Des capsules sensorielles pour « sentir » la musique, des interprètes en langue des signes sur scène, et une conviction : l’expérience musicale ne passe pas uniquement par l’audition. Le quatuor Anches Hantées a fait de l’accessibilité un pilier de son projet artistique, en développant des outils qui permettent aux personnes sourdes et malentendantes de vivre pleinement un concert.
Qu’est-ce qui a initialement motivé votre quatuor, Anches Hantées, à rendre tous vos concerts accessibles au public sourd ?
L’impulsion a été profondément personnelle. J’ai deux enfants sourds sur trois, et notre fils aîné est atteint de surdité profonde. Très tôt, on a vu qu’il adorait la musique : il nous suivait partout, en tournée comme en concert, avec une joie et une attention qui nous ont bouleversées.
Après son implantation cochléaire (un premier à 5 ans, puis l’autre à 7 ans), on s’attendait à une rééducation longue, de 18 à 24 mois. Or l’oralité est arrivée en quelques semaines. Cette progression « flash » nous a amenés à nous demander ce que la musique apporte vraiment, et s’il y avait un lien entre ce bain musical et la rapidité de sa rééducation. D’autant plus qu’il a ensuite développé un excellent niveau musical : à 14 ans, il est en 3ᵉ cycle de trompette en CHAM, sans avoir besoin d’adaptation pédagogique.
Tout cela nous a fait comprendre que l’expérience musicale ne repose pas uniquement sur « entendre » au sens strict : elle est aussi corporelle, émotionnelle et culturelle. Si un enfant qui n’entend presque rien peut aimer la musique, c’est qu’on peut y entrer autrement… à condition qu’on en ouvre la porte.
Vous avez trouvé un lien entre la musique et la rapidité de cette rééducation. D’après vous, quel est le rôle de la vibration dans ce processus ?
Je pense que le bain de musique que mon fils a reçu dès son plus jeune âge a vraiment compté. Même avec une surdité profonde, j’ai l’impression qu’il est resté en lien avec le son par les vibrations. Je le voyais souvent se serrer contre la clarinette contrebasse, comme s’il cherchait à sentir la musique avec tout son corps. Mon hypothèse, c’est que ces vibrations lui ont donné très tôt l’idée que le son existait et qu’il avait du sens. Et je me dis que ça a pu l’aider à construire sa lecture labiale, qui est devenue un appui essentiel ensuite, au moment où son cerveau a dû apprendre à décoder les signaux complexes envoyés par l’implant.
Par ailleurs, la musique offre une entrée plus simple que le langage verbal. Les sons musicaux durent plus longtemps, donc le cerveau a davantage de temps pour les traiter, et leur organisation est plus régulière, comme une porte d’accès là où la parole peut d’abord ressembler à un mur. Enfin, je me demande aussi si cette stimulation précoce n’a pas contribué à maintenir les aires auditives disponibles, au lieu qu’elles se réorganisent vers d’autres sens. Cette réorganisation croisée, où le cortex auditif est partiellement recruté par la vision ou le toucher en cas de surdité profonde, est un phénomène bien décrit dans la littérature.
Vous mentionnez que vous disposez de matériel vibrant (SubPACs, capsules sensorielles) pour proposer une transcription de la musique aux personnes sourdes et malentendantes. Pouvez-vous expliquer comment ce dispositif a été conçu, testé, adapté ?
Nous avons d’abord cherché ce qui existait déjà et nous avons essayé les SubPACs, ces gilets vibrants. Nous avons été assez déçus, parce qu’ils ne restituent les fréquences que jusqu’à 400 Hz, ce qui reste trop limité pour la perception de la musique. Nous avons aussi compris, en échangeant avec des personnes sourdes qui avaient déjà fréquenté des salles équipées de ce type de système, qu’elles en ressortaient souvent frustrées.
Ensuite, à l’Institut national des jeunes sourds, nous avons découvert un autre outil : un transducteur que les élèves se passaient et touchaient pour sentir les vibrations. J’ai contacté l’entreprise qui distribuait les gilets et nous avons mené des tests avec ce transducteur. C’est ce travail qui a conduit à imaginer une version plus ergonomique et plus adaptée à la scène : la capsule sensorielle, une sorte de « boule » que l’on tient contre soi pour recevoir les vibrations. Pour la mettre au point, nous avons organisé des ateliers afin de recueillir les retours de participants sourds aux profils variés, parce que la surdité ne se vit pas de la même façon d’un individu à l’autre.
Quand on est sourd de naissance, on entre souvent dans le son autrement, par le corps, le rythme, les vibrations, sans forcément chercher à retrouver une audition « comme avant ». À l’inverse, quand la surdité arrive plus tard, l’attente peut être différente, parfois plus précise ou plus exigeante, parce qu’il existe une mémoire de ce qui a été entendu auparavant et un désir de se rapprocher de cette sensation perdue. Enfin, pour certains, la musique ressentie par le contact vibratoire est une découverte totale : l’expérience peut être très intense, parfois même un peu déstabilisante au début, avant de devenir plus confortable et compréhensible.
Q : Comment se déroulent les ateliers que vous organisez ?
Notre quatuor propose des ateliers en amont des concerts pour rencontrer le public sourd et malentendant et mieux cerner les attentes de chacun, puisque chaque personne vit la surdité différemment et qu’il existe autant de profils que d’individus. Ces ateliers, ouverts à tout âge, consistent d’abord à jouer un morceau, puis à inviter les participants sur scène pour toucher les instruments pendant que les musiciens jouent, leur offrant ainsi un contact avec une vibration assez forte. Ils sont également encouragés à souffler dans une clarinette pour qu’ils produisent la vibration eux-mêmes. Un aspect essentiel de l’atelier est de faire tester le matériel vibrant (gilets ou capsules sensorielles) aux personnes sourdes pour recueillir leurs retours sur ce qu’ils préfèrent, sachant que certains peuvent même découvrir qu’ils n’ont besoin de rien, percevant déjà suffisamment de vibrations et/ou en exploitant leurs restes auditifs.
Vos concerts sont-ils destinés uniquement au public sourd ?
Nos concerts ne sont pas pensés uniquement pour un public sourd, parce que, pour nous, l’accessibilité peut concerner n’importe quel concert du quatuor. L’idée est surtout de permettre à une même famille, avec des membres sourds et des entendants, de vivre ensemble la même expérience de concert.
Concrètement, quand un concert est rendu accessible, il est organisé en bilingue, avec la présence d’un interprète en langue des signes qui traduit tout ce que nous disons sur scène. La musique elle-même s’inscrit alors dans une forme de « bilinguisme un peu particulier », où le sonore et le visuel se répondent. Et la présence du public sourd, comme les dispositifs vibrants, crée souvent un vrai point de rencontre avec les entendants : à la fin, beaucoup restent pour un temps d’échange, pour comprendre le rôle de l’interprète et le fonctionnement du matériel, et discuter de cette expérience partagée.
Votre dispositif est utilisé dans des contextes très variés, comme les centres sociaux et les établissements médico-éducatifs. Le matériel vibrant a-t-il des applications au-delà de la surdité ?
Oui, la vibration a une portée qui dépasse largement la seule question de l’audition. Nous utilisons ce matériel dans des IME(instituts médico-éducatifs) auprès d’enfants polyhandicapés. Pour certains enfants autistes avec lesquels nous travaillons, la vibration semble favoriser l’attention et l’apaisement. Les éducateurs nous disent qu’ils parviennent à rester présents et attentifs tout au long du concert, alors qu’habituellement ils quittent l’activité au bout de cinq à dix minutes. Dans le champ médical, nous observons aussi des effets très positifs auprès de personnes atteintes d’Alzheimer en EHPAD. L’amplification des sensations vibratoires aurait une réelle valeur thérapeutique, notamment en aidant certains patients à retrouver des paroles de chansons. Plus étonnant encore, dans un institut, le dispositif a été testé auprès d’un enfant aveugle très agité, et la vibration a contribué à l’apaiser et à stabiliser son attention.
Dans ces différents contextes, la vibration semble aider à mieux réguler certains troubles associés à un handicap sensoriel.
Quelles collaborations sont nécessaires pour garantir le bon fonctionnement de ce dispositif ?
Le fonctionnement repose sur une collaboration à la fois technique et humaine. Sur le plan matériel, nous avons dû travailler de près avec l’entreprise Timmpi, car l’équipement représente un coût réel : un gilet revient à environ 500 € en kit, et une capsule dépasse les 2000 €. Comme les lieux ne sont pas toujours équipés, nous venons avec notre propre parc de matériel à chaque sollicitation, c’est-à-dire cinq gilets et quatre capsules.
Mais rendre un concert accessible ne dépend pas seulement du matériel. Il faut bien sûr la présence d’un interprète en langue des signes, de même qu’un ingénieur du son réellement impliqué, qui comprend l’enjeu spécifique de la vibration. Son rôle est essentiel, car il doit trier et ajuster les sons pour éviter d’amplifier des bruits parasites, comme des pas sur scène ou des bruits de clés d’instruments, qui peuvent être très dérangeants pour quelqu’un qui découvre la musique par ce canal. Enfin, ce travail s’appuie sur des partenariats institutionnels. Certains lieux, comme l’Opéra de Montpellier, se sont beaucoup investis sur ces questions et ont choisi de s’équiper après avoir constaté l’efficacité du dispositif. Nous partageons également notre expérience avec d’autres musiciens et musiciennes : par exemple, nous prêtons des capsules à des artistes comme Florine Hardouin, afin qu’ils puissent proposer une vraie expérience vibratoire complète, plutôt que de se limiter à des gilets seuls, souvent sources de déception.
Malgré ces efforts, vous mentionnez que le public sourd reste difficile à attirer. Quelle est la principale raison de cette réticence ?
Il faut avoir en tête que la communauté sourde porte une histoire collective très douloureuse. Pendant longtemps, elle a subi des violences institutionnelles et une forte stigmatisation. Certaines pratiques scolaires anciennes étaient profondément humiliantes, et la reconnaissance de la langue des signes en tant que langue à part entière est très récente : en France, le baccalauréat en LSF n’existe que depuis les années 2000. Les générations précédentes ont été contraintes à l’oralisation, souvent au détriment de leur accès à l’écrit, ce qui a laissé beaucoup de personnes de plus de cinquante ans en grande difficulté avec le français écrit.
Dans ce contexte, la méfiance actuelle est compréhensible. Beaucoup franchissent rarement les portes des salles de spectacle, parce qu’ils ont trop souvent été déçus par des propositions annoncées comme accessibles mais qui ne l’étaient pas réellement. Quand ils s’aperçoivent sur place que l’adaptation n’est pas au rendez-vous, cela peut être vécu comme une forme de manque de respect, voire d’exclusion. Construire une relation de confiance demande donc du temps et de la constance : il peut falloir des dizaines d’heures d’échanges pour que quelques personnes acceptent de venir à une première représentation.
Comment faut-il adapter la communication pour atteindre efficacement ce public ?
Pour toucher ce public, il faut vraiment repenser la communication. D’abord, il faut privilégier le visuel. Quand on envoie un mail, il devrait idéalement être accompagné d’une vidéo en langue des signes. Le texte écrit, surtout quand il est un peu long, fonctionne mal : au-delà de quelques mots, beaucoup ne s’y retrouvent plus ou ne se sentent pas concernés. Ensuite, ne croyez pas que le sous-titrage suffit. Certaines personnes sourdes ne lisent pas assez vite pour suivre un discours en direct, et cela peut même ajouter une difficulté au lieu d’en enlever.
Il est aussi important de faire attention aux codes graphiques utilisés. Les pictogrammes « classiques » de l’accessibilité sont souvent mal reçus, parce qu’ils renvoient directement à l’idée de handicap. À l’inverse, un signe visuel qui marche bien est celui des deux mains indiquant “langue des signes”, car il affirme une langue et une culture plutôt qu’une déficience.
Enfin, la communication doit passer par le réseau. Les communautés sourdes sont très structurées localement. Travailler avec un interprète du coin, qui connaît les personnes et les associations locales, fait une énorme différence : la confiance se construit beaucoup par les liens humains et le bouche-à-oreille au sein de ces réseaux.
La surdité en France : chiffres clés et cadre légal
- Environ 7 millions de personnes en France sont sourdes ou malentendantes, soit autour de 11 % de la population.
- Parmi elles, on estime à environ 500 000 le nombre de personnes avec une surdité sévère ou profonde.
- Les enquêtes de la DREES évoquent aussi jusqu’à 10 millions de personnes ayant des limitations fonctionnelles auditives (toutes sévérités confondues).
- La malentendance augmente fortement avec l’âge : dans les données DREES/HID, plus d’1,4 million de personnes déclarent beaucoup de difficultés à entendre ou n’entendre pas du tout, et la majorité se situe après 60 ans.
- La langue des signes française est utilisée par plus de 100 000 personnes en France (estimation couramment retenue).
- 18 janvier 1991 : loi dite « Fabius ». Pour la première fois, les familles obtiennent le droit légal de choisir une éducation bilingue LSF/français ou une éducation uniquement orale.
- 11 février 2005 : loi handicap. La LSF est reconnue officiellement comme “langue à part entière” dans le Code de l’éducation.
- 2009 : la LSF devient épreuve facultative au baccalauréat (mise en place après les textes de 2007).
- Aujourd’hui : malgré ces reconnaissances, l’accès scolaire reste faible : environ 5 % des élèves sourds bénéficient d’un enseignement en LSF/bilingue.