En dépit d’une prise de conscience croissante, le jazz et les musiques improvisées demeurent un secteur fortement masculin, structuré par des inégalités persistantes et des violences sexistes et sexuelles largement banalisées.
Étude réalisée par Marie Buscatto et Ionela Roharik, coordonnée par AJC, la FNEIJMA et Grands Formats — Données 2022
Cet article est une synthèse réalisée à l’aide d’une IA (Claude, Anthropic) :
Contexte et méthodologie
Cette étude constitue un second état des lieux après une première enquête menée en 2018. Elle a été conduite par deux sociologues du genre, du travail et des arts, et vise à mesurer l’évolution des inégalités femmes/hommes tout en intégrant, pour la première fois, une dimension sur les VSS. Le dispositif repose sur deux questionnaires anonymes adressés à 510 répondant·e·s issus de trois champs d’activités — la diffusion, la formation et la production artistique ; ainsi que sur 29 entretiens qualitatifs approfondis. Au total, 112 structures ont été enquêtées (37 équipes artistiques, 57 structures de diffusion, 18 structures de formation), et les répondant·e·s se répartissent entre 247 artistes, 169 personnels technico-administratifs, 95 stagiaires musicien·ne·s et 83 enseignant·e·s. Les autrices insistent sur la « significativité sociologique » de l’étude plutôt que sur sa représentativité statistique.
Des inégalités structurelles qui persistent
Sous-représentation des femmes à tous les niveaux
Les femmes restent nettement minoritaires dans l’ensemble des catégories étudiées, et ce malgré une légère amélioration depuis 2018. Dans les équipes artistiques, seulement 16 % des directions artistiques sont assurées par des femmes contre 49 % par des hommes (le reste étant partagé ou non précisé). Dans la diffusion, la direction artistique est exercée par des femmes dans 12 % des cas en 2022, contre 62 % pour les hommes — une légère amélioration par rapport aux 3 % enregistrés en 2018. La direction générale des structures de diffusion reste dominée par les hommes (49 %), même si la part des femmes a progressé (26 % en 2022 contre 11 % en 2018).
| Poste | % Femmes (2022) | % Hommes (2022) | % Femmes (2018) |
| Direction artistique — diffusion | 12 % | 62 % | 3 % |
| Direction générale — diffusion | 26 % | 49 % | 11 % |
| Direction de structure — formation | 33 % | 39 % | — |
| Direction pédagogique — formation | 22 % | 45 % | — |
| Direction artistique — équipes | 16 % | 49 % | — |
Dans le domaine de la formation, les femmes représentent en moyenne 1 sur 2,38 en cursus loisirs (ratio de 1,38 homme pour 1 femme), mais la proportion chute radicalement dans les cursus professionnels, où le ratio grimpe à 3,62 hommes pour 1 femme, avec des extrêmes atteignant 16 hommes pour 1 femme.
Le choix de l’instrument, révélateur de normes de genre
La répartition genrée des instruments reflète des stéréotypes profondément ancrés. Les femmes se concentrent sur le chant (29 F / 35 H à l’apprentissage ; 35 F / 29 H actuellement) et les instruments à cordes (12 F / 10 H), tandis que les hommes dominent massivement la basse (32 H / 5 F), la guitare (41 H / 14 F), la batterie (37 H / 7 F) et les cuivres (28 H / 6 F). Le piano constitue un espace plus partagé (36 H / 20 F). Une légère évolution est observable côté chant masculin, mais les grandes lignes restent inchangées.
Des revenus et des conditions d’emploi défavorables aux femmes
Les femmes musiciennes sont décrites comme « en moyenne plus jeunes et plus diplômées que leurs homologues hommes » mais donnant « moins de concerts sur l’année ». Les inégalités de revenus sont marquées dans la tranche haute : 16 % des hommes gagnent plus de 30 000 € contre seulement 12 % des femmes. Dans la catégorie inférieure (moins de 14 000 €), 21 % de femmes contre 22 % d’hommes, avec toutefois des parcours très différenciés — une « galère de l’insertion » pour les hommes, une « galère déjà installée » pour les femmes.
Côté enseignement, les inégalités contractuelles sont frappantes : 45 % des femmes travaillent en CDD à temps partiel contre 25 % des hommes, 50 % doivent exercer dans plusieurs écoles simultanément contre 29 % des hommes, et seulement 31 % des femmes enseignantes sont titulaires de leur poste contre 69 % des hommes. Paradoxalement, l’enseignement est la source de revenus principale pour 60 % des femmes contre 40 % des hommes, signe d’une dépendance plus forte à une activité moins stable et moins rémunératrice.
Des répertoires à dominante masculine
En moyenne, 20 % des morceaux joués par les équipes artistiques sont composés par des femmes, contre 63 % par des hommes. L’étude établit une corrélation directe entre la prédominance masculine au sein des équipes artistiques et la faible proportion de compositions féminines dans les répertoires.
Les mécanismes sociaux producteurs d’inégalités
L’étude identifie plusieurs processus structurant les inégalités : une cooptation privilégiant le recrutement entre hommes musiciens, des stéréotypes péjoratifs sur les compétences féminines, une sexualisation des femmes musiciennes, et une dévalorisation a priori de leurs aptitudes techniques ou musicales. À cela s’ajoute une exclusion informelle des réseaux de sociabilité masculine — les « sessions entre potes » — qui demeure un vecteur central de visibilité professionnelle dans ce milieu. La faible présence des femmes en formation professionnelle est parfois invoquée comme « excuse » pour justifier leur absence sur scène, alors même que l’étude montre que les mécanismes d’exclusion opèrent bien en amont et tout au long du parcours.
Les violences sexistes et sexuelles : une réalité sous-déclarée
Une sous-déclaration avérée, pas une absence de faits
Sur les 12 derniers mois précédant l’enquête, 50 % des répondant·e·s déclarent avoir été témoins indirects d’agissements sexistes ou sexuels, entre 21 % et 32 % en ont été témoins directs, et seulement 6 % à 13 % se déclarent victimes — selon les catégories professionnelles. Ce décalage entre le nombre de témoins et le nombre de victimes déclarées illustre une sous-déclaration massive, liée à la difficulté de nommer et de dénoncer des comportements intégrés dans la culture professionnelle du secteur (blagues sexistes, remarques sur la tenue, propos à connotation sexuelle).
Une loi du silence genrée
Le sentiment qu’une loi du silence entoure les VSS est largement plus répandu chez les femmes que chez les hommes : 31 % à 58 % des femmes partagent ce sentiment selon leur catégorie, contre 14 % à 28 % des hommes. Les entretiens qualitatifs confirment que les violences sexistes tendent à être invisibilisées ou rapidement oubliées, rendues quasiment impossibles à dénoncer sans risquer son intégration dans les réseaux professionnels.
Des institutions engagées, des actions encore en construction
Malgré ce tableau, 87 % des institutions sondées déclarent avoir pris au moins une mesure de protection contre les VSS, et entre 85 % et 88 % des adhérents des trois réseaux ont adopté des mesures en faveur de l’égalité ou contre les VSS. Les actions jugées prioritaires par les répondant·e·s sont l’existence d’un protocole de signalement, la formation des personnels et la sensibilisation. Toutefois, la mise en cohérence de ces initiatives reste un défi : les acteur·rice·s s’accordent sur les objectifs mais peinent à converger sur les modalités concrètes d’action (quotas, formation, espaces de dialogue, échanges de bonnes pratiques).
Perspectives
L’étude conclut à la nécessité d’un engagement collectif et concerté, mobilisant l’ensemble de la chaîne — diffusion, formation, production — pour transformer durablement un secteur dont les inégalités sont profondément enracinées dans des processus sociaux qui dépassent les seules volontés individuelles. La présence d’une « population de bonne volonté » au sein du milieu constitue un levier d’action identifié, à condition que les initiatives soient coordonnées et portées à l’échelle du secteur.