En 2022/2023, les compositrices ne représentent que 6,4 % des œuvres programmées en musique classique en France, et seulement 4 % du temps d’antenne, un tiers des structures étudiées n’en programme aucune.
Elles Women Composers — Saison 2022/2023 | Avec le soutien du Ministère de la Culture et du Centre National de la Musique
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA (Claude, Anthropic) :
Contexte et méthodologie
Cette étude, produite par l’association Elles Women Composers, constitue à ce jour la cartographie la plus exhaustive jamais réalisée sur la représentation des compositrices dans les programmations françaises de musique classique. Elle s’appuie sur une collecte manuelle de données portant sur 214 structures (48 lieux de diffusion, 36 orchestres, 26 opéras, 104 festivals), soit 3 365 programmes de concert et 14 892 œuvres comptabilisées sur la saison 2022/2023.
Les études antérieures offraient des éclairages partiels : 8 % de compositrices dans un échantillon de 10 festivals (CNM, 2019), 3 % des œuvres dans les orchestres membres de l’AFO (2018/2019). La présente étude, de portée bien plus large, permet une vision systémique et représentative.
Résultats clés : une sous-représentation massive et transversale
Sur l’ensemble de l’échantillon, 951 œuvres sur 14 892 sont signées par des femmes, soit 6,4 %. Mais c’est le temps de programmation qui révèle le mieux la réalité : les compositrices occupent environ 4 % du temps total de diffusion de musique classique en France. Sur un concert moyen de 66 minutes, 24 minutes seulement leur sont dédiées – et uniquement dans les 11,1 % de programmes qui les incluent (372 sur 3 365).
| Type de structure | Part des œuvres de compositrices | Estimation temps de programmation |
| Lieux de diffusion | 6,8 % | 4,3 % |
| Orchestres | 6,7 % | 4,8 % |
| Festivals | 6,8 % | 4,0 % |
| Maisons d’opéra | 4,3 % | 3,8 % |
Les maisons d’opéra sont les structures les plus déficitaires. Sur 199 programmes lyriques mis en scène, seuls 5 comportaient un opéra de compositrice — soit 0,2 % des œuvres programmées par ces institutions, pourtant dotées des budgets les plus importants. Cette absence ne s’explique pas par un manque de répertoire : plus de 1 232 opéras composés par des femmes sont recensés, mais les partitions restent souvent inaccessibles (non éditées, sans matériel d’orchestre, rarement enregistrées).
Une programmation cantonnée aux petites formes
La répartition par genre musical révèle une tendance structurelle : lorsqu’une compositrice est programmée, c’est presque toujours dans des effectifs réduits.
| Genre musical | Nombre d’œuvres | Part (%) |
| Musique de chambre | 453 | 47,6 % |
| Musique vocale | 355 | 37,3 % |
| Musique symphonique | 135 | 14,2 % |
| Opéra | 8 | 0,8 % |
Dans les concerts symphoniques, les œuvres de compositrices ne représentent que 3 % du temps de programmation total, contre 4,7 % en musique de chambre et 4,6 % en musique vocale. La durée moyenne d’une œuvre symphonique féminine est de 13 minutes — signe d’un cantonnement aux pièces courtes et aux formats d’ouverture. Plus de la moitié de ces œuvres symphoniques (53 %) émanent de compositrices contemporaines ou nées après 1945.
Les compositrices les plus programmées
Quatre noms dominent à la fois le classement par nombre d’œuvres et par temps de programmation : Lili Boulanger, Mel Bonis, Clara Schumann et Fanny Mendelssohn. Ces compositrices bénéficient d’une visibilité liée à des facteurs extra-musicaux déterminants : préservation active des manuscrits par la famille ou des descendants, existence de travaux musicologiques en français, et dans le cas de Schumann et Mendelssohn, association à un nom masculin célèbre.
Les Romances pour violon et piano de Clara Schumann (12 exécutions), D’un matin de printemps de Lili Boulanger (9) et le Nocturne de la même (9) sont les œuvres les plus jouées. Le classement par temps de programmation diffère sensiblement, faisant apparaître des compositrices d’œuvres longues comme Olga Neuwirth, Diana Soh ou Louise Farrenc — dont les symphonies ont circulé dans plusieurs structures.
33,7 % des œuvres de compositrices programmées sont contemporaines, contre seulement 8,5 % pour l’ensemble du répertoire classique toutes catégories confondues (Bachtrack, 2022), ce qui traduit un effort relatif vers la création vivante.
Des initiatives à fort impact, mais insuffisantes à elles seules
La distribution des efforts entre structures est très inégale. 74 structures sur 214 (34,6 %) n’ont programmé aucune compositrice sur toute la saison. À l’opposé, trois festivals concentrent l’essentiel de la visibilité : Un Temps pour Elles (Val d’Oise), Présence Compositrices (Toulon) et Musiciennes à Ouessant. Ces trois structures, dédiées exclusivement aux compositrices, sont à elles seules responsables de 45,4 % des œuvres de compositrices programmées dans les festivals. Sans elles, la part tomberait de 6,8 % à 3,8 % dans les festivals — soit un recul de 3 points sur un échantillon de 104 festivals.
Cela souligne un paradoxe : ces initiatives militantes, essentielles pour la visibilité, masquent en partie l’inertie du reste du secteur. 89,5 % des festivals français programment moins de compositrices que le Festival Un Temps pour Elles ne programme de compositeurs.
Facteurs structurels et leviers d’action
L’étude identifie plusieurs freins systémiques : partitions non éditées ou inaccessibles, œuvres sans enregistrement disponible, faible production musicologique en français, et sous-représentation des femmes dans les cursus de composition (24,6 % au CNSM de Paris). En l’absence de politique volontariste, la programmation des compositrices reste quasi nulle.
Les exemples de Radio France (40 % de commandes passées à des compositrices en 2023, contre 10 % en 2011) et de la Maison de la Musique Contemporaine (obligation d’inclure une compositrice par programme dès 2024) montrent que des quotas et des engagements institutionnels produisent des effets mesurables. Ces avancées restent cependant portées par des personnalités engagées à titre individuel plutôt que par des politiques généralisées.
En résumé
Les compositrices demeurent structurellement marginales dans les programmations françaises de musique classique : sous-représentées en nombre d’œuvres, reléguées aux petits formats, quasi absentes des grandes productions lyriques et symphoniques. La concentration des efforts sur quelques structures spécialisées ne suffit pas à compenser l’inertie du secteur. Une intégration durable au « grand répertoire » suppose une politique volontariste généralisée, un effort de recherche musicologique, et une meilleure accessibilité des partitions.