée, mais bien plus encore ; cela prouve qu’il n’a même pas saisi l’immense importance de la découverte quand Louis Köhler la lui apporta.

    Qui inventa la pédale syncopée ? Mikuli, et par conséquent Chopin ne la connaissaient pas. Köhler ne présenta aucune revendication de la découverte, Rubinstein non plus. Le grand bienfaiteur et inventeur mérite d’être immortalisé. Je considère que la pédale syncopée est l’une des plus importantes découvertes car elle contribue à la musique et rend une vraie lecture musicale possible. Elle se situe au plus haut niveau entre un glorieux passé et un futur encore plus glorieux. Plus besoin d’un travail assidu des doigts pour les accords legato, plus de jeu sec sans pédale et sans nuances pour éviter les mélanges des sons. La pédale syncopée signifie l’affranchissement du ton sec ou flou, la libération du poignet et du bras par rapport aux touches ; il en résulte un véritable jeu orchestral ; avec sa cantilène continue, elle est même supérieure aux autres instruments musicaux et à la voix humaine qui s’épuise.

    Je déclare que cette découverte est l’une des plus importantes de l’histoire du piano. Hélas, c’était aussi jusqu’ici la dernière ! […]

    Après avoir exposé les mérites et imperfections des méthodes de Chopin, Liszt, Thalberg et Rubinstein, il semble très facile de répondre à la question : quel progrès a été réalisé et quelles sont les caractéristiques de la nouvelle école de piano ; c’est-à-dire l’école de la nouvelle génération de pianistes ?

    La réponse doit être la suivante : il n’existe pas réellement une « nouvelle école de piano ». Le simple fait de ne pas avoir étudié avec Liszt, de n’avoir pas entendu l’école de Chopin, et de n’avoir jamais eu le privilège d’entendre Rubinstein est un formidable retour en arrière et cette attitude négative sans espoir ne peut jamais prétendre à la distinction ou à la grandeur. N’ayant jamais rencontré le grand triumvirat Liszt-Chopin-Rubinstein, les pianistes de la jeune génération sont obligés d’apprendre avec ceux d’entre nous qui ont eu le grand privilège d’étudier directement ou indirectement avec ces pianistes et ces géants de la musique. S’ils se détournent de nous, ce n’est pas à nous qu’ils feront du tort, mais à eux-mêmes. » (Mitchell, 2006 ; Evans, 2006, p. 74-77)38

    Conclusion

    Il est tout à fait significatif de voir le nombre d’ouvrages publiés après 1875 qui traitent exclusivement de l’utilisation de la pédale.

    On peut citer entre autres, les ouvrages de :

    Georges Falkenberg, Les Pédales du piano, 1891,

    Alexander Nikitich Bukhovtsev, Guide to the Proper Use of the Pianoforte Pedals, 1897,

    Enrique Granados, Método téorico práctico para el uso de los pedales del piano, 1905

    Teresa Carreño, Possibilities of Tone Color by Artistic Use of Pedals, 1919.

    Ce désir de codifier le nouvel emploi de la pédale est révélateur d’un changement d’esthétique certainement lié aux changements intervenus dans la facture instrumentale avec des pianos devenus de plus en plus robustes et imposants, mais également aux changements dans la grandeur des salles de concerts, avec pour conséquence la recherche d’un jeu de plus en plus fort.

    Les éditions musicales vont également laisser transparaître ces changements, comme on peut le voir avec l’édition par Ignaz Friedman de la deuxième Légende de Liszt.

    Franz Liszt, Légende n° 2 Saint François de Paule marchant sur les flots, Vienne, Universal, édition revue par Ignaz Friedman.

    En revanche, si l’on cherche à respecter les indications de pédale originales, l’on est amené à devoir adapter la dynamique de son jeu, la dynamique des plans sonores, des différentes voix. Dans les passages sans pédale, il faudra par conséquent tenir les harmonies avec les doigts, comme on le faisait sur le clavecin, le clavicorde ou l’orgue au XVIIIᵉ siècle et comme on a continué de le faire au XIXᵉ siècle. Hipkins rapporte que Chopin « pratiquait la substitution aussi souvent qu’un organiste. » (Eigeldinger, 2006, p. 73)

    Aujourd’hui le pianiste a accès à des éditions Urtext qui comportent les indications de pédale fidèles aux sources. Cependant, la manière de mettre la pédale n’a pas encore suivi le retour au texte d’origine. La force des habitudes, de la « tradition » ainsi que la cohorte d’« avantages » de la pédale syncopée en sont probablement la raison. J’espère cependant que vous regarderez dorénavant les indications de pédale d’un autre œil.


    Bibliographie

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    1842, „Über den richtigen Vortrag der sämtlichen Beethoven’schen Klavierwerke“, deuxième et troisième chapitre de Die Kunst des Vortrags der älteren und neueren Clavierkompositionen oder: Die Fortschritte bis zur neuesten Zeit Supplement zur grossen Pianoforte-Schule op 500, Vienne, Diabelli, réédition en fac-similé, 1963, Badura-Skoda, P., Vienne, Universal Edition.

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    Quelques mots à propos de Pierre Goy

    Pierre Goy étudie le piano avec Fausto Zadra, Edith Murano, Esther Yellin et Vlado Perlemuter, et participe à des cours d’interprétation notamment avec Jörg Demus et Nikita Magaloff. Passionné par les possibilités expressives des instruments anciens, il suit les séminaires de Paul Badura-Skoda et de Jesper Christensen.

    Pierre Goy cherche à rendre la musique de chaque époque avec l’instrument correspondant. Il a enregistré les Années de pèlerinage, Première année  : Suisse de Liszt (cantando 9814) ; Chopin à Vienne (lyr 247) ; Claviers mozartiens (lyr 2251) (Diapason d’or). À paraître en 2013, Chopin œuvreconcertantes Concerto en mi mineurKrakowiak, et Fantaisie, avec accompagnement de quatuor (membres du Giardino Armonico).

    Il forme avec Nicole Hostettler un duo aussi bien à deux pianoforte, au clavecin et au pianoforte, ou à deux clavicordes. Ils ont enregistré : J. G. Müthel (cantando 2016), et Armand-Louis Couperin & les claviers expressifs de Pascal Taskin (lyr 2262).

    En formation de musique de chambre il a pour partenaires entre autres des membres de l’Orchestre de la Suisse romande, des membres d’Il Giardino Armonico, le Quatuor Mosaïques, l’Ensemble baroque de Limoges.

    Il enseigne dans les hautes écoles de musique de Genève et Lausanne.

    Il transmet également ses connaissances des instruments anciens ainsi que les pratiques d’interprétation lors de masterclasses, notamment à l’Abbaye de Royaumont.

    Pierre Goy est l’instigateur des Rencontres internationales harmoniques de Lausanne qui rassemblent tous les deux ans depuis 2002 des facteurs d’instruments, des musiciens, des musicologues et des conservateurs de musée autour des instruments anciens.

    Notes

    1. Les trois pianoforte de Cristofori conservés aujourd’hui sont datés : 1720, Metropolitan Museum of Art, New York ; 1722, Museo Strumenti Musicali, Rome ; 1726, Musikinstrumenten-Museum, Leipzig. ↩︎
    2. Les instruments de Gottfried Silbermann conservés à ce jour sont datés : 1746, Staatliche Schlösser und Gärten Preußischer Kulturbesitz, Potsdam, Sansssouci ; ca. 1746, Staatliche Schlösser und Gärten Preußischer Kulturbesitz, Potsdam, Neues Palais ; 1749, Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg. ↩︎
    3. „Das ungedämpfte Register des Fortepiano ist das angenehmste, und, wenn man die nöthige Behutsamkeit wegen des Nachklingens anzuwenden weiss, das reizendeste zum Fantasiren.“ ↩︎
    4. CD Claviersmozartiens, Lyrinx Strumenti, LYR 2251, 2007 plage 4. ↩︎
    5. „ Uiber die Dämpfer ist viel zu erinnern, sie machen die schönste aber auch die abscheulichste Veränderung, je nachdem sie mit Geschmack oder übel angewendet werden, denn im lezten Falle klingen alle Töne unter einander, und verursachen so unerträglichen Uibellaut, dass man sich die Ohren verstopfen möchte. Ich will also den Gebrauch dieser Veränderung durch verschiedene Beispiele deutlich zu machen suchen.
      Mann kann erstlich damit das Spiel kleiner Glocken nachahmen, wenn die rechte Hand ganz in der Höhe spielt, und alle Töne mezzo forte abstösst, indess die linke die Begleitungstimme in der Mitte der Claviatur gebunden und pianissimo vorträgt.“ ↩︎
    6. „Wenn man in einer Stücke von langsammer Bewegung die Begleitungstimme mit der rechten hand pianissimo und in der gebundenen Spielart vorträgt, und einen Gesang im Basse mezzo forte abstösst, und zwar alles ohne Dämpfer mit zugemachtem Deckel, so kann man dadurch sehr gut, das Duett zweier Männer vorstellen, das von einem Instrumente begleitet wird.“ ↩︎
    7. „Alle Spieler des Pianoforte sollten überhaupt, um des Instruments willen, die gebundene Spielart wählen, da geklopfte und gleichsam gehackte Noten für dasselbe gar nicht passen, sondern man ihn vielmehr auf eine zarte Art schmeicheln muss. Doch hat alles seine Ausnahmen, so liebe ich z. B. diese gebundene Spielart nicht in den Läufen, in den chromatischen und verschiedenen andern Gängen des Basses, weil, das lange Nachsingen der stärkern Saiten übel lautende Töne verursacht. Solche Gesänge aber, welche bloss die wahren Noten des Accords enthalten, sie mögen wohl oder übel lautend seyn, werden durch diese Spielart vollkommen. Sie macht den Ton des Pianoforte weich und gleichsam sammetartig, und man kann dadurch die obern Töne dieses Instruments, welche zu einer gewissen Härte und Trockenheit geneigt sind, versüssen und erweichen.“ ↩︎
    8. „Wenn man die rechte Hand mezzo forte ohne Dämpfer mit zugemachtem Deckel spielt, kann man eine Note, welche lange fortdauern soll, durch geschwindes Anschlagen, oder durch das Zittern des Hammers gegen die nämlichen Saiten sehr gut unterhalten, und dadurch eine Frauenzimmerstimme nachahmen, nur muss die linke Hand dabei den Bass mezzo forte, und die Begleitungstimme pianissimo spielen, bei jeder Veränderung muss man alsdann um des Uibellauts willen, der bei vielen Fortsingen den Tönen entsteht, die letzten gespielten Noten des Accords dämpfen, die ersten Noten des folgenden Accords aber gleich sogleich ohne Dämpfer anfangen.“ ↩︎
    9. „Durch das Gegentheil, kann man das decresc. welches z. B. der untergehenden Sonne gleicht, sehr gut ausdrücken. Man fängt dabei den Gang fortissimo mit aufgemachtem Deckel ohne Dämpfer an, lässt beim piano den Deckel nach und nach fallen, und endigt pianissimo mit dem Dämpfer.“ ↩︎
    10. Harmonika ou Glassharmonika, harmonica de verre, instrument inventé par Benjamin Franklin en 1763. ↩︎
    11. „Die Harmonika kann sehr gut ohne Dämpfer nachgeahmt werden, nur muss man sie, wie jedes Instrument, welches man nachahmen will, nach ihrem wahren Charakter behandeln. Im Ganzen verlangt die Harmonika empfindungsvolle Stücke von langsamer Bewegung, mit unterhaltenen oder fortsingenden Tönen. Um aber dieses Fortsingen auf dem Pianoforte hervorzubringen, dazu giebt es kein anderes Mittel, als geschwindes Angeschlagen des nämlichen Tons, oder geschwindes Zittern des Hammers gegen die nähmlichen Saiten, wie ich schon vorhin erinnerte. Alle Noten des Gesangs und der Begleitungstimme, müssen hierbey sich in dem nämlichen Accorde befinden, und wenn man den Accord verändert, so müssen die Töne des vorhergehenden, wenn es der Ausdruck erlaubt, nach und nach erlöschen, oder gedämpft werden, und die Töne des neuen Accords sogleich ohne Dämpfer anfangen, denn ohne diese Vorsicht würde der Nachhall vergangener, und der Klang gegenwärtiger Noten, einen abscheulichen Uibellaut hervorbringen.“ ↩︎
    12. „Allein um diese Wirkung hervorzubringen, muss der Spieler das Pedal genau mit der Octave zugleich andrücken; denn auch nur um einen Augenblick später, wirkt das Pedal nicht mehr, und die Octave bleibt kurz und trocken.
      Da ferner diese Octave durch den ganzen Takt klingen soll, so darf er das Pedal nicht eher auslassen, als mit der letzten Achtel, um es dann mit der nächsten Octave sogleich wieder zu nehmen.“ ↩︎
    13. „Das Pedal darf nur so lange fortgehalten werden, als die Stelle aus einem Accorde besteht.“ ↩︎
    14. „Man sieht, wie im 6ten Takte beim jeden Accord ein neues Pedal genommen werden muss. Dagegen bleibt das Pedal im 7ten Takte durch 2 Accorde, weil besonders daran liegt, dass das untereE fortklinge, und weil die Stelle pp ist, wo das dissonierende nicht auffält.“ ↩︎
    15. „Wenn eine untere Bassnote sehr kräftig angeschlagen wird, während die nachfolgende höhere Fortsetzung piano nachfolgt, so kann auch während dem Pedal einiger Accordwechsel stattfinden, weil die untere Note als Grundbass forttönt.“ ↩︎
    16. „Bei äusserst zart anzuschlagenden Stellen kann das Pedal bisweilen durch mehrere dissonirende Accorde fortgehalten werden. Es bringt da die sanftverschwebende Wirkung der Äolsharfe, oder einer sehr fernen Musik hervor.“ ↩︎
    17. „Ein sehr sanfter Schluss, dessen Accord nicht wechselt, ist stets mit diesem Pedal zu spielen.“ ↩︎
    18. „Das Pedal wird am Ende noch so lange gehalten, als der letzte Accord deutlich tönt.“ ↩︎
    19. „Es gibt Tonsetzer, in deren Werken das Pedal fast gar nie angewendet werden soll, dagegen Andere, wo es durchaus nothwendig ist. Mozart, Clementi, und deren Zeitgenossen konnten davon keinen Gebrauch machen, da es damals noch gar nicht erfunden war. Erst zu Anfang dieses Jahrhunderts haben Beethoven, Dussek, Steibelt, etc., dasselbe in Anwendung gebracht, und auch Clementi hat es in der späteren Zeit häufig genug benützt. Beethoven hat mehrere Clavierwerke eigends darauf berechnet, wie z. B: das Finale der C-dur Sonate op. 53, welches ohne Pedal gar keine Wirkung machen würde. Fast alle neueren Tonsetzer benützen es sehr häufig, wie RiesKalkbrennerFieldHerzLisztThalbergMoscheles, (in seinen neuren Werken) etc., und es versteht sich von selber, dass der Spieler es überall nehmen muss, wo er es angezeigt findet. Nur hat er auf die Accordenwechsel auch da Rücksicht zu nehmen, wo bisweilen das Pedal im Stich zufällig zu lange dauernd vorgezeichnet steht. In Hummels Werken findet man es selten, und kann es auch meistens entbehren. Eben so ist es nicht rathsam, es in älteren Clavierwerken, wie, z. B. bei MozartEm. Bach, in den älteren Clementischen Sonaten, oft anzuwenden;denn der Gebrauch dieses Pedals hängt sehr von den Compositionsarten ab, deren es, wie wir später sehen werden, mehrere sehr verschiedene gibt. Noch ist zu bemerken, dass Beethoven in der frühern Zeit das Nehmen des Pedals mit den Worten: Senza Sordino Bezeichnete. Das Wort con Sordino zeigt in dem Falle an, es wieder wegzulassen.“ ↩︎
    20. “Beethoven, in particular, employed it in the performance of his Pianoforte works much more frequently than we find it indicated in those compositions.” ↩︎
    21. „Beim wiederkehrenden Thema (Largo) wird das Pedal während dem Recitativ fortgehalten, das, wie aus weiter Ferne klagend, ertönen muss.“ ↩︎
    22. „Diese Bewegung dauert durch das ganze Stück und wird nur durch die genaue Beachtung des piano, des forte, crescendo, diminuendo, und auch durch die Benützung des Pedals bei harmoniösen Stellen belebt.“ ↩︎
    23. „Mit dem Worte: harmoniös bezeichnen wir vorzüglich eine richtige Anwendung des Pedals durch die Dauer einer consonirenden Harmonie.“ ↩︎
    24. „Beethoven, (der dieses Concert 1803 öffentlich spielte,) liess das Pedal durch das ganze Thema fortdauern, was auf den damaligen schwachklingenden Clavieren sehr wohl anging, besonders, wenn auch das Verschiebungspedal dazu genommen war. Aber jetzt, wo der Ton weit kräftiger geworden, würden wir rathen, das Dämpfungspedal bei jedem bedeutendern Harmoniewechsel immer wieder von Neuem zu nehmen, jedoch so, dass im Klange keine Lücke merkbar sei. Denn das ganze Thema muss wie eine ferne, heilige und überirrdische Harmonie klingen.“ ↩︎
    25. „Dieses Rondo von pastoralem Character ist ganz auf den Gebrauch des Pedals berechnet, welches hier wesentlich erscheinet.“ ↩︎
    26. “During this epoch the Pianoforte was considerably improved. Thicker strings were used for it, whereby the upper octaves which had previously been so weak in tone, acquired unusual power and melodiousness. And lastly, between the years 1820 and 1830, the important covering of the hammers was brought to such a degree of perfection, especially by the Vienna manufacturers, that, by the mere touch, we could draw from each key numerous shades of tone, and suddenly gain a new feature in Pianoforte playing. Without having recourse to those mechanical contrivances – the pedals, it became possible to execute the lightest pianissimo; whilst, in each octave, a more energetic touch produced not only greater power, but in a measure quite another kind of tone. […] From this period may be dated the invention of the modern style of Pianoforte playing, which has now become general. While the notes of a melody are struck with energy in a middle position and their sound continued by a skilful use of the pedal, the fingers can also perform brilliant passages piano, with a delicate touch; and thus arises the remarkable effect, as if the melody were played by another person, or on another instrument.” ↩︎
    27. “We have yet to remark on Liszt’s compositions, that he sometimes employs the pedal uninterruptedly during chromatic and other runs in the lowest part of the bass, and thereby produces a mass of sound, which, like a thick cloud in a picture, is only calculated for the total effect. When introduced sparingly and in the proper places, this effect is by no means unartistical : for even Beethoven has occasionally had similar in view, and the modern school makes sufficiently frequent use of it.” ↩︎
    28. “We think it has now been proved, that the present style of Pianoforte playing consists in a degree of bravura which can scarcely be exceeded, in a highly refined expression, but particularly in effects which are produced by the use of the pedal.” ↩︎
    29. “The first of these, is, the abuse of the pedal. Many players have so much accustomed themselves to employ the same, that a pure and classical performance with the fingers only, has been almost totally neglected; – that some are scarcely in a condition to perform a simple, four-part, connected passage duly legato without the pedal; – that the fingers, as well as the ear, always rely simply on the connection and effects producible by the pedal, and that consequently the foot performs almost a more important part than the hands. Hence, many pianists who are masters of all this modern art, are quite unable to play a simple Sonata by Mozart or Clementi, or a Fugue of Bach, in a worthy manner.” ↩︎
    30. „Übrigens hüthe man sich, von diesem Pedal einen immerwährenden Gebrauch (folglich Missbrauch) zu machen. Alles verliert seinen Reitz, was man zu oft anwendet. Das klare deutliche Spiel bleibt immer die Regel, das Übrige sind nur Ausnahmen.“ ↩︎
    31. Méthode de Lechetizky, voir Brée, 1913. ↩︎
    32. „Nun gelangen wir zu Spielfreiheiten, die direct dem Gebiete des Virtuosenthums angehören. Die klingenden Pausen benützt der Virtuose auch zur Verstärkung des Anschlages. Der Grad der Tonstärke ist bei dem Legatospiele ein begrenzter, so lange man kein Pedal tritt. Das Wachsen der Tonstärke hängt, ausser dem Drucke des Armes, hauptsächlich noch von dem Heben der Finger ab. Je höher man den Finger hebt, desto stärker wird der Anschlag sein. Höher aber kann man den Finger nicht heben, als er lang ist; daher hat die Tonstärke des Fingerlegato theilweise ihre Grenze in der Länge der Finger. Reicht die Stärke des Fingerlegato nicht aus, dann bleibt nichts anderes übrig, als dass man das Legato überhaupt aufgibt. Man muss dann mit den Fingern staccatirenund die Bindung durch das Pedaltreten herstellen. Fortissimo-stellen spielt man aus dem Grunde selbst dann staccato, wenn in den Noten ausdrücklich Bindungsbögen angezeigt sind.“ ↩︎
    33. „Da also das Pedal jeden angeschlagen Ton verschönert und verstärkt, so trete man das Pedal bei jeder einzelnen längeren Note, sowie bei jedem stillstehenden Accord. Jeden einzelnen Ton und jeden solchen Accord, dessen Dauer lang genug ist, um während derselben den Fuss auf das Pedal zu setzen und abzuziehen, nehme man mit Pedal, mag das Treten vom Componisten angezeigt sein oder nicht. In diesem Fall also bildet die Dauer der Note ein Pedalzeichen.
      So z. B. tritt man das Pedal bei der D-moll-Sonate von Beethoven bei dieser Stelle:
      Man spielt also die Melodienoten mit dem Fusse mit, und nur bei den zu kurzen Noten lässt man den Finger allein spielen.“ ↩︎
    34. „Die Antwort auf die Frage, wann man das Pedal treten dürfe, wäre sehr einfach, wenn man mit der gedruckten alten Schule sagen würde: Man trete das Pedal überall, wo es angezeigt ist, und nirgends, wo das Zeichen fehlt. Diese Regel aber genügt nicht, erstens: weil es Componisten gibt, welche es geradezu verschmähen, das Pedal anzuzeigen, da sie voraussetzen, dass der Spieler, welcher sich an ihre Compositionen wagen darf, ohnehin genug Intelligenz besitzen muss, um das Pedal richtig zu gebrauchen; zweitens genügt die Regel nicht, weil die Zeichen selbst von den besten Componisten nicht genug gewissenhaft gesetzt werden; drittens genügt sie nicht, weil sich das übliche Zeichen zur genauen Angabe des Pedalgebrauches überhaupt nicht gut eignet. Wo der Componist gar keine Zeichen angibt, da ist der Laie wohl vollkommen rathlos, aber doch ist der gänzliche Mangel des Zeichens nicht so gefährlich, wie eine total falsche Angabe für den Gebrauch; denn wo die Zeichen gänzlich fehlen, da fühlt sich doch der Spieler zu eigenem Nachdenken berufen, wo aber ein Zeichen besteht, da legt sich ihm die Verpflichtung auf, zu gehorchen. Es gehört viel Selbständigkeit von Seite des Spielers dazu, bis er es wagt, die Angabe eines Componisten mit Bewusstsein umzustossen.“ ↩︎
    35. „Ein grosser Fehler der Componisten ist ferner der, dass sie die Pedal- und Vortragszeichen gewöhnlich nur am Schreibtisch niederschreiben, vielleicht, ohne sie auch nur ein einzigesmal am Claviere zu probiren. Gar oft rührt dies wohl davon her, dass sie der Componist in der Nacht notirt, also zu einer Zeit, wo das laute Musiciren unzulässig ist.“ ↩︎
    36. „Doch nicht allein Moscheles hat sich so vergangen, fast alle Componisten setzen falsche Pedalzeichen. Wohin wir blicken, fast überall zeigen sich grobe und gröbste Fehler. Rubinstein gab mir eigens an, dass ich ja nicht vergessen solle anzuführen, dass die meisten Pedalzeichen in den Werken Chopin falsch gesetzt seien.“ ↩︎
    37. „Chopin, dieser geniale, geschmackvolle, feinfühlende Componist und Virtuos möge Ihnen auch hier zum Muster dienen…. Aber untersuchen und beobachten Sie seine sorgfältige und delikate Bezeichnung in seinen Compositionen, so werden Sie sich über richtigen und schönen Gebrauch des Pedals vollständig unterrichten können.“ ↩︎
    38. “By some musical writers of high rank I was most flatteringly alluded to as “one of the most distinguished” or even (in some instances) “the most distinguished” representative of the older school of piano playing. I began to meditate about the difference between the older and the new schools of pianism. […]
      From about 1833 until 1848, the very quintessence of piano playing seemed to be embodied in three names: Chopin, Liszt, Thalberg. Thalberg was a wonderfully correct and brilliant player, but without great musical distinction. His most conspicuous trick consisted in declamating [i.e., declaiming] a melody with the thumb and surrounding the theme with most brilliant scales, arpeggios, passages, etc. Even this device he took from Parish Alvars, the famous harpist, who deserves lasting memory, as even the great Richard seems to have used it, translating this musically effective scheme for grand orchestra in this Tannhäuser Ouverture. […]
      In the “Triumvirate” of Chopin, Liszt, and Thalberg, Chopin holds easily the place of Caesar Octavianus, Liszt the place of Antonius (with many Cleopatras!) and Thalberg of Lepidus. We could easily dismiss Thalberg from his exalted position, replacing his name with that of Anton Rubinstein, It is true that Rubinstein was lacking in finesse of execution and even to a certain extent of interpretation, and that his passages were often blurred beyond recognition, but the heroic vein of his style, his colossal climaxes, and in the first place his compositions gave him claim to true greatness. Moreover, he was to my knowledge the first pianist who introduced the syncopated pedal to his readings.
      This may sound incredible to the younger generation of pianists who learned the right use of pedals almost in their cradles, who were told almost when they began to study that one should not strike keys and pedal simultaneously. They were told to come down with the foot on the pedal at the very moment when they raise the hands from the keys in order to avoid blurs and to keep a continuous flow of the melodic line, keeping the sound ringing now with the hands, now with the pedal, without break. I can prove it by a letter which Liszt wrote to Louis Köhler, the well-known piano pedagogue and musical critic, in July 1875. When Köhler sent him a copy of his technical studies, where he introduced some exercises for the syncopated pedal, Liszt answers with the following lines (I omit the beginning of the letter as not pertinent to our theme): “Best thanks for your kindly letter and for sending your Opus 147: “Technische Künstler-Studien”. And although I am more disposed to turn away from than toward Methods and Pedagogics, still I have read this work of yours with interest. Theentrance of the pedal after the striking of the chords as indicated by you at the beginning of page three, and as consistently carried through by you almost to the utmost extreme, seems to me an ingenious idea, the application of which is greatly to be recommended to pianoforte players, teachers and composers – especially in slow tempi.”
      This letter proves beyond any doubt that Liszt, the supreme ruler over the piano, did not use the syncopated pedal, but not only this: it proves that he did not even grasp the immense importance of the discovery when it was brought to him by Louis Köhler.
      Who invented the syncopated pedal? Mikuli, and consequently Chopin, did not know it. Köhler does not put forth any claim for the discovery, nor did Rubinstein. The great benefactor and inventor deserves to be immortalized. I consider the syncopated pedal to be one of the most important discoveries because it promotes music and makes true musical readings possible. It constitutes the high-water mark between a glorious past and a more glorious future. No more painstaking fingering for legato chords, no more dry playing without pedals and without overtones, in order to avoid blurs. The syncopated pedal signifies the emancipation from dry or blurred tone, the emancipation of wrist and arm from sticking to the keys; it constitutes true orchestral playing; in its unbroken cantilena, it is superior even to other musical instruments and to the exhaustible human voice.
      I call this discovery one of the most important in the history of piano playing. Alas, it was also so far the last one! […]
      After having stated the merits and the shortcomings of the methods of Chopin, Liszt, Thalberg, and Rubinstein, it seems very easy to answer the question: What progress has been made by and what are the characteristics of the new school of piano playing; that is, the school of the younger generation of pianists? The answer must be the following: There is no such thing in existence as a “new school of piano playing.” The mere fact that one has not studied with Liszt, that one has not heard the Chopin school, and that one has never been privileged to listen to Rubinstein is a colossal drawback and can never constitute in its helpless negativity any claim to distinction or greatness. Having missed the great Triumvirat Liszt-Chopin-Rubinstein, the pianists of the younger generation are bound to learn from those of us who had the great privilege to study directly or indirectly with these pianistic and musical giants. If they choose to turn away from us they will not harm us, but themselves.
      Il est très intéressant de noter que Milchmeyer précise la manière d’utiliser le registre des étouffoirs, pratique qui ne correspond pas à la nôtre aujourd’hui. En effet, il dit qu’il faut étouffer la dernière note de l’accord pour pourvoir jouer la première note de l’accord suivant sans étouffoirs. Cette pratique diffère de la pratique moderne, que l’on nomme pédale syncopée ; les étouffoirs sont baissés au moment où la première note de la nouvelle harmonie est jouée puis ils sont immédiatement relevés pour laisser à nouveau les cordes vibrer. La pratique décrite par Milchmeyer sera encore utilisé ↩︎
  • Leçon des volcans

    Leçon des volcans

    Résumé

    « L’art se trouve dans la nature,
    et celui qui est capable de le lui arracher,
    celui-là le possède.»

    Albrecht Dürer

    Ma fréquentation des volcans m’a fait découvrir des modèles naturels impressionnants, dont l’approche bouleverse fréquemment nos outils d’analyse face à des données hors de nos mesures. Cependant, en dépit de ces difficultés, j’ai pu, grâce à quelques scientifiques, observer certains phénomènes, en dessiner les cycles et courbes dynamiques, et me risquer à la notation d’effets acoustiques provenant de l’Etna, du Piton de la Fournaise, etc., tout en sachant que je n’en percevais que la part audible (comme on évoque la part émergée de l’iceberg). Persuadé, comme Gauguin, que « devant la nature elle-même, c’est notre imagination qui fait le tableau », j’en espérais moi aussi le bénéfice pour la musique…

    Par ailleurs, bien que réduites aujourd’hui au rang des « risques majeurs », ces « montagnes de feu » qui ont modelé diverses cosmogonies et nombreuses légendes, ne cessent pourtant d’interroger les rapports de l’homme et de l’univers.

    À côté de quelques rares ouvrages musicaux, cet article présente plusieurs de mes œuvres qui à leur tour, se ressourcent d’effets volcaniques inouïs et en réactualisent les mythes.

    Mots-clés : phénomènes naturels, géographie fantastique, défi à la pensée, mythes guerriers et amoureux, jaillissement artistique, Atlantide, Atitlan.

    Depuis les années 1970, j’ai eu la chance d’approcher l’Etna, le Merapi, le Popocatepetl et quelques autres « montagnes vivantes », d’ici ou d’ailleurs. Ces découvertes, de même que les légendes qui en décuplent les mystères – de la cordillère mésoaméricaine jusqu’à l’archipel indonésien –, ont remodelé mes regards et écoutes de la nature et du monde. Quoi de plus impressionnant en effet que le volcan ? Et de plus stupéfiant encore, quand on pense que cette « bouche du monde » ne représente en réalité que l’épiphénomène des vastes mouvements terrestres ? À l’enivrante beauté qui se dévoile entre brumes et fumées, constamment changeante et polychrome, se joint la troublante fascination de cratères insondables, de lave bouillonnante. En rouge, bleu et cendres, les entrailles de la terre surgissent et, en un clin d’œil, sous un ciel de feu, se pétrifient. Avec cette perpétuelle Genèse, tous les fantasmes de la vie, de l’amour et de la mort sautent à la figure des peuples qui côtoient et vénèrent ces géants de la nature comme évidente manifestation des dieux. Sur la scène tremblante du monde, les indigènes aménagent leurs danses, affûtent leurs voix, construisent leurs mythes. Entre tourmente et passion, les tambours éructent et grondent comme lorsque Héphaïstos, le « dieu boiteux », artiste et ami des Cyclopes, forgea la première femme, au cœur de l’Etna, une Pandore littéralement dotée de tous les dons (Pandora) : beauté, grâce, persuasion, habileté 1 !

    Beaucoup d’autres mythes ou légendes volcaniques contribuèrent aux fondements de nos civilisations feront naître de nombreux ouvrages littéraires ou philosophiques, d’Hésiode et Platon jusqu’à Malcolm Lowry, mais aussi des films, de L’Explosion de la montagne Pelée (Ferdinand Zecca, 1902), jusqu’à Stromboli (Rosselini, 1950) ou Les Rendez-vous du diable (Haroun Tazieff, 1958). Mais curieusement, à l’exception de quelques compositeurs baroques (Haendel, Rameau) et modernes (Vincent Paulet, Yann Robin), le volcanisme n’a pas suscité beaucoup d’œuvres musicales. Il est vrai qu’un cataclysme comme celui de Santorin peut donner du fil à retordre (je pense à de Falla), car de l’observation jusqu’à la partition, les sentiers sont escarpés et tortueux. Et si le musicien en veut restituer les impressions, de quel solfège, de quelles images sonores dispose-t-il ? On peut d’ailleurs se demander s’il perçoit aujourd’hui le volcanisme avec la même acuité, quand les sciences modernes en expliquent la plupart des manifestations ; si la volcanologie n’a pas estompé l’étrangeté radicale, fait taire les anciens mythes et croyances, désagrégé les mélopées qui rythmaient chacun des rituels environnants. Pourtant, bien que réduites au rang des « risques majeurs », les « montagnes de feu » ont-elles jamais cessé d’interroger les rapports de l’homme et du cosmos (en l’occurrence fondamentalement chaotique) ? Méditer sur ces rapports, n’est-ce pas entrouvrir les stores du rêve, du penser et du créer ? Ou simplement du vivre ? À l’inverse, le mépris de la nature, aujourd’hui devenu réellement critique, ne signe-t-il pas aussi le déclin des civilisations ?

    Illustré de quelques partitions, cet article s’appuie principalement sur une « écoute poétique » (I. Prigogine, La Nouvelle Alliance, Métamorphose de la science, p. 393) du monde volcanique, sans souci d’exhaustivité. Au-delà des sciences exactes, de la musicologie ou de l’anthropologie, ces réflexions se veulent objet de recherche en soi, et se situent du côté du sensible, en dehors de tout dogmatisme. Comme Albrecht Dürer, je suis persuadé que « l’art se trouve dans la nature», mais aussi que nous ne l’en « arrachons » qu’au travers de l’imaginaire et des songes (partie I). Car cette nature est si exceptionnelle, si imprévisible qu’elle paraît narguer le riverain comme le volcanologue (II). Défiant la pensée elle-même, elle suscite des constructions mentales et des mythes non moins exceptionnels (III), et où filent systématiquement des métaphores amoureuses et guerrières (IV). Le mythe étanche notre soif de savoir, comble les vides de la science et de tous les Faust, avec un dynamisme poétique irremplaçable. Sur la pointe des pieds, le plaisir surplombe les gouffres du doute, et le plongeon dans l’imaginaire fera rejaillir finalement une création, terrible mais irrésistible, à l’image du volcan (V).

    La nature et les songes

    « À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte
    Une fête s’exalte en la feuille éteinte :
    Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus
    Sur ta lave posant ses talons ingénus
    Quand tonne une somme triste où s’épuise la flamme. »

    Mallarmé, Le Faune

    La nature exerce des pouvoirs de fascination comparables en bien des points de vue à ceux de l’amour, ce que trahit un même vocabulaire où se mêlent séduction et angoisse – comme en témoigne Le Faune de Mallarmé, ici en exergue. Je suis moi-même séduit par les grands espaces, de l’intrigante forêt vierge du Mato Grosso amazonien jusqu’au « Triangle d’or » asiatique, et plus encore par les volcans et leur aspect constamment changeant. Sans doute ai-je un peu gardé mon âme d’enfant (l’in-fans, celui qui n’est pas encore muselé par le langage et la raison) devant ces grandioses spectacles de la nature. Ou, comme un adolescent découvrant les premières sensations de l’amour, je n’ai pu résister aux charmes du Merapi dont les rougeoiements illuminaient les Bouddha gardiens de nos veilles au sommet du grand temple de Borobudur, à Java. Comme les riverains ou les volcanologues audacieux, comme les historiens ou les créateurs de mythes, en m’approchant des montagnes fumantes, j’ai compris une double leçon : et la puissance démesurée de leurs mouvements et, face à elle, la précarité de la condition humaine. Katia Krafft parlait des amours « volcanophages » de son mari peu avant leur disparition tragique sur le mont Unzen, le 6 juin 1991 au Japon. Il est vrai que l’envoûtement de tels paysages, à chaque fois uniques et aussi irrationnels que l’élan amoureux, l’emporte parfois sur les risques encourus. Devant les dangereuses « sculptures de Vulcain », je partage les images de Claudine Mulard inspirées des laves en torsade du Kilauea (Hawaï). C’est « du Kandinsky, écrit-elle, mâtiné de Botero, le tout passé au four très chaud » (Le Monde du 11 août 2003).

    Avec l’ascension – quasi rituelle – de plusieurs volcans, de l’Etna sicilien jusqu’au Rinjani de Lombok, du Penandjakan au Bromo de Java, ou par l’approche plus timide du Popocatepetl mexicain ou du Gunung-Agung balinais, j’ai découvert peu à peu les légendes qui les accompagnent encore de nos jours. Il n’est pas étonnant en effet que ces lieux de vie et de mort fassent naître toutes sortes de commentaires, éveillent les fantasmagories les plus oniriques. Tertullien, par exemple, désigne le Vulcano italien comme la « cheminée de l’Enfer », tandis que les Islandais imaginent avec l’Hekla la « porte » d’un autre Enfer. Le Merapi, amoureux de la princesse de Jogjakarta, livre à son rival le Semeru une bataille digne des premiers Titans. Le Nyiragongo (Congo) fait mijoter la « soupe du diable » pour garder les ancêtres prisonniers en son cratère. Popocatepetl lutte contre les ennemis de l’empire aztèque pour obtenir la main de la Linda Ixtla, etc.

    Nu couché, ciel de feu et les flûtes de Milomaki

    « La chair du ciel, nue, saignait aux franges du jour. »

    Takis Theodoropoulos, La Part du ciel

    Le Trio d’argent, hôte privilégié de l’Amérique latine, m’avait demandé de travailler pour le spectacle « El horizonte » et suggéré dans le même temps d’inscrire l’ouvrage dans les « paysages » (historiques, géographiques ou mythiques…) du Mexique. À côté de réflexions sur mes propres « expériences naturelles », deux mythes indiens, revisités pour ce projet, ont retenu particulièrement mon attention : celui de Milomaki pour les voix et flûtes, et celui de la « femme couchée », pour les volcans.

    Outre leur irremplaçable dynamisme poétique, les grands mythes ouvrent le paradis des origines où nature et culture ne faisaient qu’un. Les Indiens Yahuna célèbrent l’harmonie de cette fusion en vénérant Milomaki, le grand inventeur de la musique. Dans un manuscrit nahuatl du XVIᵉ siècle, cité et commenté par Eugen Drewermann, Tezcatlipoca, le « dieu étoilé », décrit l’événement :

    « Vent, la terre est lasse du silence.
    Elle a la lumière, la couleur et les fruits,
    Pourtant il lui manque la musique […].
    Quand les musiciens s’éparpillèrent sur la terre
    et que le bonheur fit son entrée,
    alors le vent oublia ses plaintes et chanta,
    en caressant les vallées, les forêts et les mers » (p. 53-56)

    Sorti de la « maison aquatique », le petit garçon Milomaki chantait de façon si merveilleuse que tous accouraient pour l’entendre et le voir. Mais revenus chez eux, tous ceux qui l’avaient entendu et mangeaient du poisson, tombaient raides morts. Alors les proches des victimes saisirent Milomaki et le sacrifièrent sur un grand bûcher. Les flammes emportèrent l’âme du jeune chanteur jusqu’au ciel. Mais peu après, un arbre magnifique, le premier palmier paschiuba, naquit de ses cendres. À partir de son bois, on fabriqua de très grandes flûtes qui imitèrent à s’y méprendre les airs les plus divins de Milomaki… On peut rapprocher ce mythe de ceux de Pan ou Marsyas. Pan, le dieu des bergers aux pieds de bouc, a inventé lui aussi la flûte. Et Marsyas, le satyre phrygien joueur d’aulos, ose se mesurer à Apollon, le maître à la lyre d’or. Le roi Midas, qui donna sa préférence au sauvage, sera sur le champ transformé en âne tandis que l’aulète, écorché vif par Apollon, subira un châtiment à la mesure de son grand talent. À l’encontre des cordes vibrantes qui marquent la supériorité d’une culture au diapason des dieux, donnant la préférence à la rationalité et à la beauté « lisse » (glabre et polie) apolliniennes, l’instrument à vent reste lié à l’animalité (le bouc, l’âne), à la monstruosité fantaisiste, « poilue » 2 (le satyre) et barbare (un Phrygien). La musique, comme toute la vie, n’est pas seulement l’affaire du cerveau gauche et du rationnel ; dans le « concert » qui unit l’homme à la nature, les flûtes, ainsi que les voix – même rugueuses – jouent un rôle tout aussi déterminant.

    Nu couché, l’amour et le feu d’Ixtaccíhuatl

    http://ducol.net/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=66&Itemid=206

    « Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable »

    Apollinaire

    C’est toute la nature, l’air, le feu, le souffle, qui pénètrent la flûte. C’est ce qu’écrivait Djalâl al-Dîn Rûmî (XIIIe siècle) : « La plainte de la flûte est non seulement l’air, mais aussi le feu. Celui qui est privé de ce feu est comme fou. C’est le feu de l’amour qui donne son âme à la flûte […]. La flûte est la confidente des amants malheureux. » Le feu dont parle le mystique persan est celui de l’amour, et le feu des volcans en donne une troublante idée. Empruntant quelques motifs à la légende de la « mujer acostada », mon œuvre Nu couché, ciel de feu (2004) fera surgir de semblables images. Ce mythe – qui est un peu la version aztèque de notre Roméo et Juliette – conte les amours malheureuses de Popocatepetl et Ixtaccíhuatl.

    Il y a très longtemps, le royaume d’un vieil empereur aztèque subissait les affronts ravageurs de tribus ennemies. Triste et meurtri, le monarque promit d’offrir en mariage son unique et très chère fille la linda (jolie) Ixtla à celui qui réussirait à défaire ces hordes guerrières. C’est ainsi que le vaillant Popocatepetl, qui avait croisé les regards de la belle princesse, s’élança dans un combat impitoyable et décisif. Du cœur de ses ennemis transpercés jusqu’au dernier, on vit s’échapper une âme obscurcie. Cependant, un des généraux de l’empire, jaloux et plein d’ambition, courut vers l’empereur pour annoncer la victoire de son armée en même temps que… la mort du jeune héros, Popocatepetl. À cette nouvelle, Ixtla défaillit et exhala son dernier souffle dans les bras de son valeureux amant arrivé trop tard. Alors Popocatepetl fit construire deux immenses pyramides, déposa le corps d’Ixtla sur l’une d’elles et se hissa lui-même sur la plus haute pour admirer la « femme couchée » jusqu’à la fin des temps. On surveille encore les deux géants de la nature qui portent le nom des amoureux mythiques et dominent Mexico à plus de 5000 mètres d’altitude. Car le feu de ces héros figure l’image sublime de nos amours, « l’orgasme, la culmination de la jouissance brûlante […], l’achèvement du désir » (Pascal Quignard, 1994, p. 238). Des fumerolles rougeoyantes sur le manteau neigeux de l’Ixtla dessinent parfois des traces, éloquentes pour certains, indéchiffrables pour d’autres. La silhouette des deux volcans mexicains fait encore renaître les héros de ce mythe sur la palette un peu naïve de Gerardo Murillo. Peut-être pour en calmer les effets…

    Si mon spectacle ne fait que des allusions au mythe – un des plus célèbres dans tout le Mexique –, en revanche, j’ai essayé de traduire avec mes sons et mes mots le rituel des Indiens aztèques qui « gravissent les flancs de la femme couchée » et « boivent sans fin les amours de Popocatepetl », aménagent leurs danses, et tout au long de l’année, affûtent leurs voix et souffles pour respirer aux rythmes et couleurs des volcans.

    Pythagore disait que le souffle des volcans était à divers degrés responsable des éruptions. C’est aussi ce qui fait dire à Ovide :

    « Ou bien la terre est un être animé, qui vit et dont le souffle se manifeste en nombre d’endroits par des exhalaisons enflammées […] ou bien des vents légers se trouvent comprimés dans le fond de ses antres et projettent rochers sur rochers, avec une matière contenant des germes de flamme » (Les Métamorphoses, p. 380)

    Le début de Nu couché, ciel de feu joue précisément sur le souffle. Le souffle des flûtes basses et des voix (pré-enregistrées), colorées par diverses amplifications et transformations électroniques, illustre si l’on veut les propos d’Ovide. Mais c’est aussi comme le « Qi » des chinois, le souffle des origines, le souffle inouï de l’âme. Cette âme, dont le sens s’est aujourd’hui liquéfié, représentait encore au XVIIᵉ siècle le cœur et l’intelligence, tout ce qui constitue un esprit sensible, unifié. On peut dire, sans mysticisme, qu’une belle âme, habitée par le Qi ou l’anemos des sages, goûte à une sérénité d’ordre cosmique…

    Tout le début de mon œuvre, avec ces souffles et rythmes quasi étales, peut évoquer certains paysages, visuels et sonores, propres aux volcans, et spécialement ces moments fugaces où, à travers les voiles de brumes « laiteuses ou transparentes », surgit en un clin d’œil une « image stupéfiante comme un air obsédant… » 3. Cette épiphanie de la beauté, je l’ai moi-même consignée sur mes carnets après une nuit quasi solitaire au sommet du temple de Borobudur 4. Mais de fait, seul un « vocabulaire musical » me semblait à la mesure du prodige, à la hauteur d’une émotion première, antérieure au langage, parfois pétrifiante comme le regard de Méduse. Je restai plusieurs fois sans voix devant le spectacle de la prompte métamorphose d’un magma visqueux, impalpable et informe en pierre dure et définitive. Transmutation à rebours de la Galatée de Pygmalion !

    Un vocabulaire musical

    « Un chant dort dans toutes les choses qui rêvent perpétuellement,
    Et le monde commence à chanter, si tu trouves le mot magique. »

    Joseph von Eichendorff

    Ce « vocabulaire musical » qui caractérise le chant et les jeux vocaux des anciens rituels précède tout langage structuré, et la vocalisation, privilégiée en ces circonstances, reste en deçà des systèmes rationnels du discours. J’ai ici partiellement constitué ce « vocabulaire » à partir de noms de volcans qui sourdent peu à peu, rythmés par les instrumentistes eux-mêmes (équipés de micros de contact). En agençant la liste de ces montagnes sacrées selon des critères purement phonétiques, j’ai mis en valeur des sonorités parfois mystérieuses, parfois métaphoriques. Toujours onomatopéiques. Les effets des plosives, fricatives et autres consonnes labiales ou vibrantes grossies à la mesure des mouvements et éructations qui ébranlent les entrailles de la terre, font jaillir « des dieux de lave », attisent le désir de faire corps avec la nature, avec l’autre.

    « Slamet, Sumbing, Emi-Koussi
    Vesuvio, Arjuna …
    Gédé, Pelé, Penandjakan
    Et Kelimutu
    Batok, Apo, Krakatau …
    Lawu-Lawu, Gunung, Agung, Batur, Rrrr… »

    Égrenés à la façon des généalogies, ces noms, comme ceux des ancêtres, sont soulignés et plus souvent relayés par les instruments. Je donnerai ci-après davantage de précisions en ce domaine avec Atitlan, en bleu et cendres. L’énumération quasi incantatoire de ces volcans ponctue le déroulement musical – comme souvent dans la rhétorique baroque – et prolonge les allusions au mythe auquel il redonne vie. Certes, des lambeaux de phrases (mexicains ou français), parfois à peine audibles, alimentent également ces « allusions » qui s’impriment sur la toile de fond que constitue le mythe. Il n’en fallait pas davantage pour ébranler la mémoire des auditeurs mexicains familiers de la « femme couchée ». Pour y contribuer, j’ai également fait en sorte qu’au milieu de ces fragments et multiples allitérations, l’auditeur prît une part active au spectacle et partageât le jeu final du premier flûtiste remontant lentement les marches du théâtre, à travers le public. Comme happé par le rituel des Indiens, le musicien, lui-même « pris aux charmes de l’enivrante Ixtla au sein d’émeraude », gravit les flancs de la « femme couchée », puis s’interrompant : « Je brûle… el fuego… me brûle… je… ardo… », dit-il, dans les silences qui isolent les derniers sons de sa flûte.

    Impressions de Borobudur

    Les pigments de la chair nue et des fantasmes ne
    Faisaient qu’un
    Leurs teints s’enchaînaient dans une continuité sans faille.

    *

    Sous l’intimidante vigilance de Bouddhas flasquement assis
    Dans une brillance marmoréenne
    L’écheveau du temps se grippait
    Immense – couleur Soulages –
    Le ventre de la nuit retenait son souffle

    *

    À peine esquissés les sourires de Bottisatva
    Forcent l’apnée du visiteur transi
    Ses tempes ondulent au rythme accéléré des caisses claires
    Quand dans l’obscurité point le clou du spectacle
    Soudain avec « le père de l’aurore aux paupières de neige »
    Des tourbillons inouïs me portent jusqu’aux nuées de Mésomède

    *

    Dans la confusion du sang volcanique le disque de Phoebus
    S’immole un instant (Josué y aurait-il contribué ?)
    – dieu rougeoyant nietzschéen –
    Au sommet d’un stûpa tendu vers le ciel
    Dieu égorgé

    *

    Appoggiature de l’unité parfaite
    Fondue en un accord « inclassable »
    Si ce n’est dans l’orgasme des songes

    Une nature exceptionnelle

    « Vus de la lèvre, ces effondrements surprennent et effraient,
    mais le spectacle en est d’une puissante grandeur… »

    Haroun Tazieff

    L’étymologie habituelle, et notamment celle de Littré, considère le volcan comme le lieu désigné de Vulcain, le dieu du feu souterrain. Mais certains philologues démontrent que le latin ancien ne connaissait pas ce terme qui n’apparaîtra qu’au XVe siècle. Volcan ou bolcan, mais aussi bulcan ou bucan serait la montagne à rumeur, la montagne à fracas… Ce fracas s’exprime de façon gigantesque et de manière toujours diversifiée. Des images et textes extrêmement variés tentent de fixer (immortaliser ?) les effondrements de laves incandescentes du Merapi (Java), les nappes de gaz et pluies acides du Benbow (Vanuatu), les tonnes de soufre émergeant du Kawah Idjen (Java) depuis des millénaires, constamment changeants…

    Gigantisme et diversité

    Les plus anciens écrits témoignent de phénomènes volcaniques dont l’ampleur démesurée des explosions et secousses ont bouleversé et transformé le regard des riverains et poètes, de Pline le Jeune à Alexandre Dumas (je me souviens du Capitaine Arena), questionné les historiens et savants. Tous, d’Hésiode jusqu’à Katia Krafft, sont subjugués ou terrorisés par le gigantisme de ces « montagnes de feu ». Mais si Dumas n’a pas connu le géant Klyuchevsky (Kamtchatka) qui s’affale sur une centaine de kilomètres, en revanche, David Johnston qui surveillait les caprices du mont Saint Helens, disparut corps et biens dans l’éruption de mai 1980 qui dégagea une énergie 27 000 fois supérieure à celle provoquée par la bombe d’Hiroshima ! Peu de temps après, le Nevado del Ruiz éliminera de la carte colombienne la ville d’Armero, ensevelissant 25 000 personnes dans un linceul de tephra (cendres et blocs volcaniques). C’est bien cette activité volcanique et la puissance symbolique des mondes souterrains qui ont dû mobiliser le compositeur Yann Robin (né en 1974) pour Vulcano, une « création fleuve de trente-cinq minutes, convaincante d’énergie et d’autorité », ainsi que l’écrit Christian Wolff5.

    Tout au long de cette partition figuraliste, c’est une masse de 29 instrumentistes qui s’ébranle et met en lumière ces « géants terrestres » aux entrailles bouillonnantes, et toujours prêts à projeter leurs bombes ou fontaines de lave mortifères. La spatialisation de l’orchestre a été conçue à l’image du cône volcanique, et la clarinette contrebasse figurant le cratère sommital imite les borborygmes du magma en fusion. Par ailleurs, les percussions métalliques des bidons et tambours de frein renvoient aux forges mythiques de Vulcain. Mais au-delà de ces figuralismes, cette musique éminemment éruptive, parfois bruitiste et boiteuse comme le dieu tutélaire du Vulcano, restitue bien les sons bruts d’une nature imprévisible et soumise aux lois du hasard. « Ressortent de ces gerbes de notes, une folle énergie cinétique, une rythmique syncopée parfois proche du jazz. Et au final, un silence gourd à l’odeur de soufre »6.

    Exactement contemporaine de Vulcano, la partition orchestrale de Vincent Paulet (1962) s’intitule Volcaniques, mais son auteur explique que le titre n’est survenu qu’après coup, « pour rendre compte de l’essence spectaculaire, virtuose, agitée » de l’œuvre. Ici, plus que chez Robin, le hasard semble davantage muselé, la forme aussi bien que l’expression mélodique ou harmonique contribuant à traduire des émotions, certes « spectaculaires », mais sans doute moins audacieuses. Les motifs souvent chromatiques et redoublés sur deux, trois ou quatre octaves – comme les « mutations » d’un grand orgue – parviennent à un très puissant cluster de 12 sons, qui s’appuie cependant sur la base solide d’un accord de si bémol majeur/mineur (voir exemple p. 87).

    Vincent Paulet, Volcaniques, p. 86-87.

    C’est peut-être aussi la vision plus subjective d’un artiste qui se projette lui-même dans le paysage : « Même si nous feignons de l’ignorer, écrit-il, que ce soit par inconscience ou élégance, c’est sur un volcan que nous marchons. Cette métaphore du volcan peut également renvoyer à l’agitation d’un monde intérieur en perpétuelle ébullition. Cet aspect symbolique ouvre, me semble-t-il, une perspective métaphysique et la possibilité pour l’homme de surmonter in fine les menaces de ce monde. Avec les diverses étapes que représentent ses trois mouvements, la partition fait alterner « inquiétude latente et violence tellurique […], n’excluant pas une expression jubilatoire (celle du vivre dangereusement) analogue à la jouissance esthétique… » 7

    http://www.vincentpaulet.com/spip.php?rubrique4&lang=fr 

    Repoussant et parfois excitant, le hasard des éruptions (un substitut des caprices divins ?) s’avère donc stimulant pour certains. Les récentes découvertes confirment cette nature chaotique, et, qui plus est, nous apprennent que le volcanisme est mécaniquement lié à la tectonique des plaques, si bien que l’ensemble quasi indissociable de ces ébranlements apparaît de plus en plus considérable. La planète entière est ainsi soumise à des mouvements difficilement contrôlables dans le temps et l’espace prométhéens qui les régissent. Je n’ai plus qu’à rire de ma précarité et oublier les œuvres « immortelles » de notre merveilleuse humanité qui, elle, n’existe que depuis le dernier quart de millième de l’âge de la Terre, avant d’expliquer les humeurs et foucades de ces monstres goyesques qui nous auront à peine vu passer !

    Des images …

    « Je vis alors les flammes s’avancer, laissant derrière elles l’air tout coloré,
    et elles avaient l’aspect de longs traits de pinceau. »

    Dante, Le Purgatoire, XI, 94

    Outre leur gigantisme, les volcans sont tellement multiples et leurs types tellement nombreux et colorés, tellement versatiles et changeants, qu’on a désormais tendance à abandonner les vieilles catégories. Un même volcan peut très bien se réveiller après une longue cure de repos (comme le Puy de Dôme, né il y a 10 000 ans et rendormi récemment, au Ve millénaire avant J.-C.), sortir de sa léthargie et produire successivement, d’une éruption à l’autre, des coulées visqueuses ou liquides, des explosions de magma en fusion, des jets de cendres, etc. Avec les siècles, il se transformera en vieillard paisible ou bien, dans l’espace de quelques heures, il pourra surgir au milieu d’un lac de cratère et, comme le Gunung Baru de Lombok, s’élever au mitan du XXᵉ siècle, à près de 3000 mètres. On comprend que Pietro Fabris, qui accompagna Lord Hamilton dans ses explorations du Vésuve, et bien d’autres peintres rougissent d’envie en contemplant des couleurs qui d’un instant à l’autre franchissent les plus subtiles gammes de l’arc-en-ciel. Du noir vitreux de l’obsidienne jusqu’au jaune orangé des palagonites de l’Erta’Alé, ou les bruns rougeâtres de l’hématite islandaise. Pour en saisir la riche palette, toute une iconographie (peintures et gravures), de l’Antiquité jusqu’à Gerardo Murillo, gomme ses frontières entre réalité et fantasmes. Les dessins de Riou, par exemple, ont fait rêver les nombreux lecteurs du Voyage au centre de la terre, la célèbre fable de Jules Verne. Produits indistincts de l’observation et de l’imaginaire, ces représentations n’en sont que plus suggestives. Les photos de Jean Robert, qui s’est aventuré aux abords de l’Erta’Alé (Éthiopie) et son fameux lac de feu8 aux teintes jaunes, noires et rouges, pourraient s’exposer à côté des Dali les plus surréalistes. On trouve aussi de splendides effets de couleurs – du Thingvellir ou du Vatnajökull – dans le livre de Jacques Durieux et Philippe Bourseiller intitulé Des volcans et des hommes. Concernant la filmographie que j’ai par ailleurs déjà mentionnée, je dois indiquer les remarquables images (et enregistrements) que m’a fournis Frédéric Lecuyer pour le spectacle d’Atitlan, en bleu et cendres. À leur tour, mes titres arborent des couleurs entre nature et culture (Nu couché, ciel de feu, Le Volcan de l’Effroi…), matière de peintres, brute ou construite (Anthropométrie sans titre, ou Fantasmes en rouge…).

    … Et des textes

    La silhouette de la Bocca Nuova, surgie comme un adolescent frondeur au printemps de 1968, a également fait mûrir mes Espaces etnéens, pour piano et percussion (2011).

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    Véritable tuyau d’orgue de 350 mètres de long sur à peine 8 de diamètre, la Bocca Nuova (jouxtant le cratère de la Voragine au sommet de l’Etna) exhala à plusieurs reprises un anneau de fumée, aussi fascinant que la vulve d’Aphrodite, blanc « comme la pâle boutonnière réticente d’un sexe exsangue, celui qui est dit s’être entrouvert au ventre de l’Abîme, à l’origine du temps » (Roger Caillois, op. cit., p. 118). À l’instar de cette « nouvelle bouche » qui métamorphosa les « espaces etnéens » en quelque dix-huit mois, mon premier mouvement lance des salves qui se scindent en nœuds et ventres, avant de se dilater peu à peu jusqu’à produire une rumeur assourdissante et des souffles rugissants

    « dont chacun dardait verticalement une flamme qui au haut de sa course se divisait, bifide et diabolique, vivante, eût-on dit. Ces souffles, au nombre de dix à quinze par série, se répétaient à intervalles d’une seconde sept dixièmes exactement, régularité déconcertante dans l’univers chaotique, tumultueux et presque démentiel d’un volcan en éruption » (Haroun Tazieff, op. cit., p. 128).

    Les mots de Tazieff, comme ceux de Caillois, me rappellent que « devant la nature elle-même, c’est notre imagination qui fait le tableau » (Paul Gauguin). Réalistes ou non, objectifs ou fantasmés, des récits souvent haut en couleurs rassemblent un vocabulaire des plus étonnants et filtrant des émotions à peine contenues, chez les volcanologues et savants aussi bien que chez les écrivains. Dès le Ve siècle avant notre ère, Empédocle, philosophe et brillant homme politique, qui avait installé un observatoire proche du sommet de l’Etna, proposa une des premières théories complète et imagée du volcanisme. On y découvre que l’amour et la haine contribuent de façon surprenante à l’alternance cyclique de l’univers ! Le deuxième mouvement de mes Espaces etnéens, pour piano et percussion, s’intitule « La Torre del Filosofo », comme ce cône de l’Etna près duquel le savant grec notait ses observations, à 2919 mètres d’altitude.

    Bruno Ducol, Espaces etnéens, « La Torre del Filosofo », p. 8.

    Si aujourd’hui la Torre d’Empédocle s’est peu à peu effacée sous des amas de cendres, en revanche perdure la mystérieuse légende du philosophe qui aurait plongé au cœur du volcan pour en sonder les entrailles avant de renvoyer ses sandales. Le calme et les étranges résonances de ces espaces m’ont inspiré ces arabesques qui s’étirent comme un rideau de fumées bleutées, sur un fond hypnotique quasi monochrome, serein.

    À côté des descriptions d’Empédocle teintées de fantaisies poétiques, celle de Pline le Jeune, une des plus fameuses, évoque avec une extrême précision le nuage « en pin parasol » qui accompagne l’éruption du Vésuve. Éruption qui détruisit Pompéi et Herculanum le 24 août 79 après J.-C. :

    « Un nuage s’élevait […]. On ne saurait comparer son aspect et sa forme à aucun arbre mieux qu’au pin. Car il déployait une sorte de ramure, élevé vers le haut comme un tronc fort long, parce que je crois, emporté par un souffle initial […] tantôt d’un blanc éclatant, tantôt sale et tâché, selon qu’il avait emporté de la terre ou de la cendre » (Pline le Jeune, Lettres à Tacite, livre VI, n° 16).

    Les textes antiques, de Sénèque à Lucrèce et Strabon, prouvent le souci constant des mots les plus précis pour décrire, commenter, expliquer tous les phénomènes volcaniques. C’est par exemple à Aristote qu’on doit le mot « cratère » dans son sens aujourd’hui habituel, sa forme rappelant celle des coupes dans lesquelles les Grecs buvaient le vin. J’ai cité quelques auteurs anciens dont les théories nous font parfois sourire. Mais il me plaît encore de lire des comptes-rendus de scientifiques modernes comme Haroun Tazieff qui eux aussi piochent dans un lexique qui dépasse leur propre domaine :

    « Les espaces immenses se déroulent jusqu’à des horizons de pervenche claire. Vallons et croupes se mêlent comme de larges ondes et leurs couleurs de pastel sont tout en tendresses. Au loin le vert doux et fort, merveilleux et rare qui habille des mamelons m’enchante, me fascine et je marche sans le quitter des yeux, un vert comme on en voit dans certains vitraux et tableaux du Quattrocento, vert délicat et puissant qui est d’herbes ou d’arbres, je ne sais pas, trop loin pour que je distingue. Et je n’essaie même pas, tant ce vert me suffit. Par-delà, c’est l’émeraude sombre des pinèdes, au-delà encore le gris bleuté des lointains habités, et la mer » (L’Etna et les volcanologues, p. 194).

    En fait le volcan, vécu comme défi à la vie, s’avère aussi défi à la pensée, qui a du mal à trouver ses images et ses mots. C’est pourquoi il offre les clés d’une symbolique quasi inépuisable et très efficace. D’ailleurs le volcanologue, revêtu de sa combinaison d’amiante, est lui-même objet de fascination : il est cet être prométhéen qui ose se mesurer à une nature hors de ses mesures. Son accoutrement lui donne des airs surhumains où transparaissent les hiéroglyphes de son ambition. François Mortier dit à sa manière qu’« en tout volcanologue, il y a un Faust pressé d’accéder à cette connaissance immédiate » (Volcans en feu, op. cit., p. 78). Les mots de Tazieff, comme ceux de Mallarmé et des poètes, voisinent avec ceux de l’amour, et empruntent ici et là ceux du mythographe. Ils ouvrent une voie à mi-chemin entre mythe et réalité.

    Entre mythe et « réalité »

    « Les voici donc, ces chants qui, jadis, tel un torrent de lave échappé de l’Etna,
    ont jailli impétueusement du tréfonds de mon âme. »

    Schumann (à propos de Myrthen op. 25)

    Les images volcaniques se retrouvent souvent dans les récits cosmogoniques. Je pense à la description des éléments chez Héraclite où le feu s’avère le principe de toutes choses. Pythagore et Aristote reprendront ces idées. De son côté, Virgile compose un grand poème sur l’Aetna, dont les 600 vers redessinent l’aube des temps. Tous, poètes ou savants, sont intrigués par ces surprenantes manifestations de la nature dont l’histoire et la géographie dépassent souvent l’entendement. On explique par exemple la disparition des dinosaures et de plus de 80 % des espèces vivantes par le surgissement d’un « point chaud » d’origine thermique très profonde, il y a 65 millions d’années !

    Des origines chthoniennes

    Plusieurs œuvres du XXᵉ siècle se sont inspirées à divers degrés des mouvements qui animent le monde depuis son origine. Je pense au Cycle de l’eau du compositeur Ahmed Essyad (né au Maroc en 1938), à La Dérive des continents (ce qu’on appelle aujourd’hui la tectonique des plaques) de Tristan Murail (1947), mais plus encore à Iannis Xenakis. Bien qu’aucun ouvrage de Xenakis ne se réfère explicitement au volcanisme, beaucoup d’entre eux semblent y emprunter leur énergie. François-Bernard Mâche souligne l’importance chez le compositeur grec du mythe chthonien, qui « apparaît jusque dans les titres.
    « Depuis le séisme de Diamorphoses jusqu’à Erichthon (puissante terre), en passant par Terretektorh, […] la caverne d’Er [La légende d’Eer] dans le Diatope, l’œuvre de Xenakis est une méditation sur les forces telluriques et cosmiques dans leur aspect sensible, et pas seulement dans les lois qui les gouvernent » (Regards sur Iannis Xenakis, p. 165, cité par Makis Solomos, Iannis Xenakis, p. 116). La fin de Persephassa (1969), pour six percussionnistes, est digne du mythe de Perséphone, un mythe chthonien par excellence. Après les rumeurs et spasmes du début, surgiront tour à tour les bombes projetées par chacun des instrumentistes disposés tout autour du public (p. 4 de la partition). Les « nuages de trémolos irréguliers » (p. 10) et « par salves très serrées » sur les peaux graves conduiront à un épisode central qui affectera un tempo très légèrement différent à chaque instrumentiste (p. 14), provoquant les sensations d’un étonnant chaos. Les neuf dernières pages, comme l’émanation d’une gigantesque déflagration longtemps contenue, porteront l’œuvre à un apogée critique pour les interprètes : un crescendo général des dynamiques (jusqu’à la nuance ffff) et des tempi (de noire = 30 jusqu’à blanche pointée = 120).

    Iannis Xenakis, Persephassa, p. 21.

    Au « ventre de l’abîme », une géographie fantastique

    Hésiode situait à l’intérieur même de l’Etna, le plus célèbre volcan de l’Antiquité, le séjour du géant Typhon vaincu par Zeus. Pour tenter de s’en évader, Typhon (l’Encélade des Latins) secouait la terre et, exhalant son haleine enflammée, crachait des cris aussi brûlants que des blocs en fusion. Les Cyclopes, qui l’habitent également, observent le monde d’un œil tout autre : un œil unique, à l’image du cratère d’où il émerge. Quant à Héphaïstos, le dieu boiteux et jaloux, il se serait vengé, si l’on en croit Homère, de son épouse Aphrodite tombée dans les bras d’Arès, le dieu guerrier. Grand ingénieur et geôlier des Titans, Héphaïstos aurait réussi à capturer les amants en leurs ébats et sous le regard hilare des autres divinités, grâce aux mailles invisibles qui les retinrent sur sa couche de lave (Odyssée, Θ VIII, 266-322! Trois siècles après Homère, Platon, mû par son souci d’exactitude, trace une carte très précise des lieux où séjournent les âmes après la mort. À la suite de l’Odyssée (K, 513, p. 23) et d’Hésiode (Les Travaux et les Jours), Platon évoque le « Pyriphlégéton » (un fleuve de feu), qui coule dans l’Hadès, et où vogue l’âme de ceux qui ont eu une conduite non conforme aux lois de la société.

    « Un troisième fleuve […] se jette dans un lieu vaste, brûlé d’un feu violent ; il y forme un lac plus grand que notre mer, bouillonnant d’eau et de boue […]. C’est le fleuve qu’on nomme Pyriphlégéton, dont les courants de lave lancent des éclats en divers points de la surface de la terre » (Phédon, p. 173-174).

    Avec Hésiode et Platon, on avoisine les rives du mythe, et c’est le vocabulaire spécifique des volcans qui en façonne les récits. On pourrait encore souligner la rigoureuse géographie de Jules Verne, quoique nul scientifique ne se soit risqué jusqu’à présent à vérifier la topographie du Voyage au centre de la terre, contrairement à celle des fonds marins ou à celle de la lune ! Avec Le Navire aux voiles mauves, sur des textes originaux (2010-2011) de Gilbert Lascault, j’avais l’intention de composer une autre Odyssée, un autre Retour d’Ulysse…

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    Durant les deux tableaux de cette « action musicale », les matelots voyagent à travers des îlots, réels (La Falaise de Sappho), fantasmatiques (Les Roches errantes) ou mythiques (L’Île de l’Enchanteresse). Relativement éloignée du récit homérique, leur épopée se heurte néanmoins à divers écueils et troublants volcans dont les images rappellent parfois les Enfers où s’aventurait Ulysse. Ces volcans occupent le centre des deux tableaux (scènes 5 et 14) et encadrent aussi le deuxième, structurant ainsi toute la dramaturgie et la dynamique du spectacle. Mais, tandis que Le Volcan de l’Effroi (scène 5) s’imposait, avec les images du livret (« comme un lion irascible, il rugit, il hurle, il vomit… fumées, flammes, cendres brûlantes…, les laves détruisent les édifices, les temples, le cirque, la Cité »), de son côté, L’Île des Zombies, ou les Sortilèges d’Héphaïstos (scène 14), plonge au deuxième tableau dans les méandres d’un imaginaire peuplé des « dieux infernaux qui aiguisent leurs couteaux, jugent les morts », lesquels « sortent parfois du cratère… » Comme pour Le Volcan de l’Effroi, cette scène 14 restreint son effectif instrumental aux percussions et piano dont la virtuosité rivalise avec les turbulences volcaniques de la bande magnétique, mais ici le chœur, quasiment absent, ne relaiera pas la voix parlée du baryton. À ce type de mélodrame s’ajoutent les rumeurs, bulles de boues et éruptions toutes enregistrées sur les flancs de l’Etna, du Krakatau ou du Piton de la Fournaise. Avec Franck Rossi, ingénieur du son, nous avons, bien sûr, retravaillé ces documents sonores9, mais tout en nous laissant imprégner de leurs stupéfiants effets. Je dois dire aussi que l’analyse de ces enregistrements, aussi minutieuse que possible, a prévalu et m’a procuré les modèles à partir desquels j’ai pu élaborer tout à la fois l’« adaptation » et la « composition » de sonorités, elles aussi issues du « ventre de l’abîme ».

    Bruno Ducol, Le Navire aux voiles mauves, scène 14 : L’Île des Zombies, p. 113.

    Le volcan en personne

    Les descriptions et la géographie du volcan s’accompagnent d’une terminologie, technique ou poétique, qui personnifie le volcan et nous entraîne encore à la lèvre des gouffres mythiques. Du pied du volcan jusqu’à la gueule de feu, la bouche ou l’œil. Les langues sont elles-mêmes de feu tandis que les entrailles et le cœur palpitent, que les flancs se gonflent. Partout, les riverains guettent le volcan qui respire et gronde, crache et vomit. De leur côté, les scientifiques accourent au chevet du monstre, craignent ses hémorragies, contrôlent les artères et publient régulièrement – sur un site web – le bulletin de santé des grands volcans. Une santé qui peut approcher la schizophrénie. Plus belles encore les images de Jacques Drouin qui succombe au chant du Kilauea :

    « C’est une pulsation venue des profondeurs, un cœur qui bat et projette ses larmes de feu, un chant puissant célébrant les noces de l’eau et du feu » (Mémoires volcaniques, p. 74).

    Le quatrième mouvement de mon concerto Une griffure de lumière pour piano, percussion et grand orchestre, s’intitule Le noir trouble des corps … gyrocéphale

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    On relèvera les ambiguïtés de ce titre, dont le vocabulaire (l’adjectif trouble peut être aussi un verbe) et le décor des corps, accentuent le caractère anthropomorphique et connotent également toute l’ambivalence de phénomènes qui enroulent l’homme et la nature au creux l’un de l’autre. Le volcan est un corps plein de secrets et d’attraits : sa bouche, sa noire chevelure en torsade, ses grondements, sa respiration haletante, ses vapeurs et ses écoulements à vous faire tourner la tête (gyrocéphales)… Au cours de cette page musicale, les appels répétés et spasmodiques des violons et altos s’élancent comme des cris et déchirent les voiles que tisse le clavier électronique sur les harmoniques de cordes graves.

    Bruno Ducol, Une griffure de lumière, 4e mouvement : Le noir trouble des corps … gyrocéphale, p. 46.

    Comme dans un décor intime, la respiration tremblée des tambours de bois, des log-drums et autres cordes (jouant « à la pointe de l’archet »), acquiert progressivement une prégnance qui l’apparente aux curieux effets d’un trémor volcanique10. Malgré l’impression d’une présence ininterrompue, cette respiration à peine audible alterne avec les gestes plus mouvementés d’un marimba soliste, lui-même subtilement éclairé par la harpe et les bois. Les traits souples du soliste se dénouent peu à peu, comme les laves en cordée du Kilauea.

    À Hawaï, les riverains affirment qu’on peut voir les « cheveux de Pélé », ces fils de verre dorés au bord des fontaines de lave. Mais ces filaments de lave se cassent dès qu’on les touche et c’est alors que « Madame Pélé » se fâche. Cette fois, nous entrons vraiment au cœur du mythe.

    Mythes guerriers et amoureux

    « L’amour m’enveloppa de ton ombre chérie et,
    malgré la saison, l’air me parut brûlant. »

    M. Desbordes-Valmore

    Lieux de mort et de fertilité, les volcans génèrent tout un ensemble de mythes avec tous les éléments qui les constituent : cosmogonies, pactes avec les humains, rituels et sacrifices, eschatologies. Dans l’Antiquité, on avait même fantasmé sur la naissance des dieux, une « théogonie » que rapporte Hésiode. Mais je me contenterai de distinguer ici deux registres qui m’attirent particulièrement : les registres guerriers et amoureux (pour paraphraser Monteverdi). Pour cela, il convient de remarquer une forte divergence entre les civilisations européennes et extra-européennes.

    L’Europe et les fantômes de l’Atlantide

    En Europe où les éruptions sont relativement rares, les volcans engendrent la peur et font germer les idées de mort et de destruction. Déjà Cacus, le fils de Vulcain, mi-homme et mi-satyre, vomissait des tourbillons de flammes et de fumée, suspendait des têtes sanglantes à la porte de son antre. Son nom même (en grec κακός désigne le méchant) ne pouvait dissimuler ses faits et gestes. Bien d’autres exemples appuieront le caractère désastreux des volcans européens. Chez les Gréco-romains, Platon considère le cataclysme de Théra (Santorin) comme le symbole signifiant la fin de la grande civilisation minoenne. Ses descriptions pourraient bien correspondre à la réalité des diverses éruptions qui recouvrirent l’ancienne Akrotiri sous des monceaux de pierres ponces. « Le “chaudron” de Santorin, explique Yves Paccalet, est presque quatre fois plus vaste que celui du Krakatau (23 kilomètres carrés) ; et le volume de sa chambre magmatique une dizaine de fois plus important. L’épaisseur des cendres, sur le cône subsistant du Krakatau, atteint six à sept mètres, contre cent cinquante à Théra ! Si l’éruption du Krakatau équivaut à l’explosion de plusieurs bombes atomiques, celle de Santorin a dû égaler celle d’une bombe nucléaire » (Atlantide, rêve et cauchemar, p. 210). On comprend que pour l’auteur du Timée et de Critias cette catastrophe représente la fin d’un âge idéal, celui de la cité radieuse de l’Atlantide. Or, cette cité-État fut détruite par les dieux11 parce que ses habitants négligeaient les principes que Socrate entendait inculquer à ses concitoyens (Platon, Timée, p. 118-120). Son but était certes plus politique qu’historique. Mais ce qui est particulièrement notoire, c’est que les anciens (quelles qu’aient été leurs intentions) intégraient toujours dans un même processus et sans discontinuité le réel raisonnable et les fictions de l’imaginaire, la nature et les mythes.

    La guerre de 1870 fera resurgir quelques avatars de l’Atlantide. Après L’Atlantida de Verdaguer (1877), Les 500 Millions de la Begum (1879) de Jules Verne, ce sera L’Atlantide patrie primitive des Aryens (1922), un livre de Karl Georg Zschaetzsch « qui pousse, ainsi que l’indique Pierre Vidal-Naquet12, sa largeur d’esprit jusqu’à retrouver trace de l’Atlantide dans les traditions des Incas du Pérou », mais aussi chez Héraclès et « quelques héros d’origine atlante » (L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, p. 125). Je ne dirai rien, au demeurant, de l’ignoble sentence qui semble résumer l’opuscule de Zschaetzsch : « Sans la présence d’une souche aryenne, aucun État ne peut subsister. » Peut-être Viktor Ullmann, un élève de Schoenberg, a-t-il eu connaissance de ce livre quand il composa, dans le ghetto de Terezin, son opéra Der Kaiser von Atlantis, quelques quelques mois avant d’être assassiné (avec Peter Kien, son librettiste) à Auschwitz, en octobre 1944. L’Atlantide, à laquelle s’identifiait le Reich allemand, y apparaît comme le symbole d’un empire totalitaire. Overall, le sosie d’un Hitler un peu ubuesque, y sera proclamé empereur sur l’air du Deutschland über alles. Il décrète la guerre totale, à l’image de la destruction cataclysmique de l’empire minoen, mais du coup la mort, sous la forme d’un vieux soldat, se met en grève. Alors personne ne peut mourir, et donc personne ne peut vivre. En dépit de l’intense vie musicale de Terezin, Der Kaiser von Atlantis y sera interdit et ne sera représenté qu’en 1975 à Amsterdam, dans une version incomplète…

    Contemporaine de l’opéra d’Ullmann, mais dans une sphère tout autre, Atlantide occupera les vingt dernières années de Manuel de Falla (1866-1946). Selon une récente biographie, le poème catalan de Verdaguer qui sert de livret à cette grandiose « cantate » mêlerait dans sa destruction de l’Atlantide celles de Sodome et Gomorrhe et de la tour de Babel, détruites par la colère divine. Falla lui-même, en fin connaisseur des mythes antiques, y apporta sa touche personnelle (sur les Nymphes des Hespérides, par exemple), si bien que, « fasciné par l’inextinguible puissance de l’inachèvement » (Jean-Charles Hoffelé, p. 538), il ne réussit pas à mettre un terme à cette titanesque entreprise. Dans la deuxième partie (la plus inachevée, mais la plus inventive), Alcide – ici un curieux substitut d’Hercule ! – ouvre en grand le détroit de Gibraltar et la Méditerranée pour engloutir le royaume corrompu des Hespérides (p. 219). « La terre éclate ; l’Atlantide se fissure », scande le chœur accompagné d’un grand crescendo de l’orchestre. Avec la destruction de la « tour des Titans », le compositeur espagnol parviendra à un sommet dramatique d’une grande modernité : hurlements dissonants des chanteurs et matraquage rythmique des onomatopées, violentes déflagrations des percussions, jusqu’au naufrage final : « Atlantes, vous devez mourir / Les mondes sont désunis/ La mer qui vous engloutira sera de flammes ! » Alcide gravera alors son « non plus ultra » (pas plus loin) sur les colonnes d’Hercule pour fixer les limites du monde grec. Et Christophe Colomb, héros d’une troisième partie toute ouverte sur les Amériques, sera célébré jusqu’aux incantations lumineuses du Gloria final. Tout se passe comme si s’ouvrait alors un avenir radieux pour Don Manuel, lui-même perdu en son exil argentin, moribond et miné par les désastres de la guerre.

    Au-delà des sphères gréco-romaines, le judaïsme refusera toute explication rationnelle et ne verra dans les phénomènes volcaniques que les avertissements de Yahvé, le Dieu tout-puissant et vengeur. Le gigantesque tsunami de Théra aurait ainsi provoqué la scission de la mer Rouge, et les plaies d’Égypte pourraient bien provenir des cendres de Santorin… Dans la Bible, une impressionnante théophanie rappelle à Moïse le poids d’une menace terrible, presque aussi mythique que celle de l’Atlantide :

    « La montagne du Sinaï était toute fumante parce que Yahvé y était descendu sous forme de feu. La fumée s’en élevait comme d’une fournaise et toute la montagne tremblait violemment. Il y eut un son de trompe qui allait s’amplifiant. Moïse parlait, et Yahvé lui répondait par des coups de tonnerre » (Exode XIX, 18-19).

    Pire encore, l’iconographie et les écrits chrétiens considèreront les volcans comme les « bouches de l’enfer » par lesquelles se manifeste le châtiment divin, et l’ampleur des éruptions est proportionnelle à la gravité du péché « mortel ». Pompéi, souillée par la luxure et autres dépravations éminemment païennes, sera condamnée et, comme les anciennes Sodome et Gomorrhe, disparaîtra sous les feux de Dieu. Depuis la Bible – de l’ancien Livre de Daniel jusqu’à l’Apocalypse de saint Jean –, toute l’eschatologie chrétienne est pensée comme vision d’un autre monde, et emprunte ses images à un volcanisme géant, accompagné de tonitruantes fanfares. C’est le cas du Rex tremendae (des messes de requiem) dont les « flammes ardentes » et « la fosse profonde » menacent d’« avaler » le pécheur. Pour en produire les effets, Berlioz en donnera encore un magistral exemple : à côté d’un chœur de plus de 200 chanteurs, un effectif de cuivres totalement inédit (4 cornets à pistons, 12 trompettes, 16 trombones et 6 tubas), spatialisé en quatre groupes orchestraux (en plus des 12 cors, 4 cornets, 4 tubas, 20 instruments à vent et les 110 cordes de l’orchestre principal), rythmé par 16 timbales, 2 grosses caisses, 4 tamtams, 10 cloches, etc. Véritablement dantesque, cet ensemble est encore capable aujourd’hui d’ébranler les esprits les plus ramollis, comme le font elles aussi les visions hallucinées d’un Jérôme Bosch.

    La Renaissance, relisant les anciens, diffuse grâce à l’imprimerie ses commentaires sur les champs Phlégréens, mais ses préoccupations ne sont pas davantage rationnelles. À relire l’histoire de San Gennaro, évêque et nouveau « patron » de Naples, on se rend compte que l’Europe des Temps modernes redoute toujours les phénomènes volcaniques avec toute la part étrange et irrationnelle qui les auréole. Poursuivi par la Grande persécution de l’an 302 prononcée par Dioclétien, Gennaro avait vu le feu du bûcher de Nola, dressé à son intention, s’incliner jusqu’à s’éteindre mystérieusement devant lui. Peu après, les fauves du cirque de Pouzzolles avaient eux-mêmes dédaigné la proie de cet exceptionnel chrétien. Mais il fut finalement décapité dans le cratère de la Solfatara, et son corps aurait rejoint, dit-on, celui d’Empédocle au cœur de l’Etna. Depuis lors, le saint évêque est devenu le protecteur de Naples et ses « miracles » sont à l’origine du rituel qui lui est régulièrement consacré depuis le XVe siècle : à chaque éruption du Vésuve, on présente ses reliques au volcan.

    Acis et Galatée ou le théâtre des illusions

    À côté de cette gorgone christianisée (!), certains mythes qu’on croyait éteints resurgissent et, tels des volcans, sous des aspects nouveaux. Je pense à Acis et Galatée qui depuis Ovide (livre XIII), subit de nouvelles métamorphoses dans le genre singulier de l’opéra français (Charpentier en 1660 ; Lully en 1686), anglais (John Eccles en 1701) ou italien. L’exemple fameux d’Aci, Galatea e Polifemo (HWV 72) de Haendel avec ses diverses versions italiennes (1708) ou anglaises (1718 ; 1739…), est particulièrement intéressant pour mon propos. Les librettistes anglais (John Gay, Alexander Pope ou John Hughes), séduits par les Métamorphoses (retraduites par Dryden en 1717), s’adonnent avec le compositeur au genre encore à la mode de la pastorale. Rien n’y manque : ni les « verdoyantes prairies » et les « ruisseaux gazouillants », ni les « nymphes voluptueuses » et les « heureux bergers ». Ondulant sous le « souffle du zéphyr », le rythme à 3/8 s’épanouit dans un fa majeur qui sied à l’éthos élégiaque. Ainsi de l’air n° 7, As when the dove, qui précède le premier duo des amants, ainsi du très preste chœur n° 9, Happy, happy we, qui clôt le premier acte. Mais la pastorale ne fait pas tout. Le hautbois, qui n’est pas seulement l’instrument des gentils bergers, joue à mon sens un rôle déterminant dans ce spectacle musical aux franges de la cantate, du mask et de l’opéra. Lointain avatar de l’aulos antique, le hautbois entraînera l’auditeur vers d’autres espaces13. Dans l’ouvrage de Haendel, Damon – au nom prédestiné – ne regrette-t-il pas le « tuneful pipe » qui opérait le miracle amoureux dans le cœur d’Acis (n° 5), brûlant de désir, à la vue de Galatée, jusqu’au supplice du n° 6 qui s’achève en un sombre sol mineur (No grace, no charm is wanting, to set the heart on fire). Ce même hautbois (et non pas la flûte qu’évoquent certaines traductions) arrondira encore la douleur aiguë de Galatée, en accompagnant la métamorphose d’Acis (n° 23).

    Anéanti par les éruptions de Polyphème (une personnification de l’Etna), Acis deviendra « source limpide ». Limpide aussi pour le spectateur vigilant, car ici également jouent les sortilèges de Galatée. À travers ses vocalises doublées par deux hautbois, ses « pouvoirs magiques » opèrent cette progressive transformation. Le passage de la nature au mythe saisit l’auditeur à son insu. Ceci est d’autant plus vrai que le caractère traumatique de Polyphème couvait sous les traits adorables de « montagnes aux versants boisés » (les woody mountains du n° 3), avant d’affirmer sa vraie nature dans le chœur n° 10 qui ouvre de façon très émouvante le deuxième acte. Le canon initial se transforme peu à peu en intervalles diminués, provoquant d’étranges harmonies sur la terrible injonction : « Infortunés amants […], abandonnez votre rêve » (Wretched lovers, quit your dream).

    Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 10.

    Le même canon s’étire dans un cantus firmus quasi sacré et menaçant comme d’inquiétantes fumerolles, et plane au-dessus des voix du « monstre Polyphème » qui s’animent en un staccato vertigineux. Le chœur s’interrompt soudainement quand « la montagne explose » (The mountain nods) à chaque fois sur un rythme de péon quatrième (uuu – : variante caractéristique du péan) que les Grecs considéraient comme magique.

    Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 10.

    À chacune de ces explosions répond un silence étourdissant du chœur et de l’orchestre d’où rejailliront des « vagues effrayées » (the waves run frightened) et les impressionnants « rugissements du géant » (thundering giant). Impressionnant par la prestance de la voix dont la rapidité et l’étendue sont encore inédites pour l’époque. À la mesure du géant, la voix de basse descend dans l’extrême grave (récit n° 11) pour signifier la profondeur de sa « bouche » (capacious mouth), un cratère aussi insondable que les caprices du destin.

    Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 11.

    Alors la voix de Polyphème s’immobilise un instant et la gravité de son registre ne peut laisser le spectateur de marbre. Chose exceptionnelle, ce récit accompagné et « furioso », doit jusqu’ici se chanter fortissimo, avant de céder la place à un Adagio e piano, subitement plongé dans un  mineur aussi dépité qu’inattendu. Les charmes de la douce Galatée (sweet Galatea’s beauty) échapperaient-ils aux accents enflammés de Polyphème ? Quasi imperceptible, le passage de la pastorale au drame, de la nature au mythe, de la réalité à l’illusion et au rêve, a été ménagé sans transition grâce aux nouveaux lieux, moyens et perspectives de la théâtralité baroque.

    Dessin d’après la sculpture Polyphème surprenant Acis et Galatée, Auguste Ottin, jardin du Luxembourg, Paris.

    Hors du pré carré européen

    « Longue vie à nos cratères en feu, car sans eux il n’y aurait ni atmosphère ni eau sur la planète. Longue vie pour que nous puissions admirer longtemps encore ces colères grandioses, mystérieuses et fascinantes, les éruptions volcaniques. »

    Maurice Krafft

    Dans les civilisations extra-européennes où les éruptions volcaniques sont fréquentes, le volcan abrite plus souvent les divinités du bien. Les laves, on le sait, produisent des terrains fertiles où poussent la vigne et tous les fruits qui nourrissent bêtes et hommes. Je pense à ces tortues géantes qui se repaissent d’herbes fraîches sur les hauteurs de l’Alcedo (un volcan des Galapagos) et se satisfont d’une humidité quasi permanente grâce aux nuages qui en couronnent le sommet. C’est pourquoi le volcan est vénéré comme force créatrice et élément de vie. Il est fréquemment regardé comme une femme, mère nourricière ou amante (le Fuji-Yama ou Pélé), et tous les fantasmes érotiques et incestueux l’animent. À la fois dangereuse et fascinante, elle est tout à la fois attrayante et impénétrable. La volcane Etna a elle aussi libéré des menstrues fertilisantes, et même parfois, en véritable déesse des origines, hermaphrodite, elle a rassemblé en son sein les principes mâles et femelles… Mais c’est en Indonésie que ce genre d’assimilation me semble le plus répandu.

    L’archipel aux mille volcans rassemble en effet tous les éléments et principes, du « bien-feu » jusqu’aux limites du « mal-eau », où s’abreuvent les légendes et nombreux mythes. La princesse Rinjani de Lombok, figure féminine par excellence, en donne un stupéfiant exemple : au centre du lac azur qui occupe son immense caldeira, a surgi le Gunung Baru (la toute « nouvelle montagne ») aux sons et couleurs de feu. Dans les thermes naturels qui l’avoisinent à quelque 3000 mètres d’altitude, ses adorateurs prennent alternativement des bains tièdes ou très chauds, peut-être à la recherche du goût amniotique oublié… Si, de son côté, la déesse Ratu Kidul de Java initie à l’art de la guerre, c’est pour mieux saisir les secrets amoureux qu’elle enseigne aux sultans successifs et à leurs sujets. Fut-il animé de pulsions comparables, ce fameux Merapi, l’un des plus terrifiants volcans javanais, dont le nom signifie la « montagne de feu », mais aussi « courage » et « force » ? S’il dévasta le Semeru, c’était à l’évidence pour manifester la puissance d’un amour irrésistible et sans faille pour sa belle amante. D’ailleurs, au cours des cérémonies du Labuhan, les habitants de Jogjakarta disent que le Sultan lui-même « porte Merapi » en son cœur. On confectionne des offrandes et des gâteaux qui, pense-t-on, deviendront le corps du Sultan. Et une fois consommés, ces gâteaux apporteront bénédiction et protection du Sultan, et du volcan auquel on l’assimile…

    J’ai eu le bonheur de fréquenter aussi le Bromo qui occupe au centre de Java l’espace quasi indépendant des Tengger. Ce petit peuple Mojopahit, de religion hindouiste, s’est retiré en ces lieux sauvages afin de conserver ses coutumes au moment de l’islamisation. Chaque année, les Tengger (nom contracté du prince Joko Senger et de la princesse Roro Anteng qui les gouvernaient) célèbrent la grande fête du Kesodo. Le dieu Hyang Widi – équivalent de Brahma – avait promis aux jeunes princes une riche descendance, à condition de lui sacrifier leur aîné. Mais les enfants grandirent et le couple oublia ses promesses. Alors un jour, le Bromo s’éveilla et dans un feu de colère s’empara de Raden Kusuma, l’aîné princier. Avant d’être englouti dans le cratère, Raden demanda au peuple Tengger de faire des offrandes pour apaiser et satisfaire Hyang Widi. Ces faits eurent lieu un jour de pleine lune du quatorzième mois, le mois de Kesodo. Désormais, la paix et la sérénité règnent autour du Bromo grâce aux offrandes des Tengger, chaque année renouvelées.

    En Amérique latine, on retrouve également les registres amoureux et guerriers. Dans une légende quechua, le Chimborazo, le plus haut volcan de l’Équateur (6300 mètres) disparut un jour dans une ronde de brumes. Privée de son spectacle, sa compagne, Mama Tungu (« gueule de feu » en quechua), succomba aux charmes du jeune Altar (5315 mètres). Quand il recouvra la vue et les esprits, Chimborazo frappa fort et roua de coups l’amant (Altar) responsable de ces infidélités. Il frappa si fort qu’Altar est depuis ce temps resté éteint, endormi dans une quiétude muette. La déesse Pélé à Hawaï n’est pas moins irascible. À la moindre contrariété, elle répond par des bombardements et des torrents de lave. À la fin du XVIIIᵉ siècle, lorsque les soldats d’une île voisine tentèrent d’envahir Kilauea, plus d’une centaine d’entre eux furent massacrés et définitivement pétrifiés sous les cendres et gaz toxiques. Les experts de la volcanologie eux-mêmes ne badinent pas avec la déesse Pélé, car selon les autochtones, lorsque Pélé s’en mêle, il en faut craindre les fureurs !

    La symbolique amoureuse est l’un des principaux leviers des mythes méso-américains et s’accompagne là encore de terribles combats. Ces combats pour la vie et l’amour sont aussi violents et douloureux que ceux qui gouvernent la connaissance. Le même ordre régit ces irrépressibles désirs de vivre et de connaître, d’aimer et de créer. Dans leurs traditions rituelles, les riverains en savent le prix au moment d’escalader leurs volcans. Cette ascension, vécue comme initiatique, offre une « connaissance objective », et, de ce fait, permet d’éprouver indirectement les vertus et puissances enthousiasmantes de la création et de l’amour. Tout au long de son roman, La Ceinture de feu, Conrad Detrez dirige ses personnages animés des sentiments les plus fiévreux à travers le Nicaragua de 1979, tourneboulé par les éruptions du Momotombo et déchiré par une sanglante guerre de libération. Les retours sur le volcan rallument les espoirs.

    « Tu montes, tu bouffes de la poussière, tu t’esquintes les pattes […] Et pourtant s’asseoir au sommet, quelle sensation de puissance ! […] Ô pouvoir des montagnes en feu ! […] L’éternité du volcan suscitait l’extase : une extase pour la matière et sur la matière. Dans la pierre, le feu, gisait la toute-puissance. Solitaire là-haut, tu marchais sur Dieu » (p. 138-142).

    La perspective des Indes galantes

    L’amour et la guerre se disputent encore l’essentiel des Indes galantes (1735), un opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau, tandis que ses mythes et espaces aspirent à sortir du pré carré européen et désertent les rives familières du mare nostrum. Je pense principalement au deuxième tableau (Les Incas du Pérou), le centre exact de l’ouvrage, qui nous transporte aux abords d’un volcan dévastateur. Situant son livret au cœur de la conquista espagnole, Louis Fuzelier fournit à Jean-Philippe Rameau le creuset incandescent d’inventions surpassant toutes les fables exotiques qui passionnent ce XVIIIᵉ siècle. Par ailleurs, si aucune ascension du volcan n’y est aussi évidente que dans le roman de Detrez, on percevra cependant, tout au long de ce tableau, un double mouvement vertical, en partie symbolisé par la montée et le déclin du soleil. Tout le cérémonial au dieu Soleil s’effondrera avec les derniers vestiges incas dans la gueule du volcan – probablement le Huascaran qui domine la cordillère Blanche à plus de 6700 mètres. Tout empreint de son nom, le grand prêtre Huascar s’y précipitera lui-même. Un instant séduit par la jeune Phani (scène 3), Huascar dissuade la belle Inca de répondre aux charmes de Carlos, un des colons espagnols, car, lui dit-il, « c’est l’or qu’avec empressement […] ces barbares dévorent, le seul dieu que nos tyrans adorent. » Sur les ruines fumantes des temples spoliés, le grand prêtre entouré des derniers adorateurs du Soleil introduit le rituel (scène 5). Sa voix grave et puissante s’élève au-dessus d’un la mineur sombre : « Soleil, on a détruit tes superbes asiles/ Il ne te reste plus de temple que nos cœurs. » Tout en prolongeant la ferveur hiératique de cette scène, un fugato purement instrumental, avec cordes et bassons (p. 16914) donnera au rituel lui-même une orientation nouvelle, lui conférant par sa riche texture polyphonique et ses nuances en demi-teinte une dimension quasi secrète, prémonitoire :

    Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 5.

    Mais soudain, avec la deuxième invocation vouée au Brillant Soleil (p. 172), la cérémonie s’éclaircit franchement. Le célébrant entonne un air animé de rythmes pointés, et dans le ton lumineux d’un la majeur dont Rameau précisa l’éthos : « grand et magnifique » (Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels). Le chœur, soutenu par tout l’orchestre, relaiera le grand prêtre, assumant ainsi cette adhésion sans faille qui signe tous les grands rites. Les nombreuses imitations y contribuent, ainsi que le subtil figuralisme des mouvements instrumentaux qui s’élèvent, souvent à rebours des voix. Comme si la ferveur des fidèles pour l’astre primordial était contrecarrée par d’autres forces attractives : « Jamais nos yeux […] n’ont vu tomber de noirs frimas. »

    À cette brillante page s’enchaîne la Danse de Péruviens et de Péruviennes pour la dévotion du Soleil (p. 191). La danse, qui constitue un élément capital dans l’opéra-ballet depuis Campra, Mouret ou Destouches, s’inscrit ici encore dans la lignée des cérémonies archaïques, en dépit d’allures souvent plus versaillaises que péruviennes. Je pense spécialement à la Loure qui accompagne la dernière invocation au Soleil (p. 199). Son instrumentation avec hautbois et bassons à la française dans l’étrange tonalité de fa dièse mineur ménage un dégradé de couleurs vers le cataclysme final, nettement plus habile que le simple divertissement de cour et la naïve transition imaginés par le librettiste : « Permettez, astre du jour / Qu’en chantant vos feux, nous chantions d’autres flammes. » Cette danse participe de façon active au rituel sacré, de même que ces pas de gavottes qui déjà s’impriment sur fond de rumeurs volcaniques. Afin de mieux sensibiliser son auditoire au drame qui s’annonce, l’auteur d’Hippolyte et Aricie l’entraîne au rythme d’une danse légère et insouciante (p. 202). Comme dans certaines bouffonneries de Shakespeare – je songe à la scène du cimetière juste avant le final de Hamlet –, la chute de tension précède les derniers assauts dramatiques qu’elle accroît avec une redoutable efficacité. Et c’est par le sortilège des hautbois et le ténébreux la mineur de la deuxième gavotte que s’enrayera progressivement le bal.

    La fête se trouble en effet jusqu’à l’infernal tremblement de terre dont l’intensité sera à la hauteur du rituel initial.

    Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 8.

    Ses effets musicaux sont d’emblée aussi inventifs que terribles. Sur la grave vibration d’une pédale de fa et le sourd ferraillement du clavecin se déploient successivement les dissonances les plus vives des cordes. Plusieurs mesures seront nécessaires avant que s’affirme la modulation en fa mineur, un ton éloigné et susceptible de traduire, selon le Traité de Rameau, les « plaintes et chants lugubres » (op. cit., p. 61). Émergeant à peine du noir magma, l’accord de septième diminuée prend soudain un tour violent avec l’entrée des bassons, dans la nuance forte et toujours sur l’obsédante pédale de fa. La courbe dynamique s’amplifie assez naturellement avec l’entrée du chœur, lorsque « Dans les abîmes de la terre / Les vents se déclarent la guerre. » Et les notes répétées de tout le continuo (p. 209) s’intensifient avec les fusées stridentes des flûtes, hautbois et violons qui déchirent les airs comme les blasts15 du mont Saint Helens (États-Unis). Pour souligner les effets de l’éruption, avec force didascalies – « L’air s’obscurcit, le tremblement redouble, le volcan s’allume et jette par tourbillons du feu et de la fumée » –, le compositeur use de divers contrastes : doux / plus fort / très fort (p. 212) et, tandis que « les rochers embrasés s’élancent dans les airs », tout le chœur à l’unisson grimpe vers le mi 4, et, lors d’un second élan, atteint le fa 4. Avec « les flammes des enfers » qui « portent jusqu’aux cieux », le chœur redevenu polyphonique culminera pendant trois mesures sur un sol 4, avant de retomber comme bombes de basalte en fusion plus de deux octaves au-dessous (p. 219). Mais c’est avec l’ultime monologue du grand prêtre que le drame parviendra à son acmé.

    Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 8, monologue de Huascar.

    La mélodie, distendue et truffée de « quintes superfluës » (mi bémol-ladofa dièse), s’abîme sur quasiment deux octaves en l’espace de trois mesures : « Déchirez le sein de la terre », et provoque fausses relations et rythmes exacerbés au sein d’un orchestre trépidant. En guère plus d’une minute, comme le Tengger Raden Kusuma, Huascar sera avalé par le volcan. Véritable personnage de théâtre, noble par sa voix à l’immense tessiture, noble par la présence chorale et orchestrale qui l’auréole, et surtout noble par sa détermination au-delà de la jalousie et de ses sentiments contrariés, il résiste de toutes ses forces aux conquistadors. Son suicide (« La flamme se rallume encore / Loin de l’éviter, je l’implore ») sera perçu comme l’incontournable sacrifice des rituels. Sacrifice qui épargnera l’empire inca, le sauvera de l’extermination.

    Il n’est pas facile d’élaborer une mise en scène satisfaisante des Indes galantes, qui rassemblent, on l’a vu, toutes les caractéristiques des anciens rituels. Comment en effet coordonner un tel sujet hors des grands mythes gréco-latins habituels et les autres « entrées » qui ne sont que prétextes à galanteries exotiques ? C’est la dynamique et solide architecture musicale qui me semble donner la clé et la cohérence dramaturgiques d’un spectacle tout en jeu de miroirs – miroirs et multiples diffractions dignes d’un Vélasquez. Le compositeur, cet « Euclide Orphée », comme l’appelait Voltaire, agence ses « entrées » comme les multiples reflets d’un miroir qui recueille les regards d’une société tiraillée entre ses passions et son rêve des Lumières. On pourra alors saisir le Prologue et la dernière entrée comme l’encadrement symétrique de cette grande galerie des glaces, des glaces sans tain et un peu ternies où se mirent encore les anciens rondeaux, menuets et autres gavottes. Au fond de cette perspective glisse la danse de Zima, la sémillante indigène qui a repoussé les avances des soupirants européens et gagné le cœur du « sauvage » Adario. Dans la mise en scène de Pier Luigi Pizzi (au Théâtre du Châtelet de Paris, 1983), Zima apparaissait comme une incarnation d’Hébé, le personnage phare du Prologue. À peine suggérée, l’union sacrée d’Hébé, la déesse de la jeunesse éternelle, avec le valeureux Héraclès, se confondait avec celle des « bons sauvages ». Et, bien cadrées, les illusions de la fable pouvaient satisfaire nos exigences d’unité esthétique et théâtrale.

    Au-dessous du volcan

    Atitlan, en bleu et cendres

    http://ducol.net/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=43&Itemid=84

    « La poésie aztèque sourd goutte à goutte du paradis,
    le Tlalocan-Tamoanchan.
    C’est parce qu’elle donne la vie qu’elle en peut dire les secrets
    (azo tle nelli in tlalticpac) »

    En composant Atitlan en bleu et cendres (2010) pour chœur, percussions et dispositif électroacoustique, je me suis moi-même inspiré d’un mythe guerrier et amoureux qui est, contrairement aux Indes galantes, bien connu en Amérique centrale. Si l’exploration des voix, du souffle et des légendes volcaniques inscrit bien cette pièce dans la succession de Nu couché, ciel de feu, en revanche plusieurs aspects importants les distinguent, à commencer par l’ensemble des percussions et voix. Et si ce dispositif introduit un autre paysage sonore, c’est aussi qu’il met en scène une légende autre, et donc de nouvelles interprétations. Il s’agissait naguère, on l’a vu, d’une fiction amoureuse avec des symboles de créativité éveillés et embrasés jusqu’à la lèvre du volcan. Ici, avec sa plongée dans les profondeurs de l’inconnu, Alpaya la belle indienne, fera plutôt miroiter les reflets gorge-de-pigeon de l’ambiguïté. L’amour de la linda Ixtla se trouvait sublimé dans le vertige ascensionnel du volcan devenu gratte-ciel, exhaussement pyramidal jusqu’au ciel de feu. On aurait pu dire comme le narrateur du roman Au-dessous du volcan (p. 528-529), lorsqu’il faisait parler le « poète » (alias le Consul) :

    « Devant eux, Popocatepetl et Ixtaccíhuatl dominaient toujours le nord-est, la Femme Endormie maintenant peut-être la plus belle des deux, de la neige rouge sang aux angles dentelés de sa cime, s’estompant à leurs yeux sous les fouettées d’ombre plus noire des rochers, la cime elle-même comme suspendue au milieu des airs, flottante au sein d’un amas de noirs nuages caillés. »

    Le guerrier Popocatepetl n’était qu’un poète qui échafaudait en une nuit les tours rêvées d’une passion inextinguible. Ixtaccíhuatl, aussitôt trouvée, aussitôt perdue, avait provoqué malgré elle l’étincelle d’un éternel brasier amoureux. Avec Atitlan s’ébauche une autre entreprise, mais qui pourrait elle aussi croiser quelques-uns des chemins tracés par Lowry – une entreprise placée sous le signe de forces antagonistes. Je rouvre Au-dessous du volcan (p. 562-563) :

    « Le Popocatepetl dressait par la fenêtre ses flancs immenses, en partie cachés par des nuages d’orage ; barrant de sa cime le ciel, il semblait presque droit au-dessus, avec juste au-dessous la barranca, le Farolito. Au-dessous du volcan ! Ce n’était pas pour rien que les anciens avaient situé le Tartare sous l’Etna et dedans, le monstrueux Typhée aux cent têtes et aux yeux et voix – relativement – effrayants. »

    À côté du « poète » qui mystifiait ses amours, le Consul (son alter ego) est irrémédiablement entraîné dans la ronde infernale du mescal – une « eau de vie » (?) mexicaine – et à jamais absorbé par la forêt mortelle du « Farolito », il s’anéantira dans l’obsédante « barranca », ce grand fossé béant de laideur où roulent les immondices et chiens crevés… Tout un autre monde, au-dessous du volcan, vient barrer ses élans amoureux, corroder ses désirs faustiens de connaissance à fleur de plaisirs. À son tour, la légende d’Atitlan apparaît comme le carrefour de tels contrastes, le terreau de multiples divergences. Atitlan désigne à la fois le volcan et son lac de cratère (d’où mon sous-titre en bleu et cendres). Dans ce mythe, l’eau et le feu sont aussi indissociables et complémentaires que les amours du prince Toliman et de la jeune paysanne Alpaya. Chaque élément se heurte à un obstacle qui modifie sa trajectoire, et l’ascension du volcan paraît comme neutralisée par le plongeon mortel. On retrouve bien en effet des perspectives alternatives et constamment contrariées, comme chez Malcolm Lowry. Mais que racontent exactement les Indiens mayas ?

    La légende d’Atitlan

    Alpaya, la petite paysanne des bords du lac Atitlan, était si jolie qu’on la surnommait « la princesse du lac ». Quand il croisa les regards de la belle indigène, le prince Toliman fut troublé au point d’en perdre le sommeil. Quittant son palais, il erra pendant des jours avant de trouver la modeste maison d’Alpaya. Celle-ci résista d’abord au prince qui lui demandait de l’épouser : une pauvre paysanne comme elle pouvait-elle partager la vie d’un tel personnage ? Et puis la petite Maya comprit que l’amour surpasse toutes conditions quand les dieux décident de réunir deux cœurs amoureux. Peu après, on célébra les fiançailles des jeunes amants. Or, tandis que la fête battait son plein, le volcan Atitlan s’éveilla brutalement, crachant des blocs de feu très haut dans le ciel et recouvrant les eaux du lac où il se mire. On s’interrogea sur la volonté des dieux, visiblement proches de la fête : le mariage aurait-il lieu comme prévu à la deuxième lune de printemps ? En guise de réponse, de sombres nouvelles faisaient écho aux agitations du volcan. Les Espagnols, déjà maîtres du Mexique, arrivaient en pays maya, pillant les villages, brûlant les cultures, violant les plus belles femmes… Le prince lui-même sera déchu et dépouillé de ses richesses. Alpaya s’enfuira, se terrant bien à l’abri pour échapper aux « conquistadors ». Sachant qu’Alpaya était fiancée à Toliman, les Espagnols annoncèrent la mort du prince, pensant qu’ainsi la belle Maya sortirait de sa cachette. Mais, pour témoigner de son indéfectible amour, Alpaya grimpa sur les hauts rochers d’Atitlan et, comme Sappho la grande amoureuse, se jeta dans les flots où elle s’engloutit. Quand il apprit la triste nouvelle, le jeune amant se précipita à son tour dans le lac. Ému par tant de désespoir, Xocomil, le dieu du vent, dévala les pentes d’Atitlan et effleura les eaux du lac, frémissant jusqu’à réunir en un seul accord les deux âmes éperdues. Et depuis ce moment, les Indiens racontent qu’Alpaya et Toliman vivent leurs amours dans une paix profonde et une harmonie abyssale.

    Un mythe réactualisé

    L’histoire d’Atitlan (une nouvelle Hébé d’outre-Atlantique), je l’ai réécrite à ma façon, c’est-à-dire bien sûr avec mes mots (français ou espagnols), mais aussi une interprétation qui oriente ses rythmes et sonorités dans un sens qui m’est personnel. À la différence de Nu couché, ciel de feu, je n’ai pas voulu gommer le récit, mais cherché au contraire, par divers moyens, à réactualiser le mythe. Pour ce faire, j’ai tout d’abord assemblé voix, percussions et danses, avec l’intention de recréer une implantation peut-être plus proche des anciens rituels que celle de Rameau. J’ai ensuite articulé la présence vocale – ici primordiale – sur un quadruple niveau :

    a – Un niveau narratif où prime le récit, un récit qui se brise çà et là d’une langue à l’autre, achoppant parfois sur le silence, parfois sur d’autres voix. À ce premier niveau, les voix parlées pratiquement sans artifices électroniques sont diffusées sur l’avant-scène de façon à paraître proches de l’auditoire. Je voulais qu’elles eussent l’air « naturelles » et jusqu’à un certain point crédibles, comme celles des conteurs de légendes. Ainsi apparaît la sensuelle Princesse du lac :

    « Ses yeux, comme le lac Atitlan, étaient d’un bleu tellement profond / Tellement transparent qu’on s’y serait perdu tout entier / Comme braises dans la nuit, le carmin de ses lèvres irradiait / Ses cheveux, comme laves en torsade, glissaient soyeusement sur ses épaules nues / Ses cheveux coulaient jusqu’au creux sombre de ses reins / Épousaient les mouvements de son souffle… »

    Ce niveau narratif est perceptible surtout dans le Prologue et lors du quatrième tableau où, comme dans Les Indes galantes, interviennent les colons espagnols. Tout public, qui a plus ou moins en mémoire les évènements, dates et espaces conquis par Cortès et ses hommes, peut à la simple évocation d’un tel récit, suivre ses étapes, en goûter les effets16. Cependant, par divers truchements, la voix des narrateurs s’estompe comme évanescentes fumerolles, et cède imperceptiblement la place à d’autres espaces volcaniques.

    b – Un second niveau, constitué par les voix directes du chœur, occupe une bonne partie du spectacle. Tantôt a cappella, tantôt associé aux voix électroniques ou à celles des percussionnistes (quatrième niveau), ce chœur à douze voix mixtes endosse plusieurs rôles. Tantôt il prolonge la suggestive présence du volcan (comme dans l’Hymne à Atitlan) ou les frissons de Xocomil, tantôt il incarne plus prosaïquement la foule agressive des conquistadors terrifiés comme les Pompéiens du Ier siècle par les assauts mortels du Vésuve. Et bien sûr, le chœur participe aux Évocations rituelles du troisième tableau.

    Bruno Ducol, Atitlan, en bleu et cendres, p. 71.

    c – Cet exemple permet de discerner un troisième niveau, d’ordre plutôt réflexif. Une fois séduit par la légende amoureuse (premier niveau), l’auditeur sera attiré par d’autres voix provenant de haut-parleurs placés au lointain (p. 34). Des voix surgissant comme une aurore aux étranges camaïeux lui font découvrir subrepticement d’autres contrées. Travaillées et comme mises à distance par l’électronique, elles interrogent le volcan, sondent la nature environnante, évoquent les rites indiens et les brumes alentour qui voilent par intermittence les sens et perspectives des pyramides de feu. Il arrive aussi parfois, comme le montre l’exemple déjà cité (p. 71), que des bribes de phrases se répercutent dans le chœur : « bien avant les cris… las voces de fuego… les danses des hommes… »

    d – Les voix directes des instrumentistes équipés de micros élaborent un quatrième niveau. Plus intimement liées aux percussionnistes, elles occupent l’espace et le temps présents du spectacle. Grâce aux haut-parleurs qui les projettent tout autour de la salle, ces voix énumèrent des centaines de noms de volcans dont les désignations, souvent pleines de mystère, agrémentent à elles seules les reliefs les plus colorés du monde. Tous ces noms, comme dans Nu couché, ciel de feu, s’enchaînent en interminables jeux phonétiques et percussifs. Aux bouillonnements de l’Etna répondent les labiales Ol Doynio, Yellow Stone, Loihé, Hawaï, Kaguyak (p. 3) ; au souffle des fricatives s’associent les maracas, shell-shimes, gravières ou cymbales ; aux consonnes plosives le son mat des peaux, marimbas ou blocs de temple (ex. 14), tandis que les gongs, tam-tams et autres sons de timbales ou grosse caisse prolongent les vibrantes (p. 81). Parfois abstraites et purement musicales, toutes ces sonorités anticipent comme de modernes figuralismes les éructations du volcan, les caresses de Xocomil (p. 15 et sq.) ou la violence des colons espagnols. Parfois, ces mêmes voix murmurent quelques syllabes en contrepoint des voix enregistrées ou les relèguent paradoxalement à l’état d’écho. Avec cette spatialisation, les sources et ses échos se confondent comme en songes indistincts. Nous voici désormais à la croisée du mythe et de l’histoire, à la limite de l’instant et de la durée.

    Bruno Ducol, Atitlan, en bleu et cendres, p. 32.

    Le plongeon d’Alpaya

    « Un jour d’avril 2008
    Fumerolles sur Néa Kaméni
    Au cœur de la caldeira la « nouvelle brûlée »
    De la proue d’un caïque stupidement hérissée
    PLONGER
    Brasser le ventre marin de l’antique Théra effondrée
    Aux parfums rouges ferriques se délecter bulles amniotiques
    Comme un nectar gazeux plurimillénaire pétillant goûter
    Aux saveurs douces-amères d’une Atlantide
    Vaporeusement recomposée
    Un jour d’avril 2008
    à Santorin »

    Le trouble s’accroît lorsque les voix des instrumentistes, happées par le récit et l’enchevêtrement mythiques, entrent plus directement dans le spectacle présent. L’image du plongeon, avec les allusions à Sappho17, rebondit d’un musicien à l’autre, tandis qu’un vibraphone solo s’élance par mouvements contraires vers les registres aigus et graves, haut et profond (p. 100). Je n’insisterai pas sur le figuralisme ici évident. Le double plongeon des amants, à l’instar du saut de Leucade, pourrait lui aussi guérir des amours contrariées. La référence à l’Antiquité de Sappho élargit alors l’espace et le temps du récit, généralise le mythe et fait du spectacle le parangon des anciens rituels. De plus, cette plongée dans l’imaginaire, assortie de nombreux mythes et légendes, depuis l’antique Arion jusqu’à Louis II de Bavière ou la Lady Macbeth, devrait toucher une partie du public. Mais ici les perspectives s’éloignent de Malcolm Lowry. Au-dessous du volcan, roman certes extrêmement fin et subtil, apparaît encore comme pris dans la tourmente dualiste qui, dans la lignée des romantiques, oppose aux grandioses idéaux des sentiments et une psychologie sans cesse embourbée dans le quotidien et ses menues contingences. Or, le lac Atitlan ne me semble pas le « Farolito » du volcan homonyme, et ici, les amants ne plongent pas dans une nouvelle « barranca » qui viendrait anéantir leurs pulsions amoureuses et créatrices. Je crois plutôt que toutes les forces antagonistes se fondent (au double sens des verbes fondre et fonder) en Atitlan, sans fin ni commencement. Atitlan, lieu fertile de l’imaginaire, absorbe les contraires, de l’eau et du feu qui régénèrent du sommet jusqu’aux profondeurs abyssales qui unifient. Mue par son désir de partage cosmique, Sappho plonge pour transfuser à toutes les mers son énergie amoureuse. De la même manière, les amants s’élancent dans un suprême élan d’amour. Ces images finales resteront emblématiques de l’énergie créatrice de la nature et de l’homme qui s’en laisse pénétrer. Alors le souffle (le Qi des Chinois) ouvre des espaces et un temps sans limite18. Ce pourrait être :

    « Printemps
    Souffle, couleurs, volcans
    Caresses, flancs
    Accueillir »

    Gerardo Murillo, Ixtaccíhuatl, princesse aztèque, tomba amoureuse du guerrier Popocatépetl, Mexico, 1903.

    VOLCANS

    Lassé de sa prison sombre et sinistre
    le noir magma
    il broie la terre l’extirpe et l’éventre
    blême et encore parturiente
    Informe et turbulent
    le noir magma
    terriblement

    Amazone à la crinière humide du plein azur
    flamboyante
    elle écume se cambre et défie les plus frigides glaces
    flamboyante
    étonnamment

    Arc-bouté dans son brutal et fier exhaussement
    il éjacule rubicond tout son soûl
    Le VOLCAN
    au mépris des voluptés tropicales confondues
    comme Artaban

    À la figure
    en pourpre et cristal
    ils sautent de la vie l’amour la mort
    Les FANTASMES
    et façonnent ses amoureuses épopées
    en pourpre et cristal
    inlassablement

    Déesses de pierre au sein d’émeraude
    les furies
    dans les draps de fumée froissée elles s’alanguissent
    au rythme du sang et des fleurs sacrifiés
    sur la jupe point une toison verte et fertile
    les furies
    divinement

    En bleu et cendres
    au fond de moi
    elles couvent et tourneboulent
    les paresseuses fumerolles des braises cramoisies
    OPULENTES
    par tous les pores jaunis les soupirs de soufre
    ils blessent la chair et s’exhalent
    du fonds de moi
    vaporeusement

    Ardente et inaltérée
    elle brûle permanente sans se consumer
    LA FLAMME
    joyeuse et dévorante
    surnaturellement

    Comme un immense dragon, les coulées de laves caressent les flancs de l’Etna avant de plonger leurs dernières griffes parmi les jets de vapeurs sous-marins. Capture, Frédéric Lecuyer.

    Bibliographie

    Antiquité

    HÉSIODE

    Les Travaux et les Jours, Arlea, Paris, 1998.

    HOMÈRE

    Odyssée, Les Belles Lettres, Paris, 2001.

    OVIDE

    Les Métamorphoses, livre XV, Garnier, Paris, 1966.

    PLATON

    Timée, Flammarion, Paris, 2004.

    Phédon, Garnier-Flammarion, Paris, 1962, ch. LX et LXI.

    PLINE le Jeune

    Lettres, livre VI, lettre 16, à Tacite, 5 et 6, édition bilingue, Les Belles Lettres, Paris, 1927.

    Moyen Âge et Temps modernes

    RÛMÎ Djalâl al-Dîn

    Odes mystiques, Paris, Klincksieck, 1984.

    HAENDEL Georg Friedrich

    Acis und Galatea, 546 HWV. 72, C. F. Peters, Francfort-sur-le-Main, sans date.

    RAMEAU Jean-Philippe

    Les Indes galantes, Édition des œuvres complètes, établie par Camille Saint-Saëns, Paris, 1895-1921.

    Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels, in 1er vol. de l’Intégrale de l’œuvre théorique, par Bertrand Porot et Jean Saint-Arroman, Paris, Fuzeau, 2004.

    Ouvrages contemporains

    BOURSEILLER Philippe et DURIEUX Jacques

    Des volcans et des hommes, La Martinière, Paris, 2001.

    CAILLOIS Roger

    Pierres, Gallimard, coll. Poésie, Paris, 1966.

    CHENG François

    L’Écriture poétique chinoise, Le Seuil, Paris, 1977.

    DETREZ Conrad

    La Ceinture de feu, Gallimard, Paris, 1984.

    DROUIN Jacques et GRANDPEY Claude

    Mémoires volcaniques, Séquoïa, Nice, 2003.

    DUCOL Bruno

    Des extraits des partitions et enregistrements des œuvres citées sont à retrouver sur le site : http://www.ducol.net/

    Atitlan, en bleu et cendres, pour 12 voix, 4 percussionnistes et sons fixés, Éditions Musicales Rubin (EMR), Lyon, 2011.

    Espaces etnéens, pour piano et percussion, EMR, Lyon, 2012.

    Le Navire aux voiles mauves, action dramatique en 2 tableaux et 16 scènes, EMR, Lyon, 2012.

    Nu couché, ciel de feu, pour 3 flûtes basses et sons fixés, Leduc, Paris, 2007.

    Une griffure de lumière, pour piano, percussion et grand orchestre, EMR, Lyon, 2009.

    DREWERMANN Eugen

    Milomaki ou l’Esprit de la musiqueApproche psychanalytique d’un mythe des Indiens Yahunas. Seuil, Paris, 1991 pour la traduction française.

    FALLA Manuel de

    Atlantide, édition chant et piano de la 1re version terminée par Ernesto Halffter et publiée par Ricordi, Milan, 1962.

    JULLIEN François

    Du «temps»Éléments d’une philosophie du vivre, Grasset, Paris, 2001.

    GRIMAL Pierre

    Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, PUF, Paris, 2005.

    HOFFELÉ Jean-Charles

    Manuel de Falla, Fayard, Paris, 1992.

    LÉVI-STRAUSS Claude

    Tristes tropiques, Plon, Paris, 1955.

    LOWRY Malcolm

    Au-dessous du volcan, Gallimard, Paris, 1959, pour la traduction française de Stephen Spriel.

    MORTIER François

    « Ce que nous dit la bouche du volcan… », in revue AutrementVolcans en feu, Paris, 1998.

    OHANA Maurice

    « Maurice Ohana, essais, études et documents », in La Revue musicale, n° 351-352, Paris, 1982.

    PACCALET Yves

    Atlantide, rêve et cauchemar, la Quête du continent perdu, Arthaud, coll. Esprit d’aventure, Paris, 2008.

    PAULET Vincent

    http://www.vincentpaulet.com/spip.php?rubrique4&lang=fr

    Volcaniques, pour orchestre, Jobert, Paris, 2010.

    PRIGOGINE Ilya et STENGERS Isabelle

    La Nouvelle Alliance, Métamorphose de la science, Gallimard, Paris, 1979.

    QUIGNARD Pascal

    Le Sexe et l’Effroi, Gallimard, Paris, 1994.

    ROBIN Yann

    Vulcano, pour 29 instruments, Jobert, Paris, 2010. CD Kairos, 2012.

    http://www.youtube.com/watch?v=w1MKJe5jmRA

    SOLOMOS Makis

    Iannis Xenakis, P. O. Éditions, coll. Echos du XXe siècle, Mercuès, 1996.

    TAZIEFF Haroun

    Les Volcans et la dérive des continents, PUF, Paris, 1972.

    L’Etna et les volcanologues, Arthaud, Paris, 1972.

    TODOROV Tzvetan

    Introduction à la littérature fantastique, Le Seuil, coll. Points, Paris, 1976.

    VIDAL-NAQUET Pierre

    « Athènes et l’Atlantide, structure et signification d’un mythe platonicien », in Le Chasseur noir, Maspero, Paris, 1981.

    L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, Les Belles Lettres, Paris, 2005.

    XENAKIS Iannis

    Persephassa, pour 6 percussionnistes, Salabert, Paris, 1970.

    Quelques mots à propos de : Bruno Ducol

    Compositeur né en 1949

    Parallèlement à des études de philosophie et de musicologie, Bruno Ducol passe du piano à la composition, du conservatoire de Lyon à celui de Paris (notamment avec Olivier Messiaen, André Boucourechliev, Claude Ballif), de Rome à Madrid avec la récompense des traditionnels itinéraires des Villa Médicis ou Casa de Velázquez.

    Jalonnée aussi de quelques prix (Sacem, Fondation Beaumarchais, Institut de France) et commandes, sa route le conduit fréquemment vers d’autres horizons. Peu à peu, des poésies et une nature encore exotiques remplissent ses bagages, abreuvent l’imaginaire hautement coloré des Fantasmes en rouge ou d’Atitlan, en bleu et cendres. Des traces extrême-orientales ont ainsi guidé les pas de Li Po ou des Éclats de lune, tandis que des empreintes latino-américaines parsèment le Nuevo amor ou l’Elegia.

    Passionné par les diverses formes de spectacle jusqu’au grand opéra (Les Cerceaux de feu), il remonte jusqu’aux sources grecques qu’il étudie en particulier avec Annie Bélis à l’École Pratique des Hautes Études (Paris-Sorbonne). Ses allées et venues croisent souvent l’antique « nombril du monde » où brille encore L’Aurore aux paupières de neige. Les Metalayï, aussi bien que Les Estampes du désir, en réveillent quelques vestiges… Une griffure de lumière, commande de Radio France pour piano, percussion et grand orchestre, fut créée en janvier 2009 à Madrid par Jean-Claude Pennetier, Jean Geoffroy et l’ORCAM (Orquesta de la Comunidad de Madrid), sous la direction de José R. Encinar.

    En marge de ses activités, Bruno Ducol enseigne au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. L’enregistrement d’Éclats et autres pièces vocales (MFA Radio France/harmonia mundi, HMCD 76, octobre 2000) témoigne de ces « déplacements » et a été salué par la presse (5 diapasons).

    En 2006, il obtient le Prix de composition Paul-Louis Weiller de l’Académie des Beaux-Arts (Institut de France).

    Notes

    1. Pour certains auteurs comme Hésiode (Théogonie, 571 et sq.), Héphaïstos œuvrait au sein de Lemnos, une île volcanique au nord de la mer Égée. ↩︎
    2. Aristote emploie exactement ces termes (lisse et glabre, poilu et monstrueux…) pour expliciter ce type d’opposition (Problèmes, XIX). ↩︎
    3. Ces mots sont issus de l’œuvre Nu couché, ciel de feu, p. 1-2. ↩︎
    4. Pour en conserver la mémoire, j’ai tenté un petit essai poétique mais son intensité et ses mots volent hélas très au-dessous de l’émotion. J’ai reporté ci-après des fragments de ces impressions (juillet 2002) qui peuvent évoquer à leur tour celles de Roger Caillois, parlant de « bombes volcaniques que terminent des torsades et où halète un souffle d’éruption. Elles affectent des formes tantôt de dragons tels qu’on en voit déployés sur les soies d’Asie, tantôt de spectres acrobates faisant des entrechats… » (Pierres, p. 112). ↩︎
    5. Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 10 octobre 2010. ↩︎
    6. Ibidem. ↩︎
    7. Extraits du programme de création. ↩︎
    8. Dans son Apocalypse, saint Jean écrit que « la mort et le temps seront précipités dans un lac de feu (lumnh tou purou) » (XX-14). ↩︎
    9. Ces enregistrements – fournis par le volcanologue Frédéric Lécuyer, et par les ingénieurs de l’IPGP (Institut de Physique du Globe de Paris), Alain Bonneville, Sylvie Vergnolles, Arnaud Lemarchand, Guillaume Levieux – sont difficilement utilisables à l’état brut, du fait de fréquences souvent inaudibles, de durées et dynamiques hors de toutes échelles humaines… ↩︎
    10. Les vibrations harmoniques du trémor que génère l’arrivée en surface du magma chargé de bulles de gaz signent l’imminence d’une éruption. ↩︎
    11. Pour Homère (Odyssée) et Pindare (Odes), il s’agissait de Poséidon, l’Enosicton, l’ébranleur de terre. De son côté, Hésiode évoque Zeus qui, dans son combat contre les Titans, « fait bouillonner la terre tout entière, et avec elle le ciel et la mer… » (op. cit.). ↩︎
    12. Pierre Vidal-Naquet a mis son expérience d’historien (spécialiste de la Grèce antique) au service de son engagement politique ; il fut lui-même touché par la Shoah, après la mort de ses parents en déportation. ↩︎
    13. Il faut rappeler qu’on exploitait les « charmes » de l’aulos dans le péan, et que ce péan pouvait guérir toutes formes de pathologies, physiques, spirituelles ou politiques. ↩︎
    14. La pagination correspond à l’édition des œuvres complètes de Rameau établie par Saint-Saëns, 1895-1921. ↩︎
    15. Le blast est un souffle qui provient d’une violente explosion et expulse des gaz, rocs et cendres brûlantes capables de détruire, comme au mont Saint Helens, toute la forêt des montagnes voisines. ↩︎
    16. Dans son Introduction à la littérature fantastique (Le Seuil, coll. Points, Paris 1976), Tzvetan Todorov remarque judicieusement que le récit fantastique est d’autant plus efficace que les lieux et époques sont initialement décrits selon des critères de vraisemblance. Shakespeare le sait très bien lorsqu’il met en scène Prospero, roi de Naples au XVIIe siècle, et son frère Alonso l’usurpateur du trône. Le dramaturge commence La Tempête comme ses grands drames historiques avant de nous embarquer sur l’île de ses fantasmes, une île peuplée de personnages dotés de pouvoirs surnaturels. ↩︎
    17. Cette allusion est de mon fait et, bien sûr, ne fait pas partie de la légende indienne. On retrouvera le personnage de Sappho dans mon opéra Le Navire aux voiles mauves. ↩︎
    18. Je fais ici référence aux ouvrages de François Cheng (L’Écriture poétique chinoise) et de François Jullien (Du “temps”) qui, chacun à leur manière, évoquent l’« ouverture » de la langue chinoise. Dépourvue de conjugaisons, celle-ci n’induit pas comme en Occident une pensée du temps divisé (avec la conscience tragique qui l’accompagne fatalement). ↩︎

  • Bruno Maderna, un chef d’orchestre ouvert sur le « Tout-monde »

    Bruno Maderna, un chef d’orchestre ouvert sur le « Tout-monde »

    « On ne sait plus aimer profondément l’œuvre d’art accomplie. »

    Bruno Maderna 1

    « Ouvrez au monde le champ de votre identité. »

    Édouard Glissant 2

    À Bruno Maderna et à Édouard Glissant, in memoriam.

    Résumé

    Enfant prodige, Bruno Maderna (1920-1973) a dirigé moult orchestres depuis son plus jeune âge dans un répertoire allant de Claudio Monteverdi à Paul Méfano via Gustave Mahler (d’où le rapport à la notion du « Tout-monde » chère à la pensée d’Édouard Glissant). Laissant transparaître un tempérament humaniste, l’article de Pierre Albert Castanet tente de montrer les traits d’un interprète éclectique, attentionné et passionné. En outre, au cœur de l’étude figure une analyse comparée de deux enregistrements de la même œuvre (Le Marteau sans maître) réalisés respectivement par Pierre Boulez et par Bruno Maderna.

    Mots-clés : Maderna, Glissant, Boulez, Mahler, chef d’orchestre, interprétation, musique contemporaine, Europe.

    Un enfant précoce

    Le Vénitien Bruno Maderna (1920-1973) a marqué toute une génération de compositeurs et d’auditeurs, avant et après la Seconde Guerre mondiale. Car enfant prodige 3, celui que l’on appelait « Brunetto » et qui a été protégé par la princesse Edmond de Polignac, a dirigé fièrement (il avait 7 ans) l’orchestre de La Scala de Milan. Cette activité se réitérera aux arènes de Vérone (devant 20 000 personnes). Puis on le verra officier au Théâtre Verdi de Trieste, à Padoue ou à la Radio de Turin. En 1932, il a participé à une soirée mémorable au château Sforzesco de Milan où il a conduit de mémoire la Quatrième symphonie de Ludwig van Beethoven et le proverbial « prélude » de Tristan et Isolde de Richard Wagner… À cette époque, il rencontre Richard Strauss qui lui donne des conseils en matière de direction d’orchestre. « La critique constata toujours chez le jeune garçon le scintillement du regard et l’étincelle qui détermine la valeur personnelle et l’individualité du chef d’orchestre »4, pouvons-nous lire dans les pages culturelles du Tagesbots du 28 juillet 1936. Une légende était née.

    Avide de connaissances en tous genres, Bruno Maderna suivra par la suite des cours de direction d’orchestre avec Antonio Guarnieri (à Sienne). Plus que tout autre, ce professeur lui fera prendre conscience de la qualité indispensable du « son » d’un orchestre. Bien que ne désirant pas faire carrière lui-même, le « provincial » Guarnieri était considéré par le jeune apprenti comme un « grand chef » aux talents pertinents 5. Puis, introduit par Gian Francesco Malipiero, Maderna suivra avec un vif intérêt les cours de direction d’orchestre d’Hermann Scherchen à Venise (cours inaugurés en 1948), un maître pour lequel il avait une admiration sans bornes (extrêmement doué, il deviendra très vite son assistant 6). « Pour nous, Européens, Scherchen était le symbole vivant de la musique contemporaine »7, commentait le jeune musicien vénitien. Analysant l’aura internationale du professeur, Iannis Xenakis affirmait : « Il y avait un esprit, un style Scherchen que j’ai parfois retrouvé chez ses élèves et ses protégés, interprètes ou compositeurs tels Nono, Maderna, Izquierdo… On reconnaissait même cette âme chez des jeunes en apparence réfractaires, tel un Pierre Boulez » (Xenakis, 1986, p. 12). Autodidacte chevronné, son répertoire de découvertes était considérable. Il suffit d’arpenter la liste des grandes œuvres du XXᵉ siècle qui furent créées sous sa direction pour s’apercevoir combien Scherchen fut, « beaucoup plus que les vedettes avides de succès faciles, un infatigable et presque infaillible découvreur de talents »8, comme notait François-Bernard Mâche à la mort du chef d’orchestre allemand, en 1966 9.

    Une mission sans compromission

    Une fois adulte, après avoir installé les Incontri musicali 10 (Nono, 2007, p. 46-48) dès 1956 où bon nombre de partitions majeures de la musique contemporaine ont été créées jusqu’en 1960, Bruno Maderna dirigera naturellement l’Ensemble international de musique de chambre de Darmstadt 11 (de 1958 à 1967) et enseignera lui-même la direction d’orchestre au Mozarteum de Salzbourg entre 1967 et 1970. En 1971-1972, il sera à la tête du Berkshire Music Center de Tanglewood, avant d’être nommé directeur musical permanent de l’orchestre de la RAI (chaîne de la radio italienne) à Milan. Dans une lettre du 4 février 1972 adressée au professeur Francesco Siciliani – alors directeur de la programmation musicale de la Radio télévision italienne de Milan –, Maderna affirmait ne vouloir montrer aucun signe de compromission. La recette d’ingrédients proposée était claire : « 50 % de musique allant de Monteverdi (ou avant) à Mahler (non inclus), 30 % de Mahler à Webern. Pour les 20 % restants : de la période de l’immédiat après-guerre à nos jours. »12 Si Maderna enrobait souvent ses remarques d’un ton bienveillant et réconfortant, il n’en était pas moins dévoué, explicite, audacieux et franc. « Ton affirmatif, sens de la responsabilité, le professionnalisme le plus net. Ni vanité, ni orgueil, mais fierté », résumait à sa manière Martine Cadieu (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 338).

    Même si le musicien italien a fait beaucoup pour la diffusion de la musique moderne et contemporaine en Europe et aux États-Unis, Massimo Mila reconnaît sans fard, en 1976, que « l’Histoire reconnaîtra le compositeur » 13 (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 327). Auteur de nombreux opus (pièces électroniques, concertos…), Maderna a même écrit de la musique de film. Dans ce cadre, notons par exemple La mort a pondu un œuf, réalisé par Giulio Questi, en 1968, avec – entre autres – Gina Lollobrigida et Jean-Louis Trintignant.

    Bande originale du film La Mort a pondu un œuf, de Giulio Questi.

    Antoine Goléa a néanmoins porté un jugement différent de celui de son confrère ultramontain : « Maderna n’a jamais été un créateur très original ni très puissant, et il le savait d’ailleurs », notait-il dans le second tome de son histoire de la musique (Goléa, 1977, p. 809). Auteur du premier ouvrage consacré à l’œuvre madernienne, Massimo Mila avait coutume de parler du « catholicisme de l’interprète », à propos de l’art du maestro. « Celui dont le métier est l’interprétation musicale ne s’enferme pas dans l’exclusivisme factieux et individualiste du pur compositeur, il ne se retranche pas désespérément dans la cellule de son propre moi, fermant portes et fenêtres et niant rageusement le monde extérieur, par crainte que celui-ci ne trouble et n’entrave la croissance de sa délicate petite plante. L’interprète épouse nécessairement, tour à tour, les œuvres qu’il exécute. Il s’unit lui-même aux apparitions multiformes de la musique » (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 329).

    La famille des journalistes et le groupe singulier de ses amis ont vu en Maderna un chef d’orchestre tantôt « humaniste », tantôt « idéal », un artiste hédoniste, un « extraordinaire animateur » (Deliège, 2003, p. 122) et même un pédagogue de « type maïeutique » (Nono, Bourgois, p. 413). Considéré comme « l’un des chefs les plus recherchés pour la direction des œuvres de concert et des opéras modernes » (Rostand, 1970, p. 146), Bruno Maderna était alors demandé partout comme le sauveur, notamment grâce à son ouverture extrêmement large aux différentes esthétiques musicales des années 1960-1970. Faut-il rappeler cette pétition signée en 1966 par Louis Andriessen, Reinbert de Leeuw et Peter Schat – entre autres – contestant le manque de musique contemporaine au sein du Concertgebouw d’Amsterdam et demandant la venue quasi prophétique de Bruno Maderna en remplacement de Bernard Haitink ? Luigi Nono disait qu’il était « l’incarnation de la plus noble générosité humaine […] Et avec la musique, la vivacité et le dynamisme de son intelligence, toujours en prospection, toujours ouverte vers ces espaces où la musique, les nouvelles méthodes compositionnelles s’interpénètrent, résolue dans la mesure où l’homme vit en tant que sujet dans notre temps, toujours rendue vers l’homme. C’est ainsi que Bruno vivait et continue à vivre » (Nono, 1993, p. 413 14), confirmait son ex-élève et ami, juste après le décès tragique en 1973.

    Du chef d’orchestre

    Cependant, dans le monde très fermé de la direction d’orchestre, une différence reste à distinguer entre chef d’orchestre instrumentiste et chef d’orchestre compositeur (Bitter, WDR, 1975). Ainsi pour Maderna, cette différence était de taille car, pour lui, les notions de chef et de créateur devaient être complémentaires et équivalentes : il a ainsi semé la polémique aux États-Unis en répondant un jour aux questions d’un journaliste qui lui demandait qui était le meilleur chef entre Arturo Toscanini et Pierre Boulez. Selon lui, l’officier du Metropolitan à New York était un chef stupéfiant mais il n’était malheureusement qu’un violoncelliste 15. « Chaque fois qu’il dirigeait de la musique d’une autre époque que la sienne, il était clair qu’il ne pouvait pas la comprendre. Son Mozart était merveilleux, mais ce n’était pas du Mozart. Dans Verdi, Wagner, Dukas, il était incroyable. Mais il n’était pas suffisamment cultivé. En musique, être de simples spécialistes ne suffit pas. Il faut être des humanistes », dénonçait sans scrupules Bruno Maderna (Maderna, New York Times, 1972).

    Expérimenté autant qu’instinctif, raisonné autant qu’intuitif, Bruno Maderna véhiculait une gestique sobre avec baguette (mais parfois à mains nues) et ne faisait aucun effet de manche pour épater la galerie ou pour arriver à ses fins 16. Ne versant dans aucun pathétisme primaire, la signalétique s’appuyait sur des ordres courts et des mouvements légers, même dans les acmés les plus emphatiques. « Jamais de cette sorte de ballet que dansent les chefs devant leur public, sans même que les musiciens s’en aperçoivent. La tête bougeait peu, mais les yeux étaient partout », a remarqué son assistant Konrad Boehmer (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 350). Souci de la netteté, précision clinique pour déclencher l’émergence des pupitres ou ciseler différents plans sonores restent les points forts et probants du chef d’orchestre vénitien. Pierre Boulez 17 se souvient d’une « gestuelle ni austère, ni extravagante, ni même démonstrative » (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559). Sous la forme d’une confidence, il a même livré : « Plus Maderna a grossi, plus sa gestuelle est devenue calme. Il avait en outre de sérieux problèmes respiratoires. Je l’ai vu diriger L’Histoire du soldat, à Darmstadt, en 1963. Au premier rang, j’entendais son souffle plus que la musique. Ce râle, c’était physiquement difficile à supporter », avoue encore Boulez. Mentionnons aussi cette anecdote qui a fait le tour du monde et qui relate un échange entre Maderna et un contrebassiste somme toute consciencieux : « Mais non, vous jouez trop tôt. Il n’y a rien là. – Mais si, j’ai des notes. » Maderna rentre son ventre et regarde la partition : « Ah oui ! ». « Ce sont des choses dont on se souvient, parce que le personnage était drôle » (À Bruno Maderna, vol. 2, ibid.), rappelle à sa manière l’auteur de Pli selon Pli.

    Le « Tout-monde » madernien

    Semblable au « poète partageant la vie du monde » dépeint par Édouard Glissant (Glissant, 1997, p. 147), Bruno Maderna croquait l’existence à pleines dents – en tant qu’expert créateur, vivant entre le legs à dépoussiérer de la musica antiqua et l’espoir insouciant de l’expression expérimentale. Pour Maderna, il s’agissait de « comprendre que l’art, comme l’amour, ne peut s’épanouir que libre ; comprendre qu’on peut aimer plusieurs êtres et plusieurs styles, avoir plusieurs tendances ou contradictions » (Cadieu, 1992, p. 76). Pleine et entière, la sphère musicale se devait d’illuminer un « Tout-monde » – selon l’expression d’Édouard Glissant (Glissant, 1990, p. 176) – dont l’intégralité sert à refléter et révéler les tenants et les aboutissants de la destinée, des faits quotidiens et même des gestes d’ordre social (voire politique). De fait, l’univers madernien accuse autant que faire se peut les dépendances du profane et du religieux, les racines du savant et du populaire, la part de l’humour et l’aspiration au spirituel, l’expression et la communication, la cérémonie du concert et le spectacle de danse, l’opérette ou l’opéra, la nature et l’artifice, l’engagement politique et le bon plaisir (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 265-269)… Dans ce sillage indubitablement éclectique 18, entre répertoire et création, son catalogue a couronné autant Claudio Monteverdi que Franz Lehár, Ottavio Petrucci que Virgil Thomson, Henry Purcell que Hugo Wolf, Karl Ditters von Dittersdorf que Charles Ives, Gustave Charpentier que Juan Hidalgo, Jules Massenet qu’Igor Stravinsky, Erik Satie qu’Irving Berlin, Paul Hindemith que Gian Carlo Menotti, Vittorio Fellegara qu’Arnold Schoenberg…

    Enregistrement de la Sérénade d’Arnold Schoenberg par Bruno Maderna et l’Ensemble Melos.

    « Maderna était un pragmatique, aussi proche de la musique en l’interprétant qu’en la composant », remarquait Pierre Boulez (1981, p. 550). Pour l’artiste transalpin – musicien de la vie 19 – une partition « accomplie » devait tenir du lien complexe existant entre l’acte créateur réussi et son accomplissement pratique, du tissage entre sa composition effective et sa réalisation stylistique : cristallisant un tout, l’œuvre véritable devenait alors, pour Maderna, une équation esthétique, un calcul poétique, un véritable problème existentiel à résoudre tant sur le plan musical qu’historique, tant au niveau philologique que philosophique. « On ne peut pas se retrancher, chair et esprit, de l’univers vivant qui nous entoure et dans lequel nous nous mouvons avec amour et révolte tour à tour », clamait-il (Cadieu, 1992, p. 76).

    « Mahler était devenu une obsession pour Maderna. »

    Mike Ashman20

    Voyez cet exemple affectueusement orienté vers la musique de Gustav Mahler21 dont Bruno Maderna savait dévoiler le souffle (l’anima), la dynamique symphonique ainsi que les moindres secrets fantasques et discrétionnaires⁣22.
    « Récemment, je suis tombé amoureux de Mahler, déclarait Maderna, et c’est désormais pour moi quelque chose d’encore plus important que mon admiration pour Debussy et Schoenberg : c’est le choix de toute culture et je pourrai l’emporter avec moi « comme une bannière pour prendre d’assaut les remparts »23, avouait-il. En outre, le clarinettiste du BBC Orchestra se souvient qu’il était très agréable de travailler avec le maestro : « sa technique était assez sauvage et improvisée, mais très bonne. Sa vision était souvent très romantique, pas du tout analytique. » 24 Dans cet article du New York Times du 9 janvier 1972 (déjà cité), l’auteur de la Serenata per un satellite a également relaté : « Pour diriger Mahler, vous devez comprendre que ce n’est pas seulement de la belle musique, mais un problème culturel. Vous devez voir dans la musique, mais aussi dans l’homme, dans toute sa cosmologie. Mahler est aussi un problème compositionnel, et quand un compositeur se trouve devant le même problème, il sait comment le résoudre. »

    À bon droit, il considérait le père de la Symphonie « des mille » comme l’incarnation suprême du poète souverain : ainsi « dans ses symphonies, et en particulier dans la Septième, je crois qu’il y a l’homme dans toute sa complexité, et même avec ses erreurs et son sale caractère, mais éclairés par une tension intérieure toujours très forte, par un arc tendu vers la totalité et l’absolu. Aujourd’hui, je sais combien Mahler est actuel, je sens que c’est précisément lui le poète, l’Idéal comme je me l’imaginais », a relaté avec émotion Bruno Maderna, en habits de chef d’orchestre (Bruno Maderna, Documenti, 1985, p. 109). De plus, au sujet de la Neuvième symphonie du compositeur autrichien, Dominic Gill – à l’évidence convaincu et ému – a écrit ces mots dans les colonnes du Musical Times, en avril 1971 : « C’était un Mahler presque ensoleillé : une crise au soleil, surmontée dans la chaleur d’un soir d’été. Les dernières pages étaient absolument magnifiques, absolument justes : le tempo ralenti jusqu’au néant, vidé de douceur, incommensurablement pur. »

    Enregistrement de la Symphonie n° 9 de Gustav Mahler par Bruno Maderna et l’Orchestre symphonique de la BBC.

    « Je vois qu’on a perdu la façon vraie d’écouter. »

    Bruno Maderna 25

    Dans ce domaine inhérent à la vie de la musique, la palette d’interprétation caressée par Bruno Maderna a été véritablement d’envergure. Faut-il rappeler qu’il a dirigé quasiment tout le répertoire d’Ockeghem à Méfano 26 ? « C’était un peu comme un singe qui aurait pu sauter en souplesse d’un arbre à l’autre de la musique, avec une incroyable désinvolture » (Boulez, 1981, p. 550), a noté Pierre Boulez à la mort de son collègue. Pour sa part, parlant de multiplicité et de circularité, Édouard Glissant concluait en trois mots : « La Transhistoire s’étend » (Glissant, 1990, p. 113). En fait, Bruno Maderna avait résolument saisi que « la musique touche directement, depuis le jazz jusqu’à la musique d’avant-garde. On a gagné une condition nouvelle : le public peut entendre des œuvres des siècles différents, et il a plaisir à faire des comparaisons », déclarait-il en 1965 (Cadieu, 1992, p. 77).

    Au niveau de la musique ancienne que Bruno Maderna a parfois transcrite (à l’image de son collègue Luciano Berio 27), citons juste le répertoire franco-flamand (montré en amont par Gian Francesco Malipiero), les pages de Compère, Ockeghem, les Sonates de Legrenzi, les Concerti de Torelli et de Vivaldi28, les Symphoniae sacrae de Giovanni Gabrieli, Griselda d’Alessandro Scarlatti, le Magnificat quarti toni de Josquin Desprez, des partitions extraites du Fitzwilliam Virginal Book (signées par Byrd, Philips…), le Magnificat ou les Concerti pour clavier et orchestre de Bach, The Fairy Queen (avec Cathy Berberian parfois appelée dans les programmes Catherine Berio) ou Didon et Énée de Purcell (ce dernier opéra ayant été donné à la Piccola Scala en 1963), l’Orfeo de Monteverdi (réalisation très personnelle de Maderna donnée au Festival de Hollande en 1967)…

    Lors des légendaires cours de Darmstadt 29, Maderna a même dirigé L’Amfiparnasso (1594), comédie harmonique en trois actes et un prologue d’Orazio Vecchi. En août 1966, dans ce temple allemand de l’avant-garde musicale, Maderna ne déclarait-il pas : « En tant que professeur, mon souhait serait d’accomplir une croisade afin de convaincre de la nécessité d’étudier la musique ancienne : voilà d’où provient le manque de technique » (Bosseur, 2010, p. 17).  Dans ce sillage, Alain Poirier a analysé avec justesse ce rapport particulier à la visitation comme pouvant émaner d’un exercice de relativité circonstanciée. « Lire le passé en fonction du présent constitue désormais, et pour toute cette génération, un mode de lecture, un filtre procédant d’une volonté de relecture – celle qui marque parallèlement les écrits de Butor ou de Barthes à la même époque » (Poirier, 2002, p. 229). De fait, en 1965, Bruno Maderna disait chercher dans le patrimoine ancien l’aspect toujours neuf du matériau. « Je veux en donner les sonorités réelles, peut-être surprenantes pour des endormis, non pour des vivants ! », confiait-il à Martine Cadieu (Cadieu, 1992, p. 81).

    Concernant le répertoire classique, romantique et moderne, remarquons également la visite enthousiaste d’un territoire extrêmement fertile, allant de Wolfgang Amadeus Mozart à Olivier Messiaen en passant par Franz Schubert, Robert Schumann, Johannes Brahms, Franz Liszt, Hector Berlioz, Carl Maria von Weber, Felix Mendelssohn, Richard Wagner, Claude Debussy, Gustav Mahler, Maurice Ravel, Richard Strauss, Alexandre Borodine, Igor Stravinsky 30, Béla Bartók 31, Arnold Schoenberg, Alban Berg, Anton Webern, Serge Prokofiev, Kurt Weill, Edgard Varèse ou Darius Milhaud… À chaque lecture attentive, l’œuvre est habitée, incarnée, servie à sa juste valeur humaniste. À propos de l’enregistrement de L’Heure espagnole de Maurice Ravel, en novembre 1960 au Royal Albert Hall de Londres, Carlo Curami observait que « le mérite de Bruno Maderna est d’avoir réussi à fondre les artistes dans un discours d’interprétation musicale qui ne doit rien au hasard et qui résulte d’un raffinement intellectuel extrême » (Curami, 1993, p. 6).

    Enregistrement de L’Heure espagnole de Maurice Ravel par Bruno Maderna avec l’Orchestre symphonique de la BBC.

    Au sujet de l’auteur d’Ionisation, Luigi Nono a évoqué cette période bénie du début des sixties : « Bruno fut particulièrement proche de Varèse dans ces années : il était devenu l’un des grands chefs d’orchestre les plus assidus et les plus inspirés de sa musique. Je me souviens très bien de Bruno occupé à déchiffrer ses partitions avec le compositeur à côté de lui ; c’était un très beau rapport musical et amical auquel je participais aussi » (Nono, 1993, p. 48). Dans ce domaine « classique » où l’écriture musicale reste plutôt fidèle au solfeggio de nos ancêtres, Bruno Maderna désirait dépoussiérer un à un les objets-cultes, standardisés lors de concerts-musées de la musique, comme il voulait combattre ardemment les interprétations dites « traditionnelles », mal assumées par les interprètes vieillissants de ces œuvres pourtant phares. Comme le relevait Édouard Glissant, « ouvrir l’imaginaire des langues, les doter de lieux nouveaux, revient à combattre réellement les uniformités, les dominances, les standards » (Glissant, 1990, p. 225).

    En 1970, bravant toute réserve bienséante, Bruno Maderna s’est expliqué en ces termes : « Le pauvre Beethoven, par exemple, devient ridicule avec toute l’emphase et la fausse grandiloquence dont on le surcharge ; de nombreux chefs d’orchestre célèbres ont attribué à Beethoven des intentions qu’il n’a pas. Nous, en Italie, nous ne sommes pas capables de bien interpréter Verdi : trop de pauses, trop d’arrêts et d’exagérations de toutes sortes que le compositeur ne voulait certainement pas. En France, on est terrible avec Debussy. Aucun chef français n’est capable de diriger ses œuvres : ils les jouent uniquement pianissimo. En Allemagne, c’est encore pire avec Wagner : les rythmes deviennent infinis, pour paraître plus wagnériens. À la fin, on se fait des grandes œuvres l’idée qu’on peut se faire de la peinture de Raphaël ou de Giorgione en ayant vu seulement des reproductions chez son coiffeur. » 32

    À plusieurs reprises, Olivier Messiaen a rendu hommage au chef d’orchestre Bruno Maderna. D’une part, le compositeur français a dit qu’il avait été séduit par l’exécution de son œuvre Et exspecto resurrectionem mortuorum devant l’Apâdânâ de Persépolis (Messiaen, 1986, p. 154). D’autre part, il a tenu à honorer « un merveilleux musicien mort prématurément », qui a dirigé plusieurs de ses œuvres (dont les Oiseaux exotiques à la BBC) et qui était « un admirable chef debussyste. Personne n’a mieux dirigé que Maderna Jeux et Iberia. Il était également un vrai mozartien et l’a prouvé en conduisant plusieurs séances de l’intégrale des concertos de piano de Mozart qu’Yvonne Loriod a donnée jadis à Paris » (Messiaen, 1986, p. 224). Il s’agissait de la présentation par Messiaen des vingt-deux opus concertants de Wolfgang Amadeus Mozart au Conservatoire de Paris, durant l’hiver 1964 33, l’orchestre étant placé tour à tour sous la houlette de Pierre Boulez, Bruno Maderna ou Louis Martin (Boivin, 1995, p. 237). De plus, notons qu’à l’écoute des enregistrements de La Mer et de Jeux – deux partitions orchestrales dirigées par Maderna – « ressortaient de manière admirable, et sans doute nouvelle pour l’époque, la variété et la complexité de la texture métrico-rythmique et timbrique de la musique de Debussy, le jeu des plans sonores, de l’articulation des séquences temporelles, mais sans renier les émotions et les gestes », a analysé Gianfranco Vinay (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 545).

    Au regard de la musique contemporaine, Bruno Maderna se proposait vaillamment de ne programmer que des « œuvres sûres, couronnées de succès, ou, de toute façon, d’un engagement et d’un intérêt très élevé ». Par ailleurs, il mettait un point d’honneur à ne pas programmer ses propres partitions 34, afin de pouvoir refuser plus librement les opus médiocres ou décevants de ses confrères, ou les partitions que d’autres essaieraient de lui imposer indirectement. « Je me ferai des ennemis mais à visage découvert » 35, écrivait-il à Francesco Siciliani, le 4 février 1972. Nonobstant, à l’instar d’Hermann Scherchen créant à Paris les Déserts d’Edgard Varèse, ne cachons pas que Bruno Maderna a essuyé, lui aussi, quelques scandales (Nono, 1993, p. 359-364) dont, en avril 1961 36 à Venise, celui de la création mémorable d’Intolleranza 1960 de Luigi Nono 37. Quelque temps auparavant, Pierre Boulez et Bruno Maderna s’étaient connus (en 1952) aux Internationale Ferienkurze für Neue Musik Darmstadt (Trudu, 1992). Parmi de nombreux souvenirs, l’auteur des Structures a révélé que son camarade « dirigeait très bien. Mais quand les œuvres ne l’intéressaient pas, surtout à Darmstadt, il improvisait » (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559). Dans cette optique, lors d’une émission télévisée à la RAI de Milan diffusée en 1969, Maderna déclarait : « Mon travail de composition s’achève avec les répétitions. Sur scène, je me laisse aller au gré de l’improvisation » (RAI, 1969).

    Bien sûr, Bruno Maderna a dirigé ses contemporains italiens, tous genres et tous styles confondus. Défenseur zélé du patrimoine musical de son pays, il a ainsi conduit moult partitions de générations différentes dont Pause del silenzio, le Quatrième concerto pour piano et orchestre ou la Sinfonia dello Zodiaco de Gian Francesco Malipiero, Salmo IXNoche oscura de Goffredo Petrassi, Dialoghi de Luigi Dallapiccola (en création mondiale à Venise en septembre 1960), Il canto sospeso (entre autres) de Luigi Nono ainsi que les créations mondiales de Composizione per orchestra n° 1 ou Memento, Romance de la guardia civil espanola à Hambourg, España en el corazón ou Composizione per orchestra n° 2 à Darmstadt, Canciones para Silvia à Londres – autant de titres de Luigi Nono. Songeons également à Thumos de Girolamo Arrigo, Allez hop (avec Cathy Berberian), Serenata I (avec Severino Gazzelloni), Tempi concertati ou Sinfonia de Luciano Berio (Osmond-Smith, 1989, p. 12) 38, mais aussi au Triplum d’Aldo Clementi, Parole da Beckett de Giacomo Manzoni, et même au Concerto soirée de Nino Rota…

    Bruno Maderna a aussi défriché les œuvres des adeptes sériels, des visiteurs zélés et des « scholistes »39 convaincus de Darmstadt 40, centre international spécialisé dans la musique contemporaine qu’il découvre dès l’été 1950 – se sentant quelques proches affinités, Claude Ballif (alors en Allemagne) n’appelait-il pas Maderna le « Balzac de ces temps-là » (Ballif, 1992, p. 57) ? Parmi tant de propositions, citons : Position de Konrad Boehmer, Concerto pour piano et orchestre de Kees van Baaren (avec Alois Kontarsky au clavier), Available Forms ou From Here d’Earle Brown 41, Glossolalie de Dieter Schnebel, Roméo et Juliette de Boris Blacher, Cummings ist der DichterFigures-Doubles-Prismes ou Polyphonie X de Pierre Boulez (cette dernière pièce ayant fait scandale), Gruppen ou Kontrapunkte de Karlheinz Stockhausen, Aventures et Nouvelles aventures, Ramifications ou le Concerto pour violoncelle de György Ligeti, Rimes d’Henri Pousseur, Introversion d’Helmut Lachenmann, Magies de Francis Miroglio, Imaginario II de Luis de Pablo… autant de pièces aux esthétiques parfois très opposées qui ont été pour la plupart créées lors des fameux cours estivaux, entre 1952 et 1968 (Borio et Danuser, 1997 ; Metzger et Riehn, 1999). Se remémorant les soirées off qui avaient lieu après les concerts de Darmstadt (séances survoltées au possible et parfois bien arrosées dans les auberges locales), André Boucourechliev a évoqué les épopées circonstanciées de quelques protagonistes cosmopolites : « À toute heure du jour et de la nuit, Maderna tenait une espèce de « boutique de doléances » où venaient se plaindre ceux qu’on n’avait pas joués ; en général, il arrondissait les angles ; parfois il ne pouvait faire éviter quelque molestage ou échange de coups » (Von der Weid, 2010, p. 288).

    Une petite expérience d’interprétation

    Plus sérieusement, afin d’appréhender la spécificité de la compréhension des partitions conduites par le chef vénitien, nous avons voulu comparer deux enregistrements discographiques 42d’« Avant l’artisanat furieux » la pièce instrumentale inaugurale du Marteau sans maître (1953) de Pierre Boulez : l’un dirigé par Maderna, l’autre par Boulez. En dehors des différences dues à des prises de son foncièrement dissemblables (datant pourtant de la même époque : 1961 et 1962), l’Italien s’est penché sur le global alors que le Français a investi le local.

    D’une part, la prédominance des instruments de tessiture moyenne (flûte en sol, alto, guitare et vibraphone) au sein de ce premier mouvement boulézien a fait prendre un repère métronomique assez lent à Bruno Maderna, bien que la partition demandât un tempo noté « rapide » (208 à la noire). Il semblerait que ceci soit contraire à sa manière de voir les mouvements de danse inclus dans certaines symphonies de Mozart, pour lesquels Maderna avait tendance à prendre des tempi plus rapides (cf. À Bruno Maderna, vol. 2, p. 541). Dans ce registre, le clarinettiste anglais Colin Bradbury a fait aussi mention d’une « Huitième de Beethoven d’une rapidité incroyable ! » (in Ashman, BBCL 4179-2, p. 12). Par ailleurs, Célestin Deliège avait remarqué que Bruno Maderna se gaussait « des minutages toujours forcés, indiqués dans les partitions » (cf. Deliège, 2003, p. 540).

    Incontestablement, la vision madernienne du prélude du Marteau sans maître a été ici analytique, accusant à certains égards un sens avéré du détail et mettant en relief un vocabulaire sonore bien articulé et proprement prononcé (même si l’alto de Dino Asciolla par exemple n’est pas forcément très en mesure – notamment à la toute fin du mouvement). Pour information complémentaire, il faut peut-être savoir que Boulez n’a jamais entendu ses propres œuvres dirigées par Maderna, ni Le Marteau sans maître, ni Le Soleil des eaux, ni les autres. « Il les a interprétées comme il a voulu. Je savais qu’il avait un grand sens musical, une musicalité, une séduction naturelle, difficiles à expliquer, dans ce qu’il faisait. Ce n’était pas la rigueur qui importait chez lui. Il obtenait un son, même si celui-ci n’était pas toujours précis », expliquera-t-il par la suite (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559).

    D’autre part, à considérer maintenant la version de la partition dirigée par Boulez, d’emblée elle montre manifestement un tempo d’allure plus rapide comme indiqué sur le repère métronomique. Mais contrairement à la version madernienne, la conduite boulézienne, somme toute plus fluide, prend le parti d’embrasser la phrase entendue cette fois dans son long terme, sculptant l’aura globale du quatuor en présence plus que la singularité pointilliste de chacun des quatre discours à additionner pour en déduire un tout. Alors, si on peut être éventuellement d’accord avec Maderna que le chef-compositeur est plus à même de comprendre les œuvres 43, par rapport au chef-instrumentiste, faut-il créer une nouvelle différence entre chef-compositeur non auteur de l’opus et chef-compositeur auteur de sa propre production ? Contrairement à certains commentateurs sûrs de leur fait, Bruno Maderna trouvait que les disques e Petrouchka, de la Symphonie de psaumes ou du Jeu de cartes dirigés par Igor Stravinsky étaient « d’excellentes versions » 44.

    De la musique contemporaine

    Certes, en dehors des anciens et des modernes, des baroques et des romantiques, Bruno Maderna a bien évidemment dirigé également d’autres compositeurs de sa génération, « souplesse » 45 et ouverture d’esprit faisant partie de ses points forts. Songeons par exemple à Krzysztof Penderecki (Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima de 1959-1961 que Maderna conduit lors d’un concert à Rotterdam, en février 1967), à Witold Lutoslawski (Jeux vénitiens datant de 1961 46), à Iannis Xenakis (Stratégie 47 de 1962), ou encore aux compositeurs plus jeunes comme Jean-Claude Éloy (Équivalences de 1965), Paul Méfano dont la partition pour voix et orchestre baptisée Paraboles 48 a été interprétée au début de l’année 1965, lors de la saison parisienne du Domaine Musical ou Carlos Roqué Alsina (Funktionen à Darmstadt en 1966, Symptom à la Radio de Hambourg en 1969)…

    Affiche d’un concert d’œuvres cosmopolites placé sous la direction de Bruno Maderna (Darmstadt, 27 septembre 1966).

    Un peu lassé, après avoir parlé de nombreux concerts qu’il dirigeait dans les années 1950 à Hambourg, à Stockholm ou à Copenhague, Bruno Maderna écrivait à Luigi Rognoni : « J’ai du succès. Mais on ne m’invite chez nous que pour des enregistrements sur la troisième chaîne. Comme d’habitude, la musique qui devrait être vécue plus que sentie est le privilège d’une minorité » (Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 40). Attiré par les différentes facettes kaléidoscopiques et complémentaires du « Tout-monde » (populaire et savant), Bruno Maderna militait autant pour les plis de l’œuvre ouverte que pour les replis de la pensée « archipélique » 49 (surtout au niveau compositionnel, à l’instar de son ami André Boucourechliev 50). « Héros »51 au grand cœur, ce « fils de l’Italie »52 voulait autant percevoir les ruses combinatoires du hasard qu’ébranler sciemment les affects convenus de l’humanité tout entière. Comme l’énonce encore Édouard Glissant, « la Mémoire est un archipel, nous y sommes des îles que les vents inspirés mènent à dérader » (Glissant, 2006, p. 164). Dans le contexte de la pluralité de l’épars, Luciano Berio désirait, en 1981, « convaincre les éditeurs et les amis musiciens de rassembler toutes les œuvres de Bruno pour établir des éditions qui ne portent pas trop ouvertement la marque des événements, des difficultés quotidiennes, de la précipitation et des solutions hâtives » (Berio, 1983, p. 71).

    En guise de conclusion, laissons une fois encore la parole à Luigi Nono qui, au lendemain de la mort de son professeur, relatait : « Bruno Maderna continue à être aimé et apprécié par des orchestres, des solistes, des compositeurs et par des milliers de gens. Tous ont été, à travers lui, mis en communication directe avec la réalité vivante de la musique devenue intelligible quant à sa signification, sa structure et sa fonction » (Nono, 1993, p. 414). Ces propos sincères semblent résumer à merveille la part positive de l’aura du maestro qui rayonne sporadiquement encore aujourd’hui parmi les (trop rares) études de spécialistes. Au niveau de la direction d’orchestre (comme au plan de la composition), nous avons eu à faire au passage sidérant d’une comète inspirée. Que cette étoile resplendisse à jamais dans le firmament des génies à découvrir ou à redécouvrir.

    Bibliographie

    AGUILA Jésus

    Le Domaine musical, Paris, Fayard, 1992.

    ASHMAN Mike

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    Quelques mots à propos de : Pierre Albert Castanet

    castanet-leroy@wanadoo.fr

    Compositeur et musicologue, Pierre Albert Castanet est professeur à l’université de Rouen (Département de musicologie) et professeur associé au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Directeur du département des Métiers de la culture (université de Rouen), il est aussi directeur de collection musicologique pour les éditions Michel de Maule, Basalte, Ina-GRM, Millénaire III, Les Cahiers du CIREM… Il a enseigné dix ans dans le cadre de la formation doctorale « Musique et Musicologie du XXᵉ siècle » (IRCAM, ENS, EHESS – Paris) et intervient depuis 2004 comme conférencier au sein du Collège de la Cité de la musique à Paris. Spécialiste de musique contemporaine, il a signé des centaines d’articles à travers l’Europe et publié une dizaine de livres. Parmi ses publications, Tout est bruit pour qui a peur – Pour une histoire sociale du son sale a reçu le Prix des Muses en 2000. Quand le sonore cherche noise – Pour une philosophie du bruit a obtenu un coup de cœur de l’Académie Charles-Cros en 2009 (deux ouvrages publiés chez Michel de Maule à Paris).

    Notes

    1. Bruno Maderna, Programme du IXᵉ festival di Musica contemporanea de la Biennale de Venise, 1946. ↩︎
    2. Édouard Glissant, 1997, p. 68. ↩︎
    3. Violoniste, Bruno Maderna a commencé l’étude de la musique à l’âge de 4 ans. ↩︎
    4. L’article de journal allemand se poursuit ainsi : « Même Mussolini s’intéressa à la carrière artistique du jeune Bruno Maderna qui, voici quelques mois, a fêté ses 16 ans. Une bourse de l’État l’a aidé à étudier ce qu’il peut étudier dans son art auprès du célèbre chef d’orchestre et compositeur milanais Arrigo Perollo » (extrait du Tagesbots du 28 juillet 1936. Cet article de presse est reproduit dans : À Bruno Maderna, 2007, vol. 1, p. 460). ↩︎
    5. D’après la lettre de Bruno Maderna envoyée à Vérone à Irma Manfredi le 13 aout 1941 (correspondance avec la dame qui l’avait adopté, reproduite dans : À Bruno Maderna, 2007, vol. 1, p. 474-475). Voir également les informations provenant des propos de Maderna tenus en janvier 1970 et reproduits dans : Fearn, 1990, p. 299. ↩︎
    6. Au début des années 1960, Bruno Maderna a déjà « la réputation d’être le digne successeur de Scherchen », lit-on dans Bernard, 1963, p. 1474-1475. De même, Antoine Goléa écrit que le chef d’orchestre italien « a joué pour la génération d’après 1945, exactement le rôle de Scherchen pour celle d’après 1910 » (Goléa, 1977, p. 809). ↩︎
    7. Stone G. et Stout A., « Entretien radiophonique avec Bruno Maderna », WEFM Chicago, 23 janvier 1970 (in Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 21). ↩︎
    8. « Quelques exemples : en 1911, création de Pierrot lunaire de Schönberg ; en 1924, création des premiers extraits de Wozzeck de Berg ; en 1936, le Concerto pour violon du même auteur ; en 1943, Variations op. 30 de Webern ; en 1954, Déserts de Varèse ; en 1957, Pithoprakta de Xenakis. » (Mâche, 2000, p. 46). ↩︎
    9. En 1966, Bruno Maderna est directeur musical de la Deutsche Oper à Berlin. Grâce à l’entremise de Luciano Berio, son assistant est Carlos Roqué Alsina. Bruno Maderna est le compositeur auquel il doit le plus et qu’il a le plus aimé. « Cet homme était un ange, et c’est à Darmstadt qu’il a dirigé ma musique, à la tête de son merveilleux Ensemble », raconte le pianiste compositeur d’origine argentine (cf. Galpérine, 2011, p. 51). ↩︎
    10. Les rencontres donneront naissance à une revue baptisée Incontri, fondée sur le modèle de la revue allemande Die Reihe (dirigée par Herbert Eimert avec la collaboration de Karlheinz Stockhausen). ↩︎
    11. Bruno Maderna a été fait « citoyen d’honneur » de la ville de Darmstadt en 1970. ↩︎
    12. Lettre reproduite dans : Bruno Maderna / Heinz Holliger, p. 30-33. Pour des visées complémentaires, prière de consulter les propos de Gianfranco Vinay, Pierre Albert Castanet et Paul Méfano tenus lors de la journée d’étude internationale intitulée Aimer Bruno Maderna (Paris, Centre de Documentation de la Musique Contemporaine, 3 février 2011 –communications orales en ligne sur le site du CDMC). Complété et augmenté à souhait, le présent article émane de ce colloque parisien. ↩︎
    13. Dans un texte intitulé « Pour Marino Zuccheri » daté d’août 1986, Luigi Nono, un brin amer, a posé cette question : « Pourquoi Bruno Maderna est-il aujourd’hui presque ou tout à fait oublié ? » (Nono, 1993, p. 467). À noter également que, curieusement, dans l’Histoire concise de la musique moderne (Paris, Fayard, 1978), Paul Griffiths ne cite à aucun moment le nom de Maderna. ↩︎
    14. Dans ce même volume, un autre texte intitulé « Musique et resistenza » qualifie Maderna de « pivot du renouveau de la situation musicale italienne » (p. 237). ↩︎
    15. Second violoncelliste à La Scala de Milan, Arturo Toscanini (1867-1957) a notamment participé en tant qu’instrumentiste à la création d’Otello de Giuseppe Verdi. Pour l’anecdote, Hermann Scherchen (1891-1966) était altiste dans l’Orchestre Blüthner avant d’être engagé, à l’âge de 20 ans, en tant que chef de l’Orchestre Philharmonique de Berlin ; Pierre Boulez était ondiste auprès de la compagnie Renaud-Barrault à Paris… ↩︎
    16. On peut voir Bruno Maderna faire répéter Déserts d’Edgard Varèse dans le film Hommage à Edgar Varèse réalisé en 1965 par Gérard Patris et Luc Ferrari (DVD Les Grandes répétitions, Paris, INA / K. Films, 2010). Voir également Maderna chef d’orchestre sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=6VOSVVelpH0 ↩︎
    17. À noter que Pierre Boulez a écrit en 1974-1975 Rituel – in memoriam Bruno Maderna pour orchestre en huit groupes, commande de la BBC (Londres). ↩︎
    18. Voir les différents enregistrements maderniens récoltés par Roberto Giuliani dans : « Politica culturale e musica d’avanguardia : la presenza di Bruno Maderna nella RAI degli anni Cinquanta » (Bruno Maderna, Studi e testimonianze, 2004,p. 66-105). Prière de consulter : Verzina, 2003, p. 373-392. Lire aussi la discographie annotée par Maurizio Romito dans À Bruno Maderna, vol. 2p. 587-623. ↩︎
    19. « Je voudrais me souvenir de sa grande générosité, mais aussi –et ce fut pour moi vraiment fondamental – de la manière complètement différente qu’il avait de vivre la musique », énonce Luigi Nono, « Une autobiographie de l’auteur racontée par Enzo Restagno » (Nono, 1993, p. 24). ↩︎
    20. Ashman, BBCL 4179-2, p. 12. ↩︎
    21. Compositeur que Maderna considérait comme un « tout culturel » (cf. Deliège, 2003, p. 540). ↩︎
    22. Cf. l’enregistrement extraordinaire de la Neuvième symphonie de Gustave Mahler dirigé par Bruno Maderna dont nous avons reproduit la pochette (cf. « BBC Legends » BBCL 4179-2). La prise de son date du 31 mars 1971 au Royal Festival Hall de Londres. ↩︎
    23. Propos cités par Ashman, BBCL 4179-2, p. 13. ↩︎
    24. Colin Bradbury cité par Ashman, BBCL 4179-2, p. 12. ↩︎
    25. Cadieu, 1992, p. 76. ↩︎
    26. Pour mémoire, Paul Méfano a composé en 1974 une partition pour violoncelle solo, ensemble instrumental et bande magnétique intitulée À Bruno Maderna. ↩︎
    27.  Luciano Berio a aussi arrangé des pièces de Monteverdi, Purcell, Boccherini… ↩︎
    28. Gian Francesco Malipiero lui a fait découvrir – entre autres – la musique d’Antonio Vivaldi. On sait que Maderna a ensuite activement participé à la préparation des éditions de la musique du « Prêtre roux ». ↩︎
    29. Rappelons que dans les années 1950, les concerts parisiens du Domaine Musical de Pierre Boulez programmaient aussi des partitions de Machaut, Dufay, Gesualdo, Monteverdi ou Dowland. ↩︎
    30. Cathy Berberian raconte qu’elle a eu un jour un désaccord avec Bruno Maderna à propos de l’interprétation des Pribaoutki et des Berceuses du Chat d’Igor Stravinsky (cf. la lettre de Cathy Berberian envoyée à Roman Haubenstock-Ramati et datée du 4 juillet 1963 dont un extrait est reproduit dans : Vila, 2003, p. 137). ↩︎
    31. En compagnie de Luigi Nono, Bruno Maderna a étudié dès 1947 – d’une manière comparée  le chromatisme de Béla Bartók, d’Arnold Schoenberg et des anciens contrapuntistes flamands (cf. Nono, 2007, p. 489). ↩︎
    32. George Stone et Alan Stout, « Entretien radiophonique avec Bruno Maderna », WEFM Chicago, 23 janvier 1970 (texte reproduit dans : Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 23). ↩︎
    33. Cette année-là, Roland de Candé perçoit Bruno Maderna comme l’un des chefs de file de la jeune école italienne qui « s’est engagé sur la voie tracée par Webern » (Candé, 1964, p. 144). À cette même époque, Marius Constant – compositeur et chef d’orchestre – avoue à Martine Cadieu qu’il « admire » Bruno Maderna (Cadieu, 1992, p. 43). ↩︎
    34. En dehors de la programmation signée par ses soins, Bruno Maderna dirigera néanmoins ses propres partitions tant en Italie qu’à l’étranger : à la Biennale de Venise, à la Biennale de Zagreb, à la RAI de Milan ou de Rome, à Vérone, Darmstadt, Cologne, New York, Rochester, Londres, au festival de Royan ou au festival de Hollande… entre autres (SerenataCantata da camera « 4 lettere », Concerto pour pianoConcertos pour hautbois n°2 et n°3HyperionStele per DiotimaQuadriviumGrande AulodiaVenetian JournalBiogrammaSatyricon…). Consulter par exemple : Besançon H., 2007. ↩︎
    35. Lettre de Bruno Maderna reproduite dans Studi su Bruno Maderna, 1989, p. 72-73. ↩︎
    36. Cette même année 1961, Daniel Charles note dans l’Encyclopédie de la musique que Bruno Maderna poursuit « une carrière remarquable, et très vite internationale, de chef d’orchestre » (1961, tome 3, p. 126). ↩︎
    37. À noter que Maderna avait monté avec Nono la bande magnétique de la première scène de la deuxième partie de cette action scénique militante, bande-son réalisée bien entendu au studio de phonologie de Milan qu’il dirigeait conjointement avec Berio. ↩︎
    38. De concert, Maderna et Berio ont partagé « le même enthousiasme pour un éventail encyclopédique de musique, passée et présente, et un scepticisme joyeux à l’égard des polémiques doctrinaires qui s’étaient rapidement développées autour de la « Nouvelle Musique » » (Osmond-Smith,1989, p. 12). ↩︎
    39. Terme d’Antoine Goléa paru dans « Quand le voile se déchire », Domaine musical nᵒ 1 – Bulletin international de musique contemporaine, 1954, p. 147. ↩︎
    40. Cf. Dalmonte, 1996, p. 199-205. Prière de lire aussi : Fearn, 1987. ↩︎
    41. Admiratif quant aux différents styles embrassés, Luigi Nono avouait que « Bruno Maderna faisait des miracles » (Nono, 1993, p. 456). ↩︎
    42. Il s’agit premièrement d’un ensemble instrumental dirigé par Bruno Maderna en janvier 1961, à Rome – durée : 2’01 (cf. La nuova musica, CD Stradivarius, STR 10028, volume 6) et deuxièmement de l’Ensemble du Domaine Musical dirigé par Pierre Boulez en octobre 1962, à Paris – durée : 1’20 (cf. Pierre Boulez, Le Domaine musical, coffret de CD Accord n° 476 92 09, volume 1 ou CD Adès 14.073-2 de 1964). Prière de consulter également la version dirigée par Maderna sur http://www.youtube.com/watch?v=zvWBiox8Hd8 ↩︎
    43. Précepte venant de l’enseignement d’Hermann Scherchen qui préconisait que « l’apprentissage de l’élève-chef doit être accompagné d’un enseignement pratique des plus intensifs à propos de la composition […] » (Scherchen, 1986, p. 22-23). ↩︎
    44. Lettre de Bruno Maderna à Irma Manfredi datée du 19 décembre 1939. ↩︎
    45. « La souplesse, tant dans la composition que dans la direction, a toujours été un trait dominant de son comportement », résumait à sa manière Célestin Deliège (Deliège, 2003, p. 533). ↩︎
    46. Partition que le compositeur polonais emporte avec lui au Berkshire Music Center de Tanglewood où il est professeur invité de composition en 1962 ; Maderna y séjournera dix ans plus tard… ↩︎
    47. Cette partition est conçue pour opposer deux chefs d’orchestre qui imaginent chacun une tactique musicale en fonction des règles édictées par l’autre. Le public qui sert d’arbitre déclare in fine l’ensemble vainqueur. À la création au festival de Venise (23 avril 1963), la phalange orchestrale menée par Bruno Maderna a gagné la joute sur celle conduite par Konstantin Simonovic. ↩︎
    48. Pour information : cette partition a été enregistrée dans un CD 2e2m collection, n°1007, publié en 1996. Compositeur-chef d’orchestre, Paul Méfano était considéré à l’époque comme « l’enfant terrible du Conservatoire » de Paris. À consulter l’article de La Tribune de Lausanne daté du 31 janvier 1965 et intitulé « Paul Méfano, le jeune homme doux qui met les instrumentistes en colère », nous pouvons nous rendre compte que l’heure était au scandale, la partition de Paraboles étant considérée comme une injure faite aux instrumentistes. Passant outre le chahut fomenté par le chef et les musiciens, le compositeur échappa de justesse à la police. Ayant eu vent de l’échauffourée via Olivier Messiaen, Pierre Boulez – dont Paul Méfano était aussi l’élève à Bâle – décida de faire jouer correctement cette œuvre le 20 janvier 1965, sous la direction de Bruno Maderna (cf. Aguila, 1992, p. 301-303). ↩︎
    49. Sur la pensée « archipélique », prière de lire : Glissant, 1997, p. 31. Par ailleurs, dans ce sillage rappelant la manière d’invention madernienne, le poète écrit que la pensée analytique est « invitée à construire des ensembles, dont les variances solidaires reconstituent la totalité du jeu. Ces ensembles ne sont pas des modèles, mais des échos-monde révélateurs. La pensée fait de la musique. » (Glissant, 1990, p. 107). ↩︎
    50. Martine Cadieu raconte qu’un jour Boucourechliev évoqua « les secrets de La Grande Aulodia de Maderna qu’il semblait avoir composée lui-même, tant il la connaissait de l’intérieur, dans un tel amour » (in Poirier, 2002, p. 35). ↩︎
    51. Cf. Sandro Cappelletto, « Une vie de héros entre hasard et fébrilité », Le Monde du 12 septembre 1991. ↩︎
    52. Expression d’Antoine Goléa qui dira également que Bruno Maderna a été le « véritable Scherchen de la nouvelle génération » (Cf. Goléa, 1962, p. 84). En outre, italien de souche, Maderna est mort à Darmstadt, naturalisé allemand. ↩︎