Auteur/autrice : anouk@conservatoireaugmente.com

  • Classic meets hip-hop, ou quand le hip-hop rencontre le classique

    Classic meets hip-hop, ou quand le hip-hop rencontre le classique

    Hip-hop. Musique classique. Deux entités stylistiques diamétralement opposées. Et pourtant…
    L’idée m’est venue de travailler sur les liens entre le hip-hop et le classique avec des élèves de conservatoire : de par mon goût de la musique rap et par mon travail de professeur de batterie et percussions dans la ville de Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis, une terre de hip-hop.
    Le constat que j’ai fait dans cette zone en difficulté est simple : les jeunes élèves du conservatoire ne voient pas de rapport entre la musique qu’ils travaillent en cours individuels et la musique du quotidien.
    Tout un projet pédagogique a donc vu le jour pour essayer de réunifier ces deux musiques et leurs acteurs respectifs ; un travail qui allait s’étaler sur plus de 10 mois de réflexion, d’action, et d’argumentation avec au final une restitution par deux concerts le 31 janvier 2015 à la salle Cipriani de Saint-Ouen.
    Cet article propose un retour sur cette aventure humaine et musicale, jalonnée de questions connexes qui se sont greffées au fur et à mesure de l’expérience : qu’en est-il de l’enseignement de tous les styles de musiques au conservatoire ? Peut-on jouer du hip-hop avec un instrument dit classique ? La musique classique parle-t-elle à tout le monde ? Peut-on être, d’un point de vue stylistique, simultanément en dedans et en dehors de l’ « institution conservatoire »?
    Le média principal de cet article, ou plutôt le fil rouge, sera le documentaire de 30 minutes réalisé pendant le dernier mois qui a suivi la restitution du projet.

    Préambule

    En préambule, je précise que j’ai délibérément choisi de ne pas répondre directement aux questions et problématiques qui sont apparues lors du déroulement de ce projet (cf. résumé ci-dessus). J’invite le lecteur à se forger sa propre opinion vis-à-vis de ces questions à la vue du documentaire de 30 minutes, véritable compte-rendu vivant d’une expérience m’ayant marqué profondément. Retour d’expérience subjective, le texte de cet article posera le contexte et permettra d’éclaircir les apports finals.

    Vidéo

    Chronologie

    0:08 : Humoresque – Dvořák
    1:00 : Interview : « Premières impressions après le premier concert ? »
    2:30 : Gavotte – Bach
    3:43 : Rondeau du calumet de la Paix dans Les Indes galantes – Rameau
    5:52 : Interview : « L’enseignement de toutes les musiques au conservatoire ? »
    7:13 : Pavane – Fauré
    8:50 : « Paparazzi » – Xzibit
    11:38 : Intermède entre les deux concerts
    12:40 : Hiphopisation en do mineur – Cédric Cossou
    14:47 : Interview : « Quelle est l’action de l’association 1, 2, 3… Rap ! ? »
    16:12 : « If I Ruled the World » – Nas and Lauryn Hill
    18:53 : Interview : « Pousserais-tu la porte d’un conservatoire ? »
    19:48 : Interview : « Connaissais-tu le hip-hop ? Ou le rap ? »
    20:47 : « The Breaks » – Kurtis Blow
    21:18 : « The Message » – Grandmaster Flash
    26:08 : Là ci darem la mano – Mozart

    Photo prise lors des concerts de restitution à Saint-Ouen.
    Photo prise lors des concerts de restitution à Saint-Ouen.

    Objectifs et déroulement du projet

    L’idée de ce projet m’est venue suite à ma nomination au Conservatoire à rayonnement communal (CRC) de Saint-Ouen il y a plus de deux ans, et aux observations que j’ai pu y mener. En effet, Saint-Ouen est une commune de Seine-Saint-Denis pauvre, en difficulté avec beaucoup de problèmes de drogue et ancrée dans un environnement « street culture ». Grâce à une politique favorable de la ville pour l’accès à une pratique artistique, beaucoup de jeunes élèves issues de tous les horizons sociaux sont accueillies au sein du conservatoire. Ce projet s’inscrit ainsi dans la politique culturelle municipale et a tout récemment été « classé » pour une durée de sept ans.

    L’idée générale du projet a été de travailler sur les liens entre le hip-hop et le classique avec des élèves du conservatoire en écho à ce contexte géographique et culturel mais aussi, bien évidemment, à mon goût pour la musique rap. Car, empiriquement, j’ai moi-même constaté que dans cet environnement en difficulté, les jeunes élèves du CRC ne voyaient pas de rapport entre la musique qu’ils pratiquent en cours individuels et la musique du quotidien. Ils sont au fait de nombreux éléments culturels musicaux non enseignés spécifiquement au conservatoire, car ils baignent dans une culture différente, ce qui est une vraie force. Cette dualité culturelle leur impose des limites factices : comme s’il était interdit de faire du hip-hop avec un violon et que cela ne leur venait même pas à l’esprit. L’inverse étant aussi vrai, de jeunes MCs (traduire : Masters of Ceremony, soit les rappeurs) ne sachant pas forcément qu’ils pouvaient rapper sur de la musique savante occidentale.

    Le nom du projet fut tout trouvé : « Classic meets hip-hop – Quand le hip-hop rencontre le classique »

    Affiche des concerts.

    Il s’agissait donc initialement de produire un travail avec des élèves du conservatoire tous âges confondus, mêlant musique du conservatoire et musique de la rue : des « standards » de musique classique se retrouvant ainsi « hip-hopisés » avec des instruments en direct, en passant par des « tubes » rap transcrits pour un orchestre d’harmonie, des MCs rappant sur tout ce qui se jouait, des danseurs contemporains participant à une « battle » avec des danseurs hip-hop, jusqu’à la création d’une pièce diffusée sur bande par un élève en classe de musique assistée par ordinateur (MAO) reprenant des éléments stylistiques de ces deux mondes.
    Pousser le conservatoire hors de ses murs était tout aussi important. C’est ainsi que l’association « 1, 2, 3… Rap ! » a collaboré avec le conservatoire en amenant ses jeunes à participer à ce travail grâce à leur rap, le but de cette association étant justement d’amener les jeunes à apprendre l’anglais via le rap.

    Objectifs

    Les principaux objectifs pédagogiques étaient de faire comprendre à tous les participants que la musique, même si elle est multiple, n’est en fait qu’une. Que les questions stylistiques ne définissent pas quelque chose de « nul » ou de « cool », mais simplement de différent tout en étant relié. Que l’on peut réussir à jouer en petits groupes de musique de chambre comme en grand orchestre même si l’on est en premier cycle, quel que soit le style. Que l’on peut passer un très bon moment et en être très satisfait quand un travail a vraiment été approfondi.

    Concrètement, les objectifs de ce projet consistaient à :
    –    dédiaboliser le hip-hop auprès des musiciens classiques et vice-versa ;
    –    montrer les liens entre musique classique et musique hip-hop ;
    –    faire jouer ensemble des élèves qui n’en ont pas l’habitude (MC et orchestre, batteur et violoniste, chanteurs lyriques et danseurs contemporains…), donc décloisonner les disciplines ;
    –    développer la confiance en soi en se « mettant en danger », en allant vers un style de musique que l’on a l’habitude d’écouter mais pas de jouer au sein du conservatoire ;
    –    donner la chance à la pratique collective de musique de chambre dès le 1er cycle ;
    –    accentuer un travail de rythme et de pulsation à destination des élèves du conservatoire par l’apport du groove propre au hip-hop ;
    –    amener de nouveaux publics au conservatoire.

    Déroulement

    Plus de 60 élèves, 9 professeurs (et donc 9 disciplines artistiques différentes), 8 membres de l’association « 1, 2, 3… Rap !» et 3 personnels administratifs ont participé au projet et à sa restitution finale qui a eu lieu le 31 janvier 2015 lors de deux concerts d’une heure à la salle Cipriani de Saint-Ouen.

    Le travail sur les matériaux de base a commencé dès la rentrée 2014 pour les deux groupes de musique de chambre. Les répétitions à proprement parler ont débuté fin novembre 2014 avec mes premières interventions auprès de l’orchestre à vents de fin de premier cycle.

    En janvier 2015 se sont succédé plusieurs samedis après-midi de travail spécifique au conservatoire, ainsi qu’une longue générale le samedi 24 janvier, directement dans la salle Cipriani.

    Le travail de répétition se déroula jusqu’au raccord du jour des deux concerts de restitution, le samedi 31 janvier 2015. Le premier était programmé à 14 h, le second à 17h.

    Pourquoi deux concerts ? La raison en est assez simple : la jauge du public était réduite (environ 88 personnes) par rapport au nombre de participants au projet. Je m’attendais donc à beaucoup de public. En faisant deux concerts, cela nous permettait d’accueillir deux fois plus de spectateurs.

    Une longue pause eut lieu entre les deux concerts, il me tenait à cœur que les élèves du conservatoire et les jeunes de l’association se côtoient et échangent. Nous avions même prévu un goûter avec jus de fruits et gâteaux, ce qui contribua à détendre tout le monde. En y repensant, je m’aperçois à quel point ce moment fut important en voyant les jeunes rappeurs s’intéresser aux instruments qui traînaient, les jeunes instrumentistes tenter de rapper, et surtout les voir jouer ensemble sans que j’y sois activement pour quelque chose.

    Flagrant délit d’échange didactique entre deux jeunes participants au projet.

    Les deux concerts furent un succès complet, tant par la réaction du public que par l’enthousiasme des participants une fois la journée finie.

    Formes de collaboration

    Le travail pédagogique fut orienté de la manière suivante.

    Tout d’abord, une « hip-hopisation » des groupes de musiques de chambre fut décidée : il s’agissait d’introduire des éléments peu communs comme la batterie dans les groupes, et de faire en sorte que la fusion opère, tout en respectant toujours une partie classique et une partie hip-hopisée.

    Les morceaux choisis et joués furent « La ci darem la mano » tiré de Don Giovanni pour piano quatre mains et batterie, Humoresque de Dvořák pour violon, piano et batterie, le « Rondeau du calumet de la Paix » tiré des Indes galantes de Rameau pour deux violons, violoncelle, deux chanteurs et batterie, et une Gavotte de Bach jouée par une jeune violoniste accompagnée par la batterie.

    Le travail fut semblable chez Mozart et Dvořák, consistant d’abord à réussir à jouer « classiquement » le morceau, et ensuite à intégrer un batteur sur un groove hip-hop avec breaks dans une deuxième partie qui s’enchaîne (en réalité la reprise du morceau en entier), et à rendre le tout cohérent entre des musiciens peu habitués à jouer entre eux (violon, piano, batterie).

    Pour Rameau, il a fallu dans un premier temps travailler l’alternance entre le refrain et la première reprise. Ensuite, nous avons décidé avec les élèves d’hip-hopiser une partie sur deux. Cela prenait sens avec le batteur qui différenciait les parties baroques (accompagnant avec des rythmes surpointés au tom basse) et les parties hip-hop (radicalisant son jeu de batterie sur des grooves actuels). Mais aussi avec les chanteurs qui chantaient de façon lyrique puis « R’n’bisante » avec les effets de « vibes » et d’improvisation en fin de phrase. Sur cette toile de fond, il a fallu encadrer et faire répéter les danseuses grâce au professeur de danse contemporaine qui avait créé la chorégraphie.

    La Gavotte de Bach, quant à elle, nécessita d’aider la jeune violoniste à jouer avec une batterie ne rompant pas la pulsation, exercice plus délicat qu’il n’y paraît pour une instrumentiste à cordes en premier cycle.

    Violoniste débutante sur une Gavotte de Bach accompagnée à la batterie.

    Dans le même état d’esprit vint le travail sur la Pavane de Fauré. Pour replacer le contexte, je précise qu’elle a été samplée par un célèbre rappeur des années 90, Xzibit, dans une chanson appelée « Paparazzi ».

    Il était amusant de mettre en perspective ces deux mondes, classique et hip-hop, et de recréer en direct un enchaînement cohérent de la Pavane et de « Paparazzi ». Ainsi, le premier travail fut de faire répéter en musique de chambre la flûtiste et la guitariste sur un arrangement classique. Par la suite, nous avons structuré par l’apport d’un batteur à la fin de la pièce classique une deuxième partie qui était en réalité « Paparazzi ».

    En ajoutant ou en enlevant la flûte (recréant de cette façon un sample acoustique), nous avons pu organiser la forme avec les élèves, à savoir une alternance de couplets et de refrains sur cette deuxième partie. Enfin, les deux MCs se sont ajoutés. Comme ils possédaient bien toutes leurs lignes (les paroles de rap), il a suffi de les guider sur la structure. En effet, il est malaisé pour des rappeurs de jouer avec de vrais instruments, car ils rappent 99 % du temps sur des « instrumentals » (des bandes).

    La composition et création de la pièce d’un étudiant en MAO fut à la fois la plus excitante et la plus stressante. Ce fut très enrichissant de guider stylistiquement l’élève compositeur dans la phase préparatoire. Ce fut autrement plus complexe d’aboutir à la vision commune que nous partagions : faire danser des danseurs contemporains et des danseurs hip-hop en improvisant ensemble mais aussi contre eux-mêmes (esprit de « battle »).

    Au terme de « hip-hopisation », je vais maintenant opposer le terme de « classication », si on me le permet. J’ai choisi un grand tube rap des années 1990 rappé par Nas et chanté au refrain par Lauryn Hill : « If I Ruled the World ».

    Je l’ai ensuite adapté pour l’orchestre à vents de fin de premier cycle du conservatoire, engageant en ce sens un travail d’orchestration d’une « instrumentale » et en inversant le chemin mené jusque-là dans ce projet. La difficulté fut bien sûr dosée en conséquence, malgré des objets rythmiques d’une relative complexité.

    En janvier, les élèves sortaient déjà de plusieurs répétitions avec moi, toujours en présence de la professeure de trompette également en charge des orchestres. Il a fallu réussir à enchaîner le morceau et habituer les instrumentistes aux contraintes que je leur avais imposées : jouer debout, danser la pulsation sur les moments rappés sans instruments pour « occuper » la scène.

    S’est adjoint de surcroît l’atelier rock du CRC qui a permis, par sa moyenne d’âge plus élevée (15 ans contre 12 pour l’orchestre), de rassurer les enfants tant musicalement que scéniquement. Ce début d’année a donc été plus orienté sur l’adjonction des MCs et sur la nouveauté constituée par le fait d’avoir tant d’instrumentistes sur scène derrière eux.

    « If I Ruled the World » interprété par de jeunes rappeurs, l’orchestre à vents de fin de 1er cycle et l’atelier rock du Conservatoire.

    La pièce finale fut pensée pour réunir le plus grand nombre de participants, environ une cinquantaine. Au programme, l’atelier rock, l’orchestre à vents, l’ensemble de percussions corporelles monté pour l’occasion avec les danseuses contemporaines et des volontaires, les danseurs hip-hop, tous les MCs.

    J’ai pensé l’arrangement de façon à ce que tout le monde prenne du plaisir. Il s’agissait d’un enchaînement entre le début rappé par tout le monde de la chanson « The Breaks » de Kurtis Blow enchaîné avec le tube de Grandmaster Flash « The Message ».

    Le but était de permettre à l’atelier rock, une fois le morceau lancé, d’être indépendant et autonome (comme un vrai groupe), aux percussions corporelles d’accompagner scéniquement la batterie avec des tours de solo improvisés en utilisant des techniques que je leur avais apprises en trois séances d’une heure, aux rappeurs de réussir à reprendre en main et s’approprier un grand classique de la culture hip-hop, à l’orchestre à vents d’intervenir à chacun de mes signes, comme dans le soundpainting, en respectant les rythmes sur un accord de septième de dominante que je leur avais pré-soufflé par instruments.

    L’orchestre intervenait alors pour ponctuer, sans partition et sur mon ordre, des moments précis. La difficulté résidait ici pour les enfants à se détacher de la partition et vivre la musique autrement, chaque signe correspondant à un rythme. J’avais en tout une bibliothèque de 4 signes différents pour 4 rythmes différents allant de la ronde aux croches.

    Pièce finale rassemblant tous les participants au projet.

    Analyse et apports du projet

    Analyse critique

    Je vais maintenant analyser des moments forts captés lors des restitutions : la rencontre classique et hip-hop sur la Pavane/« Paparazzi » de Fauré/Xzibit (7:12 à 11:28), l’intermède entre les deux concerts (11:38 à 12:38), la création sonore et chorégraphique d’un élève du conservatoire (12:38 à 14:45), l’incursion de l’orchestre à vents dans le morceau purement hip-hop de Nas (16:11 à 18:50) et le show final réunissant tout le monde sur scène (20:47 à 25:57).

    Sur la Pavane/« Paparazzi » de Fauré/Xzibit (7:12 à 11:28), j’ai assisté progressivement à l’ouverture à la scène des deux musiciennes. Au début des répétitions, j’avais en face de moi davantage un très jeune duo n’ayant jamais joué ensemble qu’un groupe véritablement sensible ayant réussi lors des concerts à toucher les plus endurcis des MCs présents cet après-midi-là. Un vrai moment d’écoute s’est installé à cet instant, et c’est tout naturellement qu’au passage au moment rappé elles se sont placées au second plan dans un mode d’accompagnement. Là encore la magie a opéré entre les rappeurs, le batteur et les deux musiciennes, si bien que je fus tout à fait rassuré d’avoir fait le choix d’enchaîner ces deux pièces, les applaudissements de fin en guise de couronne. Les musiciennes sont ainsi reparties avec une nouvelle conception substituée à une ancienne. En l’occurrence : il est tout à fait possible de jouer des musiques modernes et éloignées stylistiquement de son instrument (et vice-versa pour les rappeurs).

    L’intermède entre les deux concerts (11:38 à 12:38) fut calculé de ma part. J’avoue bien volontiers que ce parti pris de ne pas enchaîner les deux concerts de restitution exposait les participants au risque de se « disperser » en termes de concentration, etc. Mais je tablais sur ce moment didactique d’échange entre les jeunes, imaginant que cela se ferait naturellement. Ce fut un soulagement de constater que pendant ces deux heures des échanges se nouèrent : les jeunes vers les moins jeunes, les rappeurs essayant des instruments, le batteur se mettant spontanément à jouer un beat pour accompagner un MC, des danseurs dansant simplement pour le plaisir… J’en repars avec l’idée que tout cela aurait manqué au projet si un moment aussi simple de partage autour d’un jus de fruit, en faisant l’effort d’aller vers l’autre, ne s’était pas produit. Ne pas oublier l’aspect humain et laisser se faire naturellement le processus de la démarche vers l’autre, sans aide du professeur, c’est là un aspect absolument essentiel. Les jeunes furent à ce moment leur meilleur professeur dans la découverte d’un monde différent.

    La création sonore et chorégraphique d’un élève du conservatoire appelée Hiphopisation en do mineur (12:38 à 14:45) fut une situation plus difficile, quant aux premiers contacts entre danseurs contemporains et danseurs hip-hop. La restitution fut une réussite – la vidéo en atteste – mais que ce fut angoissant ! J’avais demandé aux deux groupes d’improviser ensemble sur cette musique. Nous n’avions qu’une heure avant le concert pour réaliser cette symbiose, car il avait été impossible de réussir à réunir tout le monde avant. Force fut de constater que cela ne marchait absolument pas, les deux groupes improvisant chacun de leur côté. Il a fallu l’arrivée de leurs professeurs respectifs travaillant de concert pour qu’ensuite, à 10 minutes de la fin, les sourires apparaissent, les « chambrages » ne se faisant plus sur le ton de la moquerie mais du respect mutuel : certaines techniques étant irréalisables pour les uns ou pour les autres (ce moment où une danseuse se releva avec la seule force de ses doigts de pieds à 13:59 devant un danseur hip-hop de 1,90 m qui en resta coi en feignant de n’avoir rien vu). Il est encore une fois amusant de constater l’effet pyramidal de la résolution de ce problème : d’abord les professeurs travaillant de concert, puis les élèves. Cette situation ne nous fait-elle pas dire qu’en tant qu’adulte et professeur nous nous posons comme modèle envers nos élèves ?

    L’incursion de l’orchestre à vents dans le morceau hip-hop de Nas (16:11 à 18:50) montre à quel point la musique est universelle et n’a pas de limite d’âge (l’âge de la saxophoniste au premier rang étant de 9 ans quand le MC principal en a 24). La didactique du rythme et de la pulsation fut pour moi essentielle sur ce morceau, prétexte à un travail de fond avec l’orchestre à vents. Je constate sur la vidéo que ce travail ne fut pas vain, mais en même temps bien loin d’être parfait à en juger par les décalages de pose de pieds entre tous les participants. Artistiquement parlant, on assiste aussi à une appropriation de la notion de groove (allant de pair avec la pulsation), qui s’installe chez les musiciens : hochements de têtes, prise de conscience du besoin de transmettre physiquement la pulsation.

    Réalisation finale (20:47 à 25:57)

    En vivant de tels moments, on s’aperçoit de la chance qu’on a de faire ce métier. Tous les participants ont été à la hauteur, malgré un léger relâchement sur le second concert. Mon avis est que beaucoup ne se sont rendu compte de ce qu’ils pouvaient réaliser que quand ils se sont retrouvés sur scène à la générale, voire pour certains au concert, quand ils ont vu le public devant eux et compris qu’ils ne pouvaient plus se cacher. Toute cette force, cette alchimie entre toutes les parties prenantes a explosé lors de ce dernier morceau pour un moment qui restera pour moi inoubliable.

    Bénéfices personnels

    Ce projet a été le fruit d’un travail très intense, mais m’a permis in fine de faire un retour sur ma propre façon d’aborder la pédagogie. Il m’est apparu ainsi que d’improviser dans l’enseignement relève de l’amateurisme, même s’il peut être parfois éclairé. En ce sens, si je n’avais pas didactisé en amont des répétitions avec les petits groupes que je ne connaissais pas encore, je serais, et je l’avoue bien volontiers, entré dans un mur. Je pense d’ailleurs après coup que j’aurais pu porter ce travail d’anticipation bien plus loin pour mieux aider mes élèves.
    Du point de vue pédagogique, j’ai appris à faire confiance à l’élève. Après des répétitions de qualité moyenne, je suis parvenu à garder un message positif auprès des jeunes et à ne pas les accabler dans le seul but de les culpabiliser. Difficile équilibre à trouver lorsque, bien qu’étant pétri de bienveillance, il s’agit tout de même de rester rigoureux et de faire passer un message clair et concis sur les bienfaits d’un travail régulier en dehors des répétitions. Plus que tout, le fait qu’en fin de compte les élèves se sont construits d’eux-mêmes m’a conforté dans l’idée que le professorat nécessite calme, rigueur et anticipation.

    Conclusion

    L’enseignement essentiel que je tirerais de ce projet est la nécessité, dorénavant, de proposer visions et projets à mes élèves. Cela indique une direction à tout le monde, fait avancer, travailler avec toujours à portée de main un objectif concret. C’est ce que nous faisons dans la vie de tous les jours et il est étrange que la transposition vers notre métier ne se fasse malheureusement pas automatiquement, que la didactisation ne soit qu’une vague notion. En tout cas, je constate que la pédagogie de projet n’est plus pour moi un obscur concept, et je serai très content de l’explorer plus profondément à l’avenir.

    Par ces concerts, nous avons aussi montré que la musique collective en premier cycle peut être de qualité, et est tout autant nécessaire qu’aux autres niveaux. Ma pensée va aux cours de musique de chambre que nous ne donnons pas le plus souvent, dans nos conservatoires, avant le cycle 2, voire dans de rares cas en cycle 3. C’est un enjeu crucial de développer des projets à même de porter cette idée que plus tôt l’on forme l’enfant à jouer en groupe de son instrument (avec un vrai travail en amont), plus tôt un pas vers l’autonomie et le plaisir de jouer est engagé. Tout cela servira également à justifier et à réclamer une vraie structuration des cours de musique de chambre en cycle 1, toute l’année, au sein de nos conservatoires.

    Enfin, les objectifs fixés au départ ont été atteints, que ce soit dans le respect de l’autre, de son monde culturel et social, que ce soit dans la qualité des spectacles finals, de prouver et de se prouver que l’on peut faire du hip-hop avec un violon ou un orchestre ou rapper sur des pièces classiques, de faire dialoguer le monde associatif et le monde de l’enseignement artistique spécialisé, de faire sauter le manichéisme stylistique.
     
    À l’heure actuelle, je ne vois que de superbes perspectives futures pour ce projet tout jeune. Je suis bien décidé à le mener au bout de ce que je pense pouvoir en faire. Il y aura de façon actée par le directeur un volume 2 à Saint-Ouen l’an prochain, avec plus de moyens, plus de libertés et encore plus d’envies. Avec les responsables de l’association « 1, 2, 3… Rap ! », nous allons encore plus loin en développant un projet pédagogique plus global pour faire entrer cette idée de jonction des deux mondes du conservatoire et de la rue dans des lieux plus ambitieux. Le travail est un work in progress, mais il ne s’arrêtera pas là. Le conservatoire doit en définitive s’ouvrir au tissu associatif de son territoire, car son retour sur investissement n’en sera que plus grand.

    Bibliographie

     Vidéographie :

    « Paparazzi » de Xzibit :

    lien Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=g5xJBKVGTGs

    « If I Ruled The World » de NAS feat Lauryn Hill :

    lien Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=-8dyp89uWxA

    « The breaks » de Kurtis Blow :

    lien Youtube :  https://www.youtube.com/watch?v=5ZDUEilS5M4

    « The Message » de Grandmaster Flash :

    lien Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=gYMkEMCHtJ4

    Pour citer ce document

    Benjamin Soistier, « Classic meets hip-hop, ou quand le hip-hop rencontre le classique », La Revue du Conservatoire [en ligne], La revue du Conservatoire, le quatrième numéro, Dossier Individuel / Collectif.

  • Danser avec Graham : une tradition contemporaine

    Danser avec Graham : une tradition contemporaine

    L’enseignement professionnel de la danse propose des savoirs et des pratiques qui, loin d’être tout autant de générations spontanées, sont fondés dans l’histoire et la tradition de notre art. Isaac Newton nous rappelle : « Si j’ai vu plus loin, c’est en montant sur les épaules de géants. » La connaissance, sinon la reconnaissance, de ces traditions mérite d’être un axe majeur de notre transmission, recentrant la pédagogie sur le plan de l’éthique et de la maîtrise des fondamentaux qui régissent nos situations de représentation sur scène pour les danses d’aujourd’hui.

    Le progrès

    « La technique Graham aujourd’hui diffère de celle du passé, incluant des additions récentes, abandonnant certains autres principes. [… ]Chaque exercice peut être enseigné comme des séries qui progressent des fondements vers des développements plus complexes […]. La technique n’est qu’un guide […]. Le cours est un processus créatif et sa structure prend en compte les compétences physiques et émotionnelles des étudiants présents. La technique ne régule pas strictement. La présence de Martha était incroyablement dynamique dans la classe, telle une force unificatrice. Bien qu’elle ne soit plus là désormais, cette force existe toujours dans la technique. »1

    Je suis une danseuse. Je suis professeur de technique Graham. De quels savoirs suis-je l’héritière ?

    Dominique Dupuy nous aide en évoquant justement l’importance de Martha Graham : « Ne manque-t-il pas à la danse contemporaine un regard critique qui donne les moyens de la questionner, ou, mieux encore, de se questionner elle-même pour ne pas se figer dans ses formes, ce qui est contraire à sa nature même ? »2

    Initiez une visite de cette vision singulière et authentique de la danse pour découvrir non seulement sa vitalité, au sens premier du terme, mais aussi pour en tirer des enseignements pour les danses d’aujourd’hui, un archétype d’« outil pédagogique ».

    Le sol – © Fred the Red 2011, tous droits réservés.

    La technique

    On peut apprécier le concept d’éducation comme un héritage propre à une civilisation dans son espace-temps, façonnant l’individu dans son rapport à sa culture. Mais l’éducation pose aussi en termes ontologiques la question du sens, et suggère une différence fondamentale entre la transmission de savoirs et la transmission de connaissances, où la connaissance est universelle, archétypale tandis que les savoirs sont précis, limités… À la base, il y a un constat éthique : l’apprentissage de la danse implique une connaissance fondamentale des règles explicites et implicites qui régissent la réalité corporelle du mouvement. Comment ?

    Pour pouvoir traduire et exprimer toutes les nuances de son monde intérieur, le danseur doit notamment connaître, comprendre et maîtriser ses possibilités corporelles. Cela s’appelle la technique, ou encore la maîtrise de compétences. Martha Graham précise : « L’art du danseur est bâti sur une attitude d’écoute, qui implique tout être […]. On ne bâtit pas sur la sécurité. On risque. Tout est risque. On se sert de l’ensemble de ce dont on se souvient comme d’une partie du présent, de maintenant »3.

    Il y a donc une exigence déontologique du professeur de danse : celle de proposer au danseur les outils et la maîtrise d’outils qui vont lui permettre de cheminer vers son plein potentiel d’expressivité. Cette approche de la danse n’est donc pas sans un entraînement précis, analysé, maîtrisé, reproductible…

    La technique renforce la musculature, corrige le placement, améliore la souplesse et renforce la solidité des ligaments, fait découvrir et explorer le schéma corporel, les compétences et frontières somatiques de chacun, proposant tout autant d’ajustements anatomiques dynamiques, de mouvements initiés internes qui nous plongent dans notre corps profond. La technique ouvre la porte de l’exploration de nos univers intérieurs par le mouvement et, partant, la liberté d’expression, l’autonomie, l’art…

    « On forme le corps, on le discipline, on l’honore et, le temps venu, on lui fait confiance. Le mouvement devient net, précis, éloquent, véridique. Le mouvement ne ment jamais »4.

    Martha Graham ajoute : « La technique est un langage qui élimine toutes tensions. On en fait ce qu’on veut en faire »5. Cette liberté de s’exprimer spontanément par la danse doit donc être gagnée en faisant sienne la discipline nécessaire pour acquérir la maîtrise éthique de son art6 et sa légitimité.

    Les oppositions – © Fred the Red 2011, tous droits réservés.

    L’essence de la danse

    Le développement, la mobilisation et la maîtrise de compétences esthétiques corporelles sont alors les bases éthiques de la transmission en danse. Comment ?

    À partir de propositions pédagogiques qui abordent et stimulent les imaginaires quant au sens et à l’origine du mouvement dansé, sa motivation, sa manifestation, etc., quel est alors l’intérêt de la technique Graham dans la pratique professionnelle des danses d’aujourd’hui ?

    Comme avec toute contribution pionnière, il est judicieux de se pencher sur les origines de la démarche. Graham détaille son processus de recherche qui débute vers 1925 : « Le premier matin où je rentrais dans le studio, je pensais que je ne danserais rien de ce que je connaissais […]. Je voulais commencer non pas à partir de caractères ou d’idées, mais à partir du mouvement. Ainsi, je commençais avec ce qu’il y a de plus simple : marcher, courir, sauter. Et, je construisais sur ces bases. En corrigeant ce qui sonnait faux, je commençais à créer. Je voulais du mouvement signifiant. Je ne le voulais pas joli ou fluide. Je le voulais gorgé de sens intérieur, d’excitation, d’émotion. Je voulais perdre la qualité facile. Je ne voulais pas m’éparpiller donc je me concentrais sur un petit espace. Au fur et à mesure, je pus m’éloigner de l’ancien, de petites nouvelles choses commencèrent à grandir»7.

    Ce laboratoire chorégraphique initié et analysé par Martha Graham favorise l’approche expérimentale et révèle, sui generis, les fondamentaux qui singularisent et identifient l’ADN de la danse d’aujourd’hui en mettant en relief sa dimension anthropologique. L’anthropologue André Leroi-Gourhan nous a rappelé que dans le processus d’évolution naturelle qui mène à Homo sapiens, tout a commencé par les pieds… Et que notre bipédie réside dans la maîtrise du sacrum8, le centre souverain, l’os sacré donné en offrande aux dieux, os racine de la colonne vertébrale, l’arbre de vie…

    Leroi-Gourhan puis l’ethnologue Claude Lévi-Strauss nous enseignent aussi que la danse est un trait universel du comportement humain, un élément civilisateur et singulier de l’aventure humaine ; mais si la danse revêt aux origines un caractère cérémoniel évident, elle demeure a fortiori une énigme à part entière : qu’est-ce qui motive au fond la danse ?

    On découvre ainsi que les archétypes du mouvement expressif sont bien inscrits dans notre schéma corporel intrinsèque lié ipso facto à la station verticale debout. Graham les met en relief dans son enseignement et nous donne à méditer : « On n’invente pas le mouvement. On le découvre. Et il n’y a qu’une seule loi corporelle que j’ai pu découvrir : la ligne perpendiculaire reliant le ciel à la terre. »9

    La gravité – © Fred the Red 2011, tous droits réservés.

    Le pédagogue

    Nous sommes au service des danseurs. Enseigner, en règle générale, c’est rattacher le non connu au connu ; ainsi notre rôle de « passeur » est d’exposer de façon claire et objective ce qui relie dans la danse tous les éléments et manifestations du corps dansant, et ainsi de mettre en relief la nature de la danse par la connaissance des fondamentaux de notre appareil locomoteur.

    Ces notions anthropologiques constituent ipso facto l’essence de la danse. Martha Graham les redécouvre intuitivement, avec l’aide de son directeur musical et mentor Louis Horst, elle les retranscrit dès la fin des années 1920, les travaille tout au long de son œuvre… car ces signes corporels émergent bien sûr en permanence de nos danses… formes très simples10, strictement dépouillées de toutes fioritures susceptibles de recouvrir leur structure première. Ces signes, je les enseigne comme tels, je les suscite chez les danseurs telle une maïeutique corporelle, avec humilité et effacement, mue par la déontologie du passeur de tradition… un « griot » de la danse…

    Cette danse est un livre ouvert, un champ d’étude appliqué à l’être humain en situation de représentation organisée. Daniel Dobbels évoque pour Martha Graham une « danse intemporaine »11, ce qui est parfaitement juste. Martha Graham initie en effet une danse « essentielle », une connaissance des caractères universels des facteurs physiologiques, poids, équilibre, mobilisation de la colonne vertébrale, direction du regard, etc., qui produisent des phénomènes organiques manifestant l’expressivité, l’acting12. La connaissance de ces caractères universels permet d’apprendre à apprendre, et de franchir ensuite les limites de la technique.

    Le cours de technique Graham propose et expose ainsi des fondamentaux de la danse, explorant sa nature intime, son identité : une pierre d’angle13 sur laquelle manifester son urgence de danser… posséder la technique pour la dépasser ! Quelles que soient les époques ou les inspirations plus ou moins spontanées, chacun peut y plaquer les ornements qui lui plaisent sans pour autant faire quelque chose de nouveau.

    Professée avec éthique, cette technique Graham se déploie dans le cours à partir de ses vraies racines, et ne propose rien d’autre qu’une réappropriation des universaux des mouvements corporels dans leur réalité anthropologique, en une synthèse esthétique à la fois anatomique et symbolique.

    Cette danse est authentique, vivante, elle questionne sa propre causalité et propose alors une quête du « connais-toi toi-même ».

    L’arbre de vie – © Fred the Red 2011, tous droits réservés.

    Bibliographie

    DOBBELS Daniel

    1990, Martha Graham, Paris, Bernard Coutaz.

    DUPUY Dominique

    1994, Le MaîtreMarsyas no 30, Paris.

    GRAHAM Martha

    2002, Mémoire de la danse, Arles, Actes Sud.

    HOROSKO Marianne

    1991, Martha Graham : Evolution of her Dance Theory and Training, Gainesville, University Press of Florida.

    LEROI-GOURHAN André

    1964, Le Geste et la parole, Paris, Albin Michel.

    LLOYD Margaret

    1949, The Borzoi Book of Modern Dance, New York, Dance Horizons.

    ROSEMAN Janet Lynn

    2004, Dance Was Her Religion, Chino Valley, Hohm Press.

    Pour citer ce document

    Pasqualina Noël, « Danser avec Graham : une tradition contemporaine », La Revue du Conservatoire [En ligne], La revue du Conservatoire, Le troisième numéro, dossier Les savoir-faire de l’artiste.

    Notes

    1. Christine Dakin, première danseuse de la Martha Graham Dance Company (Horosko, 2002, pp. 129-133). ↩︎
    2. Dupuy, 1994, pp. 34-35. ↩︎
    3. Graham, 2002, pp. 276-277. ↩︎
    4. Ibid., p. 10. ↩︎
    5. Ibid., p. 272. ↩︎
    6. En étudiant par la paléontologie les processus d’hominisation, Leroi-Gourhan a précisé que l’outil ne vaut que par le geste esthético-technique de l’ouvrier pouvant mener, par le biais de chaînes opératoires maîtrisées, à « l’extériorisation de symboles non concrets » (Leroi-Gourhan, 1964, pp.161-166). ↩︎
    7. Lloyd, 1949, pp. 49-50. ↩︎
    8. Leroi-Gourhan, 1964, p. 57. ↩︎
    9. Roseman, 2004, p. 143. ↩︎
    10. On pourrait parler de kinèmes ou de gestèmes. ↩︎
    11. Dobbels, 1990, pp. 74-77. ↩︎
    12. L’héritage de François Delsarte, « père de la danse contemporaine », est ici une évidence. François Delsarte (1811-1871) est professeur de chant et développe une réflexion sur la nature, l’origine et le travail d’appropriation et de maîtrise du « geste juste ». Sa démarche pédagogique, connue sous l’appellation de « Cours d’esthétique appliquée », consiste en une mise au point de lois physiques sur l’art et l’esthétique, support d’une méthode de formation physique de l’artiste à la fois pratique et théorique. Ces principes universels de l’expression corporelle serviront de matrice à l’éclosion de la danse contemporaine à la fin du XIXᵉ siècle. ↩︎
    13. Tel l’angle du plateau sacré… entre notre cinquième vertèbre lombaire et notre première vertèbre sacrée. ↩︎
  • Jouer d’un instrument pour inventer des émotions : expériences d’invention expressive dans les gestes des guitaristes au XIXᵉ siècle

    Jouer d’un instrument pour inventer des émotions : expériences d’invention expressive dans les gestes des guitaristes au XIXᵉ siècle

    L’invention de gestes instrumentaux pour créer les sons de nouvelles émotions est une part importante de la vie musicale de la première moitié du XIXᵉ siècle. Les fantaisies, pots-pourris, variations composés à cette époque nous laissent des indices de ce laboratoire du son, dont nous connaissons par d’autres textes le contexte social et l’évolution matérielle (progrès recherchés dans la facture instrumentale, foisonnement des traités instrumentaux, essor des publications autour de la vie musicale). Il est peu de périodes qui aient tant à souffrir de l’impossibilité d’entendre aujourd’hui comment la musique était jouée. Les témoignages d’auditeurs rapportent des émotions dont les causes sont difficiles à mesurer : qualité de son, phrasé, inspiration, énergie, présence, temporalité. Certaines de ces questions stimulantes pour l’interprète seront présentées ici, singulièrement sous l’angle de la musique pour guitare.

    Jouer d’un instrument pour inventer des émotions : expériences d’invention expressive dans les gestes des guitaristes au XIXesiècle

    L’invention de gestes instrumentaux pour créer des sons qui puissent provoquer de nouvelles émotions est une part importante de la vie musicale de la première moitié du XIXᵉ siècle. L’étude de cette question est motivée par l’évidence d’un mouvement général qui a vu à la fois beaucoup d’innovations dans la facture des instruments, le développement systématique des techniques de jeu, et une mutation esthétique valorisant les expressions individuelles. Sans entrer dans les détails de cette évolution, il apparaît que le son lui-même, tout en ayant toujours été au cœur du rôle des instrumentistes, devient une dimension de la musique propre à l’expérimentation. Le choix de la musique pour guitare permet d’observer ce travail au travers d’un instrument nouveau dans sa forme à six cordes simples, et joué dans l’Europe entière, alors que les plus remarquables guitaristes rencontrent les meilleurs musiciens et chanteurs dans les grandes cités de la vie musicale du début du XIXᵉ siècle : Paris, Vienne, Londres, Saint-Pétersbourg. La période considérée s’étend autour des années 18301.

    L’instrument : laboratoire du son

    L’essor du répertoire pour instruments solistes se fait en marge de l’activité principale qu’est l’opéra, et toujours en rapport avec le chant, depuis longtemps considéré comme le modèle de toute expression musicale. L’orchestre a cependant acquis une capacité d’émouvoir par des sonorités surprenantes et des contrastes formels. C’est une époque de transition de l’orchestration dont Martin Kaltenecker a montré la recherche d’effets nouveaux, et l’importance d’une notion de quantité en musique, en faisant l’histoire de « la musique en tant que geste et que phénomène sonore » (Kaltenecker, 2000, p. 28). Les musiciens ont commencé à chercher sur leurs instruments des effets susceptibles eux aussi de provoquer des émotions inouïes. Il en résulte une nouvelle inventivité des expressions et des gestes. C’est donc en tant que contemporains du développement d’innovations de l’orchestration que les « artistes de la musique » ont pu aussi transgresser les façons classiques de jouer, en dépit de ceux que le harpiste Nicolas-Charles Bochsa nomme « les partisans de la vieille école » (Bochsa, 1832, préface, en français dans le texte). Il s’est agi d’abord d’imiter d’autres instruments, d’augmenter la puissance d’émission du son pour accentuer les contrastes dynamiques, et de donner la sensation des textures et effets de masse de l’orchestre. Puis s’est développée une inventivité générale dans les façons de varier des thèmes favoris.

    Le domaine de l’imitation des instruments a été longtemps le seul usage de sonorités périphériques permises (l’instrument se devant de restreindre ses possibilités d’expression à sa vraie « nature »). L’usage ancien des campanelas était déjà une imitation du carillon à la guitare. Au tout début du XIXᵉ siècle, on trouve dans les recueils de musique pour guitare de Doisy2 des variations indiquées «imitazione del fagotto (sempre staccato) » [« imitation du basson (toujours staccato) »] et «Tutto pezzicato Imitazione del mandolino »3 [« tout pincé, imitation de la mandoline »]. Fernando Sor détaille beaucoup de ces possibilités dans son chapitre sur la « Qualité du son » (Sor, 1830, pp. 18-24). Il donne quelques moyens d’imitation, et précise : « Il faut que le passage soit disposé comme il le serait dans une partition pour les instruments que je veux imiter » (il exclut un cas qui ressemble à une écriture pour cors, parce que le second cor devrait employer la main droite pour produire un si qui n’est pas « naturel » sur le cor de l’époque). Parmi les artifices proposés, l’imitation du hautbois est décrite ainsi : « Non seulement j’attaque la corde le plus près possible du chevalet, mais je courbe mes doigts, et j’emploie le peu d’ongle que j’ai pour les attaquer : c’est le seul cas où j’ai cru pouvoir m’en servir sans inconvénient » (id., p. 21). Suivent la trompette et finalement la harpe : « Je construis l’accord de manière à embrasser une grande distance […], et j’attaque les cordes à la moitié de la distance entre la douzième touche et le chevalet, en prenant bien soin d’avoir les doigts qui les attaquent un peu enfoncés en dessous, pour que le frottement de la courbe DE (fig. 19) soit plus rapide et me rende plus de son ; bien entendu que le passage sera dans le genre de la musique pour harpe » (id., p. 23). Dioniso Aguado lui suggère de placer la main droite au deuxième tiers de la corde (en la plaçant près de la case 12 comme le précise un exemple donné, ce qui est plus près de la moitié de la corde) (Aguado, 1847, p. 56). Il propose aussi l’imitation du tambour, qu’il nommeTambora (id., p. 55). Sor rapporte aussi qu’on appelait en Espagne sons flûtés les sons harmoniques (Sor, id., p. 57).

    Citons encore pour les années 1810 : le Caprice nᵒ 9 de Paganini avec ses «Sulla tastiera imitando il flauto » [« sur la touche en imitant la flûte »] et «imitando il corno sulla terza, e quarta corda » [« en imitant le cor sur la troisième et la quatrième corde »], ainsi que l’intéressante variation nᵒ 4 des Variations pour guitare op. 6 de Mauro Giuliani : «Con la mano destra vicino allo scanello per imitare il suono de corni » [« avec la main droite près du chevalet pour imiter le son des cors »]. Mais à la ligne suivante, on lit : « la destra mano sul tasto 15mo ed insensibilmente rimettendola, a suo luogo » [« la main droite sur la 15ᵉ case et insensiblement la remettre à sa place »], et il s’agit là d’une des rares précisions demandant le déplacement de la main droite depuis la touche vers la position ordinaire sans qu’il s’agisse de l’imitation du timbre d’un instrument, de sorte qu’on y observe une prise d’indépendance de la couleur du son par rapport à l’identité d’un instrument.

    Le phénomène sonore produit par le jeu instrumental s’analyse à plusieurs niveaux : le geste instrumental est d’un côté une fabrique du son, et de l’autre une combinaison d’actions qui forme des figures. L’évolution des façons de jouer opère selon les deux modalités : la qualité du son change et nécessite des progrès de la facture instrumentale, et la diversification des figures composées augmente les exigences techniques des instrumentistes. C’est donc à la fois par des couleurs du son, et par l’expérience de figurations complexes que les musiciens ont élargi le champ du sonore.

    Les sonorités nouvelles ont parcouru toute l’Europe avec les musiciens. Il serait bien incertain d’attribuer à tel ou tel virtuose l’origine d’un geste. Cependant, comme chacun des commentaires qui nous sont parvenus en témoigne, la nouveauté des façons de faire sonner les instruments a provoqué à chaque fois des sensations fortes. L’habitude de présenter dans les mêmes programmes des pièces dans des genres aussi variés que l’air, le mouvement de symphonie ou la fantaisie en solo a contribué à ce que les effets sonores les plus neufs soient réinventés sur les différents instruments. Les conséquences de ces événements sont parfois évidentes dans le répertoire, et déjà étudiées dans certains cas précisément datés. Citons la venue à Paris d’Ignaz Moscheles en 1821, qui modifie le jeu d’un pianiste-compositeur comme Henri Herz (cf. Schnapper, 2011). Moscheles lui-même a ensuite été très impressionné par le génial inventeur de sons Niccolò Paganini, dont l’influence sur la musique européenne est immense.

    Niccolò Paganini

    Parler de provoquer des émotions en jouant d’un instrument, c’est rendre hommage à Niccolò Paganini. La musique de Paganini crée un monde sonore par une exploration sans limite de toutes les possibilités de l’instrument pour en faire la matière de l’expression. Les innovations bien connues apportées par Paganini sont le jeu sur l’unique corde grave, l’emploi extraordinaire des pizzicati de main gauche, les passages en gammes, gammes chromatiques, arpèges embrassant l’ensemble du registre du grave aux suraigus, les couleurs sonores inouïes et imitations d’instruments, les trilles, les grands accords, traits en octaves, doubles harmoniques, le changement d’accord du violon, les contrastes entre des nuances extrêmes, etc. Ces caractéristiques ont été imitées par les musiciens sur tous les instruments. Il y aurait à observer comment les voyages de Paganini ont modifié la composition musicale là où il a été entendu. Le caractère spectaculaire de sa technique est le plus souvent relaté, mais il est certain que c’est par son expressivité que Paganini bouleversait les auditeurs, et que sa virtuosité en est une des dimensions, avec d’autre part son art du cantabile. Le philosophe allemand Hegel (1770-1831), connu pour sa réticence envers la musique instrumentale, et passionné par les grands chanteurs italiens, a modifié son jugement après avoir entendu Paganini. Les notes des étudiants qui ont suivi son cours d’esthétique de 1829 à Berlin rapportent : « Une pareille virtuosité, là où elle atteint son summum, témoigne non seulement d’une admirable maîtrise des aspects extérieurs, mais révèle aussi une liberté intérieure sans entrave », et plus loin : « elle peut même lui [à l’instrument] arracher des sonorités toutes différentes » et « nous jouissons […] de l’étonnant mystère par lequel un outil extérieur se mue en un organe parfaitement animé » (Olivier, 2003, p. 79).

    François-Joseph Fétis décrit en janvier 1834, dans la Revue musicale, le guitariste Zani de Ferranti (sur lequel le jeu de Paganini a eu une influence décisive)4:

    « Je lève la vue et je la porte sur l’artiste ; que vois-je ? Des yeux ardens, une poitrine soulevée, des doigts d’acier qui, fermes et souples comme des ressorts, parcourent les cordes d’une manière inaccoutumée ; ce que j’entends n’est plus la guitare que vous connaissez, ce sont des accens qu’on ne croirait pouvoir être rendus par des cordes pincées, c’est une chanterelle pour le coup bien nommée, car elle chante comme une voix émue d’une tendre expression ; c’est quelquefois un accord jeté avec une plénitude de son qui semble plutôt appartenir à une bonne harpe qu’à une frêle guitare ; ce sont enfin des traits neufs, hardis, violens, passionnés, dont rien jusqu’ici n’avait fait soupçonner la possibilité sur le manche d’une guitare », et plus loin : « Comme il fait vibrer toutes les cordes ! Avec quel parfait sentiment sa main droite va chercher à diverses positions de la table et du manche une variété de sons parfaitement adaptée au caractère de chaque phrase, de chaque note même ! Et puis, au milieu des traits les plus hardis, les plus audacieux, voici venir une romance plaintive qu’une corde pincée vous rend comme ferait la voix et l’âme de Rubini. » (cité par Wynberg, 1989, p. 73)

    Dans ce témoignage, tout est dit de ce qui est vécu dans le temps présent de cette exécution : l’attitude corporelle, la qualité du son, les gestes et l’énergie, la diversité des émotions. Le critique parle d’un art de l’instant. La virtuosité instrumentale n’est pas valorisée pour elle-même mais bien ressentie comme large palette expressive. Ce texte ne dit rien de la musique entendue mais parle du guitariste comme d’un artiste à l’origine de l’émotion ressentie. Fétis dit d’ailleurs au début de l’article son doute qu’un autre guitariste puisse lui procurer le plaisir qu’il avait eu auparavant à écouter Fernando Sor. Le problème de la musique instrumentale est alors de chercher à véhiculer des émotions d’abord imaginées par un musicien puis ressenties par un auditeur. Tout ce qui se passe entre ces deux sensibilités est un art du geste destiné à fabriquer des sons.

    On trouve dans une des fameuses histoires de la musique du milieu du XXᵉ siècle cette phrase : « la virtuosité dans les arts du rythme ne laisse pas, comme dans les arts du dessin, de monument durable ; elle s’évanouit avec celui qui en a tiré gloire et richesse, après avoir ébloui pendant quelques soirées de concert un public stupéfait. Aussi est-elle stérile ; elle ne peut devenir principe d’aucun progrès fécond. » (Combarieu et Dumesnil, 1955, p. 166)5. C’est un constat qui juge sévèrement une musique dont l’auteur admet n’avoir rien entendu. Pourtant, beaucoup d’œuvres dont il est question nous sont parvenues sous forme de partitions. Et, la plupart sont soigneusement notées, avec des doigtés, des indications subtiles concernant le tempo, les nuances, le caractère, l’instrument, parfois conjointement à des traités précisant les moyens pour les exécuter.

    Que s’est-il passé entre l’écoute passionnée du public d’autrefois et l’aveu d’une perte de mémoire qui a anéanti tout un répertoire ?

    L’improvisation

    Ce qui est perdu aujourd’hui, en dehors du son lui-même, c’est l’importance que prenait l’improvisation dans les concerts. On sait que « Paganini ne couchait pas toujours par écrit les pièces confiées à l’inspiration du moment, comme il “s’amusait” à accompagner des chanteurs ou à tisser des variations sur un thème qui lui traversait la tête » (Neill, 1991, p. 264). Le frontispice du traité d’improvisation de Carl Czerny paru à Vienne en 1829 est suggestif du caractère enchanteur de l’improvisation : on y voit l’image idéale et romantique d’une jeune femme angélique avec ses ailes de papillon, jouant de la lyre et auréolée de lauriers tressés comme s’il s’agissait des sons figurés.

    Carl Czerny : Systematische Anleitung zum fantasieren auf den pianoforte, frontispice (1829).
    Carl Czerny : Systematische Anleitung zum fantasieren auf den pianoforte, frontispice (1829).

    On peut considérer l’improvisation comme une écriture qui n’utiliserait pas d’abord un crayon mais qui tracerait directement la musique au travers du geste. L’improvisation donne à la situation de jeu et d’écoute une intensité particulière qui peut même être ressentie lorsque l’instrumentiste joue une partition écrite avec une présence inspirée. Un critique relate en 1836 un concert de Zani de Ferranti, en insistant justement sur ce phénomène : « Les morceaux que M. Ferranti exécute sur sa guitare paraissent improvisés : ils ont toute la fougue, tout l’entraînement de l’inspiration subite, et l’artiste se montre tout absorbé par cette inspiration, et son âme semble avoir passé tout entière dans son instrument » (Van de Cruys, 2005, p. 179).

    La littérature du début du XIXᵉ siècle, à laquelle appartient pleinement Zani de Ferranti par son goût pour la poésie et ses activités de traducteur, fait aussi une part importante à l’improvisation. La célèbre héroïne Corinne est elle-même couronnée pour ce talent au début du roman éponyme de Mme de Staël, et fait une improvisation au Capitole : « Corinne récitait avec une variété de tons qui ne détruisait pas le charme soutenu de l’harmonie ; c’était comme des airs différents joués tous par un instrument céleste. Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald une impression tout à fait nouvelle. [… Quand ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes comme les instruments de victoire que l’on a comparés à l’écarlate parmi les couleurs ; quand ces paroles, encore toutes empreintes des joies qu’un beau climat répand dans tous les cœurs, sont prononcées par une voix émue, leur éclat adouci, leur force concentrée, fait éprouver un attendrissement aussi vif qu’imprévu. » (Staël, p. 67).

    Sachant que Corinne touche la lyre pendant son discours, on pourrait la reconnaître dans le frontispice du traité de Czerny.

    La plupart des traités d’instrument incluent l’art de préluder (et certains y sont consacrés) et détaillent les apprentissages requis : harmonie, transposition, cadences, avec les formules adaptées aux instruments telles que les arpèges et gammes de toutes sortes (cf. Berkowitz, 2010). Certains traités font remarquer l’importance de la sensibilité et de l’expression, en parlant du son, des nuances, du mouvement (en particulier les changements de tempo), du caractère.L’Art du violon de Pierre Baillot est très précis sur les façons de réaliser les cadences, préludes et les accents pathétiques. Il distingue deux sortes de préludes, dont la seconde est autonome : « Le Prélude improvisé n’étant point destiné, en général, à servir de préparation ou d’annonce, il peut être appelé prélude de fantaisie, ou improvisation ; il est libre dans son allure, dans ses formes, dans sa durée : honneur à celui qui, suivant l’impulsion de son génie, peut en même temps déployer toutes les ressources de l’art dans ce genre de rêverie qui lui permet d’atteindre jusqu’au sublime ! » (Baillot, 1834, p. 184).

    Il est certain qu’une telle maîtrise du langage musical développe une mémoire et une expressivité qui ont des conséquences sur la façon de lier le mécanisme au son et de jouer avec le temps.

    Par quels indices le musicien d’aujourd’hui peut-il approcher de l’expressivité gestuelle lorsqu’elle pouvait s’inventer « de suite », « ex tempore » ? Des témoignages rapportent des émotions d’auditeurs ; et même des musiciens eux-mêmes, comme Paganini écrivant à son ami Germi : « L’électrisation que j’éprouve en traitant la magique harmonie me nuit horriblement » (Neill, 1991, p. 265 ; Borer, 2011). Ils parlent de transports, d’étonnements, de nouveautés, etc. Il est assez peu question du niveau élémentaire des exécutions, mais bien des écarts qui les rendent touchantes : ce ne sont pas l’habileté technique ou l’aisance dans la conduite de l’harmonie qui sont à signaler, mais bien la capacité d’émouvoir. Le vocabulaire est alors celui de l’artiste : il est question de passions, de climat, de peinture, de drame. L’impression que donne l’improvisation, c’est le naturel du geste allié avec l’expression. Il est évident que la nécessaire présence d’un auditoire réuni pour écouter des instrumentistes ajoutait à l’écoute des dimensions visuelles, faisait converger des sensations. La virtuosité et la variété des sonorités étaient perçues comme un tout.

    Les partitions ont intégré dans leur écriture des éléments apparentés à un style de jeu improvisé, qui est caractérisé par exemple par une fluidité temporelle. La liberté formelle de l’improvisation permet de jouer sur les vitesses et les flux sonores. On trouve dans les partitions des passages en petites notes, hors mesure, dans lesquels la notation tente parfois de préciser les accélérations et ralentissements, soit par des indications verbales, soit sous forme de valeurs de notes progressivement changées, soit par des espacements de la densité des notes à jouer. Pour un bel exemple de variation de vitesses du jeu, noté après un point d’orgue hors mesure, voir ci-dessous l’extrait du Divertissement sur trois romances anglaises de Zani de Ferranti, p. 2 : velocissimo-ritard-ad lib-ritard [visuel 5]. Comme ce passage, qui amène au thème de la première romance, les cadences en petites notes se trouvent souvent dans les transitions des pots-pourris, les cadences sur des points d’arrêt, parfois dans les introductions. L’exemple suivant est une page de transition extraite d’une des six fantaisies que Mauro Giuliani a éditées de 1822 à 1827 sur des thèmes de Rossini. On y reconnaît le style improvisé, ici dans une cadence particulièrement longue sur un accord de dominante, avec des effets de dilatation du temps, d’accélération de trilles, de parcours des registres et de brillant donné par des doigtés de tierces brisées sur deux cordes, ou d’arpèges sur trois cordes, avec l’alternance du mi à vide (lignes 4 et 5).

    Mauro Giuliani : Le Rossiniane per la chitarra II Parte, op. 120, Vienne, Artaria, p. 3
    Mauro Giuliani : Le Rossiniane per la chitarra II Parteop. 120, Vienne, Artaria, p. 3

    Mauro Giuliani est l’un des excellents guitaristes d’origine italienne qui ont exercé leur art dans toute l’Europe, et jusqu’en Amérique, comme le fit Zani de Ferranti. Ce dernier, dont il sera beaucoup question dans cet article, a dans sa jeunesse entendu Paganini alors qu’il étudiait la littérature (cf. Van de Cruys, 2005, p. 16). Il semble qu’il ait dès lors étudié le violon, puis choisi ensuite de jouer de la guitare. D’autres guitaristes italiens de grande valeur ont été violonistes : Francesco Molino et Luigi Legnani, qui de plus était ténor et dont on sait qu’il s’accompagnait lui-même (Rossato, 1979)6. Il faut aussi rappeler que Paganini excellait à la guitare et ne s’en séparait jamais. Paganini a fait l’éloge de Zani de Ferranti, entendu à Bruxelles en 1834, en louant « la plus parfaite délicatesse et expression » (Van de Cruys, 2005, p. 173), et de Luigi Legnani, entendu à Milan en 1836, qui lui procura un « suprême plaisir » (cité par Neill, 1991, p. 303).

    De l’influence du violon sur le jeu de la guitare

    Le manche de la guitare a très longtemps été beaucoup plus étroit que dans les modèles modernes. Il permet une prise en main plus proche de celle du violon et laisse possible l’utilisation du pouce gauche pour les doigtés sur la corde grave (cf. ci-dessous l’extrait des Variations op. 16 de Luigi Legnani : le pouce gauche joue le do dièse de basse au début de la 3ᵉ ligne). Par exemple : l’écartement mesuré entre les cordes extrêmes au niveau du sillet est de 38 mm sur une Panormo de 1831, contre 44 mm sur une Fleta de 1991. L’écartement entre les cordes extrêmes peut même descendre jusqu’à 33 mm sur une guitare tierce de facture française (petite guitare accordée une tierce mineure au-dessus de l’accord de guitare ordinaire)7. Zani de Ferranti spécifie l’usage de la tierce pour jouer deux de ses Fantaisies pour guitare. Un doigté proche du violon est celui qui consiste à appuyer un doigt sur deux cordes voisines, pour la quinte au violon, pour la quarte le plus souvent à la guitare (ou la tierce sur les cordes 2 et 3): ce n’est pas un barré puisque le doigt n’est pas dans ce cas allongé, mais posé sur son extrémité, comme le montre ce petit extrait d’un Divertissement d’après Beethoven de Zani de Ferranti (le double trille est un autre intérêt de cet exemple).

    M. A. Zani de Ferranti : Étude des tons favoris de la guitare, Paris, Carli, p. 16 : extrait du no 20,Divertissement d’après Beethoven.
    M. A. Zani de Ferranti : Étude des tons favoris de la guitare, Paris, Carli, p. 16 : extrait du no 20, Divertissement d’après Beethoven.

    Seul un montage de cordes à une distance assez proche rend possible de jouer les la et do dièse avec le 2ᵉ doigt, même avec une main telle que la décrit Carl Flesch : « Une main favorable pour le violon n’est jamais belle d’aspect, car l’extrémité des doigts est toujours trop grosse » (Flesch, 1926, p. 95)8. Une formation de violoniste donne au guitariste un imaginaire du legato qui conduit les mains à trouver des artifices de continuité des figures, et se distingue de l’imaginaire pianistique qui a longtemps favorisé le jeu détaché. La guitare est un instrument qui a l’avantage d’associer l’articulation et la polyphonie des instruments à clavier, et les possibilités expressives des instruments à cordes frottées. Citons la préface de la méthode de Francesco Molino, qui définit le son de la guitare ainsi :

    « Il n’existe pas d’autre manière de jouer avec expression que de pincer d’abord la corde avec netteté pour en tirer un son doux et agréable, en imitant autant qu’il est possible celui du meilleur Clavecin et de caractériser ensuite avec âme et énergie toutes les idées et tous les sentimens que l’on doit exprimer par le moyen des Piano et des Forte bien gradués, qui doivent se faire remarquer dans le son, et qui produisent un si grand effet. Je ne saurais donc assez recommander aux Amateurs de les marquer, et de les faire sentir avec la plus scrupuleuse exactitude. »9

    L’idéal du son de Zani de Ferranti s’exprime dans son introduction à l’édition de ses Caprices lorsqu’il observe que le « résultat » de ce qu’il cherche à faire sonner serait « impossible à obtenir en pinçant les cordes avec les ongles : car, entre un Guitariste qui a les ongles à la Tartare, et celui qui joue avec le gras des doigts, il existera toujours la même différence qu’on remarque entre les sons criards de l’épinette, et le jeu velouté du Piano » (Zani de Ferranti, Caprices op. 11)10.

    L’imitation du violon a apporté aux guitaristes des gestes et effets qui se sont davantage développés dans les années 1820.

    Le portamento

    L’influence du violon (autant que celle du chant) est perceptible dans un geste expressif dont la bonne exécution demeure aujourd’hui comme autrefois délicate : le portamento, c’est-à-dire le port de voix. Les traités de chant de Manuel Garcia et de Gilbert Duprez en donnent une idée (le second avec des réserves, le jugeant aisément de mauvais goût) : « Porter la voix, c’est la conduire d’un son à l’autre en passant par tous les sons intermédiaires possibles. […] Il prend sa durée sur la dernière portion que l’on quitte. Sa vitesse dépend du mouvement du trait auquel il appartient » (Garcia, 1847, p. 29).

    Les traités de violon de Pierre Baillot et de Charles de Bériot précisent les gestes préconisés. « On appelle port de voix une traînée de son qui remplit l’intervalle entre deux notes liées. Le port de voix employé à propos est du meilleur effet : c’est lui qui donne à l’exécution de la liaison, du moelleux, de la suavité ; mais son écueil est dans l’abus immodéré que souvent on en fait. […]Cet élément d’expression […] doit être toujours en rapport avec l’esprit de la musique. » (Bériot, 1857, pp. 214-215).

    Charles de Bériot détaille les moyens de le réaliser sur six pages. Il distingue le port de voix vif, le doux, le traîné, et les signale par des symboles dans des exemples. L’adéquation du geste à l’expression recherchée (gracieuse ou énergique pour le premier cas, affectueuse pour le second, plaintive pour le dernier) en fait des véhicules d’expressivité verbale, dans l’esprit de sa recherche d’imitation de la musique vocale. Plus tard, Carl Flesch commente les façons de doigter le port de voix avec précision sur plus de cinq pages : quel doigt conduit le changement de position, quand faut-il changer de doigt, faut-il faire entendre une note intermédiaire, à quelle vitesse glisser, quelle pression exercer, jusqu’à décrire le doigté qui a « un charme inimitable presque pervers » en le réservant à « un interprète qualifié » (Flesch, s.d., p. 29 à 35). C’est dire qu’il y a autant de manières de réaliser ce geste que de situations où la musique le demande.

    Parmi les premiers exemples d’un usage étendu du portamento dans la musique pour guitare figure la Gran sonata en la majeur pour guitare avec accompagnement de violon de Paganini : la guitare chante amorosamente la romance avec des ports de voix sur tous les intervalles, les passages en octaves parallèles sont glissés de même, et la variation 5 de l’andantino variato utilise uniquement cette sonorité d’octaves parallèles glissées. (Le Sostenuto du début du 3ᵉ des 24 Caprices pour violon seul est entièrement écrit en octaves parallèles – la première édition des Caprices de Paganini chez Peters date de 1819, avec une très précise notation des doigtés).

    Le portamento dans la musique pour guitare est parfois appelé glissé, Ligado llamado arrastre (Aguado, 1843, p. 39). Il apparaît dans les Variations op. 4 de Mauro Giuliani en un geste original, avec la précision «striciando sulla sestacorda » [« en glissant sur la sixième corde »] : il s’agit de l’arpègement d’un accord sur une seule corde, en glissant entre chaque note (le même geste est joué plusieurs fois, sur des cordes différentes). C’est typiquement un affect dans l’esprit de l’ornementation du XVIIIᵉ siècle11.

    Mauro Giuliani : Six variations sur l’air favori de la Molinara pour une guitare, Vienne, Haslinger, p. 4.
    Mauro Giuliani : Six variations sur l’air favori de la Molinara pour une guitare, Vienne, Haslinger, p. 4.

    Dans sa Méthode pour la guitare publiée en 1830, Fernando Sor, qui était né en 1778, fait le bilan de sa façon de jouer de la guitare. Le mode de jeu glissé y apparaît presque en marge, de sorte qu’il décrit une façon de jouer plus classique que celle que l’on trouve chez les Italiens ou bien chez son ami Dioniso Aguado. Sor fait d’abord un commentaire ironique sur les lieux communs dans les variations pour guitare des petits maîtres, avec leur morceau en mineur où l’on met « beaucoup de coulés et glissés, pour que l’exécution produise un effet plus touchant et plus expressif ; ce mineur doit être joué un peu lentement, pour faire sentir le contraste produit par les grandes batteries en majeur réservées pour le coup d’éclat de la variation suivante, qui peut être la dernière si on veut. » (Sor, 1830, p. 77)

    En note de bas de page, Sor précise le mot « glissé » : « Je crois que c’est ainsi qu’on appelle l’action de faire parcourir par un même doigt toute la longueur du manche sur une corde attaquée au point de départ, de manière que l’on entende tous les demi-tons, ce qui donne à la musique une grâce toute particulière et du repos à l’exécutant ; si je me trompe sur l’acception de ce mot, je réclame un peu d’indulgence en faveur de la sincérité avec laquelle j’avoue mon ignorance sur un article trop important pour que je m’expose à induire en erreur celui qui aurait la bonté de me croire sur parole. » (ibid.)

    On trouve dans le Divertissement sur trois romances anglaises pour guitare de Zani de Ferranti un magnifique exemple d’affect sous forme de portamento dont le doigté est parfaitement détaillé. Il s’agit de la troisième romance : Alice Gray. Mesure 3 : la figure reliant le dièse au si de la mesure 4 est un chromatisme commençant par la liaison de trois notes et poursuivi par le glissé du 1ᵉʳ doigt sur les trois notes suivantes pour finir par la liaison au si avec le 4ᵉ doigt en un dernier intervalle de tierce mineure. L’effet est subtil et touchant. Du point de vue de l’analyse acoustique, la différence entre des doigts frappés sur chaque demi-ton et le chromatisme parcouru par le premier doigt glissant donne une allure dynamique à la sonorité, et l’aboutissement au si est lancé grâce à l’élan de la main gauche, avec une impression d’accélération. Précisons que seul le dièse est pincé par un doigt de la main droite dans ce geste. Il est significatif que les seuls doigtés notés sur ces deux lignes soient justement deux gestes deportamento. Quelques-uns des extraits de partitions donnés ci-dessous en exemple comportent d’autres détails de doigtés de portamenti (cf. le début du thème “My Heart and Lute”).

    M. A. Zani de Ferranti : Divertissement sur trois romances anglaises pour guitare, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 7, début de la 2e variation sur Alice Gray.
    M. A. Zani de Ferranti : Divertissement sur trois romances anglaises pour guitare, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 7, début de la 2e variation sur Alice Gray.

    Écouter, guitare René Lacote (Paris-1833)

    Dans l’exemple suivant se trouvent aussi plusieurs utilisations du portamento pour des effets très différents. La gamme de onze triples croches n’est pas à proprement parler un portamento : il s’agit d’un trait de main gauche réalisé par les doigts parcourant la corde desi sous forme de groupes liés (avec une attaque du si à vide, soit unique, soit renouvelée sur le si aigu), c’est une sorte de geste hybride entre liés de main gauche et portamento. Un beau geste expressif est la répétition de do dièse que l’on observe dans la syncope située juste avant le point d’orgue sur l’accord de la majeur : le second do est joliment précisé « sur le sol », de sorte que l’accord forzando est lâché au moment où le premier doigt quitte le sol dièse pour glisser jusqu’au do dièse. Avec le ritardando précisé ici, le deuxième do dièse sonne au-dessus de la résonance du mi comme en un écho voilé.

    M.A. Zani de Ferranti : Divertissement sur trois romances anglaises pour guitare, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2, extrait de l’Introduzion. Andante sostenuto.
    M.A. Zani de Ferranti : Divertissement sur trois romances anglaises pour guitare, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2, extrait de l’Introduzion. Andante sostenuto.

    Écouter, guitare René Lacote (Paris-1833)

    Concernant cet extrait de la partition, il y a beaucoup à dire, et les remarques suivantes devraient convaincre de la nécessité de lire les éditions originales, ou bien de généraliser l’usage des parenthèses entre crochets pour signaler aux lecteurs les interprétations des éditeurs. Les partitions comparées sont : le fac-similé de l’édition chez les fils de B. Schott (Mayence-Anvers-Bruxelles), l’édition moderne établie par Simon Wynberg (Zani de Ferranti, 1989, p. 2), et celle que Marcus G. S. Van de Cruys a incluse dans son livre sur Zani de Ferranti (Van de Cruys, 2005, p. 248). Chez Wynberg, une grande liaison englobe le groupe de onze triple-croches à partir du si (2ᵉ corde) ; elle disparaît totalement chez Van de Cruys, et elle ne dessine que le groupe allant du si au la dans le fac-similé. Ce dernier la est précédé d’un bécarre dans les deux éditions modernes. Ce bécarre ne figure pas dans le fac-similé, et pour cause : il s’agit bien d’un la dièse qui reprend à l’octave supérieure l’appoggiature initiale dusi dans cette figure qui n’est qu’une ornementation de l’accord de sixte fa dièse-si, 2ᵉ degré dans la tonalité de la majeur (la ligne suivante prouve que l’auteur précise bien les bécarres dans les sauts d’octaves quand il le faut). Sur le temps précédant ces onze triples croches, le sforzando concerne le mi aigu qui est ici une appoggiature expressive : son placement sous la portée est erroné dans l’édition de Van de Cruys. Observons maintenant le troisième temps de la mesure suivante. Il y a deux problèmes : le placement du sforzando et la valeur donnée aux trois notes graves mi, si et . Le sforzando est indiqué sur l’accord dans le fac-similé tandis qu’on le lit sur le deuxième do dièse chez Wynberg. Chez Van de Cruys, il est bien sur l’accord, mais les deux éditions modernes donnent une valeur de noire aux trois notes graves. Il est impossible de tenir lesi sur cette valeur puisque la main quitte la position dès la deuxième double-croche en un portamento vers le deuxième do dièse, comme on l’a vu. Il est clair dans le fac-similé qu’ici, seul le mi grave dure une noire. Or, Zani de Ferranti insiste sur la précision de son écriture des valeurs dans son texte d’introduction aux 24 Caprices pour la guitare (dont seulement 8 sont connus) : « Une dernière observation que je crois essentielle est la suivante : Mes devanciers ont jugé à propos de coucher sur le papier des valeurs imaginaires, très satisfaisantes pour les yeux, mais impossibles à garder, et qui ne servent qu’à embarrasser les Elèves : sans parler d’une masse de compositeurs de Guitare aussi inconnus que dignes de l’être, je remarquerai, en passant, que Sor lui-même est tombé quelques fois dans cette faute. Je préviens donc les élèves que je suis très scrupuleux là-dessus ; et que si quelques-unes des valeurs indiquées dans le courant de cet ouvrage sont très difficiles à garder, elles ne sont jamais impossibles ».

    Ce texte sur les problèmes posés par la notation est à rapprocher d’un passage de la préface du guitariste espagnol Dionisio Aguado à sa Nouvelle méthode de guitare traduite par François de Fossa : « Ils [bon nombre d’excellents professeurs] n’ont pas su écrire avec exactitude ce qu’ils exécutaient avec tant de succès. On en voit la preuve dans les compositions qui nous restent de Laporta, Ferandiere, […] mon maître le père Basilio et quelques autres ; on y reconnaît à peine le grand talent d’exécution de ces habiles professeurs, quoiqu’on s’aperçoive qu’ils avaient deviné en partie le caractère de cet instrument : mais on est bien loin de retrouver sur le papier ce qu’on était habitué à leur entendre jouer. Le genre de musique et la manière d’écrire ont éprouvé depuis peu un grand changement. De ce que cette musique est d’un genre entièrement nouveau, il s’ensuit que, pour l’exécuter, il faut aussi une manière nouvelle, un doigté différent de celui de nos devanciers ».

    Alors que Carl Flesch, dans la lignée des précédents violonistes, parle du portamento comme lien expressif, on trouve dans les pièces de guitare des moments où les glissés s’apparentent à des textures et à des moments de pure sonorité.

    Pietro Pettoletti fait sonner des accords glissés étonnants dans le passage ci-dessous, avec un glissé de quatre notes simultanées, et l’alternance sur la première corde du mi aigu et du mi à vide. C’est un effet de timbre que l’on retrouvera au XXᵉ siècle, par exemple, dans les glissements d’accords de l’étude no12 de Heitor Villa-Lobos ou du finale de la Sonate pour guitare d’Alberto Ginastera.

    Pietro Pettoletti : Fantaisie sur une mélodie russe pour la guitare, op. 32, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2.
    Pietro Pettoletti : Fantaisie sur une mélodie russe pour la guitare, op. 32, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2.

    Écouter, guitare René Lacote (Paris-1833)

    Le portamento prend dans la musique de Zani de Ferranti une importance telle qu’on peut y voir une couleur, une intonation particulière de la phrase. Il précise en note de bas de page de la Ronde des fées op. 2 : « en portant toujours le son et en le faisant vibrer comme la voix » (Zani de Ferranti, op. 2, p. 1) et pour la variation 2, toute en octaves brisées sotto voce e leggiero, de la Fantaisie caprice op. 4 : « toujours en glissant » (Zani de Ferranti, op. 4, p. 4). La continuité du son ainsi fabriquée sur la guitare va à l’encontre de l’articulation plus facilement détachée sur les cordes pincées. Il semble que ces effets de contours continus des mouvements mélodiques aient été très appréciés. Plus d’un siècle plus tard, les pièces de Iannis Xenakis Mikka (1972) et Mikka « S »(1975) pour violon, construites sur des glissandi constants, ont aussi fait forte impression sur les auditeurs.

    Un autre effet propre au violon est le vibrato, longtemps considéré comme un ornement réservé à certains affects. « On entend parsons vibrés une certaine ondulation ou frémissement des notes tenues qui, dans le chant, indique l’émotion de l’âme transmise par la voix » (Bériot, 1857, p. 220). Les sons vibrés des chanteurs ont aussi été imités par les guitaristes et les luthistes, dès le XVIIᵉ siècle avec le miaulement.

    M. A. Zani de Ferranti : Ronde des fées pour guitare, op. 2, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2 (*En portant toujours le son, et en le faisant vibrer comme la voix).
    M. A. Zani de Ferranti : Ronde des fées pour guitare, op. 2, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2 (*En portant toujours le son, et en le faisant vibrer comme la voix).

    Écouter, guitare René Lacote (Paris-1833)

    Une mélodie sans accompagnement est chantée avec « sons vibrés », uniquement sur les cordes filées (la précision de la notation va jusqu’à indiquer sous la portée les pauses : elles concernent les autres voix qui entreront ensuite)12. Zani de Ferranti utilise aussi cette couleur dans des accords. Dans l’extrait de la Fantaisie caprice op. 4, seule la note supérieure est vibrée (comme le précise la note de bas de page). Les accords sont glissés (portamenti triples) sur une pédale demi. Il y a dans ce passage une combinaison de sons vibrés avec des sons glissés assez raffinés, le tout sans jamais jouer sur la chanterelle.

    M. A. Zani de Ferranti : Fantaisie caprice pour guitare,op. 4, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 7 (Allegro).
    M. A. Zani de Ferranti : Fantaisie caprice pour guitare,op. 4, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 7 (Allegro).

    Écouter, guitare René Lacote (Paris-1833)

    De l’influence de l’orchestre sur le jeu de la guitare

    Comme l’art vocal et le jeu du violon, le nouveau son de l’orchestre (Kaltenecker, 2012) nourrit l’imaginaire et l’inventivité des instrumentistes de la première moitié du XIXesiècle.

    Les contrastes dynamiques sont très marqués dans la musique de Zani de Ferranti. D’une part, se trouvent des sons extrêmement ténus, glissés, liés, presque suggérés, beaucoup de moments indiqués mezza voce,sotto voce ou dolce, piano et leggiero, beaucoup de sons harmoniques, et une remarque suggestive à propos des Six mélodies nocturnes : celles-ci « renferment des effets si fugitifs, et si difficiles à saisir, sans le silence le plus parfait, que j’ai cru devoir leur donner cette épithète [nocturnes] qui fit connaître d’abord que c’est surtout pendant le calme de la nuit qu’on doit les exécuter pour en obtenir le résultat qu’elles ont accordé à l’Auteur. » D’autre part, c’est une musique fortement contrastée avec des accents dynamiques subits, et de grands accords joués fortissimo. (Il est à noter que tous ces effets sonores donnent de l’amplitude à une élaboration harmonique sophistiquée, plus proche de l’imaginaire de Berlioz que du langage classique de Rossini.) Pour réaliser les accords fortissimo qui concluent la Fantaisie variée sur la mélodie « Un castel d’antique structure », Zani de Ferranti indique, en note de bas de page : « Après avoir attaqué la note la plus basse avec le pouce, il faut parcourir avec le même doigt les cinq cordes qui composent l’accord suivant : et cela avec rapidité et énergie pour imiter l’orchestre. » L’emploi d’une guitare accordée en mi majeur donne à ces accords finaux un éclat extraordinaire, puisque, mis à part l’accord de si majeur entièrement barré et le mi aigu du dernier accord, ne sonnent ici que des cordes à vide.

    La fin de l’Impromptu op.29 de Pietro Pettoletti est très orchestrale, avec de grands effets de dynamiques et d’agitation. On y observe, dans la dernière page, à la fin de la 1re ligne, un très beau geste de portamento partant de la corde à vide si pour aller en une seule croche jusqu’au do (il est répété un peu plus loin, pour pouvoir être bien goûté). Les lignes 4 et 5 contiennent de belles idées harmoniques figurées avec une diversité de nuances et d’écriture (voir les syncopes de la basse, les successions d’accords de septièmes diminuées, la surprise de la quarte et sixte sur le sol, ligne 5, 2ᵉ mesure). Dans les dernières lignes, le geste d’arpègement des accords sur cinq cordes par le pouce (alterné avec la 1re corde jouée avec un autre doigt) est précisé «legato molto e più mosso », puis «rall.» jusqu’à «morendo poco a poco». Il donne l’effet de figures jouées par un pupitre de violoncelle dans un tutti d’orchestre. Que cela soit miniaturisé pour un instrument solo comme la guitare est une façon élégante de faire entrer l’orchestre dans un salon.

    Pietro Pettoletti : Impromptu pour la guitare,op. 29, Saint-Pétersbourg, Büttner, p. 7.
    Pietro Pettoletti : Impromptu pour la guitare,op. 29, Saint-Pétersbourg, Büttner, p. 7.

    Écouter, guitare René Lacote (Paris-1833)

    L’orchestre est alors avant tout celui du théâtre. La musique européenne a longtemps eu pour modèle l’écriture de Rossini, qui réunit le bel canto et les effets sonores. Les instrumentistes arrangent, adaptent et varient les thèmes de Rossini, ou d’autres auteurs d’opéras. Par la transcription et la variation, les musiciens trouvent des gestes nouveaux. De colossaux travaux digitaux construisent un édifice de technique instrumentale. On y observe constamment des trouvailles originales. Luigi Legnani jouait d’une façon si spectaculaire qu’un critique écrit qu’on aurait dit un orchestre de guitares (Rossato, 1979). Ses arrangements d’ouvertures suivent de près le catalogue de Rossini, de L’italienne à Alger, op. 22 (joué à Vienne en 1822) à l’Andante et Allegro d’après « Guillaume Tell », op. 2022 (en 1840, pour la toute nouvelle guitare à 8 cordes de Stauffer qu’adopte alors aussi le jeune prodige Giulio Regondi). Le style théâtral est dans son écriture instrumentale un matériau formel, et on trouve par exemple beaucoup de pièces dans lesquelles alternent des ponctuations de grands accords, des récitatifs et des commentaires de toutes sortes.

    Luigi Legnani : Gran variazioni per chitarra sul duetto « Nel cuor piu non mi sento » nell’opera La molinara,op. 16, Vienne, Artaria, p. 1.
    Luigi Legnani : Gran variazioni per chitarra sul duetto « Nel cuor piu non mi sento » nell’opera La molinara,op. 16, Vienne, Artaria, p. 1.

    Écouter, guitare Thomas Norwood (Paris-1996), copie du modèle de N.G. Ries (Vienne-1833)

    Poétique du son

    Il faut imaginer dans ces récitatifs et cadences une chanteuse de tout premier ordre, comme Henriette Sontag (1806-1854), qu’admirait beaucoup Hegel, et qui possédait « au plus haut point l’art des trilles, des demi-teintes, des traits rapides, de l’improvisation, de tout ce qui constituait le beau chant italien, dont les partitions ne donnent malheureusement qu’une idée imprécise » (Olivier, 2003, p. 114). Zani de Ferranti, toujours dans l’éclairante introduction à ses Caprices, déclare les avoir composés « en jettant dans cet ouvrage quelques traits brillants et quelques motifs chantants, qui paraîtront aisés à ceux dont tout le mérite réside dans la froide exécution de la note, mais qui sembleront assez difficiles à tous ceux qui s’attachent par-dessus tout à faire parler la corde ».

    Cette position exprime plus qu’aucun autre commentaire que l’art musical de Zani de Ferranti, comme celui de ses contemporains, est un art de l’éloquence. L’imagination qui se déploie dans tous les gestes instrumentaux est une recherche qui vise à frapper les auditeurs par des effets neufs et rares bien amenés dans le discours musical.

    M. A. Zani de Ferranti : Fantaisie variée sur la romance favorite « Un castel d’antique structure », frontispice.
    M. A. Zani de Ferranti : Fantaisie variée sur la romance favorite « Un castel d’antique structure », frontispice.

    Le graphisme de ce frontispice dit autant que les exemples tirés des partitions l’importance de l’éloquence dans l’esthétique de Zani de Ferranti. En témoigne aussi le programme de son concert d’adieu organisé à l’occasion de son départ de Bruxelles en 1852. Parmi les participants à ce concert, dont on peut penser qu’il réunissait les membres d’une communauté d’idées et de goût, figure Alphonse Rastoul de Mongeot, présenté comme « improvisateur » (Van de Cruys, p. 186). Cet homme de lettres français vivait à Bruxelles, et avait consacré une biographie à Lamartine13. Sa présence comme orateur lors des adieux de Zani de Ferranti dit aussi combien la sensibilité de cet artiste est proche de « la véritable poésie qui éclatait dans les pages de Chateaubriand, de Bernardin de Saint-Pierre, de Mme de Staël, trinité révérée à laquelle Lamartine demandait des inspirations. Précisément, ces immortels prosateurs avaient tout emprunté à la poésie ; ils lui avaient ravi le mouvement, les images, l’harmonie, la couleur locale » (Rastoul de Mongeot, 1848, p. 12). Les inventions nouvelles de gestes instrumentaux, et singulièrement à la guitare, loin d’être en rupture avec la tradition musicale du XVIIIᵉ siècle, sont en continuité avec le monde où vivait le jeune Vittorio Alfieri, futur dramaturge, qui pourra dire : « J’apprenais à jouer de la guitare, instrument qui me semblait fait pour inspirer un poète. » (Alfieri, 1989, p. 172)

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    s.d., Fantaisie variée sur la romance favorite « Un castel d’antique structure », op. 20, Bruxelles, l’auteur.

    s.d., Ronde des fées pour guitare op. 2, Mayence, Schott.

    Pour citer ce document

    Caroline Delume, « Jouer d’un instrument pour inventer des émotions : expériences d’invention expressive dans les gestes des guitaristes au XIXᵉ siècle », La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisième numéro, Dossier Les savoir-faire de l’artiste.

    Notes

    1. En 1830, année de révolutions en Europe, Hector Berlioz (qui, rappelons-le, jouait de la guitare) donne la création de la Symphonie fantastique, Fernando Sor publie sa Méthode pour la guitare, tandis que Niccolò Paganini bouleverse la musique, poursuivant ses concerts en Allemagne, après Vienne en 1828, avant d’arriver à Paris en 1831. Der Freischütz de Carl-Maria von Weber et Guillaume Tell de Gioachino Rossini sont les opéras les plus importants de la précédente décennie. ↩︎
    2. Charles Doisy était un acteur du monde de la guitare à Paris de 1797 à 1807. Cf. la notice en ligne sur : http://editions.cmbv.fr/pdf/cm-pdf/doisy/cm24103.pdf. Les variations citées sont à la Bibliothèque nationale de France dans les Six pots-pourris pour une guitare seule, cote Vma.3392 [ca.1805] ↩︎
    3. Toutes les citations de cet article conservent l’orthographe originale. ↩︎
    4. Marco Aurelio Zani de Ferranti (1801-1878) est un artiste très estimé comme guitariste, compositeur et écrivain, dont il sera beaucoup question plus loin. Deux auteurs lui ont consacré une biographie (Wynberg, 1989, et Van de Cruys, 2005). Il a séjourné à Saint-Pétersbourg au début des années 1920, à une époque où la guitare était représentée par d’excellents musiciens. Il est attesté qu’il a été en relation avec de nombreux musiciens et hommes de lettres. Citons Hector Berlioz qu’il admirait beaucoup (et qui nomme Ferranti dans le chapitre sur la guitare de son Traité d’orchestration), Gioachino Rossini, le violoniste Camillo Sivori, ainsi que, parmi les musiciens côtoyés à Bruxelles, Charles de Bériot et son épouse Maria Malibran. Il faut noter que plusieurs de ses œuvres portent les mêmes numéros d’opus et qu’il a réalisé lui-même avec soin l’édition de certaines d’entre elles. ↩︎
    5. Construire le « monument » absent est une possibilité ouverte quelques années après la parution de cette histoire de la musique par la réflexion de Michel Foucault : « l’histoire, dans sa forme traditionnelle, entreprenait de “mémoriser” les monuments du passé, de les transformer en documents et de faire parler les traces qui, par elles-mêmes, souvent ne sont point verbales, ou disent en silence autre chose que ce qu’elles disent. » (Foucault, 1969, p. 14). Le musicien d’aujourd’hui a aussi à rendre la vie aux « monuments muets ». ↩︎
    6. Il est question dans cet article, hormis M. A. Zani de Ferranti, des guitaristes Mauro Giuliani (1781-1829), Luigi Legnani (1790-1877), Niccolò Paganini (1782-1840), Pietro Pettoletti (1795 ?–1870 ?), Francesco Molino (1768-1847), Fernando Sor (1778-1839), Dionisio Aguado (1787-1849), François de Fossa (1775-1849) et Giulio Regondi (1822-1872), ainsi que de Charles Doisy (cf. note 2). ↩︎
    7. Erik Hofmann date l’invention de la « terz » guitare à Vienne de peu après 1813, probablement sur une idée de Mauro Giuliani (Hofmann, Mougin, Hackl, 2011, p. 46). Il montre que les améliorations majeures apportées à la guitare par le grand luthier viennois Johann Georg Stauffer datent des années 1813-1827 (id., p. 44). Citons parmi celles-ci le prolongement de la touche qui donne deux octaves sur la chanterelle, avec une touche surélevée, comme sur les violons (système dit « Legnani »). Pendant cette période, la facture parisienne atteint elle aussi un apogée avec René Lacote, auquel Zani de Ferranti a acheté deux guitares en 1831. Il lui fallait deux guitares car il jouait souvent sur une guitare accordée en mi majeur, conjointement à l’accord ordinaire. ↩︎
    8. Carl Flesch (1873-1944) est un violoniste hongrois qui a étudié au Conservatoire de Paris à la fin du XIXᵉ siècle. On peut considérer qu’il transmet un jeu du violon encore proche de l’école franco-belge issue de Charles de Bériot (1802-1870) et de Henri Vieuxtemps (1820-1881). ↩︎
    9. La traduction est approximative, et il faudrait comprendre pianoforte, et non clavecin, comme on le lit dans les versions en allemand et en italien. Par ailleurs, quelle qualité d’écoute avaient les contemporains de Francesco Molino pour pouvoir parler de « si grand effet »? ↩︎
    10. C’était aussi l’avis de Fernando Sor : « Je n’ai entendu de ma vie un guitariste dont le jeu fût supportable s’il jouait avec les ongles ; ils ne peuvent donner que très peu de nuances à la qualité du son ; les pianos ne peuvent jamais être chantants, ni les fortés assez nourris ; leur jeu est au mien ce que le clavecin était au pianoforté : les pianos étaient toujours pincés ; et dans les fortés on entendait plus le bruit des touches contre la table d’appui que le son des cordes. Il faut que le jeu de M. Aguado ait autant d’excellentes qualités qu’il en a pour lui faire pardonner l’emploi des ongles […]. Son maître jouait avec les ongles : il brillait dans un temps où l’on n’exigeait de la guitare que des passages d’agilité, où l’on ne visait qu’à étonner et éblouir. » (Sor, 1830, p. 21). ↩︎
    11. Mauro Giuliani précise sa façon de faire dans la troisième partie de Studio per la chitarra op. 1 (1812, Vienne, Artaria). On lit au-dessus de l’exercice nᵒ 11 (p. 39) : « Du Glissé. Avec le même doigt de la main gauche, qui produit le ton de la petite note on glisse, après l’avoir mis en vibration, jusqu’à la note de la mélodie, en faisant résonner tous les intervalles, à la façon de l’agrément que les chanteurs appellent port de voix » (« Dello Strisciato. Col medesimo dito della mano sinistra che forma il tuono de la piccola nota, doppo di averlo vibrato, si striscia fino alla nota di melodia, facendo risuonare tutti gl’intervalli a guisa dell’abbellimento, che nel canto si chiama portamento di voce. »). Matteo Carcassi dit la même chose : « Du son glissé ou porté : […] Le glissé produit un bon effet sur la guitare, parce qu’il imite le son porté de la voix » et « On fait aussi des glissés en doubles-notes » (Carcassi, 1825, p. 39). ↩︎
    12. Dionisio Aguado aimait aussi cette sonorité. Il l’utilise dans les introductions du Menuet affandangado op. 15, et du Fandango varié op. 16, que le musicologue Brian Jeffery date de 1836. Dans sa méthode de 1843, Aguado précise qu’il faut jouer l’exercice 89 sur les cordes graves (los bordones) avec le pouce droit (Aguado, 1994). Zani de Ferranti a séjourné plusieurs fois à Paris, et on sait qu’Aguado et Sor l’ont entendu jouer. ↩︎
    13. Alphonse Rastoul de Mongeot (1800-1873) est aussi l’auteur d’ouvrages tels que Pétrarque et son siècle, ou Histoire des naufrages depuis les temps anciens jusqu’à 1850 ↩︎
  • Le savoir-faire empirique d’André Boucourechliev ? À propos des œuvres expérimentales de la fin des années 1950

    Le savoir-faire empirique d’André Boucourechliev ? À propos des œuvres expérimentales de la fin des années 1950

    Pianiste, compositeur et musicologue, André Boucourechliev (1925-1997) a réalisé à la fin des années 1950 des pièces pour bande magnétique, notammentTexte 1 (en 1957-1958 au Studio di fonologia à Milan) etTexte 2 (en 1959 au Groupe de Recherche Musicale – GRM – à Paris). Influencée par Berio, Maderna, Pousseur ou Stockhausen, sa nouvelle musique dépendait d’une sorte de « magie apprise sur le tas ». Dans ce sillage, le savoir-faire empirique de Boucourechliev a néanmoins offert au compositeur un moyen mis au service d’une « loi de continuité ». L’article de Pierre Albert Castanet se clôt par une annexe présentant une sélection d’œuvres « expérimentales » composées durant les années 1955-1960.

    Le savoir-faire empirique d’André Boucourechliev ?À propos des œuvres expérimentales de la fin des années 1950

    « Que la musique électronique, phénomène “moderne” par excellence, soit en consonance avec les bouleversements survenus dans tous les domaines de la création humaine, cela est certain. Or, si elle rend particulièrement sensible la remise en question d’un monde sonore, auquel elle ouvre des voies nouvelles et « inouïes », ce n’est pas en tant que domaine spécifique et séparé mais comme un des aspects de la musique actuelle. Cette consonance se découvre au niveau non de la technique, mais du langage. » (Boucourechliev, 2002, p. 421).

    Avant-propos

    En dehors de l’hommage sincère à André Boucourechliev (dont j’ai été l’étudiant puis le collègue, notamment lors de jurys de thèse et d’Habilitation à Diriger des Recherches), cet article, qui fait suite à nos discussions entreprises notamment à l’École Normale Supérieure (ENS) de Paris dans les années 1980, se fonde sur une communication (Castanet, 2007) prononcée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, à l’automne 2007, à l’occasion de l’anniversaire des dix ans de sa disparition. « La mémoire est ce qui vit en nous », philosophait Boucourechliev (cf. Galliari, 1991, p. 52).

    1986 : entouré d’étudiants en musicologie, André Boucourechliev montre un de ses Archipels à l’École Normale Supérieure de Paris (© D.R)
    1986 : entouré d’étudiants en musicologie, André Boucourechliev montre un de ses Archipels à l’École Normale Supérieure de Paris
    (© D.R)

    Repères biographiques

    Né en Bulgarie, André Boucourechliev (1925-1997) a suivi des études à l’académie de musique de Sofia. Après avoir obtenu le Grand Prix national d’interprétation musicale (1948) dans son pays natal, il s’est établi en France – à l’âge de 24 ans (1949) – pour suivre notamment les cours d’harmonie de Georges Dandelot et les leçons de piano de Reine Gianoli à l’École Normale de Musique de Paris et de Walter Gieseking au Conservatoire de Sarrebruck. Pianiste, puis compositeur, Boucourechliev a ensuite enseigné le piano à l’École Normale de Musique de Paris, de 1952 à 1960. En tant que musicologue2, il a travaillé pour le compte de l’Université d’Aix-en-Provence puis dans le cadre de l’obtention du Diplôme d’Études Approfondies (DEA) en musicologie (CNSMD – Paris / ENS – Paris / Université de Tours) dont les cours se déroulaient à l’École Normale Supérieure (située boulevard Jourdan à Paris).

    Le contact bienveillant avec les jeunes musiciens européens (surtout avec Luciano Berio et Bruno Maderna, au Studio de phonologie de Milan), l’esprit fédérateur et parfois polémique des cours d’été de Darmstadt3, les réflexions et digressions sur la « nouvelle musique », sérielle4 comme électronique, en faveur des uns (tel Henri Pousseur…) et contre les autres (tel Giacinto Scelsi…), les rencontres cruciales avec des « personnages intermédiaires »5 importants (tels Boris de Schlœzer6, André Souris7, voire Pierre Froidebise ou Pierre Boulez) furent d’importants jalons impérissables dans le développement de sa pensée et de son action militante envers notamment la « musique contemporaine ».

    Le corpus électronique (1956-1992) d’André Boucourechliev

    Les opus utilisant les vertus de la fée Électricité sont :

    Années 1950

    Étude 1, 1956, Radiotelevisione italiana (RAI – Milan), pièce très brève pour bande deux pistes – 3 min.

    Étude 2, 1956-1957, exercice non abouti.

    Texte 1, 1957-1958, RAI (Milan) – 6 min 20 – pour bande deux pistes – création à l’Exposition internationale de Bruxelles en août 1958.

    Texte 2, 1959, Groupe de Recherche Musicale (GRM – Paris), pour trois pistes magnétiques (deux magnétophones), œuvre aléatoire de durée variable – création à la salle Gaveau (Paris), le 1ᵉʳ juin 1959.

    Tic-Tac, 1959, GRM (Paris), musique du filmTic Tac de René Laloux, bande une piste – 8 min 408.

    Années 1960

    Akara (vraisemblablement en 1967), pièce composée sur un texte de Romain Weingarten et créée aux studios des Champs-Élysées (Paris), le 26 octobre 1967 – 20 min.

    Années 1970

    Les Possédés, musique élaborée en 1971.

    Thrène, 1973-1974, œuvre conçue au GRM (Paris) – 31 min – commande de Radio France (d’après Pour un tombeau d’Anatole, poème inachevé de Stéphane Mallarmé, avec les voix récitantes de Valérie Brière et de Roland Barthes9) – création lors du Festival international d’art contemporain de Royan, le 27 mars 1975.

    Le Nom d’Œdipe (1977-1978), opéra pour six solistes avec dispositif électroacoustique (texte d’Hélène Cixous) – commande de Radio France pour le festival d’Avignon. Les bandes magnétiques contenant phonèmes, réverbération objectale diverse et figuration chorale seront également présentes dans les chants de Jocaste intitulésTrois extraits du Nom d’Œdipe (arrangement réalisé en 1978). Version de concert chantée le 27 mai 1978 à la Maison de Radio France (Paris) ; représentation scénique donnée dans la cour d’honneur du Palais des Papes en Avignon, le 26 juillet 1978.

    Années 1990

    Montage d’Archipel 2 originellement conçu en 1968 pour quatuor à cordes. Adaptation sur bande magnétique (probablement en 1992) de l’ouvrage pour Les Enfants de la nuit (texte de Serge Rezvani) – œuvre diffusée sur les ondes de France Culture en 1992.

    André Boucourechliev à contre-jour devant un magnétophone à bandes (© Photo Souse)
    André Boucourechliev à contre-jour devant un magnétophone à bandes (© Photo Souse)

    André Boucourechliev a légué à la réflexion commune moult textes musicologiques, tantôt avec une grande sagacité, tantôt avec un esprit de vulgarisation – tant le concept lui paraissait naturel –, dans la revue Esprit mais aussi avant, dès mars 195810, dans la Nouvelle Revue Française(Boucourechliev, 1958). Faisant suite aux diverses études de psychanalyse pour lesquelles on assistait à l’avènement du « sujet qui écoute », il convient de noter les nombreuses pensées transversales de l’« écrivain de musique » portant sur les problèmes de l’art sonore contemporain (Boucourechliev, 2002, pp. 15-18) et sur ce que la musique électroacoustique savante a pu avoir en matière d’impact sur l’auditeur des sixties. Ainsi, « parler de musique électronique, c’est parler de musique tout court. Parler de musique électronique, c’est aussi la démythiser : c’est auréolée de mystère, suscitant à la fois la défiance et la fascination, qu’elle est entrée dans la vie publique », agréait Boucourechliev (Boucourechliev, 2002, p. 41).

    Alors qu’il débute la composition d’une Sonate pour piano, ce dernier affirmait dans un texte intitulé « La fin et les moyens » (1959) que l’intrusion de la musique électronique dans la création musicale mondiale n’était pas due au hasard : car « la rencontre du musicien aux prises avec un langage nouveau et des moyens électroacoustiques s’est produite à un moment où la musique remettait en question son matériau même. […] La musique (tout court) demeure l’unique référence des moyens électroacoustiques : ceux-ci ne constituent pas un domaine à part, une « musique dans la musique » en quelque sorte »11(Boucourechliev, 1959, p. 31).

    À propos des musiques « antagonistes » de la fin des années 1950

    Après un premier concert de bruits inauguré en 1948 et des séances de diffusion émaillées de quelques opus « révolutionnaires »12 mais artisanaux, Pierre Schaeffer et Pierre Henry élaborent quelques projets communs. En 1950, ils livrent le premier grand classique de la musique concrète avec la Symphonie pour un homme seul (opus chorégraphié en 1955 par Maurice Béjart, plus tard « stéréophonisé » par Henry en 1966). En 1953, le premier « opéra concret », Orphée 53, est en chantier. L’année suivante, l’ouvrage pour chanteurs solistes, instruments et bande (dont le livret est de Schaeffer) est présenté par les deux compères français au festival de Donaueschingen (Häusler, 1996). Bigarré à outrance, le spectacle déclenchera un scandale retentissant (cf. Delhaye, 2012, pp. 171-192). À cette époque, « enchaîner un son avec un autre son, d’un disque souple à un autre disque souple, était une entreprise très incertaine, bien que les hasards de l’aiguille sur le sillon et les incidents de parcours aient parfois pu représenter un véritable enrichissement, une part d’imprévu et de fantaisie », note Pierre Henry dans son Journal (Henry, 2004, p. 15).

    Pochette du disque 33 tours Philips 6510 012
    Pochette du disque 33 tours Philips 6510 012

    En ces temps audacieux et précaires, Jean-Étienne Marie inaugure le premier cours de « Musique expérimentale » dans les locaux de la Schola Cantorum, à Paris. Petit à petit, la nouvelle avant-garde concrète commence à prendre ses distances vis-à-vis de la science atonale et de ses aficionados dodécaphonistes. Rappelons qu’Olivier Messiaen, Michel Philippot, Jean Barraqué, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen… se sont initiés aux activités sonores du Groupe de Recherches Musicales. Il faut dire aussi que dans ce contexte à l’aura combinatoire, Pierre Henry s’est illustré dans le montage d’études sérielles (Antiphonie en 1951,Vocalises en 1952), pièces qui seront intégrées plus tard à la suite du Microphone bien tempéré13. Même le tout début (les douze premières notes) de Herma (1960-1961) pour piano de Iannis Xenakis montre les stigmates d’une série dodécaphonique.

    À ce sujet, György Ligeti a expliqué qu’il y avait une très grande différence entre Stockhausen et lui-même, « car lui et tous les « officiels » comme Eimert ou Koenig (les « vrais membres » du Studio de Cologne) avaient pris leurs distances par rapport à la musique concrète. Ils disaient que ce n’était pas sériel ! Vous savez… il fallait que cela soit sériel !» (cf. Michel, 1985, p. 146). Dans Le Courrier musical de France, en 1970, André Boucourechliev avouait également : « Il y a eu un style commun avec la musique sérielle, autour des années 58-60, et il était une nécessité. Il fallait qu’une communauté stylistique se forme » (Boucourechliev, 2002, p. 26). Rappelons par ailleurs que dans ce mélange des genres et des styles, Pierre Schaeffer constatait que « les deux musiques antagonistes de 1950-1955, la concrète et l’électronique, avaient fait match nul, toutes deux ambitieuses, l’une de songer à conquérir le sonore d’un seul coup, l’autre de vouloir produire tout le musical par synthèse » (Schaeffer, 1966, p. 24).

    Panorama discographique de musique expérimentale (musiques « antagonistes » : concrète et électronique) à l’aube des années 1960 – Disque 33 tours Mercury
    Panorama discographique de musique expérimentale (musiques « antagonistes » : concrète et électronique) à l’aube des années 1960 – Disque 33 tours Mercury

    Dès avril 1959, le concept du « Concert collectif » s’est mis progressivement en place au sein du Groupe de Recherche Musicale (GRM – Paris14), chaque participant15 devant mettre en œuvre une pièce de 10 minutes environ (avec ou pas le concours de l’EIMCP – Ensemble Instrumental de Musique Contemporaine de Paris – dirigé par Konstantin Simonovic). La même année, dans la préface des Expériences musicales, Olivier Messiaen16 tient à faire symptomatiquement la distinction entre « l’ancienne musique concrète » qui s’intitule maintenant « Recherches Musicales », le Club d’Essai parisien se spécialisant dans une « organisation mélodique du travail, dans la notation en partitions, dans une moins grande part de hasard […] » (Messiaen, 1959, p. 5).

    Herbert Eimert et Werner Meyer-Eppler au Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne (© Fondation du Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne)
    Herbert Eimert et Werner Meyer-Eppler au Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne (© Fondation du Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne)

    Directeur de la musique de la Compagnie Jean-Louis Barrault (depuis 1946), auteur, entre autres, de deux Études de musique concrète (en 1951)17, Pierre Boulez, qui a initié les Concerts du Théâtre du Petit Marigny dès le mois de mai 1953 avec son ensemble instrumental du Domaine musical18, se met foncièrement à douter des bienfaits du « studio de concrétion »19 musicale français. Son article publié en 1958 dans l’Encyclopédie de la musique (1958-1961) montre que le mot concret « indique bien comment l’on s’est trompé et la façon naïve dont on a envisagé le problème ». Évoquant la laideur de la qualité des sons, Boulez parle aussi « des appareils pour le moins médiocres » et d’« un aimable laisser-aller » qui « ont fait de la musique concrète un bric-à-brac sonore ».

    Plus loin, Boulez rappelle que, « travail d’amateurs en pèlerinage, la musique concrète ne peut même pas, dans le domaine du “gadget”, faire concurrence aux fabricants d’« effets sonores » qui travaillent dans l’industrie américaine du film ». Catégorique, le futur directeur de l’IRCAM20 conclut : « N’étant donc intéressante ni du point de vue sonore ni du point de vue de la composition, on est fondé [sic] à se demander quels sont ses buts et son utilité. Le premier moment de curiosité passé, son étoile a beaucoup pâli. Les compositeurs qui se sont attaqués aux problèmes de la musique électronique avaient une autre envergure, et, si ce domaine devient un jour important, ce sera grâce aux efforts des studios de Cologne et de Milan » (Boulez, 1958, p. 577).

    Pour sa part, György Ligeti trouvait la musique concrète « intéressante » mais trop élémentaire du point de vue structurel : « L’important, pour moi, était : “Que fait-on avec le matériel musical ?” Les formes musicales sont trop primitives chez Schaeffer et Henry, il y a trop de choses simples, répétitives » (cf. Michel, 1985, p. 147). Fondé en 1951, le Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne diffuse, grâce aux travaux d’Herbert Eimert21, de Robert Beyer22 et du Dr Werner Meyer-Eppler (Meyer-Eppler, 1949 et 1955), des opus expérimentaux faisant résonner des sons de synthèse. Karlheinz Stockhausen (Stockhausen, 1991) entre dans cette institution en mai 1953 (studio qu’il dirigera par la suite). Ce centre deviendra, selon Armando Gentilucci, un laboratoire voué au « purisme de l’électronique » (Gentilucci, 1983, p. 42). Néanmoins, en 1955-1956, Stockhausen y réalise un opus de 13 minutes mêlant sons abstraits (sons provenant de générateurs sinusoïdaux) et sons concrets (voix d’enfant chantant des extraits du Cantique des jeunes gens dans la fournaise ardente). Sous-titré « musique électronique faisant usage d’une voix de garçon » (ce qui engendrera le concept de « musique mixte »), Gesang der Jünglinge fait ainsi entendre les éléments d’une synthèse sonore dont les extrêmes vont de la parole intelligible à des sons bruiteux d’ordre complexe. Si ce « Chant des adolescents » a pu influencer André Boucourechliev, il a également été remarqué par Olivier Messiaen : « Est-ce à cause du sujet qui évoque toutes les forces et tous les phénomènes de la nature, est-ce à cause des voix d’enfants, je ne sais, mais je tiens cette œuvre pour une réussite absolue » (cf. Szersnovicz, 1982, p. 653).

    Herbert Eimert et Werner Meyer-Eppler au Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne (© Fondation du Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne)
    Herbert Eimert et Werner Meyer-Eppler au Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne (© Fondation du Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne)

    « Seule la musique électronique s’attaque à un nouveau monde de sons – en tout état de cause, non par le biais de nouveaux instruments mais par le processus de production qui s’oppose à l’orchestre », déclare alors Gottfried Michael Koenig (Koenig, 1961), au studio de la Westdeutscher Rundfunk (WDR) de Cologne. Assisté alors de György Ligeti, ce musicien compose en 1956-1957 la pièce Essay pour sons sinusoïdaux formant par endroits de véritables lignes mélodiques23. En 195924, Herbert Eimert écrit qu’« en aucun cas, une limite technique et artisanale entre la musique instrumentale et la musique électronique ne devra se dessiner. Les aspects théorico-musicaux sont les mêmes… Ceci signifie que les sons non contrôlés, ceux qui peuvent s’obtenir facilement par le biais de montage de la bande sonore, n’appartiennent pas à la musique électronique. D’aucuns croient que ces « mixages » sonores par des procédés de coupe et de montage sont une sorte de méthode de composition […]. Le système des sons rendus disponibles par les moyens électroniques ne peut être autre chose qu’un système de rapports virtuels, desquels le compositeur tire des structures tantôt sérielles, tantôt fondées sur des relations mathématiques, groupes, etc. » (cf. Gentilucci, 1983, p. 43).

    Alors que la Radio Télévision Française (RTF) publie25 une collection de cinq disques vinyles consacrée à10 ans d’essais radiophoniques 1942-1952, Luciano Berio et Bruno Maderna26 fondent, en 195527 à l’exemple du collectif de Cologne, le Studio de phonologie de la Radio italienne à Milan. Dirigé par Berio de 1955 à 1961, ce laboratoire qui bénéficie de l’aide irremplaçable du technicien Marino Zuccheri et du directeur technique Alfredo Lietti accueille son premier visiteur étranger en la personne d’André Boucourechliev (cf. Novati, 2002, p. 74). Il y composera la très courte Étude 1 en 1956 (cf. Castelnuovo, 1956 et Schaeffer, 1956) ainsi queTexte 1 en 1957-1958, cette dernière pièce étant réservée à un concert donné lors de l’Exposition universelle de Bruxelles (1958). Rappelons que Claude Rostand avait remarqué queTexte 1 etTexte 2 – entre autres – d’André Boucourechliev faisaient « preuve d’une invention sonore extrêmement raffinée. L’architecte rigoureux s’y dissimule derrière le poète », concluait-il (Rostand, 1970, p. 39)28. Après des œuvres purement électroniques (Notturno,Syntaxis,Continuo, Sequenze e strutture), Maderna s’est dirigé, dès 1952, vers les musiques mixtes (Musica su due dimensioni pour flûte et bande magnétique créée à Darmstadt en 1952 et révisée en 1957) et même vers des horizons où, en plus de l’électronique pure, les instruments sont enregistrés et les sonorités manipulées (Serenata III créée à la Biennale de Venise en 1962)29.

    Michel Chion et Guy Reibel ont noté de concert que « malgré la consonance scientifique de cette dénomination, il [le studio de Milan] fut moins le lieu d’une recherche systématique sur le son (comme à Paris ou à Utrecht) que le lieu de passage, d’expérimentation de brillants compositeurs internationaux, tous adonnés en priorité à la musique instrumentale » (Chion, Reibel, 1976, p. 171). Avant de créer un studio en Belgique et après avoir expérimenté le pool d’appareils technologiques à Cologne, Henri Pousseur (Pousseur, 1958, pp. 3-730) a aussi fait partie des visiteurs étrangers du Centre de phonologie milanais (comme John Cage du reste qui y réalisa Fontana mix en 1958). D’autres – et en premier lieu Luigi Nono31 – viendront compléter l’équipe des pionniers ultramontains : citons pour mémoire, Niccolò Castiglioni, Roman Vlad, Aldo Clementi, Edgardo Canton et Angelo Paccagnini, qui en sera le directeur de 1968 à 1970 (cf. Scaldaferri, 1997).

    Au cœur de la sphère européenne des arts sonores expérimentaux, et parallèlement à l’essor de la musique concrète née en 1948 à Paris (Gayou, 2007, pp. 9, 17, 46, 47, 67, 71, 73, 74 ; Teruggi, 2007, pp. 213-231) et de la musique électronique née en 1951 à Cologne (Davies, 1968), la fin des années 1950 fait entendre la première composition entièrement automatique et programmée par ordinateur (Suite Illiac – 1956 – de Lejaren Hiller transcrite pour quatuor à cordes). Cette période féconde correspond également à la phase d’invention de la synthèse numérique des sons (1957-1961), montrant çà et là des pièces imaginatives aux effets somme toute rudimentaires. En outre, dès 1957, la musicologie française n’est pas en reste et se concentre sur le concept de l’experientia. En effet, publiée à Paris pour le compte des éditions Richard-Masse, La Revue musicale fait par exemple se succéder quelques numéros spécialisés : n° 236 – « Vers une musique expérimentale » – 1957, no244 – « Expériences musicales » – 1959.

    Une lutherie expérimentale au service de l’inouï

    Alors qu’André Boucourechliev compose des petites pièces pour piano ou pour violon et violoncelle (restées inédites), Pierre Schaeffer part, en 1952, « à la recherche de la musique concrète » (Schaeffer, 1952). Jacques Poullin teste, dans la salle de spectacles de l’ancien Conservatoire à Paris, un pupitre de spatialisation et de relief cinématique lors de deux concerts placés sous les auspices de l’Œuvre du XXᵉ siècle. Dans ce sillage expérimental, après Cologne et Milan, le Studio de musique électronique de Bruxelles est fondé en 195832 par Henri Pousseur (cf. Lietti, 1959). La même année, Edgard Varèse livre son Poème électronique pour le Pavillon Philips de l’Exposition universelle de la capitale belge. Dans ce cadre cosmopolite, Iannis Xenakis (cf. Solomos, 2001 ; Harley, 2002, pp. 33-57), qui s’était aussi chargé de l’architecture du pavillon, fait diffuser ses Diamorphoses et son Concret PH. C’est l’époque où il publie à Stockholm ses « notes sur un geste électronique », dans lesquelles, en dehors des rapports aux domaines de la peinture, de la sculpture, de l’architecture et du cinéma, il écrit que l’art sonore peut jouer sur « le contrôle des variations continues des composantes des sons » (Xenakis, 1959). Sont alors abordées les techniques électroacoustiques du moment, les rapports à la bande magnétique, le magnétophone et les haut-parleurs, les thématiques de l’espace sonore et de la stéréophonie « statique » ou « cinématique ». Plus loin, il constate que « grâce aux technologies électroacoustiques, la conquête de l’espace géométrique, nouveau pas dans le domaine de l’Abstraction, est réalisable33».

    À la lueur d’un bouleversement artistique d’ordre générationnel, Abraham A. Moles (Moles, 1960) relève pour sa part, en 1959, que « si les instruments de préparation électroacoustique proprement dits marquent d’une empreinte de procédé tous les objets sonores qui leur sont soumis, c’est essentiellement à cause de leur simplicité même : une machine de transposition totale, une inversion au magnétophone, un filtrage, sont toujours des appareils qui peuvent appauvrir tout au plus le contenu d’information du message sonore qui leur est fourni, mais non l’enrichir » (Moles, 1959, p. 42). Parmi les instruments de lutherie électrique officiant au service de l’inouï (c’est-à-dire étymologiquement : du jamais entendu), on trouve des magnétophones à doubles plateaux, des phonogènes à clavier ou à coulisse, des oscillateurs sinusoïdaux, des morphophones à têtes multiples, des vocoders, des variateurs de vitesse de déroulement de la bande magnétique, des chambres d’écho, des modulateurs et filtres de fréquence et d’amplitude (en 1960, Boucourechliev louait les procédés de filtrages mobiles – continus ou discontinus ;(Boucourechliev, 2002, p. 49)…

    Plus récemment, Olivier Baudouin (Baudouin, 2012, p. 51 ; Holmes, 2008 ; Ligeti, 2001, p. 183) a remarqué qu’à la fin des années 1950, un studio de musique électronique était généralement équipé de :

    • générateurs de sons, ou oscillateurs, à formes d’ondes diverses ;
    • générateurs de bruits blancs ;
    • filtres à coupures de bandes réglables ;
    • générateurs d’impulsions ;
    • modulateur en anneau ;
    • un ou plusieurs magnétophones ;
    • table de mixage ;
    • amplificateur ;
    • microphones ;
    • haut-parleurs ;
    Photographie de studio retrouvée dans les archives d’André Boucourechliev (© Fondation André Boucourechliev, sous l’égide de la Fondation de France)
    Photographie de studio retrouvée dans les archives d’André Boucourechliev (© Fondation André Boucourechliev, sous l’égide de la Fondation de France)

    À l’écoute du « continuum des dimensions musicales »

    En janvier 1960, dans l’article substantiel intitulé « La musique électronique » (Espritno280), André Boucourechliev a écrit qu’après avoir connu des débuts où le matériau était « statique », on ne compose plus « avec des fréquences, des intensités, des spectres, mais avec des évolutions de spectres, d’intensités, de densité. La matière sonore est désormais insaisissable à un instant donné» (Boucourechliev, 2002, p. 48). À l’évidence, les maîtres mots de la pensée embrassent ici les « relations constituantes et non constituées » mises en exergue par Boris de Schlœzer dans ses textes à teneur musicologique. En effet, les notions de différenciation par degrés insensibles34, mais aussi d’évolution en réseau, d’interférences de mouvements organisés au sein même de la forme, de distribution rationalisée d’objets sonores et de fuite extrêmement contrôlée dans le temps comme dans l’espace sont légion dans les écrits de la fin des années 1950. L’air du temps reflète les « nouvelles vues sur le monde des sons » qui se toisent de l’acoustique à l’esthétique (Winckel, 1960).

    Dans le domaine électroacoustique, André Boucourechliev a tenu à préciser que : « saisir tel “objet”, voire tel rapport sonore, est impossible : seul son parcours temporel peut en rendre compte ; matière et temps sont indissociables – ils sont, en fin de compte, identiques » (Boucourechliev, 2002, p. 48). Les magnétophones à pistes multiples de l’époque gèrent – certes d’une manière assez primaire, car stéréophonique – la diffusion spatiale des structures agencées ad hoc (le compositeur m’a avoué que la nouveauté du matériau lui faisait prévoir une sorte de chorégraphie de mouvements dans l’espace, dès la conception de l’œuvre). À l’affût de l’émancipation des sons et de ses diverses modalités d’expansion et de diffusion, le musicologue compositeur était fasciné par les différentes idées que pouvaient incarner les notions de continuum et de continuité – voire d’unité.

    En premier lieu, il se sentait attiré par les exercices probants déjà mis en pratique par Karlheinz Stockhausen (Gesang der Jünglinge dès 1955) et Bruno Maderna (en 1958, avec Continuo dont il avait assisté à la genèse). En effet, Boucourechliev semblait être ébahi par la « révolution »35 des flux continus allant du son sinusoïdal au bruit blanc, « spectre total » fourni par un générateur spécial et repéré subrepticement dans ce Chant des adolescents. Cet opus mixte fut qualifié par Boucourechliev de « chef-d’œuvre annonciateur » ou de pièce à la force « anticipatrice ». Et même quand il analysa le grand Klavierstück X (1954-1961) de Karlheinz Stockhausen, André Boucourechliev fut frappé par le sonore considéré comme un continuum d’aspects différents du temps, par exemple depuis les plus longues durées et jusqu’au domaine conjugué des hauteurs (Boucourechliev, 1993, p. 118 ; Castanet, 2005). En outre, on sait qu’il manifesta également un intérêt particulier pour Kontakte (1969-1970) du même compositeur allemand, partition pour piano, percussion et bande illustrant « de façon presque didactique ce passage d’une région temporelle à l’autre » (Boucourechliev, 1995, p. 173).

    En second lieu, André Boucourechliev avait remarqué que le son sinusoïdal – composante élémentaire de tout phénomène sonore – pouvait présenter la matière la plus pure, la plus stable, la plus homogène qui puisse exister dans l’univers de l’audible. Cependant, « c’est aussi une matière « morte », sur le plan de la perception, alors qu’un son instrumental apparaît non seulement comme un ensemble de fréquences, mais comme un réseau complexe de fluctuations internes » (Boucourechliev, 2002, p. 51). En règle générale, le compositeur pianiste fut séduit par la manière de faire évoluer qualitativement la matière sonore électronique d’une façon continue. Et dans le détail, il ne tarissait pas d’éloges à propos de la stratification riche et complexe des sons blancs opérée plastiquement dans Continuo de Bruno Maderna. Il faut souligner en l’occurrence qu’attentif aux diverses « suggestions »36 de la matière jaillissante, le compositeur italien savait éminemment opérer sur les degrés agogiques d’une dialectique aux vertus rythmico-intervalliques complexes.

    À l’écoute de cette pièce électronique, il est clair que l’imagination débridée de l’auteur chef d’orchestre « ouvert sur le Tout-monde » (Castanet, 2013) a provoqué tous azimuts des bourgeonnements inopinés. Émancipée à l’envi, la forme musicale était donc libre, confondant astucieusement transitions37 étirées, articulations vastes et larges développements. En fait, l’idée du continuum madernien s’était révélée grâce à deux types fondamentaux de sons qui se confrontaient sans cesse : des sons tenus, extrêmement longs, formant un ruban complété par des sons très brefs, insaisissables à l’unité. C’est après avoir connu cet opus providentiel que Boucourechliev a pu dire – en 1960 – que « totalité et continuité » pouvaient définir « l’univers sonore de la musique électronique » (Boucourechliev, 2002, p. 56).

    Le futur auteur d’Anarchipel a été également subjugué par le continuum de « formes en mouvement » (nouveau concept de formes d’évolution) mis en branle en amont par les Perspectives (1957) de Luciano Berio. Cette pièce mettait en scène quatre familles de sonorités pures gérées savamment par différentes densités temporelles (considérées notamment en termes d’accélération). Ces mouvements étaient en fait élaborés à partir de la modulation de sons sinusoïdaux par un train d’impulsions périodiques à vitesses variables. La superposition de ces sons en couches évolutives structurantes tendait in fine à détruire la périodicité des signaux modulateurs pour n’en retenir qu’un « indice de mouvance ». Il est vrai que moins intuitif que Bruno Maderna, Luciano Berio savait s’affirmer comme un pionnier à l’âme fondamentalement exploratrice. Son ami Umberto Eco (qui œuvrait également à la RAI de Milan) relevait à la même époque que « la musique concrète et certaines réalisations de la musique électronique ne sont point autre chose que des organisations de bruits prenant ainsi valeur de signal » (Eco, 1965, p. 131).

    En dehors de l’idée du total infrachromatique qui a concerné les travaux de Juan Carrillo, Ivan Wyschnegradsky et autres Alois Hába, d’autres manières de penser le continuum vont visiter l’esprit boucourechlievien : citons par exemple l’idée boulézienne de la fluidité (ou pas) du degré de compréhension de la parole – « Centre ou absence – croisement du faisceau » (Boulez, 1981, p. 188). À ce titre, il est facile d’analyser par exemple les divers degrés de mutation de la mise en musique du matériau poétique de René Char allant duVisage nuptial (1946-1947) au Marteau sans maître (1952-1955), même si Boucourechliev sera plus attentif à la conjonction Mallarmé-Boulez. Car force est de constater qu’à l’instar d’un Serge Nigg ou même d’un Claude Ballif, André Boucourechliev a été intéressé par la lecture multiple, non directionnelle et finalement « ouverte » qu’offraient les textes mallarméens. Pour mémoire, rappelons qu’en mai 1958, Pierre Boulez écrivait dans les Cahiers de la Compagnie Madeleine Renaud – Jean-Louis Barrault un article intitulé « Son et verbe » : « le texte musical étant ainsi structuré par rapport au texte poétique, surgit l’obstacle de son intelligibilité » (Boulez, 1966, p. 60).

    Boucourechliev a parallèlement saisi dans Gesang der Jünglinge de Stockhausen ce principe de continuité-discontinuité qui règle la part vocale (paroles entières ou mots fragmentés, intelligibilité intégrale ou pulvérisation de la signification) dans l’ordre d’une fonction ambiguë de son sens rationnel et de sa portée proprement musicale. « La parole est ici comme un continuum de « degrés d’intelligibilité », ordonné sériellement par le principe organisateur qui commande l’œuvre entière. C’est au même principe, pour prendre un autre aspect de la composition, qu’obéit le mouvement des structures dans l’espace : la stéréophonie accède ici pour la première fois à son rôle de fonction musicale », analysait Boucourechliev (Boucourechliev, 2002, p. 52).

    Au sujet deThrène débuté en 1973 – commande de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) pour le prix Italia 1974 –, André Boucourechliev écrivait que « le musicien peut tracer avec autant de liberté et de rigueur les réseaux poétiques et sonores de l’œuvre, les accorder, les rythmer dans le temps, créer des associations thématiques, phonétiques et acoustiques, ordonner et distribuer les interventions des voix parlées, des voix chantées et de leurs innombrables états intermédiaires, intermodulations et transformations… « dans quelque mise en scène spirituelle exacte », selon une phrase de Mallarmé. »38 L’œuvre réalisée au GRM (Paris) a joui de la transformation électroacoustique du support vocal, protégeant l’élocution compréhensible de la source parlée tout en accusant dynamiquement le matériau légué par les chœurs (en l’occurrence, ceux de la radio française). Dans la notice de présentation de l’opus mixte, l’auteur a ensuite noté, en guise de synthèse : « le son devient mot-fantôme et la parole, musique pure » (cf. Poirier, 2002, p. 356).

    1973 : André Boucourechliev chronométrant les séquences de Thrène au GRM à Paris (© INA)

    Un savoir-faire « empirique » ?

    Dans un entretien avec Françoise Escal paru en 1987, André Boucourechliev a expliqué qu’« une des préoccupations importantes de notre génération avait été de traiter le texte en le situant dans un continuum : de l’intelligibilité parfaite à l’inintelligibilité totale » (Escal, 1987, p. 137). Le linguiste Nicolas Ruwet (en 1958) et l’anthropologue ethnologue Claude Lévi-Strauss (en 1964) avaient également décelé dans l’attitude moderne (et empirique) de la « génération 1925 » une problématique contradictoire concernant les « conditions qui déterminent la possibilité de tout langage » (Ruwet, 1972, p. 25). Ainsi, « quel que soit l’abîme d’inintelligence qui sépare la musique concrète de la musique sérielle, la question se pose de savoir si, en s’attaquant l’une à la matière, l’autre à la forme, elles ne cèdent pas à l’utopie du siècle qui est de construire un système de signes sur un seul niveau d’articulation », notait alors Claude Lévi-Strauss dans la préface des Mythologiques I (Lévi-Strauss, 1964, p. 32).

    En dehors deThema, Omaggio a Joyce (1958) de Luciano Berio et Umberto Eco, André Boucourechliev montrait une admiration également pourCircles (1960) du même compositeur. Pour « désincarnées » que puissent paraître aujourd’hui les premières œuvres de Berio, elles ne restent pas moins « valables ». Elles témoignent d’une « création immédiate » de nouvelles formes et elles révèlent déjà une conscience très claire de cette distanciation relative des structures musicales, nous déclarait en substance le compositeur39.

    Évoquons également une autre œuvre phare réalisée au studio de la RAI milanaise qui a intéressé au plus haut point Boucourechliev : il s’agit de Scambi (1957, « Échanges ») d’Henri Pousseur. Un des intérêts de ce morceau électroacoustique est qu’il possède la particularité de transporter l’électronique dans la sphère de l’ouverture (au sens d’« œuvre ouverte »), attendu que cette pièce au matériau « extrêmement limité » mais « parfaitement fonctionnel » obéissait à deux exigences : un caractère unitaire et une propriété statistique. Constituée de seize sections pouvant être combinées librement (chacune avec deux autres, en succession ou en superposition), elle est considérée comme une œuvre « variable » dont l’auditeur in fine est invité à composer lui-même sa version du jour, son mixage original. Car, à l’instar de John Cage et d’Earle Brown40 – que Boucourechliev respectait en tant que poètes de « l’instant captif » (Boucourechliev, 1978 a, p. 42) –, Henri Pousseur croyait en une ère inédite de l’imagination musicale, « une nouvelle sensibilité » collective de la matière sonore et de la gestion temporelle (cf. Decroupet, 2004, pp. 61-94).

    Là encore, ce qui séduisait totalement Boucourechliev était la présence fondamentale du bruit blanc filtré dans deux de ses paramètres importants, à savoir la fréquence (« bandes passantes » d’épaisseurs diverses) et l’amplitude. Cela était tout à fait nouveau pour l’époque, seul György Ligeti avait usé de ce genre de filtrage ingénu auparavant (cf. Glissandi en 1957 et Artikulation en 1958). Car dans Scambi, les fluctuations statistiques des poussières soniques mélangeant indistinctement des fréquences audibles ou pas étaient « écrêtées » par ce genre de filtre d’amplitude qui ne laissait passer que les pointes d’intensité maximale. Les éclats qui n’étaient pas tombés au travers du crible devenaient peu ou prou « des signaux » sur fond de souffle coloré, animé plus ou moins nerveusement, accusant des pulsations quelque peu affolées et distribuées dans le temps d’une manière aléatoire (cf. Lietti, 1958).

    Nous l’avons déjà pointé : lors de ses séjours en Italie du Nord, André Boucourechliev a surtout côtoyé Luciano Berio et Bruno Maderna qui allaient devenir ses référents en matière de conception sonore électronique. Compositeur et critique musical ayant suivi ses études à Milan, Armando Gentilucci a alors remarqué, à propos de Boucourechliev, que « ce qui apparente la conduite de ce musicien à celle intéressante et bien autrement engagée de Berio et Maderna, consiste en une praxis en même temps désinhibée et rigoureuse qui tire de la substance phonique même de la matière les indications pour une articulation voulant ensuite être rigoureusement méditée » (Gentilucci, 1983, p. 61). En effet, si l’on peut reconnaître incontestablement « l’intellectuel » chez Boucourechliev – comme a aimé le souligner la compositrice Michèle Reverdy (cf. Boivin, 1995, p. 158) –, il y a peut-être également à mettre en lumière les valeurs paradoxales du pragmatiste et de l’utopiste.

    La capitale lombarde a été également le lieu où Boucourechliev fréquentait avec assiduité Umberto Eco qui, dès 1958 (Eco, 1958), travaillait en secret au livre sur l’œuvre ouverte (paru initialement à Milan, en 1962). Dans l’« Appendice à l’édition française », l’auteur italien a même avoué que c’est à travers les entretiens avec Berio, Boucourechliev et Pousseur que les problèmes généraux de l’œuvre « ouverte » lui sont apparus dans l’évidence de leur « clarté » (Eco, 1965, p. 313). Boucourechliev a rédigé dans un premier temps une traduction partielle des propos d’Eco pour la Nouvelle Revue Française (NRF) dès 1960, puis a aidé Chantal Roux de Bézieux à la traduction française pour le compte des Éditions du Seuil à Paris. Il écrivit aussi un texte intitulé « Contrepoints » dans la revue Preuves no188, en octobre 196641, qui démontre que l’œuvre ouverte apparaît comme « l’aboutissement d’une évolution des formes et comme le reflet d’une conception du monde, sous le signe non plus de la nécessité42 mais de la possibilité dont témoignent les domaines de la pensée, de la science et de la culture contemporaines, et que l’artiste traduit, pour sa part, dans la structure même de son œuvre » (Boucourechliev, 1966, p. 42). Le sémiologue et futur romancier italien a tenu d’une certaine manière à conclure en disant que : « pour nous, le problème reste celui d’une dialectique entre forme et « ouverture » ; entre libre multipolarité et permanence de l’œuvre jusque dans la variété des lectures possibles » (Eco, 1965, p. 91).

    Multiples sont donc les conditions de vie et de survie de l’art, comme singulière est la complexité de l’être inventif et innovant. « Le moi des créateurs est double ; celui qui fait n’est pas celui qui vit […]. « L’œuvre a fait l’homme dans le même temps que celui-ci l’a faite », a déclaré André Boucourechliev (Boucourechliev, 1998, pp. 22-23). Alors que ce dernier songe à acquérir la nationalité française (1956) tout en élaborant son Étude I (débutée finalement en 1957), Bruno Maderna travaille dès 1956 – entre continuité et transformation (cf. Fearn, 1989) – au Notturno avec un esprit doué mais intuitif. Ce contexte appelant à un gestus quasi improvisé fera dire à Armando Gentilucci que le studio italien donnait proprement dans l’« empirisme »43 (Gentilucci, 1956). Mais si l’on peut dire que son habileté pragmatique pouvait paraître expérimentale, sa démarche intellectuelle restait conditionnée par un superbe « pressentiment »44 de la forme, pour prendre un mot faisant partie du vocabulaire poétique de René Char45. En l’occurrence, André Boucourechliev pointait les bienfaits de sa technique tellement sûre et rapide qu’elle permettait au compositeur, face aux instruments électroniques, d’établir sans scrupule un véritable dialogue avec la matière sonore.

    Ainsi que le chantait par ailleurs René Char, il suffit de « tresser » les « sèves ensemble »46 ; c’est d’ailleurs une des particularités des théories de la complexité chère à Edgar Morin (cf. Darbon, 2007, p. 288). À l’instar du GRM parisien (fondé, rappelons-le, en 1958 par Pierre Schaeffer dans le cadre du Club d’Essai et sous les auspices de la Radiodiffusion-télévision française – RTF), le petit collectif milanais jouait pleinement son rôle dans les séances nocturnes de réalisation phonologique. Ainsi, au travers du prisme madernien, Boucourechliev disait avoir compris les mécanismes de principe unitaire et identitaire existant entre matière et structure. Comme le remarquait Gottfried Wilhelm Leibniz, ce qui constitue l’unité47 d’une même plante est d’avoir « une telle organisation de parties dans un seul corps qui participe à une commune vie, ce qui dure pendant que la plante subsiste, quoiqu’elle change de parties » (Leibniz, 1966, p. 197). Si certains commentateurs ont pu écrire que la plupart des opus de Maderna composés à Milan avaient « pour charme principal une musicalité très aérienne, voire volatile, qui s’amuse des sons les plus ingrats et les plie facilement, trop facilement peut-être, à ses caprices » (Chion, Reibel, 1976, p. 173), Boucourechliev relevait quant à lui la « grande complexité » et la « grande beauté » de la matière sonore léguée par le compositeur vénitien, laquelle accédait à « une valeur plastique propre, traitée à la manière d’un peintre » (Boucourechliev, 2002, p. 53).

    D’où un sentiment de fluidité totale de la matière sonore révélée en Italie. Après les Mutazioni en 1956 et Momenti en 1957, œuvres dans lesquelles Berio fait montre d’un désir de virtuosité non assouvi, Boucourechliev a été l’assistant du musicien ligurien pourThema, Omaggio a Joyce datant de 1958 – « Je secondais Luciano, je lui servais de troisième, de quatrième main48», expliquait-il (cf. Cadieu, 2002, p. 44). Les pièces dites électroniques pures de la période 1958-1959 (notamment celles pour deux bandes baptiséesTexte) étaient alors symptomatiques à bien des égards. Car comme l’écrivait Roland Barthes, en 1975, « par la musique, nous comprenons mieux le Texte comme signifiance » (Barthes, 1982, p. 277). Dès lors, privé de son modèle syntaxique de phrase à l’ancienne, le flux d’« infra-langue » pointé par Barthes dans Le Plaisir du texte a pu sans doute se transmuer ici en ruban extensible d’extra-sons.

    Le 1ᵉʳ juin 1959, à la salle Gaveau (Paris) a eu lieu un concert qui faisait entendre les œuvres d’Edgard Varèse (Déserts), Luc Ferrari (Étude aux accidents), Henri Sauguet (Aspect sentimental), Bruno Maderna (Continuo), Pierre Schaeffer (Simultané camerounais, Études aux allures et autres études), Iannis Xenakis (Concret PH), Michel Philippot (Ambiance n°1), François-Bernard Mâche (Prélude) et André Boucourechliev (Texte). Dans le programme, ce dernier présentait sa pièce par ces mots : « Réalisée en 1958 au Studio di fonologia de la RAI de Milan, cette œuvre met en jeu des éléments sonores en évolution constante dans tous leurs paramètres (registres, timbres, intensités, épaisseurs), que différencie leurvitesse d’évolution. Dans ce principe de métamorphose continue, les éléments de l’œuvre apparaissent comme des « formants » en perpétuel devenir, plutôt que comme des « objets sonores » saisissables à un instant donné. À partir de ce matériau s’élabore une forme musicale dont le caractère discursif rappelle un texte parlé – d’où le titre de l’œuvre. »49

    Pochette du disque 33 tours (volume 1) du Groupe de Recherches de Radio France – Disque BAM 5872 (photographie © SEGURD – AREPI) dans lequel figure Texte II d’André Boucourechliev
    Pochette du disque 33 tours (volume 1) du Groupe de Recherches de Radio France – Disque BAM 5872 (photographie © SEGURD – AREPI) dans lequel figure Texte II d’André Boucourechliev

    Dès 1959, André Boucourechliev avouait que « le domaine des moyens électroacoustiques n’est allé que progressivement à sa propre découverte, à travers les problèmes esthétiques de la musique contemporaine, à travers ceux que son développement révélait à travers une sensibilité spécifique qu’il suscitait peu à peu chez les compositeurs. Le temps est révolu – il faut clairement l’affirmer – où le domaine électroacoustique fut considéré sous un aspect d’« inouï » et pratiqué en tant que tel, ou bien, autre extrême, envisagé comme un simple revêtement d’une spéculation musicale détachée a priori de son incarnation sonore. C’est dire que les malentendus qui ont pu, de ce fait, surgir entre réalisateurs et public n’ont plus de raison d’exister » (Boucourechliev, 1959, p. 31).

    Les « études »50 au banc d’essai

    En matière de musique électroacoustique, rappelons que Michel Philippot conçut l’Étude1 en 1951 (une seconde naquit en 1957), que Pierre Boulez réalisa ses Étude 1 et Étude 2 en 1951-1952, que Karlheinz Stockhausen imagina ses Études 1 et 2 respectivement en 1953 et 1954. Les premiers pas d’André Boucourechliev ont également cerné l’idée d’étude, cinq ans plus tard (Étude 1 – 1957-1959). Repérons que ce dernier entrevoyait dans l’Étude 1 de Stockhausen un « exemple sans précédent de recherche formelle. Bien que “dépassée” aujourd’hui, elle s’inscrit dans l’histoire de la musique moderne à une place toute particulière, dont je tiens à souligner l’importance », écrivait-il en 1960 (Boucourechliev, 2002, p. 45). Boucourechliev verra même dans cette pièce stockhausenienne au son sinusoïdal pur non plus un simple concept d’évolution classique (« d’un point à un autre », expression qu’incarne du reste l’étymologie du mot « processus »), mais une transcendance de ce principe, c’est-à-dire des « tendances » vers ce « néant » que sont les « seuils de la perception des sons » : à l’instar des principes mis en œuvre pour la Moment-form, « les notions de « début », de « développement », de « fin » sont abolies. C’est en quelque sorte « un monde sonore en rotation » (Stockhausen, 1954) qui filtre à travers les limites de l’audible, mentionnera-t-il, dans les cours qu’il a dispensés à l’ENS de Paris dans la deuxième moitié des années 1980.

    DansTexte 1, le discours boucourechlievien reposait d’emblée sur un matériau mouvant (attaque et longue désinence en écho51, à la rumeur fantomatique) dont « l’expansion progressive, rigoureusement contrôlée, aboutit à un grand bloc sonore fondamental, extrêmement mobile à l’intérieur de lui-même, en constante évolution dans le temps. Des opérations sélectives dans toutes ses régions mettent à jour, dès lors, des types de métamorphoses sonores très caractérisées qui sont ordonnées selon leurs vitesses d’évolution, puis constituées en structures musicales. On peut dire, ainsi, que la matière musicale de l’œuvre n’est pas réalisée « avec des sons », mais avec des mouvements de sons, des évolutions constantes »52.

    L’amateur peut retrouver ces idées mouvantes de « percussions avec effet de masque » (de style des chimes de bambou) dansTexte 2 (influencé par Henri Pousseur), tout comme du reste dans Le Nom d’Œdipe (Boucourechliev, 1978b, pp. 90-101). En l’occurrence, il est possible d’imager de circuler de la position à la transposition, de la formation à la transformation, de la figuration à la transfiguration – ce préfixe « trans » indiquant l’idée de passage, d’évolution dans la continuité. Comme le remarquait Barthes par ailleurs, « il s’agit, par transmutation (et non plus seulement par transformation), de faire apparaître un nouvel état philosophal de la matière langagière ; cet état inouï, ce métal incandescent, hors origine et hors communication, c’est alors du langage, et non un langage, fût-il décroché, mimé, ironisé » (Barthes, 1973, p. 51).

    Pochette du CD1 contenant Thrène, Texte I, Texte II et le Concerto pour piano d’André Boucourechliev (© Illustration : œuvre de Jean Legros,Hommage à André Boucourechliev – 1978)
    Pochette du CD1 contenant ThrèneTexte ITexte II et le Concerto pour piano d’André Boucourechliev (© Illustration : œuvre de Jean Legros, Hommage à André Boucourechliev – 1978)

    Ainsi que l’apercevait Bruno Maderna en 1957, « la conscience devient le lieu d’émergence de nombreuses projections temporelles qui ne peuvent plus être représentées par une logique unidimensionnelle » (Maderna, 1985, p. 8453). Ce contexte véhiculaire figurait l’environnement circonstancié deTexte 2 fondé sur l’idée d’une forme mobile. Créé à la salle Gaveau (Paris), cet opus a exploité le déroulement simultané (ou « isochrone » comme dit Boucourechliev) de deux bandes aux points de départ multiples et circonscrits (arrêtés à l’avance). Ainsi que le soulignait Gottfried Wilhelm Leibniz : « il peut y avoir pourtant un changement de relation sans qu’il arrive aucun changement dans le sujet » (Leibniz, 1966, p. 194). Comme toujours dans ce genre de pièces transformistes, plusieurs « formes mobiles » peuvent éclore au cœur du vaste réseau de probabilités.

    Signes avant-coureurs des Archipels (Ducharme, 2002) – appréciés par ailleurs par Messiaen –, les rencontres de ces deux sources entraînaient un échange relatif de libertés. Les versions étaient donc variables, mais prévues et idéalisées dans l’espace de diffusion. De cette pièce, Pierre Schaeffer a dit en substance que le compositeur reprenait les soucis tant de l’intégration de l’espace que du déroulement du temps (Schaeffer, 1967, p. 102). À ce propos, François Bayle notait quant à lui que « l’espace stéréophonique agit comme le « révélateur » de la forme, mettant en relief les articulations mobiles en métamorphose continue du matériau, à chaque fois différent… » (Bayle, 2004-2006). Du reste, avec cette bande magnétique aux matériaux fixés mais à la mise en forme plurielle (principe des mobiles de Calder), « l’œuvre n’existe pas, pour ainsi dire, avant la projection dans l’espace » qui se charge « de lire l’articulation, à chaque fois renouvelée, de l’œuvre. En ce sens, on peut dire (par allégorie plutôt que par analogie) que l’œuvre, dans une version monaurale, n’est guère plus qu’une partition ; et que l’espace assume ici, en quelque sorte, le rôle de l’interprète aboli » (Boucourechliev, 2004).

    Pochette historique du disque 33 tours BAM sur lequel est gravé Texte 2 d’André Boucourechliev
    Pochette historique du disque 33 tours BAM sur lequel est gravé Texte 2  d’André Boucourechliev

    En outre, Jean-Christophe Thomas a vu, en filigrane deTexte 2, un auteur qui livrait « son style : surcharge épineuse, hérissée – généreuse – de deux univers parallèles, giclés hors du carcan brisé de leurs structures sans doute « ouvertes » (Thomas, 2004-2006). En fait, «Texte veut direTissu, énonçait Barthes ; mais alors que jusqu’ici on a toujours pris ce tissu pour un produit, un voile tout fait, derrière lequel se tient, plus ou moins caché, le sens (la vérité), nous accentuons maintenant, dans le tissu, l’idée générative que le texte se fait, se travaille à travers un entrelacs perpétuel, perdu dans ce tissu – cette texture – le sujet s’y défait, telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans les sécrétions constructives de sa toile » (Barthes, 1973, pp. 100-101). L’habileté technique du « discours », qu’il soit musicologique ou musical, a toujours été la clé de voûte de l’art de Boucourechliev. Et après tout, le terme même de « phonologie » (même à la milanaise) impliquait à la fois les concepts de prosodie et de langue musicale. Mais « comment un texte, qui est du langage, peut-il être hors des langages ? », demandait encore le sémiologue pianiste (Barthes, 1973, p. 50).

    Pour une « loi de continuité »

    Entre technique et langage, André Leroi-Gourhan a montré qu’« il serait vain de prétendre échapper à un besoin fondamental aussi puissant que celui qui porte l’homme à se retourner vers ses sources, mais l’analyse des sources est peut-être plus lucide et certainement plus pleine si l’on cherche non pas seulement à voir d’où vient l’homme, mais aussi où il est, et où il va peut-être. » (Leroi-Gourhan, 1964, p. 10). De fait, fertiles autant qu’enrichissants, les divers terrains d’expériences (tant géographiques que technologiques, tant historiques qu’esthétiques) foulés par André Boucourechliev ont donné naissance à des balbutiements autant qu’à des découvertes, à des inventions autant qu’à des innovations. Car l’œuvre expérimentale italo-française du musicien a su mettre en place des éléments langagiers inédits dont l’inventaire permet d’y voir – outre l’émancipation de formes closes et immuables en vue de structures mobiles et de formes « ouvertes » (Castanet, 2003) – la confection de processus (plutôt) lisses, la mise en place de continuums conceptuels justifiant la conjonction relationnelle de divers paramètres (tels ceux de l’éclatement d’éléments pulvérisés à l’intégralité, l’intégrité d’un texte, du relief des hauteurs à l’agogique générale…). « On voit bien que le plaisir du texte est scandaleux : non parce qu’il est immoral, mais parce qu’il est atopique », concluait à sa manière Roland Barthes (Barthes, 1973, p. 39).

    « Il n’y a pas de rupture, ni pour moi ni pour la plupart de mes confrères, entre la musique du passé et la musique actuelle, quoique les très jeunes auditeurs s’étonnent parfois que je puisse écrire un livre sur Beethoven et composer avec la syntaxe qui est la mienne », reconnaissait Boucourechliev (Boucourechliev, 2002, p. 29). Entre fiabilité du passé et espérance du futur, tout en absorbant les données présentes mises en œuvre ici ou là par ses congénères – influences émanant des forces vives desa génération (Ducharme, 2002, p. 251) : Berio, Maderna, Stockhausen ou Pousseur pour la gestion des flux d’objets électroacoustiques naissants et Boulez, Stockhausen ou Brown pour le traitement sériel acoustique ou l’ouverture de la forme –, Boucourechliev a épuré son miel en expérimentant des domaines atypiques pour l’époque. La mise en réseau évolutionniste déterminée par les mouvements des structures déduites de la forme, la quête d’identité quasi fractale entre macro- et microstructures54, l’envie d’amnésie au niveau des manières de penser dualistes – la « tradition » comme « forme de pensée collective » (Boucourechliev, 1978a, p. 41) –, le recours conceptuel à une relativité et à une multiplicité des rapports structurels, le rejet apriorique des données hiérarchisées… ont alors alimenté le réseau centrifuge, d’un imaginaire étoilé, « orienté » et « réalisé » (Revault d’Allonnes, 1982, pp. 138 et 118).

    Dépendant d’une sorte de « magie apprise sur le tas », nous confiait Boucourechliev, la musique pour bande magnétique a offert au compositeur un moyen infaillible et fatal dans la quête de la notion de continuité. Ce nouveau support a permis une variété illimitée de combinaisons objectales, de métamorphoses sonores, de miroitements timbriques, de constructions polyrythmiques grâce aux techniques de modification de la vitesse de l’enregistrement, de surimpression et de réorganisation par collage ou mixage des divers éléments d’assemblage. « L’artiste, dès lors qu’il est à l’œuvre, est projeté plus haut que sa condition, à une hauteur où il ne se reconnaît plus », parachevait à sa manière le compositeur (Boucourechliev, 1998, p. 23).

    Très attaché à Ulysse et à Finnegans Wake de James Joyce, le futur auteur des Archipels pouvait analyser au travers des ouvrages de l’auteur irlandais les éléments d’une forme de « continuité dans la discontinuité »55. À la simple analyse perceptive, il est également très clair que l’œuvre de Boucourechliev de la fin des « glorieuses » années 1950 avait le pouvoir de privilégier la progression graduelle plutôt que le schéma en dents de scie, le certain au bénéfice du probable, le continu émaillé de discontinu sporadique (Brelet, 1968, pp. 253-277), le périodique au profit du statistique – même si, à bien des égards, l’histoire de la musique post-webernienne préconisait l’inverse. Leibniz n’écrivait-il pas que : « Trouvant qu’il y a une “connexion graduelle” dans toutes les parties de la création, qui peuvent être sujettes à l’observation humaine sans aucun vide considérable entre deux, nous avons tout sujet de penser que les choses s’élèvent aussi vers la perfection peu à peu et par degrés insensibles » ? (Leibniz, 1966, p. 418)

    Entre théorie de l’information et perception esthétique (Moles, 1958), loin d’un empirisme naïf et béat, « les années 1950 et le début des années 1960 sont celles d’une avant-garde “desperada” et fière, indifférente au succès médiatique »56, expliquait rétrospectivement l’auteur du Nom d’Œdipe, en mai 1979. Dans un essai sur l’expressivité, Célestin Deliège remarquait alors que « la ligne de partage des compositeurs depuis les années cinquante semble de plus en plus montrer que la réussite intrinsèque de l’œuvre, appréciée indépendamment de son audience immédiate, résulte du degré de rationalité que le créateur est en mesure d’intégrer entre son langage et son esthétique, l’un et l’autre transposables en termes de forme et de contenu, à quoi il faut superposer, mais en maintenant un degré élevé d’exigence de corrélation de ces facteurs, la nécessité d’éviter à tout prix le déjà entendu » (Deliège, 2007, p. 67).

    Ayant voulu défricher de nouveaux « champs d’évolutions » après la naissance de la fée Électronique et grâce à l’avènement de ses diverses ressources de transformation sonore au début des années 196057, André Boucourechliev a pu se forger sa propre « loi de continuité »58 (en tant que compositeur comme en tant que musicologue) tout en cristallisant posément les présupposés de son destin artistique. En effet, une des vertus des Archipels imaginés entre 1967 et 1972, par exemple, n’était-elle pas de se projeter vers « l’avenir »59 ? – En tous les cas, c’était une des définitions du « moderne » arrêtée en son temps par son collègue et ami Boris de Schlœzer.

    Sélection d’œuvres « expérimentales » composées durant les années 1955-196060

    …/…

    Bruno Maderna : La musica su due dimensioni [1952, revue en 1957]

    Edgar Varèse : Déserts [1954-1961]

    Henri Pousseur : Séismogrammes 1 et 2 [1954-1955]

    Pierre Schaeffer / Pierre Henry : Symphonie pour un homme seul [1949-1952-1955]

    1955 :

    Philippe Arthuys : Le Crabe qui jouait avec la mer; Boîte à musique

    Luciano Berio : Mutazioni

    Luciano Berio, Roberto Leydi et Bruno Maderna: Ritratto di città. Studio per una rappresentazione radiofonica

    Pierre Boulez : Symphonie mécanique (musique pour le film de Jean Mitry)

    Herbert Eimert: Fünf Stücke [1955-1956]

    Pierre Henry : Spatiodynamisme (œuvre multimédia : tour interactive érigée avec la collaboration de Nicolas Schöffer et Jacques Bureau) ; Arcane (pour le ballet de Maurice Béjart) ; Haut voltage

    Gottfried Michael Koenig : Klangfiguren 1 und 2[1955-1956]

    Bruno Maderna : Notturno

    Karlheinz Stockhausen : Gesang der Jünglinge [1955-1956]

    Tōru Takemitsu : Static Relief

    1956 :

    Philippe Arthuys : Trois études chinoises ;Voilà l’homme ; Ils récolteront la tempête; Natures mortes, au vibraphone et à la guitare

    André Boucourechliev :Étude 1

    John Cage: Radio Music

    Reginaldo Carvalho : Si bémol

    Franco Evangelisti :Incontri di fasce sonore [1956-1957]

    Hermann Heiss : Elektronische Komposition I

    Pierre Henry : Le Cercle

    Gottfried Michael Koenig : Essay [1956-1957]

    Ernst Krenek : Spiritus Intelligentiae Sanctus

    Otto Luening et Vladimir Ussachevsky: King Lear

    Ivo Malec : Mavena

    Toshiro Mayuzumi et Makoto Moroï : Variations sur un principe numérique de 7

    Pierre Schaeffer : Fer chaud (musique pour le film de Jacques Brissot)

    Toru Takemitsu: Vocalisme A-I

    Vladimir Ussachevsky: Piece for tape recorder

    1957 :

    Luciano Berio: Perspectives

    André Boucourechliev : Texte 1 [1957-1958]

    Newman Guttman : In the Silver Scale; Pitch Variations

    Roman Haubenstock-Ramati :L’Amen de verre ; Exergue pour une symphonie ; Passacaille

    György Ligeti : Glissandi

    Bruno Maderna : Syntaxis

    Toshiro Mayuzumi : Aoi-No-Ue

    Michel Philippot :Étude II

    Henri Pousseur : Scambi

    Henri Sauguet : Aspect sentimental

    Edgar Varèse : Poème électronique (images de Philippe Agostini, conception générale de Le Corbusier) – [1957-1958]

    1958 :

    Luciano Berio: Thema – Omaggio a Joyce

    Pierre Boulez : Poésie pour pouvoir

    Herbert Brun :Anepigraphe

    John Cage : Fontana mix [1958-1959]

    Luc Ferrari : Étude aux accidents ; Étude aux sons tendus

    Mauricio Kagel :Transición I [1958-1960]

    Hugh Le Caine :99 Générateurs ; Textures

    György Ligeti : Artikulation

    Bruno Maderna : Continuo

    Bo Nilsson : Audiogramme

    Michel Philippot : Les Achalunés (musique pour le film de René Laloux)

    Pierre Schaeffer : Étude aux allures ; Étude aux sons animés

    Karlheinz Stockhausen : Kontakt [1958-1960]

    Toru Takemitsu : Ciel, Cheval, Mort

    Iannis Xenakis : Diamorphoses ; Concret PH

    1959 :

    Luciano Berio : Différences

    André Boucourechliev :Texte 2 ; Tic-Tac

    Hilda Diana : Dos estudios en contrastes

    Luc Ferrari :Visage V ; Tête et queue du dragon [1959-1960]

    Bengt Hambraeus : Konstellationer

    Wladimir Kotonski : Étude sur un son de cymbale

    François-Bernard Mâche : Prélude

    Makoto Moroi : Étoiles pythagoriciennes

    Michel Philippot : Ambiances I et II

    John R. Pierce : Beat Canon;Stochatta

    Pierre Schaeffer : Étude aux objets

    André Zumbach :Étude

    Iannis Xenakis : Analogique B

    1960 :

    Luciano Berio : Momenti

    John Cage : Cartridge Music

    Nicolo Castiglioni : Divertimento

    Aldo Clementi : Collage 2

    Mireille Chamass-Kirou :Étude I

    Mario Davidovsky : Trois études électroniques [1960-1962-1966]

    Anestis Logothetis : Fantasmata [1960-1961]

    Otto Luening : Gargyles

    François-Bernard Mâche : Volumes

    Bruno Maderna : Dimensioni 2 – Invenzioni su una voce

    Max V. Mathews : May Carol;Numerology

    Luigi Nono: Omaggio a Emilio Vedova

    Toru Takemitsu : Water Music

    Romuald Vandelle : Crucifixion

    Iannis Xenakis : Orient-Occident

    …/…

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    Texte 1, Disque stéréo Philips 33 tours Panorama des musiques expérimentales, A00567, Modern Music Series, 835487 AY.

    Texte 2, disque 33 tours BAM LD 071 (deux versions), BAM LD 5071, BAM 5872.

    Texte 2, CDElectronic Music Sources, coll. Archive 1944-1959, Volume 4, CD AMR AG 007.

    Electronic Music, Musique concrète, 33 tours de la firme Mercury.

    Disque 33 toursProspective 21esiècle,Philips 836.897 DSY.

    Thrène,Texte 1,Texte 2, Concerto pour piano (Cl. Helffer), CD INA 275952.

    Notes

    1. Cet article est paru initialement dans Esprit no 280, 1960, p. 98-110. ↩︎
    2. Parmi les nombreuses monographies signées par Boucourechliev, on remarquera l’étude sur Schumann en 1956 (Paris, Seuil, 1989), l’ouvrage sur Beethoven (Paris, Seuil, 1963), le livre sur Igor Stravinsky (Paris, Fayard, 1982), le regard sur Chopin (Paris, Fayard, 1996) et le travail sur Debussy (Paris, Fayard, 1998)… ↩︎
    3. Se remémorant les after, les soirées off qui avaient lieu après les concerts estivaux de Darmstadt (séances survoltées au possible et parfois bien arrosées dans les auberges locales), André Boucourechliev a souvent évoqué quelques épopées circonstanciées quant au rapprochement possible de quelques protagonistes cosmopolites : « À toute heure du jour et de la nuit, Maderna tenait une espèce de « boutique de doléances » où venaient se plaindre ceux qu’on n’avait pas joués ; en général, il arrondissait les angles ; parfois il ne pouvait faire éviter quelque molestage [sic] ou échange de coups » (Von der Weid, 2010, p. 288). Lire également de Boucourechliev : « Darmstadt 1957 » (Boucourechliev, 2002, pp. 63-68). On consultera aussi avec profit : Borio et Danuser, 1997. En complément, prière de lire : Trudu, 1992 et Stockhausen, 2001. ↩︎
    4. Voir l’enquête que Boucourechliev a menée pour la revuePreuves no 177 (Paris, novembre 1965), ainsi que les « réponses » publiées dans les numéros suivants (nos 178, 179, 180, 181, 189). ↩︎
    5. Christine Esclapez a montré que certains de ces « personnages intermédiaires » (expression elle-même empruntée à Laure Murat) ont « proclamé haut et fort la parole des créateurs et ont défendu la possibilité d’une lecture toujours ouverte des œuvres du passé » (Esclapez, 2007, p. 24). ↩︎
    6. En dehors de l’Introduction à Jean-Sébastien Bach (De Schlœzer,  1947), prière de lire aussi : De Schlœzer,  1949. Compulser également Boucourechliev, 1981, pp. 17-24. ↩︎
    7. Cf. Souris, 1976 ; Souris, 1995 ; Wangermée, 1995.  ↩︎
    8. Au sujet de l’expérience audio-visuelle, lire Langlois, 2012, p. 181.  ↩︎
    9. Pianiste amateur, Roland Barthes se définissait comme « un déchiffreur sans vélocité » (cf. Noudelmann, 2008, p. 123). À noter que ce sémiologue et critique littéraire français a été un temps l’élève pianiste d’André Boucourechliev. Quelques aspects du rapport complice entre Boucourechliev et Barthes ont été abordés dans l’ouvrage collectif : Poirier, 2002, p. 10. ↩︎
    10. C’est précisément en 1958 que Pierre Henry a quitté les locaux de la radio française pour fonder un des premiers studios privés d’Europe : le Studio Apsome (Paris). ↩︎
    11. Voir sur ce thème : De Schlœzer, 1953. ↩︎
    12. À cette époque Pierre Schaeffer parle de « la Révolution de 48 » (cf. Schaeffer, 1967, p. 10). ↩︎
    13. En complément, lire : Pestalozza, 1956. ↩︎
    14. Au sein de ce groupe de recherche français, en avant-première d’un « cycle acousmatique » imaginé par François Bayle, un portrait tracé en miniature d’André Boucourechliev a été radiodiffusé le 19 mars 1985 (cf. Roudier, 1986, p. 208). ↩︎
    15. Le premier concert a fait participer les compositeurs Mireille Chamass-Kyrou, Luc Ferrari et François-Bernard Mâche (Mâche, 1986). ↩︎
    16. À cette époque, Olivier Messiaen, auteur en 1952 d’une pièce intitulée Timbres-Durées (15 mn – réalisée au GRM par Pierre Henry), compose le volumineux Catalogue d’oiseaux pour piano. Au sein d’une classe devenue célèbre au Conservatoire de Paris, Pierre Boulez, Pierre Henry, Karlheinz Stockhausen, Iannis Xenakis… ont fait partie de ses nombreux élèves (cf. Boivin, 1995). ↩︎
    17. Ces très brefs travaux de Pierre Boulez ont été réalisés au GRM : Étude 1 (démarche sérielle sur un son) et Étude 2 (conception sérielle sur sept sons). ↩︎
    18. Les créations de la Sonate pour piano (1959), de Signes (1961), de Grodek (1963) et d’Anarchipel (1970) d’André Boucourechliev ont eu lieu dans les séries de concert du Domaine musical. Par ailleurs, il est aisé de lire les nombreuses critiques de Boucourechliev consacrées aux diverses représentations de cette institution parisienne dans : Boucourechliev, 2002.. ↩︎
    19. Termes extraits d’une lettre de Boulez à Cage, datée de juillet 1954 (cf. Nattiez, 1991, p. 237). ↩︎
    20. Institut de Recherche et de Coordination Acoustique / Musique inauguré en 1975 dans le cadre du centre Georges Pompidou (Paris). ↩︎
    21. Antoine Goléa avait remarqué que le théoricien Herbert Eimert était « l’un des premiers compositeurs de musique sérielle, en 1923, après Schönberg » (Goléa, 1962, p. 204). Consulter également : Eimert, 1955, p. 8-13. ↩︎
    22. Robert Beyer et Herbert Eimert ont composé plusieurs opus ensemble tels Klangstudie IIKlang im Unbegrenzten Raum… En avance sur son temps, Robert Beyer avait écrit, dans les années 1920, plusieurs articles portant sur la musique et l’électricité (voir par exemple : Beyer, 1928). ↩︎
    23. Il existe une « partition de réalisation » ou guide d’écoute de cette œuvre électronique éditée en 1960 à Wien chez Universal Edition (cf. Ligeti, 2001, p. 181 et pp. 184-188). ↩︎
    24. 1959 : année de fondation du Centre de recherches sonores de la Radio Suisse-romande par André Zumbach, Robert Dunand et Pierre Walder ; année de la formation du Grupo Musica Nova de musique concrète (sous la dir. de G. Mendes et C. de Oliveira) basé à São Paulo. ↩︎
    25. Éditée en 1955, cette collection originale était placée sous la direction de Wladimir Porché (directeur général de la radio) et Jean Tardieu (directeur du Club d’Essai et du CERT – Centre d’Études de Radio-Télévision). ↩︎
    26. À noter que ces deux musiciens avaient composé ensemble la musique de Ritratto di città en 1954 pour bande magnétique (une piste). ↩︎
    27. En 1955, sont également mis sur le marché spécialisé deux microsillons pressés par la firme Ducretet-Thomson (Paris) initiant une série intitulée Premier panorama de la musique concrète (pièces de Pierre Schaeffer et Pierre Henry). ↩︎
    28. Ce point de vue n’était, semble-t-il, pas partagé par tous. En effet, Maurice Fleuret affirme, en 1969, que « l’impasse électronique des années cinquante a prouvé que le son musical a besoin d’être façonné à la main pour émouvoir l’oreille » (Fleuret, 1992, p. 55). ↩︎
    29. Cf. le CD Musica elettronica renfermant des œuvres de Bruno Maderna (Stradivarius STR 33349 paru en 1994). ↩︎
    30. Texte repris dans : Decroupet, 2004, pp. 61-94. ↩︎
    31. Notons que l’Omaggio a Emilio Vedova (1960) de Luigi Nono a été réalisé pour un dispositif 4 pistes à la RAI (Milan) alors que la musique de Tic Tac (1959) d’André Boucourechliev est composée pour une bande 1 piste au GRM (Paris). ↩︎
    32. En cette même année 1958, Edgard Varèse présente, à la Cooper Union for the Advancement of Science and Art à New York, Pitch Variations conçues en 1957 par Newman Guttman aux Bell Telephone Laboratories (cf. Risset, 1987, p. 549). ↩︎
    33. Avant de conclure que « le Pavillon Philips de l’Exposition de Bruxelles représente à cet égard, une première expérience de cette synthèse artistique du son, de la lumière, de l’architecture, une première étape vers un « Geste Électronique » (Xenakis, 1959, p. 30). On remarquera que vis-à-vis du contexte de l’abstraction défendu en 1958 par Iannis Xenakis, Pierre Schaeffer plaide entre 1953 et 1957 pour une « inspiration du concret » (Schaeffer, 1967, pp. 25-32). ↩︎
    34. Concept de « degrés de différenciation » prôné par Karlheinz Stockhausen, notamment lors de ses conférences érudites à Darmstadt. ↩︎
    35. On se souvient de l’expression « La révolution dans la continuité », titre donné à la réponse de Bruno Maderna lors de l’enquête réalisée par André Boucourechliev sur « La musique sérielle aujourd’hui » (cf. Preuves no XV/177, 1965). ↩︎
    36. Mot-clef tiré du texte figurant sur le disque 33 tours Prospective 21e siècle, Philips 836.897 DSY. ↩︎
    37. Cf. Transition I (1958-1960) de Mauricio Kagel pour bande magnétique (réalisée à la WDR à Cologne) dans laquelle le matériau sonore est en strict rapport avec sa gestion temporelle. Le contenu électronique propose une organisation du temps jouant sur la notion de continuité (notamment continuité de surfaces de timbres qui évoluent d’un objet à l’autre). Ainsi émergent des translations et des « rotations » du son – concept cher à Karlheinz Stockhausen, au demeurant. ↩︎
    38. Paris, Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF), 1974. Pour plus d’informations sur cette œuvre, voir Poirier, 2002, pp. 169-175 et pp. 355-357. ↩︎
    39. Entretien de l’auteur avec André Boucourechliev, après un cours de DEA en musicologie à l’École Normale Supérieure (Paris) en février 1986.  ↩︎
    40. Olivier Delaigue et Alain Poirier, « La relation Boucourechliev-Brown « une sorte de pont entre l’Amérique du Nord et l’Europe » in Poirier, 2002. ↩︎
    41. 1966 : année où Boucourechliev connait son premier succès public avec Musique nocturne donné au Festival de Royan. ↩︎
    42. « Toute œuvre d’art, même si elle est explicitement ou implicitement le fruit d’une poétique de la nécessité, reste ouverte à une série virtuellement infinie de lectures possibles : chacune de ces lectures fait revivre l’œuvre selon une perspective, un goût, une « exécution » personnelle », écrivait Umberto Eco à la fin des années 1950 (Eco, 1965, p. 35). ↩︎
    43. À noter qu’au niveau du rapport à la plastique sonore embrassée par Maderna, Boucourechliev a lui-même qualifié la démarche du compositeur italien d’« empirique » (Boucourechliev, 2002, p. 53). ↩︎
    44. « … La poésie, c’est à mes yeux le pressentiment, en tout cas l’espoir, que cette contradiction ne va pas être pour un temps, et qu’un jour la présence humaine et les signes qu’elle a créés et qui aujourd’hui lui échappent – le « je » et l’« autre » disait Rimbaud – échangeront avec gloire et joie une « réciprocité de preuves », pensait Yves Bonnefoy (Bonnefoy, 1981, p. 63). ↩︎
    45. Cf. « Bel édifice et les pressentiments », extrait du Marteau sans maître, poème mis en musique par Pierre Boulez en 1953-1955. ↩︎
    46. Expression citée in Boulez, 1981, p. 171. ↩︎
    47. Il s’agit ici d’une unité synonyme à la fois d’identité et de continuité. ↩︎
    48. Pour mémoire, notons que les Musiques nocturnes (1965) de Boucourechliev seront dédiées à Berio. ↩︎
    49. André Boucourechliev, « notices et analyses » du concert du 1er juin 1959 (Boucourechliev, 1959, p. 63). ↩︎
    50. Voir à la fin de cet article le nombre d’« études » composées entre 1955 et 1960 dans la sélection non exhaustive d’œuvres expérimentales proposée. ↩︎
    51. Écho typique du « son » milanais. Cette réverbération est due en fait à l’usage d’une plaque EMT. ↩︎
    52. Voir le « Catalogue commenté des œuvres » in Poirier, 2002, p. 308. ↩︎
    53. Traduction de ce texte madernien dans Feneyrou, 2007, p. 452. ↩︎
    54. Analysée dans la partition de l’Étude 2 (1954) de Karlheinz Stockhausen. ↩︎
    55. Propos d’André Boucourechliev cités dans Galliari, 1991, p. 46. ↩︎
    56. Propos d’André Boucourechliev recueillis lors d’un entretien avec Jésus Aguila (Aguila, 1992, p. 94). ↩︎
    57. Variateurs de vitesse, modulateurs et filtres de fréquence et d’amplitude – continus ou discontinus –, chambres d’écho, etc. ↩︎
    58. « Tout va par degrés dans la nature, et rien par saut, et cette règle à l’égard des changements est une partie de ma loi de continuité », avouait Gottfried Wilhelm Leibniz, en 1704 (Leibniz, 1966, pp. 419-420). ↩︎
    59. Cf. André Boucourechliev répondant à François-Bernard Mâche (Mâche, 1978, p. 45). Les sixties verront l’avènement des œuvres de Milton Babbitt, François Bayle, Edgardo Cantón, Philippe Carson, Luc Ferrari, François-Bernard Mâche, Ivo Malec, Luigi Nono, Bernard Parmegiani, Krzysztof Penderecki (cf. – entre autres – Schaeffer, 1967, pp. 114-124) ; « Situation de la recherche 1960 », Cahiers d’études de radiotélévision, nos 27-28, Paris, Flammarion, septembre-décembre 1960 ; La Biennale di Venezia nos  44-45, Venise, décembre 1961. ↩︎
    60. Pour les opus engendrés entre 1948 et 1955 au GRM à Paris, prière de consulter : Gayou, 2007, pp. 74-86. Parcourir aussi le catalogue paru in : Chion et Delalande, 1986. Par ailleurs, on pourra également visiter les titres figurant dans la présentation des 62 CD édités dans le cadre de l’Electroacoustic Music History (1937-2000), EMH 2009. ↩︎

    Pour citer ce document

    Pierre Albert Castanet, « Le savoir-faire empirique d’André Boucourechliev ? À propos des œuvres expérimentales de la fin des années 1950, La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisième numéro, Dossier Les savoir-faire de l’artiste.

  • De l’exécution de la musique à son interprétation (1780-1950)

    De l’exécution de la musique à son interprétation (1780-1950)

    L’emploi du verbe interpréter pour désigner l’activité de l’instrumentiste ou du chanteur est devenu si banal qu’on n’imagine plus aujourd’hui qu’il ait pu exister d’autres manières de désigner – et donc de concevoir – l’acte musical. Longtemps, on a préféré un autre terme : les musiciens n’interprétaient pas la musique, ils l’exécutaient. L’abandon d’un mot au profit d’un autre au milieu du XIXᵉ siècle n’est pas anodin. Il coïncide avec le renoncement des musiciens au rapport très libre qu’ils entretenaient avec la partition depuis des siècles, remplacé par une vision très stricte du rendu sonore du texte musical. Cet article propose d’explorer les conditions de ce bouleversement qui affecta aussi bien le jeu instrumental et vocal que la nature du métier de musicien ou les pratiques d’écoute.

    L’histoire musicale des deux derniers siècles est marquée par un accroissement sans précédent du nombre de musiciens tant amateurs que professionnels. Ce mouvement s’est accompagné de la production industrielle d’instruments à prix relativement réduits et d’une inflation de la matière écrite : partitions, méthodes, traités, littérature pédagogique et textes sur la musique (revues spécialisées, études sur des œuvres ou des biographies de compositeurs). Au point que la présence massive d’imprimés dans le quotidien des instrumentistes et des chanteurs est devenue un des traits caractéristiques de la vie musicale moderne.

    La familiarité croissante des musiciens avec les textes notés les a entraînés à faire confiance à ces objets en ne les soumettant que très rarement à une approche critique. Certes, même le moins informé des amateurs sait que dans des âges anciens les partitions ne disaient pas tout et qu’il fallait ajouter quelques ornements pour obtenir une œuvre complète, mais sa connaissance de ce qui a précédé la révolution graphique accomplie dans le courant du XIXᵉ siècle ne va souvent guère au-delà. Surtout, le répertoire courant (composé entre la fin du xviiie siècle et le début du xxᵉ) ne semble pas nécessiter un savoir-faire particulier, une tradition de jeu des classiques s’étant perpétuée jusqu’à nous.

    Le point de départ de cet article prend à rebours ces idées admises. En dépit des apparences, le rapport des musiciens aux textes s’est non seulement radicalement transformé dans les deux derniers siècles, mais cette mutation a surtout eu des conséquences considérables sur l’ensemble des acteurs du monde musical. Pour décrire ce phénomène, nous nous intéresserons aux deux manières opposées de faire la musique que l’on observe au départ et au point d’arrivée de la période qui va nous occuper et que nous désignerons par deux verbes. Lorsqu’on dépouille de grandes quantités de documents liés à la musique au XVIIIᵉ siècle, on est frappé de l’absence du mot interpréter1.Celui-ci est remplacé par beaucoup d’autres termes et en particulier par le verbe exécuter. Derrière la lente disparition de ce dernier à la faveur de la généralisation du terme interpréter, il n’y a pas un simple effet de mode mais une véritable révolution des pratiques musicales qui n’a, jusqu’à présent, pas été vraiment étudiée.

    De l’histoire des signes à l’histoire des pratiques de lecture

    Depuis deux siècles, les historiens – qu’ils aient été antiquaires, archéologues ou plus tard musicologues – ont pris l’habitude de concentrer leur attention sur la partie écrite de la musique, même lorsqu’ils avaient pour projet de comprendre les aspects concrets du métier d’instrumentiste ou de celui de chanteur. Dès le milieu du XIXᵉ siècle, les premiers travaux sur les pratiques musicales anciennes, bien oubliés aujourd’hui, se réduisaient souvent à des inventaires des signes dont la signification s’était perdue.

    Qu’elles l’aient revendiqué ou pas, ces approches étaient marquées par la philologie, science reine à l’époque romantique2. Elles culminèrent dans un type d’ouvrage qui apparaît au milieu du xixe siècle et se maintiendra jusqu’à nos jours : le guide de réalisation des ornements. Le premier du genre en France figure au seuil d’une des plus ambitieuses entreprises de remise à jour des anciennes œuvres pour clavier : les vingt livraisons duTrésor des pianistes publiées par Aristide et Louise Farrenc entre 1861 et 18723.

    Louise Farrenc, Traité des abréviations (Signes d’agrément et ornements) employés par les clavecinistes, xviie et xviiie siècles d’après L. Farrenc, Paris, Alphonse Leduc, 1895, p. 20 – ce volume est une amplification de : Aristide et Louise Farrenc, « Des signes d’agrément », Le Trésor des Pianistes. Collection des œuvres choisies des maîtres de tous les pays et de toutes les époques depuis le xvie siècle jusqu’à la moitié du xixe siècle, accompagnées de notices biographiques, de renseignements bibliographiques et historiques, d’observations sur le caractère d’exécution qui convient à chaque auteur, des règles de l’appogiature, d’explications et d’exemples propres à faciliter l’intelligence des divers signes d’agrément, etc., etc. Recueillies et transcrites en notation moderne par Aristide Farrenc avec le concours de Mme Louise Farrenc, compositeur et professeur de piano au Conservatoire impérial de Musique. Préliminaires, Paris, Aristide Farrenc, 1861 (collection particulière).
    Louise Farrenc, Traité des abréviations (Signes d’agrément et ornements) employés par les clavecinistes, xviie et xviiie siècles d’après L. Farrenc, Paris, Alphonse Leduc, 1895, p. 20 – ce volume est une amplification de : Aristide et Louise Farrenc, « Des signes d’agrément », Le Trésor des Pianistes. Collection des œuvres choisies des maîtres de tous les pays et de toutes les époques depuis le xvie siècle jusqu’à la moitié du xixe siècle, accompagnées de notices biographiques, de renseignements bibliographiques et historiques, d’observations sur le caractère d’exécution qui convient à chaque auteur, des règles de l’appogiature, d’explications et d’exemples propres à faciliter l’intelligence des divers signes d’agrément, etc., etc. Recueillies et transcrites en notation moderne par Aristide Farrenc avec le concours de Mme Louise Farrenc, compositeur et professeur de piano au Conservatoire impérial de Musique. Préliminaires, Paris, Aristide Farrenc, 1861 (collection particulière).

    Fruit d’une vaste compilation, elle se présente comme une table de concordances compilant des définitions d’époque et des exemples tirés de la littérature musicale. Les remises à jour auxquelles procédèrent pour la suite les musicologues en fonction de l’avancée de leur travail ne remirent pas en cause le principe qui demeura inaltéré dans les décennies qui suivirent : un signe (ancien) = un signe (moderne).

    Paul Brunold, Traité des signes et agréments employés par les clavecinistes français des xviie et xviiie siècles. Préface de Maurice Emmanuel, Professeur d’Histoire au Conservatoire National de Musique et de Déclamation, Lyon, Les Éditions musicales Janin, 1925, p. 33 (collection particulière).
    Paul Brunold, Traité des signes et agréments employés par les clavecinistes français des xviie et xviiie siècles. Préface de Maurice Emmanuel, Professeur d’Histoire au Conservatoire National de Musique et de Déclamation, Lyon, Les Éditions musicales Janin, 1925, p. 33 (collection particulière).
    Jean-Claude Veilhan, Les Règles de l’interprétation musicale à l’époque baroque (xviie-xviiie s.) générales à tous les instruments selon : Bach, Brossard, Couperin, Hotteterre, Montéclair, Quantz, Rameau-d’Alembert, Rousseau, etc., Paris, Alphonse Leduc, 1977, p. 35 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Jean-Claude Veilhan, Les Règles de l’interprétation musicale à l’époque baroque (xviie-xviiie s.) générales à tous les instruments selon : Bach, Brossard, Couperin, Hotteterre, Montéclair, Quantz, Rameau-d’Alembert, Rousseau, etc., Paris, Alphonse Leduc, 1977, p. 35 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    La constitution dans la deuxième moitié du XXᵉ siècle d’un véritable mouvement d’analyse des pratiques essentiellement porté par des chercheurs et des musiciens anglo-saxons (les performance practice studies4) ne changea pas réellement la donne5. L’emprise de la musique comme écriture fut une constante des travaux musicologiques. Le message envoyé aux instrumentistes et aux chanteurs était clair : munis d’un outil de traduction des signes, ils seraient capables de faire revivre les musiques du passé s’ils s’obligeaient à un respect scrupuleux des textes notés. Or, en décrétant que les activités musicales anciennes se résumaient à l’interprétation de partitions par des musiciens à qui on interdisait de déroger aux indications écrites, les historiens de la musique passèrent jusqu’aux années 1980 à côté du fait que la définition même de la musique et de sa pratique différaient sensiblement selon les périodes considérées – ce qui n’était un truisme qu’en apparence.

    Ainsi, l’improvisation musicale fut longtemps négligée par les chercheurs alors qu’elle avait occupé une place considérable dans le quotidien des musiciens et des amateurs pendant des siècles6. N’ayant laissé que des traces indirectes et souvent très lacunaires, l’art de l’improvisation était quasiment invisible pour une histoire essentiellement composée à partir d’archives écrites et du postulat que toute la musique du passé reposait dans les ruines notées.

    Ainsi, l’écoute n’intéressa guère les historiens avant les vingt dernières années. Un article fondateur de William Weber ébranla bien des certitudes7. Le musicologue américain y soutenait que nos ancêtres n’écoutaient pas la musique comme nous, qu’ils faisaient d’ailleurs souvent autre chose lorsqu’ils se rendaient au concert ou à l’opéra. Quantité d’autres auteurs prirent le relais8. Le modèle de l’écoute moderne est désormais bien connu (l’ancien reste encore à explorer) : des auditeurs plongés dans des salles obscures, ayant préparé leur expérience aurale par la lecture d’une note de programme analytique ou par la fréquentation assidue des partitions jouées devant eux, et s’efforçant de retrouver mentalement la structure formelle des œuvres.

    Ainsi, le corps musicien n’a été étudié que récemment. Les travaux de Lothaire Mabru sur la tenue du violon sous l’Ancien Régime ont montré il y a une vingtaine d’années que l’on pouvait articuler posture, répertoire et représentations sociales9. Il en existe malheureusement peu d’autres aussi systématiques10. Des études d’iconographie musicale ont porté attention à la position des instrumentistes, mais elles sont encore trop rares11.

    Ainsi, l’écriture musicale ne fut quasiment jamais envisagée à travers les usages qu’elle avait pu susciter. Les historiens du livre avaient montré la voie il y a plus de trente ans en passant d’une histoire des objets imprimés considérés isolément à celle des pratiques de lecture. Le principal promoteur de ce déplacement fut Roger Chartier12. Au fil de ses travaux, l’historien a insisté sur le fait que les usages des livres étaient matériellement inscrits en eux et que les formes de la matière manuscrite ou imprimée avaient une incidence directe sur sa diffusion. À l’heure où Michel de Certeau publiait une enquête sur les usages du quotidien13, la nouvelle approche de la lecture sonnait en écho comme un manifeste pour une histoire de l’appropriation des livres par des communautés de lecteurs aux usages pluriels14.

    L’histoire des pratiques de lecture a quasiment laissé de côté la partition musicale et ses usages15. Dans les travaux sur la notation, l’intellection des signes n’est jamais perçue que comme un décodage mécanique plus ou moins délicat selon l’ancienneté des œuvres. Pourtant, entre le texte décrypté et le geste de l’instrumentiste ou du chanteur, on trouve un espace et un instant quasiment jamais étudiés : l’acte de lecture.

    Alexis de Garaudé, Solfèges avec la basse chiffrée, ou Nouvelle Méthode de Musique, Adoptée par Monsieur l’Intendant Général Directeur des Fêtes et Spectacles de la Cour, pour l’Enseignement des Pages de la Musique du Roi, et en usage dans les principaux Conservatoires, Écoles et Instituts Royaux de France, d’Italie, des Pays-Bas, &c. composés par Alexis de Garaudé, Professeur de Chant, Membre de l’École royale de Musique, de la Chapelle de S. M. Auteur de la Méthode complète de chant (Prix 40 Fr.) Œuv. 27. Troisième Édition revue et considérablement augmentée. Prix 36 Fr. La 1ère Partie qui remplace avec avantage le Solfège de Rodolphe, Se vent séparém.t 20f. la 2e Partie, qui contient L’art d’Écrire la musique, ou Dictée musicale, des Solfèges sur toutes les Clefs et sur les Mesures composées, des Solfèges à deux et trois voix &c. Se vend séparément 20 f., Paris, à la Classe de Chant de l’Auteur et chez P. Vaillant, s. d (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Alexis de Garaudé, Solfèges avec la basse chiffrée, ou Nouvelle Méthode de Musique, Adoptée par Monsieur l’Intendant Général Directeur des Fêtes et Spectacles de la Cour, pour l’Enseignement des Pages de la Musique du Roi, et en usage dans les principaux Conservatoires, Écoles et Instituts Royaux de France, d’Italie, des Pays-Bas, &c. composés par Alexis de Garaudé, Professeur de Chant, Membre de l’École royale de Musique, de la Chapelle de S. M. Auteur de la Méthode complète de chant (Prix 40 Fr.) Œuv. 27. Troisième Édition revue et considérablement augmentée. Prix 36 Fr. La 1ère Partie qui remplace avec avantage le Solfège de Rodolphe, Se vent séparém.t 20f. la 2e Partie, qui contient L’art d’Écrire la musique, ou Dictée musicale, des Solfèges sur toutes les Clefs et sur les Mesures composées, des Solfèges à deux et trois voix &c. Se vend séparément 20 f.Paris, à la Classe de Chant de l’Auteur et chez P. Vaillant, s. d (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    L’analyse de ce moment capital de l’activité du musicien implique de ne pas s’intéresser seulement au sens des signes mais d’aborder aussi ces derniers en lien avec les gestes, les instruments, les techniques et les situations qui transforment l’écriture musicale en sons produits, entendus et compris. En résumé, nous mettrons ici de côté la philologie pour considérer la musique en train de se faire et la partition comme un élément parmi d’autres – même si son importance n’a cessé d’augmenter – d’un dispositif artistique complexe.

    Quand l’œuvre était une performance

    Que faisait-on donc avant 1880 lorsqu’on faisait de la musique ? Ouvrons un périodique musical rendant compte des concerts donnés à Paris à la date du 17 mars 178216.

    « 1782, 17 Mars », Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, Paris, Au Bureau de l’Abonnement littéraire, 1783, pp. 177-178 (collection particulière).
    « 1782, 17 Mars », Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, Paris, Au Bureau de l’Abonnement littéraire, 1783, pp. 177-178 (collection particulière).
    « 1782, 17 Mars », Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, Paris, Au Bureau de l’Abonnement littéraire, 1783, pp. 177-178 (collection particulière).
    « 1782, 17 Mars », Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, Paris, Au Bureau de l’Abonnement littéraire, 1783, pp. 177-178 (collection particulière).

    Le rédacteur y écrit que M. Bréval « a joué seul un concerto de sa composition », que M. Duport a joué sur le violoncelle un nouveau concerto » (on a pu admirer la « perfection de sonjeu» et la « légèreté de sessons»), que M. Mara « aaccompagné Madame Mara », que M. Virbes « a exécuté sur le forte-piano un concerto de sa composition », que M. André « a rempli [dans un motet]un accompagnement obligé», que M. Devienne « a exécuté sur la flûte » un concerto, que M. Hugot « ajouéun concerto de flûte », que MM. Caravoglia et Bezzozi « ontexécutésur le hautbois un concerto », que M. Solers « aexécuté» un concerto de clarinette, que M. Rathé « aexécutésur le même instrument un concerto de sa composition », que M. Ozi « a joué sur le basson un concerto », que les frères Tornbusch « ontjoué » un concerto pour cor de chasse ou encore que M. Punto « a exécuté un concerto de cor de chasse ».

    Dans toutes ces phrases où abondent les mots d’action (exécuter, jouer, accompagner, remplir un accompagnement), il n’est jamais question d’interprétation. La partition n’est pas au centre de l’activité musicale. Le compte rendu de 1782, comme tant d’autres textes de cette époque, parle de performances, pour emprunter à la langue anglaise ce mot qui désigne la mise en œuvre de la compétence de l’instrumentiste ou du chanteur pour la réalisation d’un acte musical qui déborde le seul texte noté.

    Pour tout auditeur jusqu’au dernier tiers du XIXᵉ siècle, il est évident que le musicien procède à l’imitation de l’orateur. Un exemple parmi cent : à propos du pianiste Théodore Stein, originaire de Riga et se produisant à Paris en 1855, Henri Blanchard écrit qu’il est un parfait improvisateur parce que « non-seulement il sait tirer parti d’une idée mélodique, mais de deux, de trois, sans confusion et sans sécheresse. Il y a unité de la pensée dans sa manière d’amalgamer les pensées complexes qu’on lui donne à paraphraser : il les prépare, les annonce avec ingéniosité, les résumant ensuite dans une chaleureuse péroraison. »17

    L’indice le plus évident du règne de la rhétorique dans le monde musical est la place des chanteurs au cours des représentations d’opéra. Héritage du temps où une représentation théâtrale était avant tout la mise en scène d’une parole éloquente, les artistes s’avancent sous les feux de la rampe pour prononcer leur air ou pour dialoguer avec leurs collègues, ce qui ne choque personne jusqu’à la guerre de 191418. Le théâtre demeure une tribune où le discours chanté prédominera jusqu’à la révolution wagnérienne.

    Louis Schneider, « Grand-Théâtre de Lyon. Armor. Drame lyrique en trois actes, de M. Ernest Jaubert, Musique de M. Sylvio Lazzari », Le Théâtre,janvier 1906, p. 22 (« Acte ier – L’Île enchantée ») (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Louis Schneider, « Grand-Théâtre de Lyon. Armor. Drame lyrique en trois actes, de M. Ernest Jaubert, Musique de M. Sylvio Lazzari », Le Théâtre,janvier 1906, p. 22 (« Acte ier – L’Île enchantée ») (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Roland Lefèvre, « L’Opéra-Comique dans les théâtres de quartier », Musica, décembre 1904, p. 428 (« Le dernier acte de Mireille au Théâtre des Gobelins ») (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Roland Lefèvre, « L’Opéra-Comique dans les théâtres de quartier », Musica, décembre 1904, p. 428 (« Le dernier acte de Mireille au Théâtre des Gobelins ») (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    Au concert aussi, la musique est pensée comme un art oratoire. Jusque tard dans le XIXᵉ siècle, toute exécution soliste est ponctuée de gestes sonores éloquents. Pour faire entendre au public les articulations de leur discours, les musiciens soulignent le mouvement d’une période à une autre. L’édition musicale a conservé la trace de ces ponctuations comme ces traits en petites notes non mesurées (souvent athématiques) qui fourmillent dans les milliers de paraphrases, fantaisies ou airs variés produits par les virtuoses du temps qui les improvisaient souvent en public avant de les fixer par la plume.

    Dans l’adaptation par Franz Liszt de la valse du Faust de Gounod, on trouve un tel « passage », pour reprendre un terme d’époque, au moment de rupture le plus fort, lorsqu’un dialogue entre Marguerite et Faust vient s’immiscer dans la danse.

    Franz Liszt, Valse de l’opéra Faust de Gounod pour le piano par Franz Liszt, Berlin, Ed. Bote & G. Bock, 1863, p. 10 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    À la main droite, qui porte la mélodie (véritable corps du discours), un trille à découvert maintenu ad libitum par un point d’orgue suspend le déroulement des périodes. Un trait chromatique parcourt ensuite le clavier de haut en bas à trois reprises comme s’il fallait effacer tout souvenir thématique des premières sections. Pendant ces quelques secondes, l’auditeur est entièrement dépendant de la volonté de l’exécutant qui dilate ou précipite en toute liberté le déroulement du temps – profitant du point d’orgue d’abord puis de la suspension du mètre. Ajoutons que le pianiste faisait généralement entendre à cet endroit un matériau musical de son cru, les petites notes imprimées constituant autant d’invitations à l’improvisation.

    Les ponctuations oratoires ne sont pas la propriété exclusive des solistes. Dans les orchestres aussi, jusqu’au début du XIXᵉ siècle, il était d’usage de s’écarter de la partition. Les souvenirs de Ludwig Spohr contiennent une anecdote significative. Alors qu’il séjourne à Rome en 1816, le compositeur allemand est frappé de l’indiscipline des instrumentistes italiens :

    « L’orchestre, qui rassemblait quelques-uns des meilleurs musiciens de Rome (hommes qui regardent avec mépris les instrumentistes des théâtres), était néanmoins le pire de tous ceux qui m’ont accompagné jusqu’ici en Italie. L’ignorance, le manque de goût et l’arrogance stupide de ces gens sont au-delà de toute description. Les nuances de piano et de forte leur sont inconnues, ce qui pourrait encore aller, mais chacun orne sa partie comme il lui plaît, avec des diminutions sur presque chaque note, au point qu’ils sonnent plus comme un orchestre se chauffant et s’accordant que comme un orchestre faisant de la musique. Bien sûr, je leur ai à maintes reprises interdit de jouer aucune note qui ne soit écrite dans les parties, mais l’ornementation est à tel point devenue une seconde nature pour eux qu’ils ne peuvent s’arrêter. Le premier cor en si, dans un passage en tutti, joue au lieu de la simple cadence : ce qui suit : tandis que le clarinettiste joue au même moment quelque chose de ce genre : à la place de :

    Maintenant, ajoutons à cela la figuration dans la partie de violon écrite par le compositeur, et on aura une idée de l’affreux vacarme que cet orchestre transmet pour de la musique. »19

    Un orchestre est alors conçu comme une réunion de gens de bonne compagnie conversant avec plus ou moins d’ensemble et qui n’accepteront pas l’anonymat et l’uniformité du jeu avant plusieurs décennies19. Pour ces musiciens rompus à la prise de parole publique, les cahiers posés sur les pupitres ne sont que la trame du discours organisé par le compositeur mais laissé inachevé. Ce dernier ne prend généralement pas la peine de noter les grands piliers de la performance éloquente : exorde, transitions, péroraison. Pour ces instants où l’orateur s’adresse directement à son public, il existe un ensemble de conventions que quelques traités apprennent à maîtriser (l’un des plus complets est celui publié par Carl Czerny en 183020). Les cadences des concertos, souvent étudiées par les musicologues21, sont un des aspects les plus spectaculaires de l’improvisation oratoire, mais l’entrée en matière n’est pas moins digne d’intérêt.

    Il fut, en effet, longtemps impensable de commencer un morceau musical sans poser quelques accords qui étaient parfois agrandis en une véritable pièce introductive23. On retrouve des modèles pour ces moments improvisés dans les ouvrages pédagogiques ou dans des recueils qui se multiplient dès le premier tiers du XIXᵉ siècle à l’heure où nombre d’amateurs désirent pouvoir se produire en public sans avoir eu le temps de s’initier à toutes les arcanes de la rhétorique musicale24. Que ce soit dans le volume de préludes du violoncelliste Félix Battanchon ou dans celui conçu pour les pianistes par Henri Herz, que la pièce soit brève ou développée en alternant formules toutes faites et passages composés, ces morceaux remplissent au moins deux fonctions : ils servent au musicien à « préparer l’auditeur, et en même temps à s’assurer des qualités de l’instrument, qui, la plupart du temps, lui est étranger. »25

    Félix Battanchon, 25 Préludes dédiés aux Artistes op. 10, Leipzig, Friedrich Hofmeister, 1906 [ca 1858 pour la 1re éd.], p. 14 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Félix Battanchon, 25 Préludes dédiés aux Artistes op. 10, Leipzig, Friedrich Hofmeister, 1906 [ca 1858 pour la 1re éd.], p. 14 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Henri Herz, Collection d’Exercices, Passages, Préludes, Sonates, Rondos, Variations, et autres Morceaux d’une difficulté progressive pour le Piano Forte à l’usage des Élèves qui désirent faire des progrès rapides par Henri Herz Jne, Paris, Maurice Schlesinger, [1823], p. 16 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Henri Herz, Collection d’Exercices, Passages, Préludes, Sonates, Rondos, Variations, et autres Morceaux d’une difficulté progressive pour le Piano Forte à l’usage des Élèves qui désirent faire des progrès rapides par Henri Herz Jne, Paris, Maurice Schlesinger, [1823], p. 16 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Frédéric Kalkbrenner, « Preludio 20 », Vingt-quatre Préludes pour le Piano Forte dans tous les Tons majeurs et mineurs pouvant servir d’Exemple pour apprendre à préluder Dédiés à Mademoiselle Clotilde de Courbone par F. Kalkbrenner Op. 88, Milan, François Lucca, [ca 1827], livre 2, pp. 16-17 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Frédéric Kalkbrenner, « Preludio 20 », Vingt-quatre Préludes pour le Piano Forte dans tous les Tons majeurs et mineurs pouvant servir d’Exemple pour apprendre à préluder Dédiés à Mademoiselle Clotilde de Courbone par F. Kalkbrenner Op. 88, Milan, François Lucca, [ca 1827], livre 2, pp. 16-17 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Frédéric Kalkbrenner, « Preludio 20 », Vingt-quatre Préludes pour le Piano Forte dans tous les Tons majeurs et mineurs pouvant servir d’Exemple pour apprendre à préluder Dédiés à Mademoiselle Clotilde de Courbone par F. Kalkbrenner Op. 88, Milan, François Lucca, [ca 1827], livre 2, pp. 16-17 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Frédéric Kalkbrenner, « Preludio 20 », Vingt-quatre Préludes pour le Piano Forte dans tous les Tons majeurs et mineurs pouvant servir d’Exemple pour apprendre à préluder Dédiés à Mademoiselle Clotilde de Courbone par F. Kalkbrenner Op. 88, Milan, François Lucca, [ca 1827], livre 2, pp. 16-17 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    La frontière entre improvisation et composition est alors ténue, toute musique, même celle qu’on n’a pas conçue soi-même, appelant l’intervention directe de l’exécutant pendant la performance. Tard dans le siècle, le pianiste et compositeur Louis Lacombe écrit à son éditeur : « J’ai joué et je joue encore dans les salons la mazurka en si bémol majeur de Chopin, avec certains traits que j’ajoute pour ne pas répéter les reprises de la même manière. Vous serait-il agréable de graver cette bluette avec ces petits changements dont l’effet a toujours été bon ? Dans l’affirmative, jetez-moi un mot à la poste, et vous aurez un de ces petits ornements, points d’orgue, et avant la fin de la semaine. »26

    Comprendre la nature de l’exécution musicale à cette époque suppose donc de se méfier de l’évidence : en dépit de la précision de la notation en usage au xixe siècle, la musique réelle est en grande partie invisible dans les partitions manuscrites ou éditées. C’est particulièrement frappant dans les dernières pages du célèbreTraité complet de l’art du chant de Manuel Garcia fils, où le pédagogue propose plusieurs airs d’opéra dans une présentation originale puisqu’elle superpose la notation courante et ce que l’on entendait réellement sur les théâtres. Les ajouts ne sont pas seulement des embellissements musicaux : toutes les passions du personnage, en l’occurrence le Paolino d’Il matrimonio segreto de Cimarosa, sont insufflées par le chanteur entre les notes écrites27.

    Manuel Garcia fils, École de Garcia. Traité complet de l’art du chant en deux parties. Seconde partie, Paris, chez l’auteur / Troupenas, 1847, p. 89 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Manuel Garcia fils, École de Garcia. Traité complet de l’art du chant en deux parties. Seconde partie, Paris, chez l’auteur / Troupenas, 1847, p. 89 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    L’écart entre la musique imprimée (un squelette mélodico-harmonique) et la densité des ornements, diminutions et autres effets est saisissant. Il permet de mesurer le rôle écrasant joué par l’exécutant au moment de donner une consistance sonore au texte.

    Au fil des témoignages, nous avons peu à peu précisé ce que recouvre la notion d’exécution. Elle dérive avant tout d’une définition de la musique comme un discours, soumis à des règles bien connues pour les musiques anciennes28, mais dont on réalise mieux aujourd’hui qu’elles se sont perpétuées tard dans le xixe siècle29.

    En second lieu, l’exécution suppose une inversion du modèle actuellement en vigueur où l’acte créateur ordonne l’ensemble de l’économie de la pratique30. À l’époque que nous venons d’évoquer, composer se confond avec le fait de jouer ou de chanter. Alors que le droit d’auteur commence à peine à s’imposer, le texte musical est encore instable et fait l’objet d’interventions permanentes de toutes sortes de personnes : auteur, exécutant, éditeur, organisateur de concert ou directeur de théâtre, public, etc.31

    Troisième point : la fonction d’une édition musicale n’était en rien comparable à ce que nous connaissons aujourd’hui. Jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle, éditer une pièce, c’était détacher du corps éloquent la mémoire compositionnelle en la confiant à des signes qui ne conservaient d’ailleurs que le canevas de la prestation sonore originelle – c’était net dans les exemples pris chez Liszt et chez Lacombe. À cette époque, la lecture consistait moins à découvrir une œuvre inédite qu’à revivifier des lieux communs instrumentaux et vocaux mémorisés par le musicien.

    Dans cet univers musical disparu, l’exécutant ne joue pas devant un public entièrement absorbé dans une écoute silencieuse. L’audition à l’ancienne manière est, au contraire, discontinue. Le concert ou l’opéra sont encore indissociables d’activités sociales non artistiques. La principale d’entre elles – la conversation – n’est d’ailleurs pas très éloignée de la conception de l’exécution instrumentale ou vocale en vigueur jusqu’au milieu du xixe siècle. Dans cet imbroglio des discours, la relation entre le musicien et ses auditeurs est un souci de chaque instant : on a vu que le soliste mettait toutes ses forces dans la disposition des artifices oratoires et qu’il ajustait en permanence sa prestation aux réactions d’une salle qui goûtait particulièrement les effets de manche.

    Précisons enfin que la vieille conception de l’exécution met plusieurs décennies avant de disparaître totalement. Dans le dictionnaire de Charles Soullier, par exemple, qui paraît en 1855, on ne trouve pas une occurrence des mots interprétation ou interprète. La notice « exécution » ne fait par ailleurs aucune allusion directe au texte écrit ou à la pensée du compositeur et insiste plutôt sur ce qui se joue dans une situation donnée :

    « Exécution, s. f. – Action du musicien exécutant qui joue ou chante sa partie, au théâtre, dans un salon ou dans un concert ; on dit qu’une composition musicale est bien ou mal exécutée, selon que les artistes symphonistes, harmonistes ou chanteurs exécutants, y ont plus ou moins bien rempli leur tâche, c’est-à-dire plus ou moins bien joué ou chanté individuellement leur partie. L’effet que peut produire une [sic] œuvre de musique dépend principalement de sa bonne exécution, et sa bonne exécution dépend de son ensemble. La précision, l’expression du sentiment et la fidèle observation du rythme et de la mesure, sont les trois conditions principales qui constituent les bonnes exécutions. »31

    Dès les années 1820, étaient apparues les prémices du nouveau régime du jeu musical. L’éminent critique Castil-Blaze écrivait dans son Dictionnaire de musique moderne : « Exécuter, v. a.Exécuter une pièce de musique, c’est chanter et jouer toutes les parties qu’elle contient, tant vocales qu’instrumentales, dans l’ensemble qu’elles doivent avoir, et la rendre telle qu’elle est notée sur la partition. »32 La condition impérative du respect du texte allait de pair avec une méfiance systématique envers le medium humain soupçonné de trahir les intentions des créateurs : « Si le compositeur est à la merci de l’ignorance des exécutants, ou de leur malveillance, il y est aussi de leur faux savoir et de leur faux goût. Ce qu’ils ajouteraient à ce qu’il a fait serait quelquefois plus pernicieux que ce qu’ils y pourraient omettre. »33 À ce moment, Castil-Blaze est un des rares à formuler ce type de préoccupations, qui émergent surtout chez les musiciens de métier et dans les milieux d’amateurs où la musique de Beethoven est en passe d’être acclimatée (à Paris la Société des Concerts du Conservatoire, les sociétés de musique de chambre, etc.)34.

    Lorsque l’œuvre devint une partition

    Dans la presse européenne, on perçoit l’émergence dès les années 1830-1840 de nouvelles manières d’écouter la musique et de la jouer. Un compositeur suscite initiatives, commentaires et pratiques inédites : Ludwig van Beethoven, dont les symphonies, les quatuors et les sonates demandent aux exécutants et aux auditeurs un effort inaccoutumé36. La discussion mondaine sur le plaisir immédiat apporté par les morceaux exécutés s’avère insuffisante. L’appréhension de certaines pièces de Beethoven demande un important travail en amont du concert, une attention soutenue pendant l’écoute et des manières inédites de formuler ses impressions à la sortie de la salle.

    À Londres, où on a pris l’habitude de longue date d’exhumer des partitions anciennes36, la notion d’interprétation s’est assez vite imposée. Les échos de ces nouvelles manières de concevoir le concert parviennent jusqu’en France. En 1837, la Revue et Gazette musicale de Paris publie un compte rendu racontant une série de trois concerts récemment donnés par Moschelès. Passons sur la nouveauté de la forme du récital pour nous arrêter sur la façon dont le correspondant décrit le programme composé d’« œuvres vénérables à tant de titres différents, écrites pour des instruments à clavier par les Hændel, les Bach, les Scarlatti, les Mozart, les Beethoven et les Weber. Moscheles, qui s’était chargé d’être leur interprète à tous, s’est montré plus divers encore qu’on ne peut l’imaginer, non seulement dans la traduction de maîtres séparés les uns des autres par un intervalle séculaire, mais encore dans l’exécution des ouvrages du même musicien. »37 Plus loin encore, il est question de « la reproduction des leçons de Scarlatti » sur un clavecin, « l’instrument même pour lequel elles furent écrites ».

    Tout le problème de l’interprétation moderne est contenu dans ces observations : un corpus de textes amené à être infiniment fréquenté (les classiques) ; des textes sacralisés (« œuvres vénérables ») pris en charge par un musicien spécialisé dans l’exégèse des partitions (un « interprète »), tantôt « traduisant » les maîtres, tantôt les « reproduisant », dans tous les cas s’effaçant derrière les génies défunts ; enfin une démarche aux présupposés historiques qui n’applique pas à chaque pièce le goût contemporain mais respecte les caractéristiques de chaque auteur, fût-il très éloigné dans le temps.

    Cette nouvelle façon de considérer les œuvres, qui se généralisera avec la diffusion des opéras d’Eugène Scribe et Giacomo Meyerbeer puis avec l’engouement pour les drames de Richard Wagner39, place la partition au cœur de la pratique des artistes comme des auditeurs40. La technique d’intelligence des textes musicaux qui s’échafaude dès le premier tiers du XIXᵉ siècle relève d’une discipline alors en plein essor : l’herméneutique, science de l’interprétation des textes sacrés et bientôt par extension des textes tout court41. Le dictionnaire de Littré détaille cinq acceptions du termeinterprétation:

    «Interprétations. f.

    1. Traduction d’une langue en une autre.

    2. Explication de ce qu’il y a d’obscur ou d’ambigu dans un texte.

    3. Explication, par une induction positive, de certaines choses.

    4. Action de prendre en bonne ou mauvaise part des paroles, des actes, etc.

    5. Terme de rhétorique. Sorte de répétition nommée autrement synonymie, figure analogue à l’insistance. »41

    L’interprète est celui qui amène à la lumière le sens enfoui du texte. Face aux mystères des œuvres des créateurs les plus exigeants, les musiciens sont mis en demeure de traduire, d’expliquer, de lever toute ambiguïté. Certains corpus posent des défis aux plus valeureux de ces croisés de la signification. Les neuf symphonies de Beethoven, ses derniers quatuors ou ses trente-deux sonates sont le sommet à gravir pour tout exégète digne de ce nom. Les Leçons écrites sur les sonates pour piano seul de L. van Beethoven de Thérèse Wartel (1865) constituent à ce titre un tournant, bien au-delà du monde pianistique43.

    L’injonction herméneutique pouvait attiser la crainte d’un anéantissement des individualités musiciennes éclipsées par les auteurs dont elles devaient célébrer le culte. Dans son avant-propos, Wartel prend soin d’expliquer que son entreprise n’aura pas pour résultat de « comprimer [l]a personnalité » de l’élève, mais de l’éveiller,43 ou encore que « la meilleure des leçons est celle qui apprend à l’élève à penser lui-même. »44 Ne nous y trompons pas néanmoins, tout a désormais changé. L’opuscule de Wartel ne ressemble pas à l’une de ces innombrables méthodes parues depuis la fin du XVIIIᵉ siècle. Elle porte non pas sur le mécanisme instrumental (il n’est mentionné qu’allusivement dans l’avant-propos) mais sur une collection d’œuvres qu’il s’agit de comprendre avant de les jouer. Partant, ce corpus clos est abordé dans une perspective affichée dès les premiers mots du livre : « Nous vivons dans un siècle éminemment analytique. »45

    Le temps du divertissement est effectivement révolu : Wartel ne conçoit l’apprentissage du piano ou la vie d’amateur que comme un labeur perpétuel pour se hisser à la hauteur des chefs-d’œuvre. Dans le manuel de 1865, toute l’entreprise analytique est tournée vers la pensée de Beethoven que Wartel suivra à travers ses trois époques créatrices, « aidée pour cela d’un long séjour en Allemagne, durant lequel nous avons, pour ainsi dire, vécu familièrement avec son souvenir. »47 Cependant, la pianiste attribue une fonction à l’interprète qui est encore loin de l’humilité absolue qui sera la norme à la fin du siècle :

    « Il est difficile aujourd’hui, bien que nous y croyions en France, de retrouver les traditions du maître, pour ce qui est des intentions et des mouvements : chacun dit avoir les vraies, et toutes sont contradictoires.

    Mais, s’il est un fait qui renferme tout :

    Ce vaste génie aimait laisser faire à l’exécutant. Il comprenait la place que devait tenir sa propre création.

    Il n’aimait pas les signes marqués, qu’il trouvait vagues et insuffisants, et avait les chiffres du métronome en horreur (Lenz, Schindler, tous l’affirment).

    Celui qui comprend, disait-il,n’en a pas besoin ; celui qui ne comprend pas, n’apprend rien par là. »48

    Pour quelque temps encore, l’interprète est un collaborateur actif du compositeur. Du moins Wartel se présente-t-elle en bras armé de l’auteur, dégageant sans relâche les textes de la gangue des commentaires abusifs, ces « explications mélodramatiques, traduisant des pensées musicales par des mots, amoindrissant si bien [l’œuvre instrumentale], qu’à force d’être éclaircie il n’en reste plus rien »48. Dans les analyses proposées par Wartel, les questions formelles occupent une place centrale, descriptions objectives censées se substituer aux phraséologies inutiles qui proliféraient depuis quelques années49.

    Ouvrons le livre de Wartel au chapitre consacré à laSonate op. 27 no2.

    Thérèse Wartel, Leçons écrites sur les sonates pour piano seul de L. van Beethoven par Madame Th. Wartel, Paris, E. et A. Girod, 1865, pp. 80-81 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Thérèse Wartel, Leçons écrites sur les sonates pour piano seul de L. van Beethoven par Madame Th. Wartel, Paris, E. et A. Girod, 1865, pp. 80-81 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    C’est la structure de la pièce qui détermine l’explication et sur laquelle repose la clarification des intentions du maître. Dans la compétition exégétique que se livrent critiques, compositeurs, interprètes et amateurs, Wartel défend avec ardeur la position des techniciens du clavier. Tout le travail du pianiste consiste à faire entendre à ses auditeurs les rouages de la composition, autrement dit la pensée de Beethoven à l’œuvre : les variations de modes de jeu accompagnent le déroulement des diverses reprises, telle intention doit souligner la rentrée du thème ou permettre de distinguer l’intermède du morceau principal. Pour aider à l’approfondissement de la signification de la sonate, Wartel cite autant qu’elle le peut l’auteur lui-même : « Beethoven a dit à propos de ces deux sonates fantaisies, que celui qui veut en comprendre le sens, doit lire leSonge d’une nuit d’été, de Shakespeare [sic]. »51

    Le sillon tracé par Thérèse Wartel fructifia au-delà de ses espérances. Dès le début du XXᵉ siècle, il n’était pas un musicien de renom qui ne publiât des conseils d’interprétation. Raoul Pugno, Édouard Risler, Blanche Selva, Alfred Cortot, plus tard Marguerite Long ou Claude Helffer divulguaient analyses, conseils techniques voire confidences d’artistes expérimentés. La plupart annotaient des chefs-d’œuvre classiques, forts de l’expérience acquise sur scène pendant des années ou du savoir-faire forgé en enseignant leur art. Ainsi se multiplièrent pour le quotidien du travail instrumental des prothèses toujours plus sophistiquées.

    La série conçue par Georges Sporck est emblématique de la littérature d’encadrement des travailleurs de l’interprétation.

    Ludwig van Beethoven, Édition moderne des classiques. Sonate op. 27 no 2 pour piano. L. van Beethoven analysée par Georges Sporck (Toutes les annotations et explications adjointes au texte musical constituent la propriété exclusive de l’auteur) Toute imitation ou contrefaçon sera rigoureusement poursuivie, Paris, Georges Sporck, 1908, p. i et p. 14 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Ludwig van Beethoven, Édition moderne des classiques. Sonate op. 27 no 2 pour piano. L. van Beethoven analysée par Georges Sporck (Toutes les annotations et explications adjointes au texte musical constituent la propriété exclusive de l’auteur) Toute imitation ou contrefaçon sera rigoureusement poursuivie, Paris, Georges Sporck, 1908, p. i et p. 14 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Ludwig van Beethoven, Édition moderne des classiques. Sonate op. 27 no 2 pour piano. L. van Beethoven analysée par Georges Sporck (Toutes les annotations et explications adjointes au texte musical constituent la propriété exclusive de l’auteur) Toute imitation ou contrefaçon sera rigoureusement poursuivie, Paris, Georges Sporck, 1908, p. i et p. 14 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    La forme des objets imprimés implique leur mode de lecture : l’éditeur a conçu deux cahiers qui peuvent être placés côte à côte sur le pupitre ou à la table pour une lecture parallèle. Dans le premier, le texte du commentaire contient des informations sur l’histoire de l’œuvre, une foule d’indications sur la manière de réaliser le texte musical, des remarques analytiques et des exemples notés. Dans le second, la partition est lourdement annotée entre les portées, où Sporck détaille chaque épisode de la construction formelle, et dans les marges, où les phrases de l’exégète insérées dans le texte de Beethoven sont elles-mêmes glosées. La profusion des commentaires est symptomatique de la posture herméneutique. Il n’est plus une mesure, plus une note qui ne provoque un éclaircissement. L’œuvre musicale n’est désormais qu’un tissu sémantique aux mailles serrées.

    Dans une autre de ces « éditions de travail » (l’expression avait été imaginée par Alfred Cortot pour intituler une célèbre série de classiques commentés), l’obsession de l’exactitude notée porte jusqu’à la pédale – et pas seulement pour des raisons pédagogiques.

    Frédéric Chopin, 24 Préludes. Œuvres classiques pour piano revues et doigtées par Benjamin Cesi – Sigismond Cesi – Luca Fumagalli – Alexandre Longo – Ernest Marciano – Bruno Mugellini. Édition française revue par I. Philipp, Professeur au Conservatoire National de Musique. Préface de Gabriel Fauré, Directeur du Conservatoire National de Musique. Compositions de F. F. Chopin revues par Benjamin Cesi, Paris, Société anonyme des Éditions Ricordi, [ca 1910], p. 3 (collection particulière).
    Frédéric Chopin, 24 Préludes. Œuvres classiques pour piano revues et doigtées par Benjamin Cesi – Sigismond Cesi – Luca Fumagalli – Alexandre Longo – Ernest Marciano – Bruno Mugellini. Édition française revue par I. Philipp, Professeur au Conservatoire National de Musique. Préface de Gabriel Fauré, Directeur du Conservatoire National de Musique. Compositions de F. F. Chopin revues par Benjamin Cesi, Paris, Société anonyme des Éditions Ricordi, [ca 1910], p. 3 (collection particulière).

    Les 24 Préludes de Chopin sont systématiquement auscultés et annotés par le pianiste et pédagogue italien Beniamino Cesi. Pour l’édition française, une préface d’Isidor Philipp (l’un des principaux maîtres parisiens du piano) complète les suggestions à l’attention des interprètes par une notice historique et par une collecte méthodique des témoignages d’artistes (Heller, Moschelès, Sand, Liszt, Rubinstein ou Mathias) s’étant exprimés sur la signification des préludes.

    Autour de l’œuvre de Chopin se dessine tout un cortège d’exégètes : Cesi, Philipp, mais également plusieurs générations de pianistes, contemporains ou élèves d’élèves, qui apportent les uns après les autres leur pierre au débat sur le véritable sens de la musique de Chopin et sur la manière de la faire comprendre aux auditeurs modernes. Au tournant du siècle, les communautés de commentateurs développent des arènes spécifiques : éditions annotées, on vient de le voir, concerts-conférences ou ce qu’on appellera les classes de maître52. Dans la presse ou sous forme de livres, les leçons d’interprétation se multiplient pendant l’entre-deux-guerres :

    Étienne Royer, « Sur l’interprétation », ,Le Courrier musical, 15 avril 1922, pp. 133-134.

    Yvonne Lefébure, « La pédagogie de l’interprétation », Le Monde musical, 31 juillet 1926, pp. 267-268.

    Édouard Risler, « L’interprétation de la “Sonate Appassionata” », Le Courrier musical, 1ᵉʳ février 1927, pp. 58-59.

    « Opinions de virtuoses sur l’interprétation », Le Courrier musical, 15novembre 1927, pp. 549-553.

    Marcel Reynal, « Comment on travaille et fait travailler un quatuor à cordes », Le Courrier musical, 15 mars 1929, p. 183.

    Alfred Cortot, Cours d’interprétation recueilli et rédigé par Jeanne Thieffry, Paris, Librairie musicale Legouix, 1934.

    Roger Hauterive, « De l’interprétation pianistique », Le Ménestrel, 12 janvier 1934, pp. 9-11, et 19 janvier 1934, pp. 17-19.

    Alfred Cortot, « Attitude de l’interprète », La Revue internationale de musique, avril 1939, pp. 885-888.

    Dans le courant du XXᵉ siècle, on assiste à une véritable division du travail éducatif avec l’impression d’objets éditoriaux de plus en plus spécialisés. Aux partitions commentées s’ajoute toute une littérature analytique aux formes variées. En 1958, Amy Dommel-Diény (professeur d’harmonie et de contrepoint à la Schola Cantorum à Paris et au Conservatoire de Strasbourg) publie un guide conduisant le musicien « de l’analyse harmonique à l’interprétation »52.

    Amy Dommel-Diény, De l’analyse harmonique à l’interprétation. Avant-propos de Marc Pincherle, Neuchâtel, Delachaux & Nestlé S. A., 1958, pp. 66-67 (collection particulière).
    Amy Dommel-Diény, De l’analyse harmonique à l’interprétation. Avant-propos de Marc Pincherle, Neuchâtel, Delachaux & Nestlé S. A., 1958, pp. 66-67 (collection particulière).

    L’ouvrage ne s’adresse pas particulièrement aux pianistes mais à tout musicien soucieux d’appréhender correctement la langue et le style des classiques – écho du manuel de Jacques Chailley paru quelques années auparavant53. Dans l’Avant-propos, Marc Pincherle éclaire les intentions de l’auteur : « L’analyse, ici, n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’approcher la pensée du compositeur, une étude préalable à l’interprétation de sa musique, une base de départ pour d’éventuelles créations originales. »54 Quant à Dommel-Diény elle-même, elle prend soin de préciser que son volume se propose de donner les outils d’une « compréhension approfondie des œuvres, dessein élémentaire de tout interprète authentique. »55

    La rhétorique est définitivement enterrée : l’heure est à la linguistique (qu’elle soit ou non structurale) et à l’herméneutique. Dommel-Diény cite Wilhelm Furtwängler parlant de l’œuvre comme d’une « chose notée – signes fixes et forme immuable – dont il faut après coup déchiffrer le sens et deviner l’énigme, afin de pénétrer jusqu’à l’œuvre elle-même, qu’il s’agit ensuite de faire revivre. »56 L’analyse harmonique est dès lors l’affaire de tous.

    L’analyse formelle l’était déjà depuis plus d’un siècle. Dès les années 1830, elle avait envahi les comptes rendus de concert et finit par prospérer en brochures dans les dernières années du siècle : les guides d’écoute57. Lorsqu’il organise des concerts à Paris à la fin du siècle dans la salle qu’il venait de faire bâtir (1892-1896), Eugène d’Harcourt accompagne ces manifestations d’une série de publications consacrées aux symphonies de Beethoven à l’affiche pendant plusieurs semaines. Le texte fournit des repères notés et découpe le continuum musical afin de donner aux auditeurs le plus de prises auditives possibles.

    Eugène d’Harcourt, Concerts d’Harcourt. Aperçu analytique de la Cinquième Symphonie de Beethoven par Eugène d’Harcourt, Paris, Librairie Fischbacher, [1898], pp. 5-6 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Eugène d’Harcourt, Concerts d’Harcourt. Aperçu analytique de la Cinquième Symphonie de Beethoven par Eugène d’Harcourt, Paris, Librairie Fischbacher, [1898], pp. 5-6 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Eugène d’Harcourt, Concerts d’Harcourt. Aperçu analytique de la Cinquième Symphonie de Beethoven par Eugène d’Harcourt, Paris, Librairie Fischbacher, [1898], pp. 5-6 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    L’analyse s’adresse autant au spectateur qu’au chef d’orchestre ou aux instrumentistes. Tous se retrouvent autour de l’idée qu’une expérience musicale est avant tout une affaire d’intelligibilité d’un texte.

    On retrouve cette conception de l’audition de la musique comme un acte de lecture dans toutes sortes de témoignages. Lors de la création à Bruxelles duProphètede Scribe et Meyerbeer en 1850, un critique belge déplore des approximations dans l’exécution et regrette que le chef d’orchestre Hanssens n’ait pas consulté ses confrères parisiens pour recueillir leurs avis sur la nouvelle œuvre pour tâcher « de se bien pénétrer de la pensée du compositeur. »59 Le journaliste déplore que le musicien ne s’en soit malheureusement remis qu’à lui-même : « Nous en avions la conviction vendredi [au moment de la représentation] ; aujourd’hui que nous avons eu recours à la partition elle-même, qu’un habile pianiste de nos amis a bien voulu la feuilleter avec nous, nous en avons la certitude. »60 Une fois encore, la discussion critique des pièces musicales se déroule en dernière instance autour de la partition. Les spectateurs se transforment alors en arbitres, forts d’une expertise technique n’ayant plus rien à voir avec l’universel savoir de l’honnête homme qui avait caractérisé des générations d’amateurs.

    Dans ses souvenirs, l’organiste Marcel Dupré raconte une anecdote survenue lors de la béatification de Thérèse de Lisieux dans la cathédrale de la ville le 8 août 1923 :

    « Au cours de vêpres, le Cardinal Touchet, Évêque d’Orléans, monta en chaire. Il parlait depuis quelques minutes lorsque l’on entendit comme un battement d’ailes qui remplissait l’église. C’étaient trois mille personnes tournant une page en même temps. Le discours, imprimé, avait été distribué avant la cérémonie. Le Cardinal, jugeant, à juste titre, ce contrôle de mémoire déplaisant (j’en avais fait l’expérience au cours de mes récitals Bach, pendant lesquels j’entendais tourner les pages des partitions), changea un mot, puis une phrase et, finalement, retourna le plan de son magnifique panégyrique.

    Le soir, au dîner qui eut lieu à l’évêché, le Cardinal Touchet, évoquant cet incident, nous fit part de la sensation désagréable qu’il avait éprouvée. »61

    Le disque ne fera que conforter le principe d’une écoute instrumentée. La littérature d’accompagnement du son enregistré ou radiodiffusé qui voit le jour dans le premier tiers du xxᵉ siècle culmine dans les années 1950 lorsque la démocratisation de la radio, la large diffusion de l’enregistrement phonographique et la multiplication des concerts éducatifs font entrevoir la possibilité à court terme d’une éducation de masse du public61:

    André Cœuroy, Histoire de la musique avec l’aide du disque suivie de trois commentaires de disques avec exemples musicaux, Paris, Delagrave, 1931.

    L’Initiation à la musique à l’usage des amateurs de musique et de radio comportant un Précis d’histoire de la musique, suivi d’un Dictionnaire des œuvres, d’un Lexique des termes et de Chapitres variés dus à la collaboration de Maurice Emmanuel, Reynaldo Hahn, Paul Landormy, Georges Chepfer, Hugues Panassié, Émile Vuillermoz, Dominique Sordet, Maurice Yvain…, Paris, Éditions du Tambourinaire, 1935.

    Marcel Sénéchaud, Concerts symphoniques. Symphonies, oratorios, suites, concertos et poèmes symphoniques. Guide à l’usage des amateurs de musique, de disques et de radio…, Lausanne, Marguerat, 1947.

    Claude Rostand, Petit guide de l’auditeur de musique. Les chefs-d’œuvre du piano par Claude Rostand. Avant-propos d’Alfred Cortot, Paris, Éditions Le Bon plaisir, 1950.

    André Coëuroy et Claude Rostand, Petit guide de l’auditeur de musique. Les chefs-d’œuvre de la musique de chambre, Paris, Éditions Le Bon plaisir / Plon, 1952.

    Marcel Sénéchaud, Le Nouveau Répertoire lyrique. Opéra, opéra-comique, opérette. Guide des amateurs de théâtre, de musique, de disques et de radio. 2ᵉ édition entièrement refondue, Paris, Librairie théâtrale, 1952.

    Georges Favre, Musiciens français modernes. Essai d’initiation par le disque, Paris, Durand, 1953.

    Georges Favre, Musiciens français contemporains. Essai d’initiation par le disque. Deuxième livre, Paris, Durand, 1956.

    Que le medium soit sonore ne doit pas faire illusion. C’est bien l’œuvre-texte que les auteurs de ces guides cherchent à faire entendre aux amateurs. Animés par l’idée que l’écoute ne doit pas être déviante (on ne saurait entendre de travers un chef-d’œuvre dans lequel on voit la manifestation de la puissance sacrée du génie), les auteurs de manuels transmettent pas à pas le sens de chaque pièce. L’analyse musicale dès lors est un instrument de vérité. Il s’agit de lever toute équivoque sur la partition – l’une des définitions du Littré parlait de l’interprétation comme d’une « explication de ce qu’il y a d’obscur ou d’ambigu en un texte ».

    La réussite des opérations herméneutiques garantit à l’auditeur de sortir de l’expérience artistique moralement grandi. D’où l’importance d’une initiation dès le plus jeune âge. Les Jeunesses musicales de France, initiées dès 1942 par René Nicoly,62 ne furent pas les seules à sensibiliser des milliers d’amateurs à la pratique de la musique savante en leur proposant des conférences ou des modes d’emploi imprimés. Dès 1928, l’Union française des œuvres laïques d’éducation artistique s’était dotée d’un bulletin lu par « cette phalange d’éducateurs groupés au sein de la Ligue française de l’enseignement, et qui, plus nombreux et plus enthousiastes chaque jour, se sont assigné la mission de faire connaître à leurs élèves, à leurs anciens élèves, aux amis de leur école, les trésors de la musique. »63

    En 1952, Jean Ruault, professeur d’éducation musicale aux écoles de la Ville de Paris et à l’École normale d’instituteurs de la Seine, réunit en un livre les commentaires primitivement conçus pour le périodique de liaison de l’UFOLEA. Le manuel s’appuie sur 56 disques contenant l’essentiel du répertoire musical courant classé de façon progressive. Les pages dédiées à la Danse macabre de Camille Saint-Saëns sont exemplaires de la conception cursive des analyses de ce genre.

    Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).
    Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).
    Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).
    Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).
    Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).
    Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).

    C’est le disque Gramophone DB 3077 qui sert de fil directeur au commentaire, Ruault renvoyant avec précision au minutage à chaque fois qu’il isole un événement musical. À l’évidence, il s’agit de meubler la mémoire du novice (« Retenez bien ces deux thèmes ») à coup d’extraits notés et de passages enregistrés dont l’audition est répétée (l’auteur explique comment répartir les trois écoutes nécessaires pour assimiler chaque œuvre au sein de trois journées de travail scolaire65).

    Le soubassement de la forme moderne de l’alphabétisation musicale à laquelle travaillent pédagogues, artistes et amateurs est l’évolution de l’enseignement du solfège. La discipline connaît un développement phénoménal au XIXᵉ siècle et se distingue rapidement de l’exercice pour chanteur – les airs des solfeggi italiens de la deuxième moitié du XVIIIᵉ siècle ayant constitué les modèles du genre65. Peu de temps après sa fondation en 1795, le Conservatoire de Paris donne à la maîtrise de la lecture virtuose une importance considérable. Les classes de solfège seront obligatoires pour tout musicien désireux d’apprendre un instrument. En un siècle, le solfège aura achevé de se vider de sa dimension musicale et aura engendré des virtuoses scolaires qui brilleront dans les concours66.

    Les éditeurs imaginent alors des panoplies complètes de manuels apprenant à lire dans toutes les clefs, à démêler les plus invraisemblables combinaisons rythmiques, à prononcer le nom des notes le plus rapidement possible, à déchiffrer les écritures les moins lisibles, à prendre en dictée les phrases les plus alambiquées, à chanter jusqu’au bout des leçons bourrées de chausse-trappes, etc. Ces encyclopédies de la gymnastique solfégique sont évidemment les pendants des études de virtuosité instrumentale qui font la fortune des maisons d’édition.

    Les pédagogues débordent alors d’imagination pour plier les jeunes et les moins jeunes à la discipline de fer de la lecture rigoureuse.

    Hortense Parent, Lecture des notes dans toutes les clés. Méthode fondée sur la mémoire des yeux en Trois Parties par H. Parent Fondatrice-directrice de l’École préparatoire au professorat du piano, Officier de l’Instruction publique, Paris, J. Hamelle et Henri Thauvin, [1890], couverture et p. 46 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Hortense Parent, Lecture des notes dans toutes les clés. Méthode fondée sur la mémoire des yeux en Trois Parties par H. Parent Fondatrice-directrice de l’École préparatoire au professorat du piano, Officier de l’Instruction publique, Paris, J. Hamelle et Henri Thauvin, [1890], couverture et p. 46 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    Hortense Parent, Lecture des notes dans toutes les clés. Méthode fondée sur la mémoire des yeux en Trois Parties par H. Parent Fondatrice-directrice de l’École préparatoire au professorat du piano, Officier de l’Instruction publique, Paris, J. Hamelle et Henri Thauvin, [1890], couverture et p. 46 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
    Hortense Parent, Lecture des notes dans toutes les clés. Méthode fondée sur la mémoire des yeux en Trois Parties par H. Parent Fondatrice-directrice de l’École préparatoire au professorat du piano, Officier de l’Instruction publique, Paris, J. Hamelle et Henri Thauvin, [1890], couverture et p. 46 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).

    L’attention quasi obsessionnelle portée à cette dernière est le terreau sur lequel peuvent ensuite se construire toutes les pratiques de la rectitude textuelle qui sont au fondement des techniques d’interprétation musicale68. Cette éthique du texte inculquée dès les premiers temps de l’apprentissage est répétée tout au long de la vie. Le premier des conseils donnés en 1899 par Saint-Saëns à un pianiste est qu’« on doit tendre à interpréter la musique le plus exactement possible, sans rien omettre des indications écrites par l’auteur. »69

    L’enfer du texte

    Dans cet enfer d’exactitude, les fausses notes devinrent intolérables. Elles avaient pourtant eu droit de cité pendant des siècles. Dans le fragment de l’Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois déjà cité, le rédacteur parle des concertos joués par un jeune violoniste : « Les tours de force que M. Berthaume a faits sur le violon, & dont il n’est pas sorti avec le même bonheur, n’ont point diminué l’enthousiasme avec lequel le Public l’a accueilli toutes les fois qu’il s’est présenté à ses regards. »69 En d’autres termes, les erreurs et imperfections du jeu d’un exécutant ne sont pas un obstacle à son succès.

    Cinquante ans plus tard, des voix commencent à s’élever pour désigner à la vindicte publique ceux qui négligent le respect pointilleux des signes notés. Dans le compte rendu d’un concert donné à Paris en 1830, François-Joseph Fétis explique que « l’absence de fautes matérielles » ne suffit pas à produire une bonne exécution, que l’oreille peut pardonner « quelques imperfections partielles » à un orchestre qui serait traversé par « l’esprit de la composition et la pensée de l’auteur », qu’aux concerts de l’École royale « quelques légères fautes individuelles n’y sont pas sans exemple ; mais à peine sont-elles remarquées par les musiciens les plus habiles, et le public ne les aperçoit pas », que « chaque année, ces fautes deviennent plus rares, parce que chacun devient plus attentif, et sent la nécessité de ne point porter atteinte à une réputation de supériorité justement acquise », que dans la symphonie ensibémol de Beethoven supérieurement exécutée au premier concert de l’année « quelques légères inadvertances avaient jeté des ombres sur certains passages », qu’au quatrième concert « la même symphonie a été dite de nouveau, et toutes les fautes avaient disparu pour faire place à l’exactitude la plus scrupuleuse », qu’il avait lui-même « signalé quelques hésitations nées de la rapidité du mouvement dans le morceau final [et qu’]on n’en a plus aperçu de traces dans le concert du 4 de ce mois. »71

    Dans le texte du critique, la question de la faute est omniprésente et les reproches adressés aux exécutants couvrent un spectre très large, depuis l’erreur de lecture ou de jeu jusqu’à l’infidélité à l’esprit de l’œuvre. Le ton général demeure toutefois à l’indulgence. À la fin du siècle, la chasse à la fausse note est clairement ouverte tandis que les campagnes contre le vandalisme musical se multiplient72 et que les censeurs haussent le ton contre les barbares :

    « La voix de MmeMiolan-Carvalho n’était point tout à fait assurée dans les récitatifs qui précèdent le grand air :O beau pays de la Touraine ! Mais la cantatrice s’est vite remise et a égrené, à l’émerveillement général, le chapelet de ses plus audacieuses vocalises. Il nous semble même que ce chapelet s’est augmenté d’un long point d’orgue que Meyerbeer, s’il l’eût ouï aussi merveilleusement exécuté, n’aurait pas hésité à écrire dans sa partition, mais, enfin, qu’il a oublié d’y mettre.

    Nous savons que les chanteurs ont le droit d’implanter ainsi quelques points d’orgue à certains endroits de leurs grands airs, mais nous serions heureux de ne point les voir user de ce droit dans un ouvrage tel que lesHuguenots. »73

    Comme souvent, les capitales mènent la danse et l’opprobre est jeté sur les artistes qui transportent sur les scènes nationales les – dorénavant – mauvaises habitudes persistant dans les villes de second rang. En 1871, les vieux gestes oratoires de Jean-Baptiste Faure sont sévèrement condamnés lorsqu’il chante sur la scène de l’Opéra de Paris la sacro-sainte partition de Don Juan. À propos de la sérénade, cheval de bataille de tous les barytons, Henri Chabrillat écrit : « Le seul reproche que je ferai à Faure, c’est de se croire obligé de sacrifier au gros du public en finissant sur un effet vocal qui sent sa province d’une lieue. Cette note est là, me dira-t-on, pour bien faire comprendre au spectateur que le morceau est fini et qu’il faut applaudir. Je le regrette ; la claque est là qui part à la réplique, et le vrai public, celui dont un artiste de la valeur de M. Faure devrait se préoccuper avant tout, n’attend pas le moment indiqué par ce malencontreuxfa dièze. »74

    Alors que les gardiens du temple sermonnent les interprètes, les compositeurs affirment leur autorité par l’écriture et confient leurs intérêts aux plus zélés des truchements. En 1939, Marguerite Long publie les conseils que lui aurait confiés Claude Debussy :

    « Scrupuleux vis-à-vis des autres, il a voulu pour lui-même, pour l’exécution de ses œuvres, nous laisser les plus sûres et les plus précises indications, notant avec le soin le plus extrême la moindre nuance, le moindre accent. D’une intransigeance absolue, il se sentait incapable de supporter la plus légère altération de sa pensée, et Maurice Ravel, soucieux lui aussi du respect de ses intentions, me faisait souvent raconter un propos que Debussy m’avait tenu : un pianiste venu lui jouer quelques-unes de ses œuvres, prétendait à la liberté de ses interprétations. « Comment, s’écria le maître, dès qu’il me vit, il y a des gens pour faire de la musique, des gens pour l’éditer et ce monsieur pour faire ce qu’il veut ! » Il était furieux. C’est ce même sentiment qui lui fit autrefois opposer un refus formel à la proposition d’une artiste de « génie » pour chanter Mélisande, disant qu’une « interprète fidèle » lui suffisait. »75

    Dans le même numéro de revue, le pianiste Lazare-Lévy décrie « la fièvre interprétative » qui saisit depuis quelque temps ses collègues. L’article est l’occasion pour lui de préciser la vieille dialectique de l’esprit et de la lettre :

    « Tout vrai musicien sait fort bien que jouer exactement « ce qui est écrit » ne peut pas suffire à l’exprimer. Il sait qu’on ne respecte qu’imparfaitement la musique en se contentant d’une exécution simplement littérale. L’observation stricte des signes ne suffit pas. Mais les signes, pour imparfaits ou insuffisants qu’ils soient, doivent scrupuleusement être respectés puisque c’est à eux que l’auteur doit recourir pour communiquer sa pensée. Ces signes constituent donc les guides les plus sûrs, les plus autorisés, les seuls peut-être auxquels nous devons nous référer pour bien assimiler la pensée de celui qui en a fait usage. »76

    Dans un univers où l’altération du texte musical est, plus qu’une bévue artistique, une faute morale, se développe l’idée, ou plutôt le fantasme absolu, d’une suppression du facteur humain afin de conserver toute sa pureté au face-à-face de l’auditeur et de l’œuvre du génie. On connaît les déclarations provocantes d’Igor Stravinsky76 à ce sujet, mais un demi-siècle plus tôt l’idée traverse déjà certains esprits. En 1906, le critique Paul Locard écrit à propos des quatuors de Beethoven : « Peut-être faudrait-il les lire plutôt que de les écouter, tant il est à craindre que toute exécution ne les trahisse ; car jamais la pensée et l’expression ne se livrèrent un combat aussi rude. »77 Le comble de l’interprétation serait alors la lecture silencieuse, lorsque autour de pages inaltérées se rencontrent les esprits éthérés de l’initié et de l’auteur.

    La chimère du texte pur en vient à affecter les interprètes eux-mêmes. Au début du siècle, Jules Combarieu raconte avoir visité Francis Planté au lendemain d’un concert (27 avril 1902). Le célèbre pianiste est surpris dans une étrange posture : « Je le trouve lisant, le crayon en main, le concerto de Bach qu’il a joué la veille devant un public enthousiaste ; et comme je m’étonne de ce travail : « J’étudie, me répond Planté, ce que j’ai joué hier. Le concert, c’est la dépense (sic) ; le recueillement après le concert, c’est le profit. Voilà un concerto que j’ai exécuté deux dimanches de suite ; j’ai conscience d’avoir fait des progrès dans l’intervalle. J’en cherche de nouveaux… »78 Nul besoin de repasser au clavier. L’approfondissement de l’œuvre peut avoir lieu à la table. Travailler, pour un interprète, c’est annoter un texte ou le macérer mentalement. Jeu d’esprit, une fois encore, qui semble faire l’économie de la matérialité du corps laborieux et suspend la possibilité même d’une fausse note.

    Le modèle herméneutique que nous venons de décrire est la conséquence d’un coup de force des compositeurs qui réussirent en quelques décennies à s’élever au sommet de la hiérarchie musicale. Les effets de cette révolution furent profonds et durables. Une fois le créateur définitivement maître du jeu, l’exécutant (bientôt rebaptisé interprète) ne put conserver sa légitimité qu’en assimilant totalement les écritures sacrées. L’auditeur se mua en un être passif passant son temps à se disposer à recevoir la pensée de l’écrivain de musique.

    Les conséquences furent mécaniques. L’autorité renforcée du créateur eut tendance à figer les conditions de la performance. L’évolution est particulièrement sensible dans le domaine de l’improvisation. On sait le scrupule que des musiciens comme Richard Strauss ou Giacomo Puccini mettront à noter les moindres détails de leur composition, enserrant les interprètes dans un étroit carcan de signes. Les chanteurs, longtemps réputés pour la liberté de leur parole, avaient progressivement été emprisonnés dans les détails des textes. Un des exemples les plus saisissants est la manière dont les traits (héritages de la vieille éloquence) furent peu à peu intégrés dans les compositions écrites. À la fin de sa carrière, Giuseppe Verdi finit par noter tout ce que le chanteur devait faire80. Pour les répertoires où les ornements étaient jadis laissés à la discrétion de l’artiste, on édita des aides à l’invention défaillante comme le célèbre recueil de Mathilde Marchesi.

    Mathilde Marchesi, Variantes et points d’orgue composés pour les principaux airs du répertoire par Mathilde Marchesi pour les élèves de ses classes de chant, Paris, Heugel, 1900, pp. 54-55 (collection particulière).

    La stricte séparation des tâches entre l’inventeur de musique (un compositeur de plus en plus rarement capable de se produire au concert) et le réalisateur des œuvres (un interprète oubliant de plus en plus ses antiques compétences oratoires) transforma la nature même du concert, qui devint une séance de lecture collective, et incita à l’abandon – du moins dans les milieux les plus radicaux – du spectacle de la virtuosité éloquente. Dans le compte rendu d’un concert donné par le pianiste Édouard Risler à la Salle des agriculteurs (18 octobre 1910), Lionel Dauriac écrivait :

    « La partie du récital la plus religieusement écoutée en fut aussi la plus intéressante, Risler donnant lecture de la sonate en mi de Vincent d’Indy. Les yeux fixés sur le texte, pour le comprendre et le faire comprendre : il donnait l’impression d’un artiste qui pense et qui cherche ; qui, même lorsqu’il trouve, ne laisse pas que de chercher encore, allant toujours plus au fond. C’est un assez beau spectacle et un bel exemple. La récompense ne s’est point fait attendre si c’est, pour un artiste de ce genre, être récompensé que de rendre intelligible à l’élite, un des textes les plus riches, les plus médités, les plus pensés de la musique de piano contemporaine. Et vraiment, je ne sais quel scrupule m’empêche d’écrire : « de la musique », la musique, tout court. »80

    La nécessité de dominer l’ensemble des techniques de traitement des textes, depuis leur édition jusqu’à leur glose écrite ou orale en passant, bien entendu, par leur interprétation en public, accéléra l’émergence de la figure du musicien intellectuel82. Les plus passionnés d’entre eux se transformèrent même en savants philologues, tel Édouard Risler qui contribua pendant la Première Guerre à l’Édition nationale de musique classique en publiant chez Sénart les sonates de Beethoven dans une « édition révisée, annotée et doigtée » en collaboration avec Vincent d’Indy (1916).

    Les répercussions de la prise de pouvoir du compositeur sur l’éthique des interprètes sont non moins importantes. Au début du XXᵉ siècle, il était désormais clair que le comble de l’art consisterait pour les musiciens à se rendre invisibles afin de ne pas gêner la relation des auditeurs avec les chefs-d’œuvre qui leur étaient présentés – Adolphe Boschot félicite alors Édouard Risler qui fait entendre aux quatre coins de l’Europe l’intégrale des trente-deux sonates pour piano de Beethoven dans la plus parfaite humilité : « Le plus bel éloge que l’on puisse faire de cet interprète, c’est de constater qu’il se fait oublier lui-même et ne laisse parler que Beethoven. »82

    Une technique, longtemps modeste, s’est rapidement retrouvée au cœur de la machine herméneutique : le solfège à travers ses sous-disciplines (lecture, dictée, déchiffrage, etc.) fournit aux musiciens les outils de la restitution littérale des œuvres. Au même moment, les paramètres de la musique étaient stabilisés et standardisés grâce à l’invention du métronome et à la fixation d’un diapason universel. Le monde sonore devint alors un immense ensemble de signes attendant leurs exégètes.

    Le basculement du dire au lire frappa les contemporains dès le milieu du xixesiècle. Le critique A. Lemachois écrivait dans le Journal de la Meurthe et des Vosges (22 décembre 1865) à propos du quatuor à cordes de Maurin, Chevillard, Mas et Sabatier alors en tournée à Nancy où ils faisaient apprécier leur « merveilleuse interprétation » des derniers quatuors de Beethoven :

    « Beethoven parle une langue que les profanes ne comprennent pas, si les textes ne leur sont expliqués par des maîtres. Ehbien ! Les quatre maîtres ont paru ; ils ont lu, en les ponctuant, en les accentuant, en leur donnant l’intonation et la mesure, ces pages savantes du demi-dieu. Ils ont prouvé que si le livre écrit par Beethoven n’avait pas été compris dans toutes ses parties, la faute n’en était pas à Beethoven dont le génie n’avait pas pu s’égarer. Ils ont convaincu, ils ont charmé. »84

    De même que le monde de l’exécution ne sombra pas en un jour, le principe moderne de lecture des textes mit plusieurs décennies pour se mettre en place. Tard dans le siècle, il continue à se commettre beaucoup d’entorses aux nouvelles règles. Lorsqu’on reprend Hamlet d’Ambroise Thomas à l’Opéra de Paris en 1880, la nouvelle Ophélie exige du compositeur qu’on aménage le quatrième acte à ses capacités : « L’air de la folie a été transposé d’un ton pour la belle Marie [Heilbron], m’affirment plusieurs abonnés. – M. Thomas, cependant, refusait cette faveur à toutes les Ophélies passées. — Il y a, paraît-il, certaines grâces d’état. – Le ton est repris ensuite pour le motif de la valse, et délaissé de nouveau pour les couplets qui suivent. – Le trait final est même modifié de façon que la voix de la cantatrice ne dépasse pas le si bémol. – Faiblesse d’autant plus coupable qu’on a toujours refusé, je le répète, tous les changements de ce genre à Daram et aux autres. »84

    Les deux régimes (celui de l’exécution et celui de l’interprétation) voisinent jusque dans le dernier tiers du siècle85. Antoine Marmontel peut ainsi écrire dans les années 1870 : « Cramer excellait dans l’interprétation des andantes, et nul virtuose ne disait avec plus de perfection et de charme les adagios de Mozart. Son exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire chanter le piano était un modèle d’expression et de naturel. »86 La confusion des verbes (interpréter, dire, exécuter, phraser) dénote l’âge de Marmontel, né en 1816 et formé par des musiciens ayant vécu sous l’Ancien Régime. À la date de parution de ses Pianistes célèbres (1878), des dizaines d’autres sources attestent de la nette augmentation de l’emploi de la notion d’interprétation et du reflux tout aussi clair de celle d’exécution.

    Le projet de cet article était triple. Montrer tout d’abord l’intérêt d’enrichir la philologie de la musique (histoire des signes) par la connaissance des pratiques concrètes des musiciens (histoire de la lecture). Décrire ensuite les deux manières de jouer ou de chanter qui se sont succédé au cours des deux derniers siècles : l’art oratoire (où l’exécutant était maître de son discours) et le savoir-faire herméneutique (où musiciens et auditeurs commentent des textes avec abnégation). Dater précisément, enfin, l’adoption de la pratique moderne (entre 1860 et 1880), ce qui conduit à réfléchir sur la limite de ce qu’on appelle communément « la musique ancienne ». Beaucoup de pièces du répertoire traditionnel (c’est-à-dire les œuvres signées Beethoven, Schubert, Chopin, Rossini, Liszt ou Vieuxtemps) ne gagneraient-elles pas à des exécutions « historiquement informées » après avoir été tant de fois interprétées ?

    Pour citer ce document

    Rémy Campos, « De l’exécution de la musique à son interprétation (1780-1950) », La Revue du Conservatoire [en ligne], La revue du Conservatoire, Le troisième numéro, Dossier Les savoir-faire de l’artiste.

    Notes

    1. Les travaux sur la question sont rares ; mentionnons l’article suivant même s’il n’est pas encore paru à ce jour (janvier 2014) : Joël-Marie Fauquet, « Exécuter / interpréter. Variations sémantiques sur le thème du maçon et de l’architecte », in Michel Noiray, dir., L’Architecte et le Maçon. Compositeur et exécutant en France du Moyen Âge à nos jours, Paris, CNRS Éditions (mentionné dans : Damien Colas, Florence Gétreau et Malou Haine, dir., Musique, esthétique et société au xixe siècle. Liber amicorum Joël-Marie Fauquet, Wavre, Mardaga, 2007, p. 16). ↩︎
    2. Bernard Cerquiligni, Éloge de la variante. Histoire critique de la philologie, Paris, Le Seuil, 1989 ; Pascale Hummel, Histoire de l’histoire de la philologie. Étude d’un genre épistémologique et bibliographique, Genève, Droz, 2000 ; Rémy Campos, « Philologie et sociologie de la musique au début du xxᵉ siècle. Pierre Aubry et Jules Combarieu », Revue d’Histoire des Sciences humaines, no 14 (« Musicologie et sciences sociales : rendez-vous manqués ? »), 2006, pp. 19-47. ↩︎
    3. Aristide et Louise Farrenc, Le Trésor des pianistes. Collection des œuvres choisies des maîtres de tous les pays et de toutes les époques depuis le XVIᵉ siècle jusqu’à la moitié du XIXᵉ siècle, accompagnées de notices biographiques de renseignements bibliographiques et historiques, d’observations sur le caractère d’exécution qui convient à chaque auteur, des règles de l’appogiature, d’explications et d’exemples propres à faciliter l’intelligence des divers signes d’agrément…, Paris, Aristide Farrenc, 1861-1872. ↩︎
    4. Pour un panorama des performance practice studies: Colin Lawson et Robin Stowell,The Historical Performance of Music. An Introduction, Cambridge, Cambridge University Press, 1999 ; John Butt,Playing with History. The Historical Approach to Musical Performance, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, en particulier pp. 3-50 ; Peter Walls,History, Imagination, and the Performance of Music, Rochester, NY, Boydell and Brewer, 2003 ; Danielle Pistone, « De l’interprétation à la critique pianistique d’aujourd’hui », in Danielle Pistone, dir., Pianistes du xxie siècle. Critique, pédagogie, interprétation, Paris, Université de Paris-Sorbonne/Observatoire musical français, 2007, pp. 9-19. ↩︎
    5. Rémy Campos,François-Joseph Fétis musicographe, Genève, Droz/Haute École de Musique de Genève, 2013, pp. 468-473. ↩︎
    6. Il faut attendre la fin des années 1980 pour que se multiplient les travaux sur l’improvisation instrumentale. Parmi une littérature désormais pléthorique : Frederick Neumann, Ornamentation and Improvisation in Mozart, Princeton, Princeton University Press, 1986 ; John Scott Rink,The Evolution of Chopin’s “Structural Style” and its Relation to Improvisation, thèse, University of Cambridge, 1989, 2 vol. ; Robert D.Levin, « Instrumental Ornamentation, Improvisation and Cadenzas », in Howard Mayer Brownand Stanley Sadie, dir.,Performance Practice. Music after 1600, London, New York, Norton, 1989, pp. 267-291 ; Martin Gellrich, Üben mit Lis(z)t: Wiederentdeckte Geheimnisse aus der Werkstatt der Klaviervirtuosen, Frauenfeld, Waldgut, 1992 ; Robert D. Levin, « Improvised Embellishments in Mozart’s Keyboard Music », in Early Music, vol. 20, no2, 1992, pp. 221-233 ; Jean-Pierre Dambricourt, dir.,L’Improvisation musicale en question. Actes du Colloque international de l’Université de Rouen les 16, 17 et 18 mars 1992, Rouen, Université de Rouen, 1994 ; Valerie Woodring Goertzen, « By the Way of Introduction: Preluding by 18th and Early 19th Century Pianists », inThe Journal of Musicology, t.xiv, no3, 1996, pp. 299-337 ; Odile Jutten, L’Enseignement de l’improvisation à la classe d’orgue du Conservatoire de Paris (1819-1986) d’après la thématique de concours et d’examens, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2001, 2 vol. Angela Esterhammer, Romanticism and Improvisation, 1750-1850, Cambridge, Cambridge University Press, 2008; Gabriel Solis and Bruno Nettl, dir., Musical Improvisation. Art, Education, and Society, Champaign, University of Illinois Press, 2009 ; Martin Edin, « Cadenza Improvisation in Nineteenth-Century Solo Piano Music According to Czerny, Liszt and Their Contemporaries », in Rudolf Rasch, dir., Beyond the Notes. Improvisation in Western Music of the Eighteenth and Nineteenth Centuries, Turnhout, Brepols, 2011, pp. 163-183 ; Steven Young, « Practical Improvisation. The Art of Louis Vierne», in Rudolf Rasch, dir., Beyond the Notes. Improvisation in Western Music of the Eighteenth and Nineteenth Centuries, Turnhout, Brepols, 2011, pp. 185–190 ; Siegfried Rampe, « Improvisation bei Beethoven », in Musik Theorie. Zeitschrift für Musikwissenschaft, 26eannée, vol. 2, 2011, pp. 103-122. Pour les chanteurs, voir la bibliographie indiquée plus loin. ↩︎
    7. William Weber, « Did people listen in the xviiith Century ? », in Early Music, vol. 25, no4, novembre 1997, pp. 678-691. ↩︎
    8. Parmi une littérature désormais abondante : Leon Botstein, « Listening through Reading: Musical Literacy and the Concert Audience », in 19th-Century Music, vol. 16, no2, 1992, pp. 129-145 ; James H.Johnson, Listening in Paris. A Cultural History, Berkeley, University of California Press, 1995; Rob C.Wegman, dir., « Music as Heard » [numéro spécial], in Musical Quarterly, vol. 82, nos 3-4, 1998; Peter Szendy, Écoute, une histoire de nos oreilles, Paris, Éditions de Minuit, 2001 ; Rémy Campos, « Aimer Beethoven. Les années d’apprentissage d’Henri-Frédéric Amiel, amateur de musique genevois (1840-1860) », in Revue de musicologie, t.lxxxviii, no 1, 2002, pp. 9-42 ; Eric Clarke, « Listening to Performance », in John Rink, dir.,Musical Performance: A Guide to Understanding, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, pp. 185-196 ; Antoine Hennion, « L’écoute à la question », in Revue française de Musicologie, t.lxxxviii, no 1, 2002, pp. 95-149 ; Richard Leppert, « The Social Discipline of Listening », in Hans Erich Bödeker, Patrice Veitet, Michael Werner, dir., Le Concert et son public. Mutations de la vie musicale en Europe de 1780 à 1914 (France, Allemagne, Angleterre), Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2002, pp. 459-484 ; Matthew Riley, « Johann Nikolaus Forkel on the Listening Practices of « Kenner » and ”Liebhaber” », in Music & Letters, vol. 84, no. 3, 2003, pp. 414-433 ; Andrew Dell’Antonio, Beyond Structural Listening? Postmodern Modes of Hearing, Berkeley, University of California Press, 2004; Matthew Riley, Musical Listening in the German Enlightenment: Attention, Wonder and Astonishment, Aldershot, Ashgate Publishing Limited, 2004; Mark Evan Bond, Music as Thought. Listening to the Symphony in the Age of Beethoven, Princeton, Princeton University Press, 2006; Nicolas Donin, « Pour une « écoute informée » de la musique contemporaine : quelques travaux récents », in Circuit. Musiques contemporaines, vol. 16, no3, 2006, pp. 51-64; Martin Kaltenecker, L’Oreille divisée. Les discours sur l’écoute musicale aux xviiie et xixes siècles, Paris, Éditions MF, 2011 ; Rémy Campos, « Paul Scudo contre Richard Wagner : autopsie d’une oreille réactionnaire », in Luca Sala, dir., The Legacy of Richard Wagner. Convergences and Dissonances in Aesthetics and Reception, Turnhout, Brepols, 2012, pp. 53-75 ↩︎
    9. Lothaire Mabru, « Des postures musiciennes », in Ethnologie française, t. XXV, no. 4, 1995, pp. 591-606; « De l’écriture du corps dans les pratiques musicales à transmission « orales » : le cas du fifre en Bazadais », in N. Belmontet J.-F. Gossiaux, dir.,De la voix au texte. L’ethnologie contemporaine entre l’oral et l’écrit, Paris, Editions du C.T.H.S., 1997, pp. 49-59 ; « Donner à voir la musique : les techniques du corps des violonistes », in Musurgia, analyses et pratiques musicales, vol.6, no2, 1999, pp. 29-47 ; « Vers une culture musicale du corps », in Cahiers de musiques traditionnelles, no 14, « Le geste musical », Genève, Ateliers d’ethnomusicologie, 2001, pp. 95-110. ↩︎
    10. Par exemple : Richard Leppert, The Sight of Sound. Music, Representation and the History of the Body, Berkeley, University of California Press, 1993; Paul Metzner, Crescendo of the Virtuoso. Spectacle, Skill, and Self-Promotion in Paris during the Age of Revolution (Studies on the History of Society and Culture), Berkeley, University of California Press, 1998 ; Sarah R.Cohen, Art, Dance and the Body in French Culture of the Ancien Régime, Cambridge, Cambridge University Press, 2000; Bruce W.Holsinger, Music, Body and Desire in Medieval Culture. Hildegard of Bingen to Chaucer, Stanford, Stanford University Press, 2001; Anthony Grittenet, Elaine King, dir., Music and Gesture, Aldershot, Ashgate, 2006 ; Vernon Alfred Howard, Charm and Speed. Virtuosity in the Performing Arts, New York, Peter Lang, 2008. ↩︎
    11. Florence Gétreau a consacré plusieurs articles au sujet : « Les images de pianistes en France, 1780-1820 », in Musique-Images-Instruments, no 11 (« Le Pianoforte en France 1780-1820 »), 2009, pp. 136-149 ; « Retour sur les portraits de Mozart au clavier : un état de la question », in Thomas Steiner, dir.,Cordes et claviers au temps de Mozart. Strings and Keyboard in the Age of Mozart, Berne, Peter Lang, 2010, pp. 73-112 ; « Corps, mains et visages de musiciens sous les crayons de Watteau », in Florence Raymond, dir., Antoine Watteau (1684-1721). La Leçon de musique, Bruxelles, Bozar Books, Hannibal, 2013, pp. 39-43. ↩︎
    12. • Par exemple : Roger Chartier, Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Paris, Le Seuil, 1987 (pour le chapitre 5 : « Du livre au lire. Les pratiques citadines de l’imprimé, 1660-1780 », pp. 165-221) ; Roger Chartier, dir.,Pratiques de la lecture, Paris, Payot et Rivages, 1993 [1985 pour la 1re éd.]. (pour le chapitre : « Du livre au lire », pp. 79-113) ; Roger Chartier, dir.,Histoires de la lecture. Un bilan des recherches. Actes du colloque des 29 et 30 janvier 1993, Paris, Paris, IMEC Éditions/Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1995 ; Roger Chartier, Culture écrite et société. L’Ordre des livres (XIVᵉ-XVIIᵉ siècles), Paris, Albin Michel, 1996. ↩︎
    13. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1980. ↩︎
    14. « L’appropriation telle que nous l’entendons vise une histoire sociale des usages et des interprétations, rapportées à leurs déterminations fondamentales et inscrites dans les pratiques spécifiques qui les produisent [une note renvoie ici à L’Écriture de l’histoire de Michel de Certeau]. Donner ainsi attention aux conditions et aux processus qui, très concrètement, portent les opérations de construction du sens (dans la relation de lecture mais dans bien d’autres également) est reconnaître, contre l’ancienne histoire intellectuelle, que ni les intelligences ni les idées ne sont désincarnées, et, contre les pensées de l’universel, que les catégories données comme invariantes, qu’elles soient philosophiques ou phénoménologiques, sont à construire dans la discontinuité des trajectoires historiques » (RogerChartier,Au bord de la falaise. L’Histoire entre certitudes et inquiétudes, Paris, Albin Michel, 1998, p. 74 – reprise de : Roger Chartier, « Le monde comme représentation », Annales ESC, novembre-décembre 1989, pp. 1505-1520). L’art du bricolage ou du braconnage, pour reprendre deux notions formulées par Michel de Certeau (Michel de Certeau, L’Invention du quotidien…, op. cit., p. xxxix et p.xlix [éd. 1990]), est une notion que les historiens de la lecture ont utilisée pour insister sur la créativité des formes d’appropriation de l’écrit (Roger Chartier, « Lectures “populaires” », Culture écrite et société. L’Ordre des livres (XIVe-XVIIe siècles), Paris, Albin Michel, 1996, p. 215). ↩︎
    15. Voir en particulier : Kate Van Orden, dir., Music and the Cultures of Print, New York, London, Garland Publishing, Inc., 2000 (le livre contient un article de Roger Chartier : « Afterword : Music in Print », pp. 325-341). ↩︎
    16. • « 1782, 17 mars », Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, Paris, Au Bureau de l’Abonnement littéraire, 1783, pp. 169-179. ↩︎
    17. Henri Blanchard, « De l’improvisation musicale : Théodore Stein. – Piétro Cavallo. – Schwencke », in Revue et Gazette musicale de Paris, 9 septembre 1855, p. 276. ↩︎
    18. Rémy Camposet Aurélien Poidevin, La Scène lyrique autour de 1900, Paris, L’Œil d’or, 2012, pp. 153-192. ↩︎
    19. Ludwig Spohr, « Rom, den 19. Dezember [1816] », in Lebenserinnerungen. Erstmals ungekürzt nach den autographen Aufzeichnungen herausgegeben von Folker Göthel, Tutzing, Hans Schneider, 1968, vol.1, p. 296. Sur l’improvisation collective : John Spitzeret Neal Zaslaw, « Improvised ornamentation in eighteenth-century orchestras »,Journal of the American Musicological Society, vol. 39, no3, 1986, p. 524-577. ↩︎
    20. Rémy Campos, « Jouer ensemble : une mutation des pratiques orchestrales dans la première moitié du XIXᵉ siècle », inIntermédialités. Histoire et théorie des lettres, des arts et des techniques, no19, 2012, pp. 25-44 ; Rémy Campos, « La répétition d’orchestre : d’un objet historique inédit à de nouvelles pratiques musicales », in Roberto Illiano et Michela Niccolai, dir., Orchestral Conducting in the Nineteenth Century, Turnhout, Brepols, à paraître. ↩︎
    21. Carl Czerny,Systematische Anleitung zum fantasieren auf dem Pianoforte von Carl Czerny. 200tesWerk, Vienne, Diabelli, [1829] ; Charles Czerny,L’Art d’improviser mis à la portée des pianistes par Charles Czerny. Œuvre 200, Paris, Schlesinger, [1829]. ↩︎
    22. Frederick Neumann, Ornamentation and Improvisation in Mozart, Princeton, Princeton University Press, 1986 ; Robert D. Levin, « Instrumental Ornamentation, Improvisation and Cadenzas, » in Howard Mayer Brown and Stanley Sadie, dir., Performance Practice. Music after 1600, London, New York, Norton, 1989, pp. 267-291 ; Robert D.Levin, « Improvised Embellishments in Mozart’s Keyboard Music, » Early Music, vol. 20, no2, 1992, pp. 221-233; Martin Edin, « Cadenza Improvisation in Nineteenth-Century Solo Piano Music According to Czerny, Liszt, and their contemporaries, » in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes. Improvisation in Western Music of the Eighteenth and Nineteenth Centuries, Turnhout, Brepols, 2011, pp. 163-183. ↩︎
    23. Sur les anciennes techniques d’improvisation au clavier : Paul Collins,The Stylus Phantasticus and Free Keyboard Music of the North German Baroque, Ashgate, 2005 ; Jean-Pierre Bartoliet, Jeanne Roudet,L’Essor du romantisme. La Fantaisie pour clavier de Carl Philipp Emanuel Bach à Franz Liszt, Paris, Vrin, 2013. ↩︎
    24. Valerie Woodring Goertzen, « By the way of introduction: preluding by 18th- and early 19th-century pianists, » The Journal of Musicology, t.xiv, no3, 1996, pp. 299-337. ↩︎
    25. Charles Czerny,L’Art d’improviser…,op. cit., p. 3. ↩︎
    26. Lettre de Louis Lacombe à Jacques-Léopold Heugel, 23 avril 1861 (reproduite dans : Danièle Pistone,Heugel et ses musiciens. Lettres à un éditeur parisien, Paris, PUF, 1984, p. 25). ↩︎
    27. Sur ce sujet : Austin B.Caswell, « MmeCinti-Damoreau and the embellishment of italian opera in Paris, 1820–1845 », inJournal of American Musicological Society, vol.28, 1975, pp. 459-492 ; WillCrutchfield, « Vocal ornamentation in Verdi : the phonographic evidence », in19thCentury Music, vol.7, no1, 1983-1984, pp. 3-54 ; DamienColas,Les Annotations de chanteurs dans les matériels d’exécution des opéras de Rossini à Paris (1820-1860) : contribution à l’étude de la grammaire mélodique rossinienne, thèse, Tours, Université François Rabelais, 1997, 4 vol. ; Hilary Poriss,Changing the Score. Arias, Prima Donnas, and the Authority of Performance, Oxford, Oxford University Press, 2009 ; Damien Colas, « Improvvisazione e ornamentazione nell’opera francese e italiana di primo Ottocento », in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes…,op. cit., pp. 255-276 ; Laura Moeckli, « “Abbelimenti o fioriture”. Further evidence of creative embellishment in and beyond the rossinian repertoire », in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes…,op. cit., pp. 277-294 ; Naomi Matsumoto, « Manacled freedom. Nineteenth-century vocal improvisation and the flute-accompanied cadenza in Gaetano Donizetti’s Lucia di Lammermoor », in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes…,op. cit., pp. 295-316. ↩︎
    28. Martin Kaltenecker, « À propos du contexte philosophique et physiologique du paradigme rhétorique au XVIIIᵉ siècle », in Revue de Musicologie, t. XCV, no 1, 2009, pp. 65-96. ↩︎
    29. George Barth, The Pianist as Orator. Beethoven and the Transformation of Keyboard Style, Ithaca, Cornell University Press, 1992; Robert Toft, Expressive Singing in England, 1780–1830, Oxford, Oxford University Press, 2000. ↩︎
    30. Jim Samson, « The Great Composer », in Jim Samson, éd., The Cambridge History of Nineteenth-Century Music, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, pp. 259-284; Rémy Campos, « L’analyse musicale en France au xxiie siècle : discours, techniques et usages », in Rémy Campos et Nicolas Donin, dir., L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, Genève, Droz/hem–Conservatoire de Musique de Genève, 2009, pp. 353-451. ↩︎
    31. C’est à l’opéra que la question a été le mieux étudiée ; voir par exemple : Lorenzo Bianconi et Giorgio Pestelli, dir., Storia dell’opera italiana, Torino, EDT/Musica, 1987 (vol. 4) et 1988 (vol. 5 et 6) ; Philip Gossett, Divas and Scholars. Performing Italian Opera, Chicago, University of Chicago Press, 2006. ↩︎
    32. Charles Soullier, Nouveau dictionnaire de musique illustré élémentaire, théorique, historique, artistique, professionnel et complet À l’usage des jeunes Amateurs, des Professeurs de Musique, des Institutions et des Familles Dédié à M. Halévy Professeur de Composition au Conservatoire de musique, membre de l’Institut de France, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, etc., etc. par Charles Soullier, Paris, E. Bazault, 1855, p. 120. ↩︎
    33. Castil-Blaze, Dictionnaire de musique moderne par M. Castil-Blaze, Paris, Au Magasin de musique de la Lyre moderne, 1821, vol. 1. ↩︎
    34. Ibid. ↩︎
    35. Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographe,op. cit., pp. 490-493. ↩︎
    36. Rémy Campos, « Aimer Beethoven. Les années d’apprentissage d’Henri-Frédéric Amiel, amateur de musique genevois (1840-1860) », in Revue de musicologie, tome XXXVIII, no 1, 2002, pp. 9-42. ↩︎
    37. William Weber, The Rise of Musical Classics in Eighteenth-Century England. A Study in Canon, Ritual, and Ideology, Oxford, Oxford University Press, 1992 ; Simon McVeigh, Concert Life in London from Mozart to Haydn, Cambridge, Cambridge University Press, 1993 ; William Weber, «The History of the Musical Canon, » in Nicholas Cooket Mark Everist, dir.,Rethinking Music, Oxford, Oxford University Press, 1999, pp. 336-355; William Weber, The Great Transformation of Musical Taste. Concert Programming from Haydn to Brahms, Cambridge, Cambridge University Press, 2008; Ian Taylor, Music in London and the Myth of Decline. From Haydn to the Philharmonic, Cambridge, Cambridge University Press, 2010. ↩︎
    38. « Correspondance particulière. Londres, 20 mars 1837», Revue et Gazette musicale de Paris, 26 mars 1837, p. 106. ↩︎
    39. Rémy Campos, « Paul Scudo contre Richard Wagner : autopsie d’une oreille réactionnaire », in Luca Sala, dir.,The Legacy of Richard Wagner. Convergences and Dissonances in Aesthetics and Reception, art. cit. ↩︎
    40. Rémy Campos, François-Joseph Fétis, musicographe, op. cit., pp. 394-400. ↩︎
    41. Denis Thouard, dir.,Critique et herméneutique dans le premier romantisme allemand, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1996; Ian Bent, « Plato-Beethoven : a hermeneutic for nineteenth-century music? », in Ian Bent, ed., Music Theory in the Age of Romanticism, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1996, pp. 119-120. ↩︎
    42. Émile Littré, Dictionnaire de la langue française… par É. Littré de l’Académie française, Librairie Hachette et Cie, 1873, vol. 3, p. 136. ↩︎
    43. Thérèse Wartel, Leçons écrites sur les sonates pour piano seul de L. van Beethoven par Madame Th. Wartel, Paris, E. et A. Girod, 1865. ↩︎
    44. Ibid., p.iv. ↩︎
    45. Ibid., p.vi. ↩︎
    46. Ibid., p.vii. ↩︎
    47. Ibid.,p.x. ↩︎
    48. Ibid. ↩︎
    49. Ibid., p.xi. ↩︎
    50. Sur les différents types de discours analytiques au xixe siècle, voir Ian Bent, éd.,Music Analysis in the Nineteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, 2 vol. (Volume One. Fugue, Forme and Style, Volume Two. Hermeneutic Approaches). ↩︎
    51. Ibid., p. 80. ↩︎
    52. Wilhelm Jerger, ed., The Piano Master Classes of Franz Liszt, 1884-1886. Diary Notes of August Göllerich, Bloomington, Indiana University Press, 1996; Rémi Jacobs, « Alfred Cortot, inventeur des “masterclasses” publiques ? », in Cécile Reynaudet and Herbert Schneider, dir.,Noter, annoter, éditer la musique. Mélanges offerts à Catherine Massip, Genève, Droz, 2012, pp. 621-628. ↩︎
    53. Amy Dommel-Diény, De l’analyse harmonique à l’interprétation. Avant-propos de Marc Pincherle, Neuchâtel, Delachaux & Nestlé S. A., 1958. ↩︎
    54. Jacques Chailley,Traité historique de l’analyse musicale par Jacques Chailley, Professeur au Conservatoire National de Musique, Préface de Nadia Boulanger, Professeur au Conservatoire National de Musique, Paris, Alphonse Leduc, 1951 ; sur la nature de cet ouvrage, voir : Rémy Campos, « L’analyse musicale en France au xxe siècle : discours, techniques et usages », in Rémy Campos et Nicolas Donin, dir.,L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, Genève, Droz/hem– Conservatoire de Musique de Genève, 2009, pp. 364-370. ↩︎
    55. Marc Pincherle, « Avant-propos », in Amy Dommel-Diény, De l’analyse harmonique à l’interprétation…,op. cit., p. 7. ↩︎
    56. Amy Dommel-Diény, De l’analyse harmonique à l’interprétation…,op. cit., p. 9. ↩︎
    57. Ibid., p. 44. ↩︎
    58. Rémy Camposet Nicolas Donin, « La musicographie à l’œuvre : écriture du guide d’écoute et autorité de l’analyste à la fin du xixe siècle », in Acta musicologica, vol. 77, no2, 2005, pp. 151-204 ; Rémy Campos et Nicolas Donin, « Wagnérisme et analyse musicale. L’émergence de nouvelles pratiques savantes de lecture et d’écoute en France à la fin du xixe siècle », in Rémy Campos et Nicolas Donin, dir., L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, Genève, Droz/hem– Conservatoire de Musique de Genève, 2009, pp. 35-80 ; Christian Thorau, « Guides for wagnerites: Leitmotifs and wagnerian listening », in Thomas S. Grey,Richard Wagner and his World, Princeton, Oxford, Princeton University Press, 2009, pp. 133-150. ↩︎
    59. Article de L’Indépendance cité dans : « Le Prophète, apprécié par la presse bruxelloise », in Le Diapason. Revue musicale de Bruxelles, 12 septembre 1850, p. 128. ↩︎
    60. Ibid., p. 129. ↩︎
    61. Marcel Dupré, Marcel Dupré raconte… Préface d’Emmanuel Bondeville, Secrétaire Perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, Paris, Éditions Bornemann, 1972, p. 112. ↩︎
    62. Sophie Maisonneuve, « L’art d’écouter la musique ». Les commentaires discographiques des années 1910 à 1950 : genèse et paradigmes d’une nouvelle pratique analytique », in Nicolas Donin, dir., L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, Genève, Droz/hem– Conservatoire de Musique de Genève, 2009, pp. 241-276. ↩︎
    63. Yannick Simon, « Les Jeunesses musicales de France », in Myriam Chimènes, dir.,La Vie musicale sous Vichy, Paris, Éditions Complexe, 2001, pp. 203-215. ↩︎
    64. Jean Binot, « Préface », in Jean Ruault, Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, p. 3. ↩︎
    65. Ibid., p. 6. « En outre, les enfants auront intérêt à entendre plusieurs fois les œuvres commentées, afin de les mieux connaître. De temps à autre, des séances seront donc organisées, qui leur permettront d’apprécier davantage ces belles pages musicales. Chaque trimestre, on prévoira également une “audition-surprise”, au cours de laquelle des fragments d’œuvres déjà présentées devront être reconnus par les enfants » (ibid., p. 7). ↩︎
    66. Pierre Levesque et Jean-Louis Beche, Solfèges d’Italie avec la basse chiffrée composés par Leo, Durante, Hasse, Scarlatti, Porpora, Mazzoni, Caffaro, David Perez, etc. recueillis et mis en ordre par MM. Lévèque et Bèche, Paris, Leduc, 1772. L’ouvrage connaîtra de nombreuses rééditions jusqu’au début du XIXᵉ siècle. ↩︎
    67. Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographeop. cit., pp. 556-563. ↩︎
    68. Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographeop. cit., pp. 483-493. ↩︎
    69. Camille Saint-Saëns, « Conseils pour l’étude du piano », in Le Monde musical, 8 février 1899, p. 53 [repris dans : Marie-Gabrielle Soret, éd., Camille Saint-Saëns. Écrits sur la musique et les musiciens 1870-1921, Paris, Vrin, 2012, p. 545]. ↩︎
    70. « 1782, 17 Mars », in Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-troisop. cit., p. 176. ↩︎
    71. [François-Joseph Fétis], « Nouvelles de Paris. Concert de l’École royale de musique. Quatrième concert et concert spirituel », in Revue musicale, 10 avril 1830, pp. 311-312. ↩︎
    72. Jules Combarieu, « Le vandalisme musical », in Congrès international d’histoire de la musique tenu à Paris à la Bibliothèque de l’Opéra du 23 au 29 juillet 1900 (VIIe section du Congrès d’histoire comparée). Documents, mémoires et vœux publiés par les soins de M. Jules Combarieu… délégué par le comité du congrès, Solesmes, 1901, pp. 298-305 ; « Le vandalisme musical (Séance du Sénat du 25 mars 1905) », in Revue musicale, 15 avril 1905, pp. 227-228 ; Jules Combarieu, « Cours du Collège de France. Le vandalisme musical. (Leçon du jeudi 6 avril, d’après une sténographie) », in La Revue musicale, 1er mai 1905, pp. 256-265. Sur la question du vandalisme musical : Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographeop. cit., pp. 277-321. ↩︎
    73. Charles Darcours, « Opéra. Reprise des Huguenots », in Le Figaro, 28 avril 1875. ↩︎
    74. Henri Chabrillat, « Théâtres », in Le Salut, 13 novembre 1871. ↩︎
    75. Marguerite Long, « Conseils de Debussy », in La Revue internationale de musique, avril 1939, p. 889. ↩︎
    76. Lazare-Lévy, « La fièvre interprétative », in La Revue internationale de musique, avril 1939, p. 897. ↩︎
    77. Philip Stuart, Igor Stravinsky. The Composer in the Recording Studio. A Comprehensive Discography, New York Greenwood Press, 1991 ; Nicholas Cook, « Stravinsky Conducts Stravinsky », in Jonathan Cross, dir., The Cambridge Companion to Stravinsky, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, pp. 176-191. ↩︎
    78. Paul Locard, « Sur les trente-deux Sonates de Beethoven. À propos des Concerts Risler. Suite », in Le Courrier musical, 15 janvier 1906, p. 52. ↩︎
    79. Jules Combarieu, « Francis Planté (au Conservatoire et à la salle Érard) », in Revue d’histoire et de critique musicales, mai 1902, p. 194. ↩︎
    80. Will Crutchfield, « Vocal ornamentation in Verdi : the phonographic evidence », in 19th Century Music, art.cit. ↩︎
    81. Le Monde musical, 30 octobre 1910 (cité dans : Gilles Saint-Arroman, Édouard Risler (1873-1929) et la musique française, Paris, Honoré Champion, 2008, p. 191). ↩︎
    82. Le seul travail d’envergure sur ce thème s’est concentré sur le cas des compositeurs : Jane Fulcher, The Composer as Intellectual. Music and Ideology in France 1914-1940, Oxford, Oxford University Press, 2005. ↩︎
    83. Adolphe Boschot, « Risler. Un interprète de Beethoven », in Chez les musiciens (du xviiie siècle à nos jours). Deuxième série, Paris, Librairie Plon, 1924, p. 207. ↩︎
    84. Article cité dans : Joseph d’Ortigue, « Musique de chambre », in Le Ménestrel, 8 janvier 1865, p. 45. ↩︎
    85. Panserose, « Paris la nuit », in L’Événement, 14 février 1880. ↩︎
    86. Le témoignage le plus explicite d’une conscience du passage de l’une à l’autre notion se trouve dans les souvenirs de Léon Escudier : « Ce n’est pas tout. Il y a la grande question de l’exécution, de cette exécution qu’on a élevée, à juste titre, au rang d’interprétation, tant il est vrai que le talent, l’intelligence, le goût des exécutants y jouent un rôle capital. / Interprétation, en effet, c’est le mot qui convient le mieux à l’exécution d’un ouvrage musical ; car c’est à l’artiste de comprendre la pensée des musiciens et de la transmettre à l’auditeur ; c’est lui qui doit traduire par la voix ou l’instrument cette pensée écrite, en deviner l’expression, en saisir le coloris, les nuances, en faire valoir la beauté ; être, en un mot, l’interprète de l’intention du compositeur. / Aussi l’artiste est-il le véritable collaborateur du musicien » (Léon Escudier, « Mes Souvenirs. Deuxième volume. L’Exécution musicale », in L’Art musical, 2 juillet 1863, p. 243). ↩︎
    87. Antoine Marmontel, Les Pianistes célèbres. Silhouettes et médaillons par A. Marmontel, Professeur au Conservatoire, Paris, Imprimerie centrale des chemins de fer / A Chaix et Cie, 1878, p. 132. ↩︎
  • L’apport de la recherche pour un musicien instrumentiste : écho de la séance du 4 avril 2014 du séminaire du Conservatoire de Paris

    L’apport de la recherche pour un musicien instrumentiste : écho de la séance du 4 avril 2014 du séminaire du Conservatoire de Paris

    L’apport des diverses recherches mises en œuvre par un musicien instrumentiste, en l’occurrence cornettiste, pour interpréter le répertoire de cet instrument écrit entre 1450 et 1750 environ démontre que le musicien ne peut pas « ne pas chercher », que sa recherche soit d’ordre « historique » (basée sur des sources illustrant les pratiques historiques) ou, dans le cadre d’une tradition d’interprétation, qu’elle représente un travail sur les moyens divers d’atteindre une certaine idée de la qualité. Dans les deux cas, ces recherches touchent de nombreux domaines : la notation, le sens de la partition, la compréhension de l’œuvre, le rapport outil/idée (l’outil étant à la fois le corps de l’instrumentiste et son instrument). Le processus dynamique de la recherche et les transformations que cette dernière induit peu à peu amènent à penser, en conclusion, que la recherche est la phase inspiratoire de la pratique et la pratique la phase expiratoire de la recherche. Des citations du sinologue Jean-François Billeter sur l’apprentissage de la calligraphie chinoise illustrent le propos et élargissent aux arts en général ce que chaque musicien vit dans son travail.

    Avant-propos

    Ce texte est la rédaction remaniée et amplifiée de l’introduction d’un exposé concernant ce que m’avait apporté la recherche autour des pratiques des musiques de la Renaissance et du premier baroque. Dans le cadre de cet exposé, à la suite de l’introduction, des exemples musicaux (audio et « live ») ainsi que des citations diverses donnaient vie à ces descriptions de recherches, de découvertes, images de mon évolution. L’idée de ne reprendre que l’introduction dans le cadre d’une communication écrite a naturellement amené des transformations et des amplifications du propos. Malgré tout, la place manque pour mentionner les diverses descriptions des pratiques anciennes et leur possible mise en œuvre aujourd’hui, qui furent illustrées tant par des exemples sonores que par des sources visuelles diverses. Le but du propos qui suit est de cerner ce que le mot recherche peut impliquer pour le musicien. Quelques citations mettront, je l’espère, le lecteur en appétit d’en savoir plus sur les sujets évoqués.

    Captatio benevolentiae : ce terme désigne dans la rhétorique la phase initiale d’un discours par laquelle l’orateur essaie de s’attirer la sympathie de son auditoire. Le procédé consiste à se présenter de la manière la plus humble possible, à s’excuser de tout un tas de choses, notamment d’une relative incompétence à propos de son sujet. Je ne dérogerai pas à la règle, d’autant que j’ai découvert la rhétorique via mon itinéraire de musicien « baroqueux » et que les quelques notions de rhétorique (musicale et autre) que je connais sont issues de cette démarche de recherche qui m’a peu à peu métamorphosé.

    Par ailleurs, dans le cadre de l’exorde, il convient également de se présenter afin que l’auditoire puisse comprendre le contexte dans lequel le propos a été conçu.

    Ainsi je peux m’excuser vis-à-vis du lecteur de n’être pas écrivain et de n’avoir reçu aucune formation universitaire ; et surtout d’avoir été tout d’abord trompettiste (!), d’être devenu cornettiste à bouquin et de ne pratiquer quasiment que la musique entre 1450 et 1700. De ne pas être musicologue, mais praticien et d’envisager la recherche essentiellement sur le mode pratique. Sans formation académique, je demande aussi au lecteur son indulgence en ce qui concerne la forme littéraire de ce texte : qu’il s’attache simplement au contenu, dans la mesure de son possible…

    La recherche en musique : essai de définition

    Qu’est-ce qu’un musicien ?

    La réponse n’allant pas de soi, poser la question inverse « y a-t-il un musicien [sérieux] qui ne cherche pas ? » permet de jalonner le cadre de ce propos et de limiter le champ des questions évoquées. Pour préciser aussi le terme musicien (et le terme musique pour une part), il faut mentionner qu’il est pris ici dans son sens moderne. Jusqu’au XVIIIᵉ siècle, à une époque où nombre de personnes possèdent et entretiennent des talents multiples en musique, il est utile de rappeler ce que certains entendent par musicien1. L’ancienne distinction médiévale (issue de Boèce) entre le « musicien » et le « menestrel » ou le « cantor » a mis du temps à disparaître2. La permanence, dans la pensée occidentale, d’une conception qui attribue à l’intellect (esprit ou âme, c’est selon…) une supériorité sur la pratique a de multiples conséquences dans la société et le monde de la musique. Cet état de fait est encore théorisé au XVIIIᵉ siècle par le chevalier de Meude-Monpas (Dictionnaire de musique, 1787) :

    « Musicien, s. m. homme qui compose de la musique. Par abus de langage, on donne ce nom à celui qui exécute la musique des autres ; mais c’est très improprement. Tout le monde sait que les anciens musiciens étoient des poëtes, des philosophes, des orateurs du premier ordre. Tels étaient Orphée, Terpandre, Stésichore, etc. Aussi, comme le dit Rousseau, Baëcene ne veut-il pas honorer du nom de Musicien celui qui pratique seulement la musique par le ministère servil des doigts ou de la voix, mais celui qui possède cette science par le raisonnement et la spéculation. Comme le dit encore Rousseau, il semble que pour s’élever aux grandes expressions de la musique oratoire et imitative, il faudrait avoir fait une étude particulière des passions humaines et du langage de la nature. Cependant, les musiciens de nos jours, bornés, pour la plupart, à la pratique des notes et de quelques tours de chant, ne seront guère offensés, je pense, quand on ne les tiendra pas pour de grands philosophes. À quoi j’ajouterai les réflexions suivantes, pour prouver que le nom de musicien n’appartient qu’aux compositeurs et non aux simples exécutants ; c’est ainsi que les Arts d’imagination, tels que la Poèsie, la Peinture et la Musique, en peuvent se restreindre à de froids récits. En effet, quel cas fait-on d’un copiste de tableaux ainsi que d’un traducteur de poèmes ? La meilleure copie d’un tableau de Raphaël vaut-elle l’incohérence d’un tableau d’un auteur médiocre ? De même, une traduction littérale d’Homère vaut-elle les égarements du génie et de l’originalité ? Encore une fois, le titre de musicien ne doit appartenir qu’aux compositeurs, et non pas aux exécutants, qui ne font que répéter les idées des autres. Autant vaudrait-il donner le titre d’auteur à quelqu’un qui ne fait que lire les œuvres d’autrui. Imitatores servum pecus. Ainsi, comme il est reconnu que la musique n’est pas seulement une combinaison de sons, mais encore un langage ; pour être décidément musicien, il faut parler d’après soi, et ne pas répéter servilement ce que les autres ont dit. »

    On trouve une définition plus large du musicien chez Marin Mersenne (Harmonie universelle, 1636, Livre des instruments) :

    « Et parce que cet instrument [le cornet] doit sonner la musique presque toute en diminution, il est nécessaire que celui qui veut apprendre à en jouer sache composer, et qu’il soit bon musicien, afin qu’il fasse les fredons et les diminutions bien à propos. »

    Je ne suis donc pas musicien selon la définition de Meude-Monpas, mais m’approche peu à peu de celle de Marin Mersenne !

    Je voulais rappeler ce distinguo qui joue un rôle essentiel dans l’appréhension des questions concernant la recherche et la relation que « le musicien » entretient avec elle, à cause de la diversité des sens contenue dans les mots « musique » et « musiciens » tels qu’ils sont utilisés aujourd’hui. Historiquement, le musicien/praticien ne cherche pas3. Il exécute selon les « procédés d’exécution » un mode de jeu vocal ou instrumental et les usages de son époque. La recherche étant de nature intellectuelle, elle est donc (trop) vite rattachée essentiellement aux fonctions de compositeur/créateur. Aujourd’hui, le musicien/exécutant souvent cherche, doute. La musique a perdu son aspect fonctionnel et la tradition d’exécution est rompue pour le répertoire jusqu’à 1850 environ. L’exécutant contemporain, toutes catégories confondues, cherche souvent avec un but très concret : donner des bases à sa quête de « qualité musicale », notion sur laquelle il convient de ne pas s’étendre ici, faute de se retrouver d’emblée hors sujet, ou à tout le moins de faire un détour conséquent.

    Les axes de la recherche

    Il y a deux axes de recherche pour le musicien praticien : un axe qui peut être qualifié d’historique et l’autre de non-historique. Qu’est-ce que la musique historique ? Et, la question corollaire : qu’est-ce que la musique contemporaine ? À partir de quel type de changement de langage musical ou de société passe-t-on de la musique « actuelle » à la musique historique ? Pour les praticiens, un indice ressort du questionnement précédent : quand la « tradition » et les transmissions de mode de restitution des partitions sont rompues, ou se sont profondément altérées et que la pratique musicale peut prendre des formes diverses, on peut alors aller à la recherche des usages anciens : le musicien, les auditeurs, peuvent vouloir réentendre la musique « comme elle sonnait avant4». Nous pouvons aussi formuler ceci : l’usage moderne d’exécution sert-il correctement les musiques du passé ? Que leur apporte-t-il ? Que leur retire-t-il ? La réponse intellectuelle est vraisemblablement complexe et la prestation musicale vivante est une réponse à chaque fois différente. Mais, dès que ces questions sont soulevées, certaines brumes se dissipent. Sans oublier qu’il y a des publics pour recevoir cela et non un public.

    Les axes historiques

    Ceci étant posé, voyons, de manière non exhaustive, quels sont les axes historiques de la recherche sur les pratiques historiques. Ces axes sont suivis par des musiciens/exécutants qui, pour une raison ou pour une autre, décident que la connaissance des modes de restitution d’une musique à l’époque où elle est conçue et créée mène à une exécution plus convaincante du point de vue de l’auditeur :

    – la recherche de répertoire au-delà de ce qui est spontanément connu et très accessible ;

    – la compréhension de la notation, de ce qu’elle mentionne, de ce qu’elle omet ;

    — la recherche des pratiques générales : quels instruments et quelles voix, où et quand cette musique était produite, les « lieux » même de la musique, etc. ;

    – la recherche des modes d’exécution des instrumentistes et chanteurs en particulier (improvisation, ornementation et diminution, diapasons, tempéraments, transpositions usuelles et relation générale à la partition) ;

    — les connaissances organologiques. Aller au-devant de l’instrument comme « outil ».

    Les axes non historiques

    Ils sont suivis par ceux qui, quoi qu’il arrive, restent dans ce qu’on peut néanmoins appeler « la tradition », la transmission des usages d’exécution, devenus depuis un siècle environ des modes d’interprétation, reliés à une analyse de la musique.

    Ils mettent ainsi en œuvre :

    – une certaine connaissance et approche de la musique telle qu’on l’écrit (analyse des partitions selon les concepts « contemporains ») ;

    – la recherche de l’instrument idéal selon un concept sonore lié aux nécessités du moment ;

    – la connaissance du corps et de son mode de fonctionnement indépendamment du « style » et de l’esthétique. Cette recherche concerne tout praticien ;

    – une réflexion esthétique générale pouvant être connectée à une réflexion philosophique ;

    – une interrogation sur la notion de qualité, qui concerne elle aussi tout praticien.

    Ces deux types de recherche de nature différente se recoupent naturellement. Cela est magnifiquement illustré par les citations de Jean-François Billeter que l’on peut lire à la fin de ce texte.

    Dans les deux cas, le musicien exécutant va peu à peu travailler à définir son « style ». Il ne faut pas oublier que le mot vient de l’outil qui permet d’écrire, stylet… L’idée musicale, le corps de l’instrumentiste, comme l’instrument de musique, sont les différents outils de production artistique. De plus, ils sont d’une certaine manière indissociables.

    L’interprète qui joue « du répertoire »

    « Du répertoire », donc, quel que soit le sens, de la musique du passé, plus ou moins proche.

    L’interprète dans le cadre de la musique historique

    A – Il se situe dans une « tradition d’interprétation » (dit-on aujourd’hui) et ne se pose que peu les questions concernant l’exécution de l’époque. Il peut et doit ajouter à sa formation, à différents niveaux, une « touche personnelle ».

    Le musicien qui officie dans le cadre d’une tradition de restitution de la musique utilise des modes d’exécution qui représentent le cadre où s’expriment ses choix et son talent.

    B – Ou bien il se pose d’abord la question de savoir comment était jouée ou chantée cette musique, afin de s’en inspirer. Il remet éventuellement en cause la manière dont ce répertoire est abordé aujourd’hui.

    Celui qui aborde le répertoire hors « tradition d’interprétation » se doit donc d’interpréter les différentes données qui peuvent alors déterminer le cadre d’exécution. Il se sert de la musicologie et de sources diverses (autres traditions musicales mises en comparaison, sociologie des époques concernées, histoire de la société…).

    Aux informations musicologiques s’ajoute pour lui, aujourd’hui, l’idée que l’interprétation est le fait obligé du musicien pratiquant : il n’est plus envisageable de penser seulement en termes de simple « exécution » de la musique, comme si à ce moment il manquait une touche personnelle, qui « anime » la musique.

    Sur quoi repose le courant de la musique jouée « selon les normes de l’époque » (un domaine où la recherche joue un rôle essentiel). Celui dont on a dit qu’il conduit à la restitution de « la musique authentique », selon les « normes historiques » ?

    Quelques remarques :

    – personne n’ose plus le mot authentique ;

    – ce courant est installé et les polémiques se sont calmées ;

    – l’instrumentiste « moderne » est, consciemment ou non, sous influence de ce courant, et, de part et d’autre, certains essaient de créer des esthétiques de compromis, sans changer d’instrument…

    – ce retour sur le passé est un mouvement global de la société. En musique, il est né au XIXesiècle.

    À ce stade, je me dois d’éclairer le lecteur de ce que je crois et qui motive ma démarche, où la recherche est une composante importante, touchant à de nombreux paramètres.

    Jouer comme à l’époque, ce n’est pas retirer à l’exécutant ses prérogatives « d’interprète » ou quoi que ce soit de sa « personnalité »5. Il restera toujours des plages d’incertitude et les circonstances pour rejouer ce répertoire seront toujours sociologiquement, spatialement et psychologiquement différentes. À vouloir moins interpréter les partitions, nous n’en interprétons pas moins les sources auxquelles nous puisons à partir d’un socle idéologique qui est immanquablement contemporain, quelles que soient nos idées. Et in fine, je ne peux faire autrement qu’être « moi-même » devant le public en lui offrant une synthèse vivante de mon travail.

    Le geste musical dans les partitions. Signes et absences de signes

    L’écriture musicale (disons, l’édition de certains types de partitions) recèle des traces du geste historique, notamment les traités de pratique musicale qui existent dès la fin du XVesiècle et nous renseignent sur les usages des exécutants de l’époque ou les manuscrits et éditions de musiciens pratiquants (et notamment les tablatures d’orgue et de luth). Se « couler dans ce geste » consiste à s’attacher autant que possible à retrouver ce qui est derrière la notation, à ce moment bien plus précise que celle de la musique polyphonique écrite « telle qu’on écrit la musique » : en effet la musique polyphonique, de « style ancien », ne contient jamais, jusque très tard, de figures « virtuoses ». Celle-ci n’appartient pas au domaine de la composition, mais au domaine de la restitution. On retrouve ici une partie des définitions de Boèce.

    « Les compositions ne cheminent pas toujours par degré conjoint, mais contiennent parfois des intervalles de tierce, de quarte, de quinte, d’octave, etc. Ainsi, il sera bien, pour se concilier des auditeurs bienveillants, de s’efforcer de donner quelque accent délicat [vago accento] aux notes. En effet, le compositeur qui les écrit n’est attentif à rien d’autre qu’à ordonner ces notes selon la convenance des règles de l’harmonie [dell’harmonice dipositioni]. En revanche, le chanteur, dans leur exécution, est obligé de les accompagner de la voix, et de les faire résonner selon la nature et la propriété des paroles. Il doit donc savoir que certaines notes s’accompagnent de quelques accents, causés par certains retards et soutiens de la voix [alcune rittardanze ; & sustentamenti di voce], qui se font en enlevant une petite partie d’une note et en l’attribuant à une autre. »6

    On trouve également chez Titelouze cette remarque sur l’absence de notation des ornements :

    « La mesure et les accents7 sont recommandables tant aux voix qu’aux instruments, la mesure réglant le mouvement, et les accents animant le chant des parties. Pour la mesure, le demi-cercle sans barre que j’ai apposé fait la loi d’altérer le temps et mesure comme de la moitié, qui est aussi un moyen de facilement toucher les choses les plus difficiles. Pour les accents, la difficulté d’aposer des caractères à tant de notes qu’il en faudroit m’en a fait rapporter au jugement de celui qui touchera, comme je sais des cadences qui sont communes ainsi que chacun scait. »8

    On pourrait remplir un livre de ce genre de citations : jusqu’en 1600, mais encore bien après, la notation ne révèle qu’une partie des « notes » que le musicien doit jouer. La question, hier comme aujourd’hui, est celle-ci : combien de notes en plus selon le contexte ?9

    À ce propos, je ne résiste pas à faire connaître au lecteur ce surprenant passage, extrait du récit d’une soirée d’humanistes italiens, qui se retrouvent après avoir dansé, pour parler art et philosophie et chanter des madrigaux. Le texte est illustré de vingt madrigaux de compositeurs illustres des années 1530-1540 (Ruffo, Arcadelt, Parabosco, Buus, etc.) :

    « Signor Giovaniacopo Buzzino jouait du violon soprano, comme il le faisait merveilleusement, lorsque quelqu’un l’interrompit et dit : « Osignore, bougez vos doigts un peu plus lentement ; il est si laid de vous voir bouger vos doigts si vite sur le manche de votre instrument. » Buzzino, se pliant à cette demande insolente, commença à jouer sans les diminutions, ce sur quoi le pauvre idiot, entendant la mélodie si dépourvue de grâce, lui demanda beaucoup de honte de bouger ses doigts rapidement à nouveau. »10

    Les procédés d’exécution anciens pour faire parler la musique selon sa nature

    Retrouver physiquement le geste de l’exécutant historique correspondant à l’instrument peut permettre de rendre plus rapidement/efficacement cette musique convaincante.

    Je trouve passionnant de comprendre le langage d’une époque à partir des données de cette époque et de la mentalité. Beaucoup pensent que la musique est un langage universel indépendamment des différentes musiques et manières de faire : il y a, à terme, un cheminement personnel de connaissance de soi et de sa culture qui est nourri par la recherche musicale. Si nous ne sommes pas des hommes du XVIᵉ siècle, nous n’en avons pas moins des points communs avec eux, nos possibilités corporelles sont proches : copier les modes d’apprentissage, les instruments, les modes d’articulation, les figures d’ornementation, d’improvisation, retrouver peu ou prou les tempi, etc., tout ceci installe un cadre propice à une restitution « logique » par rapport à la partition. On peut supposer aussi que le mode historique de restitution est le plus adéquat pour faire parler, faire agir au mieux ces musiques sur l’auditeur. Cela nous aide à ne pas nous écarter trop des critères de qualité d’une époque, de son esthétique, de son goût. Les restitutions ainsi faites peuvent cumuler les qualités « naturelles » du répertoire et la qualité d’investissement de l’exécutant moderne, qui restera quoi qu’il arrive un homme du XXᵉ siècle. Mais, à l’inverse, l’absence de recherche de type musicologique au profit d’une recherche centrée sur le souci d’une expression forte issue de la partition peut tout aussi bien donner des exécutions extrêmement touchantes, parce que habitées. Car la démarche formelle issue de la musicologie prive quelquefois le praticien de cette introspection dans le répertoire qui est nécessaire11.

    Comment fonctionne la recherche concernant la pratique de la « musique historique » ?

    Elle agit en mode circulatoire. C’est un jeu de transformation de l’être (musicien). C’est ce qui la rend passionnante. Car au-delà de l’intérêt intellectuel des matières de recherche mentionnées plus haut (notamment pour le musicien qui lie sa pratique à un travail sur les usages anciens), cette démarche est un chemin assez long, fait de « dialogues » entre la « tête », le « corps » de l’exécutant et l’instrument.

    Car le corps du musicien (mental inclus, disons, fonctions cognitives incluses) est un carrefour entre l’idée de la musique et l’instrument. Remarquons que l’idée de la musique ne se conçoit pas sans la possibilité corporelle. Cette proposition est indémontrable : elle ressort de l’expérience et j’invite le lecteur à simplement s’interroger de cette manière sur sa pratique.

    Comment cela fonctionne-t-il ? Prosaïquement, le dialogue entre corps et mental (pris là sous son aspect intellectus) est incontournable : la lecture des sources transforme l’idée intellectuelle, elle-même transforme la perception, cela induit une autre pratique qui transforme le corps et les habitudes et ce nouvel état permet lui-même une nouvelle lecture…

    J’ai constaté qu’on ne comprend (avec la tête) que ce que le corps accepte… Et connaît.

    Du reste, le mental lui-même ne peut « créer » quelque chose qui ne lui soit propre. Le « nouveau » ressort de l’association faite par le cerveau d’éléments qui lui sont connus. Les pratiques et différentes pédagogies de l’improvisation (quelles que soient les musiques) mettent cela en évidence. Une belle improvisation ne recèle rien que le cerveau et le corps n’aient déjà produit. Il en est de même naturellement pour « jouer autrement », grâce à telle ou telle recherche, du répertoire ancien.

    Conclusion

    Ce que la recherche n’apporte pas

    Elle n’apporte pas de recettes (ou seulement en mode illusoire et stérile) et elle ne transforme malgré tout pas le musicien en musicologue. Le musicologue est un autre type de chercheur. Le musicien qui cherche a autant besoin du musicologue que le musicologue a besoin de constater les cadres possibles de concrétisation de son travail.

    Ce que la recherche apporte

    De fait, la recherche est un labyrinthe, qui apparaît aussi comme un chemin.

    Mais, on met un doigt dedans et on est happé… La recherche me rapproche, illusion partielle (!), du sentiment d’être à l’aise avec le répertoire. Elle conforte ou détruit des idées et c’est alors un dynamisme de travail. Elle amène, voire oblige, à faire des choix sur le répertoire et, à terme, à force de pratique, à se sentir « à la maison ». Elle produit une conscientisation des choix musicaux. Elle permet peu à peu de considérer la musique comme une langue et d’apprendre à la parler de mieux en mieux. Elle accélère le premier travail sur les partitions, l’approche théorique des œuvres et crée des automatismes sur certains points formels qui permettent ensuite de raffiner le travail et d’aller plus loin… pour ceux qui se donnent la peine d’aller plus loin. La recherche amène à envisager d’autres critères « esthétiques », d’autres critères de qualité, qui semblent plus en adéquation avec les éléments implicites et/ou contenus dans la partition et dans la connaissance des pratiques historiques. Mais, en aucun cas avec le sentiment de nécessairement « faire mieux » : on fait autrement…

    Propos intempestifs et optimistes pour finir

    Peu à peu, recherche après recherche, se met en place naturellement un questionnement par rapport à l’académisme. Surtout quand, comme c’est mon cas, on enseigne dans les institutions. L’académisme des « modernes », mais également celui des « baroqueux » et de tous ceux qui s’arrêtent en chemin, créent des dogmes et des normes à partir de stades précis de la recherche. Ces normes, nécessaires, étouffent la capacité expressive, voire créatrice. La recherche ne doit pas s’arrêter, sinon la pratique se fossilise. Car à chaque étape, on peut refuser d’aller plus loin… et se couler dans un sillon, une habitude.

    Dans une société qui vit de marketing et d’économie, la question se pose pour chacun : à qui plaire et de quelle manière ? Nombre de recettes réellement efficaces pour le succès des interprètes se transforment en concepts qui font vendre. L’effet de mode n’est alors pas loin. La recherche et le souci de qualité sont les antidotes à ce phénomène qui assèche le monde musical.

    Pour mémoire, certains gauchistes (parmi mes amis) disaient et théorisaient dans les années qui ont suivi Mai 1968 : « Je ne lis pas de livres pour ne pas être influencé. » Chacun appréciera cette formule à sa manière. Je pense au contraire qu’il faut se confronter au maximum d’informations et faire sa propre synthèse. L’art devient paradoxalement plus personnalisé quand il a reçu un maximum d’influences. La pratique est toujours un cocktail.

    En guise de conclusion, je dirais que la recherche est la phase inspiratoire de la pratique et la pratique la phase expiratoire de la recherche.

    Nota bene  :

    Je renvoie le lecteur qui veut approfondir l’aspect de la recherche non historique, comprendre les limites de la recherche historique, approfondir les relations qu’elles entretiennent ou encore la relation à l’apprentissage aux ouvrages du sinologue suisse Jean-François Billeter. De fait, l’apprentissage de la calligraphie révèle la même problématique que celle de l’exécution musicale en général. Les quelques citations ci-dessous illustrent à merveille, parce que moins directement, des propos maladroits de votre humble serviteur !

    Deux ouvrages (petits mais denses) à signaler sur l’apprentissage et les régimes de l’activité :

    Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, Paris, Allia, 2002

    Jean-François Billeter, Un paradigme, Paris, Allia, 2012 (cet ouvrage n’est pas un ouvrage de sinologie, mais traite uniquement des régimes de l’activité et des apprentissages).

    Jean-François Billeter, L’Art chinois de l’écriture, Skira, Genève, 1989, ou Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements, Paris, Allia, 2010, qui est la refonte du premier ouvrage.

    « Au moment d’écrire, le calligraphe interprète son texte comme l’instrumentiste sa partition. Il n’invente aucune forme, il n’ajoute ni ne retranche rien. Les cadences improvisées à part, le musicien et le calligraphe ont les deux pour tâche de prêter vie à des formes données d’avance et d’exprimer à travers elles quelque chose qui leur appartient en propre. La contrainte à laquelle ils se soumettent constitue paradoxalement la source de leur liberté : n’ayant pas à se soucier de l’invention des formes, ils peuvent se vouer entièrement à la réalisation de leurs virtualités expressives…. »

    « Le calligraphe interprète son texte comme l’instrumentiste sa partition. Ils n’inventent pas des formes nouvelles, mais donnent vie à des formes définies d’avance. La contrainte à laquelle ils se soumettent rend possible la puissance de l’effet parce qu’ils consacrent toutes leurs ressources à la seule interprétation. »

    « De même, quand je suis [lin] les œuvres des anciens calligraphes, je ne me soucie nullement d’imiter le détail des formes extérieures. Je recherche uniquement la forme structurante. Lorsque je l’ai saisie, les formes extérieures naissent d’elles-mêmes. Je réussis dans ce que j’entreprends parce que je me mets toujours, avant d’agir, dans l’état de préparation qui convient. » (l’empereur Taizong)

    « Lorsqu’on suit, on manque souvent les proportions exactes des Anciens mais on saisit par contre plus facilement l’expression du pinceau. Lorsqu’on se contente de copier, en revanche, on saisit souvent les proportions exactes, mais on perd facilement l’expression. » (Jiang Kui)

    « Le style [personnel] advient. Il est involontaire. »

    « En calligraphie, ce n’est pas de plaire qui est difficile, mais de ne pas chercher à plaire. Le désir de plaire rend l’écriture convenue, son absence la rend ingénue et vraie. » (Liu Xizai)

    Bibliographie

    Ouvrages historiques :

    MEUDE-MONPAS J. J. O. de

    1787, Dictionnaire de musique.À Paris,s chez Knapen et Fils, Lib.-Imprimeurs de la Cour des Aides, au bas du Pont St-Michel [Minkoff Reprint, Genève, 1981].

    DONI Anton Francesco

    1544, Dialogo della musica di M. Antonfrancesco Doni Fiorentino, Venise, chez Girolamo Scotto.

    http://www.bibliotecamusica.it/cmbm/viewschedatwbca.asp?path=/cmbm/images/ripro/gaspari/_B/B149/

    MERSENNE Marin

    1636, Harmonie universelle, Paris, Sébastien Cramoisy.

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5471093v.r=mersenne.langFR

    TITELOUZE Jehan

    1624, Hymnes de l’Église pour toucher sur l’orgue, 2ᵉ édition, Paris, Ballard.

    ZACCONI Lodovico

    1592, Prattica di musica, Venise.

    Ouvrages récents :

    BARTEL Dietrich

    1997, Musica Poetica : Musical-Rhetorical Figures in German Baroque Music, Lincoln, University of Nebraska Press.

    BILLETER Jean-François

    1989, L’Art chinois de l’écriture, Skira, Genève.

    2002, Leçons sur Tchouang-Tseu, Paris, Allia.

    2010, Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements, Paris, Allia (refonte de L’Art chinois de l’écriture, 1989)

    2012, Un paradigme, Paris, Allia.

    CLERC Pierre-Alain

    s. d., « Discours sur la rhétorique musicale », travail non publié.

    http://fr.scribd.com/doc/117172139/Discours-sur-la-rhetorique-musicale

    CLOUZOT Martine

    2007, « Les figures du musicien au Moyen Âge. Figures, discours et images », in Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA, mis en ligne le 15 août 2007.

    http://cem.revues.org/1552

    DELEUZE Gérard

    1969, La Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit.

    Pour citer ce document

    William Dongois, « L’apport de la recherche pour un musicien instrumentiste : écho de la séance du 4 avril 2014 du séminaire du Conservatoire de Paris », La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisième numéro, Actualité de la recherche au Conservatoire.

    Notes

    1. Lire à ce sujet l’article très intéressant de Martine Clouzot, « Les figures du musicien au Moyen Âge. Figures, discours et images », in Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA [en ligne], nov. 2007, mis en ligne le 15 août 2007, consulté le 8 avril 2014. http://cem.revues.org/1552 ↩︎
    2. Du reste, elle n’a pas complètement disparu : dans des milieux « non musiciens », combien de fois ne m’a-t-on pas demandé « tu ne composes pas ? ». Les jeunes gens créant des groupes de rock et de musiques actuelles composent naturellement, à l’inverse du « musicien » classique chez qui la composition est réservée à une élite, même si tout un chacun peut faire des classes d’écriture et de composition. ↩︎
    3. Mais très souvent il compose. Les « compositeurs » du passé sont tous aussi praticiens. Palestrina, comme nombre de polyphonistes, était chanteur et a gagné sa vie comme tel. J.-S. Bach, de son vivant, fut adulé plus comme organiste que comme compositeur. ↩︎
    4. Illusion joyeuse et non funeste ! ↩︎
    5. Voir de nouveau ce qu’écrit J.-F. Billeter ci-dessous. ↩︎
    6. Lodovico Zacconi, Prattica di musica, Venise, 1592, traduction Christian Pointet. C’est moi qui souligne. ↩︎
    7. Le terme désigne en France comme en Italie, du XVIᵉ siècle au XVIIIᵉ siècle, différents ornements mais est aussi un terme générique. ↩︎
    8. Jehan Titelouze, Hymnes de l’Église pour toucher sur l’orgue, 2ᵉ édition, 1624, Ballard. ↩︎
    9. Ce sujet mérite à lui seul un livre. ↩︎
    10. Anton Francesco Doni, Dialogo della musica, in Venezia appresso Girolamo Scotto, 1544, traduction Christian Pointet. ↩︎
    11. Je renvoie le lecteur aux citations de J.-F. Billeter. ↩︎
  • La classe de clavecin du Conservatoire de Paris

    La classe de clavecin du Conservatoire de Paris

    L’histoire de la classe de clavecin du Conservatoire de Paris des origines à nos jours est représentative de la place de l’instrument dans la vie musicale de la fin du XVIIIᵉ siècle jusqu’au XXIᵉ siècle. Si la présence du clavecin au Conservatoire s’interrompt en partie au XIXᵉ siècle, cette institution sait accompagner, tout au long du XXᵉ siècle, la redécouverte progressive de l’instrument.

    Introduction

    Si j’ai choisi d’évoquer dans le cadre de la Revue du Conservatoire l’histoire de la classe de clavecin, c’est parce que cette histoire me paraît tout à fait représentative de la situation du clavecin de la fin du XVIIIᵉ siècle jusqu’à nos jours. C’est un parcours discontinu, avec des périodes d’ombre et de lumière, et par cela même intéressant. Plusieurs ouvrages m’ont aidé dans la réalisation de cet article : les travaux de Constant Pierre, les livres parus pour l’anniversaire du bicentenaire du Conservatoire en 1995, et les archives du Conservatoire. Enfin, quelques témoignages directs m’ont aussi permis de recomposer cette sorte de puzzle.

    La création du Conservatoire de Paris

    Deux institutions successives d’enseignement musical, l’une royale, l’autre révolutionnaire, aboutissent à la création du Conservatoire de Paris en 1795. À la fin de l’Ancien Régime, une École royale de chant permet de constituer un vivier de chanteurs promis aux scènes lyriques parisiennes. Puis, à la Révolution, une autre école va former des instrumentistes pour célébrer les fêtes nationales et pour porter la parole politique nouvelle au-delà des frontières.

    Le 3 janvier 1784, un Arrest du Conseil d’État du Roi fixe l’ouverture d’une École royale de chant pour le 1ᵉʳ avril de la même année1. Cette école est dirigée par François-Joseph Gossec ; elle est située dans l’Hôtel des Menus-Plaisirs, à l’angle de la rue Bergère et de la rue du Faubourg-Poissonnière. Le 14 juillet 1789, celui qui va devenir le fondateur et premier directeur du Conservatoire de Paris, Bernard Sarrette, procure à cent cinquante soldats de différents régiments les armes qu’il a trouvées aux Invalides ; il est en outre « chargé du commandement des musiciens et des élèves du dépôt des gardes françaises »2. En 1790 est constitué un corps de musique commun à toute la Garde nationale. Sarrette, qui en est le capitaine, a l’idée d’une école où ses musiciens pourraient instruire de futurs soldats. Celle-ci voit le jour le 9 juin 1792, quelques semaines avant la chute de la royauté le 10 août 1792. Gossec, toujours directeur de l’École de chant, mais aussi lieutenant de la Garde, en devient le maître de musique, bientôt rejoint par les compositeurs Étienne Méhul, Jean-François Lesueur et Luigi Cherubini. Plusieurs musiciens de la musique du roi sont rapidement agrégés à l’ensemble des professeurs. Un peu plus d’un an après la proclamation de la Première République, l’Institut national de musique est créé le 8 novembre 1793 (18 brumaire an II). Peu après, au dernier trimestre 1794, apparaissent aussi l’École polytechnique, le Conservatoire des arts et métiers et l’École normale supérieure. Le 3 août 1795 (16 thermidor an III), l’Institut de musique assimile l’École nationale de chant et de déclamation, en abandonnant le nom d’« Institut » réservé dès lors à l’Institut national des arts et des sciences (l’actuel Institut de France) ; il prend le nom de « Conservatoire de musique » sur le modèle des fameux conservatori italiens.

    Le clavecin à l’École royale de chant puis au début du Conservatoire

    Qu’en est-il de l’enseignement du clavecin dans ces années de bouleversement total de la société française ? Qu’advient-il de ce « vieil » instrument depuis la fin de l’Ancien Régime jusqu’au début du XIXesiècle ?

    Le clavecin à l’École royale de chant

    Peu avant la création de l’École royale de chant et de déclamation, le Projet de dépense annuelle pour l’École de musique (sans date) rend compte de l’importance de l’instrument au sein de l’institution. Ce Projet prévoit parmi les professeurs un « maître de clavecin et d’accompagnement » selon une formule très usuelle dans la France du XVIIIᵉ siècle3. On peut remarquer, quelques lignes plus loin, un intéressant glissement sémantique dans le paragraphe consacré aux Devoirs et fonctions du directeur général et des maîtres où il est désormais question d’un « maître de clavecin pour l’accompagnement et la composition » et non plus d’un « maître de clavecin et d’accompagnement »4. Dans ce Projet, on lit encore que les maîtres de musique « seront tenus d’apprendre la musique aux élèves […] enfin ils ne négligeront rien pour leur former l’oreille ; en conséquence, ils se serviront uniquement du clavecin, l’usage de tout autre instrument devant être sévèrement interdit. »5Ainsi, le clavecin est-il très présent dans toute l’École puisqu’on constate aussi que « le maître de clavecin se rendra aux écoles pour l’accompagnement aux heures prescrites pour les maîtres de chant »6.

    Viennent les nominations des professeurs. Dans le Projet pour l’établissement des différentes personnes attachées à l’École dont les fonctions seront plus détaillées dans le règlement (sans date), on trouve : « Art. 5. Un maître de clavecin.– Le s. Gobert paraît réunir toutes les qualités nécessaires, il peut dans l’occasion être d’une grande utilité pour l’Opéra, et même pour le service de la cour dans le besoin. Ses appointements seront de… 1, 800 lt. »7 Enfin dans l’Arrest du Conseil d’État du Roi, concernant l’Opéra, du trois janvier 1784mentionné plus haut, on annonce : « À compter du 1ᵉʳ avril prochain, il sera pourvu à l’établissement d’une École tenue par d’habiles Maîtres de Musique, de Clavecin, de Déclamation, de Langue Française et autres, chargés d’y enseigner la Musique, la Composition, et en général tout ce qui peut servir à perfectionner les différents talents propres à la Musique du Roi et à l’Opéra »8.

    Les Notes des professeurs sur l’aptitude, le travail et les progrès de différents aspirants et élèves(de 1784 à 1789) sont conservées. Dans les Notes particulières concernant quelques sujets de l’École Royale de chant. Avril 1786, on trouve : « Les srs Mozin et Rigel fils. Ces deux sujets, employés comme sous-maîtres, méritent aussi quelque attention par leur zèle et leur assiduité ; ils ne manquent pas un jour de l’année de se rendre à l’École, leur travail est de la plus grande utilité pour nos jeunes enfants à qui ils développent les commencements de la musique, font répéter les chœurs, les rôles même, accompagnant du clavecin au théâtre, à la classe des maîtres de chant et de la déclamation, surtout le s r Mozin qui, dans cette partie, a beaucoup de talent et d’intelligence. Ils vont être aussi chargés de seconder le sr Gobert pour les leçons de clavecin, attendu que ce dernier ne peut suffire au nombre qui s’accroît chaque jour. Cet accroissement vient en raison des progrès que font les élèves dans le chant ; ce qu’il est essentiel qu’un chanteur ou cantatrice sache s’accompagner du clavecin. Il y a d’ailleurs à l’École quantité de jeunes élèves qui ont un commencement de clavecin qu’il faut cultiver, cela les rend musiciens, les organise et leur donne l’avantage de parcourir des partitions, de s’exercer eux-mêmes, et de faire enfin des progrès infiniment plus rapides. On pense que le sr Mozin aux appointements de 600 lt pourront être porté à 800 lt et le sr Rigel de 400 lt à 600 lt. »9

    Le clavecin au début du Conservatoire (de 1795 à 1816)

    Nous sommes maintenant en 1795 et le Conservatoire est en train de naître. Les textes d’alors mentionnent, et pendant plusieurs années, des professeurs de « clavecin ». De quel instrument parle-t-on ? Est-ce encore le clavecin, est-ce déjà le piano-forte, est-ce les deux ? Le mot « clavecin » est-il employé comme un terme générique désignant tout instrument à clavier hormis l’orgue ?

    Dans le Projet d’organisation de l’Institut national de musique dont l’établissement a été décrété par la Convention nationale, proposé aux comités de Salut public et de l’instruction publique, par la réunion des artistes musiciens de la Garde nationale parisienne (sans date), on lit à la Section 2e: Instruments: «clavecin: 4 professeurs, 32 élèves »10. Le 3 août 1795 (16 thermidor an III) est promulguée la Loi portant établissement d’un conservatoire de musique à Paris pour l’enseignement de cet art. Alors qu’il est indiqué au début du texte que le Conservatoire est chargé d’« exécuter » et d’« enseigner la musique » et qu’il est composé de « 115 artistes » et « six cents élèves des deux sexes » qui « reçoivent gratuitement l’instruction », on mentionne aussi que « 6 professeurs de clavecin » ont besoin d’être requis11. Le 21 octobre 1795 (29 vendémiaire an IV), l’institution en recrute trois12. Les trois noms qui figurent ensuite dans la Liste des professeurs admis au concours à compter du 1erFrimaire An IV, 22 novembre 1795 sont-ils ceux de ces professeurs de « clavecin » : Hélène de Montgeroult et Nicolas Séjan dans la catégorie des professeurs de 1re classe, et Hyacinthe Jadin dans celle des professeurs de 2eclasse13?

    À partir de 1795, ou plutôt de 1796 lorsque les cours commencent, il est possible, en regroupant les différents documents, de citer plusieurs professeurs ayant pu être en charge du « clavecin » : Louis Geneviève Jules Gobert (rencontré à l’École royale de chant), André P. Mozin (rencontré lui aussi à cette même École) et Benoît François Mozin, Hélène de Montgeroult, Hyacinthe Jadin, Nicolas Séjan et Antoine Louis Granier ; ce qui semble porter à sept le nombre de professeurs concernés. Certains enseignent-ils le clavecin, d’autres le piano-forte ? Sans doute, il est plausible de penser qu’Hélène de Montgeroult, bientôt auteure d’une fameuse méthode de piano-forte utilisée tout au long du XIXᵉ siècle14, enseigne cet instrument dès la création du Conservatoire. Mais qu’en est-il de Gobert ? Qu’en est-il de Jadin ?

    Les palmarès des concours de fin d’année en apprennent-ils davantage sur une terminologie qui semble ambiguë aujourd’hui ? Voici un extrait des Prix pour les cours d’études de l’An V. distribués le 3 Brumaire An VI. [1796, distribués le 24 octobre 1797]. À la rubrique « Premiers Prix. Clavecin », on trouve : « À la citoyenne Rose Dumey, âgée de 16 ans, Seine, élève du citoyen Hyacinthe Jadin. (le prix est un piano) ». À la rubrique « Second prix », on trouve : « Au cit. Louis Pradère, âgé de 15 ans, Seine, élève du cit. Gobert. (le prix consiste en divers œuvres relatives à ce genre.) / Au cit. Marie-Joseph Ozi, âgé de 10 ans, Seine-et-Oise, élève du cit. Gobert. (Le prix consiste en dive.s œuvres relatifs à ce genre.) / À la cit. Thérèse Desmarre, âgée de 16 ans, Seine, élève du cit. Hyacinthe Jadin. (Le prix consiste en diverses œuvres relatives à ce genre.) »15 L’année suivante, dans le palmarès desPrix pour les cours d’étude de l’An VI, distribués le 14 Frimaire An VII, [1797, distribués le 4 décembre 1798] à la rubrique « Premier Prix », on trouve maintenant « Piano » et non plus « Clavecin ». On y lit : « Pradère (Louis), seine, Prof. : Gobert. Le prix consiste en un choix d’œuvres à l’usage de cet instrument. »16

    Ces deux palmarès suscitent quelques remarques. Rose Dumey, inscrite dans la classe de Hyacinthe Jadin, gagne un piano pour l’obtention de son premier prix de clavecin. Louis Pradère, qui obtient un second prix de clavecin en 1797, obtient ensuite un premier prix de piano en 1798 avec le même professeur, Gobert17. Le cas de Rose Dumey témoigne-t-il d’une différence établie entre son cursus, le clavecin, et l’instrument qu’elle gagne et peut-être qu’elle joue, un piano ? Le cas de Louis Pradère prouve-t-il que s’opère alors une sorte de « conversion » des classes de clavecin en classes de piano ? Les deux cas démontrent-ils que le mot « clavecin » reste dans les écrits alors que l’instrument lui-même est déjà délaissé ? Quoi qu’il en soit, l’information souvent reproduite selon laquelle Hyacinthe Jadin serait le premier professeur de clavecin du Conservatoire de Paris me semble pour le moins discutable18. Sans doute est-ce à cause de ce premier palmarès du Conservatoire : le seul premier prix de « clavecin » étant attribué à Rose Dumey, élève de Jadin, ce dernier a été répertorié par la suite comme « professeur de clavecin ». Mais plusieurs autres musiciens, Gobert par exemple, dont deux élèves obtiennent des seconds prix de clavecin la même année, peuvent alors aussi enseigner cet instrument.

    Le mot « clavecin » continue d’être employé dans les textes officiels concernant le Conservatoire. Dans un Rapport […] sur l’établissement d’écoles spéciales de musique ; 7 Frimaire An VII – 27 novembre 1798, sont mentionnés, pour le Conservatoire de Paris, cinq professeurs de clavecin et un d’orgue19; ainsi en est-il aussi dans le Rapport […] sur l’organisation nouvelle du Conservatoire de musique […] séance du 6 Vendémiaire An VIII(28 septembre 1799)20, puis dans l’Arrêté portant réduction du personnel ; 27 Ventôse, An VIII – 18 mars 180021. En outre, il subsiste un grand nombre de programmes de ces fameux « exercices publics d’élèves » qui sont en fait des concerts donnés par les étudiants. Le clavecin a-t-il sa place dans ces concerts ? En 1802 encore, le 21 mars, le jeune Antoine Henry Lemoine (le futur auteur du Solfège des solfèges), âgé de 16 ans, joue une sonate de sa composition. Le 31 mars, le Journal des Arts précise qu’il s’agit d’« une sonate exécutée de mémoire sur le clavecin »22. Ce journal sait-il vraiment de quel instrument joue alors Lemoine ?

    On le comprend aisément, il n’est pas facile de définir ce que désigne alors le mot « clavecin ». Le Dictionnaire de l’Académie française, dans sa cinquième édition de 1798, présente deux articles distincts pour le mot « clavecin » et pour le mot « piano-forte » :

    « CLAVECIN. sub. M. Instrument de Musique, qui est une espèce de longue épinette à un ou plusieurs claviers, et dont les cordes sont de métal et doubles. Jouer du clavecin. Toucher le clavecin. Accompagner du clavecin. Pièces de clavecin. Clavecin de Flandres.

    On appelleClavecin à ravalement, Un clavecin qui a quelques touches en plus que les clavecins ordinaires, pour exécuter la musique qui a de l’étendue ;

    On appelle Clavecin organisé, Un clavecin dont le clavier fait jouer une petite orgue. »23

    « PIANO-FORTE, ou Forte piano. subst. masc. (On pron. Forté.) Terme de Musique. Espèce de clavecin, dont la construction est telle qu’on peut renforcer ou adoucir le son à volonté. Jouer du Piano-Forte. On dit par abréviation, Piano. Toucher du piano. Exécuter une pièce sur le piano.»24

    Ces textes eux aussi suscitent quelques remarques. Dans le premier article, rédigé avec précision, le clavecin est défini comme un « instrument de musique » ; la possibilité d’employer le mot « clavecin » pour désigner le piano-forte n’est pas indiquée. Dans le second article, le piano-forte est défini comme un « terme de musique » et non comme un « instrument de musique », sans doute parce que « piano » et « forte » sont d’abord des termes italiens pour adoucir ou renforcer un son avant d’être le nom d’un instrument ; le texte décrit ensuite le piano-forte comme une « espèce de clavecin ». Ainsi, le premier article donne le sens propre du mot « clavecin », le second semble en suggérer une sorte de sens figuré.

    Je me garde donc de conclure d’une façon catégorique. On ne peut pas vraiment affirmer qu’il y a – ou qu’il n’y a pas – des cours de clavecin au début du Conservatoire. Certes, le piano-forte devient très vite le seul instrument à clavier enseigné, en dehors de l’orgue. Cependant, en se remémorant la place du clavecin à l’École royale de chant et en tenant compte de la persistance de l’usage de la basse continue en France à cette époque, il est tout à fait possible de concevoir, comme par tradition et par nécessité, qu’un enseignement du clavecin soit dispensé au Conservatoire dans les premières années de sa création. Un document en date de germinal an IV (avril 1796), publié récemment, indique clairement la présence d’un clavecin dans la salle de classe de Gobert : l’accordeur Nicolas Blanchet est venu au Conservatoire pour démonter « les claviers du clavecin de la classe du Citoyen Gobère » et pour le « remplumer en entier »25. Visiblement, l’instrument n’est pas alors en très bon état puisqu’il faut le remplumer entièrement ; est-ce parce qu’il est trop joué ou pas assez ? Quoi qu’il en soit, il est difficilement imaginable de penser que l’instrument remis en état de jeu ne serve pas pour donner des cours ou pour accompagner des chanteurs. En outre, il faut rappeler que, à la différence de l’Angleterre ou des pays germaniques, les pianos français de la fin du XVIIIᵉ siècle ne sont essentiellement que des pianos carrés et non des pianos à queue. Ainsi, seraient-ils davantage destinés aux heures d’étude chez soi plutôt qu’à des cours au Conservatoire ? Cela pourrait expliquer le cas de Rose Dumey qui gagne un piano pour son prix de clavecin.

    Le « cabinet des instruments » et le terrible mois de mai 1816

    Les choses sont plus claires en ce qui concerne le « cabinet des instruments », ancêtre de l’actuel Musée de la musique. Les auteurs des textes concernant ce cabinet ont peut-être de meilleures connaissances organologiques que leurs collègues de l’administration du Conservatoire. Peu après le décret de novembre 1793, les artistes musiciens de la Garde nationale proposent d’établir dans l’Institut national de musique une bibliothèque et un rassemblement d’instruments : « Il y aura une bibliothèque dans l’Institut ; on y réunira les principaux ouvrages traitant de la théorie de cet art […]. Il y aura aussi un cabinet d’instruments antiques, modernes et étrangers et à nos usages »26. Ainsi, en août 1796, plus de trois cents instruments sont transportés à l’Hôtel des Menus-Plaisirs, dont 56 clavecins et épinettes27. Mais en septembre 1797, Sarrette est autorisé à procéder « à la vente d’instruments applicables aux frais de construction et de couverture des bâtiments »28. Ainsi, en regroupant plusieurs inventaires, on peut dénombrer au moins dix clavecins qui sont alors dispersés et non des moindres : J. Ruckers, H. Hemsch, Pascal Taskin, Blanchet « et autres bons auteurs »29. Mais le pire est encore à venir… Le peu d’intérêt manifesté par la direction du Conservatoire va se muer en acte de vandalisme. En mai 1816, sous la Restauration, plus de vingt caisses de clavecins sont brûlées pour chauffer les salles de classe de ce qui s’appelle maintenant l’École royale de musique30. Ce terrible saccage termine bien tristement l’histoire du clavecin au Conservatoire de Paris au XIXᵉ siècle. Il faudra beaucoup de temps pour qu’il y retrouve sa place.

    Le clavecin au Conservatoire au XXesiècle

    Le clavecin attend désormais son heure ; le silence est long… Sans doute est-il parfois rompu par quelque amoureux de l’instrument et de son répertoire : je pense à l’importante figure de Louis-Joseph Diémer, professeur de piano au Conservatoire de 1887 à 1919, figure si essentielle pour la redécouverte de la musique ancienne française. Diémer présente-t-il parfois à ses étudiants le clavecin et les œuvres qu’il joue en concert31? En outre, et on peut le déplorer, la venue à Paris, dès 1900, de la claveciniste Wanda Landowska est beaucoup plus remarquée dans le cercle de la Schola Cantorum que dans celui du Conservatoire.

    Jacqueline Masson (1950-1955)

    Nous sommes maintenant après la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1911, le Conservatoire a pris place rue de Madrid dans le huitième arrondissement de Paris, où il va rester jusqu’en 1990. De 1940 à 1954, le Conservatoire est dirigé par Claude Delvincourt. Sous l’impulsion de Norbert Dufourcq, professeur d’histoire de la musique de 1941 à 1975, un cours de clavecin est organisé sans qu’ait lieu une véritable création de classe. C’est à Jacqueline Masson que revient ce « cours annexe ».

    Jacqueline Jeanne Masson est née le 1ᵉʳ juin 1925 à Paris. Au Conservatoire de Paris, elle obtient une deuxième médaille de solfège en 1936 puis une première en 1937, et un deuxième accessit de piano en 1944 ; elle suit ensuite les cours d’histoire de la musique de Norbert Dufourcq et obtient un deuxième accessit en 1945, un premier en 1946, un deuxième prix en 1947 et un premier en 1948 ; une mention très bien en cycle de piano (pédagogie) dans la classe de Marcel Ciampi en 1949 lui est aussi octroyée32. Dans le même temps, elle est élève du célèbre claveciniste italien Ruggero Gerlin (le disciple préféré de Wanda Landowska) à l’Accademia musicale Chigiana à Sienne. À partir de 1950 (ou plus vraisemblablement à la rentrée de 1949) et jusqu’en 1955, Jacqueline Masson enseigne le clavecin au Conservatoire de Paris.

    Peu d’informations se trouvent sur Jacqueline Masson. J’ai retracé sa participation à un concert de musique de chambre à Lyon le 4 juillet 1951 dans la Cour du Musée des Arts décoratifs ; le programme est composé d’œuvres de Louis Marchand, d’Antonio Vivaldi et de François Couperin (avec un clavecin de la maison Pleyel)33.

    Curieusement son nom n’est pas indiqué dans le Registre des professeurs du Conservatoire, grand cahier qui s’arrête en 1966 et qui pourtant notifie l’ensemble du personnel enseignant34. Les différents palmarès du Conservatoire nous renseignent heureusement sur cette classe citée à la rubrique des « cours annexes ». Plusieurs récompenses y figurent déjà pour le concours du 15 juin 195035. Jacqueline Masson a très vite des élèves qui vont se faire un nom par la suite. Ainsi pour le palmarès du 5 juin 1951, on trouve, entre autres, une première mention pour Huguette Dreyfus (entrée dans la classe en octobre 1950) et une troisième mention pour Laurence Boulay36. Huguette Dreyfus joue pour son prix laToccata en fa dièse mineur BWV 910 de Johann Sebastian Bach ; Aimée van de Wiele (une autre disciple de Wanda Landowska) est au jury. Ensuite, pour le palmarès du 18 juin 1952, on trouve une première mention pour Sylvie Spycket (la sœur de Jérôme Spycket), une deuxième pour Laurence Boulay et une troisième pour Françoise Dufourcq (la fille aînée de Norbert Dufourcq)37; puis pour celui du 25 juin 1953, une première mention pour Laurence Boulay, une deuxième pour Françoise Dufourcq38. Il n’y a aucune indication pour 1954 ni pour 1955, qui est la première année de Marcelle Delacour. Les clavecinistes ont à leur disposition dans ces années-là un petit clavecin Pleyel. Celui-ci, placé dans la salle de cours de Norbert Dufourcq (la salle Couperin au troisième étage de la rue de Madrid), est utilisé pour les cours de Jacqueline Masson.

    Marcelle Delacour (1955-1967)

    En 1954, Marcel Dupré, professeur d’orgue depuis 1925, devient directeur du Conservatoire. Il désire alors créer une véritable classe de clavecin. Son choix se porte sur Marcelle Antoinette Eugénie Delacour (ou de Lacour), née Schaeffer le 6 novembre 1896 à Besançon dans le Doubs. Marcelle Delacour vient à Paris dans les années vingt pour travailler le clavecin avec Wanda Landowska, après avoir appris le piano et la harpe. Elle se consacre après la Seconde Guerre mondiale à sa carrière de claveciniste. En plus du répertoire baroque, elle fait beaucoup pour le répertoire du XXᵉ siècle (Bohuslav Martinů, Florent Schmitt, Alexandre Tansman, Jean Françaix…). On trouve toujours en ligne l’un de ses disques : Portraits de femmes au XVIIIe siècle39.

    Concernant sa carrière au Conservatoire, il est indiqué dans le Registre des professeurs :

    « Engagée comme professeur de clavecin / (classe créée) / Cat C / arrêté du 14 Nov. 1955 / Contrat d’un an à partir du 1er Dec. 1955 / (Service de 12 heures [hebdomadaires]) 120.000 [francs] / Signé le 29 Dec. 1955.

    Professeur stagiaire à compter du 1eroct 1956 / (avec une ancienneté de dix mois) / 2eCateg. / arrêté du 2 Nov. 1956.

    Titularisée dans ses fonctions de Professeur de Clavecin / à compter du 1ᵉʳ Décembre 1958 / arrêté du 14 Mai 1959.

    Admise à la retraite à compter / du 6-11-66. Maintenue dans ses / fonctions jusqu’au 30 -9-67 / Arrêté du 30-11-1966. »40

    Le premier palmarès de la classe de Marcelle Delacour, du 19 juin 1956, indique sept lauréates et pas un lauréat41. Le premier garçon est Alain Roizenblat, qui obtient un premier accessit le 11 juin 195742. Par la suite, c’est dans cette classe que les clavecinistes Blandine Verlet et Brigitte Haudebourg obtiennent leur prix le 10 juin 196343. Très souvent, le prix de clavecin ne consiste alors qu’en l’exécution d’une pièce contemporaine écrite spécialement pour le concours, sans qu’aucune pièce du répertoire baroque ne soit exigée.

    Marcelle Delacour est décédée le 24 mars 1997 dans la région parisienne. J’ai le souvenir qu’elle est venue m’écouter en 1988 à la Bibliothèque de Versailles dans un programme Jean-François Dandrieu que je venais d’enregistrer pour l’année anniversaire du compositeur. Elle m’a dit alors qu’elle aussi avait enregistré Dandrieu longtemps auparavant.

    Robert Veyron-Lacroix (1967-1988)

    Robert Veyron-Lacroix est né le 13 décembre 1922 à Paris et mort à Garches le 2 avril 1991. Il travaille le piano avec Yves Nat, fait toutes les classes d’écriture au Conservatoire et se passionne vite pour le clavecin et la musique de chambre baroque. Robert Veyron-Lacroix est surtout connu pour son duo avec le flûtiste Jean-Pierre Rampal, mais aussi pour sa collaboration avec d’autres musiciens tels que le violoncelliste Paul Tortelier ou le violoniste Arthur Grumiaux. Il signe d’innombrables réalisations de basse chiffrée souvent rééditées. Il publie en 1955 un livre, Recherche de musique ancienne. Sa discographie est immense (et en partie encore disponible), notamment pour le label français Erato ; on lui doit sans doute la plus belle version du Concert champêtre de Francis Poulenc44.

    Robert Veyron-Lacroix prend ses fonctions au Conservatoire à la rentrée de 1967. L’année suivante, il demande à Laurence Boulay de s’occuper d’une classe de basse continue. Cette dernière devient professeur de 1968 à 1990. C’est sous son impulsion qu’est commandé un clavecin proche de la facture ancienne : un « kit » de Frank Hubbard d’après un modèle français du XVIIIᵉ siècle, construit par Hubert Bédard (qui prend au même moment les rênes de l’Atelier de restauration du Musée instrumental dirigé par Geneviève de Chambure).

    Beaucoup d’élèves viennent alors dans ces deux classes dans les années soixante-dix et quatre-vingt, entre autres : Françoise Lengellé, Noëlle Spieth, et moi-même en 1978. Il faut citer l’un des palmarès les plus curieux de ces années de Robert Veyron-Lacroix : celui de 1971. On y recense deux premiers prix, deux seconds prix, puis deux premiers accessits. Pour les deux premiers accessits, on trouve, comme deuxième nommé : « Ross Scott, né à Pittsburg en 1951 ». C’est à ce jury que le candidat Scott Ross, peu satisfait du résultat, manifeste sa désapprobation d’une manière tout à fait ostensible. La même année, il remporte le premier prix au Concours international de Bruges. Il travaille d’ailleurs à cette occasion avec le successeur de Robert Veyron-Lacroix : Kenneth Gilbert.

    Car enfin, face au grand renouveau de la musique baroque, commencé dès les années cinquante, les choses commencent à changer profondément, au Conservatoire de Paris comme ailleurs. À partir de 1982 (et jusqu’en 1995), la présence rue de Madrid du chef d’orchestre et claveciniste William Christie, qui fait travailler le style baroque aux étudiants chanteurs, est à la fois un grand changement et un grand évènement. Peu après, en 1984, la venue de Christophe Coin pour la basse de viole et le violoncelle baroque confirme ce premier élan. Dès 1982, est créé un département dont le nom change plusieurs fois : « interprétation de la Musique ancienne », « département de Musique ancienne », « département de Musique baroque » en 1990, puis « département des Musiques historiques » en 1992, et à nouveau en 1993 « département de Musique ancienne », appellation toujours en cours aujourd’hui45. L’orgue aussi commence à changer d’esthétique. À la suite de Rolande Falcinelli, disciple de Marcel Dupré et professeur de 1956 à 1986, est nommé Michel Chapuis de 1986 à 1995 ; on connaît son travail immense en faveur des orgues historiques. Au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon (créé en 1979), il faut aussi mentionner l’ouverture d’une classe de clavecin dirigée par Huguette Dreyfus en 1982, et la formation d’un département de Musique ancienne en 1988.

    L’enseignement de Robert Veyron-Lacroix au Conservatoire de Paris, pendant ces années-là, reste un peu en marge du mouvement baroque. Heureusement, les ponts sont alors nombreux entre les étudiants des classes du département de Musique ancienne et ceux de la classe de clavecin. Ce sont bien souvent les étudiants eux-mêmes qui suscitent et motivent alors le développement de la musique baroque au Conservatoire, sous le regard progressivement intéressé de l’administration et aussi – il faut le souligner – avec la bienveillante complicité de l’équipe de l’atelier de restauration du Musée instrumental.

    Kenneth Gilbert (1988-1996)

    Le Conservatoire prend la décision de changer en profondeur la façon d’appréhender l’enseignement du clavecin en nommant alors Kenneth Gilbert, au moment de la mise à la retraite de Robert Veyron-Lacroix en juin 1988. Sous son mandat, en 1993, après le déménagement du Conservatoire à la Cité de la musique (Porte de Pantin), le clavecin quitte le département des Claviers pour rejoindre enfin le département de Musique ancienne.

    Je ne vais pas retracer ici la carrière de Kenneth Gilbert, largement connue et documentée, mais simplement signaler quelques éléments essentiels qui rendent compte de son action dans la classe de clavecin de Paris. Il est l’un de mes maîtres : j’espère pouvoir évoquer assez clairement son enseignement. En arrivant au Conservatoire, Kenneth Gilbert a déjà enregistré une intégrale François Couperin, une intégrale Jean-Philippe Rameau et un grand nombre de disques consacrés à Johann Sebastian Bach, Johann Jacob Froberger, Georg Friedrich Händel, Henry Purcell45… Il sait donner aux étudiants ce que j’appellerais une « liberté informée », un jeu rendu libre par la connaissance la plus large possible du répertoire comme de l’instrument ; les jeunes clavecinistes acquièrent rapidement les moyens de progresser et de s’instruire par eux-mêmes. J’ajoute à cela qu’il sait respecter leur personnalité artistique, et fait confiance à leur potentiel, en le valorisant sans jamais l’étouffer ni l’annihiler.

    Dès lors, trois grands points peuvent se dégager de l’enseignement de Kenneth Gilbert :

    – La transmission de son art de claveciniste : son attention portée au toucher et à la diction de la musique ; sa familiarité avec les trois principaux genres de compositions pour clavier (le contrepoint, le style libre, les danses), son assimilation des deux grands styles nationaux baroques (l’Italie et la France) appliqués aux autres pays et à Bach notamment ; et enfin l’importance remarquable qu’il donne au répertoire du XVIIe siècle.

    – La transmission de ses travaux de chercheur : sa précision concernant l’examen des sources musicales qui sensibilise les étudiants à la difficulté et à la nécessité de choisir les bonnes versions des œuvres qu’ils travaillent ; sa façon d’intégrer concrètement dans la formation d’un jeu instrumental les textes pédagogiques majeurs consacrés au clavecin (François Couperin, Jean-Philippe Rameau ou Carl Philipp Emanuel Bach par exemple).

    – La transmission de ses connaissances organologiques : son souci de trouver les instruments adéquats pour les différents répertoires (il fait commander au Conservatoire plusieurs instruments, dont un clavecin italien de Reinhard von Nagel pourvu d’un pédalier en tirasse pour que les clavecinistes puissent jouer par exemple le Capriccio pastorale de Girolamo Frescobaldi) ; son intérêt constant pour l’orgue baroque.

    Le mélange dans cet enseignement d’influence donnée et d’indépendance laissée fait sans conteste la réussite prestigieuse de la carrière pédagogique de Kenneth Gilbert. Ses postes d’enseignant sont nombreux, que ce soit en France, en Belgique, en Allemagne, en Autriche, en Italie, ou au Royaume-Uni, auxquels il convient d’ajouter maintes classes de maître dans le monde entier. Il suffit de penser à tous ses élèves pour mesurer à quel point leurs personnalités sont différentes et, pour le moins, peu formatées. Parmi les étudiants qui passent dans sa classe au Conservatoire de Paris, il faut citer, entre autres, Emmanuelle Haïm, Béatrice Martin et Jérémie Rhorer.

    Le clavecin au Conservatoire au XXIe siècle

    Plusieurs changements ont lieu entre les années quatre-vingt-dix et les années deux mille. En ce qui concerne la classe de basse continue, parallèle à celle de clavecin, au départ de Laurence Boulay, c’est Christophe Rousset qui prend sa succession. Au départ de Kenneth Gilbert, Christophe Rousset est nommé professeur de clavecin ; Blandine Rannou prend alors sa succession comme professeur de basse continue, poste qu’elle occupe toujours aujourd’hui. Lorsque Christophe Rousset quitte le Conservatoire en 2000, Pierre Hantaï enseigne le clavecin pour l’année scolaire 2000-2001. Après un concours de recrutement passé en juin 2001, je deviens le professeur de clavecin dès septembre 2001. Tout ceci sera une autre histoire !

    Conclusion

    Je l’ai dit au début, l’histoire de la classe de clavecin du Conservatoire de Paris est un parcours discontinu ; j’ai simplement essayé d’en fixer les différentes étapes sans chercher à établir des liens improbables ou artificiels entre des époques et des personnalités par trop différentes. Pour conclure, qu’il me soit permis de souhaiter que l’on puisse mettre cette histoire en regard de celles d’autres classes de clavecin dans les grandes institutions musicales étrangères, augmentant ainsi notre perception de l’enseignement d’un instrument et d’un répertoire dont la richesse ne laisse d’être étudiée.

    Pour citer ce document

    Olivier Baumont, « La classe de clavecin du Conservatoire de Paris », La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisième numéro, Actualité de la recherche au Conservatoire.

    Notes

    1. PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation, documents historiques et administratifs recueillis par l’auteur, Paris, Imprimerie Nationale, 1900, p. 11. ↩︎
    2. PIERRE, Constant,B. Sarrette et les origines du Conservatoire national de musique et de déclamation, Paris, Delalain frères, 1895, p. 14. ↩︎
    3. PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., p. 2. ↩︎
    4. Ibid., p. 4, c’est moi qui souligne. ↩︎
    5. Ibid., p. 3. ↩︎
    6. Ibid., p. 4. ↩︎
    7. Ibid., p. 7. ↩︎
    8. Ibid., p. 11. ↩︎
    9. Ibid., p. 39. ↩︎
    10. Ibid., p. 108. ↩︎
    11. Ibid., pp. 124-125. ↩︎
    12. Ibid., p. 128. ↩︎
    13. Ibid., p. 129. ↩︎
    14. MONTGEROULT, Hélène de,Cours complet pour l’enseignement du forte piano conduisant progressivement des premiers éléments aux plus grandes difficultés, Paris, 1819 (trois volumes). ↩︎
    15. PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., pp. 511-512. ↩︎
    16. Ibid., p. 513. ↩︎
    17. Il s’agit, selon toute vraisemblance, du Louis Barthélémy Pradher qui devint professeur de piano au Conservatoire à partir de 1803. ↩︎
    18. HONDRÉ, Emmanuel, dir.,Le Conservatoire de Paris. Regards sur une institution et son histoire, Paris, Association du Bureau des Étudiants du CNSMDP, 1995, p. 293 ↩︎
    19. PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., p. 339. ↩︎
    20. Ibid., p. 343. ↩︎
    21. Ibid., p. 139. ↩︎
    22. Cité par MONGRÉDIEN, Jean, « Les premiers exercices publics d’élèves (1800-1815) d’après la presse contemporaine », dansLe Conservatoire de Paris, 1795-1995. Des Menus-Plaisirs à la Cité de la musique, sous la direction d’Anne Bongrain. ↩︎
    23. Dictionnaire de l’Académie françoise / revu, corrigé et augmenté par l’Académie elle-même. Cinquième édition. Tome premier A = K, Paris, J. J. Smits, 1798, p. 250. ↩︎
    24. Ibid.,Tome second L = Z, p. 281. ↩︎
    25. LA GRANDVILLE, Frédéric de, « La coexistence du clavecin et du piano au Conservatoire de musique de Paris de 1796 à 1802 » dansMusique. Images. Instruments. Revue française d’organologie et d’iconographie musicale, no11, Paris, CNRS éditions, 2009, pp. 151-161. ↩︎
    26. Cité par GÉTREAU, Florence, « Un cabinet d’instruments pour l’instruction publique. Faillite du projet, ouverture du débat », dansLe Conservatoire de Paris, 1795-1995. Des Menus-Plaisirs…,op. cit., p. 134. ↩︎
    27. Ibid., p. 135. ↩︎
    28. Ibid. ↩︎
    29. Ibid. ↩︎
    30. Ibid., p. 136. ↩︎
    31. Concernant Louis Diémer, voir BECKER-DEREX, Christiane,Louis Diémer, pianiste, claveciniste, professeur, compositeur (1843-1919), thèse de musicologie, Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, 1983 ; BECKER-DEREX, Christiane :Louis Diémer et le clavecin en France à la fin du XIXesiècle, Paris, Zurfluh, 2001 ↩︎
    32. Centre des archives du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris : Registre d’inscription des élèves. Je remercie MmeAnne Bongrain de m’avoir communiqué ce document. ↩︎
    33. http://www.fourviereunehistoire.fr/spip.php?article245 ↩︎
    34. Centre des archives du Conservatoire…,op. cit.: Registre des professeurs (1901-1966). ↩︎
    35. Centre des archives du Conservatoire…,op. cit.: Palmarès 1950, p. 54. ↩︎
    36. Ibid., Palmarès 1951, p. 66. ↩︎
    37. Ibid., Palmarès 1952, p. 72. ↩︎
    38. Ibid., Palmarès 1953, p. 84. ↩︎
    39. http://www.quartier-des-archives.blogspot.fr/2010/07/portraits-de-femmes-au-xviiie-siecle.html ↩︎
    40. Centre des archives du Conservatoire…,op. cit.: Registre des professeurs (1901-1966), p. 298. ↩︎
    41. Centre des archives du Conservatoire…,op. cit.: Palmarès 1956, p. 35. ↩︎
    42. Ibid., Palmarès 1957, p. 37. ↩︎
    43. Ibid., Palmarès 1963, p. 31. ↩︎
    44. Un site sur Robert Veyron-Lacroix vient d’être récemment mis en ligne :http://www.robertveyron-lacroix.com. Un livre vient aussi d’être publié : HAFFNER, Brigitte,Regards sur Robert Veyron-Lacroix, Hyères, Éditions Haffner, 2012. ↩︎
    45. ARDOUIN, Laurence, « La musique ancienne au Conservatoire – évocation de la pratique d’un répertoire », dansLe Conservatoire de Paris. Regards sur une institution… op. cit., pp. 173-184. ↩︎
    46. Curieusement, Christophe Rousset et moi-même (les deux successeurs de Kenneth Gilbert) avons réalisé aussi des intégrales de Jean-Philippe Rameau et François Couperin avant d’être nommés au Conservatoire. ↩︎
  • De la musique à l’enseignement : la transposition didactique

    De la musique à l’enseignement : la transposition didactique

    Les savoir-faire de l’artiste représentent une somme de connaissances procédurales, appelée par Gérard Vergnaud « forme opératoire de la connaissance » (Vergnaud, 2013), que le musicien-enseignant a parfois des difficultés à transmettre à ses élèves. Le propos de l’article part du constat que le musicien ne didactise pas son geste – au sens où on entend la didactique aujourd’hui (Verret, 1975, Chevallard, 1985, Brousseau, 1998, Vergnaud, 2001) –, il le réalise dans l’instant, car sa pratique quotidienne de l’instrument l’a rendu expert dans l’exécution. En revanche, le professeur de musique doit construire un cheminement pédagogique pour que ses élèves s’approprient ce savoir-faire. Un des problèmes que rencontre le musicien-enseignant est de discerner entre sa posture d’artiste et celle de professeur, deux fonctions distinctes, complémentaires et insécables, mais qui ne peuvent pas se superposer dans la transmission d’un savoir musical. Dès lors, comment les outils de la didactique moderne peuvent-ils aider le professeur de musique dans son métier de pédagogue ?

    Cet article présente et explicite le concept de transposition didactique dans son histoire récente, et souhaite vérifier s’il est transférable, adaptable, et opératoire dans l’enseignement musical. Cette réflexion nous amènera aussi à reconsidérer la notion de disciplines dans l’enseignement musical, et les caractéristiques d’un savoir musical à l’aune d’une transposition didactique.

    De la musique à l’enseignement : la transposition didactique

    Je souhaiterais dans cet article résumer et présenter un travail de réflexion que je mène depuis quelques années sur la transférabilité du concept de transposition didactique dans l’enseignement musical. La notion de transposition didactique a fait l’objet de nombreux travaux dans les disciplines scolaires dès son apparition (Verret, 1975), et notamment en mathématiques (Brousseau, 1978 ; Chevallard, 1985). Conjointement à la révision du concept de didactique, la transposition didactique a permis de renouveler les questionnements sur les modalités d’enseignements des curriculae. Quelle est la nature et la fonction de cet outil ? D’où vient-il et à quoi peut-il servir en pédagogie musicale ? Quelles perspectives a-t-il fait émerger dans le domaine de l’enseignement musical ?

    Lorsque j’ai commencé à étudier la didactique, telle qu’elle est entendue actuellement en France, une première observation s’est imposée à moi. Cette discipline est à différencier de la pédagogie (Terrien, 2010), et la transposition didactique est l’un des éléments qui la structure. Les mathématiques, l’éducation physique et sportive furent les premières disciplines à réinterroger fondamentalement leur didactique à la lumière de cet outil. Suivirent les lettres, les langues et les autres disciplines, y compris les arts plastiques (Gaillot, 1992). J’appartiens au premier groupe de chercheurs en didactique de l’enseignement musical qui, en France, dès 1998, a travaillé sous la responsabilité de Jean-Pierre Mialaret. Pour autant, si ces questions de didactique, appréhendées de façon moderne (cf. Vergnaud, 1978, Chevallard, 1985, Martinand, 1984, etal.), me passionnaient et me passionnent toujours, je me suis toujours posé la question de la transférabilité de ces notions dans l’enseignement musical. C’est pour cette raison que je suis revenu sur l’histoire récente de ce concept et que j’ai essayé d’en comprendre la pertinence et l’efficacité dans le champ de la pédagogie musicale.

    Après un rappel des origines de la notion de transposition didactique, qui émane des recherches faites en sociologie sur les curriculae, et des questions qu’elle pose sur l’enseignement des disciplines, j’expliquerai comment elle est porteuse de transformations dans l’enseignement musical, et quels sont ses apports dans la prise en compte des spécificités des métiers de musicien et d’enseignant, tant au niveau des cursus que des référentiels professionnels. Je présenterai ensuite cet outil en explicitant dans quelle mesure le principe d’isomorphisme (Raisky, 1996) nous oblige à des adaptations pour que la transposition didactique soit opératoire dans l’enseignement de la musique.

    Un concept apparu en sociologie (Verret, 1975)

    L’origine du concept

    Lorsqu’en 1975, Michel Verret, dans son ouvrage Le Temps des études, crée le concept de transposition didactique, il fabrique un outil sociologique pour expliquer comment se conçoivent et se mettent en place les programmes, les curriculae, et comment un savoir théorique (savant) est transformé en savoir universitaire (puis scolaire). Il explique la distance qui existe entre l’objet universitaire et l’objet théorique (savant), et la distorsion qui s’opère sur ce dernier lorsqu’il vient à être enseigné hors du cercle des chercheurs. Cette transformation du savoir n’est ni plus ni moins qu’une substitution de l’objet pour en créer un autre qui n’a parfois rien à voir avec la dimension théorique première. Un savoir universitaire, ou scolaire, peut avoir sa propre existence, sa propre autonomie, et ne représenter qu’une parcelle d’un savoir savant. Cette parcellisation du savoir est le résultat de ce qu’on nomme la transposition didactique.

    C’est cette idée qu’Yves Chevallard décrit lorsqu’il écrit en 1985 son ouvrage La Transposition didactique:

    Un contenu de savoir ayant été désigné comme savoir à enseigner subit […] un ensemble de transformations adaptatives qui vont le rendre apte à prendre sa place parmi les objets d’enseignement. Le « travail » qui, d’un objet de savoir à enseigner fait un objet d’enseignement est appelée transposition didactique. (Chevallard, 1985, p. 39)

    Les caractéristiques de la transposition didactique pour Michel Verret sont les suivantes :

    • la désyncrétisation du savoir
    • la dépersonnalisation du savoir
    • la programmabilité de l’acquisition du savoir
    • la publicité du savoir

    Comme le définit Michel Verret dans son ouvrage, la désyncrétisation est « la division de la pratique théorique en champs de savoirs délimités donnant lieu à des pratiques d’apprentissages spécialisés » (Verret, 1975, p. 146). La dépersonnalisation est « la séparation du savoir et de la personne » (ibid.), enfin, « la programmation des apprentissages et des contrôles suivant des séquences raisonnées permet une acquisition progressive des expertises, c’est-à-dire la programmabilité de l’acquisition du savoir » (Verret, 1975, p. 147). L’auteur observe qu’il ne s’agit pas d’une règle mais d’un processus qui a lieu dans toutes les transformations de savoir savant en savoir à enseigner. Chevallard reprend cette observation de Verret et l’applique dans ses premiers travaux sur l’enseignement des mathématiques pour en tirer le schéma du processus de transposition didactique :

    objet de savoir ⇒ objet à enseigner ⇒ objet d’enseignement

    La transposition didactique a pour première conséquence la prise de conscience que le professeur n’enseigne toujours qu’une parcelle d’un savoir plus conséquent en soi, et que ces savoirs sont souvent présentés comme des savoirs autonomes pour les rendre compréhensibles par les élèves. L’institution-École les sort du laboratoire de recherche où ils ont été formalisés, les décontextualise et les dépersonnalise pour les rendre enseignables (Brousseau, 1998, p. 75). Ainsi la nature du savoir est partiellement ou totalement changée, car le savoir passe du stade d’hypothèse au stade de présentation axiomatique1 pour être appris. Enfin, il [le savoir] est recontextualisé à un niveau de compétence préalablement défini par le professeur pour ses élèves (cycle I de conservatoire, classe de 5e en collège, etc.), il est repersonnalisé par l’enseignant pour le mettre à la portée de ceux-ci, et il est programmé pour être étudié par étapes successives. Ces différentes étapes, décrites par Guy Brousseau dans son ouvrageThéories des situations didactiques (1998, p. 75), se nomment la transposition didactique interne.

    Cela posé, on observe que cette transposition didactique s’opère à deux niveaux, externe et interne : le niveau institutionnel, celui qui configure les programmes, ou transposition didactique externe, et le niveau de l’enseignant, celui qui configure les contenus d’un cours à partir des programmes qui lui sont donnés, celui de la transposition didactique interne (cf. Annexe I).

    Trois autres conséquences sont observables.

    • Premièrement, cet outil oblige l’enseignant à revoir la nature des savoirs qu’il enseigne, à faire une épistémologie du savoir enseigné, à se questionner sur sa provenance, son origine, ses évolutions, en un mot sur son histoire et son évolution. Le savoir enseigné a-t-il toujours été de même nature, a-t-il toujours été enseigné de la même manière, et ne faudrait-il pas faire évoluer son enseignement ?
    • Deuxièmement, au niveau institutionnel, il a fallu réinterroger la nature et les fonctions des disciplines au sein des enseignements universitaires et scolaires. Sur quoi repose une discipline ? Quelles sont ses caractéristiques ? Existe-t-il des paradigmes, des différences ? Quelle épistémologie peut-on en faire ?
    • Troisièmement, cela a entraîné une révision des métiers de l’enseignement et des gestes professionnels qui les caractérisent. Tous les enseignants font-ils leur métier de la même façon ? Et dans l’enseignement musical, quelles seraient les différences professionnelles ?

    Ainsi, la transposition didactique devient un outil qui permet d’expliciter la formation des programmes (cursus académiques), mais qui possède aussi la puissance de configurer des référentiels professionnels (cursus professionnels), car la professionnalisation des curriculae prend de plus en plus d’importance dans la formation des étudiants au sein des universités et des écoles (grandes et petites) au cours des années 1980. On peut ainsi comprendre comment un concept issu de la sociologie a été utile dans le champ de la didactique. Mais restons encore un peu dans le champ des professionnalités, car il apparaît maintenant que le métier de musicien et celui d’enseignant ne sont pas de même nature, et ne remplissent pas les mêmes fonctions, et que par conséquent ces deux professions appellent des gestes professionnels différents : « On n’enseigne pas comme on joue ! » mais on enseigne comment jouer, ou plus exactement on enseigne comment apprendre à jouer.

    Les fondements de la professionnalité

    Le métier de musicien est polymorphe : on peut être interprète, compositeur, accompagnateur. Dans tous les cas, le lieu de réalisation de l’œuvre est souvent la scène, et le musicien travaille pour se produire sur scène. C’est pour cette raison que les sociologues Béra et Lamy, à la suite de Weber (1921/1998), Benjamin (1991) ou Passeron (1986), associent l’artiste au démiurge (Béra et Lamy, 2003, p. 99). Il brille sous les feux de la rampe.

    Le métier d’enseignant est plus en retrait, son lieu de réalisation est dans la classe, devant un public réduit et loin d’être acquis. Il travaille à la réalisation d’un autre, son élève, et il l’accompagne sur le chemin de l’acquisition. C’est une des raisons pour lesquelles on le nomme pédagogue (au sens étymologique).

    Musicien et enseignant sont deux métiers fondamentalement différents qui possèdent deux fonctions dans notre société. Si les deux professionnels, dans le cas de la musique, ont pour but de faire découvrir ou redécouvrir un patrimoine, de partager avec d’autres en jouant ou en permettant d’acquérir ce qui fonde notre humanité, les moyens d’y parvenir diffèrent profondément. L’interprète joue de la musique, livre l’œuvre au public, le professeur de musique forme ses élèves pour qu’ils soient en capacité un jour de jouer cette musique. Le musicien réalise la musique, le professeur adapte, transforme et éduque pour que les élèves puissent réaliser la musique.

    C’est ce glissement d’artiste à enseignant qui est parfois mal perçu par le musicien-enseignant, car il passe, d’une certaine manière, de la lumière – la scène – à l’ombre – la classe –, de démiurge il devient pédagogue, il se met au service non d’une œuvre mais d’une personne. Interprète, il devient celui qui permet aux autres de le devenir. Et dans ce changement de posture professionnelle, il y a aussi un changement d’attitude et donc de gestes.

    Tout cela a été accentué par la contrainte de la tertiarisation, c’est-à-dire par la professionnalisation des métiers qui sont passés d’une approche par compagnonnage à une approche par certification de compétences dûment évaluées et reconnues. On peut observer ces changements en France dans les textes qui décrivent les référentiels de compétences d’instrumentiste et chanteur, et les référentiels de compétences de musicien-enseignant (DE ou CA).

    Mais la professionnalisation ne s’arrête pas à ces deux identités de musicien ou d’enseignant. Le musicien-enseignant peut être tour à tour professeur de musique ou professeur d’éducation musicale, l’un travaille dans l’enseignement spécialisé de la musique, les conservatoires ou écoles de musique, l’autre travaille pour l’Éducation nationale, à l’école, au collège ou au lycée. Ce sont deux métiers qui ne se confondent pas, l’un vise à former un musicien amateur autonome et/ou un musicien professionnel (cf. Schéma d’orientation pédagogique, 2008), l’autre éduque la musique, forme à l’éveil musical (cf. Programme d’éducation musicale et de chant choral, 2008).

    Une fois ces distinctions professionnelles révélées et expliquées, nous percevons mieux la différence des métiers, mais aussi leur complémentarité, sur le fond et sur la forme, car à la différence d’autres disciplines, enseigner la musique sans la pratiquer semble difficilement possible…

    Pour autant, force est de constater qu’il ne suffit pas d’être un musicien et un artiste professionnel aguerri pour être un professeur de musique efficace et pertinent, car si les deux métiers puisent à la même source – la musique –, leurs buts, leurs objectifs, et les manières de les atteindre sont bien différents. Dans le domaine de l’éducation de la musique, cela pose clairement la question des modalités de son enseignement.

    Ainsi, comment peut-on passer de la profession d’artiste à la profession d’enseignant ?

    En ignorant tout sur l’éducation ? En s’appuyant sur sa propre expérience d’artiste ? En considérant que l’acte prévaut sur la réflexion ? Ou en prenant conscience qu’enseigner, c’est mettre en signes, qu’éduquer, c’est conduire hors de soi, en cherchant à comprendre les processus (didactique) propres à un savoir (épistémologie), les processus de transmission et d’acquisition de ce savoir (pédagogie), donc en didactisant ses cours ?

    La tâche du musicien-enseignant est de passer d’une forme opératoire de la connaissance à une forme prédicative de la connaissance (Vergnaud, 2013), d’une connaissance procédurale à une connaissance déclarative (Develay, 1991), ou d’un savoir procédural à un savoir déclaratif (Beillerot, 1996).

    La transposition didactique : du concept à l’outil

    Avant d’aborder le concept de transposition didactique et ses spécificités, nous souhaitons clarifier le sens du mot didactique aujourd’hui dans le domaine des sciences de l’éducation.

    Définition du concept de didactique

    L’adjectif et nom féminin « didactique » vient du grec didaktikos2 ou didaskô, fréquentatif de disco : art de la répétition ; de didaskein, enseigner, et de didascalos, l’enseignant, le répétiteur (Morandi, 2001). Le sens du mot est attaché à l’idée de répétition, d’enseignement, et Comenius, l’un des premiers à définir ce terme dans son ouvrage de 1657 Magna didactica, le décrit comme « l’art d’enseigner, l’ensemble des moyens et des procédés qui tendent à faire connaître, à faire savoir quelque chose, généralement une science, une langue, un art » (Comenius, 1657/1992). Il s’agit alors de « maîtriser » les différents éléments qui constituent l’objet d’enseignement3 que le professeur s’est donné pour objectif, d’en posséder les tenants et aboutissants qui fondent ce que nous nommons aujourd’hui « concept » (Barth, 2004, pp. 35-454) afin de pouvoir le révéler à l’élève.

    Gérard Vergnaud, pour qui « la didactique d’une discipline étudie les processus de transmission et d’acquisition relatifs au domaine spécifique de cette discipline » (Vergnaud, 1978), situe cette discipline dans la réflexivité sur le savoir et l’ingénierie de l’éducation. Étudier « les processus de transmission et d’acquisition » entraîne nécessairement une réflexion sur la nature de ce qu’on a à enseigner.

    L’introduction de l’ouvrage de Joshua et Dupin explicite le mot en ces termes :

    Si l’on devait risquer une définition [de la didactique], on pourrait dire que la didactique d’une discipline est la science qui étudie, pour un domaine particulier […], les phénomènes d’enseignement, les conditions de la transmission de la « culture » propre à une institution (singulièrement ici les institutions scientifiques) et les conditions de l’acquisition des connaissances par un apprenant (Johsua, Dupin, 1999, p. 2).

    On comprend que la didactique est une discipline qui se situe en dehors de l’action pédagogique, de l’ici et maintenant du cours, qu’elle est un champ de la réflexion sur l’action pédagogique, qu’elle participe à l’ingénierie de l’élaboration d’un enseignement.

    Raisons pour lesquelles nous avons placé le temps didactique en amont et en aval du temps pédagogique (Terrien, 2010). Le temps didactique est le temps du questionnement de l’objet d’enseignement, du questionnement épistémologique et du questionnement sur les modalités de transmission qui permettront à l’élève d’acquérir et de comprendre ce qu’il apprend, le temps des hypothèses de travail qui seront vérifiées par et dans l’activité de l’élève, le temps de la réflexion et de la préparation des actions pédagogiques (contrats didactiques). Mais il est aussi après l’action, quand nous faisons le bilan sur le résultat des actions pédagogiques menées avec l’élève ou le groupe, et que nous en tirons des enseignements pour ajuster nos prochains cours.

    Le temps didactique est distinct du temps pédagogique, car c’est un temps de réflexion en profondeur sur ce qu’on veut enseigner, les raisons pour lesquelles on enseigne un savoir, sur les manières dont on l’enseigne, et qui tient compte de ce que l’on connaît des élèves qui nous sont confiés5.

    Les types de transpositions didactiques : externe, interne

    Revenons, maintenant que la notion de didactique est située, au concept de transposition didactique. Comme nous l’avons relevé ci-dessus, il existe deux formes de transpositions didactiques : externe et interne. La première est faite par ce que Martinand appelle la noosphère (Martinand, 1984), c’est-à-dire un groupe de personnes qui détermine ce qui doit être enseigné dans tel ou tel programme. Ces personnes sont des experts d’une discipline scientifique ou d’un métier et sont en capacité de définir ce qu’un étudiant ou un élève doit savoir et donc apprendre au cours de son cursus. Leur choix des contenus détermine les programmes ou curriculae qui devront être enseignés. Ils peuvent aussi définir des référentiels professionnels de compétences. Pour l’école, il s’agit principalement de chercheurs et d’universitaires, mais aussi d’inspecteurs de l’Éducation, de professeurs en charge d’enseignements. Pour les enseignements professionnels, les experts sont les professionnels du métier, mais aussi les inspecteurs, les chercheurs ou universitaires ayant un rapport avec le métier, et des professeurs en charge des enseignements. Ce groupe polymorphe n’a pas forcément les mêmes points de vue sur les savoirs à enseigner, et les choix des cursus et leur organisation sont le résultat d’un consensus, de négociations, où les luttes de pouvoir entre spécialistes et professionnels ne sont pas absentes. L’intersubjectivité n’est pas acquise et doit aussi faire partie des discussions qui permettront d’élaborer un programme ou un référentiel.

    La transposition didactique externe permet de passer d’un savoir savant ou expert (professionnel) à des contenus qui seront consignés dans des programmes ou référentiels.

    La transposition didactique interne, celle de l’enseignant

    La transposition didactique interne est celle que fait le professeur à partir d’un ou des savoirs pris dans les programmes qui sont mis à sa disposition, mais aussi depuis peu, à partir des indicateurs donnés dans les référentiels de compétences. Cette transposition didactique a deux formes : la première amène le professeur à s’assurer du contenu de ce savoir, à le questionner épistémologiquement, à connaître l’ensemble des éléments qui le constituent, pour pouvoir faire des choix dans l’organisation de son enseignement, voire des « deuils », c’est-à-dire des parcelles de la connaissance qui ne seront pas traitées ; la seconde l’oblige à faire des choix dans l’organisation des savoirs à enseigner, à organiser par étapes son enseignement, à créer des espaces de transaction didactique entre lui et les élèves, ou les élèves entre eux, et à contrôler l’acquisition de ce savoir. Là encore, le professeur fait le choix d’abandonner certains contenus pour se centrer sur d’autres qu’il estime plus importants : il fait des « deuils ». D’une certaine manière, ses choix révèlent ses conceptions de l’enseignement de sa discipline, une forme idéologique de sa pédagogie.

    La transférabilité du modèle sur la question des savoirs

    La transposition didactique est un processus qui décrit le passage d’un savoir savant à un savoir universitaire, et plus exactement à un programme de première année en sociologie (Verret, 1975). Les didacticiens en mathématiques l’ont transféré dans leur domaine et l’ont adapté au niveau scolaire. Ce faisant, du processus qu’il décrit, on a fabriqué un outil qui prescrit des programmes et des référentiels de compétences. Ce qui fonctionne pour les mathématiques devrait fonctionner pour les autres disciplines enseignées à l’école. Mais cette hypothèse a été très vite discutée, car qu’appelle-t-on savoir savant ? Et tous les savoirs enseignés à l’école sont-ils des savoirs savants ? Jean-Louis Martinand, dès 1984, a été l’un des premiers à faire remarquer que tous les savoirs enseignés à l’École n’étaient pas des savoirs savants, et que beaucoup d’entre eux étaient directement issus de pratiques professionnelles, de métiers, ce qui l’a amené à parler de pratiques sociales de référence. À ce stade de la réflexion, la transposition didactique était adaptée aux disciplines universitaires et scolaires issues des savoirs théoriques « savants », mais qu’en était-il des disciplines professionnelles, celles directement liées au métier ? Poursuivant la réflexion sur la didactique professionnelle, Raisky en 1996 fait remarquer que dans les enseignements professionnels, le principe d’isomorphisme – on enseigne à l’élève des gestes déjà professionnels – obligeait à reconsidérer le phénomène de transposition didactique. S’il ne remet pas en cause le concept, il l’interroge différemment. Enfin un autre didacticien, Johsua (Johsua, 1996), note qu’on enseigne à l’école principalement des pratiques (savoir lire, écrire et compter).

    Ainsi le concept de transposition didactique a permis de distinguer les savoirs savants, des pratiques sociales de référence ou savoirs experts et leur niveau d’enseignement, le laboratoire, l’université, et l’école. Sur cet aspect, les travaux réalisés par Develay au début des années 1990 permettent de mieux cerner les caractéristiques des catégories de savoirs et comment les enseigner (Develay, 1991).

    La définition de la discipline

    Une autre conséquence de la transposition didactique a été la redéfinition des disciplines. En effet, s’il y a des disciplines scolaires, on observe qu’elles ne sont pas toutes constituées des mêmes éléments. Reprenant à son compte le concept de matrice disciplinaire, Develay redéfinit en 1992 la structure d’une discipline. Elle est constituée (cf. Annexe II) :

    • d’une matrice disciplinaire et ses quatre éléments
    • d’objets
    • de tâches (définies par des activités et par la mise en œuvre des connaissances et des compétences. Elles caractérisent la discipline)
    • de connaissances procédurales : forme opératoire de la connaissance
    • de connaissances déclaratives : forme prédictive de la connaissance.

    En délimitant ainsi les éléments qui fondent une discipline, Develay fait principalement référence à l’ouvrage de Thomas Samuel Kuhn, La Structure des révolutions scientifiques (1969-1971), qui questionne les présupposés épistémologiques qui structurent un groupe de chercheurs. Pour Develay, une discipline (scolaire ou autre) est caractérisée par ces cinq éléments et si certains peuvent être communs à plusieurs disciplines (le livre, la méthode), d’autres sont spécifiques (l’instrument, l’archet). Sur ce point, l’écriture musicale, comme objet et comme tâche, caractérise la discipline musique.

    Allant plus avant dans ce qui délimite le champ disciplinaire, Johsua relie les savoirs enseignés dans une discipline à différentes références qu’il décrit ainsi : les savoirs répertoriés peuvent ainsi appartenir à des références théoriques (reconnues par l’institution), des références savantisées (rendues savantes pour l’occasion), des références expertes (reposant principalement sur des savoir-faire, des pratiques) et des références intermédiaires (liées à des techniques spécifiques) (Johsua, 1996). Ainsi, la discipline « Musique », ou du moins son enseignement, possède des références théoriques (reconnues par le monde de la recherche) telles l’acoustique, la physique, la physiologie, etc., des références « savantisées » (rendues savantes pour l’occasion) comme la formation musicale (ex-solfège), l’harmonie, etc., des références expertes (savoir-faire ou pratiques) : la composition, l’interprétation, l’improvisation, etc., et des références intermédiaires (savoirs techniques spécifiques) : la dictée musicale, la transposition, etc. (Terrien, 2012)

    Ainsi le concept de transposition didactique oblige l’enseignant à questionner la nature du savoir qu’il veut enseigner et ce questionnement l’amène à situer les éléments caractéristiques de celui-ci dans différents domaines qui montrent la complexité du savoir musical, démythifiant sa structure. Le travail de transposition didactique décrit l’aspect polymorphe de l’enseignement musical et situe les connaissances dans leur contexte d’origine.

    À quoi sert la transposition didactique au musicien-enseignant ?

    Suite à cet exposé, nous réalisons que la transposition didactique d’un savoir musical nécessite de déconstruire celui-ci en autant d’éléments qui le constituent et d’être en mesure de connaître l’ensemble de ses caractéristiques. Connaître l’histoire d’un savoir musical, les processus cognitifs qui le constituent, ceux qui permettent son acquisition, amène le professeur de musique sur le chemin du questionnement épistémologique, afin d’éviter une présentation axiomatique de son enseignement. La transposition didactique analyse le savoir musical dans l’ensemble de ses dimensions, sous tous ses aspects (musicaux et musicologiques, techniques, scientifiques), et permet à l’enseignant de mieux le cerner, d’en organiser la transmission en prenant en compte les processus cognitifs impliqués dans son acquisition. Le travail de transposition didactique conduit le musicien-enseignant à une plus grande rigueur dans son projet pédagogique car la préparation du cours, l’élaboration de contrats didactiques et leurs ajustements aux capacités des élèves le mettent à l’écoute de ses élèves. Préparer un cours, c’est aussi l’inscrire dans une perspective d’autres cours, dans une progression pédagogique, qui peut englober une séquence dans le continuum d’une année de cycle, et de pouvoir penser jusqu’à un projet pédagogique global.

    La maîtrise de son objet d’enseignement, des références associées à ses caractéristiques, tant scientifiques que technico-pratiques, procure à l’enseignant la disponibilité nécessaire à l’observation et la compréhension des processus cognitifs des élèves. Le professeur peut ainsi adapter, réguler et organiser les activités du cours en tenant compte des capacités des élèves. Ces attentions, loin d’être démagogiques, garantissent aussi une approche éthique de l’enseignement musical dans le respect de chacun.

    La transposition didactique interne peut être considérée comme un outil de professionnalisation de l’enseignant-musicien.

    Pour autant, la mise en œuvre d’une telle réflexion et du travail qu’elle demande est, dans les premiers temps, chronophage et quelque peu désorientante car elle nécessite de considérer l’objet d’enseignement sous l’ensemble des éléments qui le constituent, musical, technique et scientifique. En même temps, cela nécessite d’imaginer la situation de cours dans toute sa diversité pour élaborer des contrats didactiques susceptibles de mettre l’élève en état de recherche (Brousseau, 1998) et donc d’apprendre. Si la transposition didactique ne fait pas le pédagogue, elle y contribue en le rendant plus sensible aux enjeux de la transmission de son savoir et de connaissances spécifiques à son domaine musical.

    Conclusion

    La transposition didactique, dont on a considéré les différentes facettes dans ce rapide exposé, représente dans l’espace de l’enseignement musical un outil qui doit aider le musicien à devenir professeur de musique en le conduisant progressivement à identifier les caractéristiques de chaque posture professionnelle, celle de l’artiste et celle de l’enseignant, à mieux connaître les techniques nécessaires à l’enseignement de la musique et ses spécificités, à accroître ses capacités réflexives pour passer d’une forme opératoire de la connaissance musicale à une forme prédictive de la connaissance musicale (Vergnaud, 2013), et ainsi mieux situer son enseignement selon le niveau et les capacités de ses élèves.

    Reste que cet outil qui parcellise le savoir doit être adapté à l’enseignement musical car le professeur d’instrument ou de chant, de formation musicale ou d’écriture, n’enseigne jamais une partie de la musique, mais un ensemble. Raison pour laquelle, s’il veut que l’apprentissage musical soit cohérent, pertinent et surtout non axiomatique, il lui faut préparer ses objets d’enseignement pour être en mesure de les adapter aux capacités des élèves qui lui sont confiés. Si la transposition didactique déconstruit le savoir pour mieux connaître et comprendre les éléments qui le constituent, elle ne le disloque jamais dans l’enseignement musical. Le professeur n’enseigne pas un geste sans une intentionnalité musicale, sa pédagogie est toujours inscrite dans le sens que véhicule l’œuvre étudiée. Cela signifie qu’une fois délimité, le savoir musical ne prend son sens que s’il est réintégré dans l’ensemble. Le travail de transposition didactique clarifie la compréhension de la musique.

    Des savoir-faire de l’artiste à ceux de professeur, il s’agit de deux postures complémentaires qui s’enrichissent par une pratique réflexive organisée par la transposition didactique.

    Bibliographie

    BACHELARD Gaston

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    GAILLOT Bernard-André

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    Sous presse, « La matrice disciplinaire des programmes d’éducation musicale (1970-2008) : enjeux et perspectives de formation », Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, revue internationale, 14 p. (à paraître).

    2012, « Pour une didactique de l’enseignement musical », in Elalouf Marie-Laure, Robert Aline, Belhadjin Anisa et Bishop Marie-France (dir.), Les Didactiques en question(s). État des lieux et perspectives pour la recherche et la formation, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2012, pp. 170-179.

    VERGNAUD Gérard

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    VERRET Michel

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    1998, Sociologie de la musique. Les fondements rationnels et sociaux de la musique, Paris, Métailié. Chevallard (1985), Sensevy et Mercier (2007).Cf. bibliographie.

    Pour citer ce document

    Pascal Terrien, « De la musique à l’enseignement : la transposition didactique », La Revue du Conservatoire [en ligne], Le troisième numéro, Réflexions et matériels pédagogiques, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Notes

    1. Axiome : vérité indémontrable, qui doit être admise. ↩︎
    2. Le Petit Robert (2002), article « Didactique », Paris, Le Robert VUEF, p. 744 ↩︎
    3. Nous nommons « objet d’enseignement » un concept, une notion, un geste musical ↩︎
    4. Lire sur la notion de concept le travail de Britt-Mari Barth dans son ouvrage réédité en 2004, L’Apperntissage de l’abstraction, Paris, Retz ↩︎
    5. Pour celles et ceux qui s’intéresseraient aux théories didactiques, je renvoie aux ouvrages de Brousseau (1998), Chevallard (1985), Sensevy et Mercier (2007) Cf. bibliographie ↩︎
  • Traduire pour communiquer

    Traduire pour communiquer

    La traduction intersémiotique au cœur d’un projet artistique en milieu scolaire

    Résumé

    La présente contribution propose un dialogue entre différents langages artistiques, à partir des études de la traduction intersémiotique. Nous nous appuierons sur l’étude de cas de l’exercice « Traduire ses émotions », dont le principal objectif était de fournir des outils à des enfants âgés de sept à dix ans, pour leur faciliter l’accès à un univers subjectif et guider leur expression vers l’extérieur. Cet exercice a fait partie du projet « Danses sur papier » développé au cours de l’année scolaire 2020-2021, dans le cadre de notre résidence artistique en tant qu’artiste intervenant en milieu scolaire (AIMS). Les écrits de Walter Benjamin et de Julio Plaza constitueront notre cadre théorique pour penser la manière dont la nature de la communication est déterminée par les spécificités des langages employés lors d’une opération de traduction.

    Dans la période qui correspond à la modernité européenne, la danse se trouve complètement imbriquée avec l’écriture dans ses processus de création et de transmission : l’inscription précédait la danse elle-même. Je me réfère au moment où sont formulées les premières théories de la danse et les méthodes de notation du mouvement, qui finiront par promouvoir une compréhension de la danse comme un art de l’effacement et de la disparition. La perception de l’éphémère comme manque est à l’origine de la lutte contre l’oubli en danse et son (auto)effacement par une mémoire qui serait préservée par une tradition documentaire et archivistique (LEPECKI, 2004). Dans une tradition qui privilégie l’écriture, la mémoire du corps en performance a besoin d’un support extérieur pour s’inscrire. Dans ce contexte, et au fil du temps, la danse tissera des relations avec d’autres langages et médias, tels que la captation vidéo, les photos, les dessins, ainsi que les systèmes de notation graphique eux-mêmes, qui assureront sa transmission dans le temps.

    Afin d’explorer de manière collective ces relations entre la danse et d’autres langages et médias, j’ai proposé, au cours de l’année scolaire 2020-2021 et dans le cadre du programme AIMS1, le projet « Danses sur papier » au sein des classes de CE2 et CM2 d’Émilie Raguideau de l’école Daniel Sorano de Saint-Denis. Je propose ici une étude de cas autour de l’exercice « Traduire ses émotions », considéré sous l’angle des études de la traduction intersémiotique.
     

    Traduction et traduction intersémiotique

    Le mot « traduction » est spontanément associé à l’idée de traduction interlinguale. Or, la présence d’opérations de traduction dans notre vie de tous les jours est beaucoup plus importante que ce que nous pourrions croire. Dans « La tâche du traducteur », Walter Benjamin caractérise la traduction comme une forme : pour la saisir en tant que telle, il faudrait revenir à l’original (Benjamin, 2000, p. 245), qui présente lui-même, à un degré plus ou moins grand, une traductibilité. La traductibilité concernerait l’acceptation de la différence comme une possibilité (Lages, 1998, p. 67-68).

    Un deuxième aspect fondamental de la pensée de Benjamin réside dans le postulat du « pur langage », vers lequel toutes les langues, se complétant mutuellement, convergeraient : « La traduction doit bien, jusque dans les détails, adopter dans sa propre langue la pensée de l’original, afin de rendre l’un et l’autre comme les fragments d’un même vase, d’un même métalangage » (Benjamin, 2000, p. 257). Benjamin envisage donc le langage comme des opérations de traduction/transformation successives. Selon lui, « le but de la traduction est de s’intégrer au développement de sa propre langue et de mourir lorsque cette langue s’est renouvelée » (Benjamin, 2000, p. 250). Ce constat permet de comprendre la nature profonde de la traduction, et pourquoi elle concerne bien plus d’opérations que celles impliquant seulement deux langues différentes.

    Reprenons notre exemple initial : les associations mentales spontanément liées au mot « traduction ». Il s’agit là d’un signe désignant un objet appartenant à une réalité extérieure au sujet, contraint donc de se former une représentation mentale, intérieure, de ce signe : la signification d’une représentation constitue alors une autre représentation. « Quand nous pensons, nous traduisons ce que nous avons déjà conscientisé, qu’il s’agisse d’images, de sentiments ou de concepts […] en d’autres représentations, qui constituent elles-mêmes d’autres signes » (Plaza, 2013, p. 18). Nous pouvons en conclure que la pensée elle-même opère par la médiation de signes, et que tout est potentiellement signe : c’est là la base de la sémiotique selon Charles Pierce, pensée sur laquelle s’appuie Julio Plaza afin d’établir les bases d’une théorie permettant la traduction entre différents systèmes sémiotiques.

    La traduction intersémiotique se définit, selon Plaza, par l’interprétation d’un système de signes grâce à un autre, et constitue une forme de pratique artistique. Dans le cadre plus large établi par Pierce, les processus de traduction s’opèrent grâce à trois types de signes qui décrivent la relation entre l’objet et sa représentation : l’icône, l’indice et le symbole2. C’est à partir de ces types que Plaza décrit les différentes modalités de la traduction intersémiotique : la traduction iconique, en tant que trans-création ; la traduction indiciaire, en tant que transposition ; la traduction symbolique, en tant que trans-codification. Ces différentes possibilités vont permettre d’établir des relations entre l’original et le traduit, entre ce qui est préservé de l’original et ce qui se perd dans la traduction.

    « Traduire ses émotions »

    Le projet « Danses sur papier » propose d’envisager la danse non seulement par l’expérience corporelle, mais aussi par le langage et la représentation visuelle, ce qui en a fait dès l’origine un projet interdisciplinaire. Cette résidence artistique s’est déroulée en trois grandes étapes : tout d’abord, la rencontre avec les enfants, l’exploration de leur propre corps et de leurs potentiels expressifs, associée à une recherche de représentation graphique. Ensuite, l’exploration de la notion de traduction, qui constituera le cœur de cet article, et que nous avons nommée « Temps d’intimité ». Enfin, l’élaboration d’une chorégraphie et de sa transcription graphique, à partir des outils utilisés tout au long de l’année, qu’ils soient corporels, graphiques ou discursifs.

    Je précise que j’ai réalisé ma résidence au sein d’un établissement scolaire de type REP (réseau d’éducation prioritaire), dispositif ayant pour objectif de réduire les inégalités scolaires liées aux contextes socio-économiques. Parmi les élèves que j’ai rencontrés, bon nombre étaient donc confrontés à des difficultés familiales et sociales importantes. J’ai également constaté que beaucoup éprouvaient des difficultés à identifier et exprimer leurs émotions, et c’est pourquoi il nous a semblé crucial de proposer un travail subjectif, centré sur ces émotions.

    « Traduire ses émotions » a débuté par une discussion libre autour des émotions connues et ressenties par les élèves et de leur définition, et s’est poursuivi en quatre étapes :

    1. écoute d’une œuvre musicale

    2. expression écrite

    3. expression graphique

    4. expression corporelle

    Après le premier temps d’écoute, les élèves étaient invités à décrire par le langage les émotions, sentiments et images que leur inspirait l’œuvre écoutée. Puis, ils devaient exprimer leurs ressentis, cette fois par le biais de dessins, pour lesquels la seule consigne donnée était d’employer au maximum trois couleurs. Enfin, ils étaient invités à exprimer leurs émotions par le mouvement.

    La durée de l’exercice a été établie par le rythme de travail des élèves, soit environ huit heures, réparties sur quatre séances, à raison d’une séance par semaine. Quatre extraits musicaux, un extrait par séance, ont été choisis dans le but de favoriser tout à la fois une diversité des genres, des instruments et des époques. Après le premier temps d’écoute, les élèves étaient invités à décrire par le langage écrit les émotions, sentiments et images que leur inspirait l’œuvre écoutée. Puis, ils devaient exprimer leurs ressentis, cette fois par le biais de dessins, pour lesquels la seule consigne donnée était d’employer au maximum trois couleurs. Enfin, ils étaient invités à exprimer leurs émotions par le mouvement. Au cours de chaque séance, les mouvements et les gestes conçus par les élèves ont été capturés sur des photographies en argentique. Ainsi, chaque élève a terminé l’exercice avec un ensemble de quatre notes écrites, quatre dessins et quatre propositions corporelles capturées en photographies, se référant aux quatre extraits musicaux.

    Traduire pour communiquer

    Au cours de l’exercice, les affinités de chaque enfant avec l’un des trois langages utilisés – écrit, graphique et corporel – sont devenues de plus en plus identifiables, pour eux comme pour nous. L’objectif de l’exercice, qui consistait à proposer des outils permettant à la fois l’accès à un univers intérieur, et son expression vers l’extérieur, a donc été atteint. Les raisons de ces affinités n’ont pas été explorées pour chaque enfant, mais nous avons cependant souhaité comprendre les spécificités de chaque langage, et comprendre comment elles déterminent la nature de la communication. Selon Roman Jakobson, « les langues diffèrent essentiellement dans ce qu’elles doivent exprimer, non dans ce qu’elles peuvent exprimer3 » (Jakobson, 1959, p. 236). Au sein de chaque langage, quelle est la part inhérente à l’expression ? Comment l’élan de départ de l’exercice – l’appréciation musicale – a-t-il déterminé la communication subséquente ?

    Les œuvres musicales écoutées dans le cadre de l’exercice seront ici considérées comme des moteurs pour l’élaboration d’un « texte restitué », à savoir la traduction d’émotions premières. Le processus consistant à identifier ces émotions et à les traduire en paroles, a constitué en lui-même une opération de traduction, si on le replace dans le cadre de la chaîne de pensée médiatisée par des signes, telle qu’elle est décrite par Plaza. Au cours des deux dernières étapes de l’exercice, à savoir l’expression graphique puis corporelle, l’élève avait pour possibilités : soit de partir de l’opération précédente, c’est-à-dire traduire l’expression écrite en dessin, puis le dessin en mouvement ; soit celle de repartir à chaque fois de l’écoute de la musique pour traduire ses ressentis dans un nouveau langage. Bien que nous ayons donné comme consigne de toujours repartir de l’écoute musicale, le plus probable est que les élèves aient recouru aux deux possibilités.

    En ce qui concerne l’expression écrite de leurs émotions, de nombreux enfants ont recouru à des formulations non verbales : « tristesse », « excitation », « un peu peur et espoir », par exemple. Seul un petit nombre d’entre eux a utilisé des phrases, comme par exemple : « Cette musique est triste. Ensuite le son monte, monte, monte, et ça donne du courage pour surmonter cette tristesse » ou « [Cette musique me fait penser] que tout le monde danse et moi aussi ».

    [Fig. 1a, 1b et 1c]

    En ce qui concerne l’expression graphique, la plupart des élèves ont produit des dessins figuratifs, avec une large part d’« émoticônes ». Malgré leur nom, les émoticônes ne peuvent être considérées comme des icônes que si elles représentent des expressions faciales, or, en ce qu’elles représentent plutôt des émotions, il s’agit en réalité d’indices de ces émotions : il en est de même pour tous les autres dessins figuratifs que les enfants ont produits. Une petite partie du groupe a produit des dessins abstraits reflétant, d’après eux, « le rythme de la musique ». Dans les deux cas, l’expression graphique a surtout été déterminée par le choix de forme et de couleurs.

    [Fig. 2a, 2b et 2c]

    L’expression corporelle s’est pour sa part beaucoup appuyée sur le mime, élaboré au sein d’un processus semblable à celui de la production des dessins figuratifs. Nous avons pu observer chez les enfants des corps jouant un rôle et « vivant » l’émotion identifiée. Par exemple, le sentiment de tristesse a été associé chez certains enfants à une marche lente, tête penchée en avant et mains dans les poches, ou encore à la position fœtale, mains sur le visage. D’autres enfants ont choisi de s’exprimer par des mouvements abstraits, les critères principaux dans l’élaboration de ces mouvements étant l’amplitude et surtout la vitesse : les émotions positives étaient exprimées par des mouvements amples et rapides, à l’inverse des mouvements exprimant des émotions négatives.

    Je précise que j’ai insisté, au cours de l’exercice, sur le caractère individuel du travail, et que les élèves n’ont été invités à partager leurs « expressions » entre eux, qu’une fois l’exercice terminé. Nous avons pu constater par ailleurs qu’une même musique pouvait générer des émotions différentes, parfois même opposées, chez chaque enfant. Enfin, la réalisation des clichés capturant les expressions corporelles des enfants nous a amenés à nous interroger sur les possibilités de restitution d’un mouvement par une image statique : les enfants ayant découvert leurs photos trois semaines après l’exercice ont en effet tous réussi à reproduire les mouvements capturés lors des séances.

    [Fig. 3a, 3b et 3c]

    Conclusion

    Le projet « Traduire ses émotions » a permis de constater que, parmi les outils esthétiques utilisés pour exprimer une émotion chez les enfants, les plus fréquents sont :

    • pour l’expression écrite : la description objective, par des mots ou des phrases

    • pour l’expression graphique : la forme du dessin et les couleurs choisies

    • pour l’expression corporelle : le mimétisme ; l’amplitude et la vitesse des mouvements

    J’ai également pu observer chez les enfants, dans l’expression des émotions suscitées par la musique, le recours fréquent à des indices, aussi bien en ce qui concerne l’expression graphique que l’expression corporelle. Des traductions indiciaires ont en effet été utilisées, conduisant à des opérations de l’ordre de la transposition. Au sein de ces opérations, la continuité entre l’original et sa traduction était conservée : l’objet original était réapproprié, transposé d’un milieu à un autre, et sa « qualité » s’en voyait transformée, partiellement ou totalement (cf. Plaza, 2013, p. 91-92). Alors que certains enfants avaient déjà fait appel à des symboles au cours d’un autre exercice – impliquant l’élaboration d’un vocabulaire graphique pour représenter des mouvements et verbes d’action –, dans ce nouveau contexte, le recours à des indices s’est fait cette fois de manière très intuitive et naturelle.

    À partir des affinités que j’ai pu observer, pour chaque enfant, avec le langage écrit, graphique ou corporel, j’ai pu constater à quel point le travail artistique doit s’appuyer sur une multiplicité d’outils. Tout d’abord, car c’est précisément grâce à cette multiplicité de possibilités pour l’expression d’un même message, que les affinités de chacun avec tel ou tel langage ont pu être identifiées. Ensuite, car les traductions successives entre les différents systèmes sémiotiques sollicités par l’exercice, ont permis aux ressentis de chaque enfant de s’exprimer sous différents aspects, selon le langage travaillé. Pour reprendre l’idée de Benjamin, nous avons pu observer « différents fragments d’un même vase ».

    L’observation des spécificités de chaque langage m’a également permis de mettre en question la relation entre la mémoire en danse et les matérialités. J’espère avoir contribué à la réflexion sur les possibilités qu’offre chacun de ces langages à partir de la notion de traductibilité, héritée de Benjamin, et du concept de traduction intersémiotique emprunté à Plaza.

    Bibliographie

    BENJAMIN, W., « La tâche du traducteur », in BENJAMIN, W., Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, 2000, p. 244-262.

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    JAKOBSON, R., « On Linguistic Aspects of Translation », in BROWER, R. A., On Translation, Cambridge, Harvard University Press, 1959, p. 232-239.

    LAGES, S., « “A tarefa do tradutor” e o seu duplo: a Teoria da Linguagem de Walter Benjamin como Teoria da Traduzibilidade », Cadernos de Tradução, vol. 1, n° 3, 1998, p. 63‑88.

    LAMBERT, P.« Philosophie et sémiotique de la traduction » ; en ligne : https://slideplayer.fr/slide/12293874/ (consulté le 7 décembre 2022).

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    « La politique de l’éducation prioritaire : les réseaux d’éducation prioritaire REP et REP + » ; en ligne :

    https://eduscol.education.fr/1028/la-politique-de-l-education-prioritaire-les-reseaux-d-education-prioritaire-rep-et-rep (consulté le 7 décembre 2022).

    Notes

    1. L’AIMS (Artiste intervenant en milieu scolaire) est à la fois une formation diplômante et un dispositif de résidence artistique en milieu scolaire, ouvert aux artistes diplômés des cinq grandes écoles d’art nationales : le Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, le Conservatoire national supérieur de Musique et de Danse de Paris, l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, l’École nationale supérieure des Beaux-Arts et l’École nationale supérieure des Métiers de l’Image et du Son. Les artistes admis au sein de cette formation sont invités à concevoir un projet artistique avec une classe d’une école ou d’un collège de la région parisienne classé REP (Réseaux d’éducation prioritaire). ↩︎
    2. Les icônes sont des signes qui opèrent par ressemblance avec ce qu’ils représentent, comme le dessin ou la photographie d’un objet. Les indices sont pour leur part des signes immédiats, des traces qui pointent vers l’objet de référence et qui sont en contiguïté réelle avec eux, comme les empreintes d’un animal ou les symptômes d’une maladie. Enfin, les symboles sont des signes abstraits, dont la compréhension dépend d’une convention, comme les mots d’une langue par exemple. ↩︎
    3. « Languages differ essentially in what they must convey and not in what they may convey. » Nous précisons qu’en anglais, language peut signifier aussi bien « langue » que « langage ». Nous avons traduit cet extrait en français en choisissant le mot « langue », étant donné que le propos porte ici essentiellement sur la traduction interlinguale. Nous considérons nous-même dans cet article le langage écrit, le dessin et le mouvement comme des langages se distinguant les uns des autres par ce qu’ils doivent exprimer, et non par ce qu’ils peuvent exprimer. Nous ajoutons que le concept de « traduction intersémiotique » est proposé par Jakobson dans le même article : elle est définie comme un type de traduction, comme le sont la traduction interlinguale et la traduction intralinguale. ↩︎
  • MusicXML : le format d’échange universel pour la notation musicale

    MusicXML : le format d’échange universel pour la notation musicale

    MusicXML est un format ouvert et standardisé pour la représentation numérique de partitions musicales. Créé en 2000 par Michael Good et sa société Recordare LLC, ce format a été conçu pour faciliter l’échange de partitions entre différents logiciels de notation musicale, d’édition et d’analyse.

    Le format repose sur le langage XML (eXtensible Markup Language), un langage de balisage extensible similaire au HTML, mais plus flexible et adapté à la description de données structurées. Depuis 2015, MusicXML est maintenu et développé par le W3C (World Wide Web Consortium) comme partie de la Community Group on Music Notation.
    L’objectif principal du format MusicXML est de servir de « lingua franca » dans l’écosystème des logiciels musicaux, permettant une interopérabilité sans précédent entre plus de 260 applications musicales. En tant que format ouvert, il représente une alternative importante aux formats propriétaires qui limitaient auparavant le partage de partitions entre différents environnements logiciels.

    Que permet de représenter le MusicXML ?

    MusicXML a comme vocation de pouvoir représenter la notation de la musique occidentale, telle qu’elle a été écrite à partir du XVIIᵉ siècle, à la fois pour la musique classique et la musique populaire. Le langage a été défini afin d’être extensible et de couvrir dans le futur les notations moins standard des XXᵉ et XXIᵉ siècles.
    En particulier, on peut représenter aujourd’hui dans MusicXML 4.0 la notation classique, les accords en notation anglo-saxonne, les tablatures et les percussions. Il n’a cependant pas vocation à représenter des notations musicales non occidentales, même si les dernières évolutions introduisent plus de fonctionnalités permettant plus de flexibilité pour les micro-intervalles et altérations microtonales et la simulation d’échelles non tempérées, entre autres.

    Néanmoins, MusicXML repose sur une structure conçue à l’origine pour la notation occidentale tonale standard, ce qui limite sa capacité à encoder certaines notations alternatives, notamment rythmiques. Il permet de coder :

    • La notation standard : notes, silences, altérations, armures, métriques, clés, etc.
    • Les articulations et nuances : staccato, legato, crescendo, forte, piano, etc.
    • La structure des mesures : barres de mesure, reprises, fins alternatives
    • Les paroles : alignées avec les notes correspondantes
    • Les annotations textuelles : indications de tempo, expressions, instructions d’interprétation
    • Les symboles d’ornementation : trilles, mordants, gruppettos
    • La notation pour instruments spécifiques : tablatures pour guitare, percussion, notation pour instruments transpositeurs
    • La mise en page : positionnement des éléments, sauts de système, marges
    • Les parties instrumentales : séparation des parties dans un ensemble ou orchestre

    Ce format est particulièrement puissant car il cherche à représenter à la fois :

    • L’aspect sémantique : ce que signifie musicalement chaque élément
    • L’aspect visuel : comment la partition apparaît graphiquement

    Cette double représentation permet de conserver l’information musicale dans son intégralité lors des transferts entre logiciels.

    Comment se positionne MusicXML par rapport au format MIDI ?

    MusicXML et MIDI (Musical Instrument Digital Interface) sont deux formats qui servent des objectifs différents et complémentaires dans l’écosystème musical numérique :

    CaractéristiqueMusicXMLMIDI
    Objectif principalReprésenter la notation musicaleContrôler des instruments électroniques
    ContenuInformation complète de la partition (notation, mise en page, etc.)Événements de notes (hauteurs, durées, vélocités)
    ReprésentationSymbolique et visuelleÉvénementielle
    Taille de fichierPlus volumineuxCompact
    Lisibilité humaineLisible (format texte)Binaire (non lisible directement)
    Usage principalÉchange de partitions entre logicielsSéquençage musical, contrôle d’instruments

    Les principales différences peuvent se résumer ainsi :

    • Notation vs Performance : MusicXML se concentre sur la représentation de la partition comme un document (ce qui est écrit), tandis que MIDI représente une performance (ce qui est joué).
    • Richesse d’information : MusicXML contient des informations détaillées sur la notation (positions précises, nuances, articulations, texte) que MIDI ne peut pas représenter.
    • Conversion bidirectionnelle : convertir du MIDI en MusicXML nécessite une interprétation musicale (quantification rythmique, détermination des enharmoniques), tandis que convertir du MusicXML en MIDI est plus direct mais peut perdre des informations expressives.

    Un exemple concret : une partition avec un crescendo noté sur plusieurs mesures sera représentée symboliquement en MusicXML, alors qu’en MIDI, cette nuance serait traduite par une augmentation progressive de la vélocité des notes individuelles.

    Ces deux formats sont souvent utilisés ensemble dans un flux de travail musical : MusicXML pour la notation et l’édition, MIDI pour l’exécution et l’enregistrement.

    À quoi ressemble le MusicXML ?

    Un premier exemple permettra de voir rapidement comment représenter une simple note en MusicXML. Prenons l’exemple du do « serrure » (pour mémoire, ce do s’appelle ainsi car sur le piano, c’est le do le plus proche de la serrure du couvercle du clavier).

    En MusicXML, le fichier le représentant est le suivant, sachant que :

    • Les notes respectent la notation alphabétique anglo-saxonne (A à G)
    • Les commentaires ci-dessous ne reflètent que les symboles visibles de la partition

    À noter que sur ce premier exemple simplissime, on peut déjà constater (en dehors de l’aspect assez verbeux du XML) que certaines informations peuvent sembler redondantes :

    a) Clef de sol, explicitement à la ligne 2 (alors que c’est normalement toujours le cas),

    b) Durée de 4 temps sur la ronde

    En effet, pour le a), on est trop habitués aux clefs de sol et de fa, mais MusicXML s’adresse à tous les instruments. Un petit rappel de solfège nous remémorera que les symboles de clef de sol, fa et ut peuvent s’utiliser sur des lignes différentes selon les instruments.

    Pour le b), si la mesure avait été en 2/2 (ou « C barré »), une blanche aurait valu un temps, donc une ronde deux temps.

    On a pu voir sur un exemple simple la richesse potentielle qui se cache déjà sous MusicXML…

    Structure générale des fichiers MusicXML

    Le MusicXML propose deux façons principales d’organiser les données musicales : le format « Partwise » (organisé par parties) et le format « Timewise » (organisé par mesures).
    Assez fréquemment, une partition (surtout d’orchestre) fournit sur une même page des parties dédiées à des instruments séparés. Et dans le cas des instruments polyphoniques comme le piano, il y a toujours 2 portées conjointes, une dédiée à chaque main (à l’exception notable des concertos pour piano écrits pour la main gauche, l’exemple le plus connu étant le concerto pour la main gauche de Ravel).

    On peut donc représenter une partition en MusicXML comme une suite de parties séparées, comme si chaque instrumentiste lisait sa propre partie sur la partition commune. C’est ce qu’on pourrait appeler la lecture horizontale. Cette représentation s’appelle partwise (par parties).

    Ou alors comme une suite de mesures « globales », chacune représentant la mesure correspondante de chaque partie. Une lecture verticale en quelque sorte, mais qui est exactement la façon dont le chef d’orchestre utilise son « conducteur ». On parle alors de représentation timewise.

    MusicXML permet donc de représenter une même partition suivant ces deux axes de lecture.

    Format Partwise

    Le format Partwise est le plus couramment utilisé. Il organise les données en privilégiant d’abord les parties instrumentales, puis les mesures à l’intérieur de chaque partie :

    <score-partwise>

      <part-list>

        <!– Définition des parties –>

        <score-part id= »P1″>

          <part-name>Piano</part-name>

        </score-part>

      </part-list>

      <part id= »P1″>

        <measure number= »1″>

          <!– Contenu de la mesure 1 –>

        </measure>

        <measure number= »2″>

          <!– Contenu de la mesure 2 –>

        </measure>

        <!– Autres mesures… –>

      </part>

      <!– Autres parties… –>

    </score-partwise>

    Cette structure est particulièrement adaptée pour les logiciels qui organisent leurs données par instrument, comme la plupart des éditeurs de partitions.

    Format Timewise

    Le format Timewise organise les données en privilégiant d’abord les mesures, puis les parties instrumentales à l’intérieur de chaque mesure :

    <score-timewise>

      <part-list>

        <!– Définition des parties –>

        <score-part id= »P1″>

          <part-name>Piano</part-name>

        </score-part>

      </part-list>

        <measure number= »1″>

      <part id= »P1″>

          <!– Contenu de la partie P1, mesure 1 –>

        </part>

        <!– Autres parties pour la mesure 1… –>

      </measure>

      <measure number= »2″>

        <!– Parties pour la mesure 2… –>

      </measure>

      <!– Autres mesures… –>

    </score-timewise>

    Cette structure est plus rare mais peut être utile pour les logiciels d’analyse musicale qui travaillent mesure par mesure ou pour des applications de synchronisation audiovisuelle.

    Il est à noter que le MusicXML fournit des outils de conversion entre ces deux formats, permettant ainsi aux applications de travailler avec la structure qui leur convient le mieux, indépendamment du format d’origine.

    Les différents tags sur un extrait de partition significatif

    Pour illustrer concrètement l’utilisation des balises MusicXML, analysons un extrait plus complet qui représente les premières mesures d’une mélodie simple avec diverses indications musicales. L’extrait choisi est les 4 premières mesures d’« Après un rêve » de Gabriel Fauré :

    On peut voir sur cette partition un peu plus étoffée que :

    • Chaque instrument a sa ou ses portées dans un tag part
    • Les différentes indications littérales de tempo ou de nuances, sont indiquées sur chaque mesure par le tag words (direction/direction-type/words)
    • Stem up ou down : indique la position de la hampe de note
    • note/pitch/step octave 5 indique la hauteur par la note dans l’octave
    • direction/direction-type/wedge type=crescendo permet d’indiquer des nuances
    • note/staff : permet de spécifier sur quelle portée de la partie instrumentale doit figurer la note

    Cet extrait montre comment le format MusicXML capture non seulement les notes et leur durée, mais aussi les nuances, les articulations, liaisons, paroles et autres éléments expressifs essentiels à l’interprétation musicale correcte.

    Performances et limites

    Les performances du format MusicXML doivent être évaluées selon plusieurs critères :

    Taille des fichiers

    Les fichiers MusicXML sont généralement plus volumineux que leurs équivalents dans des formats propriétaires ou binaires. Une simple mélodie d’une page peut facilement atteindre plusieurs dizaines de kilobytes, tandis qu’une partition d’orchestre complète peut peser plusieurs mégabytes. Cela s’explique par :

    • La nature textuelle du XML (par opposition aux formats binaires)
    • La redondance inhérente à la structure XML
    • La richesse des métadonnées et des informations de formatage

    Pour remédier à ce problème, MusicXML utilise souvent la compression ZIP, créant des fichiers avec l’extension .mxl qui sont beaucoup plus compacts que les fichiers .xml non compressés.

    Vitesse de traitement

    Le traitement des fichiers MusicXML peut être relativement lent par rapport à d’autres formats, notamment pour les grandes partitions. Cela est dû à :

    • L’analyse syntaxique (parsing) du XML qui est plus complexe que celle des formats binaires
    • La grande quantité de données à traiter
    • La nécessité de résoudre les références croisées entre différentes parties du document

    Cependant, les bibliothèques modernes de traitement XML et l’augmentation des performances matérielles atténuent largement ce problème. De plus, MusicXML est principalement conçu comme un format d’échange plutôt que comme un format de travail interne, ce qui rend ces considérations moins critiques.

    Précision et fidélité

    MusicXML excelle dans la préservation fidèle des informations musicales lors des échanges entre applications. Toutefois, quelques limitations existent :

    • Certains éléments de mise en page très spécifiques peuvent ne pas être parfaitement préservés
    • Les fonctionnalités propres à certains logiciels peuvent ne pas avoir d’équivalent standardisé en MusicXML
    • La complexité de certaines notations contemporaines peut poser des défis de représentation

    Ces limitations sont progressivement résolues au fil des évolutions du standard.

    En résumé – MusicXML

    AtoutsDescription courte
    InteropérabilitéÉchange facile entre logiciels
    Large adoptionNorme dans l’édition musicale
    Simplicité d’usageAucune connaissance technique requise
    Contrôle du renduGestion de certains éléments graphiques
    ÉvolutivitéMaintenu activement par le W3C
    LimitesDescription
    Centré sur la notation occidentaleDifficulté à représenter d’autres traditions musicales
    Peu de sémantiqueMauvaise aptitude à l’analyse musicologique ou structurelle
    Interopérabilité fragileRésultats incohérents selon les logiciels
    Contrôle graphique limitéPeu adapté à la gravure typographique de haute qualité
    Rythmes rigidesModèle temporel inadéquat pour des œuvres non métriques
    Aucune gestion d’apparat critiquePas conçu pour l’édition savante multi-source
    Syntaxe complexeManipulation directe difficile sans interface logicielle

    Pour aller plus loin