Catégorie : Non catégorisé

  • Le Blues

    C’est avec le blues que s’ouvre l’histoire du rock.

    Clé de voûte de la musique populaire américaine, le blues trouve ses racines dans l’expérience douloureuse de l’esclavage et de la ségrégation. Née de la rencontre entre les traditions musicales africaines et le contexte social tumultueux du sud des États-Unis, cette forme d’expression a profondément marqué l’histoire culturelle américaine et mondiale.

    Cet article sur l’histoire du rock explore le contexte historique et l’essence du blues, ses traits musicaux distinctifs ainsi que ses têtes de file.

    Introduction

    Au commencement, le blues

    B.B. King en concert à l'Audimax de l'Université de Hambourg, 1971
    B.B. King en concert à l’Audimax de l’Université de Hambourg, 1971
    Crédits : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0

    Le blues, pierre angulaire de la musique populaire américaine, trouve ses racines dans l’expérience douloureuse de l’esclavage et de la ségrégation. Née de la rencontre entre les traditions musicales africaines et le contexte social tumultueux du Sud des États-Unis, cette forme d’expression artistique a profondément marqué l’histoire culturelle américaine et mondiale.

    Replaçons d’emblée cet événement culturel d’importance, la naissance de la première musique afro-américaine vers la fin du 19è siècle, dans ses contextes de chronologie historique, de géographie et…d’ethnographie (voire d’anthropologie). Comment ces esclaves, puis descendant d’esclaves, ont-ils pu se redresser et inventer une musique qui va influencer les musiques populaires du monde entier au XXè siècle ? Phénomène unique et inédit.

    Contexte historique

    Esclavage et colonisation

    People with baskets and sacks pick cotton on a plantation, lithographie couleur. J.R. Barfooot, 1840
    People with baskets and sacks pick cotton on a plantation, lithographie couleur. J.R. Barfooot, 1840
    Crédits : James Richard Barfoot (1794-1863), CC BY 4.0

    Contexte

    Replaçons d’emblée cet événement culturel d’importance, la naissance de la première musique afro-américaine vers la fin du XIXsiècle, dans ses contextes de chronologie historique, de géographie et d’ethnographie (voire d’anthropologie).
    Comment ces esclaves, puis descendants d’esclaves, ont-ils pu se redresser et inventer une musique qui influencera les musiques populaires du monde entier au XXe siècle ? Phénomène unique et inédit.

    Esclaves

    On a gommé leurs noms, pour leur donner juste un prénom, européen : Tom (et sa case).

    Ils n’ont pu emporter avec eux leurs instruments de musique d’origine, qui auraient de toute façon été proscrits (notamment les tambours, dont le langage très structuré était considéré dangereux par les maîtres) dans ce nouveau monde. On a effacé leurs langues, leurs religions, on a bouleversé leur manière de s’habiller (ou non) pour leur imposer la culture, la civilisation des colons européens. Depuis leur départ d’Afrique jusqu’à leur « installation » dans le sud comme travailleurs forcés, ils subissent la violence, les violences, aussi bien morales que physiques, dans leur chair et dans leur âme. Que de douleurs, de désespoir (ils sont coupés totalement de leurs racines), que de peines et de détresse… Cet épisode dramatique, monstrueux désastre humanitaire, qui s’est déroulé pendant plusieurs siècles, est incontestablement l’un des plus noirs de notre histoire, avec ses millions de victimes et ses répercussions dans la société actuelle, avec une ségrégation et un racisme latent sévissant aujourd’hui encore, notamment aux États-Unis.

    Colons

    Après avoir colonisé la côte Nord Est de l’Amérique du Nord, où ils ont fondé les premiers états (de petite taille) de ce qui allait devenir les USA à l’indépendance (déclaration le 4 juillet 1776, fin de la guerre d’indépendance le 3 septembre 1783), et s’être établis dans le sud, progressivement, avant d’aller conquérir l’Ouest lointain (The Far West) encore sauvage (1776-1890), les colons européens se sont tournés vers les négriers quand il s’est agi de trouver de la main-d’œuvre pour leurs exploitations agricoles (blé, coton, maïs…). Négriers qui kidnappaient des africains (par millions, jusqu’à l’orée du XIXe siècle), les réduisaient en esclavage et les vendaient en Amérique du Nord, Centrale (Caraïbes) et du sud. La main d’œuvre n’avait pu être tirée de leurs propres rangs (des européens), du fait de leur faible nombre, ni de ceux des autochtones, que l’on appelait faussement les indiens, ces « Peaux-Rouges » ayant été largement exterminés, massacrés par millions suivant plusieurs méthodes très efficaces : expulsion de leurs terres et parcage dans des réserves (comme des animaux sauvages), élimination physique (les guerres indiennes, de 1778 à 1890), maladie (inoculée au moyen de la fourniture de couvertures infectées) etc., depuis l’arrivée des Espagnols et des Français au XVe siècle. Même après la guerre de Sécession – la Civil War qui opposa de 1861 à 1865 les Etats dit de « l’Union » au Nord aux Etats esclavagistes du Sud, dits « Confédérés », qui aboutit à l’abolition de l’esclavage (6 décembre 1865) défendue par Abrahm Lincoln, la situation ne s’est pas vraiment arrangée pour la communauté afro-américaine. La période de la Reconstruction, suivie de l’ère Jim Crow, a vu l’instauration de lois ségrégationnistes qui ont maintenu les Noirs dans une position de citoyens de seconde zone, jusqu’à leur abolition définitive en 1968.

    En Savoir Plus

    « Strange Fruit », Billie Holiday, 1969

    Strange Fruit est une pierre angulaire du blues, interprétée par Billie Holiday pour la première fois en 1939. Elle est basée sur un poème écrit par Abel Meeropol, un enseignant et militant syndical profondément choqué par une photographie de lynchage d’Afro-Américains, pratique courante à l’époque notamment dans les états du Sud.

    Le poème, initialement intitulé «Bitter Fruit», a été publié en 1937 et décrit de manière poignante les corps pendus aux arbres, comparés à des «fruits étranges». Meeropol a mis son poème en musique et l’a présenté à Billie Holiday, qui a été touchée par son message puissant et a décidé de l’interpréter. Billie Holiday a souvent interprété Strange Fruit au Café Society à New York, un club connu pour son engagement contre la ségrégation. La chanson a rapidement suscité des réactions fortes, devenant un hymne contre le racisme et les violences raciales.

    Billie Holiday – « Strange Fruit » Live 1959

    Les patronymes des bluesmen

    Dans le sillage de l’abolition de l’esclavage en 1865, les recensements de 1870 et 1880 ont joué un rôle crucial. Pour la première fois, les noms de tous les Afro-Américains étaient enregistrés, ce qui a poussé beaucoup d’entre eux à choisir un nom de famille pour être correctement recensés, n’ayant souvent seulement qu’un prénom.

    Des esclaves affranchis ont été affublés de patronymes tirés de la liste des pères fondateurs et des premiers présidents des États-Unis (Jackson, Hancock, Johnson, Washington, Franklin…) quand ce n’est pas en fonction de leur couleur de peau, plus ou moins foncée (broonzy, white, brown…), ou d’autres caractéristiques physiques ou professions, tandis que d’autres ont pris le nom de leur ancien propriétaire car ils n’avaient tout simplement pas d’autre référence.

    Noms de scène

    Les bluesmen ont ainsi souvent eu des «noms de scène» très imagés (Fats, Big (souvent les bluesmen sont des forces de la nature), Slim, Little, Sleepy, Howling Wolf, Muddy Waters, Hound Dog, Taj Mahal, Lightnin’, Mighty, Barkin’, Son, Brother, Sister, Blind, Sunnyland…) ou, comme les cowboys, donnant une indication de leur origine (Texas, Tampa, St Louis, Mississippi, Memphis, Louisiana…), quand ce n’est pas une déformation de leur nom : Ledbetter devient Leadbelly, Thibeaux (Walker) devient T Bone.it, où ils vont trouver des emplois et une vie plus urbaine, mais aussi un climat plus contrasté.

    Définition

    L’essence du blues

    Génèse

    Interroger le blues, c’est d’abord questionner ses racines : les circonstances de son apparition, la signification du mot lui-même, et les éléments qui définissent cette expression artistique.

    Dès le début, les colons blancs ont ainsi converti les esclaves afro-américains, de force, à la religion Chrétienne, en leur imposant d’aller à l’église et en leur apprenant la liturgie (La Bible), en anglais bien sûr, eux qui ne parlent pas encore bien la langue de leurs maîtres. Ils vont ainsi rapidement participer activement aux offices, leur riche culture du chant et de la musique leur permettant de s’y adapter facilement.

    Les chants religieux, les cantiques (les hymnes), sont alors repris en chœur par ces esclaves, qui vont finir par les prendre en main au XIXe siècle, les remanier en leur insufflant un caractère plus africain, avec là aussi prédominance d’une pulsation où les temps forts sont placés sur le 2 et le 4 plutôt que sur le 1 et le 3. On va y trouver également la recherche de la transe mystique par la répétition des motifs en boucle et le rythme très marqué (danse). Quand la pulsation du blues et du jazz est le plus souvent ternaire, le gospel va, lui, « retourner » à la pulsation binaire, plus vivante, plus sautillante. On est dans la joie et l’espérance, on saute et l’on danse plutôt que l’on traine des pieds dans le désespoir et l’affliction. On y roule (rock) et on y balance (roll) déjà avec entrain, en faisant du bruit (rattle), certes, mais du holy noise.


    Les premiers chants collectifs sont nés dans les plantations, où le travail est particulièrement pénible, cette expression musicale étant un moyen de communication premier entre des déracinés ne parlant pas la même langue (ils sont de provenances diverses), en tout cas dans un premier temps.

    Des églises vont être réservées aux noirs et de nombreuses congrégations religieuses, des paroisses (communities), vont s’assembler et célébrer des messes chaque fin de semaine (« Sunday I Go To Church, I Kneel Down And Pray »). Lorsque le pasteur prononce son sermon, les fidèles répondent en tapant dans leurs mains (ou dans un tambourin, un tambour de Basque amené en Amérique par les Espagnols), et s’expriment non pas d’une voix douce et rentrée, mais fortement et avec énergie, de manière à bien remplir l’église de leurs voix, dans le but de faire vibrer les âmes (soul) des participants. Le chœur est bien sûr accompagné par l’orgue (church organ), ou l’harmonium, instrument exclusif qui se doit de trôner dans chaque église ou temple aux États-Unis.

    Les marqueurs musicaux

    Les marqueurs musicaux qui caractérisent le blues et définissent sa forme si spécifique sont multiples : note bleue, shuffle, textes mélancoliques, twelve bars, apparition de la guitare électrique, etc…
    Quand les musiques populaires en Afrique sont jouées généralement en majeur, sur des pulsations franchement binaires, en Amérique elles se retrouvent souvent en mineur, avec apparition de notes bleues sur des pulsations ternaires (avec des rythmes pratiquement toujours binaires), qui trainent des pieds lamentablement : c’est le shuffle. La tristesse et le désespoir contre la force vitale et l’espoir en des lendemains meilleurs.

    Note Bleue

    La note bleue (de l’anglais blue note) est une note abaissée d’un demi-ton au maximum, qui donne sa couleur musicale au blues, et plus tard au jazz. Les notes bleues peuvent être considérées comme des notes ajoutées à la gamme majeure : ces notes sont aux troisième, cinquième et septième degrés, abaissées d’un demi-ton.

    La couleur blue note la plus emblématique correspond à une quinte bémol, c’est-à-dire à l’ajout de la quarte augmentée dans la gamme majeure.

    Appuyez sur le bouton (▶) pour écouter et suivre les notes bleues.

    Ecouter un chant avec et sans notes bleues
    Klaus Blasquiz, CNSMDP, 2025
    Ecouter la « blue note » sur cette introduction d’harmonica de Sonny Boy Williamson II
    Sonny Boy Williamson II, Help me, 1966

    Shuffle

    Le swing est une rythmique jazz qui consiste à accentuer les temps faibles dans une mesure à deux ou quatre temps. En outre, les pulses binaires sont remplacés par des pulses ternaires pour donner une impression de balancement. Ainsi, au lieu de jouer deux croches successives, on joue la première et la troisième croche d’un triolet (autrement dit, la première note est plus longue et la deuxième plus courte, créant un effet de balancement).
    Le «swing ratio» (rapport de swing) varie avec le tempo : il est comparable à celui d’un triolet à un tempo rapide, mais devient plus binaire à un tempo plus élevé.
    À l’inverse, à un tempo plus lent, le rapport se rapproche de celui d’une croche pointée suivie d’une double croche. On n’est pas très loin des notes inégales en musique baroque. Le shuffle est au blues et au rock ce que le swing est au jazz, à ceci près que l’inégalité ne varie pas en fonction du tempo.

    Appuyez sur le bouton (▶) pour écouter et suivre un shuffle.

    Ecouter un blues avec une rythmique shuffle
    Sonny Boy Williamson II, Help me, 1966

    Textes du désespoir

    Les textes sont évidemment le reflet de l’état de désolation des bluesmen. Ces plaintes sont souvent structurées en vers, avec rimes (approximatives) et résolutions succinctes.

    Robert Johnson, If I Had Possession Over Judgement Day, 1936
    Version Originale (Anglais) :
    Traduction (Français) :

    Si j’avais la possession
    sur le jour du jugement
    Seigneur, la petite femme que j’aime n’aurait pas
    le droit de prier
    Et je suis allé sur la montagne
    et j’ai regardé aussi loin que mes yeux pouvaient voir
    Et je suis allé à la montagne
    regardant aussi loin que mes yeux pouvaient voir
    Un autre homme a pris ma femme et le lonesome blues m’a pris
    Et j’ai roulé, j’ai dégringolé et j’ai
    pleuré toute la nuit
    Et j’ai roulé et j’ai dégringolé et j’ai
    pleuré toute la nuit
    Je me suis réveillé ce matin
    Mon rouleau à patisserie a disparu
    J’ai dû croiser les bras et je
    me suis éloigné lentement
    (parlé) Je n’ai pas aimé sa façon de faire
    J’ai dû croiser les bras et je
    me suis éloigné lentement
    J’ai dit dans mes pensées, «Yo,»
    Les problèmes viendront un jour ou l’autre
    Maintenant viens là, bébé
    assieds-toi sur mes genoux
    Je veux tout te dire sur la
    façon dont ils m’ont traité

    Twelve Bars

    Une autre caractéristique distinctive du blues est sa forme. Quand le blues n’est pas purement et simplement une récitation linéaire, sur une note ou un accord (John Lee Hooker), il est basé sur une structure en douze mesures (avec une progression d’accord typique), sans couplets ni refrains, tournant en boucle jusqu’à une coda aléatoire, et approximative.

    Les temps forts, comme dans la majorité des musiques issues du blues, sont le deuxième et le quatrième, contrairement à ce qui se passe en Europe, où c’est plutôt le premier et le troisième que l’on accentue.

    Appuyez sur le bouton (▶) pour écouter et suivre un blues en douze mesures.

    Ecouter un blues en douze mesures :
    Howlin’ Wolf, Killing Floor, 1964

    Grille de blues

    La structure emblématique des 12 mesures du blues peut également être représentée sous la forme d’une « grille d’accords ». Chaque case de la grille représente une mesure, et précise la note de basse (ci-dessous avec la notation anglo-saxonne qui attribue à chaque note une lettre de l’alphabet – le « la » correspondant à la lettre A, le « si » à la lettre B, le « do » à la lettre C, etc) mais également un chiffre qui indique l’accord à réaliser à partir de la basse.
    Le chiffre 7 correspond ici à un accord de septième (c’est-à-dire 7 notes au-dessus de la basse), sur une basse de la (A), puis ré (D), puis mi (E) avant de revenir sur le la (A). On parle de « chiffrage d’accords ».

    A noter que cette représentation simplifiée de la structure harmonique d’un morceau est bien plus ancienne que le blues : elle date en effet de l’époque baroque (XVIIe siècle).
    On parle alors de « basse chiffrée » et non de « grille » car la basse est toujours écrite sur les portées d’une partition plutôt que représentée dans des cases, mais le principe est le même.

    Guitare et voix

    Leadbelly au National Press Club à Washington, D.C., 1938
    Leadbelly au National Press Club à Washington, D.C., 1938
    Crédits : Gottlieb, William P., 1917-, photographer, The Library of Congress, Public domain

    Forme Originelle

    Après être sorti des champs de coton, dès que les esclaves se sont emparés d’instruments, le blues a presque toujours été l’expression d’un chanteur seul s’accompagnant à la guitare, les duos guitare-harmonica, comme Soony Terry & Brownie McGhee ou Buddy Guy & Junior Wells, étant exceptionnels. Par opposition au chœur des fidèles du gospel, accompagné par un organiste ou un pianiste (l’orgue d’église acoustique devenant électrique à l’apparition de l’Hammond Organ au milieu des années 30).

    La guitare, amenée par les conquistadors espagnols (Spanish guitar comme disent les américains), est au départ de configuration classique (ou flamenca) avec une petite caisse de résonance et des cordes en boyaux (de chat !). C’est un instrument de salon, facile à transporter et surtout polyphonique. On peut y simuler des percussions comme tout autre type d’instrument, même un orchestre entier, mais elle a le défaut rédhibitoire de n’être pas très sonore. Et pour se faire mieux entendre en plein air, ou dans des bouges bruyants, il serait bon d’augmenter sa puissance sonore, son efficacité.
    La guitare, sous diverses formes, existait déjà sur le sol américain avant l’introduction de la « Spanish guitar », notamment grâce aux instruments amenés par les colons européens dès le XVIe siècle, comme la vihuela et d’autres cordophones apparentés. Cependant, ces instruments restaient marginaux par rapport au banjo et à la mandoline, qui dominaient la musique populaire américaine au début du XXe siècle.
    L’introduction de la « Spanish guitar » au XIXe siècle, sous l’impulsion de lutheries comme celles de Christian Frederick Martin, a véritablement marqué le début de la popularité de la guitare moderne aux États-Unis, en lui donnant une place centrale dans la musique américaine et en inspirant l’évolution vers la guitare folk à cordes métalliques. L’électrification de la guitare et l’ajout d’autres instruments viendra plus tard, concomitamment avec les premières migrations des musiciens vers le nord des États-Unis, mais le blues des origines, qui trouve sa source dans les états esclavagistes du sud, s’incarne dans cette version épurée et intimiste.

    Du côté de la voix, les bluesmen vont avoir tendance à hurler (howlers, screamers…) et érayer leur voix pour être bien perçus. Si on ne les entend pas, les « spectateurs » finissent par détourner leur attention des artistes et leurs « employeurs » (patrons de ces bars crasseux) vont être amenés à les « remercier ».

    Ecoutez la voix de Blind Willie Johnson dans « Praise God I’m Satisfied »
    En savoir plus

    Guitare Slide

    Étroitement associée au blues, le jeu en slide est une technique qui consiste à utiliser un objet dur, comme un bottleneck pour glisser le long des cordes de la guitare au lieu de les presser contre les frettes. Cela permet de créer des transitions fluides entre les notes, produisant un son distinctif et expressif.

    Cela permet de créer des effets musicaux spécifiques :

    • glissando : transition fluide entre les notes, sans les interruptions des frettes
    • vibrato : en bougeant légèrement le slide, on peut ajouter un vibrato expressif, imitant la voix humaine
    • sustain prolongé : le slide permet de maintenir les notes plus longtemps, ajoutant une dimension lyrique au jeu
    Eddie «Son» House joue de la guitare slide sur son morceau Death Letter Blues, (non daté)

    Bottleneck

    Un bottleneck est un accessoire pour jouer en slide, souvent fabriqué à partir du goulot d’une bouteille en verre, d’où son nom (bottleneck signifie littéralement goulot de bouteille). Aujourd’hui, les bottleneck peuvent être en verre, en métal ou en céramique. Chaque matériau offre une texture sonore différente.

    Fred McDowell utilise un vrai bottleneck (goulot de bouteille en verre), 1969

    Flat picking

    Le flat picking est une technique de jeu de guitare utilisant un médiator (ou plectre) pour pincer les cordes, contrairement au fingerpicking qui utilise les doigts. Cette technique permet de jouer des mélodies rapides et précises, ainsi que des accords rythmiques.

    La guitare était principalement utilisée comme instrument rythmique. Cependant, des guitaristes ont commencé à jouer des solos, ce qui a conduit à l’émergence de deux styles principaux : le fingerstyle et le flat picking. Des guitaristes comme Big Bill Broonzy ont utilisé des techniques de picking qui ont influencé le développement du flat picking.

    Big Bill Broonzy joue « Hey hey » en faisant du flatpicking, Cloverdale MI, 1957

    Migration et évolution

    Le blues du Delta, les sources du Nil

    Seule photo existante de Charley Patton, considéré comme le père du Delta Blues, chez Paramount Records à Grafton Wisconsin, 1929
Crédits : Photo published by Paramount Records and the F. W. Boerner Company. Photographer uncredited and unknown., Public domain

    Origines Géographiques

    Considérée comme le berceau du blues, la région dite «Delta du Mississippi», région agricole du Sud profond, n’est pas du tout située à l’embouchure dudit fleuve à La Nouvelle-Orléans, mais plus haut dans l’état du Mississipi. Bordée à l’est par le fleuve Mississipi le long de la Louisiane et de l’Arkansas, elle se trouve entre Memphis (Tennessee) au nord et Vicksburg (Mississippi) au sud.

    Les bluesmen les plus emblématiques sont originaires de ce delta (parallélogramme qui s’étire du sud au nord, le long du grand fleuve), notamment de villes comme Rolling Fork (Muddy Waters), Itta Bena (B.B. King), Lyon (Son House) ou Vicksburg (Willie Dixon), etc.

    (carte dynamique)

    Nombre de bluesmen originaires de cette région suivront les chemins qu’empruntent de nombreux Afro-Américains lors des grandes migrations intérieures à la recherche de meilleures opportunités professionnelles. Ce vaste mouvement de population les conduit notamment vers les grandes villes du Nord (Saint-Louis, Davenport, Minneapolis, Louisville, Indianapolis, Chicago, Milwaukee, Cincinnati, Detroit, Cleveland et Pittsburgh), où le blues, porté par ces migrants, s’implante et évolue.Ceux quittant Atlanta et Miami remontent plus à l’est vers des villes comme Richmond, Baltimore, Philadelphie et New York. Enfin, deux autres axes migratoires orientent la population – et par ricochet le blues – vers la West Coast, à San Francisco et Los Angeles (Californie), puis vers Portland (Oregon) et Seattle (Washington) au nord, près de la frontière canadienne.

    Playlist

    CHARLEY PATTON

    Charlie Patton (1891-1934)

    Seule photo existante de Charley Patton, considéré comme le père du Delta Blues, chez Paramount Records à Grafton Wisconsin, 1929
Crédits : Photo published by Paramount Records and the F. W. Boerner Company. Photographer uncredited and unknown., Public domain

    Charley Patton est souvent considéré comme le «père du Delta blues». Il est l’un des premiers musiciens à populariser ce style musical en dehors de la région du Delta du Mississippi.

    Patton a grandi dans une famille nombreuse et a passé une grande partie de sa jeunesse dans la plantation de coton de Will Dockery, où il a développé son amour pour la musique. Il a commencé à jouer de la guitare à l’âge de 14 ans et a rapidement été influencé par des musiciens locaux comme Henry Sloan.

    Au cours de sa carrière, Patton est devenu un musicien itinérant, parcourant le Mississippi et d’autres États pour se produire. Il est connu pour son jeu de guitare rythmique et complexe, ainsi que pour ses performances scéniques spectaculaires : il impressionnait en effet son public en jouant de la guitare derrière sa tête ou même entre ses jambes, ce qui a influencé de nombreux musiciens de blues et de rock qui ont suivi, comme Jimi Hendrix. Ses chansons abordaient souvent des thèmes de la vie quotidienne des Afro-Américains dans le Sud des États-Unis, comme les conditions de travail difficiles et les inondations du Mississippi.

    Entre 1929 et 1934, il a enregistré plus de 70 titres pour les labels Paramount et Vocalion, dont certains de ses morceaux les plus célèbres comme High Water Everywhere, Screamin’ and Hollerin’ the Blues et Pony Blues. Son influence sur le blues et la musique populaire américaine est immense, inspirant des générations de musiciens, y compris des légendes comme Robert Johnson, Howlin’ Wolf et Muddy Waters.

    ROBERT JOHNSON

    Robert Leroy Johnson (1911-1938)

    Portrait en studio des frères Hook du musicien américain Robert Johnson, coiffé d'un chapeau et vêtu d'un costume à fines rayures, tenant une guitare acoustique Gibson L-1 de 1928.
Crédits : GMK2023, CC0 (https://creativecommons.org/publicdomain/zero/1.0/deed.en)

    La légende Robert  Leroy Johnson est née le 8 mai 1911 à Hazlehurst dans le Mississippi, et morte le 16 août 1938 dans des circonstances mystérieuses, il n’a que 27 ans (bienvenue au club), seulement deux ans après les fameuses séances d’enregistrement où il grave ses grands classiques (29 morceaux, pas plus), qui seront repris par d’innombrables artistes, de Jimi Hendrix à Eric Clapton en passant par Jimmy Page, The Rolling Stones ou encore Bob Dylan.

    Il se produit dans le Chitlin Circuit, réseau de salles de spectacle dans les régions de l’Est, du Sud et du Haut Midwest offrant un cadre commercial et culturel aux artistes afro-américains, mais il n’est pas enregistré, pas connu. Il ne deviendra célèbre que longtemps après sa mort.

    Légende

    Il aura raconté lui-même sa légende (le pacte avec le diable) : un soir très sombre, alors qu’il se promenait dans les alentours de Clarksdale, dans le Delta du Mississippi, il se perd à un carrefour (crossroads). Comme il commence à s’endormir, une brise fraîche le réveille. Il voit alors au-dessus de lui une ombre immense avec un long chapeau. Effrayé, ne pouvant dévisager cette apparition, Johnson reste comme paralysé. Sans un mot, l’apparition se penche, prend sa guitare, l’accorde, joue quelques notes divines avant de lui rendre l’instrument et de disparaître dans le vent noir du Sud. En réalité, cette légende provient d’un autre bluesman, Tommy Johnson (curieusement un autre Johnson), qui prétendait avoir vendu son âme au diable, un soir, à un carrefour, pour obtenir sa virtuosité à la guitare.

    LEADBELLY

    Huddie William Ledbetter (1888-1949)

    Version recadrée d'un portrait de Bunk Johnson, Leadbelly, George Lewis et Alcide Pavageau, Stuyvesant Casino, New York, N.Y.
Crédits : William P. Gottlieb, Public domain

    Le «ventre de plomb» est découvert par les fameux musicologues John et Alan Lomax, juste après l’un de ses passages par la prison, à laquelle il a été condamné pour violences répétées. Séduits par son talent, ils enregistreront des centaines de ses chansons pour la bibliothèque du Congrès.

    Spécialiste de la douze cordes, il en joue de main de maître dans un folk blues des plus raffinés, où sa voix haut perchée mais vigoureuse fait merveille. Leadbelly a grandi au Texas, où il a été exposé à une variété de styles musicaux, notamment les spirituals, les work songs et les ballades. Il commence sa carrière musicale en jouant de l’accordéon avant de se tourner vers la guitare. Son répertoire, là aussi, va servir de référence à un nombre incalculable d’artistes, de Harry Bellafonte aux Beach Boys, en passant par Led Zeppelin, les Rolling Stones, Creedence Clearwater Revival, Nirvana ou… Joe Dassin.

    HOWLIN’ WOLF

    Chester Arthur Burnett (1910-1976)

    Howlin' Wolf au Ann Arbor
Blues Festival, 1970
Crédits : Jeff Titon, CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/)

    Le «Loup Hurleur», lui aussi né dans le Mississipi, a été affublé dans sa jeunesse d’autres sobriquet comme Big Foot ou Bull Cow, tant il était bien charpenté et massif (il chaussait en effet du 53 et mesurait 1,92 m pour 125 kg). Howlin’ Wolf a grandi dans une plantation de coton et a été influencé par des musiciens comme Charley Patton, qui lui a appris à jouer de la guitare.

    Dans les années 1930, il a commencé à se produire dans des clubs du Mississippi et de l’Arkansas. Il n’enregistre son premier disque qu’à l’âge de quarante et un ans et il est l’un des premiers à électrifier sa guitare, avec un son saturé convenant bien à ses lupins hurlements. Il a ainsi joué un rôle clé dans la transformation du Blues acoustique du Delta en Blues électrique de Chicago. C’est de sa voix puissante et rocailleuse, avec laquelle il hurle au loup à l’occasion, que vient à Mr Burnett son nom de scène.

    SONNY BOY WILLIAMSON II

    Rice Miller (1899-1965)

    Cimetière de Prairie Road (Tutwiler, Mississippi) Tombe de Sonny Boy Williamson II
Crédits : Thomas R Machnitzki (thomas@machnitzki.com), CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0/deed.en)

    Sonny Boy (fiston) Williamson (1899-1965), deuxième du nom, est un chanteur harmoniciste, mais aussi compositeur, qui réalise son premier enregistrement en 1951. Il est souvent considéré comme l’un des plus grands joueurs d’harmonica de son époque et a grandement influencé le développement du blues moderne.

    Il n’aura pas véritablement de succès avant de passer chez Chess Records (à Chicago) où il produit plus de 70 chansons de 1955 à 1964.

    LONNIE JOHNSON

    Alfonzo Johnson (1899-1970)

    Lonnie Johnson à Chicago, 1941
Crédits : Russell Lee, Public domain

    Tenant du country blues puis pionnier de l’urban blues, le néo-louisianais Lonnie Johnson (1899-1970) enregistre dès le début des années 1920 un grand nombre de disques classés dans la catégorie race records,ce qui signifiait que cette musique s’adressait à une population exclusivement de couleur.

    Johnson a grandi dans une famille de musiciens et a commencé à jouer du violon et de la guitare dès son plus jeune âge. Il a joué dans divers groupes et orchestres, explorant une multitude de styles musicaux, du ragtime au jazz en passant par le blues. Ce chanteur guitariste de grande classe a influencé énormément de musicien de blues, et pas seulement, notamment Robert Johnson, T Bone Walker, Jimi Hendrix et Eric Clapton.

    BIG BILL BROONZY

    Lee Conley Bradley (1927-1958)

    Le «gros William bronzé» (1927-1958) enregistre son premier disque en 1927 et va graver plus de trois cents titres sous son nom, sans compter ses innombrables interventions avec d’autres grands bluesmen comme Washboard Sam, Jazz Gillum ou Memphis Slim, où il excelle par la qualité de son jeu de guitare et la limpidité de sa voix.

    Il s’électrifie après-guerre pour jouer un blues plus urbain, et plus policé, avant de revenir aux sources du blues traditionnel, individuel et acoustique. Il est l’un des premiers à venir en Europe, et notamment en France, en 1951, pour y porter la bonne parole du blues.

    BLIND WILLIE JOHNSON

    Willie Johnson (1897-1945)

    Quand on est noir, dans le Sud, et que de plus on est aveugle (on ne peut donc pas travailler aux champs), on peut être recueilli par une communauté religieuse, une paroisse. C’est le cas de Willie Johnson (1897-1945) qui chante alors du blues chrétien, une anomalie rare.

    Cet artiste vénéré voit sa chanson Dark Was The Night, Cold Was The Ground figurer parmi les vingt-sept chansons du monde gravées sur le Voyager Golden Record, un disque envoyé à bord des sondesspatiales Voyager en 1977. Ce disque contient des sons et des images sélectionnés pour représenter la diversité de la vie et de la culture sur Terre, et la musique de Johnson a été choisie pour illustrer la profondeur émotionnelle de l’humanité. À plus de 19 milliards de kilomètres de notre planète en 2015, la sonde Voyager 1, lancée en 1977 avec son disque d’or servant de bouteille à la mer, est l’objet humain le plus éloigné de la Terre.

    Blues urbain et guitare électrique

    Le guitariste américain Albert King sur une photo de presse datant de 1976. Il tient sa Flying V personnalisée, construite par Dan Erlewine.
Crédits : Utopia Records; Distributed by RCA, Public domain

    Great Depression

    La Grande Dépression qui frappe les États-Unis après le krach boursier de 1929 provoque un exode rural. L’industrialisation du nord des États-Unis (sidérurgie, textile, pétrochimie, automobile, radio, petit et grand ménager…) et la décrépitude du sud vont inciter la population noire, bluesmen compris, à émigrer vers le Nord. En remontant le cours du Mississippi, les Bluesmen laisseront de fortes empreintes en cours de route, comme à St Louis dans le Missouri, puis en passant par exemple du Delta du Mississipi et du deep south en général (Tennessee, Mississippi, Texas, Louisiane) à Chicago, Milwaukee ou Detroit, où ils vont trouver des emplois et une vie plus urbaine, mais aussi un climat plus contrasté.

    Naissance de la guitare éléctrique

    L’électrification de la guitare et l’évolution de sa facture distingue le Delta blues de ses futures formes.

    Playlist des différents courants

    Fresque du blues urbain

    Le blues de Chicago

    L’urbanisation progressive de la population afro-américaine  a entraîné une évolution significative du blues dont Chicago, en particulier, est devenu un centre névralgique. Le blues de Chicago se distingue d’autres formes de blues urbain par son enracinement encore marqué dans le Delta blues avec une forte présence de l’harmonica et des riffs de guitare électrique.

    MUDDY WATERS

    McKinley Morganfield (1913-1983)

    Le guitariste et chanteur Muddy Waters à Paris (Maison de Radio France)
Crédits : Lionel Decoster, CC BY-SA 4.0

    McKinley Morganfield, plus connu sous le nom de Muddy Waters, est né à Rolling Fork (Mississippi), ville aux eaux boueuses qui ont inspiré son nom de scène. En 1941, Alan Lomax, célèbre folkloriste, enregistre Muddy pour la Bibliothèque du Congrès, révélant au monde son talent brut.

    Trois ans plus tard, comme des millions d’autres Afro-Américains durant la Grande Migration, il quitte le Sud pour Chicago où son adoption de la guitare électrique et l’intégration d’une section rythmique complète (batterie, piano, basse, cette dernière étant inventée en 1950 par Leo Fender) ont jeté les bases du Chicago blues. Cette évolution a non seulement redéfini le son du blues, mais a également préfiguré la formation standard des groupes de rock des années 60.

    En 1948, ilsigne avec Chess Records et enchaîne les succès comme I Feel Like Going Home et I Can’t Be Satisfied. Les Rolling Stones eux-mêmes, grands admirateurs du bluesman, tirent leur nom de sa chansonRollin’ Stone.

    B. B. KING

    Riley Ben King (1925-2015)

    B.B. King en concert à l'Audimax de l'Université de Hambourg, 1971 
Crédits : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0

    Riley Ben King, plus connu sous le nom de B.B. King (1925-2015), est né à Itta Bena, dans le Mississippi.

    Bien que n’étant pas strictement un représentant du Chicago Blues, il illustre parfaitement l’évolution du blues vers un style plus urbain et électrique. Son jeu de guitare distinctif, caractérisé par un vibrato expressif et des phrases mélodiques inspirées du jazz, a influencé des générations de musiciens bien au-delà du blues. Son titre The Thrill Is Gone est un parfait exemple de la fusion entre le blues traditionnel et des arrangements plus modernes.

    Sa carrière, qui s’étend sur plus de six décennies, a profondément marqué le paysage musical mondial

    ALBERT KING

    Albert Nelson (1923-1992)

    Le guitariste Albert King à Paris, Salle de la Mutualité, 1978
Crédits : Lioneldecoster, CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

    Albert King, né Albert Nelson à Indianola dans le Mississippi, est l’un des géants du blues, souvent surnommé « The Velvet Bulldozer » en raison de sa stature imposante et de son jeu de guitare tout en finesse. Dès son plus jeune âge, il est plongé dans la musique grâce à son père, Will Nelson, qui joue de la guitare. Mais c’est en écoutant des légendes comme Elmore James et Robert Nighthawk qu’il trouve sa véritable inspiration.

    Dans les années 1950, Albert King quitte le Mississippi pour s’installer à Saint-Louis, où il développe son style unique de guitare électrique, caractérisé par des bends puissants et des vibratos expressifs. En 1961, il connaît son premier succès avec Don’t Throw Your Love on Me So Strong, mais c’est en signant avec le label Stax en 1966 qu’il atteint la consécration. Son album Born Under a Bad Sign (1967) devient un classique instantané, influençant des générations de musiciens, de Jimi Hendrix à Eric Clapton.

    Le Jazz et le rhythm and blues

    Le rhythm and blues (R&B) émerge dans les années 1940 et 1950, et représente une autre étape cruciale dans l’évolution du blues et son influence sur la musique populaire. Combinant des éléments de blues, de jazz et de gospel, le R&B a produit des artistes emblématiques qui ont posé les jalons du rock’n’roll naissant.

    NAT KING COLE

    Nathaniel Adams Coles (1919-1965)

    Nat King Cole, né Nathaniel Adams Coles à Montgomery (Alabama), est une figure emblématique du jazz et du rhythm and blues. Dès son plus jeune âge, il est plongé dans la musique grâce à sa mère, organiste à l’église, qui lui apprend à jouer du piano. À quatre ans, il donne déjà son premier concert, interprétant Yes! We Have No Bananas.

    La famille déménage à Chicago, où Nat s’imprègne de l’effervescence musicale du quartier de Bronzeville. Il quitte l’école à 15 ans pour se consacrer entièrement à la musique, formant son premier groupe, le King Cole Trio, en 1937. Leur succès Straighten Up and Fly Right en 1943 marque le début de sa carrière fulgurante.

    Nat King Cole devient le premier Afro-Américain à animer une émission de télévision nationale, The Nat King Cole Show, en 1956, brisant ainsi des barrières raciales dans le monde du divertissement. Malgré les défis et les discriminations, il reste une figure charismatique et influente, avec des tubes intemporels comme Unforgettable et Mona Lisa.

    LOUIS JORDAN

    Louis Jordan (1908 – 1975)

    Né à Brinkley dans l’Arkansas, Louis Jordan est une figure emblématique du jazz, du blues et du rhythm and blues. Surnommé «le roi du juke-box», il a marqué les années 1930 à 1950 avec son style unique et son charisme indéniable. Fils d’un chef d’orchestre, il apprend très tôt à jouer de la clarinette et du saxophone, se produisant dès l’âge de 15 ans avec les Rabbit Foot Minstrels.

    En 1936, il rejoint l’orchestre de Chick Webb, où il rencontre Ella Fitzgerald et affine son style. Deux ans plus tard, il forme son propre groupe, les Tympany Five, et révolutionne la scène musicale avec des morceaux comme Is You Is or Is You Ain’t My Baby? et Caldonia.

    Jordan devient l’un des premiers artistes noirs à connaître un succès massif auprès du public blanc, ouvrant la voie à des légendes comme Chuck Berry et Ray Charles.

    Il s’éteint en 1975 à Los Angeles, laissant derrière lui un héritage musical immense et une influence durable sur le rock ‘n’ roll et le rhythm and blues.

    BIG JOE TURNER

    Joseph Vernon Turner (1911-1985)

    Big Joe Turner à Hambourg, 1973
Crédits : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0

    Big Joe Turner, né Joseph Vernon Turner Jr. à Kansas City (Missouri), est une légende du blues, du jazz et du rhythm and blues. Surnommé «the boss of the blues», il est l’un des pionniers du rock ‘n’ roll, avec une carrière qui s’étend des années 1920 aux années 1980.

    Turner commence à chanter dans les rues et les églises de Kansas City après la mort de son père. À 14 ans, il quitte l’école pour travailler dans les clubs de nuit, où il devient rapidement connu comme le «Singing Barman» grâce à ses performances en tant que barman chanteur. En 1936, il s’installe à New York avec son ami, le pianiste Pete Johnson, et leur participation au concert From Spirituals to Swing au Carnegie Hall les propulse sur le devant de la scène.

    Big Joe Turner enregistre des classiques intemporels comme Shake, Rattle and Roll qui devient un hit majeur, repris notamment par Bill Haley and His Comets. Sa voix puissante et son style énergique font de lui une figure incontournable du jump blues et du rock ‘n’ roll naissant.

    T-BONE WALKER

    Aaron Thibeaux Walker (1910 – 1975)

    T-Bone Walker à l'American Folk Blues Festival de Hambourg, Musikhalle, 1972
Crédits : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/)

    T-Bone Walker, né Aaron Thibeaux Walker le 28 mai 1910 à Linden au Texas, est un pionnier de la guitare électrique et un innovateur du jump blues et du West Coast blues. D’origine afro-américaine et cherokee, il grandit dans le sud de Dallas, où il rencontre Blind Lemon Jefferson qui l’initie au blues. Dès l’âge de 10 ans, il quitte l’école pour se consacrer à la musique, devenant rapidement un artiste professionnel sur le circuit du blues.

    En 1929, il enregistre son premier single, Wichita Falls Blues, sous le nom de Oak Cliff T-Bone. Mais c’est en 1947 qu’il connaît un succès retentissant avec Call It Stormy Monday (But Tuesday Is Just as Bad), un classique du blues où la guitare électrique occupe une place primordiale.

    T-Bone Walker devient alors une figure incontournable, influençant des générations de musiciens, de B.B. King à Jimi Hendrix, qu’il inspire notamment par son habileté à jouer de la guitare avec ses dents.

    JIMMY RUSHING

    James Andrew Ru (1901-1972)

    Jimmy Rushing à l'Aquarium, New York, 1946
Crédits : William P. Gottlieb, Public domain

    Jimmy Rushing, né James Andrew Rushing à Oklahoma City, est une figure emblématique du jazz et du blues. Son surnom «Mr. Five by Five» gagne en popularité en 1942 grâce à une chanson qui décrit sa stature imposante : «il mesure cinq pieds de haut et cinq pieds de large», et devient ainsi un symbole de son charisme et de sa présence scénique. Fils de musiciens, il grandit dans une famille où la musique est omniprésente. Son père, trompettiste, et sa mère, chanteuse, lui transmettent leur passion dès son plus jeune âge.

    Rushing commence sa carrière musicale en jouant du piano dans les clubs de Los Angeles avant de rejoindre les Blue Devils de Walter Page en 1927. En 1935, il devient le chanteur vedette de l’orchestre de Count Basie, avec lequel il enregistre des classiques comme Going to Chicago et Harvard Blues. Sa voix puissante et son style de blues shouterlui permettent de se faire une place de choix dans le monde du jazz.

    CHARLES BROWN

    Charles Brown (1922 – 1999)

    Charles Brown au Long Beach Blues Festival, 1996
Crédits : Sumori, CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/)

    Né à Texas City, Charles Brown est une figure emblématique du blues californien (ou West Coast blues). Pianiste virtuose et chanteur à la voix douce et mélancolique, il a marqué les années 1940 et 1950 avec des classiques comme Driftin’ Blues et Merry Christmas Baby.

    Après des études de pharmacie et une formation de pianiste classique, Brown quitte le Texas pour Los Angeles en 1943. Il se fait rapidement remarquer dans les cabarets chics de Hollywood, où son jeu de piano, influencé par Fats Waller et Earl Hines, séduit le public. Il rejoint alors le trio de Johnny Moore, les Three Blazers, remplaçant Nat King Cole et connaissant un succès immédiat.

    La critique de l’époque lui attribue le surnom de «Sepia Sinatra», pour son style de crooner sophistiqué, qui reflétait les aspirations de la communauté noire en quête de réussite sociale dans les grandes villes. Malgré une baisse de popularité dans les années 1950, Brown connaît un renouveau dans les années 1990 grâce à des collaborations avec le guitariste de jazz Danny Caron.

    Le Texas Blues

    LIGHTNIN’ HOPKINS

    Sam John Hopkins (1912-1982)

    Lightnin' Hopkins dédicaçant un disque
Crédits : 33stradale, CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

    Lightnin’ Hopkins, né Sam John Hopkins à Centerville (Texas), est une légende du blues texan, connu pour son jeu de guitare électrique innovant et son style improvisé. Dès son plus jeune âge, il est plongé dans la musique grâce à ses frères et à son cousin, le célèbre bluesman Texas Alexander. À huit ans, il fabrique sa première guitare avec une boîte de cigares et du grillage à poules, montrant déjà une ingéniosité qui marquera sa carrière.

    En 1946, il est découvert par Lola Anne Cullum du label Aladdin Records, quile surnomme «Lightnin’» en raison de son jeu de guitare fulgurant. Son premier succès Katie Mae le propulse sur le devant de la scène blues.Hopkins enregistre alors de manière prolifique, accumulant plus de deux cents titres entre 1946 et 1953. Malgré son talent indéniable, il reste principalement connu dans la communauté noire jusqu’à la fin des années 1950.

    Un fait marquant est sa rencontre avec le producteur Sam Charters en 1959. À cette époque, Hopkins vit dans des conditions précaires à Houston. Charters le retrouve et enregistre l’album Penitentiary Blues en seulement quatre heures, relançant ainsi sa carrière et le faisant découvrir au public blanc lors du renouveau du folk blues des années 1960.

    TEXAS ALEXANDER

    Alger «Texas» Alexander (1900-1954)

    Alger «Texas» Alexander, né à Jewett au Texas, est une figure emblématique du blues texan. Avec sa voix puissante et profonde, il a marqué les années 1920 et 1930 en enregistrant des morceaux mémorables comme Mama’s Bad Luck Child et Sittin’ on a Log.

    Bien que sa carrière ait été entachée par des rumeurs de meurtre et des séjours en prison, ces histoires restent controversées et non confirmées. Ce qui est certain, c’est que Texas Alexander a collaboré avec des légendes telles que Blind Lemon Jefferson et Lightnin’ Hopkins, influençant profondément la scène blues de l’époque.

    Malgré une vie marquée par la pauvreté et la maladie, il a laissé une empreinte indélébile sur le blues, inspirant des générations de musiciens. On raconte que lorsqu’il chantait, sa voix pouvait être entendue à un pâté de maisons de distance. Lowell Fulson se souvenait de lui en disant : «Il ne chantait pas, il rugissait. Il remplissait chaque endroit où il allait.»

    LOWELL FULSON

    Lowell Fulson (1921-1999)

    Lowell Fulson, né à Atoka (Oklahoma), est une figure incontournable du blues de la côte ouest. Avec une carrière s’étendant sur plus de cinq décennies, Fulson a su marier les sonorités rurales de l’Oklahoma avec les influences urbaines de la Californie, créant ainsi un style unique et influent.

    Dès ses débuts, il a collaboré avec des légendes comme Ray Charles et Stanley Turrentine, et a servi dans la marine américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. Parmi ses morceaux les plus célèbres, on retrouve Reconsider Baby, un standard du blues, et Tramp, qui a connu un succès retentissant dans les années 1960. En 1950, Fulson embauche un jeune pianiste aveugle nommé Ray Charles. Charles, qui n’était alors qu’au début de sa carrière, a tourné avec Fulson pendant plusieurs années, ce qui a grandement influencé son propre style musical. Malgré les défis de la vie, y compris des problèmes de santé vers la fin de sa carrière, Fulson a continué à enregistrer et à se produire jusqu’à sa mort le en 1999.

    JIMMY REED

    Mathis James Reed (1925-1976)

    Photo de presse du musicien américain Jimmy Reed. 
Crédits : Distributed by Vee-Jay Records, Public domain

    Jimmy Reed, né Mathis James Reed à Dunleith (Mississippi), est l’un des bluesmen les plus influents de l’après-guerre. Avec sa voix traînante et ses solos d’harmonica simples mais pénétrants, il a su captiver un large public, transcendant les frontières du blues pour toucher la pop et le rock. Dès les années 1950, il enchaîne les succès avec des titres comme Honest I Do, Baby What You Want Me to Do et Bright Lights, Big City. Son style accessible et ses mélodies accrocheuses lui valent une place de choix dans le cœur des amateurs de musique, et ses morceaux sont repris par des artistes aussi divers que les Rolling Stones et Elvis Presley.

    Son alcoolisme était notoire, au point que lors des enregistrements, sa femme, Mary « Mama » Reed, devait souvent lui souffler les paroles de ses chansons, car il était trop ivre ou oubliait le texte. On peut même l’entendre murmurer les paroles sur certains de ses enregistrements, ajoutant une touche d’authenticité brute à sa musique. Malgré ses luttes personnelles, y compris une épilepsie mal diagnostiquée, Reed a continué à se produire et à enregistrer jusqu’à son décès en 1976.

    TAJ MAHAL

    Henry Saint Clair Fredericks (1942- )

    Photo de Taj Mahal en concert en 1971
Crédits : Millard Agency (management), Public domain

    Taj Mahal, de son vrai nom Henry Saint Clair Fredericks, est né à Harlem à New York. Ce multi-instrumentiste et chanteur a su fusionner les sonorités du blues traditionnel avec des influences caribéennes, africaines et hawaïennes, créant ainsi un style unique et éclectique. Il a choisi son nom de scène après avoir rêvé de Gandhi et de l’Inde.

    Dès les années 1960, il se fait remarquer avec des albums comme The Natch’l Blues et Giant Step, qui mettent en lumière son talent pour réinventer le blues tout en respectant ses racines. Taj Mahal a collaboré avec des artistes de renom tels que Ry Cooder et a influencé des générations de musiciens avec son approche innovante.

    Malgré les défis de l’industrie musicale, Taj Mahal a su creuser un sillon très personnel et continue de se produire sur scène, apportant sa touche unique au blues contemporain.

    Les pianistes du blues

    La musique noire de piano n’arrive en effet à New York que juste avant la seconde guerre mondiale où elle est jouée par les blancs.

    Scott Joplin

    Scott Joplin (1868-1917) était un compositeur et pianiste américain, souvent surnommé le «roi du Ragtime». Né au Texas, il est devenu l’un des principaux créateurs de ce genre musical populaire.

    S’il n’entre pas vraiment dans la catégorie des bluesmen, son influence sur le blues au piano et plus tard le jazz est indéniable. Ses compositions les plus célèbres, telles que Maple Leaf Rag et The Entertainer, ont eu une influence durable sur la musique américaine et ont contribué à populariser le ragtime dans le monde entier.

    Jelly Roll Morton

    Autre pianiste incontournable de l’époque, Jelly Roll Morton s’auto-proclame l’inventeur du jazz. Bien que controversée, cette affirmation n’enlève rien à son influence, Morton ayant introduit des éléments rythmiques novateurs (décalage des appuis et accentuation des contre-temps) et étant l’un des tous premiers à arranger pour des ensembles de jazz, préfigurant les big bands.

    Son titre King Porter Stomp a notamment défini le «stomp» (progression d’accords caractéristique) qui a été largement repris par de nombreux jazzmen, de Duke Ellington à Cab Calloway en passant par Benny Goodman et Fats Waller.

    Fats Waller

    Pionnier du stride piano et premier des entertainers, Fats Waller contribue quant à lui à l’évolution du blues vers le jazz naissant.

    Son titre Honeysuckle Rose illustre l’introduction de structures musicales plus complexes, incluant des ponts (bridges) pour les modulations.

    Albert Ammons

    Spécialiste du boogie-woogie, cet art instrumental peu chanté, Albert Ammons transpose au piano des rythmes originellement joués à la guitare.

    Son style, caractérisé par une main gauche très active «la pompe», influencera grandement le rock ‘n’ roll.

    Playlists

    ALBERT AMMONS

    Albert Clifton Ammons (1907-1949)

    Albert Ammons
Crédits : Ad on page 300 of Billboard 1944 Music Yearbook, Public domain

    Né à Chicago,Albert Ammons est une légende du boogie-woogie, style de blues pianistique qui a enflammé les années 1930 et 1940. Dès son plus jeune âge, il apprend le piano en marquant les touches avec un crayon, une méthode autodidacte qui lui permet de maîtriser rapidement l’instrument. Ammons se fait un nom en jouantdans les clubs de Chicago, notammentau Club DeLisa, où il forme son propre groupe, les Rhythm Kings. Leur enregistrement de Swanee River Boogie en 1936 devient un succès retentissant, vendant plus d’un million de copies. Il déménage ensuite à New York, où il se produit régulièrement au Café Society avec d’autres grands noms du boogie-woogie comme Meade Lux Lewis et Pete Johnson.

    Il participe le 23 décembre 1938 au célèbre concert From Spirituals to Swing produit par John Hammond au Carnegie Hall, souvent cité comme le point de départ de la popularité du boogie-woogie. Deux semaines après ce concert, le producteur Alfred Lion fonde Blue Note Records et enregistre plusieurs solos d’Ammons, lançant ainsi la célèbre maison de disque.

    JELLY ROLL MORTON

    Ferdinand Joseph LaMothe (1890-1941)

    Jelly Roll Morton, né Ferdinand Joseph LaMothe à La Nouvelle-Orléans, est une figure emblématique du jazz et du blues.Pianiste virtuose, compositeur et chef d’orchestre, il est souvent considéré comme l’un des premiers véritables arrangeurs de jazz, prouvant que ce genre, ancré dans l’improvisation, peut conserver son essence même lorsqu’il est noté.

    Morton commence sa carrière dans les bordels de Storyville, le quartier chaud de La Nouvelle-Orléans, où il développe son style unique mêlant ragtime, blues et jazz. En 1915, il publie Jelly Roll Blues, l’une des premières compositions de jazz jamais imprimées.

    FATS WALLER

    Thomas Wright Waller (1904-1943)

    Le brillant entertainer (pianiste chanteur) Fats Waller grave ses premiers disques en 1922, et ce sont des blues : Muscle Shoals Blues et Birmingham Blues.

    Fats (corpulent dès son plus jeune âge) signe pas moins de 450 compositions, dont certaines deviennent des standards, qu’il chante avec un entrain très communicatif. Il va même écrire des comédies musicales pour Broadway, dont seront tirées ses«plus grands succès» : Ain’t Misbehavin’, Black and Blue ou Honeysuckle Rose.

    Il apparaît dans des films comme le mythique La Symphonie magique (Stormy Weather) en 1943 et est l’un des premiers Afro-Américains à tourner en Europe, dès les années 30.

    Le Swamp Blues

    SLIM HARPO

    James Isaac Moore (1924-1970)

    Slim Harpo, né James Isaac Moore à Lobdell, est une figure emblématique du swamp blues, un style de blues caractéristique de la Louisiane. Avec sa voix traînante et son jeu d’harmonica distinctif, il a captivé un large public, devenant l’un des artistes de blues les plus populaires de son époque.

    Dès les années 1950, il commence à se produire dans les bars de Baton Rouge sous le nom de «Harmonica Slim», avant d’adopter le pseudonyme Slim Harpo pour se différencier d’un autre artiste. Son premier succès I’m a King Bee, sorti en 1957, est rapidement suivi par des hits comme Rainin’ in My Heart et Baby Scratch My Back, ce dernier atteignant la première place du classement R&B en 1966.

    Malgré son succès musical, Harpo n’a jamais été un musicien à plein temps. Il possédait une entreprise de transport et devait souvent jongler entre ses tournées et son travail pour subvenir aux besoins de sa famille. Il décède prématurément d’une crise cardiaque en 1970.

    SNOOKS EAGLIN’

    Fird Eaglin Jr. (1937-2009)

    Snooks Eaglin, né Fird Eaglin Jr. à La Nouvelle-Orléans, est un chanteur et guitariste de blues et rhythm and blues de la Louisiane. Connu pour son jeu de guitare virtuose et son répertoire éclectique, il a gagné le surnom de «The Human Jukebox» grâce à sa capacité à jouer une multitude de styles musicaux, allant du blues au jazz, en passant par le rock ‘n’ roll et la musique latine.

    Eaglin perd la vue à l’âge d’un an à cause d’un glaucome, mais cela ne l’empêche pas de développer un talent exceptionnel pour la musique. À cinq ans, il reçoit une guitare de son père et apprend à jouer en écoutant la radio. Il commence sa carrière professionnelle à 11 ans en remportant un concours de talents avec sa performance de Twelfth Street Rag. Dans les années 1950, il rejoint les Flamingoes, un groupe local dirigé par Allen Toussaint, où il joue à la fois les parties de guitare et de basse.

    Malgré une carrière marquée par des enregistrements sporadiques, Eaglin a laissé une empreinte durable sur la scène musicale de La Nouvelle-Orléans. Il a continué à se produire jusqu’à sa mort en 2009.

    CLIFTON CHENIER

    Clifton Chenier (1925-1987)

    Clifton Chenier, né à Opelousas en Louisiane, est un des principaux ambassadeurs du zydeco, un style musical unique qui mélange blues, R&B, musique cajun et créole. Surnommé le «Roi du Zydeco», Chenier a popularisé ce genre à travers le monde grâce à son jeu d’accordéon virtuose et sa voix puissante.

    Chenier commence sa carrière musicale dans les années 1950, jouant dans les clubs locaux avec son frère Cleveland au frottoir (washboard). En 1955, il signe avec Specialty Records et connaît son premier succès national avec Eh, ‘tite Fille.

    Sa carrière décolle alors, et il se produit aux côtés de légendes comme Ray Charles, Etta James et Chuck Berry.

    LES BLUESWOMEN

    Ethel Waters avec John Prichard au piano et son orchestre en 1956 à Key West lors du tournage de Carib Gold. Collection Wright Langley.
    Crédits : Florida Keys–Public Libraries, CC BY 2.0

    Un statut rare

    Une femme chantant le blues est forcément perçue à l’époque comme une «travailleuse du sexe», puisqu’elle fréquente les lieux mal famés (juke joints, saloons, bars et autres honky tonks-bordels) dans lesquels elle se produit, plutôt que de rester sagement à la maison pour y élever les enfants, faire la cuisine et le ménage comme il était alors d’usage. Comme chez la plupart des bluesmen homme («Big» Boy King ou «Fats» Waller), il leur fallait du caractère, voire une force physique hors du commun pour se faire respecter et réussir à passer au travers du bruit ambiant… On mange, on boit, on fume, on rit, on hurle son alcool !

    La musique doit surmonter le vacarme. Ces femmes chantent ainsi dans le registre vocal de l’homme, en s’inspirant parfois même de son apparence virile.

    Ed Pollack, Albert Wynn, Thomas A. Dorsey, Ma Rainey, Dave Nelson et Gabriel Washington en 1923. Crédits : Good Housekeeping, Public domain

    Playlists Blueswomen

    MA RAINEY

    Gertrude Malissa Nix Pridgett (1986-1939)

    Ma Rainey, née Gertrude Pridgett à Columbus en Géorgie, est une pionnière du blues, souvent surnommée la «mère du blues». Avec sa voix puissante et son style de chant «gémissant», elle a su captiver les auditoires et influencer une génération entière de chanteurs de blues.

    Elle commence sa carrière musicale à l’adolescence et adopte le nom de scène «Ma Rainey» après son mariage avec Will «Pa» Rainey en 1941. Ensemble, ils tournentavec les Rabbit Foot Minstrels et forment leur propre groupe, Rainey and Rainey, Assassinators of the Blues. En 1923, elle enregistre ses premiers morceaux pour Paramount Records, dont Bo-Weevil Blues et Moonshine Blues. Au cours des cinq années suivantes, elle enregistre plus de 100 chansons, collaborant avec des légendes comme Louis Armstrong et Thomas Dorsey.

    Ma Rainey a été l’une des premières artistes à enregistrer des chansons abordant ouvertement des thèmes LGBTQ+. Sa chanson Prove It on Me de 1928 est souvent interprétée comme une déclaration audacieuse de son orientation sexuelle, à une époque où de tels sujets étaient tabous.

    En 2020 Netflix sort le film Ma Rainey’s Black Bottom (Le Blues de Ma Rainey), adaptation cinématographique de la pièce de théâtre du même nom d’August Wilson, datée de 1982.

    BILLIE HOLIDAY

    Eleanora Fagan (1915-1959)

    Billie Holiday au Downbeat club, un club de jazz de New York.
Crédits : William P. Gottlieb, Public domain

    Billie Holiday, née Eleanora Fagan à Philadelphie, est une légende du jazz et du blues, souvent surnommée «lady day». Avec sa voix unique et son style de chant profondément émotionnel, elle a marqué l’histoire de la musique et influencé des générations d’artistes.

    Holiday commence sa carrière dans les clubs de Harlem dans les années 1930, où elle se fait rapidement remarquer pour son talent exceptionnel. Elle enregistre ses premiers morceaux avec le pianiste Teddy Wilson en 1935, et ces enregistrements, dont What a Little Moonlight Can Do et Miss Brown to You, la propulsent sur le devant de la scène. Au fil des années, elle collabore avec des géants du jazz comme Count Basie et Artie Shaw, devenant l’une des premières chanteuses noires à se produire avec un orchestre blanc.

    Malgré son succès, la vie de Billie Holiday est marquée par des luttes personnelles, notamment avec la toxicomanie et des problèmes juridiques. Elle continue néanmoins à enregistrer et à se produire jusqu’à sa mort le 17 juillet 1959. Son héritage perdure, célébré à travers ses enregistrements intemporels et l’influence qu’elle a exercée sur la musique moderne.

    ETHEL WATERS

    Ethel Waters (1896-1977)

    Photo publicitaire d'Ethel Waters, 1943
Crédits : William Morris Agency, Public domain, via Wikimedia Commons

    Ethel Waters, née à Chester (Pennsylvanie), est une pionnière du blues, du jazz et de la musique populaire américaine. Avec sa voix puissante et son style expressif, elle a marqué l’histoire de la musique et du théâtre, devenant une figure emblématique de la culture afro-américaine.

    Waters commence sa carrière dans les années 1920 en chantant du blues dans les clubs de Harlem. Elle se fait rapidement remarquer pour son talent exceptionnel et enregistre des morceaux qui deviendront des classiques, comme Dinah, Am I Blue? et Stormy Weather. En 1925, elle devient la première femme noire à se produire dans le quartier des théâtres de Broadway, ouvrant la voie à de nombreuses autres artistes.

    En 1939, elle devient la première Afro-Américaine à animer sa propre émission de télévision, The Ethel Waters Show.Cette émission de variétés a marqué un tournant dans l’histoire de la télévision américaine, bien avant que Nat King Cole n’ait sa propre émission en 1956.Malgré une enfance difficile marquée par la pauvreté et des mariages tumultueux, Waters a su surmonter les obstacles pour devenir une star internationale. Elle a également brillé au cinéma, notamment dans le film Pinky (1949), pour lequel elle a été nominée pour un Oscar.

    MEMPHIS MINNIE

    Lizzie Douglas (1897-1973)

    Memphis Minnie, 1930
Crédits : Unknown Author, Public Domain

    Memphis Minnie, née Lizzie Douglas à Algiers en Louisiane, est une pionnière du blues, souvent surnommée la «reine du blues». Avec une carrière s’étendant sur plus de trois décennies, elle a enregistré environ deux cents chansons, dont des classiques comme When the Levee Breaks, Me and My Chauffeur Blues et Bumble Bee.

    Dès son plus jeune âge, Minnie montre un talent exceptionnel pour la musique. Elle reçoit sa première guitare à l’âge de huit ans et commence à jouer du banjo à dix ans. À 13 ans, elle s’enfuit de chez elle pour vivre à Memphis, où elle joue dans les rues et les clubs de Beale Street. Sa carrière décolle lorsqu’elle est découverte par un talent scout de Columbia Records en 1929, alors qu’elle joue devant un salon de coiffure avec son mari de l’époque, Kansas Joe McCoy.

    SISTER ROSETTA THARPE

    Rosetta Nubin (1915-1973)

    Photo publicitaire de Sister Rosetta Tharpe posant avec une guitare, 1938
Crédits : James J. Kriegsmann, Public domain

    Sister Rosetta Tharpe, née Rosetta Nubin à Cotton Plant dans l’Arkansas, est une figure incontournable du gospel et du rock ‘n’ roll, souvent surnommée la «marraine du rock ‘n’ roll». Avec sa voix puissante et son jeu de guitare électrique innovant, elle a su captiver les auditoires et influencer des générations de musiciens.

    Tharpe commence sa carrière musicale très jeune, se produisant avec sa mère dans des églises et des rassemblements religieux à travers le Sud des États-Unis. En 1938, elle signe avec Decca Records et enregistre des morceaux qui deviendront des classiques, comme Rock Me et This Train. Sa capacité à fusionner des paroles spirituelles avec des rythmes de jazz et de blues lui permet de toucher un public plus large, au-delà des cercles religieux. Elle décède en 1973 à Philadelphie, mais son héritage perdure, célébré par des artistes comme Elvis Presley, Johnny Cash et Chuck Berry.

    BESSIE SMITH

    Elizabeth Smith (1894-1937)

    Bessie Smith
Crédits : Carl Van Vechten, Public domain, via Wikimedia Commons

    Bessie Smith, née à Chattanooga (Tennessee), est une légende du blues, souvent surnommée «l’impératrice du blues». Avec sa voix puissante et son style de chant profondément émotionnel, elle a marqué l’histoire de la musique et influencé des générations d’artistes.

    Smith commence sa carrière en chantant dans les rues de Chattanooga avec son frère Andrew pour subvenir aux besoins de leur famille après la mort de leurs parents. En 1912, elle rejoint une troupe itinérante dirigée par Ma Rainey, qui devient son mentor et l’aide à affiner son talent. En 1923, elle signe avec Columbia Records et enregistre Downhearted Blues, qui devient un énorme succès et la propulse sur le devant de la scène.

    Une anecdote marquante de sa carrière est son enregistrement de St. Louis Blues en 1925 avec Louis Armstrong. Leur collaboration est souvent citée comme l’une des plus grandes performances de l’histoire du blues. Armstrong a déclaré que jouer avec Smith était une expérience inoubliable, soulignant son immense talent et son charisme.

    Malgré son succès, la vie de Bessie Smith est marquée par des luttes personnelles, notamment avec l’alcoolisme et des relations tumultueuses. Elle continue néanmoins à enregistrer et à se produire jusqu’à sa mort tragique dans un accident de voiture en 1937.

    ETTA JAMES

    Jamesetta Hawkins (1938-2012)

    Etta James en concert à Deauville, 199
Crédits : Roland Godefroy, CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

    Etta James, née Jamesetta Hawkins le 25 janvier 1938 à Los Angeles, est une chanteuse de blues, jazz et R&B. Elle a marqué l’histoire du blues et inspiré de nombreux artistes par sa voix puissante et son style expressif.

    Etta James commence sa carrière musicale très jeune, chantant dans les églises et participant à des concours de talents. À 14 ans, elle forme un groupe de doo-wop, les Creolettes, qui est découvert par le célèbre Johnny Otis. En 1955, elle connaît son premier succès avec The Wallflower (aussi connu sous le titre Roll with Me, Henry), qui la propulse sur le devant de la scène.

    Elle signe en 1960 chez Chess Records, mais le décès de Leonard Chess en 1969 la laisse sans contrat. Elle fait un retour triomphal à la fin des années 1980 avec l’album Seven Year Itch.

    KOKO TAYLOR

    Cora Ann Walton (1928-2009)

    Née le 28 septembre 1928 dans une ferme de Shelby County, Tennessee, Cora Ann Walton, connue sous le nom de scène Koko Taylor, grandit dans une famille de métayers afro-américains marquée par la pauvreté et la foi. Attirée dès l’enfance par le blues qu’elle entend à la radio et dans les églises, elle s’installe à Chicago en 1953 avec son mari Robert « Pops » Taylor, cherchant une vie meilleure. C’est dans les clubs enfumés du South Side qu’elle forge sa voix rauque et puissante, attirant l’attention du producteur Willie Dixon qui lui écrit en 1965 le titre Wang Dang Doodle, enregistré pour Chess Records. Le single devient un succès retentissant, s’écoulant à plus d’un million d’exemplaires et propulsant Taylor sur le devant de la scène blues internationale. Surnommée « Queen of the Blues », elle enchaîne les tournées et les récompenses, remportant pas moins de vingt-neuf Grammy Awards de la Blues Music Association au fil de sa carrière. Malgré un grave accident de voiture en 1989 qui faillit lui coûter la vie, elle revient sur scène avec une énergie intacte, incarnant une résilience devenue emblématique. Koko Taylor s’éteint le 3 juin 2009 à Chicago, laissant derrière elle un héritage immense : celui d’une femme qui, dans un monde dominé par les hommes, s’est imposée comme l’une des voix les plus souveraines de l’histoire du blues.

    BIG MAMA THORNTON

    Willie Mae Thornton (1926-1984)

    Née le 11 décembre 1926 à Ariton, Alabama, Willie Mae Thornton grandit dans un foyer profondément religieux, son père est pasteur, avant d’être happée très jeune par la scène musicale du Sud profond. Orpheline de mère à l’âge de onze ans, elle quitte l’école et commence à chanter et jouer de l’harmonica dans des spectacles itinérants, forgeant sur les routes un tempérament scénique d’une force rare. Installée à Houston au début des années 1950, elle signe avec le label Peacock Records et enregistre en 1952 Hound Dog, une composition de Jerry Leiber et Mike Stoller qui reste à la première place des charts rhythm and blues pendant sept semaines, avant qu’Elvis Presley ne s’en empare quatre ans plus tard pour en faire un standard mondial, sans que Thornton ne touche un cent de redevances. Surnommée « Big Mama » autant pour son gabarit imposant que pour l’autorité de sa voix de contralto, elle traverse pourtant les décennies suivantes dans une relative obscurité, victime des inégalités raciales et économiques qui gangrenaient l’industrie musicale de l’époque. La vague du blues revival des années 1960 lui offre une seconde vie, la propulsant sur les scènes des grands festivals américains aux côtés de Janis Joplin, qui reconnaissait ouvertement sa dette envers elle. Alcoolisme et précarité marquèrent ses dernières années, et Big Mama Thornton s’éteignit le 25 juillet 1984 à Los Angeles, dans le dénuement, laissant derrière elle l’image douloureuse d’une pionnière dont le génie fut trop longtemps confisqué par d’autres.

    HÉRITAGE

    Une influence qui perdure

    Du delta du Mississippi à son influence globale sur la musique populaire, le blues a constamment évolué, s’adaptant aux changements d’époques tout en conservant son pouvoir émotionnel unique.

    En Savoir Plus

    Beale Street à Memphis

    Beale Street incarne l’esprit de la musique blues et l’histoire riche de la communauté afro-américaine à Memphis.

    S’étendant sur environ 2 km, de la rivière Mississippi à East Street, cette rue a été construite dans les années 1840 et est devenue un centre de vie nocturne dès les années 1860. Au début du XXsiècle, Beale Street était un lieu florissant pour les entreprises afro-américaines et un centre de la musique blues. En 1966, une partie de Beale Street a été désignée comme National Historic Landmark par le Congrès, marque de reconnaissance d’un patrimoine historique unique.

    Aujourd’hui, Beale Street est connue comme le «home of the blues» et attire des milliers de visiteurs pour ses clubs de blues, ses restaurants et ses festivals.

    Bars de blues et restaurants dans la rue historique de Beale Street, au centre-ville de Memphis, Tennessee, en 2014.
Crédits : Unknown Author, CC0
    Bars de blues et restaurants dans la rue historique de Beale Street, au centre-ville de Memphis, Tennessee, en 2014.
    Crédits : Unknown Author, CC0

    John Lomax

    John Avery Lomax (1867-1948) était un éminent musicologue et folkloriste américain, dont les efforts ont été déterminants pour la préservation de la musique folk américaine.

    Né à Goodman dans le Mississippi, et élevé au Texas, Lomax a développé dès son jeune âge une passion pour les chansons des cowboys, influencé par son environnement rural. Il a poursuivi des études en littérature anglaise à l’université du Texas à Austin, puis à Harvard, où il a été encouragé à collecter des ballades de cowboys, ce qui a abouti à la publication de son premier livre en 1910, Cowboy Songs and Other Frontier Ballads. Cette œuvre a joué un rôle crucial dans la sauvegarde de la musique folk américaine.

    En tant que conservateur des archives de la chanson folklorique à la Bibliothèque du Congrès, Lomax a contribué de manière significative à l’établissement d’une institution clé pour la préservation des chansons et de la culture américaine.

    Pendant la Grande Dépression, Lomax et son fils Alan ont entrepris des voyages d’enregistrement à travers le sud des États-Unis, capturant les chansons de fermiers pauvres, de camps de bûcherons et de prisons. Ces enregistrements ont constitué une base essentielle pour le canon moderne de la musique folk américaine.

    Photographie de John Lomax Jr.
Crédits : Lomax Collection, Public domain
    Photographie de John Lomax Jr.
    Crédits : Lomax Collection, Public domain

    Chess Records

    Fondée en 1950 à Chicago par Leonard et Phil Chess, Chess Records est largement reconnue comme l’une des maisons de disques les plus influentes dans l’histoire du blues et du rhythm and blues. Cette entreprise a joué un rôle crucial dans la diffusion et la popularisation de la musique blues à travers les États-Unis et au-delà. Les frères Chess, immigrants juifs de Pologne, ont acquis Aristocrat Records en 1947 avant de la rebaptiser Chess Records en 1950. Leur vision était de capturer et de promouvoir le son authentique du blues urbain de Chicago, un genre qui émergeait alors comme une force culturelle majeure.

    Leur premier grand succès est venu avec l’enregistrement de Muddy Waters : le single I Can’t Be Satisfied a marqué un tournant décisif pour le label. Par la suite, Chess Records a rapidement pu constituer un catalogue impressionnant d’artistes de blues légendaires, dont Howlin’ Wolf, Willie Dixon, Little Walter et Chuck Berry. Ces musiciens ont non seulement défini le son du blues de Chicago, mais ont également influencé de nombreux genres musicaux, y compris le rock ‘n’ roll. Par exemple, les enregistrements de Chuck Berry chez Chess ont jeté les bases du rock moderne, tandis que les compositions de Willie Dixon sont devenues des standards du blues.

    L’impact de Chess Records dépasse largement la simple production musicale. Le label a joué un rôle central dans la reconnaissance et la valorisation de la culture afro-américaine à une époque de ségrégation raciale intense aux États-Unis. Les enregistrements réalisés par Chess ont permis de préserver un patrimoine musical riche et de le rendre accessible à un public mondial. En outre, le studio de Chess Records, situé au 2120 South Michigan Avenue, est devenu un lieu mythique, immortalisé par des artistes comme les Rolling Stones dans leur morceau 2120 South Michigan Avenue. Aujourd’hui, ce site abrite la Blues Heaven Foundation, fondée par la veuve de Willie Dixon, qui continue de promouvoir et de préserver l’héritage du blues.

    
Vinyle face-A du morceau Spoonful écrit par Willie Dixon et interprété par Howlin Wolf, Chess Records, 1960
Crédits : Chess Records, Public domain
    Vinyle face-A du morceau Spoonful écrit par Willie Dixon et interprété par Howlin Wolf, Chess Records, 1960
    Crédits : Chess Records, Public domain


    Chess Records a ainsi été un catalyseur essentiel pour le développement et la diffusion du blues.

    Groupe emblématiques teintés de blues

    Rolling Stones, The Animal, The Yardbirds, Eric Clapton, Fleetwood Mac, Led Zeppelin

    PLAYLIST ?

    Playlist : blues band

    Malgré son déclin relatif auprès du public afro-américain à partir des années 1970, le blues continue d’exercer une influence profonde sur la musique contemporaine. Des artistes modernes perpétuent la tradition tout en y apportant une sensibilité nouvelle.

    PURAFÉ

    Pura Fé Antonia «Toni» Crescioni (1959- ) : If I was your guitar

    La New-Yorkaise Pura Fé dont les parents sont indiens métis Tuscarora, est certes chanteuse (elle chante longtemps dans le Mercer Ellington Orchestra), et guitariste de blues (un blues bien particulier teinté de la culture des natifs américains), mais aussi autrice-compositrice, poète, danseuse, actrice (elle a étudié et joué avec l’American Ballet Theatre Company), enseignante et militante. Il lui arrive de jouer d’un instrument rare et étrange, la weissenborn, une guitare hawaiienne (acoustique à l’origine) construite en Koa.

    KEB’ MO’

    Kevin Roosevelt Moore (1951- ) : Your Love

    Keb’ Mo’, de son vrai nom Kevin Roosevelt Moore, est né à Los Angeles. Ce chanteur, guitariste et compositeur est une figure incontournable du blues moderne, connu pour son style qui fusionne le blues traditionnel avec des éléments de folk, rock, jazz et country.

    Dès les années 1970, Keb’ Mo’ commence sa carrière musicale en jouant dans divers groupes de blues et de R&B. Il se fait remarquer en 1994 avec la sortie de son album éponyme, Keb’ Mo’, qui inclut des reprises de classiques de Robert Johnson comme Come On In My Kitchen et Kind Hearted Woman Blues. Son approche contemporaine du blues lui vaut rapidement une reconnaissance internationale et plusieurs Grammy Awards.

    Keb’ Mo’ est également connu pour ses collaborations avec des artistes de renom comme Bonnie Raitt, Taj Mahal et Vince Gill. En plus de sa carrière musicale, il s’engage activement dans des causes sociales et politiques, utilisant sa musique pour sensibiliser le public à des questions importantes. Aujourd’hui, Keb’ Mo’ continue de se produire et d’enregistrer, apportant une touche moderne au blues tout en restant fidèle à ses racines.

    ERIC DIBB

    Eric Charles Bibb (1951- ) : Kokomo

    Eric Bibb, né le 16 août 1951 à New York, est une figure majeure du blues contemporain. Avec une carrière s’étendant sur plus de cinq décennies, il a su marier les sonorités traditionnelles du blues avec des influences folk, gospel et world music, créant ainsi un style unique et profondément émouvant.

    Issu d’une famille de musiciens, son père, Leon Bibb, était un chanteur de théâtre musical et un activiste des droits civiques, tandis que son oncle, John Lewis, était un pianiste de jazz renommé. Dès son plus jeune âge, Eric est immergé dans un environnement musical riche, recevant sa première guitare acoustique à l’âge de sept ans.

    Bibb commence sa carrière professionnelle à 16 ans en jouant dans le groupe de la maison pour l’émission télévisée de son père. À 19 ans, il part pour Paris, où il rencontre le guitariste Mickey Baker, qui l’oriente vers le blues. Il s’installe ensuite à Stockholm, où il s’immerge dans le blues d’avant-guerre et la scène musicale mondiale émergente.

    Avec plus de quarante albums à son actif, Bibb a collaboré avec des artistes de renom tels que Taj Mahal, Charlie Musselwhite et Guy Davis. Son album Ridin’, sorti en 2023, a été nominé pour un Grammy et témoigne de son engagement à aborder des thèmes sociaux et politiques à travers sa musique.

    Le blues en images

    Pour se plonger visuellement dans ce courant musical, son époque et ses univers, vous trouverez ci-dessous une sélection de ressources vidéo sur le blues.

    The American Folk Blues Festival

    Willie Dixon en concert au American Folk Blues Festival, Bruxelles, 1963
    Crédits : Mallory1180, CC BY-SA 4.0 

    À la fin des années 1950, Horst Lippmann et Fritz Rau, deux Allemands passionnés de jazz, constatent que le blues est largement méconnu en Europe. Le genre est surtout vu comme une simple «source du jazz». Ils décident alors de lancer un festival itinérant à travers l’Europe occidentale pour le faire connaître.
    Le festival est un succès et a donné lieu à de nombreux films, dont les trois suivants.

    1. The American Folk Blues Festival «1962-1966», Volume 1 : The American Folk Blues Festival «1962-1966», Volume 1
    2. The American Folk Blues Festival «1962-1969», Volume 3 : The American Fol Blues Festival « 1962-1969 » Volume 3
    3. The American Folk Blues Festival «1963-1966», The British Tours : The American Folk Blues Festival « 1963-1966 » The British Tours

    The Blues

    The Blues est une série de documentaires produite par Martin Scorcese pour PBS (Public Broadcasting Service, en 2003) comprenant les épisodes suivant :

    • «Feel Like Going Home», de Martin Scorsese ;
    • «The Soul of a Man», de Wim Wenders ;
    • «The Road to Memphis», de Richard Pearce ;
    • «Warming by the Devil’s Fire», de Charles Burnett ;
    • «Godfathers and Sons», de Marc Levin ;
    • «Red, White & Blues», de Mike Figgis ;
    • «Piano Blues», de Clint Eastwood.

    Lou Rawls – Live in concert, North Sea Jazz Festival

    Louis Allen Rawls dit Lou Rawls (1933 – 2006) était un chanteur de de blues, de jazz et de soul américain. Il s’est produit plusieurs fois au North Sea Jazz Festival à La Haye (mer du Nord), festival fondé par Paul Acket en 1976, homme d’affaires et amateur de jazz.

    Blues at Newport 1966

    Film documentaire réalisé par Alan Lomax où l’on peut voir et entendre sur scène aussi bien Skip James que Bukka White, Son House, Howling Wolf ou le révérend Pearly Brown.

    Notions clés

    Quand ?

    Le blues apparaît dès la fin du XIXe siècle dans les communautés des anciens esclaves afro-américains et de leurs descendants. Il évolue au début du XXe siècle dans ses formes d’expression musicale et continue d’influencer les plus grands artistes jazz, rock ou encore pop, et ce jusqu’à aujourd’hui.

    Quoi ?

    Né de la rencontre des traditions musicales africaines et des souffrances infligées par l’esclavage et la ségrégation raciale, le blues est avant tout l’expression du désespoir. Dans sa forme originale (le blues du Delta) il est l’interprétation d’un chanteur seul et de sa guitare. «Blue note», «twelve bars», notes binaires et rythmes ternaires sont autant d’éléments musicaux qui le caractérisent.
    Au fil du temps, son intrumentarium va évoluer, notamment avec l’invention de la guitare électrique et l’adoption du piano.  Les styles de blues vont alors se multiplier : blues de Chicago, Texas blues, Swamp blues, Rhythm and Blues, etc.

    Où ?

    Le région dite «delta du Mississipi» est considérée comme le berceau du blues. L’exode rural provoqué par la Grande Dépression le conduit vers de nombreuses villes du nord et du nord-est états-uniens, ainsi que vers le Grand Ouest.
    Dans les années 1940 et 1950, au sortir de la guerre, le blues s’exporte en Europe comme en témoigne son influence considérable sur des groupes comme les Rolling Stones ou Led Zeppelin et la naissance du British Blues.

    Qui ?

    Charley Patton reste à ce jour considéré comme le «père du Delta blues» et son influence sur nombre d’interprètes des débuts du blues est incontestable. Par la suite, des figures emblématiques émergent de chaque courant, en voici quelques noms :

    • Blues du Delta : Robert Johnson, Leadbelly, Howling Wolf
    • Blues urbain : John Lee Hooker, Memphis Slim, Willie Dixon
    • Blues de Chicago : Muddy Waters, B.B. King, Albert King
    • Blues dans le Jazz et le Rhythm and Blues : Nat King Cole, Louis Jordan, T Bone Walker
    • Texas blues : Lightnin’ Hopkins, Jimmy Reed
    • Le blues au piano : Albert Ammons, Jelly Roll Morton, Fats Waller
    • Swamp blues : Slim Harpo, Clifton Chenier

    Dans ce paysage très masculin de l’époque, Ma Rainey, Bessie Smith et plus tard Billie Holiday font quant à elles partie des plus grandes interprètes du genre.

  • Comment la notation Benesh relève et révèle l’interprétation

    Comment la notation Benesh relève et révèle l’interprétation

    Résumé

    Le mouvement dansé s’écrit et se lit sur des partitions depuis le XVe siècle. La notation du mouvement Benesh est un des systèmes majeurs créés au XXe siècle. Cet article apporte un éclairage particulier sur les possibilités offertes par ce système pour analyser et communiquer le mouvement. Il souligne les objectifs et concepts retenus par son auteur. Le sujet est illustré de simples pictogrammes pour montrer comment la notation clarifie le mouvement.

    L’interprétation, au sens premier, c’est « l’action d’expliquer, de donner une signification claire à une chose obscure, […] de donner une signification aux faits, gestes, paroles de quelqu’un. »1

    La notation du mouvement est un outil et non une fin en soi. Elle peut toutefois ouvrir de nombreuses portes hermétiquement fermées2. Support de mémoire pour soi-même et de communication pour autrui, média de création et d’aide à la composition, la notation du mouvement est fondamentalement un outil d’analyse du mouvement. Les paramètres d’analyse et le regard porté sur le mouvement varient d’un système3 à l’autre en fonction des objectifs et des concepts retenus par son inventeur.

    La genèse du système Benesh

    “Notation is a tool for creative thinking in research and composition. Therefore the notation had to be unlimited in possibilities, and only a pure movement approach would satisfy this need”4 (Rudolf Benesh, 1956).

    Le système Benesh est enregistré à Londres en 1955 sous le nom de Benesh Movement Notation et le gouvernement britannique le présente en 1958 à l’Exposition universelle de Bruxelles parmi les découvertes majeures de la science et de la technologie.

    Son auteur, Rudolf Benesh, naît à Londres en 1916 de père tchèque et de mère anglo-italienne. Mathématicien de formation, il étudie la musique au Morley College ainsi que les arts plastiques à la Wimbledon Art School. La rencontre avec sa femme Joan Rothwell, née à Liverpool en 1920, devenue danseuse au Sadler’s Wells après avoir suivi l’enseignement de Lydia Sokolova, sera l’élément catalyseur. Quel n’est pas son étonnement de la voir accumuler les écrits, suites de mots et abréviations, pour mémoriser les cours de ses professeurs ! En tant que musicien, il ne peut admettre que cet art visuel n’ait pas sa propre écriture, comme c’est le cas pour la musique.

    Rudolph Benesh entrevoit d’emblée la nécessité de pouvoir l’appliquer à toute forme de mouvement humain. Son application à la danse ne constitue clairement qu’une partie de l’enjeu. Le système sera utilisé conjointement dans le domaine de l’ergonomie, de la médecine et de l’anthropologie de la danse. Dès 1959, Rudolf Benesh contribue à un projet initié par le Centre d’études techniques pour l’industrie du vêtement à Paris. Il note et analyse les mouvements des opérateurs face aux machines. Il collabore ensuite à un projet de recherche avec Hattfield Polytechnic University (aujourd’hui University of Hertfordshire) et Loughborough University pour la conception d’une chaise destinée aux travailleurs à la chaîne. L’utilisation de la notation pour l’étude du travail aura des conséquences fructueuses pour son application en neurologie. Un projet pilote voit le jour au Centro di Educazione Motoria de Florence en 1967 où la notation Benesh permet d’analyser les déficiences musculaires et contribue au traitement des enfants souffrant de paralysie cérébrale. En Angleterre, il faudra attendre la fin des années 1970 pour qu’un groupe de physiothérapeutes s’intéresse à la valeur clinique du système. À leur suite, des physiothérapeutes basés en Suède et au Japon étudieront et exploiteront le potentiel de la notation comme outil d’observation clinique et d’analyse pour le suivi des patients. De nos jours, la notation Benesh est encore utilisée dans ce domaine. Mais c’est dans les disciplines chorégraphiques que cette écriture a ouvert le plus grand nombre de portes.

    Dès la publication du système en 1955, Rudolf et Joan Benesh le présentent à Dame Ninette de Valois, directrice du Royal Ballet. Non seulement elle l’inscrit au programme de la Royal Ballet School, mais elle l’adopte également pour sa compagnie. Dame Ninette engage la première choréologue5 pour noter ses créations, assurer les reprises de rôles et la transmission du répertoire. Le Royal Ballet fut un réel vivier de chorégraphes qui dirigèrent, et dirigent encore, des compagnies de répertoire au Royaume-Uni, en Allemagne, en Scandinavie et, pour un temps plus court, aux États-Unis. Tout naturellement, ces chorégraphes engagent au sein de leur équipe artistique un, voire deux choréologues. Les directeurs de compagnies des pays membres du Commonwealth, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud, du Canada comprennent à leur tour l’intérêt du service rendu et créent un ou deux postes. Suivront une compagnie en Israël, une en Belgique et une aux Pays-Bas.

    En 1962, Rudolf et Joan Benesh fondent à Londres le Benesh Institute of Choreologyoù s’organisent l’enseignement et le développement du système. Rudolf Benesh décède à Londres en 1975 à l’âge de 69 ans des suites d’un cancer. Joan Benesh se retire de toute activité publique, et confie l’avenir du Benesh Institute et du système aux choréologues pionniers de la première heure.

    En France, seul le Ballet Preljocaj a recours au service d’une choréologue en permanence et cela dès 1992. Angelin Preljocaj croit en la notation et il n’en éprouve aucune contrainte, « [q]ue ce soit lors de la phase de création ou lors de reprises de rôles, si mon désir est de changer un pas, la notation m’en laisse totalement libre. La rigueur de cet exercice m’offre, paradoxalement, une totale liberté »6. Ses trois assistants, dont deux formés au Conservatoire de Paris, lisent et utilisent les partitions pour les répétitions et pour assurer les transmissions. Auparavant, au milieu des années 1980, Régine Chopinot, chorégraphe de la Nouvelle danse, avait eu une démarche similaire, « plutôt par une curiosité analytique et un goût de la confrontation »7. Michèle Prélonge, elle-même partenaire artistique essentielle dans le parcours de Chopinot, se souvient de la capacité de la notatrice à « questionner la forme du mouvement, son intensité, son intention. [La notatrice] était une interlocutrice à part entière »8. En 1995 s’ouvre la formation à la notation du mouvement Benesh au Conservatoire de Paris. En 2006, le ministère de la Culture et de la Communication met en place un dispositif « aide à la recherche et au patrimoine en danse » ainsi qu’un dispositif « danse en amateur ». Ces actions contribuent à promouvoir l’usage des partitions existantes et permettent d’en réaliser de nouvelles qui témoignent des courants actuels.

    En l’espace d’un peu plus d’un demi-siècle, la notation Benesh a enregistré un patrimoine qui s’étend du XVIIIe siècle à nos jours. La collection Benesh rassemble les œuvres de plus de 250 chorégraphes et couvre pour certains l’entièreté de leur production. Les partitions Benesh témoignent de la période de création, mais aussi de reprises ultérieures présentées en d’autres lieux. Ainsi, le notateur bénéficie du temps de gestation de la pièce, de l’enseignement du chorégraphe au même titre que les danseurs. Il a souvent pour mission de remonter les créations du chorégraphe pour d’autres compagnies. Reconnu comme répétiteur, il prépare les danseurs jusqu’à la venue du créateur qui donne alors la touche finale. Mais il n’est pas rare que le chorégraphe lui confie la responsabilité de la production jusqu’à la première.

    Le concept du mouvement et sa transcription à partir d’une approche linguistique

    “You are not reading the notation as such, any more than you are reading an alphabet when reading this page : you are reading a language. In the case of the movement notation, you will be reading a movement language”9(Rudolf Benesh, 1977).

    Rudolf Benesh conçoit l’évolution de la notation en trois étapes : « L’étape I est par nature mathématique et est reliée à la géométrie euclidienne. Elle commence avec des axiomes et des prémisses manipulés selon les concepts et la stricte application de la logique, de la cohérence, de l’ergonomie. Le résultat est un alphabet de base […]. L’étape II, la choréologie, est le développement des langages à partir de l’alphabet. […] Il faut d’abord épeler les mots – les postures. Puis les mots composés – les mouvements ou les pas. Ensuite vient la syntaxe, l’ordre dans lesquel les signes de l’alphabet ou les mots doivent être utilisés. Enfin la grammaire qui recouvre les principes de redondance, de relativité et d’échelle de valeur »10. La troisième étape est l’enseignement, la diffusion et l’application du système au service de la création, du patrimoine et de la recherche.

    Le premier axiome concerne la nature même du mouvement, perçu par le sens de la vision. Sa transcription doit donc être axée sur le fonctionnement de ce sens particulier et avoir une structure logiquement dérivée de ce medium. À la recherche du concept visuel, Rudolf Benesh se penche sur les chronophotographies d’Étienne-Jules Marey, un des pionniers de la photographie. À l’aide de son fusil photographique mis au point en 1882, Marey photographie hommes et animaux en mouvement sur douze poses. Peu de temps après, il invente la chronophotographie sur plaque fixe qui analyse le mouvement par images successives.

    [Fig. 1] Figure 1 – Exemple d’une chronophotographie d’Étienne-Jules Marey (vers 1885).

    Rudolf Benesh en tire l’idée de représenter le mouvement en captant les instants-clefs, ou key-frames, terme usité pour les montages de film. De l’infinité des positions intermédiaires, il ne retient que ce que l’œil perçoit et le transcrit sous forme de traits continus.

    [Fig. 2] Figure 2 – À gauche, une chronophotographie moderne. À droite, le concept de mouvement retenu par Rudolf Benesh.

    Le concept du mouvement ainsi établi, Benesh s’impose trois critères prioritaires : « simplicité, précision, efficacité»11. Pour y arriver, il cherche le mode de figuration du corps le plus économe. Il se réfère à l’« homme de Vitruve » de Léonard de Vinci et trace cinq lignes par dessus le schéma corporel. Il retrouve ainsi une portée analogue à la portée musicale qui se lit de gauche à droite, ce qui correspond à notre représentation du déroulement du temps. Il organise la portée de façon à repérer aisément le déroulement des actions corporelles dans le temps et dans l’espace.

    [Fig. 3] Figure 3 – À gauche, l’idée de la portée en référence à de Vinci. À droite, son organisation où se répartissent les trois éléments indispensables pour décrire le mouvement.

    Rudolf Benesh peut dès à présent réduire le schéma corporel à l’essentiel, extrémités, articulations et segments, pour ne plus le représenter que par des signes distinctifs qui se placeront sur la portée pour obtenir un pictogramme.

    [Fig. 4] Figure 4 – Le schéma corporel est ramené à quelques signes placés sur la portée.

    La figure est désormais une épure cinétique qui révèle toujours le corps dans son entièreté. La lecture de gauche à droite nous amène à écrire et lire par identification. Ainsi le lecteur exécute la figure 4 le bras gauche vers le haut, le bras droit vers le bas, tous les deux formant un angle droit à hauteur de la ligne des épaules, et la tête tournée vers la droite. Imaginez prolonger le trait vertical de la tête vers le bas : il vous donne un axe médian fictif qui divise le pictogramme en deux parties égales : le côté gauche et le côté droit du corps. Cet axe imaginaire, qui figure également l’axe de gravité en situation debout, est ici provisoirement inscrit sur la portée en ligne pointillée.

    Toujours dans un souci de simplicité et de clarté maximales, Rudolf Benesh choisit d’édifier l’alphabet sur trois signes élémentaires : le trait vertical, le trait horizontal et le point.

    [Fig. 5] Figure 5 – Les trois signes de base.

    Représentés en trois dimensions, les mouvements se déploient dans une sphère. Celle-ci délimite l’espace périphérique du corps. Rudolf Benesh partage cet espace en deux hémisphères, l’un devant le corps, l’autre derrière. La partie médiane qui les sépare correspond à l’épaisseur du corps et sera appelée plan du corps. Les trois signes de base (figure 5) situent les extrémités respectivement devantdans le plan et derrière le corps. Signes communs aux pieds et aux mains, ils figurent l’un ou l’autre dès qu’ils sont placés sur la portée.

    [Fig. 6] Figure 6 – La figure en trois dimensions se projette sur un support en deux dimensions par le choix de signes distinctifs.

    Sujets à de multiples transformations, les trois signes attribués aux extrémités sont le départ d’un alphabet évolutif. Diversement modifiés, ils traduisent toutes les situations de mouvement dans les trois dimensions. Le premier concept est qu’une croix représente une flexion et par extension de la même idée une inclinaison. Nous obtenons ainsi les signes pour les coudes et genoux fléchis ainsi que les flexions de la tête et du buste.

    [Fig. 7] Figure 7 – Identité des extrémités, articulations, et mouvements des segments.

    Un deuxième concept incline le trait vertical à gauche et à droite, traduisant ainsi les inclinaisons latérales du corps, mais aussi les contacts des extrémités le long du corps ! La manipulation des signes de bases par le biais d’autres concepts donne lieu à un vaste nombre de signes, qui, placés sur la portée, identifient l’élément corporel et le situent précisément dans l’espace périphérique du corps.

    [Fig. 8] Figure 8 – Les signes inclinés à gauche et / à droite identifient des mouvements spécifiques selon leur emplacement sur la portée.

    Benesh crée de la même façon une écriture rythmique qui identifie les différents impacts du temps, pulsations et subdivisions.

    [Fig. 9] Figure 9 – Les signes de rythme.

    Chaque signe de rythme distingue un instant précis. Le signe ne se modifie pas, contrairement aux signes de musique. La valeur de l’intervalle entre deux instants-clefs est donnée par le signe de rythme suivant. Placé au-dessus du pictogramme, il mobilise le mouvement inscrit sur la portée différemment dans le temps. L’unité de temps est systématiquement donnée par un pictogramme. L’inscription de la pulse beat, signe correspondant à l’unité de temps, au-dessus du pictogramme est redondante. Cette économie de signes ainsi que l’autonomie de l’écriture rythmique facilitent l’écriture et contribuent à sa rapidité.

    [Fig. 10a] Figure 10 – Un mouvement d’inclinaison de tête sur un rythme de polka à gauche
    [Fig. 10b] et de mazurka à droite

    [Fig. 10c]

    Du signe à l’idéogramme

    Rudolf Benesh cherche constamment à synthétiser en un seul signe l’ensemble des informations indispensables au mouvement. Les signes relatifs aux orientations et changements d’orientation du mouvement, tours et pivots illustrent aisément son idée : l’épingle droite oriente le mouvement ; Benesh la courbe dans le sens horaire ou anti-horaire pour définir le sens de la giration.

    [Fig. 11] Figure 11 – À gauche, le signe de direction, qui se lit comme une flèche ↑ dont la tête est remplacée par un point, oriente ici le mouvement vers l’avant. À droite, le signe de tour comporte l’orientation de départ, le sens du tour et l’orientation finale.

    Deux signes de pieds dans le plan légèrement séparés se réunissent pour ne former qu’un seul signe : les pieds sont joints l’un à côté de l’autre. Mais, en l’absence de ligne de locomotion, aucune indication n’est donnée quant au pied à actionner pour y arriver. Benesh complète le signe et ajoute un signe de contact, gauche ou droit, en début ou fin de signe. Cet idéogramme traduit la notion de fermeture, terme commun à bien des écoles et techniques.

    [Fig. 12] Figure 12 – Construction du signe de fermeture qui reflète l’action de joindre le pied gauche à côté du droit et vice versa.

    Mise en mouvement

    La lecture de gauche à droite déroule une succession de pictogrammes d’où se dévoile l’évènement qui prend corps le long de la ligne du temps. La répartition des notions temporelles et spatiales autour de la portée offre plusieurs strates de lectures. Par exemple, on peut lire uniquement l’évolution du mouvement dans l’espace, sans avoir à déchiffrer l’action en elle-même.

    [Fig. 13] Figure 13 – Le sens de lecture et les spécificités de la portée.

    Effaçons les mouvements du corps pour ne suivre que l’évolution spatiale en corrélation au temps. Nous sommes au bord du plateau, orientés vers une chaise qui se trouve au centre. Nous avançons vers celle-ci et avons 10 secondes pour y arriver et nous arrêter devant elle, face au public. Ensuite, nous voyons une modification du centre gravitaire qui surplombe la chaise. Sommes-nous debout ou assis ? Le pictogramme placé sur la portée nous le dira.

    [Fig. 14] Figure 14 – Clefs pour la lecture de la figure 13.

    Contextes et nuances de mouvements

    À ce stade, le système permet déjà de noter, analyser, transcrire et communiquer toute forme de mouvements humains de façon « objective ».

    Rudolf Benesh insiste sur la nécessité d’entraîner le regard et la pensée à analyser le mouvement pour ce qu’il est, sans que n’intervienne un concept préétabli : la notation objective.

    En revanche, pour témoigner de mouvements créés dans un contexte spécifique, courants chorégraphiques et autres domaines artistiques comme le cirque ou encore le mime, entre autres exemples, Rudolf Benesh considère que l’écriture doit pouvoir les révéler de façon claire, transparente et immédiate. Il lui faut donc franchir une deuxième étape, le passage au développement du langage. Il explique sa démarche en ces termes dans An Introduction to Benesh Movement Notation (1956) : “It was not a matter of recording what one saw, but also to learning that each style of dance, like each language, has its own conventions and particular emphasis on what is important”12. Il développe la syntaxe et la grammaire de façon à ce que la notation puisse refléter les spécificités propres à chaque langage de mouvement.

    La transcription d’inclinaisons latérales du buste est un premier exemple. Grammaticalement, deux écritures s’offrent à nous : l’une dite de base, l’autre dite visuelle. Les deux traduisent un même mouvement anatomique. Placées dans le contexte, les nuances sont perceptibles. L’écriture visuelle permet de suivre la ligne de force du mouvement du dos. Elle parle de la ligne au sens recherché par la danse classique, une allure que l’on peut retrouver en danses de caractères, une inscription du corps dans l’espace au sens donné par les contemporains. L’écriture de base analyse chaque segment individuellement à son plan de référence. Elle organise le mouvement autour de la colonne vertébrale et peut être une clef pour un relâché, pour une prise d’élan, pour une prise de risque…

    [Fig. 15] Figure 15 – Écritures de base et visuelle pour les inclinaisons latérales.

    Ces éléments contribuent à l’analyse des œuvres, à l’étude comparative de l’organisation corporelle et de la perception du corps suivant les époques, lieux géographiques et contextes sociaux.

    L’étude du recueil des classes d’Auguste Bournonville, par exemple, ainsi que des partitions de ses œuvres révèle une prédominance de l’écriture visuelle. L’étude de la méthode pédagogique d’Enrico Cecchetti tend vers une observation similaire.

    [Fig. 16] Figure 16 – L’écriture visuelle prédomine dans les partitions d’œuvres qui se rattachent à l’époque romantique et au ballet classique.

    Dans le premier exemple de la figure 16, l’oeil exercé voit la prise d’un grand saut jeté par demi-tour vers la gauche qui s’organise autour d’inclinaisons latérales du buste qui amortissent la réception du saut.

    Dans le second exemple, il s’agit d’un mouvement renversé du haut du buste qui prend le l’ampleur dans l’exécusion d’une pirouette attitude et qui se termine avec une légère inclinaison sur la droite et extension du buste et de la tête.

    Par ailleurs, les deux écritures se côtoient le plus souvent, comme ici pour cet extrait repéré chez Merce Cunningham.

    [Fig. 17] Figure 17 – L’écriture visuelle traduit aisément la figure du tilt, tandis que l’écriture de base pour les deux mouvements suivants nous donne à voir un engagement du buste et de la tête plus ample.

    Pour procéder au choix entre l’une ou l’autre méthode, il suffit de poser les deux écritures en parallèle. La consigne du mouvement présentée ci-dessous est de faire glisser lentement les mains vers les épaules, comme sur un rail, et de les éloigner à nouveau.

    [Fig. 18] Figure 18 – En bas, l’écriture de base est dans ce cas plus judicieuse. En effet, elle met clairement en valeur le mouvement du bras le long de la ligne de l’épaule.

    Le placement d’un signe de tour sur la portée en relation au temps et aux instants-clefs révèle à lui seul la nature et la manière d’exécution du mouvement. S’inscrit-il entre deux instants-clefs ? Transparaît dès lors l’idée d’un changement d’orientation. Est-il placé sous l’instant-clef ? Il en ressort l’idée de la giration par une prise de force.

    [Fig. 19] Figure 19 – Elle exécute un changement d’orientation, tandis qu’il exécute un tour pivot, deux mouvements qui impliquent des dynamiques différentes.

    Elle : au départ, pied gauche devant, pied droit derrière, le poids du corps est également réparti entre les deux jambes qui sont en flexion ; elle opère un changement d’orientation qui se déroule le long du 1er temps (entre 2 pulsations) pour arriver au 2e temps en équilibre sur demi-pointe sur la jambe gauche, pied droit en contact sur le côté du genou.

    Lui : description corporelle identique, le mouvement se différentie par la prise d’élan pour éxécuter un tour pivot dans la posture décrite au-dessus.

    [Fig. 20] Figure 20 – Cette écriture traduit un mouvement de giration par enroulement.

    Ensemble, l’homme et la femme éxécutent un mouvement de giration qui s’engage au-préalable par un demi-changement d’orientation sur la droite.

    Transcrire un mouvement en déséquilibre demande un regard particulièrement affiné, car la manière de l’exécuter peut s’initier à partir de différentes parties du corps.

    [Fig. 21] Figure 21 – Trois modes d’initiation différents pour un mouvement qui, dans les trois cas, se projetterait de façon très similaire dans l’espace.
    [Fig. 22] Le mouvement implique une pression dans les pieds pour déplacer tout le poinds du corps vers la gauche jusqu’à passer le pied gauche dans l’espace droit du corps (signe barré).
    [Fig. 23] Le mouvement est considéré comme une inclinaison latérale de tout le corps à partir du sol (comme une « tour de Pise » avec un redressement au niveau du bassin). Le mouvement s’initie par un transfert du poids du corps à partir du bassin.

    Un tel mouvement pourrait engager d’autres forces encore et il se noterait encore différemment. Seule la présence du notateur lors de la transmission pourra conforter son choix d’écriture.

    Ces quelques points n’illustrent que très partiellement la façon dont le système Benesh relève et révèle l’interprétation. D’autres exemples concerneraient le travail au sol, dont l’abord de la notation est facilité par l’autonomie de l’analyse du corps et de sa situation dans l’espace ; la manipulation des objets, qui figurent au-dessus de la portée ; les détails de mouvements ; dynamiques et tensions musculaires…

    Mise en œuvre

    « L’écrit, s’il est correctement fait, doit donner les clefs pour que le mouvement symbolisé reprenne vie dans l’esprit insufflé lors de la création. »13 

    Apprendre l’alphabet n’est pas difficile, ce qui demande un long entraînement, c’est l’analyse du mouvement et la maîtrise de la grammaire. La grammaire, c’est ce qui porte une pensée vers un autre ; c’est donner sa pensée à quelqu’un au plus juste de ses intentions ; c’est écrire à quelqu’un en ayant de fortes chances de ne pas être trahi.

    L’apprentissage d’un système de notation passe constamment du corps au papier et du papier au corps. C’est un va-et-vient incessant, qui interroge autant le mouvement que le système. L’écriture nécessite d’anticiper la capacité du lecteur non « seulement de déchiffrer mais de traduire, avec la part de création que cela comporte. Il faut être au fait de la pensée de l’auteur et de sa manière. Il faut comprendre, lire entre les lignes, s’intéresser au non-écrit comme on peut s’intéresser au non-dit. Il s’agit d’établir une communication. »14

    C’est tout l’enjeu de la formation au Conservatoire de Paris.

    Bibliographie

    Ouvrages

    BENESH Rudolf et BENESH Joan

    An Introduction to Benesh Movement Notation, A. & C. Black, Londres, 1956, éd. revue et corrigée Dance Horizons, New York, 1969.

    Reading Dance, The Birth of Choreology,Souvenir press, Londres, 1977.

    BERMÚDEZ Bertha

    “Reflection on the process of learning Benesh and Labanotation” dans ,RTRSRCH Vol.2 No.2, Amsterdam School of the Arts, 2010.

    CAUSLEY Marguerite

    An Introduction to Benesh Movement Notation, Its General Principles and its Use in Physical Education,Max Parrish, Londres, 1967.

    DANIELS Peter T et BRIGHT William, dir.

    The World’s Writing Systems,Oxford University Press, New York, 1996.

    HECQUET Simon et PROKHORIS Sabine

    Fabriques de la danse,Presses Universitaires de France, Paris, 2007.

    GRECO Emio

    (Capturing Intention). Emio Greco PC and AHK, Amsterdam, 2007.

    LÉVÊQUE Dany

    Angelin Preljocaj de la création à la mémoire de la danse. Les Belles Lettres/Archimbaud, Paris, 2011.

    MCGUINNESS-SCOTT Julia

    Movement Study and Benesh Movement Notation, Oxford University Press, Londres, 1983.

    MIRZABEKIANTZ Eliane

    Grammaire de la notation Benesh,Centre national de la danse, Paris, 2000.

    « La notation Benesh à l’usage du patrimoine et de la création », dans La Notation chorégraphique : outil de mémoire et de transmission, actes États Généraux, sous la direction de Béatrice Massin, Atelier baroque–Compagnie fêtes galantes, Paris, 2007.

    ORLAREY Yann, dir.

    Musiques et Notations,Aléas, Lyon, 1999.

    PARKER Monica

    Benesh Movement Notation : Elementary Solo Syllabus : Text Book Ballet Application,éd. revue et corrigée Thanet Press Ltd, Margate (Kent), 1999.

    SETH Brigitte et MONTLLÓ GUBERNA Roser

    Rosaura,L’œil d’or formes & figures, Paris, 2009.

    SUQUET Annie

    Chopinot. Cenomane, Le Mans, 2010

    Partitions chorégraphiques

    The Bournonville School (in four parts), part 3, Benesh Notation, recorded bySandra Caverly, Audience Arts, Kirsten Ralov, éd., New York, 1979.

    Syllabus of Professional Examinations in the Cecchetti Method, recorded by Linda Pilkington, The Cecchetti Society, 1978, revised 1984.

    Notes

    1 Alain Rey, dir., Dictionnaire culturel de la langue française (Le Robert, Paris, 2005).

    2 Rudolf Benesh, An Introduction to Benesh Movement Notation.

    3 Ann Hutchinson Guest, dans Dance Notation (Dance Books, Londres, 1984), a recensé depuis la moitié du XVe siècle environ 85 systèmes d’écriture de la danse, ou de notation du mouvement. Actuellement, la notation Benesh et la notation Laban sont enseignées au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    4« La notation est un outil qui contribue à développer la créativité pour la recherche et la composition. Le système devait donc être illimité en possibilités et seule une approche pure du mouvement répondrait à ce besoin », Rudolf Benesh, An Introduction to Benesh Movement Notation.

    5 Choréologue : terme choisi par Rudolf Benesh pour distinguer la connaissance et le savoir-faire liés au bon usage de son système. Il identifie ainsi le métier qui consiste à réaliser des partitions, transmettre et enseigner à partir de partitions.

    6 Angelin Preljocaj,« Préface », in Dany Lévêque, Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse.

    7 Annie Suquet, Chopinot.

    8 Ibidem.

    9 « Vous ne lisez pas la notation en tant que telle, pas plus que vous lisez un alphabet en lisant cette page : vous lisez un langage. Dans le cas de la notation du mouvement, vous lirez un langage gestuel », Rudolf Benesh, Reading Dance.

    10 Claire Roussier, trad., «Introduction », in Eliane Mirzabekiantz, Grammaire de la notation Benesh.

    11 “simplicity, accuracy, efficacity”, Rudolf Benesh, An Introduction to Benesh Movement Notation.

    12 « Il ne s’agissait pas seulement d’enregistrer ce que l’on voyait, mais aussi d’apprendre que chaque style de danse, comme chaque langage, a ses propres conventions et ses propres valeurs. », Rudolf Benesh, An Introduction to Benesh Movement Notation.

    13 Dany Lévêque, Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse.

    14 Dominique Dupuy, « Entrer en notation», in Danse Positions, Les cahiers de la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, mars 1995.

    Quelques mots à propos de :  Éliane Mirzabekiantz

     Eliane Mirzabekiantz est professeur de notation Benesh au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, membre du comité technique du Benesh Institute et membre fondateur du Centre Benesh, association pour la promotion de la notation du mouvement.Après un long parcours d’interprète dans des compagnies internationales de renom, elle suit la formation en notation du mouvement au Benesh Institute à Londres. Elle est diplômée choréologue en 1990 et est engagée par Robert North au Ballet de Göteborg en Suède. Elle note l’ensemble de ses créations et remonte ses ballets pour plusieurs compagnies. En 1995, Eliane Mirzabekiantz met en place le cursus de notation Benesh au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et rédige une première grammaire du système Benesh qui couvre l’ensemble de la matière. Elle intervient dans les formations pour jeunes danseurs (conservatoires à rayonnement régional, conservatoires supérieurs de musique et de danse de Paris et de Lyon, école de l’Opéra de Paris) ainsi que dans les formations pour professeurs (Diplôme d’État et Certificat d’aptitude).Eliane Mirzabekiantz est l’auteur de la Grammaire de la notation Benesh, Centre National de la Danse, Paris, 2000, et la réalisatrice du site du Centre Benesh dédié à la promotion des choréologues issus du Conservatoire de Paris.1999 : Fellow of the Benesh Institute 2008 : Chevalier des Arts et des Lettres. Plus d’informations

  • Au-delà de la notation : vers une réconciliation du maître et du marteau

    Au-delà de la notation : vers une réconciliation du maître et du marteau

    Jawher Matmati,
    Tuteur : Gérard Pesson
    Professeur de Méthodologie de recherche : Alain Nollier

    L’artisanat furieux

    « La gravure des planches de musique est un des travaux les plus tyranniques par sa minutie, par le soin, par la compréhension qu’il exige. »

    Honoré de Balzac, Honorine

    Un graveur de musique serait certainement honoré par ce témoignage de Balzac. Néanmoins, est-il de nos jours pertinent de continuer à utiliser le terme « gravure » ?

    Balzac mentionne ici des « planches de musique ». À notre ère numérique, de telles planches ne sont pourtant plus utilisées dans le processus de l’édition musicale ! Pourquoi donc beaucoup de ceux qui exercent ce métier insistent toujours à se nommer de la sorte ? Est-ce par purisme ou par tradition ? Peut-être le terme « copiste » serait-il plus approprié ? Y a-t-il une nuance entre les deux termes ?

    Nous faisons partie de ceux qui préfèrent, pour décrire notre activité, le terme de « gravure musicale » au terme plus générique de « copie musicale ». Notre ère numérique ne nous empêche pourtant pas de dire qu’on supprime des fichiers en les mettant dans la « corbeille » de l’ordinateur (qui se situe d’ailleurs sur le « bureau » de l’ordinateur, ce même ordinateur qui contient nos « dossiers » et nos « albums »). Nous devrions également considérer toutes ces professions qui ont gardé leur appellation à travers les siècles : la plomberie se nomme toujours de la sorte, bien que le plomb ne soit plus utilisé dans les tuyauteries, car nocif pour la santé, et ce depuis des décennies ! Une certaine inertie du langage momifie, préserve certains termes bien au-delà de leur obsolescence étymologique.

    Le terme de « gravure » implique aussi un soin particulier, un savoir-faire et nous renvoie à cette nécessité que nos ancêtres lointains ont éprouvée d’immortaliser leur trace en gravant sur la pierre. Cet acte ingénieux que l’homme a inventé pour défier sa finitude et lutter contre sa plus grande peur : l’oubli.

    Le terme « copiste » quant à lui suggère une paresse intellectuelle, un acte mécanique, ennuyeux, fastidieux et ingrat, comme ces punitions que nous avions à l’école, consistant à copier des lignes et qui ne font que lier l’acte d’écrire à la souffrance et à la torture.

    Les deux termes sont utilisés aujourd’hui et sont largement répandus, néanmoins il existe une autre nuance, cette fois plus technique. Ce sont en réalité deux pratiques et approches différentes qui, bien que très semblables en apparence, relèvent de deux mondes différents.

    Le monde de la musique dite savante ou de concert et celui de la musique de « média » (films, variétés, jeux vidéo, etc.). Dans la musique de concert, la musique se « grave » car elle est là pour durer, pour être d’abord déchiffrée, puis répétée, interprétée et éventuellement admise au « panthéon » du répertoire (si les astres s’alignent). On parle donc dans ce contexte de « gravure musicale ».

    Le monde de la musique de média est différent. Il est doté d’une autre sorte de métabolisme. Notamment dans le domaine du film et des jeux vidéo. La musique aussitôt « produite » (ce qui justifie davantage le terme d’« industrie » musicale) par le compositeur et/ou l’équipe de compositeurs doit être orchestrée par une autre équipe puis confiée aux copistes qui vont mettre au propre les partitions et produire des supports qui serviront aux sessions d’enregistrements pendant lesquelles la musique sera brièvement répétée puis « exécutée » et non interprétée. Cette ultime phase marque la fin du cycle de vie de ces partitions. Ce processus implique d’autres priorités et d’autres normes que la personne s’occupant de la copie doit prendre en considération. La grande partie de ces partitions n’est pas destinée à la publication mais à l’exécution rapide et efficace lors des sessions d’enregistrement. On parle ici de « copie musicale ».

    Nous nous concentrerons dans le cadre de ce travail sur la musique de concert et donc sur la gravure musicale.

    1. Notation et gravure :

    Parmi les facteurs qui contribuent à l’incompréhension de l’activité de graveur figure la confusion entre « notation musicale » et « gravure musicale ». Ces deux aspects sont bien évidemment indissociables et l’un ne peut (ou ne doit) exister sans l’autre. Cependant, il existe une importante nuance entre les deux et cette nuance éclaire un peu plus sur la nature du métier de graveur.

    Une musique peut être mal notée mais bien gravée et vice versa !

    Prenons comme exemple d’une musique mal notée ce petit extrait de la partition de cymbales du final de la 4ᵉ symphonie de Tchaïkovsky.

    Le percussionniste principal du London Orchestra, Andrew Barclay, pointe l’incohérence de la notation (une croche) avec le geste requis par l’ouverture grandiose de ce 4ᵉ mouvement. Cette même notation est ensuite utilisée à la mesure 4 pour un geste court et conclusif. Ce que Tchaïkovsky note ici, sans se soucier du geste ni de la résonance qu’implique la musique, est simplement l’attaque, l’endroit où le percussionniste doit entrer.

    Prenons comme autre exemple ce fragment que nous avons imaginé et supposons qu’il se destine à des contrebasses :

    Il est clair que cette notation est absurde pour un pizzicato. La gravure, quant à elle, ne contient pas d’erreurs. Il suffirait d’enlever le « pizz. » ou de modifier la valeur rythmique pour que cet extrait devienne bien noté.

    Dans l’extrait ci-dessous, nous avons décidé de corriger le rythme. L’exemple est bien noté mais très mal gravé : l’indication de tempo n’est plus alignée avec la métrique 4/4.
    L’indication « pizz. » est écrite en italique, qui est destinée aux expressions et non aux instructions de technique. La longueur de la hampe dépasse une octave. La nuance est à la fois mal centrée et écrite en texte « p » et non en typographie musicale appropriée p.

    2. Un artisanat marginalisé :

    Il nous serait malheureusement impossible d’aborder, dans le cadre de ce travail, l’histoire de la gravure et de la publication musicale. Cette histoire s’étale sur plusieurs siècles allant de l’épitaphe de Seikilos datant du Ier ou IIᵉ siècle à l’ère moderne de la gravure numérique. Elle est si riche en termes d’évolution de normes, techniques de gravure et d’impression, qu’un simple abord du sujet ne saurait lui rendre justice.

    La transmission des règles de gravure, dans lesquelles nous plongerons les orteils dans le chapitre suivant, s’est longtemps faite de manière orale d’un maître graveur à son disciple, comme les recettes secrètes de momification que les prêtres embaumeurs se passaient d’une génération à une autre dans l’Égypte antique.

    Jusqu’à la fin du XXᵉ siècle, l’univers de la publication musicale était un univers fermé où seules les maisons d’édition assuraient la publication. L’arrivée des premiers logiciels commerciaux de gravure vers les années 1980, comme SCORE en 1987, FINALE en 1988, SIBELIUS en 1993 et une multitude d’autres plus tardivement au XXIᵉ, a démocratisé l’accès aux outils de gravure au public amateur, aux compositeurs et aux musiciens. Cette démocratisation a non seulement complètement bouleversé le monde de la publication mais a approfondi l’incompréhension et la confusion qui entourent le monde de la gravure musicale car elle a fourni l’outil technique sans toutes les connaissances théoriques nécessaires. Notre ère numérique attache beaucoup d’importance à la maîtrise de l’outil informatique ; c’est la maîtrise du logiciel et ses aspects techniques qui sont souvent mis en valeur. Nous vivons à l’époque de l’immédiat et de l’instantané : graver une seule page du Sacre du printemps aurait pu prendre jadis une ou deux journées entières de travail acharné ; cela prendrait aujourd’hui une heure. Or la rapidité requise aujourd’hui ne devrait pas se traduire par une détérioration de la qualité de la partition.

    Être édité par une maison d’édition n’est pas donné à tous les compositeurs et certains d’ailleurs refusent de leur propre gré d’être édités pour des raisons financières de répartition des droits d’auteur. Embaucher un graveur professionnel reste également un luxe que beaucoup de compositeurs ne peuvent se permettre. Dans l’enseignement supérieur de musique, on attend des étudiants en composition, écriture ou orchestration qu’ils gravent leurs propres partitions et parties séparées sans leur fournir les connaissances nécessaires à réaliser une telle tâche. Le métier de graveur est un métier à part entière. Attendre d’un compositeur n’ayant eu aucune formation dans ce domaine de graver ses propres partitions est comme attendre d’un violoniste de régler son propre chevalet ou d’un dentiste de nous faire une endoscopie.

    Nous trouvons curieux que dans des établissements comme les conservatoires nationaux supérieurs, des cours soient donnés aux danseurs pour leur apprendre la notation de mouvement selon la méthode Laban1 mais que les étudiants en composition ou en écriture ne reçoivent pas de cours de notation et gravure musicale. Ceci n’est pas une particularité des CNSM mais un problème global touchant à l’enseignement musical partout dans le monde.

    Le chapitre suivant, qui constitue le noyau de ce travail, tente de sensibiliser le compositeur ou le musicien qui se retrouve souvent abandonné à son sort, aux questions propres à la gravure et d’exposer certaines bonnes pratiques que nous estimons indispensables à la réalisation d’une partition de qualité, afin de mettre son œuvre en valeur et d’assurer un bon déroulement des répétitions. Nous inviterons également le lecteur enthousiaste à consulter la bibliographie qui accompagne ce travail. Elle comprend certains ouvrages de référence très consultés par la communauté des graveurs à travers le monde. Il est également indispensable d’examiner de près les anciennes éditions datant de l’ère de la gravure sur plaque.

    Bourreaux de solitude

    Dans ce second chapitre, nous allons tenter de présenter et de discuter certaines règles qui touchent à la pratique de la gravure musicale. Aborder toutes les règles et les discuter de manière exhaustive déborderait des limites définies pour ce projet, nous nous trouvons ainsi contraints de nous limiter à celles qui nous semblent primordiales.

    1. La partition du point de vue du graveur :

    a. L’unité de mesure :

    Une partition de musique est la projection d’un phénomène sonore temporel sur un support physique et spatial : la page. L’appréhension de tout espace nécessite la fragmentation de ce dernier en se référant à une unité de mesure. La taille et la nature de cette unité sont conditionnées par la nature de l’activité que témoignera l’espace en question. Pour un typographe, cette unité va essentiellement être le « point », ses divisions mais notamment son multiple le « pica ».

    Ces unités nous parviennent des premiers jours de l’histoire de l’impression et de la composition typographique à l’aide du « plomb typographique ». Le point étant l’unité utilisée par le typographe pour déterminer l’apparence et les dimensions du caractère. Le pica sert à déterminer la longueur d’une ligne composée.2
    Comme vous pouvez le constater à partir de la figure ci-dessus, ces unités sont fixes et se rapportent toutes à une unité métrique ou impériale3 selon les régions : 1 pica = 12 pts ≈ 1/6 inch ≈ 0,42 cm

    La définition d’un « point »
    Plomb typographique

    Dire qu’une police de caractère est de corps 60 pts équivaut à dire que la profondeur du plomb typographique correspondant est de 60 pts.

    Un texte et une partition de musique sont destinés tous les deux à occuper le même support : une page4. Cependant, les besoins et les contraintes qui conditionnent le travail d’un graveur de musique sont différents de ceux qui gouvernent le monde typographique. La taille des textes sur une partition dépend de la taille de la portée qui elle-même dépend de plusieurs facteurs dont l’instrumentation, le support, le type du répertoire5, etc. Le graveur va donc avoir recours à une unité de mesure de nature relative et non absolue : l’espace d’une portée.

    Définition d’un « espace »

    La taille de la portée est souvent appelée dans la littérature anglo-saxonne « the rastral size ». Ce terme, tout comme le cas du point apparenté à la taille du plomb typographique, nous parvient du nom de l’outil qui servait autrefois à dessiner la portée à 5 lignes : le « rastrum ».

    Un rastrum

    À titre d’exemple, la hauteur par défaut d’une hampe6 équivaut à 3,5 espaces. Cette valeur n’est pas aléatoire car elle correspond à l’intervalle d’une octave et sert à homogénéiser l’aspect des hampes.

    La taille d’une hampe en termes d’espaces

    b. La classification des objets présents sur une page :

    La page de musique englobe des objets que le graveur classe sous deux catégories :

    • Les objets musicaux : tout ce qui se rapporte à une portée (hauteurs, rythmes, articulations, métriques, textes de techniques (arco, pizz., sul pont, sourdine, etc.), textes d’expressions (cresc., molto espressivo, con fuoco, etc.), les tempi, les nuances, etc
    • Les objets extra-musicaux : tout ce qui déborde du contour des systèmes de portées comme les marges de la page, le titre de l’œuvre, le titre du mouvement, le nom du compositeur, la dédicace, etc.

    Pour tous les objets extramusicaux, l’unité utilisée par le graveur serait l’unité métrique (mm) ou impériale (inch) selon la région géographique ou bien le point s’il s’agit d’un texte. Pour tous les objets musicaux, l’unité dépendrait de l’espace d’une portée.

    Dans la figure ci-dessous, les cadres en rouge englobent les objets musicaux. Les cadres en vert comportent les objets extramusicaux (nom de l’instrument, numéro de page, titre du mouvement, numéro de plaque7, etc.).

    La présentation d’une page de musique

    2. La taille et l’épaisseur de la portée :

    a. La taille de la portée :

    La plupart des maisons d’éditions possèdent une fiche de style8 qui précise, entre autres, la taille de portée. Il est donc important de garder à l’esprit que le tableau suivant9 précisant les tailles de portée n’est que le style-maison de Faber Music pour laquelle Elaine Gould travaille depuis 1987. Cependant son ouvrage Behind Bars est hautement respecté par la communauté des graveurs de musique et souvent sollicité. Les tailles de portées qu’elle précise entrent dans les normes que la plupart des maisons d’édition respectent.

    Les tailles de portées

    Nous constatons d’abord que la taille de portée est exprimée en (mm)10. La taille de l’espace sera ensuite une valeur relative à cette première.

    Nous pouvons ensuite déduire que la taille dépend non seulement des contraintes d’espace disponible sur une page mais également de la nature du répertoire. Pour un ouvrage pédagogique dédié à l’enseignement du solfège aux enfants, une portée de taille allant de 7,9 mm à 9,2 mm se justifie par le besoin de rendre la lecture extrêmement confortable aux enfants et de leur permettre de s’exercer aisément à dessiner leurs premières notes et clés.

    Une portée de taille 7 mm assure une lecture confortable pour un instrumentiste dont l’instrument ne nécessite qu’une seule portée. Pour les instruments nécessitant un système de double portées (piano, claviers, marimba, etc.), une taille allant de 6 mm à 6,5 mm est plus commode afin de réduire le nombre de tournes de pages, et d’accommoder plusieurs systèmes en une seule page.

    Pour la musique vocale, les interprètes reçoivent souvent un « vocal score » contenant toutes les autres voix ainsi qu’une réduction piano de l’accompagnement s’il ne s’agit pas d’une musique a cappella. Ceci explique la taille relativement petite pour ce type de portée, allant de 4,8 mm à 5,5 mm.

    Nous notons que dans le tableau précédent, Gould affecte ces mêmes valeurs aux petites portées et aux portées d’ossia. La logique étant que dans une partition contenant à la fois une portée normale et une autre plus petite servant de repère (par exemple une sonate pour violoncelle et piano où la partie du violoncelle se présente sur une portée à taille réduite), la taille de cette portée réduite varie entre 70 % et 75 % de la taille de la portée normale.

    Pour une taille de portée normale de 6,5 mm, la taille de portée réduite serait de 6,5×0,75 = 4,8 mm, d’où la valeur que Gould précise dans son tableau.

    L. van Beethoven, 3esonate pour violoncelle

    Pour un conducteur d’orchestre, la taille des portées ne doit jamais aller en dessous de 3,7 mm car cela risque de rendre la partition illisible.11

    b. L’épaisseur de la portée :

    Le graveur doit prendre en considération l’épaisseur de la portée en fonction de sa taille. Plus la taille est petite, plus les lignes de la portée doivent être épaisses. Ceci est particulièrement vrai pour les partitions d’orchestre où la taille très petite des portées nuit considérablement à la lisibilité. Rendre les lignes plus épaisses contribuerait à compenser la petite taille des portées.

    L’épaisseur de la portée par défaut varie d’un logiciel à un autre. Sur Sibelius, l’épaisseur par défaut équivaut à 10 % de la taille d’un espace de portée. Le logiciel FINALE est particulièrement célèbre pour l’épaisseur exagérément fine des portées. D’où la nécessité de ne jamais se fier aux paramètres par défaut des logiciels et de les modifier selon le contexte et en ayant conscience des bonnes pratiques.

    D’après notre expérience, l’épaisseur par défaut optimale serait 13 % de la taille d’un espace pour une portée allant de 7 mm à 5,5 mm et 16 % pour une portée allant de 4,8 mm à 3,7 mm.

    c. L’épaisseur des lignes supplémentaires :

    Dans l’ancienne pratique de gravure sur plaque, nous remarquerons que l’épaisseur des lignes supplémentaires est souvent plus importante que celle des lignes de portée. La raison étant de compenser la longueur des lignes supplémentaires et de les mettre en valeur pour rendre la lisibilité des notes situées au-dessus et en dessous de la portée plus confortable. Ci-dessous est un exemple que nous tirons de la Suite anglaise n° 1 en la majeur, BWV 806, de J. S. Bach, gravée par G. Henle Verlag en 1971.12

    3. Les hampes :

    Les jeunes compositeurs qui utilisent les logiciels de notation pour s’auto-éditer présument souvent à tort que ce que le logiciel grave de façon automatique suite à la saisie est conforme aux normes. Afin de pouvoir corriger les erreurs éventuelles, il est indispensable de connaître les bonnes règles et de bien superviser leur bonne implémentation par le logiciel, car ce dernier reste l’outil et non l’artisan. Aussi sophistiqué que cet outil soit, il est important de garder le contrôle et d’évaluer les résultats qu’il nous donne de manière active et consciente.

    On retrouve souvent dans des partitions de mauvaise qualité des longueurs de hampes qui semblent totalement arbitraires et négligées. Or le paramètre de la longueur de la hampe est l’un des paramètres cruciaux qui assure la bonne lisibilité de la musique. Nous allons ici tenter d’expliquer les règles qui gouvernent ce paramètre.

    a. Les hampes reliées à une seule note :

    Pour les hampes reliées à une seule note, la règle est assez simple : la longueur de la hampe est égale à la hauteur d’un intervalle d’une octave à partir de la tête de note.

    À titre d’exemple, on constate aisément que la hampe de la note Ré4 s’arrête à la 4e ligne de la portée, soit à la position du Ré5, et couvre ainsi l’intervalle d’une octave. Ceci contribue à l’uniformisation de l’apparence des hampes et à créer un sens d’équilibre à travers toute la partition.

    Nous constatons que selon cette règle, la hampe des notes Si3 et Si5 touche la 3ᵉ ligne de la portée, soit le milieu de la portée. Cette ligne constitue un axe de symétrie très important et gouverne plusieurs aspects de la gravure (à titre dd’exemple,le sens de la hampe s’inverse à partir de cette ligne, d’une hampe ascendante à une hampe descendante). Au-delà de cet ambitus, toute note nécessitant davantage de lignes supplémentaires sera invariablement ancrée au milieu de la portée. Ceci a pour but de faciliter la lecture des notes qui s’éloignent de la portée principale à 5 lignes et de les attacher fermement à cette dernière.

    La longueur de la hampe dans une écriture à plusieurs voix ne se réduit plus ; la hampe s’éloigne de la portée :

    b. Les hampes des notes d’agréments :

    Les notes d’agrément comme les appoggiatures et les acciaccaturas ont leurs propres règles. Pour ces dernières, la direction de la hampe est invariable, elle est toujours ascendante (sauf dans une écriture polyphonique à plusieurs voix partageant une même portée). Pour les notes d’agrément qui nécessitent plusieurs lignes supplémentaires en dessous de la portée, la règle est d’ancrer la hampe, non au milieu de la portée mais à la deuxième ligne. À titre d’exemple, le logiciel SIBELIUS n’intègre pas cette règle et il faut corriger ceci manuellement. La raison de cette règle, tout comme les autres règles de gravure, est d’assurer la bonne lisibilité. Dans l’écriture pianistique, les notes d’agrément dans le registre très grave du piano sont monnaie courante et nécessitent souvent plusieurs lignes supplémentaires car il n’est pas pratique de mettre des lignes d’ottava bassa pour une seule note d’agrément. La taille réduite de ces notes (3/5 de la taille d’une note réelle, soit un facteur de 60 %) contribue à une réduction de lisibilité, un éloignement trop grand de la portée ne ferait qu’empirer la situation. C’est pour cette raison qu’il est recommandé de les ancrer à la portée pour qu’elles ne « coulent pas au fond ».

    Les règles qui concernent la direction des hampes reliées à des agrégats de plus d’une note sont un peu plus complexes. L’Editing Guidelines for Musical Notation de la maison Schott explique ces règles et leurs origines de manière claire.

    Il existe deux règles pour déterminer si une hampe doit être ascendante ou bien descendante dans un accord.

    La première est une règle qui date de l’ère de la gravure sur plaque. Le graveur devait prendre en considération toutes les notes présentes dans l’accord, d’abord séparément en leur affectant une valeur numérique représentant leur distance par rapport à la ligne du milieu de la portée, ensuite ensemble en faisant la somme des valeurs obtenues pour déterminer la direction de la hampe. Si la somme donnait un résultat supérieur ou égal à zéro, alors la hampe devrait être descendante. Si au contraire le résultat était négatif, alors la hampe serait ascendante. Considérons les exemples suivants pour bien assimiler cette règle.

    • Les exemples A et B montrent qu’une valeur supérieure ou égale à zéro induit que la hampe soit descendante.
    • L’exemple C ayant pour somme la valeur négative (-2) pousse la hampe à être ascendante.
    • Les exemples D et E couvrent le même ambitus allant de Fa4 à Mi5, cependant les notes au milieu, respectivement Do5 et La4, influent sur la direction de la hampe.

    De nos jours, la règle est beaucoup plus simple. Seules les extrémités d’un accord donné sont prises en compte. L’extrémité possédant la plus grande distance par rapport à la ligne du milieu de la portée détermine la direction de la hampe, quelles que soient les autres notes figurant au milieu de l’accord. Si les extrémités de l’accord sont équidistantes de la ligne du milieu, alors la hampe serait toujours descendante.

    Conformément à l’ancienne règle, tous les exemples ci-dessus auraient eu des hampes ascendantes, la nouvelle règle ne prenant en compte que les extrémités, leur affecte des hampes descendantes.

    Les deux règles sont justifiées, l’important étant de ne se tenir qu’à l’une des deux et de rester cohérent.

    Nous avons préalablement dit que la direction des hampes s’inverse à partir de la ligne du milieu de la portée. Toutefois, il existe des exceptions à cela. À titre d’exemple, dans l’écriture vocale, il est parfois admis d’affecter une hampe ascendante à la note présente au milieu de la portée et ce pour libérer le mieux possible l’espace en dessous de la portée dédié aux paroles et pour réduire la probabilité de collisions entre les paroles et les hampes.

    De même, il est parfois recommandé d’inverser le sens des hampes selon le contexte dans lequel elles se présentent.

    Les accords 2 et 7 suivent bien la règle d’équilibre mais ils peuvent être inversés pour être en meilleure adéquation avec ce qui les entoure comme suit :

    Revenons à la question de la longueur des hampes. Nous pouvons aisément constater d’après les exemples précédents d’accords que la longueur de la hampe dépend toujours de l’extrémité du côté auquel la hampe se positionne. Elle fait toujours une octave à partir de cette note. Cependant, tout comme les hampes liées à une seule note, les hampes d’un accord se raccourcissent davantage quand elles s’éloignent de la portée :

    Il est toutefois recommandé, quand il s’agit de hampes ascendantes de longueur importante, de réduire cette dernière d’une valeur allant jusqu’à 1,5 espace de portée. Ceci est particulièrement utile pour les instruments à double portée (piano, harpe, marimba, etc.) où la portée de la main gauche se trouve souvent contrainte par ce qui est présent au-dessus d’elle. L’espace entre les deux portées est une région assez chargée car elle est dédiée aux nuances, aux articulations, expressions d’interprétation, etc. En examinant les partitions du répertoire pianistique des grandes maisons d’éditions comme Schott ou G. Henle Verlag, nous pourrons constater la mise en œuvre de cette pratique (quand nécessaire !) de réduire la hauteur des hampes ascendantes dans la portée de la main gauche.

    Un autre cas de figure sont les doubles, triples et quadruples cordes pour les instruments à cordes. La figure ci-dessous, tirée de l’Editing Guidelines for Musical Notation de la maison Schott, illustre bien cette pratique. Dans l’exemple à droite, les hauteurs des hampes ont été réduites pour donner un aspect plus équilibré aux accords.

    c. Les hampes dans les groupes de ligatures :

    La direction des hampes dans les groupes de ligature suit la même règle d’équilibre, c’est la note la plus éloignée du milieu de la portée qui dicte la direction de la hampe. Cependant, il est parfois judicieux de faire exception à la règle du milieu de portée et d’inverser le sens des hampes pour uniformiser le contour de la phrase selon le contexte.

    Dans l’exemple ci-dessus, la première mesure suit la règle mais déforme le contour. La deuxième mesure, bien qu’elle dévie de la règle, illustre mieux le contour de la phrase. Il faut néanmoins savoir utiliser ces dérogations avec réserve.

    4. Les ligatures :

    La convention moderne veut que la ligature ait pour épaisseur un demi-espace de portée. Nous pouvons constater que ce ne fut pas toujours le cas, notamment dans les anciennes éditions du milieu du XIXᵉ siècle où l’épaisseur était plus généreuse. Il y a quelques années, nous avons collaboré en tant que typographe avec Wesselin Karaatanassov13 et Ella Feingold14 sur un projet de création de polices de musique destinées à SIBELIUS15 et qui imitent le style-maison de Durand et Fils des années 1910-40. Parmi les aspects que nous avons étudiés figurait la question de l’épaisseur des ligatures. Dans le cas des éditions Durand de cette époque, l’épaisseur était de l’ordre de 0,56 espace avec une séparation entre les ligatures de l’ordre de 0,2 espace.

    Il faut veiller à ne pas placer les ligatures horizontales au milieu des espaces de la portée, ce qui crée ce que nous appelons « effet Doppler », qui perturberait l’interprète :

    L’une des particularités de l’école française de gravure est la « ligature française ». Dans cette pratique, les hampes au sein d’un groupe de ligature ne transpercent pas les ligatures et s’arrêtent plutôt aux frontières.

    Il est intéressant de pointer que cette pratique ne fut adoptée que vers les années 1870 par les maisons d’édition françaises, puis abandonnée progressivement pour s’éteindre vers les années 1980. Ci-dessous, un exemple où elle n’était pas encore entièrement adoptée. L’extrait provient de Scène d’Horace, op. 10 de Saint-Saëns, éditée par G. Flaxland16.

    L’exemple suivant tiré de la même partition montre l’inconsistance de l’usage de cette pratique, non seulement à travers la partition mais au sein de la même mesure. Les flèches rouges indiquent les ligatures traditionnelles17 et celles en vert indiquent les ligatures françaises.

    La question de l’angle des ligatures est une question assez large et qui varie d’un éditeur à un autre18. Cependant, Gould19 énonce qu’il faut éviter les angles de ligatures très prononcés car la lecture du rythme est une lecture horizontale qu’il ne faut pas gêner en introduisant trop de dimension verticale.

    Dans l’exemple ci-dessus, l’angle plus prononcé de la ligature à droite renforce ce que nous avons préalablement décrit comme effet Doppler, causé ici par l’intersection plus importante entre les ligatures et les lignes de la portée.

    D’une manière générale, plus l’espacement horizontal des notes est serré, moins l’angle de la ligature doit être prononcé.

    La direction de la ligature doit obligatoirement être en adéquation avec le contour de la figure et ne doit pas la contredire. Ce qui définit le contour sont les deux notes présentes aux extrémités de la ligature, peu importe le mouvement que font les notes à l’intérieur de la ligature, même si ces dernières font majoritairement un mouvement qui contredit celui entre la première et la dernière note de la ligature. Nous pouvons ainsi dire que la direction de la ligature n’est pas démocratique, en ce sens que ce n’est pas la majorité qui l’emporte.

    La figure ci-dessous illustre ce principe ; la ligature suit le mouvement décrit par les flèches solides et ignore le mouvement des flèches en pointillé :

    La ligature est horizontale dans les cas de figure suivants :

    • La ligature commence et se termine par la même note20:
    • Un motif est répété :
    • L’une des notes du milieu est particulièrement proche de la ligature et dessine avec le reste des notes une courbe concave21:
    • Quand la ligature contient les deux courbes, concave et convexe :

    La hauteur de la ligature est déterminée par la note extrême du côté de la direction des hampes.

    • Si la ligature contient des notes répétées et une seule note différente soit au début, soit à la fin, la ligature sera également horizontale :

    Si cette note unique est toutefois plus proche de la ligature que le reste des notes répétées, alors la ligature fait un angle :

    Si la ligature comprend une répartition égale de notes répétées, elle fait également un angle :

    Nous rencontrons souvent dans les partitions anciennes, notamment sur les manuscrits datant du XVIIIᵉ siècle, les ligatures que nous appelons « en coude »22. Ces ligatures sont souvent utilisées de manière abusive car elles doivent être réservées aux sauts d’intervalles non seulement très larges mais dont les notes sont placées aux deux extrémités de la portée.

    Il faut également veiller à ce que les ligatures ne masquent pas la 5ᵉ ligne de la portée car ceci nuit considérablement à la lisibilité des notes :

    Les ligatures doivent être groupées de façon à obéir à la métrique. Autrefois, il était courant de grouper les ligatures de façon « agogique » pour illustrer le phrasé. Cette pratique utilisée dans la musique instrumentale était la descendante directe des « ligatures syllabiques », une pratique de la musique vocale où les ligatures se groupent selon les syllabes au sein d’une pulsation. La ligature syllabique est déconseillée de nos jours car son rôle est assuré par les liaisons de phrasé et les articulations. Certaines éditions urtext comme Bärenreiter continuent à la pratiquer pour la seule et unique raison d’une conformité aux sources. Le sujet des éditions urtext et la fidélité absolue aux sources23 est un sujet assez large qu’il nous serait impossible de traiter dans le cadre de ce travail, mais nous pouvons résumer notre position en disant que cette pratique relève plus de la copie mécanique que de la gravure active qui nous concerne ici et que les arguments des puristes et partisans de cette pratique peuvent se réduire souvent à «De mortuis nil nisi bonum »24.

    Nous présentons ci-dessous l’édition originelle de cet extrait de Schoenberg25, gravée avec des ligatures syllabiques, suivie de notre gravure avec des ligatures groupées selon la métrique, mais nous laisserons au lecteur la liberté de choisir la version qui est la plus aisée à déchiffrer rythmiquement.

    Le scindage des ligatures pour mieux illustrer la métrique de la mesure est un élément vital dans l’amélioration de la lisibilité des valeurs rythmiques. Entre les deux exemples ci-dessous, celui à gauche permet de déceler immédiatement qu’il s’agit d’un groupe de 12 notes.

    Le scindage doit se faire de manière à montrer l’appartenance du sous-groupe de ligature au groupe qu’il subdivise tout en obéissant à la métrique de la mesure.

    À titre d’exemple, scinder le deuxième temps de l’exemple précédent de la manière suivante serait erroné car ce scindage laisse sous-entendre qu’il s’agit d’un groupe de quatre croches, ce qui est faux.

    Il est très courant de recourir à des ligatures qui passent d’une portée vers une autre dans l’écriture pour les instruments à double portée. Cependant, ces ligatures, quand elles sont scindées, sont sources de problèmes divers avec les logiciels actuels de gravure.26 Parmi ces problèmes, auxquels le graveur doit faire attention, figure la question des « coins » résultants d’une mauvaise implémentation des ligatures entre les portées. Elaine Gould mentionne27 très brièvement qu’il faut éviter les coins de ligatures sans mentionner la règle ; elle ne la respecte pas toujours non plus28. Nous allons ainsi tenter d’expliquer la règle de la position des ligatures secondaires par rapport à la ligature principale dans le contexte d’une ligature entre deux portées.

    Dans une ligature entre deux portées, les ligatures secondaires A et B se placent soit au-dessus, soit en dessous de la ligature principale.

    Le facteur principal pour déterminer le côté duquel une ligature secondaire doit se positionner par rapport à la colonne est la direction des hampes a2 et b1.

    1) Si a2 et b1 sont toutes les deux des hampes descendantes, les ligatures secondaires A et B doivent être placées au-dessus de la ligature principale.

    2) Si a2 et b1 sont toutes les deux des hampes ascendantes, les ligatures secondaires A et B doivent être placées en dessous de la ligature principale.

    3) Si a2 et b1 sont de directions opposées, chaque ligature secondaire doit être placée du côté de la hampe qui lui est reliée : A du côté de a2 et B du côté de b1.

    Ce dernier cas de figure peut être considéré comme la règle ggénérale :une ligature secondaire doit toujours se positionner du côté de sa hampe-clé. Cette dernière est déterminée selon l’ordre dans lequel se présente la ligature secondaire : la hampe-clé est la première hampe de la deuxième ligature secondaire et la dernière hampe de la première ligature secondaire.

    Dans certains cas de figure, notamment les groupements contenant plus de deux ligatures secondaires, il est parfois impossible d’éviter le coin. Ces situations restent une exception et doivent être considérées comme des cas de « force majeure ».

    5. La métrique de la mesure :

    La métrique de la mesure contient deux informations, la durée de la mesure et l’organisation des temps forts et faibles. Souvent, cette dernière information se voit malheureusement négligée dans les partitions de musique contemporaine.

    À titre d’exemple, toutes les mesures suivantes occupent le même espace temporel mais indiquent différentes répartitions des temps forts et temps faibles.

    Ou bien encore :

    Il faut veiller à utiliser la bonne métrique qui exprime au mieux l’intention musicale.

    La métrique s’exprime sous la forme d’une fraction :

    Le dénominateur indique l’unité de la mesure et le numérateur indique le nombre d’unités.

    Le dénominateur s’exprime traditionnellement en puissance de 2 : 2n

    a. Les métriques non-dyadiques :

    Il existe cependant en musique contemporaine, notamment dans l’œuvre de Brian Ferneyhough et Thomas Adès, des métriques appelées « métriques irrationnelles ». Dans l’exemple suivant29 extrait de Carceri d’Invenzione II, Ferneyhough utilise les métriques : 3/12, 2/10, 5/12, etc.

    L’appellation « métriques irrationnelles » est, du point de vue mathématique, fausse car ces fractions sont tout à fait rationnelles. Gould contourne le problème en les appelant « meters of mixed denominators ». Nous estimons cette appellation également inadéquate car imprécise et ne reflétant pas la réelle nature de ces métriques, pas plus que la mention « plat mixte », sur un menu de restaurant, ne nous informerait sur la réelle composition de ce que nous allons commander. L’appellation adéquate serait « métriques non-dyadiques » car contrairement aux métriques traditionnelles, ces métriques ne peuvent être exprimées sous la forme x/2n

    La figure suivante30 illustre la relation entre les dénominateurs des métriques dyadiques et non-dyadiques.

    L’utilité de ces métriques non-dyadiques est de réduire le nombre des équations métronomiques de tempo invoquant des rapports d’équivalence avec des N-olets et de simplifier la compréhension de certaines situations rythmiques complexes. Nous illustrons ci-dessous un cas de figure où nous comparons une notation avec des métriques non-dyadiques (en gardant le même tempo) et une notation traditionnelle nécessitant plusieurs changements de tempo :

    Bien que cette pratique soit très courante dans la musique contemporaine, notamment dans le mouvement de la « nouvelle complexité », il faut garder à l’esprit que beaucoup d’interprètes ne l’ont pas croisée et qu’il faut donc l’expliquer dans la notice de la partition.

    Certains compositeurs utilisent des métriques non-dyadiques tout en indiquant des équations métronomiques au-dessus. Nous jugeons qu’il s’agit là d’une redondance et que cette pratique contredit l’utilité même des métriques non-dyadiques qui est d’éviter les équations métronomiques complexes !

    Une pratique du milieu du XXᵉ siècle qui annonçait l’arrivée des métriques non-dyadiques est l’utilisation des fractions au numérateur pour illustrer un N-olet. Nous prenons comme exemple cet extrait31 suivant du Marteau sans maître de Pierre Boulez.

    De nos jours, la mesure 173 aurait pu être écrite en 2/6.

    Nous terminons cette partie sur les métriques non-dyadiques en montrant un exemple tiré de Contrapunctus32 de Mark Andre qui pousse cette notion à son extrême. Il est aisé de constater que dans ce cas de figure, une reconsidération de la notation serait la bienvenue.

    b. Les différentes notations de la métrique :

    Il existe plusieurs traditions pour noter les métriques. Nous croisons très souvent dans les partitions anciennes (manuscrites ou bien gravées) des raccourcis où le dénominateur n’est pas précisé mais sous-entendu. Comme dans cet extrait du Bourgeois gentilhomme de Lully, copié ici par Henri Foucault en 1706. Le alla breve de l’ouverture est noté par un simple 2.

    Bach utilisait parfois le raccourci d’un chiffre deux barré 2 pour indiquer un C. Certaines éditions urtext modernes préservent cette pratique, comme Bärenreiter dans le Neue Bach-Ausgabe. Bach utilisait également parfois le chiffre trois barré 3 pour indiquer une mesure de 9/8). Le graveur doit être conscient de toutes les pratiques historiques quand il a la tâche de préparer une édition moderne.

    L’exemple précédent provient de l’ouverture de la 2ᵉ suite pour orchestre de Bach, BWV 1067, dans une édition de Bärenreiter.33

    Les raccourcis de C et C proviennent de la notation mesurée/mensurale34. Les demi-cercles représentaient les mesures « binaires » ou « imparfaites », les cercles complets représentaient les mesures « ternaires » et donc « parfaites » (Sainte Trinité). Des variantes avec un trait vertical, appelées « diminutum », existaient pour chacune de ces métriques et indiquaient une diminution par un facteur de 2.

    Le C et C sont considérés comme désuets de nos jours. Dans la pratique moderne où les métriques sont souvent inscrites au-dessus des portées, notamment dans les partitions d’orchestre, ou encore entre les portées d’une même famille d’instruments, ces raccourcis ont tendance à poser des problèmes de positionnement et ne se marient pas bien avec le reste des métriques, comme nous pouvons le constater dans cet extrait des Variations op. 30 de Webern.

    D’autres pratiques expriment la métrique sous la forme d’un chiffre comme numérateur et d’une valeur rythmique comme dénominateur. Cette tradition est souvent attribuée à Carl Orff puisqu’il l’utilise notamment dans Carmina Burana.

    Bien que cette pratique présente des avantages, elle risque de créer des confusions rythmiques, notamment quand l’espacement horizontal est trop serré, car les dénominateurs risqueraient ainsi d’être confondus avec les notes réelles. Ci-dessous, une comparaison entre la notation traditionnelle et la notation Orff.

    6. Le groupement des rythmes :

    L’un des aspects souvent négligés dans les partitions contemporaines est le groupement des valeurs rythmiques au sein de la mesure. Ceci est dû à deux facteurs : la copie littérale du manuscrit fourni par le compositeur et la méconnaissance des règles des groupements que, malheureusement, on n’apprend pas dans les institutions d’enseignement musical.

    Il est important de garder à l’esprit que le compositeur utilise certaines notations rythmiques plus commodes à écrire à la main. Cependant, ces raccourcis ne doivent pas être repris dans la partition éditée. Le compositeur et l’interprète appréhendent le temps sous des angles différents. Le compositeur « secrète » du temps, l’interprète « digère » ce temps au moment du déchiffrage une pulsation à la fois. Pour une bonne digestion du temps, la musique doit être quantifiée en respectant la métrique au sein de laquelle elle s’inscrit. Les interprètes ne connaissent pas nécessairement les règles des groupements, mais à force d’être confrontés au répertoire dans lequel ces règles se manifestent, ils finissent par les appréhender et les intérioriser souvent inconsciemment.

    Ci-dessous, quelques exemples très souvent rencontrés dans la littérature gravée par ordinateur et qui constituent des erreurs.

    Dans toutes les mesures (sauf la 7ᵉ) de la première portée, l’erreur souvent commise consiste à considérer les silences comme les notes. Les silences et les notes sont deux objets musicaux de nature différente et obéissent à des lois différentes :

    • Mesures 1, 2 et 8 : dans une métrique à deux ou quatre temps, les silences pointés ne sont pas admis au-delà de l’unité métrique du dénominateur qui, dans ce cas, est la noire. Seules les valeurs de silences strictement inférieures à la noire peuvent être pointées. Dans les anciennes éditions, aucune valeur de silence ne pouvait être pointée, d’où l’écriture suivante que nous rencontrons dans les éditions du XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle :

    De nos jours, il est préférable de noter cette mesure en fusionnant le demi-soupir et le quart de soupir en un demi-soupir pointé car la valeur de ce dernier est inférieure à l’unité de la battue qui est la noire :

    • Mesure 3 : dans une métrique binaire, il faut toujours montrer le milieu de la mesure. Une dérogation à cette règle est la syncope, mais cette dérogation ne s’applique pas aux silences !
    • Mesures 4 et 5 : dans une métrique ternaire, la demi-pause est proscrite. La blanche est admise car c’est une note jouée et tenue, la demi-pause ne se joue pas mais se compte et le compte des silences doit se faire par rapport à la pulsation et non par rapport à une valeur supérieure à cette dernière. À titre d’exemple, et suivant la même logique, un silence d’un soupir n’est pas admis dans une métrique de 3/8.
    • Mesure 6 : dans une mesure composée comme le 6/8, la fusion des silences de demi-soupirs (l’unité de la mesure étant ici la croche) n’est tolérée que sur le temps.
    • Mesure 7 : Quand il s’agit d’une syncope, la règle du milieu de la mesure n’est plus valable car c’est une figure rythmique très commune. La figure35 suivante illustre ces cas de figure :

    Comme nous l’avons énoncé, les groupements dépendent de la métrique. Si la mesure 8 n’était pas écrite dans le contexte d’un  4/4 mais dans celui d’un 2/2, la notation avec le soupir pointé aurait été admissible car le soupir pointé est inférieur à l’unité de la métrique 2/2, qui est la blanche.

    Ci-dessous, la version correcte des mesures précédentes :

    L’amalgamation des silences est codifiée en matière de gravure. L’exemple36 suivant énumère les cas de figure. Les silences avec un crochet au-dessus peuvent être fusionnés.

    Ces règles de gravure ne sont point arbitraires. Elles sont le fruit de plusieurs siècles d’expérimentation et d’expérience. Il est important de garder à l’esprit que la gravure n’est pas un art mais un artisanat codifié. L’art, c’est la musique.

    Certes, cet artisanat est vivant et en constante évolution, mais seulement dans les cas de figure inouïs pour lesquels il n’existe pas encore de solutions. C’est précisément là où le métier du graveur prend sa dimension bien spécifique. Certains compositeurs comme George Crumb ou Helmut Lachenmann et tant d’autres ont contribué à l’évolution de la notation des modes de jeux puisque ces techniques n’existaient pas dans le répertoire codifié. Cependant, en matière de pratiques communes, il est futile, voire dommageable, de vouloir réinventer la roue. Nous donnons un exemple de Lachenmann extrait de sa Marche fatale37 où la graphie des crochets, traités ici comme des crochets fractionnels s’orientant selon le contexte de groupement, nuit beaucoup à la lisibilité des rythmes qui sont pourtant très simples :

    Une notation plus claire et plus conventionnelle donnerait ceci :

    Ce ne sont là qu’une toute petite part des règles gouvernant les groupements des silences et des notes. Nous invitons le lecteur qui s’intéresse à la gravure musicale à consulter les références de gravures citées dans notre bibliographie.

    7. Le tempo :

    Au commencement était le « tempo ». Le tempo est l’une des premières informations que voit l’interprète sur la partition. Nous constatons souvent que les indications de tempo sur les partitions gravées à l’aide de l’ordinateur flottent dans une sorte de liquide amniotique, sans alignement soigné ni ancrage ferme. Or la typographie, la position et l’alignement du tempo sont des questions que la gravure a codifiées depuis bien longtemps. Il ne s’agit pas là de questions esthétiques, comme le positionnement du titre par exemple, mais de questions purement pragmatiques et fonctionnelles car le tempo, tout comme les nuances, les expressions, les techniques de jeu et les paroles, est un paratexte à fonction musicale.

    a. Règles typographiques :

    L’indication du tempo doit être en texte gras. Les changements de tempo sont de deux catégories :

    • Changement immédiat : (Largo, Adagio, Andante, Allegro, Moderato, Tempo primo)
    • Changement graduel : (accelerando poco a poco, ritardando, rall., ritenuto, etc.)

    Les indications de changements graduels étaient souvent typographiées en italique ou en italique gras dans les éditions anciennes (des XIXᵉ et XXᵉ siècles). Gould38 et les références modernes recommandent de les mettre en bas de casse et en gras comme les indications de changement immédiat car l’italique est réservé aux expressions (molto espressivo, cantabile, cresc., dim.,etc.).

    b. Position et alignement :

    Les indications de tempo doivent toujours être au-dessus de la portée. Dans la pratique commune, l’alignement des indications de tempo, quant à lui, dépend du contexte et des éléments musicaux présents.

    • Le tempo doit s’aligner avec la métrique.
    • En cas d’absence d’une métrique ainsi que dans les mesures se trouvant au milieu du système, le tempo doit s’aligner avec le tout premier objet musical présent : (altération, hampe, etc.). Notons que les armures ne sont pas prises en compte !

    Lorsque nous avons travaillé avec le groupe Durand-Salabert-Eschig sur la gravure de certaines parties instrumentales de l’opéra Œdipe de Georges Enesco, nous avons constaté que dans leur guide éditorial39, il est recommandé d’aligner le tempo avec le premier temps, indépendamment du contexte.

    Ceci crée, à notre avis, une sensation de déséquilibre. L’indication de tempo « Très lent » se trouve très éloignée de la métrique C. Si le premier accord contenait beaucoup d’altérations, le tempo se trouverait encore plus détaché de la métrique. L’indication métronomique est également très éloignée du tempo et s’aligne quasiment ici avec le 3ᵉ temps de la mesure.

    Ceci va également à l’encontre d’une très longue tradition établie depuis des siècles pour de bonnes raisons car cette tradition considère le contexte musical dans lequel se présente le tempo. La simplicité apparente de la nouvelle règle Durand est trompeuse. Ci-dessous, un exemple de la même maison, illustrant la bonne règle dans cette gravure de Durand et Fils datant de 1912. Le tempo « Très lent » s’aligne avec la métrique, comme nous pouvons le constater.

    L’alignement horizontal des tempi est également important. Il faut éviter cette sorte de toboggan de tempi comme on voit dans la seconde portée :

    c. Les équations métronomiques :

    Les équations métronomiques ont subi après les années 1950 un changement important dont le graveur doit être conscient. Auparavant les équations se présentaient sous la forme :

    Nouvelle valeur = Ancienne valeur

    Cette forme est mathématiquement plus juste que la forme moderne car dans une équation, la variable recherchée se place à gauche :

    x = ?

    (x = 2 et non pas 2 = x)

    où x représente la nouvelle valeur rythmique.

    Cet extrait40 de la Symphonie fantastique de Berlioz, éditée en 1900 par Breitkopf und Härtel, montre cette ancienne pratique à la dernière mesure :

    Bien entendu ce cas de figure aurait pu être noté avec des duolets, mais cette notation n’existait pas encore.

    Notons d’ailleurs que sur son manuscrit41, Berlioz explique la modulation métrique par une phrase :

    « Ces deux temps C sont égaux à ceux de la mesure à 6/8»

    La pratique s’est inversée avec Elliott Carter42 lorsqu’il a élaboré le concept de modulation métrique, dans les années 1950.

    Dans l’extrait précédent, tiré des Eight Pieces for Four Timpani43, nous constatons à la deuxième mesure que l’équation de modulation métrique place l’ancienne valeur (la blanche du 4/4) à gauche et la nouvelle valeur (la blanche pointée du 6/4) à droite, ceci est accentué par l’ajout de flèches. De nos jours ces flèches44 sont facultatives, leur présence ici se justifie par la nouveauté de la notation à l’époque où cette partition a été gravée. La pratique moderne est de faire figurer l’équation de la modulation métrique (avec ou sans les flèches) toujours sous la forme suivante :

    () Ancienne valeur = Nouvelle valeur ()

    Au milieu du système, les équations doivent être centrées au-dessus de la barre de mesure qui constitue la frontière de transition :

    En début de système, les équations s’alignent comme les indications de tempo, soit avec la métrique s’il en existe une, soit avec le premier élément musical (hampe ou altération) :

    8. Les altérations :

    Il existe principalement trois traditions concernant la durée d’effet des altérations sur les hauteurs dans une mesure. De ces trois traditions découlent d’autres variantes qui varient d’un compositeur et d’un style à un autre.

    a. La pratique traditionnelle :

    La plus commune et celle employée dans le répertoire tonal, cette pratique a subi plusieurs changements de normes au fil des siècles et ne s’est normalisée et stabilisée que vers le milieu du XIXᵉ siècle. Dans cette pratique, l’altération dure le long de la mesure, n’affecte qu’une seule note à une octave donnée. S’il s’agit d’un seul instrumentiste, l’altération affecte toutes les voix. Notons toutefois une exception à ceci avec l’écriture contrapuntique pour clavier où l’altération n’affecte qu’une seule voix à la fois. À titre d’exemple, une fugue à 4 voix pour clavier est considérée comme s’il s’agissait d’une réduction sur deux portées de 4 voix réelles jouées par 4 individus différents et donc indépendants. Nous prenons comme exemple l’extrait suivant tiré de la fugue en ré majeur BWV 874 du deuxième livre du Clavier bien tempéré de Bach. Le sol♯ est répété lorsqu’il réapparaît à la voix supérieure, bien qu’il s’agisse de la même hauteur à la même octave.

    Quelle que soit la pratique d’altération utilisée, il faut toujours faire réapparaître l’altération à la même octave quand plusieurs instrumentistes partagent une seule portée. Par exemple, dans le cas de deux instruments à vent partageant une même portée sur le conducteur d’orchestre ou bien dans le cas de divisi des instruments à cordes. L’exemple ci-dessous provient de la portée dédiée aux bassons dans le conducteur de Ma mère l’Oye de Maurice Ravel.

    b. La pratique de la seconde école de Vienne :

    Les altérations dans cette musique sont affichées sur toutes les notes, y compris les notes non altérées précédées toujours de bécarres. Les altérations ne sont omises que dans le cas d’une répétition immédiate et ininterrompue de la même hauteur. Cette pratique qui surcharge la notation est aujourd’hui désuète. Nous prendrons comme exemple un extrait de la Suite, op. 25, d’Arnold Schoenberg. Notez que le tout premier mi de la pièce est précédé d’un bécarre.

    c. La pratique dite « Moderniste » :

    Cette pratique découle des normes de la seconde école de Vienne, à la différence que les bécarres n’y sont pas indiqués. L’altération n’affecte qu’une note à la fois et n’est omise que dans le cas d’une répétition immédiate. Si la répétition s’interrompt par un silence, l’altération doit réapparaître. Il existe plusieurs variantes de cette pratique.

    Certaines variantes se détachent de l’échelle locale de la note et imposent une grille rythmique aux altérations. Nous estimons que ces variantes engendrent souvent une confusion et perturbent la fluidité de la lecture car si les altérations sont intrinsèquement liées au paramètre de la hauteur, elles ne doivent pas être contraintes par une grille rythmique fixe mais gouvernées par une loi plus flexible qui peut s’adapter à tous les contextes rythmiques et musicaux. Cette loi doit prendre en considération, non pas la valeur rythmique de la note altérée, mais la distribution des hauteurs et leur alternance dans la mesure : c’est l’alternance des hauteurs qui peut causer une confusion chez l’interprète et non pas leurs durées. Ainsi, l’effet d’une altération ne doit prendre en considération que la densité des fluctuations des hauteurs : dans une mesure, une note répétée immédiatement et sans interruption constitue un état d’équilibre, un recto tono, qui ne nécessite pas le rétablissement de l’altération ou sa remise en cause. La succession de différentes hauteurs, ou l’introduction de ruptures (silences), constituent quant à elles une perturbation de cet équilibre, et peuvent donc justifier le rétablissement et le rappel de l’altération. Il est important de considérer que si un rappel est prématuré, il se transforme vite soit, au mieux, en une redondance, ou, plus dangereusement, en une nouvelle information qui vient nullifier ce qui la précède et le contredire.

    En musique contemporaine, il existe une multitude de pratiques qui mélangent à différents degrés des éléments de ces trois écoles principales, ce qui constitue pour l’interprète d’aujourd’hui une source considérable de frustration et de confusion vu le temps très limité pour s’adapter à des logiques et des préférences syntaxiques très différentes.

    Le but même des normes de notation et de la syntaxe musicale est de garantir que le texte soit compris indépendamment des préférences personnelles, du lieu géographique, de l’origine culturelle ou ethnique du musicien ou encore de l’aspect esthétique et stylistique de la musique, car si la musique est le contenu, sa notation et sa syntaxe n’en sont que le contenant et le vecteur de transmission. Si la musique est l’art, sa notation n’est qu’un artisanat.

    d. L’armure des instruments transpositeurs dans la musique non tonale :

    L’une des mauvaises notations, essentiellement due à un manque de maîtrise de l’outil de gravure (le logiciel), est l’armure que nous croisons dans certaines partitions contemporaines pour les instruments transpositeurs. Rappelons que les armures sont réservées aux musiques tonales ou modales. La plupart des logiciels sont conçus pour mettre par défaut une armure vide mais équivalente à une tonalité de Do majeur/La mineur, ce qui, par exemple, affecte automatiquement une armure de Ré majeur/Si mineur aux instruments transpositeurs en si♭. Ceci perturbe beaucoup les instrumentistes et s’avère sémantiquement incorrect. Ainsi, dans un contexte non tonal, il faut veiller à ôter l’armure pour tous les instruments transpositeurs puisqu’elle n’a aucune fonction.

    e. Les altérations microtonales :

    La question des altérations microtonales se pose très fréquemment de nos jours. Il existe une grande diversité de systèmes de notations, chacun propre à une école, un genre, voire à une région géographique. La notation la plus courante des quarts de ton dans la musique occidentale est la suivante :

    Cette notation est celle de Stein-Zimmermann45. C’est une fusion entre les symboles de fractions de dièses que Richard Stein a utilisés dans ses Zwei Konzertstücke op. 26, pour violoncelle et piano datant de 1909 et les fractions de bémols utilisées par Bernd Alois Zimmermann46. Son implémentation dans les premiers logiciels commerciaux de notation l’a rendue populaire mais ne lui confère aucunement un statut de « notation standardisée » car certains des symboles qu’elle propose peuvent signifier d’autres intervalles dans d’autres traditions musicales. À titre d’exemple, le bémol inversé peut signifier un intervalle de 53,3 cents dans le système de Helmholtz-Ellis d’intonation juste.

    Elaine Gould suggère47 la notation avec les flèches tout en reconnaissant qu’il n’existe aucune norme.

    Ici les flèches indiquent que l’altération traditionnelle subit une augmentation ou une diminution d’un quart de ton. Ce système est très intuitif. Cependant, les flèches peuvent indiquer, dans d’autres systèmes, d’autres rapports d’intervalles, le plus commun étant le ⅛ de ton. Il faut donc toujours préciser dans la notice de la partition la notation utilisée. Ci-dessous, voici une compilation des différents systèmes qui existent et qui sont d’usage fréquent :

    Système Helmholtz-Ellis d’intonation juste48:

    Système Maneri-Sims49 (72 divisions égales de l’octave) :

    Notation Wyschnegradsky50(72 divisions égales de l’octave) :

    Il existe une multitude d’autres notations, dont les notations « sagittales », ou encore la notation utilisée par Ben Johnston, notamment dans ses quatuors à cordes ; ceci sans mentionner les traditions extra-européennes comme la musique arabe, perse ou encore turque.

    9. Les nuances, les expressions et les liaisons :

    Nous allons évoquer à présent quelques aspects concernant les nuances, les expressions et les liaisons. Le graveur doit veiller à soigner ces éléments et à ne pas laisser le hasard déterminer leur positionnement et leur aspect.

    a. Les nuances et les expressions :

    Un problème courant dans les partitions auto-éditées par les compositeurs est la mauvaise typographie des nuances. Ces dernières ne sont pas des textes normaux mais des glyphes. À titre d’exemples, certains compositeurs, ne connaissant pas la commande appropriée pour saisir les nuances sur SIBELIUS, se contentent de les introduire comme des textes d’expression. Certains considèrent même le sujet comme une question de « goût », or ce n’est pas le cas. Sur les logiciels de notations, les nuances font partie des polices de musique et non de texte, car ce sont des symboles. La question du goût intervient dans le choix de la police de musique.

    Les expressions, quant à elles, doivent s’écrire en bas-de-casse et en italique. Cette question d’apparence peut sembler anodine, mais le cas contraire montre bien pourquoi il faut différencier la typographie des expressions, des symboles de nuances :

    Nous avons tiré cet extrait assez mal gravé deVox Maris op. 31 51, de Georges Enesco. Le premier pf peut induire l’interprète en erreur en pensant qu’il s’agit d’un piano-forte or il s’agit en réalité d’un poco forte, le problème est dû à la typographie du p de poco qui est exactement la même que la nuance p. Le bp quant à lui, laisserait l’interprète ne connaissant pas de près la musique d’Enesco totalement perplexe et confus. Il s’agit ici d’un ben piano. Le graveur aurait dû écrire pour ces deux exemples, respectivement « poco f » et « ben p ».

    Les nuances et expressions se placent toujours en dessous de la portée. Seules deux exceptions existent à cette règle :

    • L’écriture vocale : l’espace en dessous de la portée doit être libéré pour accueillir les paroles. Afin d’éviter le mélange entre paroles, textes d’expressions et nuances, ces deux dernières doivent se placer au-dessus de la portée.
    • L’écriture polyphonique à plusieurs voix : dans ce cas, si les expressions et les nuances sont différentes pour chaque voix, elles doivent se placer chacune du côté de la hampe de la voix concernée. Si, en revanche, les deux voix sont concernées par les mêmes expressions et nuances, alors ces dernières s’amalgament et se placent en dessous de la portée.

    b. Les liaisons :

    Travailler l’aspect des liaisons est l’une des tâches les plus difficiles dans le métier de graveur. Les aspects obtenus par défaut sur les logiciels sont dans la majorité des cas à retravailler manuellement et méticuleusement. Il faut soigner la courbe ainsi que la distance optimale par rapport à la portée :

    La règle générale quant au placement des liaisons de phrasé est simple :

    • Quand les hampes sont toutes descendantes ou ascendantes, la liaison se place du côté de la tête de note.
    • Quand les hampes sont mixtes, la liaison se place au-dessus de la portée.

    Pour les notes ne contenant pas de hampes, comme les rondes, il faut procéder comme si ces dernières en avaient en considérant leur position par rapport aux lignes de la portée :

    En écriture polyphonique à plusieurs voix, les liaisons et les articulations se placent du côté de la voix qu’elles concernent :

    Les liaisons de prolongation ont leur propre règle quand il s’agit de hampes de directions mixtes.52 Elles se dirigent de façon opposée à l’axe de symétrie qui est la ligne du milieu de la portée.

    Quand une liaison de phrasé concerne une série de notes reliées par des liaisons de prolongation, elle s’étale de la première à la dernière note afin d’éviter ce que nous appelons les « fils à linge » :

    La seule exception étant le cas où les liaisons de prolongation s’étalent sur un nombre important de mesures.

    10. La hiérarchie des instructions :

    La partition est un ensemble d’instructions de différentes natures. Il faut donc les répartir sur des plans bien distincts afin de mieux illustrer leur hiérarchie et donc d’améliorer la lisibilité et la compréhension du texte.

    Nous rencontrons souvent des partitions, même anciennes, où le placement des N-olets est totalement arbitraire, or les N-olets sont une information reliée au rythme tout comme les hampes, les têtes de notes et les ligatures. Nous constatons dans l’exemple suivant une duplication superflue du plan rythmique due au mauvais positionnement du triolet :

    Les textes de technique de jeu sont écrits en bas-de-casse et en romain. Ils sont toujours placés au-dessus de la portée. Dans le cas d’une superposition de plusieurs instructions concernant la technique de jeu, l’ordre doit aller du plus général au particulier.

    Prenons cet exemple un peu extrême que nous avons conçu pour illustrer cette notion :

    Notons que l’ordre des instructions suit la logique de l’interprète et respecte ses priorités du général au particulier. Dans un passage de cordes divisées où une section des premiers violons ne joue pas, les interprètes de cette section ne se soucieront pas des informations autres que « unis/div. » ou « tutti/ solo ».

    Concernant les indications de « divisi », nous rencontrons souvent une confusion entre les bons termes à utiliser entre tutti, div., unis., a 2, solo etc.

    • « div./divisi » s’annule uniquement par « unis./ unisoni »
    • « solo » s’annule uniquement par « tutti » et non « unis. »
    • « divisi » et « unis » s’utilisent uniquement pour les chœurs et les sections de cordes mais jamais pour les instruments à vent. Car il ne s’agit pas là de sections comme les cordes jouant à plusieurs une même partie, mais d’individus solistes. Il n’y a donc rien à « diviser » ni à « unir ».
    • « a 2, a 3, etc. » ne s’utilisent que pour les instruments à vents.
    • « in 2, in 3, etc. » s’utilise pour les sections de cordes seulement dans le contexte de « divisi in 2, in 3, etc. » et donc dans le sens complètement inverse à celui de « à 2, à 3… » pour les instruments à vents.

    11. L’espacement horizontal :

    Égalité n’est pas synonyme de justice !

    L’espacement horizontal des valeurs rythmiques est un aspect crucial dans l’amélioration de la lisibilité du texte musical d’une façon exactement analogue au concept du crénage53 dans la typographie, où les lettres ne sont pas placées de façon équidistante mais plutôt de manière à respecter la distance optimale entre deux glyphes selon leurs spécificités géométriques.

    Nous avons créé cet exemple pour montrer la différence entre une police dont le crénage entre les paires de lettres a été ajusté par le typographe (exemple à gauche) et la même police où les lettres sont équidistantes (exemple à droite) :

    Il est aisé de constater que l’exemple à droite semble à nos yeux mal équilibré, bien que la « réalité » mathématique nous promettait faussement le contraire.

    Il en est de même pour les valeurs rythmiques. Certains compositeurs qui s’auto-éditent tentent d’espacer les notes de manière à avoir comme unité fixe d’espacement la plus petite valeur rythmique utilisée dans le système (voire dans toute la pièce !). Or les musiciens perçoivent le rythme tout différemment. L’échelle de l’espacement des notes suit une autre règle, qui est non linéaire.

    Dans la figure précédente, Gould54 exprime cette échelle de l’espacement des notes en termes d’unité d’espace de portée. Plus la valeur rythmique augmente, plus l’espacement augmente, ce qui donne une allure quasi logarithmique.

    L’espacement des notes doit donc suivre cette échelle dans le cadre d’une notation mesurée.

    L’espacement équidistant dans l’exemple à droite perturbe l’interprète de différentes manières :

    • Il altère la lisibilité du rythme en créant des creux au milieu de la mesure.
    • Il cause inévitablement un gaspillage de l’espace et une augmentation significative du nombre de pages et donc de tournes. Rien n’est plus frustrant pour un interprète que de devoir s’arrêter toutes les deux mesures pour tourner la page.
    • L’augmentation inutile du nombre de pages a également un impact économique, sans même parler de l’impact écologique.

    Cette tendance a vu le jour avec la pratique de la notation proportionnelle, or la réelle notation proportionnelle n’utilise pas les valeurs rythmiques ! Elle répartit des têtes de notes sur une grille temporelle indépendante de toute métrique. Ci-dessous, examinons une comparaison55 entre une notation mesurée et une notation proportionnelle de la même musique. Notons la différence entre les deux en termes d’espacement des notes :

    12. L’espacement vertical :

    De manière égale, l’espacement vertical et la distance entre les portées sont des aspects très importants. Nous observons ici souvent la même logique erronée où l’égalité et la justice se confondent. L’espacement des portées doit dépendre, entre autres, du groupement des instruments.

    Nous notons que dans une partition d’orchestre, l’espace entre les portées d’une même famille d’instruments est plus serré que celui entre les familles. Ceci améliore la lisibilité du conducteur pour le chef d’orchestre, en séparant bien les différentes familles d’instruments.

    L’espacement entre les portées d’un instrument à double portée (piano, célesta, marimba, harpe, etc.) doit être optimal en rapprochant les portées autant que possible. Certaines partitions contemporaines ne prennent pas en compte l’anatomie de l’œil humain et la vision qui, contrairement à celle des lapins, est convergente chez l’humain. Le point focal d’un pianiste se trouve dans l’espace entre les deux portées, un espacement trop large entre les deux mains nuit énormément à la lecture et déforme les hampes, les ligatures et les liaisons.

    Prenons cet extrait deTalea56 de Gérard Grisey où l’espacement entre les deux portées du piano est beaucoup trop grand.

    13. Quelques anciennes pratiques à éviter :

    Une connaissance profonde des anciennes pratiques de gravure est essentielle à tout graveur de musique car elle le guide dans le processus de préparation de nouvelles éditions qui respectent les nouvelles pratiques et se destinent à l’interprète d’aujourd’hui.

    Nous avons préalablement mentionné quelques anciennes pratiques devenues aujourd’hui désuètes comme la question des équations métronomiques. Une multitude d’autres cas de figure existent ; nous en mentionnerons quelques-uns. Certaines constituent des normes anciennes et d’autres sont des erreurs caractéristiques de certaines maisons d’édition ou de pratiques régionales.

    a. Les fausses clés :

    Une pratique assez commune chez les compositeurs des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, notamment dans la musique de chambre de Haydn, Beethoven et Dvořák, est de noter certains passages du registre ténor du violoncelle dans une clef de sol en sous-entendant qu’ils doivent sonner une octave en dessous de ce qui est noté. Prenons comme exemple cette section tirée de la partie de violoncelle du Quatuor op. 55, n°2 de Haydn dans une édition de la Collection Litolff datant de 1870, suivie d’une édition plus récente où le passage en clef de sol a été corrigé et mis à la bonne octave.

    Une pratique similaire, datant du XIXᵉ siècle, était d’écrire le cor en fa transposé une 4tᵉ en dessous au lieu d’une 5ᵗᵉ au-dessus, seulement dans les passages de clef de fa.57

    b. Les anciens raccourcis d’écriture :

    Une pratique autrefois utilisée par certaines maisons d’édition, notamment américaines et britanniques, dans la littérature pianistique consistait à écrire un 8 en dessous d’une note de la basse non pour signifier qu’il fallait la jouer une octave en bas mais qu’il fallait ajouter une octave grave à la note écrite. Cette pratique était utilisée quand l’espacement des portées ne permettait pas de graver beaucoup de lignes supplémentaires en dessous de la portée de la main gauche pour les notes très graves. Ci-dessous, un exemple que nous avons extrait de la Rhapsody in Blue de Gershwin58.

    Une autre édition où les notes ont été rajoutées :

    c. Les lignes d’octaves des anciennes éditions françaises :

    Une erreur qui a très longtemps persisté dans les éditions françaises du début du XXᵉ, notamment Durand et Fils, est la notation des doubles octaves. Nous pouvons trouver cette erreur dans l’ensemble de l’œuvre de Ravel, Debussy et jusqu’à Messiaen : la ligne de la double octave est chiffrée 16 au lieu de 15 (quindicesima). Il s’agit d’une erreur de calcul probablement due à une confusion entre le calcul de l’intervalle (8, 15, 22, etc.) et la registration des jeux de l’orgue (8′, 16′, etc.) qui, elle, s’exprime en pieds (sans mentionner qu’elle agit dans le sens inverse : un tuyau de 16 pieds sonne bien évidemment deux octaves en dessous d’un tuyau ayant une longueur de 4 pieds). Ci-dessous, un exemple tiré de Vingt regards sur l’Enfant-Jésus59 d’Olivier Messiaen :

    d. L’usage des changements de clés dans l’écriture pianistique :

    Il faut éviter également le mélange des clefs superposées sur une même portée. Le répertoire pianistique du XIXᵉ, notamment celui gravé par les maisons d’édition françaises, utilisait ce moyen par contrainte. Aujourd’hui, il serait plus judicieux d’ajouter une autre portée ou de réarranger la répartition des voix entre les deux portées. Considérons cet exemple tiré de La Cathédrale engloutie de Debussy60:

    Encore un exemple plus extrême de cette pratique dans l’extrait suivant de La danse de Puck du même compositeur ; notons la clef de fa flottante qui indique un Mi1 à la basse :

    e. Les coups d’archets utilisés dans les anciennes éditions françaises :

    Une ancienne pratique qu’il ne faut pas imiter concerne les coups d’archet que beaucoup de maisons françaises gravaient autrefois à l’envers, comme on le voit dans cet extrait du Quatuor de Ravel :

    Les coups d’archet doivent toujours se placer au-dessus de la portée et être dans le bon sens : n’oublions pas que l’origine des symboles « tirez » et « poussez » provient respectivement des lettres n (pour nobilis/noble) et v (pour vilis/vilain).

    f. Les points d’augmentation :

    La dernière pratique que nous allons mentionner et que nous croisons parfois chez les compositeurs du XVIIIᵉ siècle, par exemple chez Bach, Salieri et Mozart très souvent dans les musiques de nature contrapuntique, est de mettre un point d’augmentation sur le temps à la place d’une note liée. Nous donnons l’exemple suivant tiré du Ricercar a 6 de l’Offrande musicale de Bach BWV 1079.

    14. Le choix des polices :

    Nous allons conclure ce chapitre par un point subjectif concernant les polices de texte que le graveur choisit.

    La révolution industrielle a énormément contribué au développement des techniques de métallurgie et donc au progrès des fonderies typographiques et techniques d’impression, ce qui a eu un impact direct sur l’aspect graphique des partitions. Les partitions du XIXᵉ et du début XXᵉ siècle exhiberont dès lors une multitude de polices de caractère pour les couvertures mais également pour les textes figurant sur la partition.

    Cette tendance ralentit progressivement à l’approche de la Première Guerre mondiale jusqu’à s’éteindre complètement à l’époque de l’après-guerre. Comparons ces deux premières pages du Lied von der Erde de Mahler, l’une publiée par Universal Edition en 1912 et l’autre étant une réimpression par la même maison cinquante ans plus tard.

    De nos jours, il est recommandé d’éviter un mélange trop fantaisiste des polices. Plus il y a de polices différentes, moins homogène l’ensemble sera et plus grand le « bruit visuel ». Les polices très ornementées donnent également à la partition, il faut bien le reconnaître, un aspect un peu amateur.

    Une autre invention des années 1800 fut les polices dites « linéales » ou plus couramment sans sérif, caractérisées par l’absence des empattements de lettres. Après la Première Guerre mondiale, cette famille de polices s’est vue largement développée et popularisée, ce développement a impacté l’apparence des partitions du temps de la guerre et de l’après-guerre. Nous pouvons le constater sur les partitions des compositeurs de Darmstadt, dont la plupart étaient éditées chez Universal Edition (Boulez, Stockhausen, Berio parmi d’autres). La trace de ceci s’observe aujourd’hui bien nettement là où les compositeurs de notre génération sont toujours en quête de cet aspect « Bauhaus » qu’ils voudraient bien donner à leurs partitions.

    Pour les textes d’instructions et d’expressions, nous exprimons une grande réserve par rapport aux polices linéales. Notre position peut s’articuler en deux points :

    • La notation musicale est conçue graphiquement autour de l’idée de contraste. Les symboles musicaux s’arrangent et s’articulent autour de cette notion. Nous avons le contraste entre l’épaisseur de la hampe et celle de la ligature, le contraste entre les lignes de portée et les barres de mesure. Les barres de mesures qui se distinguent entre elles par ce contraste d’épaisseur (double barre, barre normale et notamment la barre finale), le contraste entre les crochets reliant des familles d’instruments et les sous-crochets plus fins reliant un sous-groupe d’une même famille. L’autre élément très présent et crucial pour la différentiation entre les symboles musicaux est « l’angle du stress ». Cette notion de stress découle aussi de la typographie de texte. Ci-dessous, quelques exemples de polices avec un angle de stress différent.

    À titre d’exemple, l’angle du stress est primordial pour différencier la tête de note d’une blanche et celle d’une ronde :

    Ces notions de stress et de contraste gouvernent l’ensemble des symboles musicaux :

    Si nous estimons que l’alliage entre les symboles musicaux et les textes dont les polices sont linéales ne peut que très rarement s’avérer heureux, c’est parce que la plus grande majorité des polices linéales, surtout celles qui sont très populaires comme Helvetica ou Arial, sont conçues autour d’une homogénéité de lignes et d’une absence totale de stress, ce qui contredit la nature même des symboles musicaux. Cette contradiction se traduit graphiquement par une dissonance visuelle et un manque d’équilibre.

    • Le second point concerne les italiques pour les textes d’expressions. La plupart des polices linéales ont pour le style italique ce qu’on appelle un « faux-italique » ou encore un « style oblique ». Le style oblique n’est en réalité qu’une inclinaison du style romain, le plus souvent à un angle de 11-12 degrés ; ce qui se marie très mal avec les nuances qui, quant à elles, sont de véritables italiques de nature cursive.

    Nous recommandons donc :

    Nous rappelons que ceci n’est qu’une opinion personnelle que nous formulons là en tant que créateur de polices. Il ne s’agit donc pas d’une règle mais bien d’une préférence.

    Toutes les autres règles que nous venons d’exposer dans ce chapitre constituent pour le graveur, dans sa solitude, à la fois ses bourreaux les plus intransigeants et ses compagnons les plus fidèles.

    Bel édifice et pressentiments

    Nous nous sommes intéressés à la gravure musicale dès notre adolescence et nous la pratiquons, désormais de manière professionnelle, depuis une douzaine d’années, en tant que freelance pour des compositeurs particuliers ou des maisons d’édition.

    La solitude, les nuits blanches, les contraintes techniques, les échanges passionnés, l’anxiété vis-à-vis des dates limites, la pression que peuvent exercer les ensembles et orchestres sur l’éditeur qui lui-même l’exercera sur le graveur peuvent être considérables, et agir sur sa santé physique et mentale. Mais chaque métier possède ces aspects de nature désagréable. En musique, les métiers de compositeur, d’interprète, de graveur, de technicien, de directeur de festival ont tous en commun une part de souffrance, de doute et d’anxiété ainsi que des tâches fastidieuses, logistiques et quasi administratives. Non que nous soyons masochistes, mais peut-être la valeur de la création tient-elle aussi à ces parts de sacrifice. Pouvoir créer non grâce à, mais en dépit de.

    1. Le rapport entre le compositeur et le graveur :

    La naissance d’une partition n’est pas si différente. Nous pouvons le constater en lisant les correspondances entre Maurice Ravel et Lucien Garban61 ; toutes ces hésitations, ces allers-retours qui nous ont ensuite donné ces partitions et ces transcriptions que nous feuilletons et interprétons aujourd’hui. Ou encore la lettre de Mahler où il se plaint à son épouse de son copiste incompétent qui lui fait perdre des heures et des heures de son temps.

    Le métier de graveur, comme celui de compositeur, peut être un métier très solitaire. Cependant, quand il est question de graver des œuvres inédites d’un compositeur toujours vivant, l’expérience se transforme en un échange très instructif et stimulant. Ce que nous chérissons le plus dans ce métier, c’est précisément cet échange et ce partage. Quand un(e) compositeur(trice)62 nous confie son manuscrit inédit, il-elle nous témoigne une confiance et nous accueille dans son univers intime, nous offrant ainsi un accès de premier rang à une œuvre encore inconnue ! Grâce à de telles rencontres, nous avons énormément appris non seulement en matière de gravure mais en matière de composition.

    Le graveur dans ces collaborations se doit d’être à l’écoute du compositeur. Le compositeur ayant passé des mois en compagnie de son manuscrit développe des liens intimes avec ce premier état matériel de sa musique et s’habitue à voir certaines choses notées d’une certaine façon. Il est donc parfaitement naturel de sentir des résistances ou des réserves de la part du compositeur vis-à-vis de certaines suggestions. Le rôle du graveur est d’offrir son expertise, de porter conseil et un regard frais sur la notation puis de tenter de convaincre le compositeur s’il estime que certains changements sont nécessaires. Certains graveurs ne jouent plus le rôle du copiste et se contentent de copier fidèlement et mécaniquement tout ce qui réside sur la page sans se soucier de rien. Nous estimons qu’il s’agit là non seulement d’une attitude démissionnaire mais d’une trahison de la confiance du compositeur. Ce dernier les a, après tout, recrutés pour qu’ils portent le bon conseil, qu’ils fassent leur métier avec bonne conscience et intégrité. De l’autre côté de la balance, il existe un autre type de graveur qui manque de tact et qui tente d’imposer son expertise au compositeur et de le forcer à faire des choix avec lesquels il n’est pas du tout à l’aise. Il s’agit là d’agressions. Le rapport entre le compositeur et le graveur est certes professionnel mais il est humain avant tout autre ordre. Il faut donc trouver le bon équilibre et ne succomber ni à la démission ni à l’agression. C’est une collaboration artistique ayant pour but d’ériger un édifice qui durera dans le temps.

    2. Pressentiments et conclusion :

    La gravure est souvent réduite à l’utilisation de l’outil informatique qui est le logiciel de notation. Certains établissements offrent des cours visant à apprendre les divers logiciels qui existent sur le marché, le trio étant SIBELIUS, FINALE et plus récemment DORICO. Des dizaines d’autres logiciels existent, qui ne sont pas considérés comme des outils professionnels, mais plutôt comme des outils d’amateurs (MuseScore, LilyPond, Mozart, Notion, Encore, Overture, etc.). Ces cours ne donnent pas aux compositeurs les connaissances nécessaires à la bonne pratique de gravure et propagent même les mauvaises habitudes de gravure et la démission face aux paramètres par défaut des différents logiciels. Cette mentalité s’infiltre même dans les milieux qui sont censés être les plus immunes, comme celui des graveurs actuels. Lors de notre participation au séminaire Music Engraving in the 21st Century, Developments and Perspectives, organisé par l’université Mozarteum à Salzbourg en 202063, nous nous sommes vite rendu compte de ce problème. À l’exception de la première journée où eut lieu un échange par webcam avec Elaine Gould (qui n’a malheureusement pas pu venir de Londres à Salzbourg à cause d’un accident d’une cheville cassée quelques jours avant le séminaire) et quelques autres interventions portant sur un logiciel et un système de notation développés pour les malvoyants, le reste des conférences portait sur des aspects purement techniques et technologiques liés aux programmes LilyPond et DORICO.

    Lors de l’échange avec Daniel Spreadbury, le chef de produit de DORICO, ce dernier a exposé fièrement ce qu’il appelle une « approche sémantique du logiciel face aux objets musicaux ». Nous connaissions préalablement ce type d’approche car nous avons suivi le journal de développement de DORICO bien avant la sortie du logiciel et avant même que ce nom, DORICO, ne soit trouvé pour le produit. Dorico, bien qu’il suggère le nom d’une marque de chips, est le nom du graveur italien du XVIᵉ siècle Valerio Dorico (1500-c.1565). Nous avons alors saisi l’opportunité pour exprimer nos doutes et peurs sur les perspectives du produit et l’éventuelle impasse vers laquelle une telle approche mènerait face aux problématiques de la musique contemporaine. Une approche sémantique face aux objets musicaux dans la musique de la pratique commune (allant de 1600 à 1910) est tout à fait envisageable, cependant, pour la musique du reste du XXᵉ siècle et celle de nos jours, elle ne saurait être efficace vu la multitude d’approches et normes des notations contemporaines variant d’un compositeur à un autre et d’une école à une autre. Sa réponse à notre questionnement a révélé ce que nous craignions : un flagrant manque de préoccupation. Chose qui ne nous étonne guère car il est bien connu que les logiciels de notation tirent leurs profits d’une autre audience que la niche des compositeurs de la musique « savante » contemporaine ou des graveurs qui éditent ce genre de musique. Ce manque de préoccupation ne vient pas d’une incompétence ou d’une incompréhension des besoins des graveurs, Daniel Spreadbury possède une expertise précieuse en notation musicale et en gravure, mais cette stratégie de développement est imposée aux développeurs par les grandes compagnies comme STEINBERG ou AVID vu que ce sont les compositeurs de musique de média et de variétés qui assurent des profits à ces compagnies. Nous avons par la suite su que STEINBERG a partiellement subventionné le séminaire, ce qui expliquait pourquoi ce séminaire organisé par le Mozarteum ressemblait plus à une campagne de marketing qu’à un véritable séminaire sur la gravure.

    Ce que nous pouvons conclure de ce qui précède est qu’il est plus que jamais urgent et vital de créer des classes d’enseignement de gravure dans les institutions d’enseignement supérieur de musique pour lutter contre l’extinction de cet artisanat, amorcée déjà depuis une vingtaine d’années. Ces classes viseraient à sensibiliser les compositeurs et les musiciens aux bonnes pratiques de la gravure et à ne pas compromettre leurs idées musicales par manque de maitrise de l’outil. Pour que les artistes puissent créer un front qui résiste aux pulsions capitalistes des compagnies de logiciels… Pour que le marteau ne devienne pas le maître.

    Bibliographie

    LIVRES :

    ANDRÉ Jacques et LAUCOU Christian, Histoire de l’écriture typographique : le XIXᵉ siècle français, Adverbum, 2013, 384 p.

    APEL Willi [1942], La notation de la musique polyphonique 900-1600, traduit de l’anglais par Jean-Philippe Navarre, Pierre Mardaga Éditeur, 1998, 425 p.

    AUBAT-ANDRIEU Mathilde et al., La harpe aux XXᵉ et XXIᵉ siècles, Éditions Minerve, 2013, 226p.

    BRINGHURST Robert, The Elements of Typographic Style, Hartley & Marks Publishers, 4th edition, 2013, 352 p.

    CALDWELL, John, Editing Early Music, Clarendon Press, 1995, 2nd edition, 150 p.

    COLE Hugo, Sounds and Signs: Aspects of Musical Notation, London: OUP, 1974, 168 p.

    COLES Stephen, The Anatomy of Type: A Graphic Guide to 100 Typefaces, Harper Design, 2012, 256 p.

    CRAIG James, Designing with Type, The Essential Guide to Typography, Watson-Guptill, 2006, 5th ed., 176 p. • DIMPKER Christian, Extended Notation (The Depiction of the Unconventional), Lit Verlag Dr. W. Hopf, Berlin, 2013, 368 p.

    GEROU Tom et LUSK Linda, Essential Dictionary of Music Notation, Alfred Publishing Company, 1996, 352 p.

    GOULD Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, 696 p.

    GRIER James, Musical Notation in the West, Cambridge University Press, 2021, 284 p.

    GRIER James, The Critical Editing of Music, History, Method and Practice, Cambridge University Press, 1996, 284 p.

    JEPPESEN Knud, Counterpoint: The Polyphonic Vocal Style of the Sixteenth Century, Dover Publications, rev. édition, 1992, 320 p.

    KARKOSCHKA Erhard, Notation in New Music: A Critical Guide to Interpretation and Realisation, traduit de l’allemand par Ruth Koening, London: Universal Edition, 1972, 183 p.

    KELLY Thomas Forrest, Capturing Music: The Story of Notation, W. W. Norton & Company; Har/Com edition, 2014, 256 p.

    RENSTEIN Arbie, Maurice Ravel, Lettres, écrits et entretiens, présentés et annotés par Arbie Orenstein, Flammarion, 1993, 626 p.

    RASTALL Richard, The Notation of Western Music. New York: St. Martin’s Press, 1982, 324 p.

    READ Gardner, Music Notation: A Manual of Modern Practice, Parkwest Publications, 2nd edition, 1979, 482 p.

    ROEMER Clint, The Art of Music Copying, Roerick Music Co, 1st edition, 1973, 183 p.

    ROSS Ted, The Art of Music Engraving and Processing, Hansen Books, 2nd edition, 1970, 278 p.

    SAMUEL Solomon Z., How to Write for Percussion: A Comprehensive Guide to Percussion Composition, Oxford University Press, 2nd edition, 2016, 305 p.

    STONE Kurt, Music Notation in the Twentieth Century, W. W. Norton & Company, 1st edition, 1980, 384 p.

    VALLE Andrea, Contemporary Music Notation: Semiotic and Aesthetic Aspects, Logos Verlag Berlin, 2018, 208 p.

    CODES TYPOGRAPHIQUES :

    Editing Guidelines for Musical Notation (version 2011), Schott Music GmbH & Co. KG, 152 p.

    Product design standards, Universal edition, 2010, 23 p.

    The G. Schirmer/Amp Manual of Style and Usage, 3rd edition, 105 p.

    MOLA Guidelines for Music Preparation, Major Orchestra Librarians’ Association, 16 p.

    DSE, Feuille de style, Éditions DURAND-SALABERT, D & F 16057, 2012, 44 p.

    ARTICLES :

    BOORMAN Stanley et al., Printing and publishing of music, Grove Music Online, 2001, 89 p.

    BROIDO Arnold, Standard Music Engraving Practice, Music Educators Journal, Feb. – Mar., 1966, Vol. 52, No. 4 (Feb. – Mar., 1966), p. 52-56 & 213

    CHRYSANDER Friedrich, A Sketch of the History of Music-Printing, from the Fifteenth to the Nineteenth Century (Continued), The Musical Times and Singing Class Circular, Nov. 1, 1877, Vol. 18, No. 417 (Nov. 1, 1877), p. 524-527

    CUMMINGS William H., The History of Music-Printing, The Musical Times and Singing Class Circular, Dec. 1, 1877, Vol. 18, No. 418 (Dec.1, 1877), p. 611

    FOWLER Michael, Music Printing by Computer, The Musical Times, Vol. 129, No. 1745 (Jul., 1988), p. 335-338

    SECOR, George D & KEENAN David C., Sagittal A Microtonal Notation System, 2006, 26 p.

    STONE Kurt, Problems and Methods of Notation, Perspectives of New Music, Spring, 1963, Vol. 1, No. 2 (Spring, 1963), p. 9-31

    WHEATLY Justeen, The Use of Irrational Time Signatures in Thomas Adès’ Works, University of Melbourne, 106 p.


    Notes

    1. Rudolf Laban (1879-1958) : danseur, chorégraphe, pédagogue et théoricien de la danse hongrois ayant développé la cinétographie Laban, connue également sous l’appellation de Labanotation ↩︎
    2. CRAIG James, Designing with Type, The Essential Guide to Typography, 2006, 5th ed., 176 p. ↩︎
    3. L’unité de mesure anglo-saxonne. ↩︎
    4. Nous allons ignorer pour le moment la nouvelle tendance des supports numériques tels que les tablettes ↩︎
    5. Pédagogique, musique de soliste, musique de chambre, musique vocale, etc. ↩︎
    6. Nous allons par la suite aborder le sujet des dimensions d’une hampe de manière plus approfondie (cf. partie 3. Les hampes). ↩︎
    7. Le numéro de plaque tire son nom de la tradition de gravure sur plaque de plomb. Il est aussi appelé cotage. Il sert à identifier l’œuvre et/ou le numéro de son édition/impression dans le catalogue de l’éditeur. ↩︎
    8. L’exhaustivité de ces fiches de style varie d’une maison à une autre. Certaines maisons n’en possèdent aucune ! Celui de la maison Schott est le plus complet que je connaisse ; il comporte 145 pages. Celui de Schirmer est de l’ordre de 94 pages, celui du groupe Durand-Salabert est composé de 44 pages alors que celui d’Universal Edition ne comporte que 23 pages ↩︎
    9. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 483. ↩︎
    10. Faber Music est une maison d’édition britannique et suit donc le système métrique, contrairement aux éditions américaines qui suivent le système impérial exprimé en inch/pouce. ↩︎
    11. Un exemple dans la partition de Yann Robin, Quarks pour grand orchestre, éditée par les Éditions Jobert : la dimension du conducteur est un format A2 mais la taille des portées est d’environ 2,5 mm, ce qui nuit considérablement à la lisibilité de cette partition ↩︎
    12. G. Henle Verlag fut l’une des dernières maisons d’édition à continuer la pratique de gravure sur plaque jusqu’à la fin du XXᵉ siècle. ↩︎
    13. Compositeur bulgare, typographe et expert du logiciel FINALE ↩︎
    14. Orchestratrice et spécialiste américaine de la musique de Ravel. ↩︎
    15. Nous avons par la suite adapté les polices pour DORICO. ↩︎
    16. G. Flaxland est une ancienne maison d’édition française fondée par Gustave-Alexandre Flaxland (1821-1895), dont le catalogue comportant environ 1200 œuvres fut ensuite acquis par les Éditions Durand-Schönewerk & Cie, qui venait d’être fondée par Auguste Durand (1830-1909) et son partenaire allemand Louis Schönewerk. La maison adoptera ensuite en 1891 le nom d’Éditions A. Durand & Fils quand Jacques Durand (1865-1928), le fils d’Auguste, devint associé. Elle adoptera par la suite le nom d’Éditions Durand & Cie en 1909. ↩︎
    17. L’anecdote dit que les graveurs français appelaient les ligatures traditionnelles pratiquées par les éditeurs allemands des « cages à poules » ↩︎
    18. Par exemple, les maisons Bärenreiter et Breitkopf und Härtel privilégient, dans leurs publications récentes, les ligatures horizontales autant que possible. ↩︎
    19. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 19. ↩︎
    20. L’altération n’est pas prise en considération, la première note pouvant être un Do♯ et la dernière un Do♮. ↩︎
    21. Dans le cas contraire où la courbe décrite est convexe, la ligature fait un angle. ↩︎
    22. Dans la littérature anglo-saxonne, elles sont appelées « kneed beams » ou bien « elbow beams » ou bien encore « centered beams ». ↩︎
    23. Cette fidélité absolue aux sources peut s’avérer très utile à des fins musicologiques. ↩︎
    24. « Des morts : rien sinon le bien » ↩︎
    25. SCHOENBERG, Arnold, Pierrot Lunaire, op. 21, « Der Mondfleck », Universal Edition, 1914 ↩︎
    26. En tant que beta-testeurs du logiciel SIBELIUS, nous avons à plusieurs reprises signalé ce problème à l’équipe de développement ainsi qu’à l’équipe de développement du logiciel DORICO. Nous espérons que les règles que nous avons exposées dans notre réclamation seront implémentées dans les futures versions. ↩︎
    27. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 316-317 ↩︎
    28. L’exemple qu’elle montre à la page 317 contient un coin de ligature qu’il était possible d’éviter. ↩︎
    29. FERNEYHOUGH, Brian, Carceri d’Invenzione II, pour flûte et orchestre de chambre, Edition Peters, 1985, mesures : 26-28. ↩︎
    30. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 181. ↩︎
    31. BOULEZ, Pierre, Le Marteau sans maître, « IX. Bel édifice et les pressentiments doubles », Universal Edition, 1957, p. 95 ↩︎
    32. ANDRE, Mark, Contrapunctus (1999), pour piano, Éditions Durand, 2006 ↩︎
    33. Neue Bach-Ausgabe, Serie VII, Band I, Bärenreiter Verlag, 1967. ↩︎
    34. KELLY, Thomas Forrest, Capturing Music, The Story of Notation, W. W. Norton, 2015, p. 153. ↩︎
    35. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 171. ↩︎
    36. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 161. ↩︎
    37. LACHENMANN, Helmut, Marche fatale, Fassung für großes Orchester, Breitkopf und Härtel, 2018 ↩︎
    38. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 183.  ↩︎
    39. DSE, Feuille de style, Éditions DURAND-SALABERT, D & F 16057, 2012, p. 13 ↩︎
    40. BERLIOZ, Hector, Symphonie fantastique, « V. Songe d’une nuit du sabbat », Breitkopf und Härtel, Leipzig, 1900 ↩︎
    41. Voir la figure suivante. ↩︎
    42. TINGLEY, G. P., Metric Modulation and Elliott Carter’s « First String Quartet ». Indiana Theory Review, 4(3), 1981, p. 3–11 ↩︎
    43. CARTER, Elliott, Eight Pieces for Four Timpani, Associated Music Publishers, 1968. ↩︎
    44. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 185. ↩︎
    45. Richard Heinrich Stein et Bernd Alois Zimmermann ↩︎
    46. SECOR, George D. & KEENAN, David C., Sagittal, a Microtonal Notation System, 2006, p. 1 ↩︎
    47. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 94 ↩︎
    48. Notation développée par Marc Sabat et Wolfgang von Schweinitz au début des années 2000. ↩︎
    49. Les compositeurs américains Joseph G. E. Maneri (1927-2009) et Ezra Sims (1928-2015) ↩︎
    50. Développée et utilisée par Ivan Wyschnegradsky dans ses pièces microtonales. ↩︎
    51. ENESCO, Georges, Vox Maris, op. 31, Poème symphonique, Éditions Salabert, 1965 ↩︎
    52. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 64 ↩︎
    53. Plus connu sous le terme anglais « kerning », il s’agit de l’ajustement de l’espacement entre les paires de lettres ↩︎
    54. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 39 ↩︎
    55. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 630 ↩︎
    56. GRISEY, Gérard, Talea, pour flûte, clarinette, violon, violoncelle et piano, Ricordi, 1986 ↩︎
    57. ADLER, Samuel, The Study of Orchestration, Norton, Fourth Edition, 2016, p. 341-34 ↩︎
    58. GERSHWIN, George, Rhapsody in Blue, version pour piano solo, Harms Inc., 1924. ↩︎
    59. MESSIAEN, Olivier, Vingt regards sur l’Enfant-Jésus, « IX. Regard du temps, Durand et Fils, 1944 ↩︎
    60. DEBUSSY, Claude, Préludes, Livre 1, Durand et Cie, 1910. ↩︎
    61. Lucien Garban (1877-1959) : compositeur, arrangeur et éditeur français ayant assuré la direction musicale des Éditions Durand jusqu’à sa mort. Il est notamment connu pour ses transcriptions pour piano des œuvres de Ravel et sa longue, amicale collaboration avec lui. ↩︎
    62. Nous utiliserons par la suite le terme « compositeur » et le pronom personnel « il » par économie, tout en sous-entendant qu’il puisse s’agir évidemment de « compositrice » et « elle » ↩︎
    63. L’événement qui a eu lieu entre le 17 et le 19 janvier 2020 à l’université Mozarteum ↩︎
  • Le métier d’archetier

    L’archetier travaille des matériaux précieux et divers : l’argent, l’or, l’ivoire de mammouth, la nacre, le cuir de lézard, les bois de pernambouc, d’amourette et d’ébène. La baguette ainsi que la hausse sont profilées au rabot et au canif puis pourvues d’une mèche en crin de cheval qui mettra en vibration les cordes des instruments du quatuor.

    Emploi et débouchés

    On recense en France environ 70 archetiers, parmi lesquels une dizaine est spécialisée dans la fabrication d’archets baroques et moins de cinq sont à la fois archetiers et luthiers. Après une expérience d’au minimum cinq années au sein d’un atelier, les archetiers s’installent généralement à leur compte et exercent sous le statut d’artisan dans des ateliers le plus souvent unipersonnels. Ils assument alors toutes les fonctions de l’atelier : fabrication, entretien, restauration, éventuellement expertise, gestion, démarches commerciales, etc.

    La clientèle est majoritairement constituée de musiciens professionnels, de maisons de lutherie et parfois de particuliers, recherchant un archet de haute facture, les élèves en écoles de musique s’équipant plutôt d’archets d’étude de gamme inférieure et fabriqués industriellement. Les archetiers travaillent généralement sur commande, prenant en compte les demandes du client pour fabriquer un archet sur mesure adapté au jeu du musicien. L’archèterie française étant prisée par les virtuoses du monde entier, elle bénéficie, de fait, d’une clientèle internationale. Le marché de l’archèterie est directement lié à la politique économique culturelle : en effet, il peut souffrir de la baisse ou d’une non-réévaluation des salaires des musiciens et d’un taux de recrutement moins élevé dans les orchestres et ensembles musicaux.

    La profession rencontre des difficultés concernant l’approvisionnement en matières premières car certaines d’entre elles et notamment le pernambouc sont soumises à des règles strictes. Sensibilisés et préoccupés par la durabilité de la ressource en pernambouc, les archetiers se sont fédérés pour s’impliquer concrètement en faveur de la conservation et d’une utilisation durable et raisonnée de cette précieuse essence de bois. En 2000, l’Initiative internationale pour la conservation du pernambouc (IPCI) a ainsi été créée et la profession s’est alors mobilisée en s’engageant dans différentes actions menées pour la sauvegarde du pernambouc. Pour soutenir ce programme, 80% des archetiers du monde entier ont décidé de verser 2% de leur chiffre d’affaires à l’IPCI. Cependant, en septembre 2007, le Caesalpinia echinata a été inscrit à l’annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Ce classement n’interdit pas totalement l’approvisionnement en pernambouc mais le réglemente
    sévèrement. Ainsi, toute transaction nécessite un certificat de l’exportateur et de l’importateur garantissant la provenance du bois qui doit être issu d’une plantation respectant les principes de prélèvement durable. La CITES a également mis en place des quotas d’exportation afin de réguler le commerce international. Les archetiers qui, depuis plus de deux cents ans ont cherché en vain un bois de substitution au pernambouc présentant des caractéristiques similaires, sont désormais contraints d’utiliser les stocks existants jusqu’à épuisement de ceux-ci et sans pouvoir, pour le moment, les renouveler.

    Devenir Archetier

    Formation initiale

    Niveau V

    • CAP ouvrier archetier, 2 ou 3 ans.
    • En France, il n’existe pas d’école préparant au CAP ouvrier archetier. La formation peut toutefois se dérouler au sein d’un atelier auprès d’un maître archetier

    Formation professionnelle continue

    • Certains archetiers proposent des stages d’initiation aux techniques de l’archèterie et/ou de perfectionnements destinés à d’autres professionnels de l’archèterie ou de la lutherie
  • Le métier de facteur et/ou restaurateur d’accordéons

    L’accordéon est constitué de plusieurs milliers de pièces et de matériaux variés : bois (peuplier, cerisier, noyer), métal (aluminium, laiton ou acier), carton et satin. Le facteur et/ou restaurateur d’accordéons réalise, assemble et restaure les pièces.

    Emploi et débouchés

    Début XXᵉ, l’engouement pour l’accordéon est si fort et le développement si rapide que la seule production française ne suffit plus à satisfaire les nombreuses écoles et sociétés d’accordéon, l’importation se fera d’Italie, berceau mondial de l’accordéon. C’est effectivement un Italien, Paolo
    Soprani qui fonde, en 1863, la première industrie de l’accordéon à Castelfidardo dans la région des Marches. En 1900, l’accordéon est le roi du genre « musette », il mène le bal à Paris et dans le monde entier. La production atteint son sommet vers 1950. Catalogué dans les années 70 comme « ringard », il disparaît de la scène. Heureusement vers les années 80 quelques grands noms comme
    Richard Galliano, Marc Perronne ont su démontrer au public toutes les possibilités de l’instrument. Plus récemment des compositeurs tels que Luciano Berio, David Venitucci, Bernard Cavana, Jacques Rebotier ont exploité le potentiel technique et expressif de l’instrument à travers des œuvres
    contemporaines, servies par des musiciens internationaux tels que Pascal Contet. Aujourd’hui, l’accordéon est largement utilisé aussi bien par des artistes variétés que par des groupes « alternatifs » ou des musiciens de jazz, voire par des groupes de rap.

    La production française est issue des manufactures et des ateliers indépendants. Trois principales fabriques : Maugein à Tulle, Cavagnolo à Beynost et Cadence à Sarlat, produisent quelques centaines d’instruments par an, chacun nécessitant plus de 100 heures de travail. Rares sont les manufactures
    qui désormais assurent la totalité de la fabrication de l’accordéon, elles font souvent appel pour certaines pièces à des fournisseurs étrangers (assemblage). L’entreprise Maugein est la seule à pouvoir présenter l’ensemble des métiers qui permettent la réalisation complète d’un accordéon.
    Créée en 1919, elle a cru dès ses débuts à l’accordéon chromatique tout en maintenant la fabrication des accordéons diatoniques. Elle emploie actuellement une quinzaine de personnes et exporte ses produits vers les marchés belges, hollandais, suédois, suisses, finlandais, allemands, espagnols, québécois, américains et japonais.

    Quelques facteurs (une dizaine environ) exerçant généralement seuls se consacrent à la fabrication d’instruments «sur mesure». D’autres petites structures (une centaine environ) font surtout de la maintenance, de l’accord et de la vente d’instruments.

    Un instrument de qualité coûte entre 2 000 et 3 000 euros, tandis qu’un accordéon haut de gamme peut être vendu entre 10 000 et 12 000 euros. Si la France a une bonne notoriété, l’Italie détient encore le monopole de la fabrication haut de gamme, même si une partie est de plus en plus sous-traitée dans les pays de l’Europe de l’Est et en Chine. Comme pour d’autres secteurs d’activité, l’Asie (notamment la Chine) détient l’essentiel du marché des instruments bas de gamme.

    Devenir facteur et/ou restaurateur d’accordéons

    Formation initiale

    Niveau V

    • CAP assistant technique en instruments de musique option accordéon, 2 ans.

    Niveau IV

    • BMA technicien en facture instrumentale option accordéon, 2 ans.

    Formation professionnelle continue

    • Le CAP et le BMA sont accessibles dans le cadre de la formation professionnelle continue. L’Institut technologique européen des métiers de la musique (ITEMM) au Mans propose un programme de stages courts pour les professionnels.
  • Le métier de facteur et/ou restaurateur de clavecins et épinettes

    Après avoir dessiné un plan, le facteur et/ou restaurateur de clavecins et épinettes le reporte sur le bois (tilleul, peuplier, épicéa, poirier). Il colle les différentes parties et réalise traçage et perçage des pointes de cordes avec précision. Il assure la qualité sonore et esthétique de l’instrument.

    Emploi et débouchés

    Les premiers clavecins sont fabriqués en Italie. Puis ils connaissent une évolution décisive dans les années 1580 à Anvers. Les instruments deviennent beaucoup plus solides et la décoration évolue. Le clavecin connaît son âge d’or aux XVIIᵉ et XVIIIesiècle. Puis le clavecin tombe progressivement dans l’oubli.

    Dans les années 1950, la facture de clavecin connaît un renouveau. On redécouvre la musique ancienne, notamment baroque, ses techniques d’interprétation et de facture. Deux Américains, Hubbard et Dowd, ont particulièrement contribué à la redécouverte du clavecin. Ils entreprennent
    des recherches sur les clavecins anciens dans presque toutes les collections d’Europe et d’Amérique, établissent des relevés et des plans, construisent des prototypes…

    Malgré ce regain d’intérêt, la facture de clavecins demeure une activité confidentielle, entièrement artisanale et qui n’est pas véritablement organisée en secteur économique. On estime à seulement une vingtaine le nombre de facteurs de clavecins en France même si le développement des ventes de
    kits a fait naître des vocations. Ce sont des instruments coûteux (les prix pouvant varier de 10 000 à 30 000 €) requérant souvent un délai d’attente important. Un facteur de clavecins travaillant seul ne pouvant guère en livrer plus de deux par an.

    Devenir facteur et/ou restaurateur de clavecins et épinettes

    Il n’existe aucune formation initiale ni aucune formation professionnelle continue pour la facture de clavecins, hormis sur le terrain. Les apprentis passent en général par une formation de menuiserie-ébénisterie.

  • Le métier de facteur et/ou restaurateur d’instruments de musique mécanique

    Qu’il s’agisse d’orgues de Barbarie, de boîtes à musique ou de pianolas, le facteur et/ou restaurateur d’instruments de musique mécanique conçoit un mécanisme où des rouleaux à papier perforés se déroulent sur un cylindre et actionnent tuyaux d’orgues ou marteaux de carillons.

    Emploi et débouchés

    L’orgue de barbarie ou sa cousine l’organette à anches ne sont qu’une facette du monde merveilleux des instruments de musique mécanique. Tombés en désuétude depuis les années 30, ils font un come back dans les années 70 avec l’intérêt des collectionneurs américains pour tous les témoins de l’histoire des technologies. Aujourd’hui, les entreprises fabriquant ou restaurant des orgues à
    mécanique bénéficient d’une clientèle essentiellement privée. Les restaurations se font à l’initiative des collectionneurs ou particuliers. La commande publique reste rare.

    Pour le fabricant, la clientèle privée se compose soit de professionnels (restaurants, forains ou gens du spectacle), soit de particuliers qui réalisent un « rêve ». Il existe deux courants. L’un produit des organettes à anches au coût le plus bas possible pour répondre à un besoin de consommation immédiat du grand public. L’autre offre une large gamme de modèles d’orgues à tuyaux, construits à la commande. La diversité de la demande permet au facteur d’orgue à mécanique de concevoir des projets intéressants : des modèles de rue mais aussi de salon, de concert, de danse, de manège. Toutes spécialités confondues, il existe moins d’une dizaine d’ateliers professionnels en France. 40% de la production française part à l’export. Le métier se pratique en équipe ou bien seul. Il n’existe pas un seul atelier couvrant tous les besoins au niveau de la fabrication comme de la restauration.

    Aujourd’hui, la tendance est à la mixité des technologies. L’orgue à mécanique attire de nombreux musiciens arrangeurs qui enrichissent son répertoire et le renouvellent. C’est au facteur de concilier étendue de la gamme, richesse des timbres et mobilité, pour répondre à un nombre grandissant d’artistes et d’amateurs.

    Devenir facteur et/ou restaurateur d’instruments de musique
    mécanique

    Il n’existe aucune formation spécifique mais le métier demande de vastes connaissances qui peuvent
    se résumer ainsi :

    • Les bases : BEP/CAP menuisier ou ébéniste,
    • Les fondamentales : la facture d’orgues (organier, tuyautier, mécanicien),
    • Les environnementales : arrangement et informatique musicale,
    • Les optionnelles : réparateur de piano et accordéon.

    Il est important de signaler qu’il faut faire la tournée des grands musées d’Europe pour se former. Écouter des pièces exceptionnelles construites tout au long du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ par les grands ateliers de l’époque, étudier leur composition instrumentale, permet d’apprendre les différentes couleurs sonores appréciées à travers les pays d’Europe.

  • Le métier de facteur et/ou restaurateur d’instruments traditionnels

    Le facteur et/ou restaurateur d’instruments traditionnels analyse les mécanismes de fabrication du son et l’histoire de l’instrument (vielle, cornemuse…) pour restituer sonorité, esthétique et dimensions d’origine. Il peut faire évoluer la facture pour adapter l’instrument au répertoire contemporain.

    Emploi et débouchés

    La plupart de ces instruments sont peu à peu tombés dans l’oubli en fonction du changement du goût musical et des évolutions techniques. La musique du Moyen Âge est considérée avant tout comme une musique vocale. Mais l’abondance, dès le XIᵉ siècle, des représentations de vièles, de harpes, de percussions et divers aérophones atteste de l’importance des instruments dans la musique profane. Quelques-uns ont évolué de manière continue et sont considérés comme les ancêtres de nos instruments d’aujourd’hui. C’est le cas de la harpe, de la cornemuse, de la chifonie qui deviendra la vielle à roue. Héritier d’un instrument arabe, l’ud, le luth apparaît en Occident au XIIIᵉ siècle. Il y connaît une transformation qui marque un changement dans la fabrication des instruments : sa caisse est constituée d’un assemblage de côtes pliées au fer et assemblées. Les autres instruments à cordes sont monoxyles, c’est-à-dire creusés dans un bloc de bois, et le resteront encore jusqu’au XVe siècle. C’est au XVIᵉ siècle qu’apparaissent le violon et la viole sur ce principe de construction par assemblage de pièces préparées séparément. Ils diffèrent radicalement de leurs
    prédécesseurs, la vièle, le rebec, la lira da braccio qui étaient monoxyles. Les instruments qui naissent à la Renaissance, période marquée par le grand essor de la musique instrumentale, apparaissent en familles, ou consorts, de la basse au soprano.

    Certains instruments, après avoir connu une période faste où ils répondaient aux attentes des musiciens et de leurs auditeurs, sont tombés en disgrâce au profit d’autres instruments. La viole est supplantée par le violon dès le XVIIIᵉ siècle, mais tombe vraiment en disgrâce avec le Romantisme. Ils
    ont été redécouverts à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle, les musiciens professionnels souhaitant rejouer avec des instruments contemporains les œuvres de Monteverdi, Bach etc. pour retrouver les sonorités d’origines.

    Les instruments traditionnels ont connu un regain d’intérêt à partir des années 70, notamment grâce au mouvement folk. Dès 1976 sont organisées les premières Rencontres internationales de luthiers et maîtres sonneurs de Saint-Chartier, principalement dévolues aux musiques traditionnelles, avec la vielle à roue et la cornemuse comme vedettes. Depuis cette date, les facteurs d’instruments de musiques traditionnelles se sont multipliés, chacun œuvrant dans une spécialité. Répondant aux demandes d’une musique vivante, certains instruments traditionnels ont continué leur évolution et se sont franchement modernisés.

    Devenir facteur et/ou restaurateur d’instruments traditionnels

    Formation initiale

    Niveau V

    • FCIL lutherie des instruments de musiques traditionnelles, 1 an (Lycée Georges Sand – La Châtre). Beaucoup de facteurs ont reçu une très bonne formation dans le domaine du travail du bois (tournage, marqueterie, ébénisterie, vernissage…) avant de passer à la fabrication de ces
      instruments.

    Formation professionnelle continue

    • Quelques formations d’une durée variable permettent de suivre une initiation ou un perfectionnement dans la fabrication ou la restauration d’instruments anciens ou traditionnels.
  • Le métier de facteur et/ou restaurateur d’orgues

    Le facteur et/ou restaurateur d’orgues conçoit les instruments dans le respect des différents répertoires musicaux, classiques ou contemporains. Il travaille le bois du buffet, roule les plaques d’étain pour confectionner les tuyaux, crée les trompettes, les anches d’amour…

    Emploi et débouchés

    En 2017, la facture d’orgues compte environ 60 entreprises ou artisans (source : Groupement professionnel des facteurs d’orgues de l’Ameublement Français – GPFO) répartis sur l’ensemble du territoire national, avec une concentration plus importante en Alsace.

    Les ateliers sont constitués en moyenne de deux à quatre ouvriers (le plus important en a une quinzaine). Pour répondre à certaines commandes complexes, les entreprises sont amenées à se regrouper ponctuellement. Environ 70% des entreprises ont un chiffre d’affaires de plus de 75 000
    euros. La fabrication d’un orgue peut nécessiter de 3 000 heures (petit orgue de 10 jeux) à 30 000 heures de travail. Une restauration dure quant à elle de 1 à 4 ans et nécessite de 5 000 à 20 000 heures de travail. L’entretien des orgues anciennes ou historiques constitue désormais l’essentiel de l’activité. Seule la moitié des entreprises exerce réellement une activité de création ou de
    restauration des instruments. La fabrication d’orgues de salon est aujourd’hui concurrencée par les instruments électroniques.

    La redécouverte de l’orgue néoclassique et la maîtrise de la restauration des orgues classiques d’Ancien Régime comme des orgues d’esthétique romantique permettent aux facteurs d’orgues de répondre à des commandes de construction ou de restauration d’instruments similaires à l’étranger.
    D’autres perspectives de développement s’ouvrent à l’international avec la construction d’orgues neufs pour des salles de concert et des conservatoires. Le poids de l’export représente aujourd’hui 16% du chiffre d’affaires de la facture d’orgues.

    L’ouverture du marché conduit également à l’attribution de marchés publics français aux entreprises européennes voisines. La facture d’orgue doit faire face à une évolution de son environnement et de ses marchés. Les entreprises du secteur sont confrontées à plusieurs défis : maintenir et transmettre les savoir-faire traditionnels et complexes, s’adapter aux évolutions des métiers, favoriser
    l’innovation (développement du 3D) mais également développer leurs marchés (marketing, rationalisation des fournitures, export…).

    En France, les collectivités publiques sont les principaux propriétaires des biens immobiliers et mobiliers (dont les orgues) contenus dans les édifices du culte, biens grevés, pour ceux présents avant la loi du 9 décembre 1905 concernant la Séparation des Églises et de l’État, d’une affectation légale au culte gratuite, permanente et prééminente. Il en est de même pour la propriété des orgues
    dans des édifices civils non cultuels (conservatoires, salles de concert).

    Les communes ont la charge financière de la conservation de ce patrimoine. La commande publique représente près des deux tiers du chiffre d’affaires de la profession qui s’élève à plus de 20 millions d’euros par an. Cette part importante fragilise le secteur en même temps qu’elle le fait vivre, les entreprises étant fortement soumises à de possibles restrictions budgétaires. L’État, par l’intermédiaire du ministère de la culture, certaines régions et départements accordent des subventions aux communes.

    Au sein du ministère de la culture, la direction générale des patrimoines soutient, à travers les directions régionales des affaires culturelles (conservations régionales des monuments historiques), la politique d’entretien et de restauration sur les orgues protégées au titre des monuments historiques en raison de leur intérêt historique, artistique et technique. Le code du patrimoine encadre les procédures. La direction générale de la création artistique (délégation musique) accompagne les projets de création d’orgues neuves et peut soutenir les travaux sur les orgues non protégées. Par ailleurs, le secteur a bénéficié d’une politique active de mécénat développée ces dernières années. En complément de l’État et des collectivités territoriales, de nombreux projets de
    restauration ou relevant de la création ont bénéficié de l’aide de la Fondation du patrimoine.

    Devenir facteur et/ou restaurateur d’orgues

    Formation initiale

    Niveau IV

    • Bac Pro Artisanat et métiers d’art facteur d’orgues option organier, 3 ans –
    • Bac Pro Artisanat et métiers d’art facteur d’orgues option tuyautier, 3 ans –
  • Le métier de facteur et/ou restaurateur de percussions

    Elles sont membranophones (tambour, timbale), métalliques (carillon, gong, cymbale) ou en bois (maracas, congas). Outre leur exécution, le facteur et/ou restaurateur de percussions règle leur sonorité selon un accord donné et en fonction de la tension qu’ils peuvent supporter.

    Emploi et débouchés

    Les instruments à percussion, et plus particulièrement les idiophones, sont considérés comme les premiers instruments de musique. La subdivision des percussions en idiophones et membranophones a été définie par la Systematik der Musikinstrumente de Hornbostels-Sachs en 1914. Cette classification a été critiquée, notamment par André Schaeffner (ethnomusicologue et conservateur au Musée de l’Homme jusqu’en 1965), pour qui la catégorie des idiophones équivaut à un fourre-tout. Mais elle reste aujourd’hui la plus couramment utilisée.

    En France, on compte peu de facteurs de percussions (cinq environ). Certains se sont spécialisés dans la confection de batteries. Généralement, leur activité ne se limite pas à la fabrication de percussions. Ils peuvent travailler en ébénisterie ou menuiserie, fabriquer d’autres instruments, ou encore proposer une gamme plus large d’accessoires (pour le transport des instruments par exemple). Un facteur se différencie du technicien car son métier ne consiste pas en l’assemblage d’éléments importés, mais en la construction totale de l’instrument. Certaines percussions sont traditionnellement fabriquées dans leur pays d’origine, comme la cymbale en Turquie ou le djembé en Afrique.

    Devenir facteur et/ou restaurateur de percussions

    Formation

    Il n’existe pas de formation spécialisée dans les instruments à percussion. Une formation de chaudronnier, de menuisier ou d’ébéniste peut servir de base