Auteur/autrice : anouk@conservatoireaugmente.com

  • La classe de clavecin du Conservatoire de Paris

    L’histoire de la classe de clavecin du Conservatoire de Paris des origines à nos jours est représentative de la place de l’instrument dans la vie musicale de la fin du XVIIIesiècle jusqu’au XXIesiècle. Si la présence du clavecin au Conservatoire s’interrompt en partie au XIXesiècle, cette institution sait accompagner, tout au long du XXesiècle, la redécouverte progressive de l’instrument.

    Introduction

    Si j’ai choisi d’évoquer dans le cadre de la Revue du Conservatoire l’histoire de la classe de clavecin, c’est parce que cette histoire me paraît tout à fait représentative de la situation du clavecin de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. C’est un parcours discontinu, avec des périodes d’ombre et de lumière, et par cela même intéressant. Plusieurs ouvrages m’ont aidé dans la réalisation de cet article : les travaux de Constant Pierre, les livres parus pour l’anniversaire du bicentenaire du Conservatoire en 1995, et les archives du Conservatoire. Enfin, quelques témoignages directs m’ont aussi permis de recomposer cette sorte de puzzle.

    La création du Conservatoire de Paris

    Deux institutions successives d’enseignement musical, l’une royale, l’autre révolutionnaire, aboutissent à la création du Conservatoire de Paris en 1795. À la fin de l’Ancien Régime, une École royale de chant permet de constituer un vivier de chanteurs promis aux scènes lyriques parisiennes. Puis, à la Révolution, une autre école va former des instrumentistes pour célébrer les fêtes nationales et pour porter la parole politique nouvelle au-delà des frontières.

    Le 3 janvier 1784, unArrest du Conseil d’État du Roifixe l’ouverture d’une École royale de chant pour le 1eravril de la même année1. Cette école est dirigée par François-Joseph Gossec ; elle est située dans l’Hôtel des Menus-Plaisirs, à l’angle de la rue Bergère et de la rue du Faubourg-Poissonnière. Le 14 juillet 1789, celui qui va devenir le fondateur et premier directeur du Conservatoire de Paris, Bernard Sarrette, procure à cent cinquante soldats de différents régiments les armes qu’il a trouvées aux Invalides ; il est en outre « chargé du commandement desmusicienset des élèves du dépôt des gardes françaises »2. En 1790 est constitué un corps de musique commun à toute la Garde nationale. Sarrette, qui en est le capitaine, a l’idée d’une école où ses musiciens pourraient instruire de futurs soldats. Celle-ci voit le jour le 9 juin 1792, quelques semaines avant la chute de la royauté le 10 août 1792. Gossec, toujours directeur de l’École de chant, mais aussi lieutenant de la Garde, en devient le maître de musique, bientôt rejoint par les compositeurs Étienne Méhul, Jean-François Lesueur et Luigi Cherubini. Plusieurs musiciens de la musique du roi sont rapidement agrégés à l’ensemble des professeurs. Un peu plus d’un an après la proclamation de la Première République, l’Institut national de musique est créé le 8 novembre 1793 (18 brumaire an II). Peu après, au dernier trimestre 1794, apparaissent aussi l’École polytechnique, le Conservatoire des arts et métiers et l’École normale supérieure. Le 3 août 1795 (16 thermidor an III), l’Institut de musique assimile l’École nationale de chant et de déclamation, en abandonnant le nom d’« Institut » réservé dès lors à l’Institut national des arts et des sciences (l’actuel Institut de France) ; il prend le nom de « Conservatoire de musique » sur le modèle des fameux conservatori italiens.

    Le clavecin à l’École royale de chant puis au début du Conservatoire

    Qu’en est-il de l’enseignement du clavecin dans ces années de bouleversement total de la société française ? Qu’advient-il de ce « vieil » instrument depuis la fin de l’Ancien Régime jusqu’au début du XIXesiècle ?

    Le clavecin à l’École royale de chant

    Peu avant la création de l’École royale de chant et de déclamation, le Projet de dépense annuelle pour l’École de musique (sans date) rend compte de l’importance de l’instrument au sein de l’institution. Ce Projet prévoit parmi les professeurs un « maître de clavecin et d’accompagnement » selon une formule très usuelle dans la France du XVIIIe siècle3. On peut remarquer, quelques lignes plus loin, un intéressant glissement sémantique dans le paragraphe consacré aux Devoirs et fonctions du directeur général et des maîtres où il est désormais question d’un « maître de clavecin pour l’accompagnement et la composition » et non plus d’un « maître de clavecin et d’accompagnement »4. Dans ce Projet, on lit encore que les maîtres de musique « seront tenus d’apprendre la musique aux élèves […] enfin ils ne négligeront rien pour leur former l’oreille ; en conséquence, ils se serviront uniquement du clavecin, l’usage de tout autre instrument devant être sévèrement interdit. »5Ainsi, le clavecin est-il très présent dans toute l’École puisqu’on constate aussi que « le maître de clavecin se rendra aux écoles pour l’accompagnement aux heures prescrites pour les maîtres de chant »6.

    Viennent les nominations des professeurs. Dans le Projet pour l’établissement des différentes personnes attachées à l’École dont les fonctions seront plus détaillées dans le règlement(sans date), on trouve : « Art. 5.Un maître de clavecin.– Le s. Gobert paraît réunir toutes les qualités nécessaires, il peut dans l’occasion être d’une grande utilité pour l’Opéra, et même pour le service de la cour dans le besoin. Ses appointements seront de… 1, 800 lt. »7 Enfin dans l’Arrest du Conseil d’État du Roi, concernant l’Opéra, du trois janvier 1784mentionné plus haut, on annonce : « À compter du 1eravril prochain, il sera pourvu à l’établissement d’une École tenue par d’habiles Maîtres de Musique, de Clavecin, de Déclamation, de Langue Française et autres, chargés d’y enseigner la Musique, la Composition, et en général tout ce qui peut servir à perfectionner les différents talents propres à la Musique du Roi et à l’Opéra »8.

    Les Notes des professeurs sur l’aptitude, le travail et les progrès de différents aspirants et élèves(de 1784 à 1789) sont conservées. Dans les Notes particulières concernant quelques sujets de l’École Royale de chant. Avril 1786, on trouve : « Les srs Mozin et Rigel fils. Ces deux sujets, employés comme sous-maîtres, méritent aussi quelqu’attention par leur zèle et leur assiduité ; ils ne manquent pas un jour de l’année à se rendre à l’École, leur travail est de la plus grande utilité pour nos jeunes enfants à qui ils développent les commencements de la musique, font répéter les chœurs, les rôles même, accompagnant du clavecin au théâtre, à la classe des maîtres de chant et de la déclamation, surtout le s r Mozin qui, dans cette partie, a beaucoup de talent et d’intelligence. Ils vont être aussi chargés de seconder le sr Gobert pour les leçons de clavecin, attendu que ce dernier ne peut suffire au nombre qui s’accroît chaque jour. Cet accroissement vient en raison des progrès que font les élèves dans le chant ; ce qu’il est essentiel qu’un chanteur ou cantatrice sache s’accompagner du clavecin. Il y a d’ailleurs à l’École quantité de jeunes élèves qui ont un commencement de clavecin qu’il faut cultiver, cela les rend musicien, les organise et leur donne l’avantage de parcourir des partitions, de s’exercer eux-mêmes, et de faire enfin des progrès infiniment plus rapides. On pense que le sr Mozin aux appointements de 600 lt pourront être porté à 800 lt et le sr Rigel de 400 lt à 600 lt. »9

    Le clavecin au début du Conservatoire (de 1795 à 1816)

    Nous sommes maintenant en 1795 et le Conservatoire est en train de naître. Les textes d’alors mentionnent, et pendant plusieurs années, des professeurs de « clavecin ». De quel instrument parle t-on ? Est-ce encore le clavecin, est-ce déjà le piano-forte, est-ce les deux ? Le mot « clavecin » est-il employé comme un terme générique désignant tout instrument à clavier hormis l’orgue ?

    Dans le Projet d’organisation de l’Institut national de musique dont l’établissement a été décrété par la Convention nationale, proposé aux comités de Salut public et de l’instruction publique, par la réunion des artistes musiciens de la Garde nationale parisienne(sans date), on lit à la Section 2e: Instruments: «clavecin: 4 professeurs, 32 élèves »10. Le 3 août 1795 (16 thermidor an III), est promulguée la Loi portant établissement d’un conservatoire de musique à Paris pour l’enseignement de cet art. Alors qu’il est indiqué au début du texte que le Conservatoire est chargé d’« exécuter » et d’« enseigner la musique » et qu’il est composé de « 115 artistes » et « six cents élèves des deux sexes » qui « reçoivent gratuitement l’instruction », on mentionne aussi que « 6 professeurs de clavecin » ont besoin d’être requis11. Le 21 octobre 1795 (29 vendémiaire an IV) l’institution en recrute trois12. Les trois noms qui figurent ensuite dans la Liste des professeurs admis au concours à compter du 1erFrimaire An IV, 22 novembre 1795sont-ils ceux de ces professeurs de « clavecin » : Hélène de Montgeroult et Nicolas Séjan dans la catégorie des professeurs de 1reclasse, et Hyacinthe Jadin dans celle des professeurs de 2eclasse13?

    À partir de 1795, ou plutôt de 1796 lorsque les cours commencent, il est possible, en regroupant les différents documents, de citer plusieurs professeurs ayant pu être en charge du « clavecin » : Louis Geneviève Jules Gobert (rencontré à l’École royale de chant), André P. Mozin (rencontré lui aussi à cette même École) et Benoît François Mozin, Hélène de Montgeroult, Hyacinthe Jadin, Nicolas Séjan et Antoine Louis Granier : ce qui semble porter à sept le nombre de professeurs concernés. Certains enseignent-ils le clavecin, d’autres le piano-forte ? Sans doute, il est plausible de penser qu’Hélène de Montgeroult, bientôt auteure d’une fameuse méthode de piano-forte utilisée tout au long du XIXesiècle14, enseigne cet instrument dès la création du Conservatoire. Mais qu’en est-il de Gobert ? Qu’en est-il de Jadin ?

    Les palmarès des concours de fin d’année en apprennent-ils davantage sur une terminologie qui semble ambiguë aujourd’hui ? Voici un extrait des Prix pour les cours d’études de l’An V. distribués le 3 Brumaire An VI. [1796, distribués le 24 octobre 1797]. À la rubrique « Premiers Prix. Clavecin », on trouve : « À la citoyenne Rose Dumey, âgée de 16 ans, Seine, élève du citoyen Hyacinthe Jadin. (le prix est un piano) ». À la rubrique « Seconds Prix », on trouve : « Au cit. Louis Pradère, âgé de 15 ans, Seine, élève du cit. Gobert. (le prix consiste en divers œuvres relatifs à ce genre.) / Au cit. Marie-Joseph Ozi, âgé de 10 ans, Seine-et-Oise, élève du cit. Gobert. (Le prix consiste en dive.s œuvres relatifs à ce genre.) / À la cit. Thérèse Desmarre, âgée de 16 ans, Seine, élève du cit. Hyacinthe Jadin. (Le prix consiste en divers œuvres relatifs à ce genre.) »15 L’année suivante, dans le palmarès desPrix pour les cours d’étude de l’An VI, distribués le 14 Frimaire An VII, [1797, distribués le 4 décembre 1798] à la rubrique « Premier Prix », on trouve maintenant « Piano » et non plus « Clavecin ». On y lit : « Pradère (Louis), seine, Prof. : Gobert. Le prix consiste en un choix d’œuvres à l’usage de cet instrument. »16

    Ces deux palmarès suscitent quelques remarques. Rose Dumey, inscrite dans la classe de Hyacinthe Jadin, gagne un piano pour l’obtention de son premier prix de clavecin. Louis Pradère qui obtient un second prix de clavecin en 1797, obtient ensuite un premier prix de piano en 1798 avec le même professeur Gobert17. Le cas de Rose Dumey témoigne-t-il d’une différence établie entre son cursus, le clavecin, et l’instrument qu’elle gagne et peut-être qu’elle joue, un piano ? Le cas de Louis Pradère prouve t-il que s’opère alors une sorte de « conversion » des classes de clavecin en classes de piano ? Les deux cas démontrent-ils que le mot « clavecin » reste dans les écrits alors que l’instrument lui-même est déjà délaissé ? Quoi qu’il en soit, l’information souvent reproduite selon laquelle Hyacinthe Jadin serait le premier professeur de clavecin du Conservatoire de Paris me semble pour le moins discutable18. Sans doute est-ce à cause de ce premier palmarès du Conservatoire : le seul premier prix de « clavecin » étant attribué à Rose Dumey, élève de Jadin, ce dernier a été répertorié par la suite comme « professeur de clavecin ». Mais plusieurs autres musiciens, Gobert par exemple dont deux élèves obtiennent des seconds prix de clavecin la même année, peuvent alors aussi enseigner cet instrument.

    Le mot « clavecin » continue d’être employé dans les textes officiels concernant le Conservatoire. Dans un Rapport […] sur l’établissement d’écoles spéciales de musique ; 7 Frimaire An VII – 27 novembre 1798, sont mentionnés, pour le Conservatoire de Paris, cinq professeurs de clavecin et un d’orgue19; ainsi en est-il aussi dans le Rapport […] sur l’organisation nouvelle du Conservatoire de musique […] séance du 6 Vendémiaire An VIII(28 septembre 1799)20, puis dans l’Arrêté portant réduction du personnel ; 27 Ventôse, An VIII – 18 mars 180021. En outre, il subsiste un grand nombre de programmes de ces fameux « exercices publics d’élèves » qui sont en fait des concerts donnés par les étudiants. Le clavecin a-t-il sa place dans ces concerts ? En 1802 encore, le 21 mars, le jeune Antoine Henry Lemoine (le futur auteur du Solfège des solfèges), âgé de 16 ans, joue une sonate de sa composition. Le 31 mars le Journal des Arts précise qu’il s’agit d’« une sonate exécutée de mémoire sur le clavecin »22. Ce journal sait-il vraiment de quel instrument joue alors Lemoine ?

    On le comprend aisément, il n’est pas facile de définir ce que désigne alors le mot « clavecin ». Le Dictionnaire de l’Académie française, dans sa cinquième édition de 1798, présente deux articles distincts pour le mot « clavecin » et pour le mot « piano-forte » :

    « CLAVECIN. sub. M. Instrument de Musique, qui est une espèce de longue épinette à un ou plusieurs claviers, et dont les cordes sont de métal et doubles. Jouer du clavecin. Toucher le clavecin. Accompagner du clavecin. Pièces de clavecin. Clavecin de Flandres.

    On appelleClavecin à ravalement, Un clavecin qui a quelques touches en plus que les clavecins ordinaires, pour exécuter la musique qui a de l’étendue ;

    On appelleClavecin organisé, Un clavecin dont le clavier fait jouer une petite orgue. »23

    « PIANO-FORTE, ou Forte piano. subst. masc. (On pron.Forté.) Terme de Musique. Espèce de clavecin, dont la construction est telle qu’on peut renforcer ou adoucir le son à volonté. Jouer du Piano-Forte. On dit par abréviation, Piano. Toucher du piano. Exécuter une pièce sur le piano.»24

    Ces textes eux aussi suscitent quelques remarques. Dans le premier article, rédigé avec précision, le clavecin est défini comme un « instrument de musique » ; la possibilité d’employer le mot « clavecin » pour désigner le piano-forte n’est pas indiquée. Dans le second article, le piano-forte est défini comme un « terme de musique » et non comme un « instrument de musique », sans doute parce que « piano » et « forte » sont d’abord des termes italiens pour adoucir ou renforcer un son avant d’être le nom d’un instrument ; le texte décrit ensuite le piano-forte comme une « espèce de clavecin ». Ainsi, le premier article donne le sens propre du mot « clavecin », le second semble en suggérer une sorte de sens figuré.

    Je me garde donc de conclure d’une façon catégorique. On ne peut pas vraiment affirmer qu’il y a – ou qu’il n’y a pas – des cours de clavecin au début du Conservatoire. Certes, le piano-forte devient très vite le seul instrument à clavier enseigné, en dehors de l’orgue. Cependant, en se remémorant la place du clavecin à l’École royale de chant et en tenant compte de la persistance de l’usage de la basse continue en France à cette époque, il est tout à fait possible de concevoir, comme par tradition et par nécessité, qu’un enseignement du clavecin soit dispensé au Conservatoire dans les premières années de sa création. Un document en date de germinal an IV (avril 1796), publié récemment, indique clairement la présence d’un clavecin dans la salle de classe de Gobert : l’accordeur Nicolas Blanchet est venu au Conservatoire pour démonter « les claviers du clavecin de la classe du Citoyen Gobère » et pour le « remplumer en entier »25. Visiblement, l’instrument n’est pas alors en très bon état puisqu’il faut le remplumer entièrement ; est-ce parce qu’il est trop joué ou pas assez ? Quoi qu’il en soit, il est difficilement imaginable de penser que l’instrument remis en état de jeu ne serve pas pour donner des cours ou pour accompagner des chanteurs. En outre, il faut rappeler que, à la différence de l’Angleterre ou des pays germaniques, les pianos français de la fin du XVIIIesiècle ne sont essentiellement que des pianos carrés et non des pianos à queue. Ainsi, seraient-ils davantage destinés aux heures d’étude chez soi plutôt qu’à des cours au Conservatoire ? Cela pourrait expliquer le cas de Rose Dumey qui gagne un piano pour son prix de clavecin.

    Le « cabinet des instruments » et le terrible mois de mai 1816

    Les choses sont plus claires en ce qui concerne le « cabinet des instruments », ancêtre de l’actuel Musée de la musique. Les auteurs des textes concernant ce cabinet ont peut-être de meilleures connaissances organologiques que leurs collègues de l’administration du Conservatoire. Peu après le décret de novembre 1793, les artistes musiciens de la Garde nationale proposent d’établir dans l’Institut national de musique une bibliothèque et un rassemblement d’instruments : « Il y aura une bibliothèque dans l’Institut ; on y réunira les principaux ouvrages traitant de la théorie de cet art […]. Il y aura aussi un cabinet d’instruments antiques, modernes et étrangers et à nos usages »26. Ainsi en août 1796, plus de trois cents instruments sont transportés à l’Hôtel des Menus-Plaisirs dont 56 clavecins et épinettes27. Mais en septembre 1797, Sarrette est autorisé à procéder « à la vente d’instruments applicable aux frais de construction et de couverture des bâtiments »28. Ainsi, en regroupant plusieurs inventaires, on peut dénombrer au moins dix clavecins qui sont alors dispersés et non des moindres : J. Ruckers, H. Hemsch, Pascal Taskin, Blanchet « et autres bons auteurs »29. Mais le pire est encore à venir… Le peu d’intérêt manifesté par la direction du Conservatoire va se muer en acte de vandalisme. En mai 1816, sous la Restauration, plus de vingt caisses de clavecins sont brûlées pour chauffer les salles de classes de ce qui s’appelle maintenant l’École royale de musique30. Ce terrible saccage termine bien tristement l’histoire du clavecin au Conservatoire de Paris au XIXesiècle. Il faudra beaucoup de temps pour qu’il y retrouve sa place.

    Le clavecin au Conservatoire au XXesiècle

    Le clavecin attend désormais son heure ; le silence est long… Sans doute est-il parfois rompu par quelque amoureux de l’instrument et de son répertoire : je pense à l’importante figure de Louis-Joseph Diémer, professeur de piano au Conservatoire de 1887 à 1919, figure si essentielle pour la redécouverte de la musique ancienne française. Diémer présente-t-il parfois à ses étudiants le clavecin et les œuvres qu’il joue en concert31? En outre, et on peut le déplorer, la venue à Paris, dès 1900, de la claveciniste Wanda Landowska est beaucoup plus remarquée dans le cercle de la Schola Cantorum que dans celui du Conservatoire.

    Jacqueline Masson (1950-1955)

    Nous sommes maintenant après la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1911, le Conservatoire a pris place rue de Madrid dans le huitième arrondissement de Paris, où il va rester jusqu’en 1990. De 1940 à 1954, le Conservatoire est dirigé par Claude Delvincourt. Sous l’impulsion de Norbert Dufourcq, professeur d’histoire de la musique de 1941 à 1975, un cours de clavecin est organisé sans qu’ait lieu une véritable création de classe. C’est à Jacqueline Masson que revient ce « cours annexe ».

    Jacqueline Jeanne Masson est née le 1erjuin 1925 à Paris. Au Conservatoire de Paris, elle obtient une deuxième médaille de solfège en 1936 puis une première en 1937, et un deuxième accessit de piano en 1944 ; elle suit ensuite les cours d’histoire de la musique de Norbert Dufourcq et obtient un deuxième accessit en 1945, un premier en 1946, un deuxième prix en 1947 et un premier en 1948 ; une mention très bien en cycle de piano (pédagogie) dans la classe de Marcel Ciampi en 1949 lui est aussi octroyée32. Dans le même temps, elle est élève du célèbre claveciniste italien Ruggero Gerlin (le disciple préféré de Wanda Landowska) à l’Accademia musicale Chigiana à Sienne. À partir de 1950 (ou plus vraisemblablement à la rentrée de 1949) et jusqu’en 1955, Jacqueline Masson enseigne le clavecin au Conservatoire de Paris.

    Peu d’informations se trouvent sur Jacqueline Masson. J’ai retracé sa participation à un concert de musique de chambre à Lyon le 4 juillet 1951 dans la Cour du Musée des arts décoratifs ; le programme est composé d’œuvres de Louis Marchand, d’Antonio Vivaldi et de François Couperin (avec un clavecin de la maison Pleyel)33.

    Curieusement son nom n’est pas indiqué dans le Registre des professeurs du Conservatoire, grand cahier qui s’arrête en 1966 et qui pourtant notifie l’ensemble du personnel enseignant34. Les différents palmarès du Conservatoire nous renseignent heureusement sur cette classe citée à la rubrique des « cours annexes ». Plusieurs récompenses y figurent déjà pour le concours du 15 juin 195035. Jacqueline Masson a très vite des élèves qui vont se faire un nom par la suite. Ainsi pour le palmarès du 5 juin 1951, on trouve, entre autres, une première mention pour Huguette Dreyfus (entrée dans la classe en octobre 1950) et une troisième mention pour Laurence Boulay36. Huguette Dreyfus joue pour son prix laToccata en fa dièse mineur BWV 910de Johann Sebastian Bach ; Aimée van de Wiele (une autre disciple de Wanda Landowska) est au jury. Ensuite, pour le palmarès du 18 juin 1952, on trouve une première mention pour Sylvie Spycket (la sœur de Jérôme Spycket), une deuxième pour Laurence Boulay et une troisième pour Françoise Dufourcq (la fille aînée de Norbert Dufourcq)37; puis pour celui du 25 juin 1953, une première mention pour Laurence Boulay, une deuxième pour Françoise Dufourcq38. Il n’y a aucune indication pour 1954 ni pour 1955 qui est la première année de Marcelle Delacour. Les clavecinistes ont à leur disposition dans ces années-là un petit clavecin Pleyel. Celui-ci, placé dans la salle de cours de Norbert Dufourcq (la salle Couperin au troisième étage de la rue de Madrid), est utilisé pour les cours de Jacqueline Masson.

    Marcelle Delacour (1955-1967)

    En 1954, Marcel Dupré, professeur d’orgue depuis 1925, devient directeur du Conservatoire. Il désire alors créer une véritable classe de clavecin. Son choix se porte sur Marcelle Antoinette Eugénie Delacour (ou de Lacour), née Schaeffer le 6 novembre 1896 à Besançon dans le Doubs. Marcelle Delacour vient à Paris dans les années vingt pour travailler le clavecin avec Wanda Landowska, après avoir appris le piano et la harpe. Elle se consacre après la Seconde Guerre mondiale à sa carrière de claveciniste. En plus du répertoire baroque, elle fait beaucoup pour le répertoire du XXe siècle (Bohuslav Martinu, Florent Schmitt, Alexandre Tansman, Jean Francaix…). On trouve toujours en ligne l’un de ses disques :Portraits de femmes au XVIIIe siècle39.

    Concernant sa carrière au Conservatoire, il est indiqué dans le Registre des professeurs :

    « Engagée comme professeur de clavecin / (classe créée) / Cat C / arrêté du 14 Nov. 1955 / Contrat d’un an à partir du 1erDec. 1955 / (Service de 12 heures [hebdomadaires]) 120.000 [francs] / Signé le 29 Dec. 1955.

    Professeur stagiaire à compter du 1eroct 1956 / (avec une ancienneté de dix mois) / 2eCateg. / arrêté du 2 Nov. 1956.

    Titularisée dans ses fonctions de Professeur de Clavecin / à compter du 1erDécembre 1958 / arrêté du 14 Mai 1959.

    Admise à la retraite à compter / du 6-11-66. Maintenue dans ses / fonctions jusqu’au 30 -9-67 / Arrêté du 30-11-1966. »40

    Le premier palmarès de la classe de Marcelle Delacour, du 19 juin 1956, indique sept lauréates et pas un lauréat41. Le premier garçon est Alain Roizenblat qui obtient un premier accessit le 11 juin 195742. Par la suite, c’est dans cette classe que les clavecinistes Blandine Verlet et Brigitte Haudebourg obtiennent leur prix le 10 juin 196343. Très souvent, le prix de clavecin ne consiste alors qu’en l’exécution d’une pièce contemporaine écrite spécialement pour le concours, sans qu’aucune pièce du répertoire baroque ne soit exigée.

    Marcelle Delacour est décédée le 24 mars 1997 dans la région parisienne. J’ai le souvenir qu’elle est venue m’écouter en 1988 à la Bibliothèque de Versailles dans un programme Jean-François Dandrieu que je venais d’enregistrer pour l’année anniversaire du compositeur. Elle m’a dit alors qu’elle aussi avait enregistré Dandrieu longtemps auparavant.

    Robert Veyron-Lacroix (1967-1988)

    Robert Veyron-Lacroix est né le 13 décembre 1922 à Paris et mort à Garches le 2 avril 1991. Il travaille le piano avec Yves Nat, fait toutes les classes d’écriture au Conservatoire et se passionne vite pour le clavecin et la musique de chambre baroque. Robert Veyron-Lacroix est surtout connu pour son duo avec le flûtiste Jean-Pierre Rampal, mais aussi pour sa collaboration avec d’autres musiciens tels que le violoncelliste Paul Tortelier ou le violoniste Arthur Grumiaux. Il signe d’innombrables réalisations de basse chiffrée souvent rééditées. Il publie en 1955 un livre, Recherche de musique ancienne. Sa discographie est immense (et en partie encore disponible), notamment pour le label français Erato ; on lui doit sans doute la plus belle version du Concert champêtre de Francis Poulenc44.

    Robert Veyron-Lacroix prend ses fonctions au Conservatoire à la rentrée de 1967. L’année suivante, il demande à Laurence Boulay de s’occuper d’une classe de basse continue. Cette dernière devient professeur de 1968 à 1990. C’est sous son impulsion qu’est commandé un clavecin proche de la facture ancienne : un « kit » de Frank Hubbard d’après un modèle français du XVIIIe siècle, construit par Hubert Bédard (qui prend au même moment les rênes de l’Atelier de restauration du Musée instrumental dirigé par Geneviève de Chambure).

    Beaucoup d’élèves viennent alors dans ces deux classes dans les années soixante-dix et quatre-vingt, entre autres : Françoise Lengellé, Noëlle Spieth, et moi-même en 1978. Il faut citer l’un des palmarès les plus curieux de ces années de Robert Veyron-Lacroix : celui de 1971. On y recense deux premiers prix, deux seconds prix, puis deux premiers accessits. Pour les deux premiers accessits, on trouve, comme deuxième nommé : « Ross Scott, né à Pittsburg en 1951 ». C’est à ce jury que le candidat Scott Ross, peu satisfait du résultat, manifeste sa désapprobation d’une manière tout à fait ostensible. La même année, il remporte le premier prix au Concours international de Bruges. Il travaille d’ailleurs à cette occasion avec le successeur de Robert Veyron-Lacroix : Kenneth Gilbert.

    Car enfin, face au grand renouveau de la musique baroque, commencé dès les années cinquante, les choses commencent à changer profondément, au Conservatoire de Paris comme ailleurs. À partir de 1982 (et jusqu’en 1995), la présence rue de Madrid du chef d’orchestre et claveciniste William Christie, qui fait travailler le style baroque aux étudiants chanteurs, est à la fois un grand changement et un grand évènement. Peu après, en 1984, la venue de Christophe Coin pour la basse de viole et le violoncelle baroque confirme ce premier élan. Dès 1982, est créé un département dont le nom change plusieurs fois : « interprétation de la Musique ancienne », « département de Musique ancienne », « département de Musique baroque » en 1990, puis « département des Musiques historiques » en 1992, et à nouveau en 1993 « département de Musique ancienne », appellation toujours en cours aujourd’hui45. L’orgue aussi commence à changer d’esthétique. À la suite de Rolande Falcinelli, disciple de Marcel Dupré et professeur de 1956 à 1986, est nommé Michel Chapuis de 1986 à 1995 ; on connaît son travail immense en faveur des orgues historiques. Au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon (créé en 1979), il faut aussi mentionner l’ouverture d’une classe de clavecin dirigée par Huguette Dreyfus en 1982, et la formation d’un département de Musique ancienne en 1988.

    L’enseignement de Robert Veyron-Lacroix au Conservatoire de Paris, pendant ces années-là, reste un peu en marge du mouvement baroque. Heureusement, les ponts sont alors nombreux entre les étudiants des classes du département de Musique ancienne et ceux de la classe de clavecin. Ce sont bien souvent les étudiants eux-mêmes qui suscitent et motivent alors le développement de la musique baroque au Conservatoire, sous le regard progressivement intéressé de l’administration et aussi – il faut le souligner – avec la bienveillante complicité de l’équipe de l’atelier de restauration du Musée instrumental.

    Kenneth Gilbert (1988-1996)

    Le Conservatoire prend la décision de changer en profondeur la façon d’appréhender l’enseignement du clavecin en nommant alors Kenneth Gilbert, au moment de la mise à la retraite de Robert Veyron-Lacroix en juin 1988. Sous son mandat, en 1993, après le déménagement du Conservatoire à la Cité de la musique (Porte de Pantin), le clavecin quitte le département des Claviers pour rejoindre enfin le département de Musique ancienne.

    Je ne vais pas retracer ici la carrière de Kenneth Gilbert, largement connue et documentée, mais simplement signaler quelques éléments essentiels qui rendent compte de son action dans la classe de clavecin de Paris. Il est l’un de mes maîtres : j’espère pouvoir évoquer assez clairement son enseignement. En arrivant au Conservatoire, Kenneth Gilbert a déjà enregistré une intégrale François Couperin, une intégrale Jean-Philippe Rameau et un grand nombre de disques consacrés à Johann Sebastian Bach, Johann Jacob Froberger, George Friederich Haendel, Henry Purcell46… Il sait donner aux étudiants ce que j’appellerais une « liberté informée », un jeu rendu libre par la connaissance la plus large possible du répertoire comme de l’instrument ; les jeunes clavecinistes acquièrent rapidement les moyens de progresser et de s’instruire par eux-mêmes. J’ajoute à cela qu’il sait respecter leur personnalité artistique, et fait confiance à leur potentiel, en le valorisant sans jamais l’étouffer ni l’annihiler.

    Dès lors, trois grands points peuvent se dégager de l’enseignement de Kenneth Gilbert :

    – La transmission de son art de claveciniste : son attention portée au toucher et à la diction de la musique ; sa familiarité avec les trois principaux genres de compositions pour clavier (le contrepoint, le style libre, les danses), son assimilation des deux grands styles nationaux baroques (l’Italie et la France) appliqués aux autres pays et à Bach notamment ; et enfin l’importance remarquable qu’il donne au répertoire du XVIIe siècle.

    – La transmission de ses travaux de chercheur : sa précision concernant l’examen des sources musicales qui sensibilise les étudiants à la difficulté et à la nécessité de choisir les bonnes versions des œuvres qu’ils travaillent ; sa façon d’intégrer concrètement dans la formation d’un jeu instrumental les textes pédagogiques majeurs consacrés au clavecin (François Couperin, Jean-Philippe Rameau ou Carl Philipp Emanuel Bach par exemple).

    – La transmission de ses connaissances organologiques : son souci de trouver les instruments adéquats pour les différents répertoires (il fait commander au Conservatoire plusieurs instruments dont un clavecin italien de Reinhard von Nagel pourvu d’un pédalier en tirasse pour que les clavecinistes puissent jouer par exemple leCapriccio pastorale de Girolamo Frescobaldi) ; son intérêt constant pour l’orgue baroque.

    Le mélange dans cet enseignement d’influence donnée et d’indépendance laissée fait sans conteste la réussite prestigieuse de la carrière pédagogique de Kenneth Gilbert. Ses postes d’enseignant sont nombreux, que ce soit en France, en Belgique, en Allemagne, en Autriche, en Italie, ou au Royaume-Uni, auxquels il convient d’ajouter maintes classes de maître dans le monde entier. Il suffit de penser à tous ses élèves pour mesurer à quel point leurs personnalités sont différentes et pour le moins peu formatées. Parmi les étudiants qui passent dans sa classe au Conservatoire de Paris, il faut citer, entre autres, Emmanuelle Haïm, Béatrice Martin et Jérémie Rhorer.

    Le clavecin au Conservatoire au XXIe siècle

    Plusieurs changements ont lieu entre les années quatre-vingt-dix et les années deux mille. En ce qui concerne la classe de basse continue, parallèle à celle de clavecin, au départ de Laurence Boulay, c’est Christophe Rousset qui prend sa succession. Au départ de Kenneth Gilbert, Christophe Rousset est nommé professeur de clavecin ; Blandine Rannou prend alors sa succession comme professeur de basse continue, poste qu’elle occupe toujours aujourd’hui. Lorsque Christophe Rousset quitte le Conservatoire en 2000, Pierre Hantaï enseigne le clavecin pour l’année scolaire 2000-2001. Après un concours de recrutement passé en juin 2001, je deviens le professeur de clavecin dès septembre 2001. Tout ceci sera une autre histoire !

    Conclusion

    Je l’ai dit au début, l’histoire de la classe de clavecin du Conservatoire de Paris est un parcours discontinu ; j’ai simplement essayé d’en fixer les différentes étapes sans chercher à établir des liens improbables ou artificiels entre des époques et des personnalités par trop différentes. Pour conclure, qu’il me soit permis de souhaiter que l’on puisse mettre cette histoire en regard de celles d’autres classes de clavecin dans les grandes institutions musicales étrangères, augmentant ainsi notre perception de l’enseignement d’un instrument et d’un répertoire dont la richesse ne laisse d’être étudiée.

    Pour citer ce document

    Olivier Baumont, « La classe de clavecin du Conservatoire de Paris »,La Revue du Conservatoire[En ligne], Le troisième numéro, Actualité de la recherche au Conservatoire, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Quelques mots à propos de : Olivier Baumont

    www.olivierbaumont.fr

    Le claveciniste Olivier Baumont est né en 1960. Il obtient deux premiers prix à l’unanimité de clavecin et de musique de chambre au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en 1981 et 1982. Il travaille ensuite auprès de Huguette Dreyfus et de Kenneth Gilbert ; il est invité à plusieurs reprises par Gustav Leonhardt à ses cours d’interprétation à Cologne.

    En septembre 2001, Olivier Baumont devient professeur de la classe de clavecin du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    Sollicité par les principaux festivals français (Ambronay, Centre de Musique Baroque de Versailles, Évian, Île-de-France, La Roque-d’Anthéron, Montpellier, Périgord noir, Sablé), Olivier Baumont se produit également dans de nombreux pays étrangers : Allemagne, Autriche, Belgique, Biélorussie, Brésil, Canada, Croatie, Espagne, États-Unis, Grande-Bretagne, Hongrie, Italie, Japon, Pays-Bas, Portugal, République tchèque, Russie, Slovénie, Suisse et Turquie. En outre, il participe à de nombreuses émissions de radio et de télévision (France Musique, France Culture, Radio Suisse Romande, BBC, France 3, Muzzik et Mezzo).

    Même s’il joue essentiellement en récital, il est très attaché aux amitiés musicales qui le lient à Jean-Paul Fouchécourt, à Isabelle Poulenard, à Davitt Moroney, à Christine Plubeau, à Hugo Reyne ou à Julien Chauvin. Il a adapté pour le théâtreLe Neveu de Rameaude Denis Diderot, qu’il a joué au Théâtre Le Ranelagh à Paris et en tournée en France et à l’étranger, aux côtés de Nicolas Vaude et de Gabriel Le Doze.

    La discographie d’Olivier Baumont, régulièrement saluée par la presse internationale, comprend plus de cinquante enregistrements essentiellement en soliste. Après une intégrale de l’œuvre pour clavecin de Jean-Philippe Rameau (Accord/Universal), Olivier Baumont a réalisé une vingtaine de disques pour le prestigieux label français Erato : l’intégrale de l’œuvre pour clavecin de François Couperin, des œuvres de Johann Sebastian Bach, de George Friederich Haendel, de Henry Purcell, et de compositeurs russes et américains des Lumières. Il a aussi enregistré une intégrale des deux Livres de Jacques Champion de Chambonnières (AS musique), le Livre de Noëls de Claude Balbastre et l’œuvre intégrale de Louis-Claude Daquin (collection « Tempéraments » de Radio France). Il a enregistré en 2010 les Suites françaises de Johann Sebastian Bach (Warner Classics) et en 2012 des pièces pour clavecin et clavicorde de Georg Philipp Telemann (Euromusic/Harmonia Mundi). Il vient d’enregistrer les œuvres de Johann Sebastian Bach pour clavecin-luth (Euromusic/Harmonia Mundi), et un récital sur l’orgue Dom Bedos de Sainte-Croix à Bordeaux consacré aux organistes français de la fin de l’Ancien Régime (collection « Tempéraments » de Radio France).

    Olivier Baumont a restitué plusieurs partitions pour le clavecin, notamment de Michel Corrette, de Francis Thomé (Lemoine) et de Jacques Duphly (Éditions de L’Oiseau-Lyre). D’autre part, il a publié Couperin, le musicien des rois(Découvertes Gallimard, Prix des muses 1998),Vivaldi(Gallimard Jeunesse), et La Musique à Versailles (Actes Sud/Château de Versailles/Centre de Musique Baroque de Versailles, prix 2007 du « meilleur livre sur la musique » du Syndicat des critiques musicaux français). Il prépare actuellement un ouvrage sur la musique dans les Mémoires de Saint-Simon dans le cadre d’une résidence au château de Chambord en 2014.

    La saison 2013-2014 le voit en Espagne, en Sardaigne, en Italie, aux États-Unis, et dans de nombreux festivals français. Il est l’initiateur d’une importante série de concerts à la Cité de la musique à Paris qui est consacrée à l’intégrale de l’œuvre pour clavecin de Johann Sebastian Bach (du 11 au 21 mars 2014) et qui réunit vingt clavecinistes de toutes générations.

    Notes

    1. PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation, documents historiques et administratifs recueillis par l’auteur, Paris, Imprimerie Nationale, 1900, p. 11. ↩︎
    2. PIERRE, Constant,B. Sarrette et les origines du Conservatoire national de musique et de déclamation, Paris, Delalain frères, 1895, p. 14. ↩︎
    3. PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., p. 2. ↩︎
    4. Ibid., p. 4, c’est moi qui souligne. ↩︎
    5. Ibid., p. 3. ↩︎
    6. Ibid., p. 4. ↩︎
    7. Ibid., p. 7. ↩︎
    8. Ibid., p. 11. ↩︎
    9. Ibid., p. 39. ↩︎
    10. Ibid., p. 108. ↩︎
    11. Ibid., pp. 124-125. ↩︎
    12. Ibid., p. 128. ↩︎
    13. Ibid., p. 129. ↩︎
    14. MONTGEROULT, Hélène de,Cours complet pour l’enseignement du forte piano conduisant progressivement des premiers éléments aux plus grandes difficultés, Paris, 1819 (trois volumes). ↩︎
    15. PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., pp. 511-512. ↩︎
    16. Ibid., p. 513. ↩︎
    17. Il s’agit, selon toute vraisemblance, du Louis Barthélémy Pradher qui devint professeur de piano au Conservatoire à partir de 1803. ↩︎
    18. HONDRÉ, Emmanuel, dir.,Le Conservatoire de Paris. Regards sur une institution et son histoire, Paris, Association du Bureau des Étudiants du CNSMDP, 1995, p. 293 ↩︎
    19. PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., p. 339. ↩︎
    20. Ibid., p. 343. ↩︎
    21. Ibid., p. 139. ↩︎
    22. Cité par MONGRÉDIEN, Jean, « Les premiers exercices publics d’élèves (1800-1815) d’après la presse contemporaine », dansLe Conservatoire de Paris, 1795-1995. Des Menus-Plaisirs à la Cité de la musique, sous la direction d’Anne Bongrain. ↩︎
    23. Dictionnaire de l’Académie françoise / revu, corrigé et augmenté par l’Académie elle-même. Cinquième édition. Tome premier A = K, Paris, J. J. Smits, 1798, p. 250. ↩︎
    24. Ibid.,Tome second L = Z, p. 281. ↩︎
    25. LA GRANDVILLE, Frédéric de, « La coexistence du clavecin et du piano au Conservatoire de musique de Paris de 1796 à 1802 » dansMusique. Images. Instruments. Revue française d’organologie et d’iconographie musicale, no11, Paris, CNRS éditions, 2009, pp. 151-161. ↩︎
    26. Cité par GÉTREAU, Florence, « Un cabinet d’instruments pour l’instruction publique. Faillite du projet, ouverture du débat », dansLe Conservatoire de Paris, 1795-1995. Des Menus-Plaisirs…,op. cit., p. 134. ↩︎
    27. Ibid., p. 135. ↩︎
    28. Ibid. ↩︎
    29. Ibid. ↩︎
    30. Ibid., p. 136. ↩︎
    31. Concernant Louis Diémer, voir BECKER-DEREX, Christiane,Louis Diémer, pianiste, claveciniste, professeur, compositeur (1843-1919), thèse de musicologie, Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, 1983 ; BECKER-DEREX, Christiane :Louis Diémer et le clavecin en France à la fin du XIXesiècle, Paris, Zurfluh, 2001 ↩︎
    32. Centre des archives du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris : Registre d’inscription des élèves. Je remercie MmeAnne Bongrain de m’avoir communiqué ce document. ↩︎
    33. http://www.fourviereunehistoire.fr/spip.php?article245 ↩︎
    34. Centre des archives du Conservatoire…,op. cit.: Registre des professeurs (1901-1966). ↩︎
    35. Centre des archives du Conservatoire…,op. cit.: Palmarès 1950, p. 54. ↩︎
    36. Ibid., Palmarès 1951, p. 66. ↩︎
    37. Ibid., Palmarès 1952, p. 72. ↩︎
    38. Ibid., Palmarès 1953, p. 84. ↩︎
    39. http://www.quartier-des-archives.blogspot.fr/2010/07/portraits-de-femmes-au-xviiie-siecle.html ↩︎
    40. Centre des archives du Conservatoire…,op. cit.: Registre des professeurs (1901-1966), p. 298. ↩︎
    41. Centre des archives du Conservatoire…,op. cit.: Palmarès 1956, p. 35. ↩︎
    42. Ibid., Palmarès 1957, p. 37. ↩︎
    43. Ibid., Palmarès 1963, p. 31. ↩︎
    44. Un site sur Robert Veyron-Lacroix vient d’être récemment mis en ligne :http://www.robertveyron-lacroix.com. Un livre vient aussi d’être publié : HAFFNER, Brigitte,Regards sur Robert Veyron-Lacroix, Hyères, Éditions Haffner, 2012. ↩︎
    45. ARDOUIN, Laurence, « La musique ancienne au Conservatoire – évocation de la pratique d’un répertoire », dansLe Conservatoire de Paris. Regards sur une institution… op. cit., pp. 173-184. ↩︎
    46. Curieusement, Christophe Rousset et moi-même (les deux successeurs de Kenneth Gilbert) avons réalisé aussi des intégrales de Jean-Philippe Rameau et François Couperin avant d’être nommés au Conservatoire. ↩︎
  • De la musique à l’enseignement : la transposition didactique

    Les savoir-faire de l’artiste représentent une somme de connaissances procédurales, appelée par Gérard Vergnaud « forme opératoire de la connaissance » (Vergnaud, 2013), que le musicien-enseignant a parfois des difficultés à transmettre à ses élèves. Le propos de l’article part du constat que le musicien ne didactise pas son geste – au sens où on entend la didactique aujourd’hui (Verret, 1975, Chevallard, 1985, Brousseau, 1998, Vergnaud, 2001) –, il le réalise dans l’instant, car sa pratique quotidienne de l’instrument l’a rendu expert dans l’exécution. En revanche, le professeur de musique doit construire un cheminement pédagogique pour que ses élèves s’approprient ce savoir-faire. Une des problèmes que rencontre le musicien-enseignant est de discerner entre sa posture d’artiste et celle de professeur, deux fonctions distinctes, complémentaires et insécables, mais qui ne peuvent pas se superposer dans la transmission d’un savoir musical. Dès lors, comment les outils de la didactique moderne peuvent-ils aider le professeur de musique dans son métier de pédagogue ?

    Cet article présente et explicite le concept de transposition didactique dans son histoire récente, et souhaite vérifier s’il est transférable, adaptable, et opératoire dans l’enseignement musical. Cette réflexion nous amènera aussi à reconsidérer la notion de disciplines dans l’enseignement musical, et les caractéristiques d’un savoir musical à l’aune d’une transposition didactique.

    De la musique à l’enseignement : la transposition didactique

    Je souhaiterais dans cet article résumer et présenter un travail de réflexion que je mène depuis quelques années sur la transférabilité du concept de transposition didactique dans l’enseignement musical. La notion de transposition didactique a fait l’objet de nombreux travaux dans les disciplines scolaires dès son apparition (Verret, 1975), et notamment en mathématiques (Brousseau, 1978 ; Chevallard, 1985). Conjointement à la révision du concept de didactique, la transposition didactique a permis de renouveler les questionnements sur les modalités d’enseignements descurriculae. Quelle est la nature et la fonction de cet outil ? D’où vient-il et à quoi peut-il servir en pédagogie musicale ? Quelles perspectives a-t-il fait émerger dans le domaine de l’enseignement musical ?

    Lorsque j’ai commencé à étudier la didactique, telle qu’elle est entendue actuellement en France, une première observation s’est imposée à moi. Cette discipline est à différencier de la pédagogie (Terrien, 2010), et la transposition didactique est l’un des éléments qui la structure. Les mathématiques, l’éducation physique et sportive furent les premières disciplines à réinterroger fondamentalement leur didactique à la lumière de cet outil. Suivirent les lettres, les langues et les autres disciplines, y compris les arts plastiques (Gaillot, 1992). J’appartiens au premier groupe de chercheurs en didactique de l’enseignement musical qui en France, dès 1998, a travaillé sous la responsabilité de Jean-Pierre Mialaret. Pour autant, si ces questions de didactique, appréhendées de façon moderne (cf. Vergnaud, 1978, Chevallard, 1985, Martinand, 1984, etal.), me passionnaient et me passionnent toujours, je me suis toujours posé la question de la transférabilité de ces notions dans l’enseignement musical. C’est pour cette raison que je suis revenu sur l’histoire récente de ce concept et que j’ai essayé d’en comprendre la pertinence et l’efficacité dans le champ de la pédagogie musicale.

    Après un rappel des origines de la notion de transposition didactique, qui émane des recherches faites en sociologie sur lescurriculae, et des questions qu’elle pose sur l’enseignement des disciplines, j’expliquerai comment elle est porteuse de transformations dans l’enseignement musical, et quels sont ses apports dans la prise en compte des spécificités des métiers de musicien et d’enseignant, tant au niveau des cursus que des référentiels professionnels. Je présenterai ensuite cet outil en explicitant dans quelle mesure le principe d’isomorphisme (Raisky, 1996) nous oblige à des adaptations pour que la transposition didactique soit opératoire dans l’enseignement de la musique.

    Un concept apparu en sociologie (Verret, 1975)

    L’origine du concept

    Lorsqu’en 1975, Michel Verret, dans son ouvrageLe Temps des études, crée le concept de transposition didactique, il fabrique un outil sociologique pour expliquer comment se conçoivent et se mettent en place les programmes, lescurriculae, et comment un savoir théorique (savant) est transformé en savoir universitaire (puis scolaire). Il explique la distance qui existe entre l’objet universitaire et l’objet théorique (savant), et la distorsion qui s’opère sur ce dernier lorsqu’il vient à être enseigné hors du cercle des chercheurs. Cette transformation du savoir n’est ni plus ni moins qu’une substitution de l’objet pour en créer un autre qui n’a parfois rien à voir avec la dimension théorique première. Un savoir universitaire, ou scolaire, peut avoir sa propre existence, sa propre autonomie, et ne représenter qu’une parcelle d’un savoir savant. Cette parcellisation du savoir est le résultat de ce qu’on nomme la transposition didactique.

    C’est cette idée qu’Yves Chevallard décrit lorsqu’il écrit en 1985 son ouvrageLa Transposition didactique:

    Un contenu de savoir ayant été désigné comme savoir à enseigner subit […] un ensemble de transformations adaptatives qui vont le rendre apte à prendre sa place parmi lesobjets d’enseignement. Le « travail » qui d’un objet de savoir à enseigner fait un objet d’enseignement est appeléetransposition didactique. (Chevallard, 1985, p. 39)

    Les caractéristiques de la transposition didactique pour Michel Verret sont les suivantes :

    • la désyncrétisation du savoir
    • la dépersonnalisation du savoir
    • la programmabilité de l’acquisition du savoir
    • la publicité du savoir

    Comme le définit Michel Verret dans son ouvrage, la désyncrétisation est « la division de la pratique théorique en champs de savoirs délimités donnant lieu à des pratiques d’apprentissages spécialisés » (Verret, 1975, p. 146). La dépersonnalisation est « la séparation du savoir et de la personne » (ibid.), enfin, « la programmation des apprentissages et des contrôles suivant des séquences raisonnées permet une acquisition progressive des expertises, c’est-à-dire la programmabilité de l’acquisition du savoir. » (Verret, 1975, p. 147). L’auteur observe qu’il ne s’agit pas d’une règle mais d’un processus qui a lieu dans toutes les transformations de savoir savant en savoir à enseigner. Chevallard reprend cette observation de Verret et l’applique dans ses premiers travaux sur l’enseignement des mathématiques pour en tirer le schéma du processus de transposition didactique :

    objet de savoir => objet à enseigner => objet d’enseignement

    La transposition didactique a pour première conséquence la prise de conscience que le professeur n’enseigne toujours qu’une parcelle d’un savoir plus conséquent en soi, et que ces savoirs sont souvent présentés comme des savoirs autonomes pour les rendre compréhensibles par les élèves. L’institution-École les sort du laboratoire de recherche où ils ont été formalisés, les décontextualise et les dépersonnalise pour les rendre enseignables (Brousseau, 1998, p. 75). Ainsi la nature du savoir est partiellement ou totalement changée, car le savoir passe du stade d’hypothèse au stade de présentation axiomatique1 pour être appris. Enfin, il [le savoir] est recontextualisé à un niveau de compétence préalablement défini par le professeur pour ses élèves (cycle I de conservatoire, classe de 5een collège, etc.), il est repersonnalisé par l’enseignant pour le mettre à la portée de ceux-ci, et il est programmé pour être étudié par étapes successives. Ces différentes étapes, décrites par Guy Brousseau dans son ouvrageThéories des situations didactiques(1998, p. 75), se nomment la transposition didactique interne.

    Cela posé, on observe que cette transposition didactique s’opère à deux niveaux, externe et interne : le niveau institutionnel, celui qui configure les programmes, ou transposition didactique externe, et le niveau de l’enseignant, celui qui configure les contenus d’un cours à partir des programmes qui lui sont donnés, celui de la transposition didactique interne (cf. Annexe I).

    Trois autres conséquences sont observables.

    • Premièrement, cet outil oblige l’enseignant à revoir la nature des savoirs qu’il enseigne, à faire une épistémologie du savoir enseigné, à se questionner sur sa provenance, son origine, ses évolutions, en un mot sur son histoire et son évolution. Le savoir enseigné a-t-il toujours été de même nature, a-t-il toujours été enseigné de la même manière, et ne faudrait-il pas faire évoluer son enseignement ?
    • Deuxièmement, au niveau institutionnel, il a fallu réinterroger la nature et les fonctions des disciplines au sein des enseignements universitaires et scolaires. Sur quoi repose une discipline ? Quelles sont ses caractéristiques ? Existe-t-il des paradigmes, des différences ? Quelle épistémologie peut-on en faire ?
    • Troisièmement, cela a entraîné une révision des métiers de l’enseignement et des gestes professionnels qui les caractérisent. Tous les enseignants font-ils leur métier de la même façon ? Et dans l’enseignement musical, quelles seraient les différences professionnelles ?

    Ainsi, la transposition didactique devient un outil qui permet d’expliciter la formation des programmes (cursus académiques), mais qui possède aussi la puissance de configurer des référentiels professionnels (cursus professionnels), car la professionnalisation descurriculaeprend de plus en plus d’importance dans la formation des étudiants au sein des universités et des écoles (grandes et petites) au cours des années 1980. On peut ainsi comprendre comment un concept issu de la sociologie a été utile dans le champ de la didactique. Mais restons encore un peu dans le champ des professionnalités, car il apparaît maintenant que le métier de musicien et d’enseignant ne sont pas de même nature, et ne remplissent pas les mêmes fonctions, et que par conséquence ces deux professions appellent des gestes professionnels différents : « On n’enseigne pas comme on joue ! » mais on enseigne comment jouer, ou plus exactement on enseigne comment apprendre à jouer.

    Les fondements de la professionnalité

    Le métier de musicien est polymorphe : on peut être interprète, compositeur, accompagnateur. Dans tous les cas, le lieu de réalisation de l’œuvre est souvent la scène, et le musicien travaille pour se produire sur scène. C’est pour cette raison que les sociologues Béra et Lamy, à la suite de Weber (1921/1998), Benjamin (1991), ou Passeron (1986), associent l’artiste au démiurge (Béra et Lamy, 2003, p. 99). Il brille sous les feux de la rampe.

    Le métier d’enseignant est plus en retrait, son lieu de réalisation est dans la classe, devant un public réduit et loin d’être acquis. Il travaille à la réalisation d’un autre, son élève, et il l’accompagne sur le chemin de l’acquisition. C’est une des raisons pour laquelle on le nomme pédagogue (au sens étymologique).

    Musicien et enseignant sont deux métiers fondamentalement différents qui possèdent deux fonctions dans notre société. Si les deux professionnels, dans le cas de la musique, ont pour but de faire découvrir ou redécouvrir un patrimoine, de partager avec d’autres en jouant ou en permettant d’acquérir ce qui fonde notre humanité, les moyens d’y parvenir diffèrent profondément. L’interprète joue de la musique, livre l’œuvre au public, le professeur de musique forme ses élèves pour qu’ils soient en capacité un jour de jouer cette musique. Le musicien réalise la musique, le professeur adapte, transforme et éduque pour que les élèves puissent réaliser la musique.

    C’est ce glissement d’artiste à enseignant qui est parfois mal perçu par le musicien-enseignant, car il passe, d’une certaine manière, de la lumière – la scène – à l’ombre – la classe –, de démiurge il devient pédagogue, il se met au service non d’une œuvre mais d’une personne. Interprète, il devient celui qui permet aux autres de le devenir. Et dans ce changement de posture professionnelle, il y aussi un changement d’attitude et donc de gestes.

    Tout cela a été accentué par la contrainte de la tertiarisation, c’est-à-dire par la professionnalisation des métiers qui sont passés d’une approche par compagnonnage à une approche par certification de compétences dûment évaluées et reconnues. On peut observer ces changements en France dans les textes qui décrivent les référentiels de compétences d’instrumentiste et chanteur, et les référentiels de compétences de musicien-enseignant (DE ou CA).

    Mais la professionnalisation ne s’arrête pas à ces deux identités de musicien ou d’enseignant. Le musicien-enseignant peut être tour à tour professeur de musique ou professeur d’éducation musicale, l’un travaille dans l’enseignement spécialisé de la musique, les conservatoires ou écoles de musique, l’autre travaille pour l’éducation nationale, à l’école, au collège ou au lycée. Ce sont deux métiers qui ne se confondent pas, l’un vise à former un musicien amateur autonome et/ou un musicien professionnel (cf. Schéma d’orientation pédagogique, 2008), l’autre éduque à la musique, forme à l’éveil musical (cf. Programme d’éducation musicale et de chant choral, 2008).

    Une fois ces distinctions professionnelles révélées et expliquées, nous percevons mieux la différence des métiers, mais aussi leur complémentarité, sur le fond et sur la forme, car à la différence d’autres disciplines, enseigner la musique sans la pratiquer semble difficilement possible…

    Pour autant, force est de constater qu’il ne suffit pas d’être un musicien et un artiste professionnel aguerri pour être un professeur de musique efficace et pertinent, car si les deux métiers puisent à la même source – la musique –, leurs buts, leurs objectifs, et les manières de les atteindre sont bien différents. Dans le domaine de l’éducation de la musique, cela pose clairement la question des modalités de son enseignement.

    Ainsi, comment peut-on passer de la profession d’artiste à la profession d’enseignant ?

    En ignorant tout sur l’éducation ? En s’appuyant sur sa propre expérience d’artiste ? En considérant que l’acte prévaut sur la réflexion ? Ou en prenant conscience qu’enseigner, c’est mettre en signes, qu’éduquer, c’est conduire hors de soi, en cherchant à comprendre les processus (didactique) propres à un savoir (épistémologie), les processus de transmission et d’acquisition de ce savoir (pédagogie), donc en didactisant ses cours ?

    La tâche du musicien-enseignant est de passer d’une forme opératoire de la connaissance à une forme prédicative de la connaissance (Vergnaud, 2013), d’une connaissance procédurale à une connaissance déclarative (Develay, 1991), ou d’un savoir procédural à un savoir déclaratif (Beillerot, 1996).

    La transposition didactique : du concept à l’outil

    Avant d’aborder le concept de transposition didactique et ses spécificités, nous souhaitons clarifier le sens du mot didactique aujourd’hui dans le domaine des sciences de l’éducation.

    Définition du concept de didactique

    L’adjectif et nom féminin « didactique » vient du grecdidaktikos2 ou didaskô, fréquentif de disco: art de la répétition ; de didaskein, enseigner, et de didascalos, l’enseignant, le répétiteur (Morandi, 2001). Le sens du mot est attaché à l’idée de répétition, d’enseignement, et Comenius, l’un des premiers à définir ce terme dans son ouvrage de 1657Magna didactica, le décrit comme « l’art d’enseigner, l’ensemble des moyens et des procédés qui tendent à faire connaître, à faire savoir quelque chose, généralement une science, une langue, un art » (Comenius, 1657/1992). Il s’agit alors de « maîtriser » les différents éléments qui constituent l’objet d’enseignement3 que le professeur s’est donné pour objectif, d’en posséder les tenants et aboutissants qui fondent ce que nous nommons aujourd’hui « concept » (Barth, 2004, pp. 35-454) afin de pouvoir le révéler à l’élève.

    Gérard Vergnaud, pour qui « la didactique d’une discipline étudie les processus de transmission et d’acquisition relatifs au domaine spécifique de cette discipline » (Vergnaud, 1978), situe cette discipline dans la réflexivité sur le savoir et l’ingénierie de l’éducation. Étudier « les processus de transmission et d’acquisition » entraîne nécessairement une réflexion sur la nature de ce qu’on a à enseigner.

    L’introduction de l’ouvrage de Johsua et Dupin explicite le mot en ces termes :

    Si l’on devait risquer une définition [de la didactique], on pourrait dire que la didactique d’une discipline est la science qui étudie, pour un domaine particulier […], les phénomènes d’enseignements, les conditions de la transmission de la « culture » propre à une institution (singulièrement ici les institutions scientifiques) et les conditions de l’acquisition des connaissances par un apprenant (Johsua, Dupin, 1999, p. 2).

    On comprend que la didactique est une discipline qui se situe en dehors de l’action pédagogique, de l’ici et maintenantdu cours, qu’elle est un champ de la réflexion sur l’action pédagogique, qu’elle participe à l’ingénierie de l’élaboration d’un enseignement.

    Raisons pour lesquelles nous avons placé le temps didactique en amont et en aval du temps pédagogique (Terrien, 2010). Le temps didactique est le temps du questionnement de l’objet d’enseignement, du questionnement épistémologique et du questionnement sur les modalités de transmission qui permettront à l’élève d’acquérir et de comprendre ce qu’il apprend, le temps des hypothèses de travail qui seront vérifiées par et dans l’activité de l’élève, le temps de la réflexion et de la préparation des actions pédagogiques (contrats didactiques). Mais il est aussi après l’action, quand nous faisons le bilan sur le résultat des actions pédagogiques menées avec l’élève ou le groupe, et que nous en tirons des enseignements pour ajuster nos prochains cours.

    Le temps didactique est distinct du temps pédagogique, car c’est un temps de réflexion en profondeur sur ce qu’on veut enseigner, les raisons pour lesquelles on enseigne un savoir, sur les manières dont on l’enseigne, et qui tient compte de ce que l’on connaît des élèves qui nous sont confiés5.

    Les types de transposition didactique : externe, interne

    Revenons, maintenant que la notion de didactique est située, au concept de transposition didactique. Comme nous l’avons relevé ci-dessus, il existe deux formes de transposition didactique : externe et interne. La première est faite par ce que Martinand appelle la noosphère (Martinand, 1984), c’est-à-dire un groupe de personnes qui détermine ce qui doit être enseigné dans tel ou tel programme. Ces personnes sont des experts d’une discipline scientifique ou d’un métier et sont en capacité de définir ce qu’un étudiant ou un élève doit savoir et donc apprendre au cours de son cursus. Leurs choix des contenus déterminent les programmes ou curriculae qui devront être enseignés. Ils peuvent aussi définir des référentiels professionnels de compétences. Pour l’école, il s’agit principalement de chercheurs et d’universitaires, mais aussi d’inspecteurs de l’éducation, de professeurs en charge d’enseignements. Pour les enseignements professionnels, les experts sont les professionnels du métier, mais aussi les inspecteurs, les chercheurs ou universitaires ayant un rapport avec le métier, et des professeurs en charge des enseignements. Ce groupe polymorphe n’a pas forcément les mêmes points de vue sur les savoirs à enseigner, et les choix des cursus et leur organisation sont le résultat d’un consensus, de négociations, où les luttes de pouvoir entre spécialistes et professionnels ne sont pas absentes. L’intersubjectivité n’est pas acquise et doit aussi faire partie des discussions qui permettront d’élaborer un programme ou un référentiel.

    La transposition didactique externe permet de passer d’un savoir savant ou expert (professionnel) à des contenus qui seront consignés dans des programmes ou référentiels.

    La transposition didactique interne, celle de l’enseignant

    La transposition didactique interne est celle que fait le professeur à partir d’un ou des savoirs pris dans les programmes qui sont mis à sa disposition, mais aussi depuis peu, à partir des indicateurs donnés dans les référentiels de compétences. Cette transposition didactique a deux formes : la première amène le professeur à s’assurer du contenu de ce savoir, à le questionner épistémologiquement, à connaître l’ensemble des éléments qui le constituent, pour pouvoir faire des choix dans l’organisation de son enseignement, voire des « deuils », c’est-à-dire des parcelles de la connaissance qui ne seront pas traitées ; la seconde l’oblige à faire des choix dans l’organisation des savoirs à enseigner, à organiser par étapes son enseignement, à créer des espaces de transaction didactique entre lui et les élèves, ou les élèves entre eux, et à contrôler l’acquisition de ce savoir. Là encore, le professeur fait le choix d’abandonner certains contenus pour se centrer sur d’autres qu’il estime plus importants : il fait des « deuils ». D’une certaine manière, ses choix révèlent ses conceptions de l’enseignement de sa discipline, une forme idéologique de sa pédagogie.

    La transférabilité du modèle sur la question des savoirs

    La transposition didactique est un processus qui décrit le passage d’un savoir savant à un savoir universitaire, et plus exactement à un programme de première année en sociologie (Verret, 1975). Les didacticiens en mathématiques l’ont transféré dans leur domaine et en l’adaptant au niveau scolaire. Ce faisant, du processus qui décrit, on a fabriqué un outil qui prescrit des programmes et des référentiels de compétences. Ce qui fonctionne pour les mathématiques devrait fonctionner pour les autres disciplines enseignées à l’École. Mais cette hypothèse a été très vite discutée, car qu’appelle-t-on savoir savant ? Et tous les savoirs enseignés à l’École sont-ils des savoirs savants ? Jean-Louis Martinand, dès 1984, a été l’un des premiers à faire remarquer que tous les savoirs enseignés à l’École n’étaient pas des savoirs savants, et que beaucoup d’entre eux étaient directement issus de pratiques professionnelles, de métiers, ce qui l’a amené à parler depratiques sociales de référence. À ce stade de la réflexion, la transposition didactique était adaptée aux disciplines universitaires et scolaires issues des savoirs théoriques « savants », mais qu’en était-il des disciplines professionnelles, celles directement liées au métier ? Poursuivant la réflexion sur la didactique professionnelle, Raisky en 1996 fait remarquer que dans les enseignements professionnels, le principe d’isomorphisme – on enseigne à l’élève des gestes déjà professionnels – obligeait à reconsidérer le phénomène de transposition didactique. S’il ne remet pas en cause le concept, il l’interroge différemment. Enfin un autre didacticien, Johsua (Johsua, 1996), note qu’on enseigne à l’école principalement des pratiques (savoir lire, écrire et compter).

    Ainsi le concept de transposition didactique a permis de distinguer les savoirs savants, des pratiques sociales de référence ou savoirs experts et leur niveau d’enseignement, le laboratoire, l’université, et l’école. Sur cet aspect les travaux réalisés par Develay au début des années 1990 permettent de mieux cerner les caractéristiques des catégories de savoirs et comment les enseigner (Develay, 1991).

    La définition de la discipline

    Une autre conséquence de la transposition didactique a été la redéfinition des disciplines. En effet, s’il y a des disciplines scolaires, on observe qu’elles ne sont pas toutes constituées des mêmes éléments. Reprenant à son compte le concept de matrice disciplinaire, Develay redéfinit en 1992 la structure d’une discipline. Elle est constituée (cf. Annexe II) :

    • d’une matrice disciplinaire et ses quatre éléments
    • d’objets
    • de tâches (définies par des activités et par la mise en œuvre des connaissances et des compétences. Elles caractérisent la discipline)
    • de connaissances procédurales : forme opératoire de la connaissance
    • de connaissances déclaratives : forme prédictive de la connaissance.

    En délimitant ainsi les éléments qui fondent une discipline, Develay fait principalement référence à l’ouvrage de Thomas Samuel Kuhn,La Structure des révolutions scientifiques(1969-1971) qui questionne les présupposés épistémologiques qui structurent un groupe de chercheurs. Pour Develay, une discipline (scolaire ou autre) est caractérisée par ces cinq éléments et si certains peuvent être communs à plusieurs disciplines (le livre, la méthode), d’autres sont spécifiques (l’instrument, l’archet). Sur ce point, l’écriture musicale, comme objet et comme tâche, caractérise la discipline musique.

    Allant plus avant dans ce qui délimite le champ disciplinaire, Johsua relie les savoirs enseignés dans une discipline à différentes références qu’il décrit ainsi : les savoirs répertoriés peuvent ainsi appartenir à des références théoriques (reconnues par l’institution), des références savantisées (rendues savantes pour l’occasion), des références expertes (reposant principalement sur des savoir-faire, des pratiques) et des références intermédiaires (liées à des techniques spécifiques) (Johsua, 1996). Ainsi, la discipline « Musique », ou du moins son enseignement, possède des références théoriques (reconnues par le monde de la recherche) telles l’acoustique, la physique, la physiologie, etc., des références « savantisées » (rendues savantes pour l’occasion) comme la formation musicale (ex-solfège), l’harmonie, etc., des références expertes (savoir-faire ou pratiques) : la composition, l’interprétation, l’improvisation, etc., et des références intermédiaires (savoirs techniques spécifiques) : la dictée musicale, la transposition, etc. (Terrien, 2012)

    Ainsi le concept de transposition didactique oblige l’enseignant à questionner la nature du savoir qu’il veut enseigner et ce questionnement l’amène à situer les éléments caractéristiques de celui-ci dans différents domaines qui montrent la complexité du savoir musical, démythifiant sa structure. Le travail de transposition didactique décrit l’aspect polymorphe de l’enseignement musical et situe les connaissances dans leur contexte d’origine.

    À quoi sert la transposition didactique au musicien-enseignant ?

    Suite à cet exposé, nous réalisons que la transposition didactique d’un savoir musical nécessite de déconstruire celui-ci en autant d’éléments qui le constituent et d’être en mesure de connaître l’ensemble de ses caractéristiques. Connaître l’histoire d’un savoir musical, les processus cognitifs qui le constituent, ceux qui permettent son acquisition, amène le professeur de musique sur le chemin du questionnement épistémologique, afin d’éviter une présentation axiomatique de son enseignement. La transposition didactique analyse le savoir musical dans l’ensemble de ses dimensions, sous tous ses aspects (musicaux et musicologiques, techniques, scientifiques), et permet à l’enseignant de mieux le cerner, d’en organiser la transmission en prenant en compte les processus cognitifs impliqués dans son acquisition. Le travail de transposition didactique conduit le musicien-enseignant à une plus grande rigueur dans son projet pédagogique car la préparation du cours, l’élaboration de contrats didactiques et leurs ajustements aux capacités des élèves le mettent à l’écoute de ses élèves. Préparer un cours, c’est aussi l’inscrire dans une perspective d’autres cours, dans une progression pédagogique, qui peut englober une séquence dans le continuum d’une année de cycle, et de pouvoir penser jusqu’à un projet pédagogique global.

    La maîtrise de son objet d’enseignement, des références associées à ses caractéristiques, tant scientifiques que technico-pratiques, procurent à l’enseignant la disponibilité nécessaire à l’observation et la compréhension des processus cognitifs des élèves. Le professeur peut ainsi adapter, réguler et organiser les activités du cours en tenant compte des capacités des élèves. Ces attentions, loin d’être démagogiques, garantissent aussi une approche éthique de l’enseignement musical dans le respect de chacun.

    La transposition didactique interne peut être considérée comme un outil de professionnalisation de l’enseignant-musicien.

    Pour autant, la mise en œuvre d’une telle réflexion et du travail qu’elle demande est, dans les premiers temps, chronophage et quelque peu désorientante car elle nécessite de considérer l’objet d’enseignement sous l’ensemble des éléments qui le constitue, musical, technique et scientifique. En même temps, cela nécessite d’imaginer la situation de cours dans toute sa diversité pour élaborer des contrats didactiques susceptibles de mettre l’élève en état de recherche (Brousseau, 1998) et donc d’apprendre. Si la transposition didactique ne fait pas le pédagogue, elle y contribue en le rendant plus sensible aux enjeux de la transmission de son savoir et de connaissances spécifiques à son domaine musical.

    Conclusion

    La transposition didactique, dont on a considéré les différentes facettes dans ce rapide exposé, représente dans l’espace de l’enseignement musical un outil qui doit aider le musicien à devenir professeur de musique en le conduisant progressivement à identifier les caractéristiques de chaque posture professionnelle, celle de l’artiste et celle de l’enseignant, à mieux connaître les techniques nécessaires à l’enseignement de la musique et ses spécificités, à accroître ses capacités réflexives pour passer d’une forme opératoire de la connaissance musicale à une forme prédictive de la connaissance musicale (Vergnaud, 2013), et ainsi mieux situer son enseignement selon le niveau et les capacités de ses élèves.

    Reste que cet outil qui parcellise le savoir doit être adapté à l’enseignement musical car le professeur d’instrument ou de chant, de formation musicale ou d’écriture, n’enseigne jamais une partie de la musique, mais un ensemble. Raison pour laquelle, s’il veut que l’apprentissage musical soit cohérent, pertinent et surtout non axiomatique, il lui faut préparer ses objets d’enseignement pour être en mesure de les adapter aux capacités des élèves qui lui sont confiés. Si la transposition didactique déconstruit le savoir pour mieux connaître et comprendre les éléments qui le constituent, il ne le disloque jamais dans l’enseignement musical. Le professeur n’enseigne pas un geste sans une intentionnalité musicale, sa pédagogie est toujours inscrite dans le sens que véhicule l’œuvre étudiée. Cela signifie qu’une fois délimité, le savoir musical ne prend son sens que s’il est réintégré dans l’ensemble. Le travail de transposition didactique clarifie la compréhension de la musique.

    Des savoir-faire de l’artiste à ceux de professeur, il s’agit de deux postures complémentaires qui s’enrichissent par une pratique réflexive organisée par la transposition didactique.

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    Pour citer ce document

    Pascal Terrien, « De la musique à l’enseignement : la transposition didactique »,La Revue du Conservatoire[En ligne], Le troisième numéro, Réflexions et matériels pédagogiques, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Quelques mots à propos de : Pascal Terrien

    Pascal Terrien est maître de conférences en sciences de l’éducation (CNU 70esection) et en musicologie (CNU 18esection). Il enseigne au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et à l’Université catholique de l’Ouest (UCO) – L’UNAM PRES 10 –, à Angers. Ses recherches portent sur les musiques des XXeet XXIesiècles, tant sur le plan didactique que musicologique. Il est membre permanent de l’Observatoire musical français de Paris IV (OMF – EA 206), équipe MUSECO, Paris Sorbonne, et du pôle recherche de l’UCO (membre associé à L’UNAM PRES 10). Il est responsable de l’équipe de recherche GRIHLAM à l’UCO. Auteur de nombreux articles en français et en anglais, il a récemment fait paraîtreUne histoire du saxophone vue par ses méthodes : 1846-1942(2014),Musique française : esthétique et identité en mutation, 1892-1992(2012), aux éditions Delatour France ;Musique et Vidéo(2010),L’Écoute musicale au collège, fondements anthropologiques et psychologiques(2006), chez L’Harmattan ;Autour d’Elektra de Richard Strauss(2008) etContemporanéités éloignées : Mahagonny de Brecht/Weill et Soldaten de Gurlitt(2010), dansLes Cahiers du CERCIno3 et no5, Université de Nantes. Il a aussi publié en collaboration avec Jean-Luc LeroyL’Enseignement de l’Histoire des arts, contribution à l’action et à la réflexion pédagogique, Paris, L’Harmattan (2014),La Voix et l’Éducation musicale(2012),Perspectives actuelles de la recherche en éducation musicale(2011). Il est régulièrement invité comme professeur à la Keele University, en Grande-Bretagne, à l’Académie de musique de Minsk, Biélorussie, et à la Calgary University.

    Articles scientifiques parus en 2012 et 2013 :

    • Musicologie et didactique de la musique

    – « LaSaloméde Richard Strauss : de la femme fatale à la femme moderne », in Hamidovic David,La Rumeur de Salomé, collection Cerf Histoire, Paris, Éditions du Cerf, 2013, pp. 177-192.

    – «Saloméd’Antoine Mariotte, entre romantisme et symbolisme musical : un opéra inabouti », in Hamidovic David,La Rumeur de Salomé, collection Cerf Histoire, Paris, Éditions du Cerf, 2013, pp. 193-221.

    – « The musical influence on Burgess’s balletMr W.S.», in Woodroffe Graham,Marlowe, Shakespeare, Burgess: Anthony Burgess and his Elizabethan Affiliations, Angers, Presses de l’Université d’Angers, 2012, pp. 135-150.

    – « La musique pour guitare de Villa-Lobos. Une contribution didactique et pédagogique », in Felipe Luis, Flechet Anaïs, Pimentel Juiliana et Pistone Danièle,Villa-Lobos, des sources de l’œuvre aux échos contemporains, Paris, Librairie Honoré Champion, 2012, pp. 187-209.

    – « André Jolivet, l’enseignant : un passeur au XXesiècle », in Terrien Pascal (dir.),Musique française : esthétique et identité en mutation 1892-1992, Sampzon, Delatour France, 2012, pp. 351-366.

    • Sciences de l’éducation

    – « La matrice disciplinaire des programmes d’éducation musicale (1970-2008) : enjeux et perspectives de formation »,Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, revue internationale, 14 p. (à paraître, 2014).

    – « De la musique à l’enseignement : la transposition didactique »,Die Musik in der ErziehungLa Musique dans l’éducation, publié par la Luxembourg Society for Music Education (LSME), 19 p. (à paraître, 2014).

    – « For a didactical approach to electroacoustic musics : the example ofMetallicsby Yan Maresz »,Organised Sound, Volume 18, Special Issue 02, August 2013, pp. 161-169.

    – « Transmettre un chant de l’auralité à l’oralité »,Transmettre, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) – Institut National de Recherche en Pédagogie (INRP), Paris, février 2013, 17 p.

    http://labiennale.cnam.fr/medias/fichier/pascal-terrien-com-n-156-atelier-36_1360078662119.pdf

    – « Pour une didactique de l’enseignement musical », in Elalouf Marie-Laure, Robert Aline, Belhadjin Anisa et Bishop Marie-France (dir.),Les Didactiques en question(s). État des lieux et perspectives pour la recherche et la formation, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2012, pp. 170-179.

    – « Le chant de l’oralité à l’auralité », in Terrien Pascal et Leroy Jean-Luc,La Voix et l’Éducation musicale, contribution à la réflexion et à l’action pédagogique (II), Paris, L’Harmattan, 2012, pp. 35-49.

    Notes

    1. Axiome : vérité indémontrable, qui doit être admise. ↩︎
    2. Le Petit Robert(2002), article « Didactique », Paris, Le Robert VUEF, p. 744 ↩︎
    3. Nous nommons « objet d’enseignement » un concept, une notion, un geste musical ↩︎
    4. Lire sur la notion de concept le travail de Britt-Mari Barth dans son ouvrage réédité en 2004,L’Apperntissage de l’abstraction, Paris, Retz ↩︎
    5. Pour celles et ceux qui s’intéresseraient aux théories didactiques, je renvoie aux ouvrages de Brousseau (1998), Chevallard (1985), Sensevy et Mercier (2007).Cf. bibliographie ↩︎
  • Traduire pour communiquer

    Traduire pour communiquer

    La traduction intersémiotique au cœur d’un projet artistique en milieu scolaire

    Résumé

    La présente contribution propose un dialogue entre différents langages artistiques, à partir des études de la traduction intersémiotique. Nous nous appuierons sur l’étude de cas de l’exercice « Traduire ses émotions », dont le principal objectif était de fournir des outils à des enfants âgés de sept à dix ans, pour leur faciliter l’accès à un univers subjectif et guider leur expression vers l’extérieur. Cet exercice a fait partie du projet « Danses sur papier » développé au cours de l’année scolaire 2020-2021, dans le cadre de notre résidence artistique en tant qu’Artiste intervenant en milieu scolaire (AIMS). Les écrits de Walter Benjamin et de Julio Plaza constitueront notre cadre théorique pour penser la manière dont la nature de la communication est déterminée par les spécificités des langages employés lors d’une opération de traduction.

    Dans la période qui correspond à la modernité européenne, la danse se trouve complètement imbriquée avec l’écriture dans ses processus de création et de transmission : l’inscription précédait la danse elle-même. Je me réfère au moment où sont formulées les premières théories de la danse et les méthodes de notation du mouvement, qui finiront par promouvoir une compréhension de la danse comme un art de l’effacement et de la disparition. La perception de l’éphémère comme manque est à l’origine de la lutte contre l’oubli en danse et son (auto)effacement par une mémoire qui serait préservée par une tradition documentaire et archivistique (LEPECKI, 2004). Dans une tradition qui privilégie l’écriture, la mémoire du corps en performance a besoin d’un support extérieur pour s’inscrire. Dans ce contexte, et au fil du temps, la danse tissera des relations avec d’autres langages et médias, tels que la captation vidéo, les photos, les dessins, ainsi que les systèmes de notation graphique eux-mêmes, qui assureront sa transmission dans le temps.

    Afin d’explorer de manière collective ces relations entre la danse et d’autres langages et médias, j’ai proposé, au cours de l’année scolaire 2020-2021 et dans le cadre du programme AIMS1, le projet « Danses sur papier » au sein des classes de CE2 et CM2 d’Émilie Raguideau de l’école Daniel Sorano de Saint-Denis. Je propose ici une étude de cas autour de l’exercice « Traduire ses émotions », considéré sous l’angle des études de la traduction intersémiotique.
     

    Traduction et traduction intersémiotique

    Le mot « traduction » est spontanément associé à l’idée de traduction interlinguale. Or, la présence d’opérations de traduction dans notre vie de tous les jours est beaucoup plus importante que ce que nous pourrions croire. Dans « La tâche du traducteur », Walter Benjamin caractérise la traduction comme une forme : pour la saisir en tant que telle, il faudrait revenir à l’original (Benjamin, 2000, p. 245), qui présente lui-même, à un degré plus ou moins grand, une traductibilité. La traductibilité concernerait l’acceptation de la différence comme une possibilité (Lages, 1998, p. 67-68).

    Un deuxième aspect fondamental de la pensée de Benjamin réside dans le postulat du « pur langage », vers lequel toutes les langues, se complétant mutuellement, convergeraient : « La traduction doit bien, jusque dans les détails, adopter dans sa propre langue la pensée de l’original, afin de rendre l’un et l’autre comme les fragments d’un même vase, d’un même métalangage » (Benjamin, 2000, p. 257). Benjamin envisage donc le langage comme des opérations de traduction / transformation successives. Selon lui, « le but de la traduction est de s’intégrer au développement de sa propre langue et de mourir lorsque cette langue s’est renouvelée » (Benjamin, 2000, p. 250). Ce constat permet de comprendre la nature profonde de la traduction, et pourquoi elle concerne bien plus d’opérations que celles impliquant seulement deux langues différentes.

    Reprenons notre exemple initial : les associations mentales spontanément liées au mot « traduction ». Il s’agit là d’un signe désignant un objet appartenant à une réalité extérieure au sujet, contraint donc de se former une représentation mentale, intérieure, de ce signe : la signification d’une représentation constitue alors une autre représentation. « Quand nous pensons, nous traduisons ce que nous avons déjà conscientisé, qu’il s’agisse d’images, de sentiments ou de concepts […] en d’autres représentations, qui constituent elles-mêmes d’autres signes » (Plaza, 2013, p. 18). Nous pouvons en conclure que la pensée elle-même opère par la médiation de signes, et que tout est potentiellement signe : c’est là la base de la sémiotique selon Charles Pierce, pensée sur laquelle s’appuie Julio Plaza afin d’établir les bases d’une théorie permettant la traduction entre différents systèmes sémiotiques.

    La traduction intersémiotique se définit, selon Plaza, par l’interprétation d’un système de signes grâce un autre, et constitue une forme de pratique artistique. Dans le cadre plus large établi par Pierce, les processus de traduction s’opèrent grâce à trois types de signes qui décrivent la relation entre l’objet et sa représentation : l’icône, l’indice et le symbole2. C’est à partir de ces types que Plaza décrit les différentes modalités de la traduction intersémiotique : la traduction iconique, en tant que trans-création ; la traduction indiciaire, en tant que transposition ; la traduction symbolique, en tant que trans-codification. Ces différentes possibilités vont permettre d’établir des relations entre l’original et le traduit, entre ce qui est préservé de l’original et ce qui se perd dans la traduction.

    « Traduire ses émotions »

    Le projet « Danses sur papier » propose d’envisager la danse non seulement par l’expérience corporelle, mais aussi par le langage et la représentation visuelle, ce qui en a fait dès l’origine un projet interdisciplinaire. Cette résidence artistique s’est déroulée en trois grandes étapes : tout d’abord, la rencontre avec les enfants, l’exploration de leur propre corps et de leurs potentiels expressifs, associée à une recherche de représentation graphique. Ensuite, l’exploration de la notion de traduction, qui constituera le cœur de cet article, et que nous avons nommée « Temps d’intimité ». Enfin, l’élaboration d’une chorégraphie et de sa transcription graphique, à partir des outils utilisés tout au long de l’année, qu’ils soient corporels, graphiques ou discursifs.

    Je précise que j’ai réalisé ma résidence au sein d’un établissement scolaire de type REP (réseaux d’éducation prioritaire), dispositif ayant pour objectif de réduire les inégalités scolaires liées aux contextes socio-économiques. Parmi les élèves que j’ai rencontrés, bon nombre étaient donc confrontés à des difficultés familiales et sociales importantes. J’ai également constaté que beaucoup éprouvaient des difficultés à identifier et exprimer leurs émotions, et c’est pourquoi il nous a semblé crucial de proposer un travail subjectif, centré sur ces émotions.

    « Traduire ses émotions » a débuté par une discussion libre autour des émotions connues et ressenties par les élèves et de leur définition, et s’est poursuivi en quatre étapes :

    1. écoute d’une œuvre musicale

    2. expression écrite

    3. expression graphique

    4. expression corporelle

    Après le premier temps d’écoute, les élèves étaient invités à décrire par le langage les émotions, sentiments et images que leur inspirait l’œuvre écoutée. Puis, ils devaient exprimer leurs ressentis, cette fois par le biais de dessins, pour lesquels la seule consigne donnée était d’employer au maximum trois couleurs. Enfin, ils étaient invités à exprimer leurs émotions par le mouvement.

    La durée de l’exercice a été établie par le rythme de travail des élèves, soit environ huit heures, réparties sur quatre séances, à raison d’une séance par semaine. Quatre extraits musicaux, un extrait par séance, ont été choisis dans le but de favoriser tout à la fois une diversité des genres, des instruments et des époques. Après le premier temps d’écoute, les élèves étaient invités à décrire par le langage écrit les émotions, sentiments et images que leur inspirait l’œuvre écoutée. Puis, ils devaient exprimer leurs ressentis, cette fois par le biais de dessins, pour lesquels la seule consigne donnée était d’employer au maximum trois couleurs. Enfin, ils étaient invités à exprimer leurs émotions par le mouvement. Au cours de chaque séance, les mouvements et les gestes conçus par les élèves ont été capturés sur des photographies en argentique. Ainsi, chaque élève a terminé l’exercice avec un ensemble de quatre notes écrites, quatre dessins et quatre propositions corporelles capturées en photographies, se référant aux quatre extraits musicaux.

    Traduire pour communiquer

    Au cours de l’exercice, les affinités de chaque enfant avec l’un des trois langages utilisés – écrit, graphique et corporel – sont devenues de plus en plus identifiables, pour eux comme pour nous. L’objectif de l’exercice, qui consistait à proposer des outils permettant à la fois l’accès à un univers intérieur, et son expression vers l’extérieur, a donc été atteint. Les raisons de ces affinités n’ont pas été explorées pour chaque enfant, mais nous avons cependant souhaité comprendre les spécificités de chaque langage, et comprendre comment elles déterminent la nature de la communication. Selon Roman Jakobson, « les langues diffèrent essentiellement dans ce qu’elles doivent exprimer, non dans ce qu’elles peuvent exprimer3 » (Jakobson, 1959, p. 236). Au sein de chaque langage, quelle est la part inhérente à l’expression ? Comment l’élan de départ de l’exercice – l’appréciation musicale – a-t-il déterminé la communication subséquente ?

    Les œuvres musicales écoutées dans le cadre de l’exercice seront ici considérées comme des moteurs pour l’élaboration d’un « texte restitué », à savoir la traduction d’émotions premières. Le processus consistant à identifier ces émotions et à les traduire en paroles, a constitué en lui-même une opération de traduction, si on le replace dans le cadre de la chaîne de pensée médiatisée par des signes, telle qu’elle est décrite par Plaza. Au cours des deux dernières étapes de l’exercice, à savoir l’expression graphique puis corporelle, l’élève avait pour possibilités : soit de partir de l’opération précédente, c’est-à-dire traduire l’expression écrite en dessin, puis le dessin en mouvement ; soit celle de repartir à chaque fois de l’écoute de la musique pour traduire ses ressentis dans un nouveau langage. Bien que nous ayons donné comme consigne de toujours repartir de l’écoute musicale, le plus probable est que les élèves aient recouru aux deux possibilités.

    En ce qui concerne l’expression écrite de leurs émotions, de nombreux enfants ont recouru à des formulations non verbales : « tristesse », « excitation », « un peu peur et espoir » par exemple. Seul un petit nombre d’entre eux a utilisé des phrases, comme par exemple : « Cette musique est triste. Ensuite le son monte, monte, monte, et ça donne du courage pour surmonter cette tristesse » ou « [Cette musique me fait penser] que tout le monde danse et moi aussi ».

    [Fig. 1a, 1b et 1c]

    En ce qui concerne l’expression graphique, la plupart des élèves ont produit des dessins figuratifs, avec une large part d’« émoticônes ». Malgré leur nom, les émoticônes ne peuvent être considérés comme des icônes que s’ils représentent des expressions faciales, or, en ce qu’ils représentent plutôt des émotions, il s’agit en réalité d’indices de ces émotions : il en est de même pour tous les autres dessins figuratifs que les enfants ont produits. Une petite partie du groupe a produit des dessins abstraits reflétant, d’après eux, « le rythme de la musique ». Dans les deux cas, l’expression graphique a surtout été déterminée par le choix de formes et de couleurs.

    [Fig. 2a, 2b et 2c]

    L’expression corporelle s’est pour sa part beaucoup appuyée sur le mime, élaboré au sein d’un processus semblable à celui de la production des dessins figuratifs. Nous avons pu observer chez les enfants des corps jouant un rôle et « vivant » l’émotion identifiée. Par exemple, le sentiment de tristesse a été associé chez certains enfants à une marche lente, tête penchée en avant et mains dans les poches, ou encore à la position fœtale, mains sur le visage. D’autres enfants ont choisi de s’exprimer par des mouvements abstraits, les critères principaux dans l’élaboration de ces mouvements étant l’amplitude et surtout la vitesse : les émotions positives étaient exprimées par des mouvements amples et rapides, à l’inverse des mouvements exprimant des émotions négatives.

    Je précise que j’ai insisté, au cours de l’exercice, sur le caractère individuel du travail, et que les élèves n’ont été invités à partager leurs « expressions » entre eux, qu’une fois l’exercice terminé. Nous avons pu constater par ailleurs qu’une même musique pouvait générer des émotions différentes, parfois même opposées, chez chaque enfant. Enfin, la réalisation des clichés capturant les expressions corporelles des enfants nous a amené à nous interroger sur les possibilités de restitution d’un mouvement par une image statique : les enfants ayant découvert leurs photos trois semaines après l’exercice, ont en effet tous réussi à reproduire les mouvements capturés lors des séances.

    [Fig. 3a, 3b et 3c]

    Conclusion

    Le projet « Traduire ses émotions » a permis de constater que, parmi les outils esthétiques utilisés pour exprimer une émotion chez les enfants, les plus fréquents sont :

    • pour l’expression écrite : la description objective, par des mots ou des phrases

    • pour l’expression graphique : la forme du dessin et les couleurs choisies

    • pour l’expression corporelle : le mimétisme ; l’amplitude et la vitesse des mouvements

    J’ai également pu observer chez les enfants, dans l’expression des émotions suscitées par la musique, le recours fréquent à des indices, aussi bien en ce qui concerne l’expression graphique que l’expression corporelle. Des traductions indiciaires ont en effet été utilisées, conduisant à des opérations de l’ordre de la transposition. Au sein de ces opérations, la continuité entre l’original et sa traduction était conservée : l’objet original était réapproprié, transposé d’un milieu à un autre, et sa « qualité » s’en voyait transformée, partiellement ou totalement (cf. Plaza, 2013, p. 91-92). Alors que certains enfants avaient déjà fait appel à des symboles au cours d’un autre exercice – impliquant l’élaboration d’un vocabulaire graphique pour représenter des mouvements et verbes d’action –, dans ce nouveau contexte, le recours à des indices s’est fait cette fois de manière très intuitive et naturelle.

    À partir des affinités que j’ai pu observer, pour chaque enfant, avec le langage écrit, graphique ou corporel, j’ai pu constater à quel point le travail artistique doit s’appuyer sur une multiplicité d’outils. Tout d’abord, car c’est précisément grâce à cette multiplicité de possibilités pour l’expression d’un même message, que les affinités de chacun avec tel ou tel langage ont pu être identifiées. Ensuite, car les traductions successives entre les différents systèmes sémiotiques sollicités par l’exercice, ont permis aux ressentis de chaque enfant de s’exprimer sous différents aspects, selon le langage travaillé. Pour reprendre l’idée de Benjamin, nous avons pu observer « différents fragments d’un même vase ».

    L’observation des spécificités de chaque langage m’a également permis de mettre en question la relation entre la mémoire en danse et les matérialités. J’espère avoir contribué à la réflexion sur les possibilités qu’offre chacun de ces langages à partir de la notion de traductibilité, héritée de Benjamin, et du concept de traduction intersémiotique emprunté à Plaza.

    Bibliographie

    BENJAMIN, W., « La tâche du traducteur », in BENJAMIN, W., Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, 2000, p. 244-262.

    HALTÉ, P., « Enjeux pragmatiques et sémiotiques de l’étude des émoticônes », Réseaux, vol. 3-4, nos 197-198, 2016, p. 227-252 ; en ligne : https://www.cairn.info/revue-reseaux-2016-3-page-227.htm (consulté le 7 décembre 2022).

    JAKOBSON, R., « On Linguistic Aspects of Translation », in BROWER, R. A., On Translation, Cambridge, Harvard University Press, 1959, p. 232-239.

    LAGES, S., « “A tarefa do tradutor” e o seu duplo : a Teoria da Linguagem de Walter Benjamin como Teoria da Traduzibilidade », Cadernos de Tradução, vol. 1, n° 3, 1998, p. 63‑88.

    LAMBERT, P.« Philosophie et sémiotique de la traduction » ; en ligne : https://slideplayer.fr/slide/12293874/ (consulté le 7 décembre 2022).

    PLAZA, J., Tradução intersemiótica, São Paulo, Perspectiva, 2013.

    « La politique de l’éducation prioritaire : les réseaux d’éducation prioritaire REP et REP + » ; en ligne :

    https://eduscol.education.fr/1028/la-politique-de-l-education-prioritaire-les-reseaux-d-education-prioritaire-rep-et-rep (consulté le 7 décembre 2022).

    Quelques mots à propos de :  Carolina Vilela Abrão

    Artiste chorégraphe et notatrice du mouvement brésilienne, elle est actuellement doctorante dans le cadre du Programa de Pós-Graduação em Artes de l’Universidade Federal de Minas Gerais (UFMG), à Belo Horizonte (Brésil). Plus sur le projet Danses sur papier sur: https://carolvilela.com/Danses-sur-papier

    Notes

    1. L’AIMS (Artiste intervenant en milieu scolaire) est à la fois une formation diplômante et un dispositif de résidence artistique en milieu scolaire, ouvert aux artistes diplômés des cinq grandes écoles d’art nationales : le Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, le Conservatoire national supérieur de Musique et de Danse de Paris, l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, l’École nationale supérieure des Beaux-Arts et l’École nationale supérieure des Métiers de l’Image et du Son. Les artistes admis au sein de cette formation sont invités à concevoir un projet artistique avec une classe d’une école ou d’un collège de la région parisienne classé REP (Réseaux d’éducation prioritaire). ↩︎
    2. Les icônes sont des signes qui opèrent par ressemblance avec ce qu’ils représentent, comme le dessin ou la photographie d’un objet. Les indices sont pour leur part des signes immédiats, des traces qui pointent vers l’objet de référence et qui sont en contiguïté réelle avec eux, comme les empreintes d’un animal ou les symptômes d’une maladie. Enfin, les symboles sont des signes abstraits, dont la compréhension dépend d’une convention, comme les mots d’une langue par exemple. ↩︎
    3. « Languages differ essentially in what they must convey and not in what they may convey. » Nous précisons qu’en anglais, language peut signifier aussi bien « langue » que « langage ». Nous avons traduit cet extrait en français en choisissant le mot « langue », étant donné que le propos porte ici essentiellement sur la traduction interlinguale. Nous considérons nous-même dans cet article le langage écrit, le dessin et le mouvement comme des langages se distinguant les uns des autres par ce qu’ils doivent exprimer, et non par ce qu’ils peuvent exprimer. Nous ajoutons que le concept de « traduction intersémiotique » est proposé par Jakobson dans le même article : elle est définie comme un type de traduction, comme le sont la traduction interlinguale et la traduction intra linguale. ↩︎
  • MusicXML : le format d’échange universel pour la notation musicale

    Introduction

    MusicXML est un format ouvert et standardisé pour la représentation numérique de partitions musicales. Créé en 2000 par Michael Good et sa société Recordare LLC, ce format a été conçu pour faciliter l’échange de partitions entre différents logiciels de notation musicale, d’édition et d’analyse.

    Le format repose sur le langage XML (eXtensible Markup Language), un langage de balisage extensible similaire au HTML, mais plus flexible et adapté à la description de données structurées. Depuis 2015, MusicXML est maintenu et développé par le W3C (World Wide Web Consortium) comme partie de la Community Group on Music Notation.

    L’objectif principal du format MusicXML est de servir de « lingua franca » dans l’écosystème des logiciels musicaux, permettant une interopérabilité sans précédent entre plus de 260 applications musicales. En tant que format ouvert, il représente une alternative importante aux formats propriétaires qui limitaient auparavant le partage de partitions entre différents environnements logiciels.

    Que permet de représenter le MusicXML ?

    MusicXML a comme vocation de pouvoir représenter la notation de la musique occidentale, telle qu’écrite à partir du XVIIe siècle, à la fois pour la musique classique et la musique populaire. Le langage a été défini afin d’être extensible et couvrir dans le futur les notations moins standard des XXe et XXIe siècles.

    En particulier, on peut représenter aujourd’hui dans MusicXML 4.0, la notation classique, les accords en notation anglo-saxonne, les tablatures et les percussions.

    Il n’a cependant pas vocation à représenter des notations musicales non occidentales, même si les dernières évolutions introduisent plus des fonctionnalités permettant plus de flexibilité pour les micro-intervalles et altérations micro-tonales et la simulation d’échelles non tempérées, entres autres.

    Néanmoins, MusicXML repose sur une structure conçue à l’origine pour la notation occidentale tonale standard, ce qui limite sa capacité à encoder certaines notations alternatives, notamment rythmiques. Il permet de coder :

    • La notation standard : notes, silences, altérations, armures, métriques, clés, etc.
    • Les articulations et nuances : staccato, legato, crescendo, forte, piano, etc.
    • La structure des mesures : barres de mesure, reprises, fins alternatives
    • Les paroles : alignées avec les notes correspondantes
    • Les annotations textuelles : indications de tempo, expressions, instructions d’interprétation
    • Les symboles d’ornementation : trilles, mordants, gruppettos
    • La notation pour instruments spécifiques : tablatures pour guitare, percussion, notation pour instruments transpositeurs
    • La mise en page : positionnement des éléments, sauts de système, marges
    • Les parties instrumentales : séparation des parties dans un ensemble ou orchestre

    Ce format est particulièrement puissant car il cherche à représenter à la fois :

    • L’aspect sémantique : ce que signifie musicalement chaque élément
    • L’aspect visuel : comment la partition apparaît graphiquement

    Cette double représentation permet de conserver l’information musicale dans son intégralité lors des transferts entre logiciels.

    Comment se positionne MusicXML par rapport au format MIDI ?

    MusicXML et MIDI (Musical Instrument Digital Interface) sont deux formats qui servent des objectifs différents et complémentaires dans l’écosystème musical numérique :

    CaractéristiqueMusicXMLMIDI
    Objectif principalReprésenter la notation musicaleContrôler des instruments électroniques
    ContenuInformation complète de la partition (notation, mise en page, etc.)Événements de notes (hauteurs, durées, vélocités)
    ReprésentationSymbolique et visuelleÉvénementielle
    Taille de fichierPlus volumineuxCompact
    Lisibilité humaineLisible (format texte)Binaire (non lisible directement)
    Usage principalÉchange de partitions entre logicielsSéquençage musical, contrôle d’instruments

    Les principales différences peuvent se résumer ainsi :

    • Notation vs Performance : MusicXML se concentre sur la représentation de la partition comme un document (ce qui est écrit), tandis que MIDI représente une performance (ce qui est joué).
    • Richesse d’information : MusicXML contient des informations détaillées sur la notation (positions précises, nuances, articulations, texte) que MIDI ne peut pas représenter.
    • Conversion bidirectionnelle : convertir du MIDI en MusicXML nécessite une interprétation musicale (quantification rythmique, détermination des enharmoniques), tandis que convertir du MusicXML en MIDI est plus direct mais peut perdre des informations expressives.

    Un exemple concret : une partition avec un crescendo noté sur plusieurs mesures sera représentée symboliquement en MusicXML, alors qu’en MIDI, cette nuance serait traduite par une augmentation progressive de la vélocité des notes individuelles.

    Ces deux formats sont souvent utilisés ensemble dans un flux de travail musical : MusicXML pour la notation et l’édition, MIDI pour l’exécution et l’enregistrement.

    À quoi ressemble le MusicXML ?

    Un premier exemple permettra de voir rapidement comment représenter une simple note en MusicXML. Prenons l’exemple du Do « serrure » (pour mémoire ce Do s’appelle ainsi car sur le piano, c’est le Do le plus proche de la serrure du couvercle du clavier).

    En MusicXML, le fichier le représentant est le suivant, sachant que :

    • Les notes respectent la notation alphabétique anglo-saxonne (A à G)
    • Les commentaires ci-dessous ne reflètent que les symboles visibles de la partition

    <measure number= »1″>

      <attributes>

        <divisions>4</divisions>

        <key>

          <fifths>0</fifths>

          <mode>major</mode>

        </key>

        <time>

          <beats>4</beats>

          <beat-type>4</beat-type>

        </time>

        <clef>

          <sign>G</sign>

          <line>2</line>

        </clef>

      </attributes>

      <note>

        <pitch>

          <step>C</step>

          <octave>4</octave>

        </pitch>

        <duration>4</duration>

        <type>quarter</type>

      </note>

      <!– Autres notes… –>

    </measure>

    A noter que sur ce premier exemple simplissime, on peut déjà constater (en dehors de l’aspect assez verbeux du XML), que certaines informations peuvent sembler redondantes :

    a) Clef de Sol, explicitement à la ligne 2 (alors que c’est normalement toujours le cas),

    b) Durée de 4 temps sur la ronde

    En effet, pour le a) on est trop habitués aux clefs de Sol et de Fa, mais MusicXML s’adresse à tous les instruments. Un petit rappel de solfège nous remémorera que les symboles de clef de Sol, Fa et Ut peuvent s’utiliser sur des lignes différentes selon les instruments.

    Pour le b), si la mesure avait été en 2/2, (ou « C barré »), une blanche aurait valu un temps, donc une ronde deux temps.

    On a pu voir sur un exemple simple la richesse potentielle qui se cache déjà sous MusicXML…

    Structure générale des fichiers MusicXML

    Le MusicXML propose deux façons principales d’organiser les données musicales : le format « Partwise » (organisé par parties) et le format « Timewise » (organisé par mesures).
    Assez fréquemment, une partition (surtout d’orchestre) fournit sur une même page des parties dédiées à des instruments séparés. Et dans le cas des instruments polyphoniques comme le piano, il y a toujours 2 portées conjointes, une dédiée à chaque main (à l’exception notable des concertos pour piano écrits pour la main gauche, l’exemple le plus connu étant le concerto pour la main gauche de Ravel).

    On peut donc représenter une partition en MusicXML comme une suite de parties séparées, comme si chaque instrumentiste lisait sa propre partie sur la partition commune. C’est ce qu’on pourrait appeler la lecture horizontale. Cette représentation s’appelle partwise (par parties).

    Ou alors comme une suite de mesures « globales », chacune représentant la mesure correspondante de chaque partie. Une lecture verticale en quelque sorte, mais qui est exactement la façon dont le chef d’orchestre utilise son « conducteur ». On parle alors de représentation timewise.

    MusicXML permet donc de représenter une même partition suivant ces deux axes de lecture.

    Format Partwise

    Le format Partwise est le plus couramment utilisé. Il organise les données en privilégiant d’abord les parties instrumentales, puis les mesures à l’intérieur de chaque partie :

    <score-partwise>

      <part-list>

        <!– Définition des parties –>

        <score-part id= »P1″>

          <part-name>Piano</part-name>

        </score-part>

      </part-list>

      <part id= »P1″>

        <measure number= »1″>

          <!– Contenu de la mesure 1 –>

        </measure>

        <measure number= »2″>

          <!– Contenu de la mesure 2 –>

        </measure>

        <!– Autres mesures… –>

      </part>

      <!– Autres parties… –>

    </score-partwise>

    Cette structure est particulièrement adaptée pour les logiciels qui organisent leurs données par instrument, comme la plupart des éditeurs de partitions.

    Format Timewise

    Le format Timewise organise les données en privilégiant d’abord les mesures, puis les parties instrumentales à l’intérieur de chaque mesure :

    <score-timewise>

      <part-list>

        <!– Définition des parties –>

        <score-part id= »P1″>

          <part-name>Piano</part-name>

        </score-part>

      </part-list>

        <measure number= »1″>

      <part id= »P1″>

          <!– Contenu de la partie P1, mesure 1 –>

        </part>

        <!– Autres parties pour la mesure 1… –>

      </measure>

      <measure number= »2″>

        <!– Parties pour la mesure 2… –>

      </measure>

      <!– Autres mesures… –>

    </score-timewise>

    Cette structure est plus rare mais peut être utile pour les logiciels d’analyse musicale qui travaillent mesure par mesure ou pour des applications de synchronisation audiovisuelle.

    Il est à noter que le MusicXML fournit des outils de conversion entre ces deux formats, permettant ainsi aux applications de travailler avec la structure qui leur convient le mieux, indépendamment du format d’origine.

    Les différents tags sur un extrait de partition significatif

    Pour illustrer concrètement l’utilisation des balises MusicXML, analysons un extrait plus complet qui représente les premières mesures d’une mélodie simple avec diverses indications musicales. L’extrait choisi est les 4 premières mesures de « Après un rêve » de Gabriel Fauré :

    On peut voir sur cette partition un peu plus étoffée que :

    • Chaque instrument a sa ou ses portées dans un tag part
    • Les différentes indications littérales de tempo ou de nuances, sont indiquées sur chaque mesure par le tag words (direction/direction-type/words)
    • Stem up ou down: Indique la position de la hampe de note
    • note/pitch/step octave 5 indique la hauteur par la note dans l’octave
    • direction/direction-type/wedge type=crescendo permet d’indiquer des nuances
    • note/staff : permet de spécifier sur quelle portée de la partie instrumentale doit figurer la note

    Cet extrait montre comment le format MusicXML capture non seulement les notes et leur durée, mais aussi les nuances, articulations, liaisons, paroles et autres éléments expressifs essentiels à l’interprétation musicale correcte.

    Performances et limites

    Les performances du format MusicXML doivent être évaluées selon plusieurs critères :

    Taille des fichiers

    Les fichiers MusicXML sont généralement plus volumineux que leurs équivalents dans des formats propriétaires ou binaires. Une simple mélodie d’une page peut facilement atteindre plusieurs dizaines de kilobytes, tandis qu’une partition d’orchestre complète peut peser plusieurs mégabytes. Cela s’explique par :

    • La nature textuelle du XML (par opposition aux formats binaires)
    • La redondance inhérente à la structure XML
    • La richesse des métadonnées et des informations de formatage

    Pour remédier à ce problème, MusicXML utilise souvent la compression ZIP, créant des fichiers avec l’extension .mxl qui sont beaucoup plus compacts que les fichiers .xml non compressés.

    Vitesse de traitement

    Le traitement des fichiers MusicXML peut être relativement lent par rapport à d’autres formats, notamment pour les grandes partitions. Cela est dû à :

    • L’analyse syntaxique (parsing) du XML qui est plus complexe que celle des formats binaires
    • La grande quantité de données à traiter
    • La nécessité de résoudre les références croisées entre différentes parties du document

    Cependant, les bibliothèques modernes de traitement XML et l’augmentation des performances matérielles atténuent largement ce problème. De plus, MusicXML est principalement conçu comme un format d’échange plutôt que comme un format de travail interne, ce qui rend ces considérations moins critiques.

    Précision et fidélité

    MusicXML excelle dans la préservation fidèle des informations musicales lors des échanges entre applications. Toutefois, quelques limitations existent :

    • Certains éléments de mise en page très spécifiques peuvent ne pas être parfaitement préservés
    • Les fonctionnalités propres à certains logiciels peuvent ne pas avoir d’équivalent standardisé en MusicXML
    • La complexité de certaines notations contemporaines peut poser des défis de représentation

    Ces limitations sont progressivement résolues au fil des évolutions du standard.

    🟩 En résumé – MusicXML

    AtoutsDescription courte
    🔄 InteropérabilitéÉchange facile entre logiciels
    💼 Large adoptionNorme dans l’édition musicale
    👶 Simplicité d’usageAucune connaissance technique requise
    📐 Contrôle du renduGestion de certains éléments graphiques
    🕒 ÉvolutivitéMaintenu activement par le W3C
    LimitesDescription
    📚 Centré sur la notation occidentaleDifficulté à représenter d’autres traditions musicales
    🧠 Peu de sémantiqueMauvaise aptitude à l’analyse musicologique ou structurelle
    🔁 Interopérabilité fragileRésultats incohérents selon les logiciels
    ✏️ Contrôle graphique limitéPeu adapté à la gravure typographique de haute qualité
    ⏱ Rythmes rigidesModèle temporel inadéquat pour des œuvres non métriques
    📑 Aucune gestion d’apparat critiquePas conçu pour l’édition savante multi-source
    🔍 Syntaxe complexeManipulation directe difficile sans interface logicielle

    Pour aller plus loin

  • LilyPond qu’est-ce que c’est ?

    LilyPond est né du constat — fait par ses créateurs — que les programmes de notation musicale étaient inaptes à rivaliser, en termes de qualité de gravure, avec les éditeurs de musique reconnus tels que les éditions Barenreiter, les éditions Peters, Breitkopf and Hartel, etc …

    Les initiateurs de LilyPond ont donc développé un langage de notation musicale, accompagné du programme de gravure permettant de le convertir dans un format standard, comme le format PDF.

    Quelle musique permet de représenter LilyPond ?

    LilyPond couvre un spectre de partitions allant de la musique ancienne utilisant les neumes et la notation Grégorienne, aux musiques contemporaines, Jazz ou Pop, en passant par tous les genres de musique instrumentale ou symphonique, de baroque ou de classique.

    Par exemple, cette partition a été écrite avec du LilyPond :

    Celle-là aussi :

    Comment se positionne LilyPond par rapport à MusicXML ?

    Comme nous allons le voir, LilyPond s’écrit sous forme textuelle, mais dans une syntaxe assez cryptique, inspirée de LaTeX, dont il est l’héritier, via sa filiation GNU.

    Mais contrairement à MusicXML, en n’étant pas un dialecte XML, et en introduisant nombre de mots clef spécifiques aux problématiques de gravure, il n’a pas vocation à se positionner en tant que langage universel de représentation de partitions numériques.

    A quoi ressemble la syntaxe LilyPond ?

    A l’instar de ce que nous avons présenté pour MusicXML, un premier exemple permettra de voir rapidement comment représenter une simple note en LilyPond.

    Reprenons l’exemple du Do « serrure » :

    La syntaxe LilyPond est pour le coup, beaucoup plus simple, car elle se réduit à :

    { c’1 }

    qui correspond donc à :

    En effet, nous voilà ici « débarrassés » du côté verbeux d’XML, au profit d’un langage (assez abscons comme on le verra), qui sous-entend beaucoup de choix implicites, afin de faciliter l’écriture de partitions dans ce formalisme.

    Par exemple, par défaut :

    • On est en clef de Sol,
    • Il n’y a pas d’armure,
    • La mesure est à 4/4 affichée par C
    • L’unité de temps par défaut est la noire (une note en LilyPond est suivie de sa durée qui peut être omise si c’est une noire).
    • Le nommage des notes est en notation germanique (= notation anglo-saxonne pour le nom des notes, mais différente pour les altérations).
    • La note do sans plus de précisions correspond au do3 (l’octave par défaut est la 3e).

    Dans le court exemple ci-dessus, les accolades permettent d’écrire une expression musicale qui peut avoir de multiples fonctions, selon le contexte : regroupement de notes d’une mesure, regroupement de mesures d’une portée, regroupement de portées d’une partition, etc …

    A noter que les accolades doivent être suivies d’un espace ou d’un saut de ligne.

    Pour le reste, grâce à toutes ces valeurs par défaut, il reste à faire figurer le Do 4 et la durée d’une ronde.

    Le do est représenté par la lettre c, mais attention, bien en minuscule. L’apostrophe indique que le do doit se trouver une octave au-dessus de l’octave par défaut, et 1 représente la durée de la note, avec comme convention 1=ronde, 2=blanche, 4=noire (par défaut), 8=croche, 16=double, jusqu’à 64 (quadruple croche).

    L’utilisation de l’apostrophe et de la virgule « , » permet de désigner la hauteur des notes par rapport à la position relative de la note précédente (resp. une octave au-dessus ou en dessous).

    Structure générale d’une partition LilyPond

    Dans LilyPond, chaque voix est représentée dans une expression musicale séparée.

    A l’inverse de MusicXML où on peut représenter indifféremment une partition en lecture horizontale voix par voix, ou en lecture verticale mesure par mesure à travers toutes les voix, LilyPond nécessite de regrouper toutes les mesures d’une partie dans une expression musicale séparée.

    La colonne vertébrale d’une partition LilyPond a typiquement ce genre de contenu (repris de l’exemple du lied « Après un songe » de Gabriel Fauré, partition avec chant et accompagnement de piano) :

    La structure de la partition apparaît en fin de fichier quand les différentes parties ont été définies.

    Un extrait de partition plus significatif

    Reprenons le début de la définition de chaque partie sur « Après un rêve … »

    Partie chant

    On voit sur cet extrait que la syntaxe de LilyPond alterne entre des directives assez verbeuses et des symboles assez concis comme le début et la fin du crescendo.

    Les mesures ne sont pas numérotées, mais séparées par une barre verticale matérialisant la barre de mesure.

    A noter (par exemple sur le premier triolet de la 3e mesure), que la durée d’une note est omise sur les suivantes tant qu’elle ne change pas.

    A la différence de MusicXML, certaines représentations graphiques n’ont pas à figurer tant qu’elles sont prises en charge par la gravure standard, par exemple les ligatures ou l’orientation des hampes de notes.

    Partie lyrique

    Les doubles tirets sont utilisés pour séparer les syllabes d’un mot. Elles apparaissent séparées par un trait d’union dans la partition finale.

    Si un mot est chanté sur deux notes au lieu d’une, on peut utiliser le tiret du bas _, voire deux __ si la syllabe s’étend sur plusieurs notes ou sur une note très longue.

    Partie piano

    A noter que les accords sont représentés par des notes encadrées des symboles < et >.

    LilyPond et les fontes musicales

    Une des grandes forces de LilyPond est de laisser l’utilisateur choisir sa fonte musicale pour le rendu de sa partition numérique.

    La fonte par défaut dans LilyPond s’appelle Feta. Pour utiliser une fonte alternative Haydn pour l’ensemble de la partition, on doit placer les lignes suivantes en tête de partition :

    \paper {
    #(define fonts (set-global-fonts #:music « haydn » #:brace « haydn »))
    }

    Attention, cette opération se fait comme indiqué ci-dessus, seulement depuis la version LilyPond 2.19.12 et supérieures (attention, version de développement). Cela n’a pas toujours été le cas : jusqu’à assez récemment, il était beaucoup plus complexe de choisir une fonte musicale alternative.

    On voit ici que la fonte Haydn offre plus qu’une fonte musicale : une fonte dédiée aux accolades (#:brace). LilyPond permet également de définir des fontes pour les textes.

    Le résultat avec cette fonte est différent de la fonte standard Feta :

    Notons que la syntaxe #(define … assez ésotérique fait appel à un langage de programmation dont nous parlerons brièvement plus loin.

    Enfin, LilyPond permet de bénéficier (de manière pas encore complètement standard), de la fonte ‘Bravura’ (et elle seule) au standard SMuFL de Steinberg.

    On espère que d’autres fontes suivront…

    Retouche de partitions « à la main »

    Comme LilyPond se veut un système permettant de produire des gravures de qualité, le langage se devait d’offrir un grand nombre de possibilités de retouches sur le résultat issu de la génération automatique.

    Par exemple, l’extrait suivant :

    Dont le code correspondant LilyPond est (pour la mesure en 6/4 (main droite)) :

    { c,8 d fis bes a } % continuation of main voice
    \new Voice {
    \voiceTwo
    c,8~ c2
    }

    pose les problèmes suivants :

    • Les deux ré doivent être fusionnés sur la durée d’une blanche
    • Le ré blanche et le do blanche se chevauchent.

    LilyPond permet de résoudre ce placement incorrect grâce à des directives spécifiques de gravure que nous ne détaillerons pas ici, mais qui s’écrivent comme :

    { c,8 d fis bes a } % continuation of main voice
    \new Voice {
    \voiceTwo
    c,8~
    % Reposition the c2 to the right of the merged note
    \once \override NoteColumn.force-hshift = #1.0
    % Move the c2 out of the main note column
    % so the merge will work
    \shiftOnn c2
    }

    et qui conduisent à la gravure correcte suivante :

    Ecriture de code en Scheme dans une partition LilyPond

    Un des aspects les plus puissants de LilyPond (mais en même temps les moins abordables), est la possibilité qu’il offre d’écrire du code dans les partitions.

    En tant que descendant de la tradition GNU, le langage de programmation utilisé à cet effet, est un dérivé de Lisp, nommé Scheme.

    Nous en avons vu un tout petit extrait pour le choix de la fonte de la partition, mais voilà comment écrire un petit programme qui reproduit deux fois de suite la même séquence de notes :

    traLaLa = { c’4 d’4 }
    #(define newLa (map ly:music-deep-copy (list traLaLa traLaLa)))
    #(define twice (make-sequential-music newLa))
    \twice

    Association musique-texte

    Autre avantage de LilyPond qui le distingue de MusicXML, celui d’offrir la possibilité d’inclure des partitions écrites en LilyPond au sein de texte LaTeX, ou plus intéressant, d’HTML.

    Cette opération peut se faire soit de manière statique à l’aide d’un programme qui crée un document final contant texte et partitions, soit à la volée, un interpréteur traduisant directement le texte LilyPond en image.

    De manière statique avec lilypond-book

    lilypond-book est le programme à invoquer en ligne de commande dans ce cas.

    Par exemple au sein d’un fichier HTML, si vous écrivez les lignes suivantes :

    1<lilypond fragment>

    2 c’4 d’4 c’4 d’4

    3 </lilypond>

    lilypond-book produira :

    • Un fichier .png pour le fragment correspondant au fragment de partition (voir plus haut do ré do ré)
    •  Un ancrage au sein du fichier HTML, via une balise <img>, liant l’image au texte :

    1<img align= »middle »

    2 border= »0″

    3 src= »../c9/lily-7a8f0874.png »

    4 alt= »[image of music] »>

    A la volée

    Le code Lilypond est par exemple utilisable dans les articles de Wikipédia, ou tout site MediaWiki, par le biais d’une extension MediaWiki : http://www.mediawiki.org/wiki/Extension:Score

    Dans ce cas, l’écriture d’un contenu tel que :

    1<score>\relative c » { c d c d }

    2</score>

    dans une page MediaWiki, incluera automatiquement l’image précédente en lieu et place du texte LilyPond.

    Techniquement, ce n’est pas du code SVG qui est généré, mais à l’instar de lilypond-book, une image png produite à la volée, téléchargée sur le site MediaWiki, et enfin référencée via une balise <img>.

    Le même principe est utilisable avec le plugin WordPress :

    https://github.com/countergram/wp-lilypond, mais il est à noter que pour l’un ou l’autre de ces plugins, il est nécessaire d’installer au préalable LilyPond sur le serveur web.

    Transcription de/vers d’autres formats numériques

    Traductions depuis LilyPond

    Naturellement, LilyPond, se traduit vers du PDF.

    Il est prévu des conversions de LilyPond vers MusicXML et MEI, mais ces conversions ne sont pas encore opérationnelles.

    Transcription vers LilyPond

    LilyPond fournit en standard une commande en ligne nommée musicxml2ly, permettant de convertir un fichier .mxl (MusicXML) en programme .ly (LilyPond).

    Editeurs de code LilyPond

    Editeurs semi-graphiques

    LilyPond est difficilement dissociable de l’éditeur semi-graphique http://frescobaldi.org/.

    Ce logiciel se place au-dessus d’une installation LilyPond, et lance tout seul LilyPond une fois installé.

    Il permet de générer un aperçu du résultat sous sa forme définitive, mais pas de saisir graphiquement les symboles de notation musicale.

    Un assistant permet néanmoins d’insérer via l’« insertion rapide », les codes pour les articulations, les nuances, les liaisons et les barres de mesure.

    Une fois l’aperçu généré, Frescobaldi permet quand même de savoir sur quelle(s) notes on travaille.

    Dans l’exemple suivant, sur sélection du texte LilyPond correspondant aux notes de la première ligne de chant, Frescobaldi met en évidence les notes correspondantes sur la partition :

    Autres éditeurs syntaxiques

    Des éditeurs de texte prenant en charge la coloration syntaxique pour le code LilyPond existent, en particulier JEdit, avec son plugin LilyPond : http://plugins.jedit.org/plugins/?LilyPondTool

    Partitions LilyPond

    Enfin, il existe un site dédié aux partitions écrites en LilyPond, dont on trouvera les sources .ly et le PDF généré.

    Ce site est : http://www.mutopiaproject.org/

    Performances et limites

    ✅ En résumé

    AtoutsDescription courte
    🖋️ Qualité typographiqueGravure d’édition professionnelle
    🧑‍💻 Contrôle par le codePersonnalisation fine, reproductibilité
    🆓 Libre et gratuitLogiciel open source pérenne
    🧘 StabilitéOutils robustes, projets durables
    🧭 Compatible avec LaTeXIdéal pour documents scientifiques
    LimitesDescription courte
    💻 Pas d’interface graphiqueTout se fait par code
    🧠 Courbe d’apprentissageSyntaxe programmée à apprendre
    🔄 Interopérabilité faiblePeu d’échange avec d’autres formats
    🧰 Écosystème réduitOutils spécialisés mais peu nombreux
    📈 Pas de rendu interactifCompilation manuelle nécessaire
    🎯 Portée limitée pour certaines notationsDétournements nécessaires pour notations rares
    📦 Pas d’apparats ni variantesNon pensé pour l’édition critique

    Quelques mots pour terminer

    On a vu sur cette petite présentation que LilyPond, bien que complet sur le plan de la restitution de la partition dans une optique d’impression, ne couvrait pas d’autres usages. En particulier, il n’est pas possible, sans un parseur dédié, de rechercher des informations dans une partition, pas possible d’en extraire des parties facilement ou de la transformer facilement pour un usage particulier, par exemple pédagogique…
    XML propose énormément d’outils dans ce domaine, qui donnent clairement l’avantage aux dialectes XML tels que MusicXML à cette fin.

    Il n’en reste pas moins que LilyPond peut s’écrire « à la main », au moins sur une partition de taille raisonnable, ce qui n’est pas le cas avec MusicXML, qui doit s’accompagner nécessairement d’un éditeur graphique.

    Par ailleurs, LilyPond semble soutenu par une communauté assez active, et mérite qu’on s’y intéresse pour ce qu’il sait très bien faire.

  • Le format MEI

    Introduction

    MEI – Music Encoding Initiative – est un formalisme de notation et de métadonnées musicales, reposant sur un dialecte XML, développé par une communauté de musicologues.

    A la différence du MusicXML, dont l’objectif principal est de véhiculer la partition numérique telle qu’elle a besoin d’être rendue dans un éditeur ou un lecteur de partition en vue de son exécution, MEI essaie d’adresser un champ plus large incluant les problématiques de la musicologie, et s’adresse donc, au-delà des instrumentistes, aux éditeurs, bibliothécaires, musées et enseignants, concernés par la préservation du patrimoine musical et la pédagogie.

    On trouve par exemple dans le format MEI, en plus des informations de la notation musicale elle-même, un grand nombre de métadonnées : historiques (sources), d’autres relatives à l’exécution des pièces, ainsi que des informations analytiques.

    Enfin, MEI est dérivé des concepts de TEI – Text Encoding Initiative – et permet d’ailleurs l’intégration de ces deux dialectes au sein d’un même document. MEI s’en est même inspiré par son nom…

    Le langage s’inscrit donc dans l’optique d’encoder des textes musicaux de toutes origines, et pour tous les systèmes.

    Quelle musique permet de représenter MEI ?

    Le format MEI permet de représenter la notation musicale occidentale (CWMN – Common Western Musical Notation –) (à partir du XVIIe siècle), mais peut aussi encoder les neumes (notation du XII-XIIIe siècle), la notation mesurée (ou mensurale) du XIIIe-XVIe siècle, et différents types de tablatures.

    Comment se positionne MEI par rapport à MusicXML ?

    En dehors des différences notables déjà citées plus haut, et pour ce qui est de la notation musicale, l’objectif du format MEI est d’encoder la sémantique des partitions. Il a donc plutôt tendance à déléguer les problématiques de rendu au logiciel qui en fera l’interprétation, même si le langage permet d’aller assez loin dans la représentation graphique.

    Mais une autre différence est son utilisation de la grammaire XML.

    Le MEI utilise en particulier des attributs au lieu d’éléments feuilles favorisés par le format MusicXML.

    Pour donner un exemple, la signature rythmique et l’armure sont donnés en MusicXML par des sous-éléments d’« attributes », lui-même sous-élément de « measure ».

    Pour une mesure en 4/4 sans altérations on aurait :

    1 <attributes>

    2 …

     3 <key>

     4 <fifths>0</fifths>

     5 </key>

     6 <time>

     7 <beats>4</beats>

    8 <beat-type>4</beat-type>

    9 </time>

    10 …

    11 </attributes>

    Alors qu’un seul élément « scoreDef » encode toutes ces informations dans des attributs en MEI :

    1<scoreDef meter.count= »4″ meter.unit= »4″ key.sig= »0″>

    L’avantage de l’utilisation d’attributs par rapport aux éléments est la possibilité de les contraindre par leur type, ainsi que de prévoir des valeurs par défaut, très utiles.

    Cela rend également les fichiers MEI nettement moins volumineux que leurs équivalents MusicXML.

    A contrario, l’avantage de l’utilisation d’éléments dans le format MusicXML permet de rendre ce dialecte plus évolutif, et souvent plus lisible.

    A quoi ressemble la syntaxe MEI ?

    Reprenons l’exemple du Do « serrure » :

    En MEI, le fichier le représentant est le suivant, sachant que :

    • Les notes respectent la notation alphabétique anglo-saxonne (A à G)
    • Les commentaires ci-dessous ne reflètent que les symboles visibles de la partition.

    Contrairement au MusicXML, il y a un niveau important d’imbrication des éléments, qui laisse supposer, comme dit précédemment, que les possibilités d’expression du MEI sont plus grandes que celles du MusicXML.

    A noter que la durée de la note est encodée selon le standard CWMN :

    • 1 ronde
    • 2 blanches
    • 4 noires
    • 8 croches
    • 16 double croche
    • Jusqu’à 2048 (octuple croche)

    Structure générale d’une partition MEI

    Même en restant à la surface de la description structurelle d’une partition MEI, le format permet de stocker non seulement la notation musicale qui est bien évidemment l’élément central, mais nombre d’informations relatives à la partition, qui gravitent autour…

    Principe de numérotation des éléments

    La plupart des éléments de la grammaire XML de MEI disposent d’un attribut xml:id permettant de l’identifier de manière unique.

    Comme nous le verrons plus tard, cela permet d’établir des liens très utiles entre différentes parties du document MEI : entre une ou plusieurs mesures et une image représentant le fragment de la partition originale manuscrite du compositeur, ou entre ces mêmes mesures et une partie délimitée par deux bornes temporelles d’un fichier audio d’une interprétation de l’œuvre. Les possibilités sont nombreuses…

    Note sur les diagrammes de structuration MEI

    Les diagrammes hiérarchiques des éléments sont parfois simplifiés, afin de ne pas alourdir le discours, mais les éléments principaux sont présents.

    Un fichier MEI est consitué des deux éléments principaux : <meiHead> et <music>.

    Elément meiHead

    Contient l’en-tête de la partition, c’est à dire toutes les méta-données afférentes.

    Eléments altId

    Identifiants du fichier MEI

    Elément fileDesc

    Contient le titre du fichier, la mention de ses créateurs, des informations sur l’éditeur, et la publication, l’appartenance au domaine public ou non, et la description des sources utilisées pour obtenir cette transcription MEI.

    Elément encodingDesc

    Permet d’expliciter la façon dont le document encodé a été obtenu. Par exemple s’il est issu d’une transformation depuis un autre format, par exemple MusicXML, PDF, … via un autre logiciel, etc..

    Elément workDesc

    On trouvera dans cet élément, les informations relatives à l’œuvre : son titre, son ou ses compositeurs, librettistes, etc … sa classification (forme, instruments, etc…). Sont présents si nécessaire, les incipits (premières mesures de la mélodie) qu’on trouvera généralement à la table des matières du document restitué.

    Mention également de la clef, de la signature rythmique et du tempo de la pièce, mais qui ne sont utilisées que comme données bibliographiques.

    La distribution (rôles dans un opéra par exemple), se trouve également dans cette rubrique.

    Elément revisionDesc

    Contient l’historique complet des révisions apportées au fichier MEI lui-même.

    Elément music

    Elément body

    C’est le sous-élément principal de l’élément music, car il contient les données de la notation musicale.

    Il ne contient lui-même que le sous-élément mdiv (pour musical division), qui peut par exemple servir à séparer les différents mouvements d’une symphonie, les différents actes et scènes d’un opéra, etc ….

    L’élément mdiv est lui-même constitué des deux éléments score et parts.

    A la différence du format MusicXML qui permet l’une ou l’autre des représentations d’une partition : temporelle ou par parties séparées, mais pas les deux en même temps et nécessite une conversion du fichier pour passer d’une représentation à une autre, le formatMEI permet d’encoder ces deux vues au sein du même fichier car il n’est pas nécessairement possible et même souhaitable de convertir un format dans un autre.

    Il en découle que l’élément score représente la notation verticale (Timewise en MusicXML), alors que l’élément parts, contient toutes les parties instrumentales (Partwise MusicXML).

    Il en résulte également que les éléments score et part ont la même structure.

    Elements score et part

    L’élément scoreDef mentionne l’armure, la signature rythmique, le tempo (mais qui sont là pour être associées aux notes que l’on trouvera dans la partie section), et ses sous-éléments staffGrp et staffDef permettent respectivement de définir des parties à portées multiples (ex piano), et les portées simples.

    Elément section

    staff fait référence à une portée définie via l’élément staffDef. Il est possible de décrire les notes d’une même mesure sur plusieurs portées en même temps.

    Enfin, le dernier élément de structuration avant la note ou l’accord est layer, qui permet de grouper les notes et accords d’une même ligne mélodique.

    L’élément note lui-même dispose de 52 attributs dont les plus importants sont la hauteur (pname), le numéro de l’octave (oct), la durée (dur et dots : notes pointées), les altérations (accid), les articulations (artic), les ornements (ornam), le numéro de la portée (staff, si la note doit s’afficher accidentellement sur une autre portée que celle au sein de laquelle elle est définie), et enfin la position de la hampe (stem.dir).

    Elément facsimile

    Permet d’associer à la partition une représentation graphique (généralement une image), d’un document source (fac-similé), qu’il est possible de référencer depuis l’élément encodé de la partition. Par exemple une mesure de la partition peut contenir l’identifiant de l’image scannée de la même mesure dans le manuscrit original.

    Elément performance

    Cet élément et ses sous-éléments, permettent de référencer les ressources (vidéo, audio) d’interprétations de l’œuvre qui constitue la partition MEI.

    Il est même possible, plus finement, de décrire les temps de début et de fin au sein de la ressource audio ou vidéo, correspondant à une partie précise de la partition.

    Elément front

    Au même titre que l’élément back, sert à décrire les notes de l’éditeur et les textes de début de partition des éditions critiques.

    Elément back

    Sert à décrire les notes et texte en fin de partition.

    Elément group

    L’élément group sert d’élément de structuration pour contenir plusieurs pièces musicales autonomes, par exemple si le fichier MEI dans son ensemble représente un recueil de pièces variées ou l’œuvre complète d’un compositeur.

    Il contient donc une liste d’éléments music.

    Un extrait de partition plus significatif

    Reprenons le début de la définition de chaque partie sur « Après un rêve … » de Gabriel Fauré, afin de voir comment les éléments MEI et leurs attributs sont mis en jeu :

    On notera sur cet extrait que :

    • L’élément scoreDef englobant contient un staffGrp contenant un staffDef définissant la portée 1 (chant), et un autre sous-groupe (staffGrp) contenant deux staffDef, pour le piano main droite (portée 2), et pour la main gauche (portée 3).
    • Les symboles de crescendo/diminuendo commencent et terminent à des endroits précis
    • Une note liée, a une note initiale (i) et une note terminale (t)
    • Les altérations sont notées : s(♯), f(♭), ss(♯♯), ff(♭♭), n(♮),

    Les logiciels dédiés à MEI

    Il existe des outils pour MEI, mais ils ne traitent pas individuellement la totalité du langage.

    Visaliseur MEI

    Verovio offre un visualiseur MEI en ligne, mais fournit également une librairie Javascript et une extension Python, produisant du code SVG, afin de pouvoir afficher une partition MEI dans un browser récent.

    https://www.verovio.org

    A noter que Verovio prend en compte les fontes musicales SMuFL.

    https://www.smufl.org

    Editeurs de partition MEI

    L’éditeur MEISE (MEI Score Editor), qui est un plugin basé sur l’environnement de développement Eclipse, permet d’éditer et de visualiser des fichiers afin de vérifier leur contenu, et les modifier.

    Cet éditeur est semi-graphique, à l’instar de Frescobaldi, c’est à dire que la modification ne se fait que dans la structure XML, les changements étant répercutées dans la visualisation se trouvant en regard.

    A noter que MEISE ne permet que d’éditer la notation musicale et ne prend pas en compte (ignore) les métadonnées de l’élément meiHead vu précédemment.

    Un outil existe pour cela : l’éditeur de métadonnées MerMEId.

    Editeur de métadonnées MEI

    MerMEId (Metadata Editor and Repository for MEI Data) est une application servant à éditer, à gérer et à prévisualiser les métadonnées d’un fichier MEI, en particulier les aspects bibliographiques.

    Il est donc complémentaire de MEISE pour obtenir un fichier MEI complet contenant notation musicale et métadonnées.

    Transcription de/vers MEI

    Il existe à ce jour des convertisseurs entre les formats MusicXML et MEI, mais pas d’outils intégrés permettant de faire ces conversions.

    Il faut avoir recours à des scripts XSLT dont l’invocation nécessite un environnement un peu technique.

    En particulier la transformation MusicXML vers MEI requière que le fichier MusicXML soit au format timewise (voir Structure générale des fichiers MusicXML). Si cela n’est pas le cas, il est donc nécessaire de faire au préalable une première transformation en XSLT depuis le format partwise vers le format timewise, avant de transformer le résultat obtenu par application du deuxième script XSLT MusicXML vers MEI.

    Performances et limites

    ✅ En résumé

    AtoutsDescription courte
    🎓 Encodage savantVariantes, apparats, sources
    🧩 ExtensibleModules pour différentes notations
    📚 Couplage avec TEIIntégration dans les corpus textuels
    🧪 Recherche avancéeIdéal pour les humanités numériques
    🧱 Soutien académiqueConsortium actif et publications solides
    LimitesDescription courte
    📚 Courbe d’apprentissageSyntaxe complexe, expertise XML requise
    🔄 Interopérabilité limitéePeu intégré aux logiciels commerciaux
    🖨️ Rendu dépendantAppui sur Verovio, pas de rendu natif
    🧑‍🔬 Adoption restreintePrincipalement académique
    🧰 Peu d’outils WYSIWYGInterfaces visuelles rares
    🏗️ Complexité techniqueInfrastructure logicielle à prévoir
    🧭 Modèle trop savant pour l’édition simpleMoins adapté aux usages quotidiens

    En guise de conclusion

    Notre introduction s’est limitée volontairement à l’essentiel, mais MEI regorge d’autres possibilités, comme dans le domaine de la CWMN, de représenter les ossia, c’est à dire les passages alternatifs proposés par le compositeur, souvent restitués sur la partition par une portée supplémentaire de plus petite taille, mais également les neumes, la notation mensurale, etc …

    L’objectif de MEI est donc vaste. Non seulement celui de représenter la notation musicale à travers les âges et les cultures, mais aussi tout ce que l’on trouve également comme à-côtés dans un recueil de partitions papier, sans compter l’aspect bibliographique et musicologique.

    C’est la raison pour laquelle la majorité des logiciels de lecture et d’édition de partitions numérique se contentent aujourd’hui de MusicXML, format d’échange qui se focalise presque exclusivement sur la notation musicale, et voient plus MEI comme un langage de musicologues.

  • Introduction aux différents formats de partitions numériques

    Dans l’écosystème musical contemporain, les formats XML et MEI jouent des rôles complémentaires mais distincts, chacun étant privilégié selon les usages, les milieux professionnels et les objectifs visés. XML, en tant que métalangage, sert de socle à de nombreux formats, parmi lesquels MusicXML et MEI, mais c’est surtout à travers ces implémentations concrètes que sa pertinence dans le domaine musical s’exprime.

    MusicXML, basé sur XML, est aujourd’hui le format d’échange le plus répandu dans l’industrie musicale. Il permet le transfert de partitions entre les principaux logiciels d’édition (Finale, Sibelius, MuseScore, Dorico, etc.) et s’impose comme standard de facto pour l’édition commerciale, l’impression de partitions et la diffusion musicale numérique. Son adoption est quasi-universelle dans les contextes professionnels et pédagogiques, grâce à sa simplicité d’usage et à son excellente interopérabilité.

    En parallèle, le format MEI (Music Encoding Initiative), également fondé sur XML, s’adresse à des usages plus spécialisés. Développé initialement dans le monde de la recherche musicologique et des humanités numériques, MEI permet une représentation extrêmement fine et riche de la notation musicale. Il est capable d’encoder des œuvres complexes avec variantes, apparats critiques, couches éditoriales et annotations historico-critiques. Il est notamment utilisé dans des projets d’édition critique numérique et de valorisation patrimoniale (par exemple Edirom, Digital Josquin Edition ou Beethovens Werkstatt). Grâce à son lien possible avec les standards TEI (Text Encoding Initiative), MEI facilite aussi l’intégration de partitions avec des textes littéraires ou musicologiques.

    À ces deux formats s’ajoute une approche originale et libre : LilyPond. Inspiré du langage LaTeX, LilyPond permet une description textuelle de la musique orientée vers la qualité typographique du rendu. Chaque note, chaque articulation est codée comme une instruction dans un script, ce qui offre un contrôle très fin sur la gravure. Plébiscité par les éditeurs indépendants et les musiciens soucieux d’un rendu irréprochable, LilyPond ne vise ni l’échange entre logiciels ni l’annotation savante. Il s’adresse avant tout à ceux qui envisagent la partition comme une œuvre graphique à part entière, et qui acceptent une logique artisanale, proche de la programmation.

    Sur le plan des outils, MusicXML bénéficie d’une compatibilité très large avec les logiciels du marché. À l’inverse, MEI repose sur une constellation d’outils spécifiques en développement actif, parmi lesquels Verovio (pour le rendu graphique SVG), Edirom Tools (pour les éditions critiques), ou MEISE (pour l’édition en ligne). Des passerelles entre MEI et MusicXML existent, mais elles sont limitées par les différences de granularité : MEI encode bien plus de nuances que ne peut en contenir MusicXML. LilyPond, enfin, fonctionne selon un paradigme distinct : il ne s’appuie pas sur une interface graphique mais sur un langage de script textuel. Il dispose de son propre compilateur, qui génère des fichiers PDF, MIDI ou SVG à partir de fichiers .ly.
    S’il n’est pas conçu pour l’interopérabilité avec les logiciels du marché, des outils en ligne de commande ou des éditeurs spécialisés comme Frescobaldi, Denemo ou LilyBin facilitent néanmoins son usage. LilyPond se distingue surtout par la qualité typographique du rendu, souvent considérée comme supérieure à celle des logiciels commerciaux, ce qui en fait un outil privilégié pour les éditions imprimées soignées ou les projets libres à haute exigence graphique.

    Les perspectives d’avenir se dessinent donc selon deux dynamiques complémentaires. MusicXML restera probablement dominant dans les usages commerciaux et pédagogiques, mais pourrait à terme évoluer vers le format MNX (Music Notation Exchange), un projet piloté par le W3C visant à proposer une alternative plus souple, notamment en JSON, mieux adaptée aux environnements web modernes. De son côté, MEI est promis à un développement continu dans le champ des humanités numériques et de la recherche, avec un intérêt croissant des bibliothèques, conservatoires et institutions patrimoniales pour les éditions critiques numériques.
    LilyPond, quant à lui, poursuivra probablement son développement dans une niche active mais ciblée, centrée sur les communautés de graveurs, d’éditeurs indépendants et de musiciens férus de logiciels libres. Son modèle fondé sur le texte et le contrôle typographique rigoureux en fait un choix pérenne pour des projets valorisant la reproductibilité, la qualité d’édition et l’autonomie vis-à-vis des logiciels propriétaires. Bien que son évolution soit moins liée aux grands standards internationaux, LilyPond bénéficie d’une communauté fidèle et d’un écosystème stable qui garantissent sa viabilité à long terme, notamment dans le cadre d’éditions imprimées ou libres.

  • Quelques repères chronologiques de l’évolution de la notation musicale

    Les premières traces connues de notation musicale remontent à l’Antiquité. Vers le quatorzième siècle avant notre ère, en Mésopotamie, les tablettes cunéiformes associées aux Chants hourrites, notamment l’hymne dédié à la déesse Nikkal, témoignent d’une tentative de fixation du phénomène musical, dont l’interprétation demeure aujourd’hui encore largement hypothétique sur le plan strictement sonore. Ces inscriptions ne constituent pas encore des partitions au sens moderne. On n’y trouve ni portée ni figures rythmiques codifiées. Toutefois, la distinction entre texte chanté et signes musicaux marque une étape décisive. La musique commence à être pensée comme quelque chose qui peut s’écrire.

    Dans la Grèce antique, la notation musicale connaît un développement plus abouti. L’Épitaphe de Seikilos, gravée sur une stèle funéraire entre le premier et le deuxième siècle de notre ère, associe texte, mélodie et indications rythmiques, permettant encore aujourd’hui une restitution musicale relativement fidèle. On trouve également des fragments de notation musicale dans le théâtre antique, notamment dans la tragédie Oreste d’Euripide, où les hauteurs sont indiquées par des lettres de l’alphabet grec placées au-dessus du texte.

    Cependant, l’existence de systèmes de notation ne doit pas faire oublier l’importance considérable de la tradition orale. Pendant des siècles, et encore aujourd’hui dans de nombreuses cultures, la musique se transmet sans partition. La transmission orale repose sur la mémoire, l’imitation, la répétition et l’écoute. Elle n’exclut pas toute forme de codification, mais cette codification est implicite, incarnée dans les gestes, les formules, les styles et les contextes de performance.
    Il convient d’ailleurs de nuancer l’opposition entre oralité et écriture. Même dans les traditions dites orales, on observe des formes de structuration symbolique, qu’il s’agisse de formules mélodiques, de schémas rythmiques ou de cadres modaux. L’absence de partition ne signifie donc pas absence de système, mais renvoie à d’autres modes de transmission du savoir musical.

    L’écriture musicale, telle qu’elle s’est développée en Occident, ne constitue cependant pas un modèle universel. D’autres cultures ont élaboré leurs propres systèmes de représentation du sonore, répondant à des logiques esthétiques et pratiques différentes.

    À titre d’exemple en Chine, la notation gongche utilise des caractères pour désigner les degrés de l’échelle, indépendamment d’un diapason fixe. En Inde, le système du sargam repose sur les syllabes Sa, Re, Ga, Ma, Pa, Dha, Ni, organisées selon des cadres modaux complexes, les rāgas, dont la transmission combine écriture, oralité et pratique incarnée. La partition occidentale, fondée sur la portée et la fixation précise des hauteurs et des durées, constitue ainsi un héritage culturel spécifique parmi d’autres formes possibles d’écriture de la musique.

    En Occident, c’est au Moyen Âge que la notation musicale se structure. À partir du neuvième siècle, dans le contexte du chant chrétien, apparaissent les neumes. Placés au-dessus du texte, ils indiquent le mouvement de la ligne mélodique sans en préciser les intervalles exacts.

    Le tournant décisif intervient au onzième siècle avec Guido d’Arezzo. En introduisant un système de lignes sur lesquelles les neumes sont positionnés de manière relative, il permet une représentation plus précise des hauteurs. Il formalise également la dénomination des notes à partir de l’hymne à saint Jean-Baptiste, donnant naissance au système ut, re, mi, fa, sol, la. Avec les lignes, les clés et les noms de notes, la musique devient lisible, reproductible et transmissible.

    À la Renaissance, l’invention de l’imprimerie transforme profondément la diffusion de la musique. La publication de l’Harmonice Musices Odhecaton par Ottaviano Petrucci, en 1501, marque une étape majeure dans la standardisation de la notation polyphonique. Les valeurs rythmiques se codifient progressivement, dans le prolongement des systèmes mensuraux hérités de la fin du Moyen Âge, et l’écriture devient capable de représenter des structures musicales complexes.

    Les périodes baroque, classique et romantique renforcent l’écriture en tant qu’outil de coordination qui devient un espace d’expressivité de plus en plus détaillé. La pratique de la basse continue organise un équilibre subtil entre contrainte écrite et liberté d’interprétation. A partir du milieu du 18ème siècle, la partition atteint progressivement un degré de densité d’informations à destination des interprètes et tend à devenir un objet d’étude à part entière.

    Le vingtième siècle remet profondément en question ce modèle. Avec l’émergence des nouvelles notations graphiques et des formes ouvertes la partition devient parfois un cadre de possibilités. Des compositeurs comme György Ligeti, John Cage, Karlheinz Stockhausen, ou Pierre Boulez illustrent ces tentatives d’évolutions de la notation traditionnelle.

    Parallèlement, les musiques électroacoustiques posent une question nouvelle. Lorsque le son est directement fixé sur un support, bande magnétique ou fichier numérique, la notion même de partition se transforme. L’écriture peut alors prendre la forme de schémas, de processus, de descriptions techniques ou de dispositifs, plutôt que de signes destinés à être lus par un interprète. L’histoire de la notation musicale apparaît ainsi comme une succession de transformations, étroitement liées aux choix esthétiques des compositeurs, aux contextes culturels et aux moyens techniques de chaque époque. Loin d’être figée, elle demeure un langage vivant, en constante redéfi

  • L’État de l’art de la Reconnaissance Optique de Musique (OMR)

    La reconnaissance optique de musique (Optical Music Recognition – OMR) constitue un domaine de recherche fascinant qui vise à enseigner aux ordinateurs la lecture et l’interprétation automatique de partitions musicales. Depuis plus de 50 ans, les chercheurs s’efforcent de développer des systèmes capables de transformer des images de partitions en formats numériques exploitables, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives pour l’archivage, l’analyse et l’accessibilité du patrimoine musical.

    Définition et objectifs de l’OMR

    L’OMR consiste à convertir computationnellement la notation musicale présente dans des documents en une version lisible par machine. C’est à la partition ce qu’est l’OCR pour le texte, qui permet de transformer un pdf en document word éditable, par exemple.
    L’objectif principal est de produire une représentation structurée de la partition qui peut être éditée, analysée, recherchée ou convertie vers d’autres formats comme MIDI ou MusicXML. Cette technologie promet de rendre accessibles de vastes collections de partitions jamais enregistrées auparavant et d’ouvrir de nouvelles modalités d’accès au patrimoine musical écrit.

    Défis techniques majeurs

    L’OMR présente des défis considérablement plus complexes que la reconnaissance optique de caractères traditionnelle. Cette complexité découle principalement de la nature même de la notation musicale. Une partition contient une multitude de symboles différents : clés, signatures temporelles et tonales, notes, altérations, indications dynamiques, articulations, et bien d’autres éléments. Le système doit être capable de reconnaître et différencier ces dizaines de catégories de symboles, chacune ayant ses propres variations graphiques. La signification d’un symbole musical dépend fortement de sa position relative dans la partition, une même forme graphique pouvant représenter différentes notes selon sa position sur la portée. Contrairement au texte qui suit une structure principalement linéaire, la musique s’organise selon deux dimensions : horizontale pour la progression temporelle et verticale pour les harmonies simultanées. Cette organisation spatiale complexe nécessite des approches de traitement spécialisées pour capturer les relations structurelles. S’ajoute à cela une grande variabilité graphique entre les partitions en termes de qualité d’impression, de styles typographiques, d’âge du document et de conditions de numérisation, les partitions manuscrites ajoutant une couche supplémentaire de complexité avec leurs variations calligraphiques individuelles.

    Évolution des approches méthodologiques

    L’évolution méthodologique du domaine illustre les progrès considérables accomplis ces dernières décennies. Les premiers systèmes s’appuyaient sur des méthodes de vision par ordinateur classiques combinées à des règles expertes, suivant généralement la séquence suivante : prétraitement de l’image, détection et segmentation des symboles, classification basée sur des caractéristiques extraites manuellement, puis reconstruction de la structure musicale selon des règles prédéfinies. Ces approches, bien que méthodiques, souffraient de limitations importantes en termes de robustesse face à la variabilité des documents et de capacité d’adaptation à de nouveaux styles de notation.

    Révolution de l’apprentissage profond (Deep Learning)

    L’avènement des techniques d’apprentissage profond a transformé radicalement le paysage de l’OMR. Les réseaux de neurones convolutifs ont permis d’automatiser l’extraction de caractéristiques pertinentes, tandis que les architectures récurrentes ont apporté la capacité de modéliser les dépendances séquentielles dans la notation musicale.

    Les approches end-to-end, qui traitent directement les images d’entrée pour produire une séquence linéaire de tokens représentant le contenu musical, ont montré des performances particulièrement prometteuses. Ces systèmes utilisent souvent des mécanismes d’attention et des techniques de décodage par connectionist temporal classification (CTC) pour gérer l’alignement entre l’image d’entrée et la séquence de sortie.

    Datasets et ressources de référence

    Le développement de systèmes OMR performants repose sur la disponibilité de datasets de qualité pour l’entraînement et l’évaluation. Plusieurs ressources importantes ont émergé ces dernières années, notamment référencés sur ce dépôt Github https://apacha.github.io/OMR-Datasets/

    MUSCIMA++

    Ce dataset fournit des annotations détaillées au niveau des symboles individuels pour des partitions manuscrites, permettant l’évaluation fine des systèmes de détection d’objets musicaux.

    DeepScores

    Orienté vers les partitions typographiées, DeepScores offre une collection substantielle d’images annotées avec des informations de localisation précises pour chaque symbole musical.

    DoReMi

    Plus récemment, le dataset DoReMi a été développé comme une ressource universelle compatible avec les datasets existants. Il comprend environ 6400 images de partitions avec près d’un million d’objets annotés selon 94 classes différentes. DoReMi se distingue par sa génération contrôlée via le logiciel Dorico, garantissant une cohérence et une précision d’annotation élevées.

    PrIMuS

    Ce dataset se concentre sur les séquences de notation musicale monophonique, particulièrement adapté pour l’évaluation d’approches end-to-end.

    Technologies et architectures actuelles

    L’architecture dominante combine des couches convolutives pour l’extraction de caractéristiques visuelles avec des couches récurrentes (LSTM ou GRU) pour la modélisation séquentielle. Cette approche permet de capturer à la fois les patterns visuels locaux et les dépendances temporelles de la notation musicale.
    Les modèles récents intègrent des mécanismes d’attention qui permettent au système de se concentrer dynamiquement sur les parties pertinentes de l’image lors de la génération de chaque élément de la séquence de sortie. Cette approche améliore significativement la précision pour les partitions complexes. L’adaptation des architectures Transformer, initialement développées pour le traitement du langage naturel, commence à montrer des résultats prometteurs pour l’OMR. Ces modèles peuvent mieux capturer les dépendances à long terme et les relations complexes entre éléments musicaux.

    Applications et systèmes pratiques

    Les applications pratiques de l’OMR démontrent désormais sa viabilité technologique à travers une diversité d’outils industriels et de projets de recherche. Dans le domaine commercial, plusieurs solutions matures se partagent le marché. PhotoScore et SmartScore demeurent parmi les références historiques pour la reconnaissance de partitions imprimées, intégrés respectivement aux suites Sibelius et Finale. ScanScore propose une approche plus moderne avec une interface dédiée combinant reconnaissance et édition musicale. Audiveris, projet open source développé depuis plus d’une décennie, illustre la vitalité de la recherche académique appliquée et s’intègre notamment dans l’écosystème MuseScore. Plus récemment, des startups comme Newzik et enote  Des systèmes comme OEMER peuvent traiter des photographies de partitions prises avec un smartphone et les convertir en formats MusicXML éditables, même en présence de distorsions perspectivistes ou de conditions d’éclairage imparfaites.

    L’impact de l’OMR se révèle particulièrement significatif dans les grands projets de numérisation patrimoniale. L’International Music Score Library Project (IMSLP), qui héberge plus de 150 000 partitions, explore l’intégration de technologies OMR pour enrichir ses métadonnées et faciliter la recherche par contenu musical. Le Répertoire International des Sources Musicales (RISM), qui catalogue plus de 1,2 million de sources musicales mondiales, collabore activement avec des équipes de recherche en musicologie numérique pour développer des outils d’analyse automatisée de ses collections. Ces initiatives illustrent comment l’OMR transforme les pratiques de recherche musicologique en permettant des analyses à grande échelle précédemment impossibles.

    Les applications de recherche révèlent des perspectives particulièrement innovantes. Le projet SIMSSA (Single Interface for Music Score Searching and Analysis) développe des outils pour analyser automatiquement des millions de pages de partitions, estimant le corpus musical écrit mondial à environ 100 à 200 millions de pages. Les chercheurs utilisent l’OMR pour des études stylistiques computationnelles, l’analyse des pratiques compositionnelles historiques, ou encore la détection de plagiat musical. Dans le domaine pédagogique, des applications émergentes permettent aux étudiants de numériser leurs exercices manuscrits pour obtenir un retour automatisé, tandis que les compositeurs utilisent ces technologies pour digitaliser rapidement leurs créations et les intégrer dans des flux de travail numériques.

    Défis et limitations

    Malgré ces avancées, des défis significatifs persistent. La reconnaissance de partitions polyphoniques, particulièrement la musique pour piano avec ses multiples voix simultanées, reste problématique. Les systèmes actuels peinent encore à gérer correctement la séparation et l’attribution des voix dans des textures musicales denses. L’adaptation aux différents styles de notation historiques et contemporains nécessite des approches robustes capables de généraliser au-delà des données d’entraînement. La diversité des conventions notationelles selon les époques et les traditions culturelles pose des défis considérables. La reconnaissance fine des nuances d’interprétation – dynamiques, articulations, phrasés – reste également imparfaite, bien que ces éléments soient cruciaux pour une représentation musicale complète.

    L’évaluation des systèmes OMR nécessite des métriques adaptées à la nature bidimensionnelle et hiérarchique de la notation musicale. Les mesures traditionnelles de précision et rappel au niveau des symboles individuels sont complétées par des évaluations structurelles qui considèrent la cohérence musicale globale de la transcription. Des efforts de standardisation émergent pour harmoniser les formats de représentation et les protocoles d’évaluation, facilitant la comparaison objective entre différentes approches méthodologiques.

    Les perspectives d’avenir s’orientent vers plusieurs directions prometteuses. Les recherches explorent des approches d’apprentissage auto-supervisé qui pourraient réduire la dépendance aux annotations manuelles coûteuses, ces méthodes tirant parti de la structure intrinsèque de la notation musicale pour apprendre des représentations utiles sans supervision explicite. L’association de l’OMR avec l’analyse audio ouvre des perspectives d’amélioration mutuelle, les systèmes futurs pouvant exploiter la complémentarité entre information visuelle et auditive pour des transcriptions plus robustes et complètes. Le développement de systèmes adaptatifs capables d’apprendre et de s’ajuster aux préférences et styles spécifiques des utilisateurs représente également une direction prometteuse pour l’amélioration de l’expérience utilisateur.

  • Le Blues

    C’est avec le blues que s’ouvre l’histoire du rock.

    Clé de voûte de la musique populaire américaine, le blues trouve ses racines dans l’expérience douloureuse de l’esclavage et de la ségrégation. Née de la rencontre entre les traditions musicales africaines et le contexte social tumultueux du sud des États-Unis, cette forme d’expression a profondément marqué l’histoire culturelle américaine et mondiale.

    Cet article sur l’histoire du rock explore le contexte historique et l’essence du blues, ses traits musicaux distinctifs ainsi que ses têtes de file.

    Introduction

    Au commencement, le blues

    B.B. King en concert à l'Audimax de l'Université de Hambourg, 1971
    B.B. King en concert à l’Audimax de l’Université de Hambourg, 1971
    Crédits : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0

    Le blues, pierre angulaire de la musique populaire américaine, trouve ses racines dans l’expérience douloureuse de l’esclavage et de la ségrégation. Née de la rencontre entre les traditions musicales africaines et le contexte social tumultueux du Sud des États-Unis, cette forme d’expression artistique a profondément marqué l’histoire culturelle américaine et mondiale.

    Replaçons d’emblée cet événement culturel d’importance, la naissance de la première musique afro-américaine vers la fin du 19è siècle, dans ses contextes de chronologie historique, de géographie et…d’ethnographie (voire d’anthropologie). Comment ces esclaves, puis descendant d’esclaves, ont-ils pu se redresser et inventer une musique qui va influencer les musiques populaires du monde entier au XXè siècle ? Phénomène unique et inédit.

    Contexte historique

    Esclavage et colonisation

    People with baskets and sacks pick cotton on a plantation, lithographie couleur. J.R. Barfooot, 1840
    People with baskets and sacks pick cotton on a plantation, lithographie couleur. J.R. Barfooot, 1840
    Crédits : James Richard Barfoot (1794-1863), CC BY 4.0

    Contexte

    Replaçons d’emblée cet événement culturel d’importance, la naissance de la première musique afro-américaine vers la fin du XIXsiècle, dans ses contextes de chronologie historique, de géographie et d’ethnographie (voire d’anthropologie).
    Comment ces esclaves, puis descendants d’esclaves, ont-ils pu se redresser et inventer une musique qui influencera les musiques populaires du monde entier au XXe siècle ? Phénomène unique et inédit.

    Esclaves

    On a gommé leurs noms, pour leur donner juste un prénom, européen : Tom (et sa case).

    Ils n’ont pu emporter avec eux leurs instruments de musique d’origine, qui auraient de toute façon été proscrits (notamment les tambours, dont le langage très structuré était considéré dangereux par les maîtres) dans ce nouveau monde. On a effacé leurs langues, leurs religions, on a bouleversé leur manière de s’habiller (ou non) pour leur imposer la culture, la civilisation des colons européens. Depuis leur départ d’Afrique jusqu’à leur « installation » dans le sud comme travailleurs forcés, ils subissent la violence, les violences, aussi bien morales que physiques, dans leur chair et dans leur âme. Que de douleurs, de désespoir (ils sont coupés totalement de leurs racines), que de peines et de détresse… Cet épisode dramatique, monstrueux désastre humanitaire, qui s’est déroulé pendant plusieurs siècles, est incontestablement l’un des plus noirs de notre histoire, avec ses millions de victimes et ses répercussions dans la société actuelle, avec une ségrégation et un racisme latent sévissant aujourd’hui encore, notamment aux États-Unis.

    Colons

    Après avoir colonisé la côte Nord Est de l’Amérique du Nord, où ils ont fondé les premiers états (de petite taille) de ce qui allait devenir les USA à l’indépendance (déclaration le 4 juillet 1776, fin de la guerre d’indépendance le 3 septembre 1783), et s’être établis dans le sud, progressivement, avant d’aller conquérir l’Ouest lointain (The Far West) encore sauvage (1776-1890), les colons européens se sont tournés vers les négriers quand il s’est agi de trouver de la main-d’œuvre pour leurs exploitations agricoles (blé, coton, maïs…). Négriers qui kidnappaient des africains (par millions, jusqu’à l’orée du XIXe siècle), les réduisaient en esclavage et les vendaient en Amérique du Nord, Centrale (Caraïbes) et du sud. La main d’œuvre n’avait pu être tirée de leurs propres rangs (des européens), du fait de leur faible nombre, ni de ceux des autochtones, que l’on appelait faussement les indiens, ces « Peaux-Rouges » ayant été largement exterminés, massacrés par millions suivant plusieurs méthodes très efficaces : expulsion de leurs terres et parcage dans des réserves (comme des animaux sauvages), élimination physique (les guerres indiennes, de 1778 à 1890), maladie (inoculée au moyen de la fourniture de couvertures infectées) etc., depuis l’arrivée des Espagnols et des Français au XVe siècle. Même après la guerre de Sécession – la Civil War qui opposa de 1861 à 1865 les Etats dit de « l’Union » au Nord aux Etats esclavagistes du Sud, dits « Confédérés », qui aboutit à l’abolition de l’esclavage (6 décembre 1865) défendue par Abrahm Lincoln, la situation ne s’est pas vraiment arrangée pour la communauté afro-américaine. La période de la Reconstruction, suivie de l’ère Jim Crow, a vu l’instauration de lois ségrégationnistes qui ont maintenu les Noirs dans une position de citoyens de seconde zone, jusqu’à leur abolition définitive en 1968.

    En Savoir Plus

    « Strange Fruit », Billie Holiday, 1969

    Strange Fruit est une pierre angulaire du blues, interprétée par Billie Holiday pour la première fois en 1939. Elle est basée sur un poème écrit par Abel Meeropol, un enseignant et militant syndical profondément choqué par une photographie de lynchage d’Afro-Américains, pratique courante à l’époque notamment dans les états du Sud.

    Le poème, initialement intitulé «Bitter Fruit», a été publié en 1937 et décrit de manière poignante les corps pendus aux arbres, comparés à des «fruits étranges». Meeropol a mis son poème en musique et l’a présenté à Billie Holiday, qui a été touchée par son message puissant et a décidé de l’interpréter. Billie Holiday a souvent interprété Strange Fruit au Café Society à New York, un club connu pour son engagement contre la ségrégation. La chanson a rapidement suscité des réactions fortes, devenant un hymne contre le racisme et les violences raciales.

    Billie Holiday – « Strange Fruit » Live 1959

    Les patronymes des bluesmen

    Dans le sillage de l’abolition de l’esclavage en 1865, les recensements de 1870 et 1880 ont joué un rôle crucial. Pour la première fois, les noms de tous les Afro-Américains étaient enregistrés, ce qui a poussé beaucoup d’entre eux à choisir un nom de famille pour être correctement recensés, n’ayant souvent seulement qu’un prénom.

    Des esclaves affranchis ont été affublés de patronymes tirés de la liste des pères fondateurs et des premiers présidents des États-Unis (Jackson, Hancock, Johnson, Washington, Franklin…) quand ce n’est pas en fonction de leur couleur de peau, plus ou moins foncée (broonzy, white, brown…), ou d’autres caractéristiques physiques ou professions, tandis que d’autres ont pris le nom de leur ancien propriétaire car ils n’avaient tout simplement pas d’autre référence.

    Noms de scène

    Les bluesmen ont ainsi souvent eu des «noms de scène» très imagés (Fats, Big (souvent les bluesmen sont des forces de la nature), Slim, Little, Sleepy, Howling Wolf, Muddy Waters, Hound Dog, Taj Mahal, Lightnin’, Mighty, Barkin’, Son, Brother, Sister, Blind, Sunnyland…) ou, comme les cowboys, donnant une indication de leur origine (Texas, Tampa, St Louis, Mississippi, Memphis, Louisiana…), quand ce n’est pas une déformation de leur nom : Ledbetter devient Leadbelly, Thibeaux (Walker) devient T Bone.it, où ils vont trouver des emplois et une vie plus urbaine, mais aussi un climat plus contrasté.

    Définition

    L’essence du blues

    Génèse

    Interroger le blues, c’est d’abord questionner ses racines : les circonstances de son apparition, la signification du mot lui-même, et les éléments qui définissent cette expression artistique.

    Dès le début, les colons blancs ont ainsi converti les esclaves afro-américains, de force, à la religion Chrétienne, en leur imposant d’aller à l’église et en leur apprenant la liturgie (La Bible), en anglais bien sûr, eux qui ne parlent pas encore bien la langue de leurs maîtres. Ils vont ainsi rapidement participer activement aux offices, leur riche culture du chant et de la musique leur permettant de s’y adapter facilement.

    Les chants religieux, les cantiques (les hymnes), sont alors repris en chœur par ces esclaves, qui vont finir par les prendre en main au XIXe siècle, les remanier en leur insufflant un caractère plus africain, avec là aussi prédominance d’une pulsation où les temps forts sont placés sur le 2 et le 4 plutôt que sur le 1 et le 3. On va y trouver également la recherche de la transe mystique par la répétition des motifs en boucle et le rythme très marqué (danse). Quand la pulsation du blues et du jazz est le plus souvent ternaire, le gospel va, lui, « retourner » à la pulsation binaire, plus vivante, plus sautillante. On est dans la joie et l’espérance, on saute et l’on danse plutôt que l’on traine des pieds dans le désespoir et l’affliction. On y roule (rock) et on y balance (roll) déjà avec entrain, en faisant du bruit (rattle), certes, mais du holy noise.


    Les premiers chants collectifs sont nés dans les plantations, où le travail est particulièrement pénible, cette expression musicale étant un moyen de communication premier entre des déracinés ne parlant pas la même langue (ils sont de provenances diverses), en tout cas dans un premier temps.

    Des églises vont être réservées aux noirs et de nombreuses congrégations religieuses, des paroisses (communities), vont s’assembler et célébrer des messes chaque fin de semaine (« Sunday I Go To Church, I Kneel Down And Pray »). Lorsque le pasteur prononce son sermon, les fidèles répondent en tapant dans leurs mains (ou dans un tambourin, un tambour de Basque amené en Amérique par les Espagnols), et s’expriment non pas d’une voix douce et rentrée, mais fortement et avec énergie, de manière à bien remplir l’église de leurs voix, dans le but de faire vibrer les âmes (soul) des participants. Le chœur est bien sûr accompagné par l’orgue (church organ), ou l’harmonium, instrument exclusif qui se doit de trôner dans chaque église ou temple aux États-Unis.

    Les marqueurs musicaux

    Les marqueurs musicaux qui caractérisent le blues et définissent sa forme si spécifique sont multiples : note bleue, shuffle, textes mélancoliques, twelve bars, apparition de la guitare électrique, etc…
    Quand les musiques populaires en Afrique sont jouées généralement en majeur, sur des pulsations franchement binaires, en Amérique elles se retrouvent souvent en mineur, avec apparition de notes bleues sur des pulsations ternaires (avec des rythmes pratiquement toujours binaires), qui trainent des pieds lamentablement : c’est le shuffle. La tristesse et le désespoir contre la force vitale et l’espoir en des lendemains meilleurs.

    Note Bleue

    La note bleue (de l’anglais blue note) est une note abaissée d’un demi-ton au maximum, qui donne sa couleur musicale au blues, et plus tard au jazz. Les notes bleues peuvent être considérées comme des notes ajoutées à la gamme majeure : ces notes sont aux troisième, cinquième et septième degrés, abaissées d’un demi-ton.

    La couleur blue note la plus emblématique correspond à une quinte bémol, c’est-à-dire à l’ajout de la quarte augmentée dans la gamme majeure.

    Appuyez sur le bouton (▶) pour écouter et suivre les notes bleues.

    Ecouter un chant avec et sans notes bleues
    Klaus Blasquiz, CNSMDP, 2025
    Ecouter la « blue note » sur cette introduction d’harmonica de Sonny Boy Williamson II
    Sonny Boy Williamson II, Help me, 1966

    Shuffle

    Le swing est une rythmique jazz qui consiste à accentuer les temps faibles dans une mesure à deux ou quatre temps. En outre, les pulses binaires sont remplacés par des pulses ternaires pour donner une impression de balancement. Ainsi, au lieu de jouer deux croches successives, on joue la première et la troisième croche d’un triolet (autrement dit, la première note est plus longue et la deuxième plus courte, créant un effet de balancement).
    Le «swing ratio» (rapport de swing) varie avec le tempo : il est comparable à celui d’un triolet à un tempo rapide, mais devient plus binaire à un tempo plus élevé.
    À l’inverse, à un tempo plus lent, le rapport se rapproche de celui d’une croche pointée suivie d’une double croche. On n’est pas très loin des notes inégales en musique baroque. Le shuffle est au blues et au rock ce que le swing est au jazz, à ceci près que l’inégalité ne varie pas en fonction du tempo.

    Appuyez sur le bouton (▶) pour écouter et suivre un shuffle.

    Ecouter un blues avec une rythmique shuffle
    Sonny Boy Williamson II, Help me, 1966

    Textes du désespoir

    Les textes sont évidemment le reflet de l’état de désolation des bluesmen. Ces plaintes sont souvent structurées en vers, avec rimes (approximatives) et résolutions succinctes.

    Robert Johnson, If I Had Possession Over Judgement Day, 1936
    Version Originale (Anglais) :
    Traduction (Français) :

    Si j’avais la possession
    sur le jour du jugement
    Seigneur, la petite femme que j’aime n’aurait pas
    le droit de prier
    Et je suis allé sur la montagne
    et j’ai regardé aussi loin que mes yeux pouvaient voir
    Et je suis allé à la montagne
    regardant aussi loin que mes yeux pouvaient voir
    Un autre homme a pris ma femme et le lonesome blues m’a pris
    Et j’ai roulé, j’ai dégringolé et j’ai
    pleuré toute la nuit
    Et j’ai roulé et j’ai dégringolé et j’ai
    pleuré toute la nuit
    Je me suis réveillé ce matin
    Mon rouleau à patisserie a disparu
    J’ai dû croiser les bras et je
    me suis éloigné lentement
    (parlé) Je n’ai pas aimé sa façon de faire
    J’ai dû croiser les bras et je
    me suis éloigné lentement
    J’ai dit dans mes pensées, «Yo,»
    Les problèmes viendront un jour ou l’autre
    Maintenant viens là, bébé
    assieds-toi sur mes genoux
    Je veux tout te dire sur la
    façon dont ils m’ont traité

    Twelve Bars

    Une autre caractéristique distinctive du blues est sa forme. Quand le blues n’est pas purement et simplement une récitation linéaire, sur une note ou un accord (John Lee Hooker), il est basé sur une structure en douze mesures (avec une progression d’accord typique), sans couplets ni refrains, tournant en boucle jusqu’à une coda aléatoire, et approximative.

    Les temps forts, comme dans la majorité des musiques issues du blues, sont le deuxième et le quatrième, contrairement à ce qui se passe en Europe, où c’est plutôt le premier et le troisième que l’on accentue.

    Appuyez sur le bouton (▶) pour écouter et suivre un blues en douze mesures.

    Ecouter un blues en douze mesures :
    Howlin’ Wolf, Killing Floor, 1964

    Grille de blues

    La structure emblématique des 12 mesures du blues peut également être représentée sous la forme d’une « grille d’accords ». Chaque case de la grille représente une mesure, et précise la note de basse (ci-dessous avec la notation anglo-saxonne qui attribue à chaque note une lettre de l’alphabet – le « la » correspondant à la lettre A, le « si » à la lettre B, le « do » à la lettre C, etc) mais également un chiffre qui indique l’accord à réaliser à partir de la basse.
    Le chiffre 7 correspond ici à un accord de septième (c’est-à-dire 7 notes au-dessus de la basse), sur une basse de la (A), puis ré (D), puis mi (E) avant de revenir sur le la (A). On parle de « chiffrage d’accords ».

    A noter que cette représentation simplifiée de la structure harmonique d’un morceau est bien plus ancienne que le blues : elle date en effet de l’époque baroque (XVIIe siècle).
    On parle alors de « basse chiffrée » et non de « grille » car la basse est toujours écrite sur les portées d’une partition plutôt que représentée dans des cases, mais le principe est le même.

    Guitare et voix

    Leadbelly au National Press Club à Washington, D.C., 1938
    Leadbelly au National Press Club à Washington, D.C., 1938
    Crédits : Gottlieb, William P., 1917-, photographer, The Library of Congress, Public domain

    Forme Originelle

    Après être sorti des champs de coton, dès que les esclaves se sont emparés d’instruments, le blues a presque toujours été l’expression d’un chanteur seul s’accompagnant à la guitare, les duos guitare-harmonica, comme Soony Terry & Brownie McGhee ou Buddy Guy & Junior Wells, étant exceptionnels. Par opposition au chœur des fidèles du gospel, accompagné par un organiste ou un pianiste (l’orgue d’église acoustique devenant électrique à l’apparition de l’Hammond Organ au milieu des années 30).

    La guitare, amenée par les conquistadors espagnols (Spanish guitar comme disent les américains), est au départ de configuration classique (ou flamenca) avec une petite caisse de résonance et des cordes en boyaux (de chat !). C’est un instrument de salon, facile à transporter et surtout polyphonique. On peut y simuler des percussions comme tout autre type d’instrument, même un orchestre entier, mais elle a le défaut rédhibitoire de n’être pas très sonore. Et pour se faire mieux entendre en plein air, ou dans des bouges bruyants, il serait bon d’augmenter sa puissance sonore, son efficacité.
    La guitare, sous diverses formes, existait déjà sur le sol américain avant l’introduction de la « Spanish guitar », notamment grâce aux instruments amenés par les colons européens dès le XVIe siècle, comme la vihuela et d’autres cordophones apparentés. Cependant, ces instruments restaient marginaux par rapport au banjo et à la mandoline, qui dominaient la musique populaire américaine au début du XXe siècle.
    L’introduction de la « Spanish guitar » au XIXe siècle, sous l’impulsion de lutheries comme celles de Christian Frederick Martin, a véritablement marqué le début de la popularité de la guitare moderne aux États-Unis, en lui donnant une place centrale dans la musique américaine et en inspirant l’évolution vers la guitare folk à cordes métalliques. L’électrification de la guitare et l’ajout d’autres instruments viendra plus tard, concomitamment avec les premières migrations des musiciens vers le nord des États-Unis, mais le blues des origines, qui trouve sa source dans les états esclavagistes du sud, s’incarne dans cette version épurée et intimiste.

    Du côté de la voix, les bluesmen vont avoir tendance à hurler (howlers, screamers…) et érayer leur voix pour être bien perçus. Si on ne les entend pas, les « spectateurs » finissent par détourner leur attention des artistes et leurs « employeurs » (patrons de ces bars crasseux) vont être amenés à les « remercier ».

    Ecoutez la voix de Blind Willie Johnson dans « Praise God I’m Satisfied »
    En savoir plus

    Guitare Slide

    Étroitement associée au blues, le jeu en slide est une technique qui consiste à utiliser un objet dur, comme un bottleneck pour glisser le long des cordes de la guitare au lieu de les presser contre les frettes. Cela permet de créer des transitions fluides entre les notes, produisant un son distinctif et expressif.

    Cela permet de créer des effets musicaux spécifiques :

    • glissando : transition fluide entre les notes, sans les interruptions des frettes
    • vibrato : en bougeant légèrement le slide, on peut ajouter un vibrato expressif, imitant la voix humaine
    • sustain prolongé : le slide permet de maintenir les notes plus longtemps, ajoutant une dimension lyrique au jeu
    Eddie «Son» House joue de la guitare slide sur son morceau Death Letter Blues, (non daté)

    Bottleneck

    Un bottleneck est un accessoire pour jouer en slide, souvent fabriqué à partir du goulot d’une bouteille en verre, d’où son nom (bottleneck signifie littéralement goulot de bouteille). Aujourd’hui, les bottleneck peuvent être en verre, en métal ou en céramique. Chaque matériau offre une texture sonore différente.

    Fred McDowell utilise un vrai bottleneck (goulot de bouteille en verre), 1969

    Flat picking

    Le flat picking est une technique de jeu de guitare utilisant un médiator (ou plectre) pour pincer les cordes, contrairement au fingerpicking qui utilise les doigts. Cette technique permet de jouer des mélodies rapides et précises, ainsi que des accords rythmiques.

    La guitare était principalement utilisée comme instrument rythmique. Cependant, des guitaristes ont commencé à jouer des solos, ce qui a conduit à l’émergence de deux styles principaux : le fingerstyle et le flat picking. Des guitaristes comme Big Bill Broonzy ont utilisé des techniques de picking qui ont influencé le développement du flat picking.

    Big Bill Broonzy joue « Hey hey » en faisant du flatpicking, Cloverdale MI, 1957

    Migration et évolution

    Le blues du Delta, les sources du Nil

    Seule photo existante de Charley Patton, considéré comme le père du Delta Blues, chez Paramount Records à Grafton Wisconsin, 1929
Crédits : Photo published by Paramount Records and the F. W. Boerner Company. Photographer uncredited and unknown., Public domain

    Origines Géographiques

    Considérée comme le berceau du blues, la région dite «Delta du Mississippi», région agricole du Sud profond, n’est pas du tout située à l’embouchure dudit fleuve à La Nouvelle-Orléans, mais plus haut dans l’état du Mississipi. Bordée à l’est par le fleuve Mississipi le long de la Louisiane et de l’Arkansas, elle se trouve entre Memphis (Tennessee) au nord et Vicksburg (Mississippi) au sud.

    Les bluesmen les plus emblématiques sont originaires de ce delta (parallélogramme qui s’étire du sud au nord, le long du grand fleuve), notamment de villes comme Rolling Fork (Muddy Waters), Itta Bena (B.B. King), Lyon (Son House) ou Vicksburg (Willie Dixon), etc.

    (carte dynamique)

    Nombre de bluesmen originaires de cette région suivront les chemins qu’empruntent de nombreux Afro-Américains lors des grandes migrations intérieures à la recherche de meilleures opportunités professionnelles. Ce vaste mouvement de population les conduit notamment vers les grandes villes du Nord (Saint-Louis, Davenport, Minneapolis, Louisville, Indianapolis, Chicago, Milwaukee, Cincinnati, Detroit, Cleveland et Pittsburgh), où le blues, porté par ces migrants, s’implante et évolue.Ceux quittant Atlanta et Miami remontent plus à l’est vers des villes comme Richmond, Baltimore, Philadelphie et New York. Enfin, deux autres axes migratoires orientent la population – et par ricochet le blues – vers la West Coast, à San Francisco et Los Angeles (Californie), puis vers Portland (Oregon) et Seattle (Washington) au nord, près de la frontière canadienne.

    Playlist

    CHARLEY PATTON

    Charlie Patton (1891-1934)

    Seule photo existante de Charley Patton, considéré comme le père du Delta Blues, chez Paramount Records à Grafton Wisconsin, 1929
Crédits : Photo published by Paramount Records and the F. W. Boerner Company. Photographer uncredited and unknown., Public domain

    Charley Patton est souvent considéré comme le «père du Delta blues». Il est l’un des premiers musiciens à populariser ce style musical en dehors de la région du Delta du Mississippi.

    Patton a grandi dans une famille nombreuse et a passé une grande partie de sa jeunesse dans la plantation de coton de Will Dockery, où il a développé son amour pour la musique. Il a commencé à jouer de la guitare à l’âge de 14 ans et a rapidement été influencé par des musiciens locaux comme Henry Sloan.

    Au cours de sa carrière, Patton est devenu un musicien itinérant, parcourant le Mississippi et d’autres États pour se produire. Il est connu pour son jeu de guitare rythmique et complexe, ainsi que pour ses performances scéniques spectaculaires : il impressionnait en effet son public en jouant de la guitare derrière sa tête ou même entre ses jambes, ce qui a influencé de nombreux musiciens de blues et de rock qui ont suivi, comme Jimi Hendrix. Ses chansons abordaient souvent des thèmes de la vie quotidienne des Afro-Américains dans le Sud des États-Unis, comme les conditions de travail difficiles et les inondations du Mississippi.

    Entre 1929 et 1934, il a enregistré plus de 70 titres pour les labels Paramount et Vocalion, dont certains de ses morceaux les plus célèbres comme High Water Everywhere, Screamin’ and Hollerin’ the Blues et Pony Blues. Son influence sur le blues et la musique populaire américaine est immense, inspirant des générations de musiciens, y compris des légendes comme Robert Johnson, Howlin’ Wolf et Muddy Waters.

    ROBERT JOHNSON

    Robert Leroy Johnson (1911-1938)

    Portrait en studio des frères Hook du musicien américain Robert Johnson, coiffé d'un chapeau et vêtu d'un costume à fines rayures, tenant une guitare acoustique Gibson L-1 de 1928.
Crédits : GMK2023, CC0 (https://creativecommons.org/publicdomain/zero/1.0/deed.en)

    La légende Robert  Leroy Johnson est née le 8 mai 1911 à Hazlehurst dans le Mississippi, et morte le 16 août 1938 dans des circonstances mystérieuses, il n’a que 27 ans (bienvenue au club), seulement deux ans après les fameuses séances d’enregistrement où il grave ses grands classiques (29 morceaux, pas plus), qui seront repris par d’innombrables artistes, de Jimi Hendrix à Eric Clapton en passant par Jimmy Page, The Rolling Stones ou encore Bob Dylan.

    Il se produit dans le Chitlin Circuit, réseau de salles de spectacle dans les régions de l’Est, du Sud et du Haut Midwest offrant un cadre commercial et culturel aux artistes afro-américains, mais il n’est pas enregistré, pas connu. Il ne deviendra célèbre que longtemps après sa mort.

    Légende

    Il aura raconté lui-même sa légende (le pacte avec le diable) : un soir très sombre, alors qu’il se promenait dans les alentours de Clarksdale, dans le Delta du Mississippi, il se perd à un carrefour (crossroads). Comme il commence à s’endormir, une brise fraîche le réveille. Il voit alors au-dessus de lui une ombre immense avec un long chapeau. Effrayé, ne pouvant dévisager cette apparition, Johnson reste comme paralysé. Sans un mot, l’apparition se penche, prend sa guitare, l’accorde, joue quelques notes divines avant de lui rendre l’instrument et de disparaître dans le vent noir du Sud. En réalité, cette légende provient d’un autre bluesman, Tommy Johnson (curieusement un autre Johnson), qui prétendait avoir vendu son âme au diable, un soir, à un carrefour, pour obtenir sa virtuosité à la guitare.

    LEADBELLY

    Huddie William Ledbetter (1888-1949)

    Version recadrée d'un portrait de Bunk Johnson, Leadbelly, George Lewis et Alcide Pavageau, Stuyvesant Casino, New York, N.Y.
Crédits : William P. Gottlieb, Public domain

    Le «ventre de plomb» est découvert par les fameux musicologues John et Alan Lomax, juste après l’un de ses passages par la prison, à laquelle il a été condamné pour violences répétées. Séduits par son talent, ils enregistreront des centaines de ses chansons pour la bibliothèque du Congrès.

    Spécialiste de la douze cordes, il en joue de main de maître dans un folk blues des plus raffinés, où sa voix haut perchée mais vigoureuse fait merveille. Leadbelly a grandi au Texas, où il a été exposé à une variété de styles musicaux, notamment les spirituals, les work songs et les ballades. Il commence sa carrière musicale en jouant de l’accordéon avant de se tourner vers la guitare. Son répertoire, là aussi, va servir de référence à un nombre incalculable d’artistes, de Harry Bellafonte aux Beach Boys, en passant par Led Zeppelin, les Rolling Stones, Creedence Clearwater Revival, Nirvana ou… Joe Dassin.

    HOWLIN’ WOLF

    Chester Arthur Burnett (1910-1976)

    Howlin' Wolf au Ann Arbor
Blues Festival, 1970
Crédits : Jeff Titon, CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/)

    Le «Loup Hurleur», lui aussi né dans le Mississipi, a été affublé dans sa jeunesse d’autres sobriquet comme Big Foot ou Bull Cow, tant il était bien charpenté et massif (il chaussait en effet du 53 et mesurait 1,92 m pour 125 kg). Howlin’ Wolf a grandi dans une plantation de coton et a été influencé par des musiciens comme Charley Patton, qui lui a appris à jouer de la guitare.

    Dans les années 1930, il a commencé à se produire dans des clubs du Mississippi et de l’Arkansas. Il n’enregistre son premier disque qu’à l’âge de quarante et un ans et il est l’un des premiers à électrifier sa guitare, avec un son saturé convenant bien à ses lupins hurlements. Il a ainsi joué un rôle clé dans la transformation du Blues acoustique du Delta en Blues électrique de Chicago. C’est de sa voix puissante et rocailleuse, avec laquelle il hurle au loup à l’occasion, que vient à Mr Burnett son nom de scène.

    SONNY BOY WILLIAMSON II

    Rice Miller (1899-1965)

    Cimetière de Prairie Road (Tutwiler, Mississippi) Tombe de Sonny Boy Williamson II
Crédits : Thomas R Machnitzki (thomas@machnitzki.com), CC BY 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0/deed.en)

    Sonny Boy (fiston) Williamson (1899-1965), deuxième du nom, est un chanteur harmoniciste, mais aussi compositeur, qui réalise son premier enregistrement en 1951. Il est souvent considéré comme l’un des plus grands joueurs d’harmonica de son époque et a grandement influencé le développement du blues moderne.

    Il n’aura pas véritablement de succès avant de passer chez Chess Records (à Chicago) où il produit plus de 70 chansons de 1955 à 1964.

    LONNIE JOHNSON

    Alfonzo Johnson (1899-1970)

    Lonnie Johnson à Chicago, 1941
Crédits : Russell Lee, Public domain

    Tenant du country blues puis pionnier de l’urban blues, le néo-louisianais Lonnie Johnson (1899-1970) enregistre dès le début des années 1920 un grand nombre de disques classés dans la catégorie race records,ce qui signifiait que cette musique s’adressait à une population exclusivement de couleur.

    Johnson a grandi dans une famille de musiciens et a commencé à jouer du violon et de la guitare dès son plus jeune âge. Il a joué dans divers groupes et orchestres, explorant une multitude de styles musicaux, du ragtime au jazz en passant par le blues. Ce chanteur guitariste de grande classe a influencé énormément de musicien de blues, et pas seulement, notamment Robert Johnson, T Bone Walker, Jimi Hendrix et Eric Clapton.

    BIG BILL BROONZY

    Lee Conley Bradley (1927-1958)

    Le «gros William bronzé» (1927-1958) enregistre son premier disque en 1927 et va graver plus de trois cents titres sous son nom, sans compter ses innombrables interventions avec d’autres grands bluesmen comme Washboard Sam, Jazz Gillum ou Memphis Slim, où il excelle par la qualité de son jeu de guitare et la limpidité de sa voix.

    Il s’électrifie après-guerre pour jouer un blues plus urbain, et plus policé, avant de revenir aux sources du blues traditionnel, individuel et acoustique. Il est l’un des premiers à venir en Europe, et notamment en France, en 1951, pour y porter la bonne parole du blues.

    BLIND WILLIE JOHNSON

    Willie Johnson (1897-1945)

    Quand on est noir, dans le Sud, et que de plus on est aveugle (on ne peut donc pas travailler aux champs), on peut être recueilli par une communauté religieuse, une paroisse. C’est le cas de Willie Johnson (1897-1945) qui chante alors du blues chrétien, une anomalie rare.

    Cet artiste vénéré voit sa chanson Dark Was The Night, Cold Was The Ground figurer parmi les vingt-sept chansons du monde gravées sur le Voyager Golden Record, un disque envoyé à bord des sondesspatiales Voyager en 1977. Ce disque contient des sons et des images sélectionnés pour représenter la diversité de la vie et de la culture sur Terre, et la musique de Johnson a été choisie pour illustrer la profondeur émotionnelle de l’humanité. À plus de 19 milliards de kilomètres de notre planète en 2015, la sonde Voyager 1, lancée en 1977 avec son disque d’or servant de bouteille à la mer, est l’objet humain le plus éloigné de la Terre.

    Blues urbain et guitare électrique

    Le guitariste américain Albert King sur une photo de presse datant de 1976. Il tient sa Flying V personnalisée, construite par Dan Erlewine.
Crédits : Utopia Records; Distributed by RCA, Public domain

    Great Depression

    La Grande Dépression qui frappe les États-Unis après le krach boursier de 1929 provoque un exode rural. L’industrialisation du nord des États-Unis (sidérurgie, textile, pétrochimie, automobile, radio, petit et grand ménager…) et la décrépitude du sud vont inciter la population noire, bluesmen compris, à émigrer vers le Nord. En remontant le cours du Mississippi, les Bluesmen laisseront de fortes empreintes en cours de route, comme à St Louis dans le Missouri, puis en passant par exemple du Delta du Mississipi et du deep south en général (Tennessee, Mississippi, Texas, Louisiane) à Chicago, Milwaukee ou Detroit, où ils vont trouver des emplois et une vie plus urbaine, mais aussi un climat plus contrasté.

    Naissance de la guitare éléctrique

    L’électrification de la guitare et l’évolution de sa facture distingue le Delta blues de ses futures formes.

    Playlist des différents courants

    Fresque du blues urbain

    Le blues de Chicago

    L’urbanisation progressive de la population afro-américaine  a entraîné une évolution significative du blues dont Chicago, en particulier, est devenu un centre névralgique. Le blues de Chicago se distingue d’autres formes de blues urbain par son enracinement encore marqué dans le Delta blues avec une forte présence de l’harmonica et des riffs de guitare électrique.

    MUDDY WATERS

    McKinley Morganfield (1913-1983)

    Le guitariste et chanteur Muddy Waters à Paris (Maison de Radio France)
Crédits : Lionel Decoster, CC BY-SA 4.0

    McKinley Morganfield, plus connu sous le nom de Muddy Waters, est né à Rolling Fork (Mississippi), ville aux eaux boueuses qui ont inspiré son nom de scène. En 1941, Alan Lomax, célèbre folkloriste, enregistre Muddy pour la Bibliothèque du Congrès, révélant au monde son talent brut.

    Trois ans plus tard, comme des millions d’autres Afro-Américains durant la Grande Migration, il quitte le Sud pour Chicago où son adoption de la guitare électrique et l’intégration d’une section rythmique complète (batterie, piano, basse, cette dernière étant inventée en 1950 par Leo Fender) ont jeté les bases du Chicago blues. Cette évolution a non seulement redéfini le son du blues, mais a également préfiguré la formation standard des groupes de rock des années 60.

    En 1948, ilsigne avec Chess Records et enchaîne les succès comme I Feel Like Going Home et I Can’t Be Satisfied. Les Rolling Stones eux-mêmes, grands admirateurs du bluesman, tirent leur nom de sa chansonRollin’ Stone.

    B. B. KING

    Riley Ben King (1925-2015)

    B.B. King en concert à l'Audimax de l'Université de Hambourg, 1971 
Crédits : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0

    Riley Ben King, plus connu sous le nom de B.B. King (1925-2015), est né à Itta Bena, dans le Mississippi.

    Bien que n’étant pas strictement un représentant du Chicago Blues, il illustre parfaitement l’évolution du blues vers un style plus urbain et électrique. Son jeu de guitare distinctif, caractérisé par un vibrato expressif et des phrases mélodiques inspirées du jazz, a influencé des générations de musiciens bien au-delà du blues. Son titre The Thrill Is Gone est un parfait exemple de la fusion entre le blues traditionnel et des arrangements plus modernes.

    Sa carrière, qui s’étend sur plus de six décennies, a profondément marqué le paysage musical mondial

    ALBERT KING

    Albert Nelson (1923-1992)

    Le guitariste Albert King à Paris, Salle de la Mutualité, 1978
Crédits : Lioneldecoster, CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

    Albert King, né Albert Nelson à Indianola dans le Mississippi, est l’un des géants du blues, souvent surnommé « The Velvet Bulldozer » en raison de sa stature imposante et de son jeu de guitare tout en finesse. Dès son plus jeune âge, il est plongé dans la musique grâce à son père, Will Nelson, qui joue de la guitare. Mais c’est en écoutant des légendes comme Elmore James et Robert Nighthawk qu’il trouve sa véritable inspiration.

    Dans les années 1950, Albert King quitte le Mississippi pour s’installer à Saint-Louis, où il développe son style unique de guitare électrique, caractérisé par des bends puissants et des vibratos expressifs. En 1961, il connaît son premier succès avec Don’t Throw Your Love on Me So Strong, mais c’est en signant avec le label Stax en 1966 qu’il atteint la consécration. Son album Born Under a Bad Sign (1967) devient un classique instantané, influençant des générations de musiciens, de Jimi Hendrix à Eric Clapton.

    Le Jazz et le rhythm and blues

    Le rhythm and blues (R&B) émerge dans les années 1940 et 1950, et représente une autre étape cruciale dans l’évolution du blues et son influence sur la musique populaire. Combinant des éléments de blues, de jazz et de gospel, le R&B a produit des artistes emblématiques qui ont posé les jalons du rock’n’roll naissant.

    NAT KING COLE

    Nathaniel Adams Coles (1919-1965)

    Nat King Cole, né Nathaniel Adams Coles à Montgomery (Alabama), est une figure emblématique du jazz et du rhythm and blues. Dès son plus jeune âge, il est plongé dans la musique grâce à sa mère, organiste à l’église, qui lui apprend à jouer du piano. À quatre ans, il donne déjà son premier concert, interprétant Yes! We Have No Bananas.

    La famille déménage à Chicago, où Nat s’imprègne de l’effervescence musicale du quartier de Bronzeville. Il quitte l’école à 15 ans pour se consacrer entièrement à la musique, formant son premier groupe, le King Cole Trio, en 1937. Leur succès Straighten Up and Fly Right en 1943 marque le début de sa carrière fulgurante.

    Nat King Cole devient le premier Afro-Américain à animer une émission de télévision nationale, The Nat King Cole Show, en 1956, brisant ainsi des barrières raciales dans le monde du divertissement. Malgré les défis et les discriminations, il reste une figure charismatique et influente, avec des tubes intemporels comme Unforgettable et Mona Lisa.

    LOUIS JORDAN

    Louis Jordan (1908 – 1975)

    Né à Brinkley dans l’Arkansas, Louis Jordan est une figure emblématique du jazz, du blues et du rhythm and blues. Surnommé «le roi du juke-box», il a marqué les années 1930 à 1950 avec son style unique et son charisme indéniable. Fils d’un chef d’orchestre, il apprend très tôt à jouer de la clarinette et du saxophone, se produisant dès l’âge de 15 ans avec les Rabbit Foot Minstrels.

    En 1936, il rejoint l’orchestre de Chick Webb, où il rencontre Ella Fitzgerald et affine son style. Deux ans plus tard, il forme son propre groupe, les Tympany Five, et révolutionne la scène musicale avec des morceaux comme Is You Is or Is You Ain’t My Baby? et Caldonia.

    Jordan devient l’un des premiers artistes noirs à connaître un succès massif auprès du public blanc, ouvrant la voie à des légendes comme Chuck Berry et Ray Charles.

    Il s’éteint en 1975 à Los Angeles, laissant derrière lui un héritage musical immense et une influence durable sur le rock ‘n’ roll et le rhythm and blues.

    BIG JOE TURNER

    Joseph Vernon Turner (1911-1985)

    Big Joe Turner à Hambourg, 1973
Crédits : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0

    Big Joe Turner, né Joseph Vernon Turner Jr. à Kansas City (Missouri), est une légende du blues, du jazz et du rhythm and blues. Surnommé «the boss of the blues», il est l’un des pionniers du rock ‘n’ roll, avec une carrière qui s’étend des années 1920 aux années 1980.

    Turner commence à chanter dans les rues et les églises de Kansas City après la mort de son père. À 14 ans, il quitte l’école pour travailler dans les clubs de nuit, où il devient rapidement connu comme le «Singing Barman» grâce à ses performances en tant que barman chanteur. En 1936, il s’installe à New York avec son ami, le pianiste Pete Johnson, et leur participation au concert From Spirituals to Swing au Carnegie Hall les propulse sur le devant de la scène.

    Big Joe Turner enregistre des classiques intemporels comme Shake, Rattle and Roll qui devient un hit majeur, repris notamment par Bill Haley and His Comets. Sa voix puissante et son style énergique font de lui une figure incontournable du jump blues et du rock ‘n’ roll naissant.

    T-BONE WALKER

    Aaron Thibeaux Walker (1910 – 1975)

    T-Bone Walker à l'American Folk Blues Festival de Hambourg, Musikhalle, 1972
Crédits : Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/)

    T-Bone Walker, né Aaron Thibeaux Walker le 28 mai 1910 à Linden au Texas, est un pionnier de la guitare électrique et un innovateur du jump blues et du West Coast blues. D’origine afro-américaine et cherokee, il grandit dans le sud de Dallas, où il rencontre Blind Lemon Jefferson qui l’initie au blues. Dès l’âge de 10 ans, il quitte l’école pour se consacrer à la musique, devenant rapidement un artiste professionnel sur le circuit du blues.

    En 1929, il enregistre son premier single, Wichita Falls Blues, sous le nom de Oak Cliff T-Bone. Mais c’est en 1947 qu’il connaît un succès retentissant avec Call It Stormy Monday (But Tuesday Is Just as Bad), un classique du blues où la guitare électrique occupe une place primordiale.

    T-Bone Walker devient alors une figure incontournable, influençant des générations de musiciens, de B.B. King à Jimi Hendrix, qu’il inspire notamment par son habileté à jouer de la guitare avec ses dents.

    JIMMY RUSHING

    James Andrew Ru (1901-1972)

    Jimmy Rushing à l'Aquarium, New York, 1946
Crédits : William P. Gottlieb, Public domain

    Jimmy Rushing, né James Andrew Rushing à Oklahoma City, est une figure emblématique du jazz et du blues. Son surnom «Mr. Five by Five» gagne en popularité en 1942 grâce à une chanson qui décrit sa stature imposante : «il mesure cinq pieds de haut et cinq pieds de large», et devient ainsi un symbole de son charisme et de sa présence scénique. Fils de musiciens, il grandit dans une famille où la musique est omniprésente. Son père, trompettiste, et sa mère, chanteuse, lui transmettent leur passion dès son plus jeune âge.

    Rushing commence sa carrière musicale en jouant du piano dans les clubs de Los Angeles avant de rejoindre les Blue Devils de Walter Page en 1927. En 1935, il devient le chanteur vedette de l’orchestre de Count Basie, avec lequel il enregistre des classiques comme Going to Chicago et Harvard Blues. Sa voix puissante et son style de blues shouterlui permettent de se faire une place de choix dans le monde du jazz.

    CHARLES BROWN

    Charles Brown (1922 – 1999)

    Charles Brown au Long Beach Blues Festival, 1996
Crédits : Sumori, CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/)

    Né à Texas City, Charles Brown est une figure emblématique du blues californien (ou West Coast blues). Pianiste virtuose et chanteur à la voix douce et mélancolique, il a marqué les années 1940 et 1950 avec des classiques comme Driftin’ Blues et Merry Christmas Baby.

    Après des études de pharmacie et une formation de pianiste classique, Brown quitte le Texas pour Los Angeles en 1943. Il se fait rapidement remarquer dans les cabarets chics de Hollywood, où son jeu de piano, influencé par Fats Waller et Earl Hines, séduit le public. Il rejoint alors le trio de Johnny Moore, les Three Blazers, remplaçant Nat King Cole et connaissant un succès immédiat.

    La critique de l’époque lui attribue le surnom de «Sepia Sinatra», pour son style de crooner sophistiqué, qui reflétait les aspirations de la communauté noire en quête de réussite sociale dans les grandes villes. Malgré une baisse de popularité dans les années 1950, Brown connaît un renouveau dans les années 1990 grâce à des collaborations avec le guitariste de jazz Danny Caron.

    Le Texas Blues

    LIGHTNIN’ HOPKINS

    Sam John Hopkins (1912-1982)

    Lightnin' Hopkins dédicaçant un disque
Crédits : 33stradale, CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

    Lightnin’ Hopkins, né Sam John Hopkins à Centerville (Texas), est une légende du blues texan, connu pour son jeu de guitare électrique innovant et son style improvisé. Dès son plus jeune âge, il est plongé dans la musique grâce à ses frères et à son cousin, le célèbre bluesman Texas Alexander. À huit ans, il fabrique sa première guitare avec une boîte de cigares et du grillage à poules, montrant déjà une ingéniosité qui marquera sa carrière.

    En 1946, il est découvert par Lola Anne Cullum du label Aladdin Records, quile surnomme «Lightnin’» en raison de son jeu de guitare fulgurant. Son premier succès Katie Mae le propulse sur le devant de la scène blues.Hopkins enregistre alors de manière prolifique, accumulant plus de deux cents titres entre 1946 et 1953. Malgré son talent indéniable, il reste principalement connu dans la communauté noire jusqu’à la fin des années 1950.

    Un fait marquant est sa rencontre avec le producteur Sam Charters en 1959. À cette époque, Hopkins vit dans des conditions précaires à Houston. Charters le retrouve et enregistre l’album Penitentiary Blues en seulement quatre heures, relançant ainsi sa carrière et le faisant découvrir au public blanc lors du renouveau du folk blues des années 1960.

    TEXAS ALEXANDER

    Alger «Texas» Alexander (1900-1954)

    Alger «Texas» Alexander, né à Jewett au Texas, est une figure emblématique du blues texan. Avec sa voix puissante et profonde, il a marqué les années 1920 et 1930 en enregistrant des morceaux mémorables comme Mama’s Bad Luck Child et Sittin’ on a Log.

    Bien que sa carrière ait été entachée par des rumeurs de meurtre et des séjours en prison, ces histoires restent controversées et non confirmées. Ce qui est certain, c’est que Texas Alexander a collaboré avec des légendes telles que Blind Lemon Jefferson et Lightnin’ Hopkins, influençant profondément la scène blues de l’époque.

    Malgré une vie marquée par la pauvreté et la maladie, il a laissé une empreinte indélébile sur le blues, inspirant des générations de musiciens. On raconte que lorsqu’il chantait, sa voix pouvait être entendue à un pâté de maisons de distance. Lowell Fulson se souvenait de lui en disant : «Il ne chantait pas, il rugissait. Il remplissait chaque endroit où il allait.»

    LOWELL FULSON

    Lowell Fulson (1921-1999)

    Lowell Fulson, né à Atoka (Oklahoma), est une figure incontournable du blues de la côte ouest. Avec une carrière s’étendant sur plus de cinq décennies, Fulson a su marier les sonorités rurales de l’Oklahoma avec les influences urbaines de la Californie, créant ainsi un style unique et influent.

    Dès ses débuts, il a collaboré avec des légendes comme Ray Charles et Stanley Turrentine, et a servi dans la marine américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. Parmi ses morceaux les plus célèbres, on retrouve Reconsider Baby, un standard du blues, et Tramp, qui a connu un succès retentissant dans les années 1960. En 1950, Fulson embauche un jeune pianiste aveugle nommé Ray Charles. Charles, qui n’était alors qu’au début de sa carrière, a tourné avec Fulson pendant plusieurs années, ce qui a grandement influencé son propre style musical. Malgré les défis de la vie, y compris des problèmes de santé vers la fin de sa carrière, Fulson a continué à enregistrer et à se produire jusqu’à sa mort le en 1999.

    JIMMY REED

    Mathis James Reed (1925-1976)

    Photo de presse du musicien américain Jimmy Reed. 
Crédits : Distributed by Vee-Jay Records, Public domain

    Jimmy Reed, né Mathis James Reed à Dunleith (Mississippi), est l’un des bluesmen les plus influents de l’après-guerre. Avec sa voix traînante et ses solos d’harmonica simples mais pénétrants, il a su captiver un large public, transcendant les frontières du blues pour toucher la pop et le rock. Dès les années 1950, il enchaîne les succès avec des titres comme Honest I Do, Baby What You Want Me to Do et Bright Lights, Big City. Son style accessible et ses mélodies accrocheuses lui valent une place de choix dans le cœur des amateurs de musique, et ses morceaux sont repris par des artistes aussi divers que les Rolling Stones et Elvis Presley.

    Son alcoolisme était notoire, au point que lors des enregistrements, sa femme, Mary « Mama » Reed, devait souvent lui souffler les paroles de ses chansons, car il était trop ivre ou oubliait le texte. On peut même l’entendre murmurer les paroles sur certains de ses enregistrements, ajoutant une touche d’authenticité brute à sa musique. Malgré ses luttes personnelles, y compris une épilepsie mal diagnostiquée, Reed a continué à se produire et à enregistrer jusqu’à son décès en 1976.

    TAJ MAHAL

    Henry Saint Clair Fredericks (1942- )

    Photo de Taj Mahal en concert en 1971
Crédits : Millard Agency (management), Public domain

    Taj Mahal, de son vrai nom Henry Saint Clair Fredericks, est né à Harlem à New York. Ce multi-instrumentiste et chanteur a su fusionner les sonorités du blues traditionnel avec des influences caribéennes, africaines et hawaïennes, créant ainsi un style unique et éclectique. Il a choisi son nom de scène après avoir rêvé de Gandhi et de l’Inde.

    Dès les années 1960, il se fait remarquer avec des albums comme The Natch’l Blues et Giant Step, qui mettent en lumière son talent pour réinventer le blues tout en respectant ses racines. Taj Mahal a collaboré avec des artistes de renom tels que Ry Cooder et a influencé des générations de musiciens avec son approche innovante.

    Malgré les défis de l’industrie musicale, Taj Mahal a su creuser un sillon très personnel et continue de se produire sur scène, apportant sa touche unique au blues contemporain.

    Les pianistes du blues

    La musique noire de piano n’arrive en effet à New York que juste avant la seconde guerre mondiale où elle est jouée par les blancs.

    Scott Joplin

    Scott Joplin (1868-1917) était un compositeur et pianiste américain, souvent surnommé le «roi du Ragtime». Né au Texas, il est devenu l’un des principaux créateurs de ce genre musical populaire.

    S’il n’entre pas vraiment dans la catégorie des bluesmen, son influence sur le blues au piano et plus tard le jazz est indéniable. Ses compositions les plus célèbres, telles que Maple Leaf Rag et The Entertainer, ont eu une influence durable sur la musique américaine et ont contribué à populariser le ragtime dans le monde entier.

    Jelly Roll Morton

    Autre pianiste incontournable de l’époque, Jelly Roll Morton s’auto-proclame l’inventeur du jazz. Bien que controversée, cette affirmation n’enlève rien à son influence, Morton ayant introduit des éléments rythmiques novateurs (décalage des appuis et accentuation des contre-temps) et étant l’un des tous premiers à arranger pour des ensembles de jazz, préfigurant les big bands.

    Son titre King Porter Stomp a notamment défini le «stomp» (progression d’accords caractéristique) qui a été largement repris par de nombreux jazzmen, de Duke Ellington à Cab Calloway en passant par Benny Goodman et Fats Waller.

    Fats Waller

    Pionnier du stride piano et premier des entertainers, Fats Waller contribue quant à lui à l’évolution du blues vers le jazz naissant.

    Son titre Honeysuckle Rose illustre l’introduction de structures musicales plus complexes, incluant des ponts (bridges) pour les modulations.

    Albert Ammons

    Spécialiste du boogie-woogie, cet art instrumental peu chanté, Albert Ammons transpose au piano des rythmes originellement joués à la guitare.

    Son style, caractérisé par une main gauche très active «la pompe», influencera grandement le rock ‘n’ roll.

    Playlists

    ALBERT AMMONS

    Albert Clifton Ammons (1907-1949)

    Albert Ammons
Crédits : Ad on page 300 of Billboard 1944 Music Yearbook, Public domain

    Né à Chicago,Albert Ammons est une légende du boogie-woogie, style de blues pianistique qui a enflammé les années 1930 et 1940. Dès son plus jeune âge, il apprend le piano en marquant les touches avec un crayon, une méthode autodidacte qui lui permet de maîtriser rapidement l’instrument. Ammons se fait un nom en jouantdans les clubs de Chicago, notammentau Club DeLisa, où il forme son propre groupe, les Rhythm Kings. Leur enregistrement de Swanee River Boogie en 1936 devient un succès retentissant, vendant plus d’un million de copies. Il déménage ensuite à New York, où il se produit régulièrement au Café Society avec d’autres grands noms du boogie-woogie comme Meade Lux Lewis et Pete Johnson.

    Il participe le 23 décembre 1938 au célèbre concert From Spirituals to Swing produit par John Hammond au Carnegie Hall, souvent cité comme le point de départ de la popularité du boogie-woogie. Deux semaines après ce concert, le producteur Alfred Lion fonde Blue Note Records et enregistre plusieurs solos d’Ammons, lançant ainsi la célèbre maison de disque.

    JELLY ROLL MORTON

    Ferdinand Joseph LaMothe (1890-1941)

    Jelly Roll Morton, né Ferdinand Joseph LaMothe à La Nouvelle-Orléans, est une figure emblématique du jazz et du blues.Pianiste virtuose, compositeur et chef d’orchestre, il est souvent considéré comme l’un des premiers véritables arrangeurs de jazz, prouvant que ce genre, ancré dans l’improvisation, peut conserver son essence même lorsqu’il est noté.

    Morton commence sa carrière dans les bordels de Storyville, le quartier chaud de La Nouvelle-Orléans, où il développe son style unique mêlant ragtime, blues et jazz. En 1915, il publie Jelly Roll Blues, l’une des premières compositions de jazz jamais imprimées.

    FATS WALLER

    Thomas Wright Waller (1904-1943)

    Le brillant entertainer (pianiste chanteur) Fats Waller grave ses premiers disques en 1922, et ce sont des blues : Muscle Shoals Blues et Birmingham Blues.

    Fats (corpulent dès son plus jeune âge) signe pas moins de 450 compositions, dont certaines deviennent des standards, qu’il chante avec un entrain très communicatif. Il va même écrire des comédies musicales pour Broadway, dont seront tirées ses«plus grands succès» : Ain’t Misbehavin’, Black and Blue ou Honeysuckle Rose.

    Il apparaît dans des films comme le mythique La Symphonie magique (Stormy Weather) en 1943 et est l’un des premiers Afro-Américains à tourner en Europe, dès les années 30.

    Le Swamp Blues

    SLIM HARPO

    James Isaac Moore (1924-1970)

    Slim Harpo, né James Isaac Moore à Lobdell, est une figure emblématique du swamp blues, un style de blues caractéristique de la Louisiane. Avec sa voix traînante et son jeu d’harmonica distinctif, il a captivé un large public, devenant l’un des artistes de blues les plus populaires de son époque.

    Dès les années 1950, il commence à se produire dans les bars de Baton Rouge sous le nom de «Harmonica Slim», avant d’adopter le pseudonyme Slim Harpo pour se différencier d’un autre artiste. Son premier succès I’m a King Bee, sorti en 1957, est rapidement suivi par des hits comme Rainin’ in My Heart et Baby Scratch My Back, ce dernier atteignant la première place du classement R&B en 1966.

    Malgré son succès musical, Harpo n’a jamais été un musicien à plein temps. Il possédait une entreprise de transport et devait souvent jongler entre ses tournées et son travail pour subvenir aux besoins de sa famille. Il décède prématurément d’une crise cardiaque en 1970.

    SNOOKS EAGLIN’

    Fird Eaglin Jr. (1937-2009)

    Snooks Eaglin, né Fird Eaglin Jr. à La Nouvelle-Orléans, est un chanteur et guitariste de blues et rhythm and blues de la Louisiane. Connu pour son jeu de guitare virtuose et son répertoire éclectique, il a gagné le surnom de «The Human Jukebox» grâce à sa capacité à jouer une multitude de styles musicaux, allant du blues au jazz, en passant par le rock ‘n’ roll et la musique latine.

    Eaglin perd la vue à l’âge d’un an à cause d’un glaucome, mais cela ne l’empêche pas de développer un talent exceptionnel pour la musique. À cinq ans, il reçoit une guitare de son père et apprend à jouer en écoutant la radio. Il commence sa carrière professionnelle à 11 ans en remportant un concours de talents avec sa performance de Twelfth Street Rag. Dans les années 1950, il rejoint les Flamingoes, un groupe local dirigé par Allen Toussaint, où il joue à la fois les parties de guitare et de basse.

    Malgré une carrière marquée par des enregistrements sporadiques, Eaglin a laissé une empreinte durable sur la scène musicale de La Nouvelle-Orléans. Il a continué à se produire jusqu’à sa mort en 2009.

    CLIFTON CHENIER

    Clifton Chenier (1925-1987)

    Clifton Chenier, né à Opelousas en Louisiane, est un des principaux ambassadeurs du zydeco, un style musical unique qui mélange blues, R&B, musique cajun et créole. Surnommé le «Roi du Zydeco», Chenier a popularisé ce genre à travers le monde grâce à son jeu d’accordéon virtuose et sa voix puissante.

    Chenier commence sa carrière musicale dans les années 1950, jouant dans les clubs locaux avec son frère Cleveland au frottoir (washboard). En 1955, il signe avec Specialty Records et connaît son premier succès national avec Eh, ‘tite Fille.

    Sa carrière décolle alors, et il se produit aux côtés de légendes comme Ray Charles, Etta James et Chuck Berry.

    LES BLUESWOMEN

    Ethel Waters avec John Prichard au piano et son orchestre en 1956 à Key West lors du tournage de Carib Gold. Collection Wright Langley.
    Crédits : Florida Keys–Public Libraries, CC BY 2.0

    Un statut rare

    Une femme chantant le blues est forcément perçue à l’époque comme une «travailleuse du sexe», puisqu’elle fréquente les lieux mal famés (juke joints, saloons, bars et autres honky tonks-bordels) dans lesquels elle se produit, plutôt que de rester sagement à la maison pour y élever les enfants, faire la cuisine et le ménage comme il était alors d’usage. Comme chez la plupart des bluesmen homme («Big» Boy King ou «Fats» Waller), il leur fallait du caractère, voire une force physique hors du commun pour se faire respecter et réussir à passer au travers du bruit ambiant… On mange, on boit, on fume, on rit, on hurle son alcool !

    La musique doit surmonter le vacarme. Ces femmes chantent ainsi dans le registre vocal de l’homme, en s’inspirant parfois même de son apparence virile.

    Ed Pollack, Albert Wynn, Thomas A. Dorsey, Ma Rainey, Dave Nelson et Gabriel Washington en 1923. Crédits : Good Housekeeping, Public domain

    Playlists Blueswomen

    MA RAINEY

    Gertrude Malissa Nix Pridgett (1986-1939)

    Ma Rainey, née Gertrude Pridgett à Columbus en Géorgie, est une pionnière du blues, souvent surnommée la «mère du blues». Avec sa voix puissante et son style de chant «gémissant», elle a su captiver les auditoires et influencer une génération entière de chanteurs de blues.

    Elle commence sa carrière musicale à l’adolescence et adopte le nom de scène «Ma Rainey» après son mariage avec Will «Pa» Rainey en 1941. Ensemble, ils tournentavec les Rabbit Foot Minstrels et forment leur propre groupe, Rainey and Rainey, Assassinators of the Blues. En 1923, elle enregistre ses premiers morceaux pour Paramount Records, dont Bo-Weevil Blues et Moonshine Blues. Au cours des cinq années suivantes, elle enregistre plus de 100 chansons, collaborant avec des légendes comme Louis Armstrong et Thomas Dorsey.

    Ma Rainey a été l’une des premières artistes à enregistrer des chansons abordant ouvertement des thèmes LGBTQ+. Sa chanson Prove It on Me de 1928 est souvent interprétée comme une déclaration audacieuse de son orientation sexuelle, à une époque où de tels sujets étaient tabous.

    En 2020 Netflix sort le film Ma Rainey’s Black Bottom (Le Blues de Ma Rainey), adaptation cinématographique de la pièce de théâtre du même nom d’August Wilson, datée de 1982.

    BILLIE HOLIDAY

    Eleanora Fagan (1915-1959)

    Billie Holiday au Downbeat club, un club de jazz de New York.
Crédits : William P. Gottlieb, Public domain

    Billie Holiday, née Eleanora Fagan à Philadelphie, est une légende du jazz et du blues, souvent surnommée «lady day». Avec sa voix unique et son style de chant profondément émotionnel, elle a marqué l’histoire de la musique et influencé des générations d’artistes.

    Holiday commence sa carrière dans les clubs de Harlem dans les années 1930, où elle se fait rapidement remarquer pour son talent exceptionnel. Elle enregistre ses premiers morceaux avec le pianiste Teddy Wilson en 1935, et ces enregistrements, dont What a Little Moonlight Can Do et Miss Brown to You, la propulsent sur le devant de la scène. Au fil des années, elle collabore avec des géants du jazz comme Count Basie et Artie Shaw, devenant l’une des premières chanteuses noires à se produire avec un orchestre blanc.

    Malgré son succès, la vie de Billie Holiday est marquée par des luttes personnelles, notamment avec la toxicomanie et des problèmes juridiques. Elle continue néanmoins à enregistrer et à se produire jusqu’à sa mort le 17 juillet 1959. Son héritage perdure, célébré à travers ses enregistrements intemporels et l’influence qu’elle a exercée sur la musique moderne.

    ETHEL WATERS

    Ethel Waters (1896-1977)

    Photo publicitaire d'Ethel Waters, 1943
Crédits : William Morris Agency, Public domain, via Wikimedia Commons

    Ethel Waters, née à Chester (Pennsylvanie), est une pionnière du blues, du jazz et de la musique populaire américaine. Avec sa voix puissante et son style expressif, elle a marqué l’histoire de la musique et du théâtre, devenant une figure emblématique de la culture afro-américaine.

    Waters commence sa carrière dans les années 1920 en chantant du blues dans les clubs de Harlem. Elle se fait rapidement remarquer pour son talent exceptionnel et enregistre des morceaux qui deviendront des classiques, comme Dinah, Am I Blue? et Stormy Weather. En 1925, elle devient la première femme noire à se produire dans le quartier des théâtres de Broadway, ouvrant la voie à de nombreuses autres artistes.

    En 1939, elle devient la première Afro-Américaine à animer sa propre émission de télévision, The Ethel Waters Show.Cette émission de variétés a marqué un tournant dans l’histoire de la télévision américaine, bien avant que Nat King Cole n’ait sa propre émission en 1956.Malgré une enfance difficile marquée par la pauvreté et des mariages tumultueux, Waters a su surmonter les obstacles pour devenir une star internationale. Elle a également brillé au cinéma, notamment dans le film Pinky (1949), pour lequel elle a été nominée pour un Oscar.

    MEMPHIS MINNIE

    Lizzie Douglas (1897-1973)

    Memphis Minnie, 1930
Crédits : Unknown Author, Public Domain

    Memphis Minnie, née Lizzie Douglas à Algiers en Louisiane, est une pionnière du blues, souvent surnommée la «reine du blues». Avec une carrière s’étendant sur plus de trois décennies, elle a enregistré environ deux cents chansons, dont des classiques comme When the Levee Breaks, Me and My Chauffeur Blues et Bumble Bee.

    Dès son plus jeune âge, Minnie montre un talent exceptionnel pour la musique. Elle reçoit sa première guitare à l’âge de huit ans et commence à jouer du banjo à dix ans. À 13 ans, elle s’enfuit de chez elle pour vivre à Memphis, où elle joue dans les rues et les clubs de Beale Street. Sa carrière décolle lorsqu’elle est découverte par un talent scout de Columbia Records en 1929, alors qu’elle joue devant un salon de coiffure avec son mari de l’époque, Kansas Joe McCoy.

    SISTER ROSETTA THARPE

    Rosetta Nubin (1915-1973)

    Photo publicitaire de Sister Rosetta Tharpe posant avec une guitare, 1938
Crédits : James J. Kriegsmann, Public domain

    Sister Rosetta Tharpe, née Rosetta Nubin à Cotton Plant dans l’Arkansas, est une figure incontournable du gospel et du rock ‘n’ roll, souvent surnommée la «marraine du rock ‘n’ roll». Avec sa voix puissante et son jeu de guitare électrique innovant, elle a su captiver les auditoires et influencer des générations de musiciens.

    Tharpe commence sa carrière musicale très jeune, se produisant avec sa mère dans des églises et des rassemblements religieux à travers le Sud des États-Unis. En 1938, elle signe avec Decca Records et enregistre des morceaux qui deviendront des classiques, comme Rock Me et This Train. Sa capacité à fusionner des paroles spirituelles avec des rythmes de jazz et de blues lui permet de toucher un public plus large, au-delà des cercles religieux. Elle décède en 1973 à Philadelphie, mais son héritage perdure, célébré par des artistes comme Elvis Presley, Johnny Cash et Chuck Berry.

    BESSIE SMITH

    Elizabeth Smith (1894-1937)

    Bessie Smith
Crédits : Carl Van Vechten, Public domain, via Wikimedia Commons

    Bessie Smith, née à Chattanooga (Tennessee), est une légende du blues, souvent surnommée «l’impératrice du blues». Avec sa voix puissante et son style de chant profondément émotionnel, elle a marqué l’histoire de la musique et influencé des générations d’artistes.

    Smith commence sa carrière en chantant dans les rues de Chattanooga avec son frère Andrew pour subvenir aux besoins de leur famille après la mort de leurs parents. En 1912, elle rejoint une troupe itinérante dirigée par Ma Rainey, qui devient son mentor et l’aide à affiner son talent. En 1923, elle signe avec Columbia Records et enregistre Downhearted Blues, qui devient un énorme succès et la propulse sur le devant de la scène.

    Une anecdote marquante de sa carrière est son enregistrement de St. Louis Blues en 1925 avec Louis Armstrong. Leur collaboration est souvent citée comme l’une des plus grandes performances de l’histoire du blues. Armstrong a déclaré que jouer avec Smith était une expérience inoubliable, soulignant son immense talent et son charisme.

    Malgré son succès, la vie de Bessie Smith est marquée par des luttes personnelles, notamment avec l’alcoolisme et des relations tumultueuses. Elle continue néanmoins à enregistrer et à se produire jusqu’à sa mort tragique dans un accident de voiture en 1937.

    ETTA JAMES

    Jamesetta Hawkins (1938-2012)

    Etta James en concert à Deauville, 199
Crédits : Roland Godefroy, CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)

    Etta James, née Jamesetta Hawkins le 25 janvier 1938 à Los Angeles, est une chanteuse de blues, jazz et R&B. Elle a marqué l’histoire du blues et inspiré de nombreux artistes par sa voix puissante et son style expressif.

    Etta James commence sa carrière musicale très jeune, chantant dans les églises et participant à des concours de talents. À 14 ans, elle forme un groupe de doo-wop, les Creolettes, qui est découvert par le célèbre Johnny Otis. En 1955, elle connaît son premier succès avec The Wallflower (aussi connu sous le titre Roll with Me, Henry), qui la propulse sur le devant de la scène.

    Elle signe en 1960 chez Chess Records, mais le décès de Leonard Chess en 1969 la laisse sans contrat. Elle fait un retour triomphal à la fin des années 1980 avec l’album Seven Year Itch.

    KOKO TAYLOR

    Cora Ann Walton (1928-2009)

    Née le 28 septembre 1928 dans une ferme de Shelby County, Tennessee, Cora Ann Walton, connue sous le nom de scène Koko Taylor, grandit dans une famille de métayers afro-américains marquée par la pauvreté et la foi. Attirée dès l’enfance par le blues qu’elle entend à la radio et dans les églises, elle s’installe à Chicago en 1953 avec son mari Robert « Pops » Taylor, cherchant une vie meilleure. C’est dans les clubs enfumés du South Side qu’elle forge sa voix rauque et puissante, attirant l’attention du producteur Willie Dixon qui lui écrit en 1965 le titre Wang Dang Doodle, enregistré pour Chess Records. Le single devient un succès retentissant, s’écoulant à plus d’un million d’exemplaires et propulsant Taylor sur le devant de la scène blues internationale. Surnommée « Queen of the Blues », elle enchaîne les tournées et les récompenses, remportant pas moins de vingt-neuf Grammy Awards de la Blues Music Association au fil de sa carrière. Malgré un grave accident de voiture en 1989 qui faillit lui coûter la vie, elle revient sur scène avec une énergie intacte, incarnant une résilience devenue emblématique. Koko Taylor s’éteint le 3 juin 2009 à Chicago, laissant derrière elle un héritage immense : celui d’une femme qui, dans un monde dominé par les hommes, s’est imposée comme l’une des voix les plus souveraines de l’histoire du blues.

    BIG MAMA THORNTON

    Willie Mae Thornton (1926-1984)

    Née le 11 décembre 1926 à Ariton, Alabama, Willie Mae Thornton grandit dans un foyer profondément religieux, son père est pasteur, avant d’être happée très jeune par la scène musicale du Sud profond. Orpheline de mère à l’âge de onze ans, elle quitte l’école et commence à chanter et jouer de l’harmonica dans des spectacles itinérants, forgeant sur les routes un tempérament scénique d’une force rare. Installée à Houston au début des années 1950, elle signe avec le label Peacock Records et enregistre en 1952 Hound Dog, une composition de Jerry Leiber et Mike Stoller qui reste à la première place des charts rhythm and blues pendant sept semaines, avant qu’Elvis Presley ne s’en empare quatre ans plus tard pour en faire un standard mondial, sans que Thornton ne touche un cent de redevances. Surnommée « Big Mama » autant pour son gabarit imposant que pour l’autorité de sa voix de contralto, elle traverse pourtant les décennies suivantes dans une relative obscurité, victime des inégalités raciales et économiques qui gangrenaient l’industrie musicale de l’époque. La vague du blues revival des années 1960 lui offre une seconde vie, la propulsant sur les scènes des grands festivals américains aux côtés de Janis Joplin, qui reconnaissait ouvertement sa dette envers elle. Alcoolisme et précarité marquèrent ses dernières années, et Big Mama Thornton s’éteignit le 25 juillet 1984 à Los Angeles, dans le dénuement, laissant derrière elle l’image douloureuse d’une pionnière dont le génie fut trop longtemps confisqué par d’autres.

    HÉRITAGE

    Une influence qui perdure

    Du delta du Mississippi à son influence globale sur la musique populaire, le blues a constamment évolué, s’adaptant aux changements d’époques tout en conservant son pouvoir émotionnel unique.

    En Savoir Plus

    Beale Street à Memphis

    Beale Street incarne l’esprit de la musique blues et l’histoire riche de la communauté afro-américaine à Memphis.

    S’étendant sur environ 2 km, de la rivière Mississippi à East Street, cette rue a été construite dans les années 1840 et est devenue un centre de vie nocturne dès les années 1860. Au début du XXsiècle, Beale Street était un lieu florissant pour les entreprises afro-américaines et un centre de la musique blues. En 1966, une partie de Beale Street a été désignée comme National Historic Landmark par le Congrès, marque de reconnaissance d’un patrimoine historique unique.

    Aujourd’hui, Beale Street est connue comme le «home of the blues» et attire des milliers de visiteurs pour ses clubs de blues, ses restaurants et ses festivals.

    Bars de blues et restaurants dans la rue historique de Beale Street, au centre-ville de Memphis, Tennessee, en 2014.
Crédits : Unknown Author, CC0
    Bars de blues et restaurants dans la rue historique de Beale Street, au centre-ville de Memphis, Tennessee, en 2014.
    Crédits : Unknown Author, CC0

    John Lomax

    John Avery Lomax (1867-1948) était un éminent musicologue et folkloriste américain, dont les efforts ont été déterminants pour la préservation de la musique folk américaine.

    Né à Goodman dans le Mississippi, et élevé au Texas, Lomax a développé dès son jeune âge une passion pour les chansons des cowboys, influencé par son environnement rural. Il a poursuivi des études en littérature anglaise à l’université du Texas à Austin, puis à Harvard, où il a été encouragé à collecter des ballades de cowboys, ce qui a abouti à la publication de son premier livre en 1910, Cowboy Songs and Other Frontier Ballads. Cette œuvre a joué un rôle crucial dans la sauvegarde de la musique folk américaine.

    En tant que conservateur des archives de la chanson folklorique à la Bibliothèque du Congrès, Lomax a contribué de manière significative à l’établissement d’une institution clé pour la préservation des chansons et de la culture américaine.

    Pendant la Grande Dépression, Lomax et son fils Alan ont entrepris des voyages d’enregistrement à travers le sud des États-Unis, capturant les chansons de fermiers pauvres, de camps de bûcherons et de prisons. Ces enregistrements ont constitué une base essentielle pour le canon moderne de la musique folk américaine.

    Photographie de John Lomax Jr.
Crédits : Lomax Collection, Public domain
    Photographie de John Lomax Jr.
    Crédits : Lomax Collection, Public domain

    Chess Records

    Fondée en 1950 à Chicago par Leonard et Phil Chess, Chess Records est largement reconnue comme l’une des maisons de disques les plus influentes dans l’histoire du blues et du rhythm and blues. Cette entreprise a joué un rôle crucial dans la diffusion et la popularisation de la musique blues à travers les États-Unis et au-delà. Les frères Chess, immigrants juifs de Pologne, ont acquis Aristocrat Records en 1947 avant de la rebaptiser Chess Records en 1950. Leur vision était de capturer et de promouvoir le son authentique du blues urbain de Chicago, un genre qui émergeait alors comme une force culturelle majeure.

    Leur premier grand succès est venu avec l’enregistrement de Muddy Waters : le single I Can’t Be Satisfied a marqué un tournant décisif pour le label. Par la suite, Chess Records a rapidement pu constituer un catalogue impressionnant d’artistes de blues légendaires, dont Howlin’ Wolf, Willie Dixon, Little Walter et Chuck Berry. Ces musiciens ont non seulement défini le son du blues de Chicago, mais ont également influencé de nombreux genres musicaux, y compris le rock ‘n’ roll. Par exemple, les enregistrements de Chuck Berry chez Chess ont jeté les bases du rock moderne, tandis que les compositions de Willie Dixon sont devenues des standards du blues.

    L’impact de Chess Records dépasse largement la simple production musicale. Le label a joué un rôle central dans la reconnaissance et la valorisation de la culture afro-américaine à une époque de ségrégation raciale intense aux États-Unis. Les enregistrements réalisés par Chess ont permis de préserver un patrimoine musical riche et de le rendre accessible à un public mondial. En outre, le studio de Chess Records, situé au 2120 South Michigan Avenue, est devenu un lieu mythique, immortalisé par des artistes comme les Rolling Stones dans leur morceau 2120 South Michigan Avenue. Aujourd’hui, ce site abrite la Blues Heaven Foundation, fondée par la veuve de Willie Dixon, qui continue de promouvoir et de préserver l’héritage du blues.

    
Vinyle face-A du morceau Spoonful écrit par Willie Dixon et interprété par Howlin Wolf, Chess Records, 1960
Crédits : Chess Records, Public domain
    Vinyle face-A du morceau Spoonful écrit par Willie Dixon et interprété par Howlin Wolf, Chess Records, 1960
    Crédits : Chess Records, Public domain


    Chess Records a ainsi été un catalyseur essentiel pour le développement et la diffusion du blues.

    Groupe emblématiques teintés de blues

    Rolling Stones, The Animal, The Yardbirds, Eric Clapton, Fleetwood Mac, Led Zeppelin

    PLAYLIST ?

    Playlist : blues band

    Malgré son déclin relatif auprès du public afro-américain à partir des années 1970, le blues continue d’exercer une influence profonde sur la musique contemporaine. Des artistes modernes perpétuent la tradition tout en y apportant une sensibilité nouvelle.

    PURAFÉ

    Pura Fé Antonia «Toni» Crescioni (1959- ) : If I was your guitar

    La New-Yorkaise Pura Fé dont les parents sont indiens métis Tuscarora, est certes chanteuse (elle chante longtemps dans le Mercer Ellington Orchestra), et guitariste de blues (un blues bien particulier teinté de la culture des natifs américains), mais aussi autrice-compositrice, poète, danseuse, actrice (elle a étudié et joué avec l’American Ballet Theatre Company), enseignante et militante. Il lui arrive de jouer d’un instrument rare et étrange, la weissenborn, une guitare hawaiienne (acoustique à l’origine) construite en Koa.

    KEB’ MO’

    Kevin Roosevelt Moore (1951- ) : Your Love

    Keb’ Mo’, de son vrai nom Kevin Roosevelt Moore, est né à Los Angeles. Ce chanteur, guitariste et compositeur est une figure incontournable du blues moderne, connu pour son style qui fusionne le blues traditionnel avec des éléments de folk, rock, jazz et country.

    Dès les années 1970, Keb’ Mo’ commence sa carrière musicale en jouant dans divers groupes de blues et de R&B. Il se fait remarquer en 1994 avec la sortie de son album éponyme, Keb’ Mo’, qui inclut des reprises de classiques de Robert Johnson comme Come On In My Kitchen et Kind Hearted Woman Blues. Son approche contemporaine du blues lui vaut rapidement une reconnaissance internationale et plusieurs Grammy Awards.

    Keb’ Mo’ est également connu pour ses collaborations avec des artistes de renom comme Bonnie Raitt, Taj Mahal et Vince Gill. En plus de sa carrière musicale, il s’engage activement dans des causes sociales et politiques, utilisant sa musique pour sensibiliser le public à des questions importantes. Aujourd’hui, Keb’ Mo’ continue de se produire et d’enregistrer, apportant une touche moderne au blues tout en restant fidèle à ses racines.

    ERIC DIBB

    Eric Charles Bibb (1951- ) : Kokomo

    Eric Bibb, né le 16 août 1951 à New York, est une figure majeure du blues contemporain. Avec une carrière s’étendant sur plus de cinq décennies, il a su marier les sonorités traditionnelles du blues avec des influences folk, gospel et world music, créant ainsi un style unique et profondément émouvant.

    Issu d’une famille de musiciens, son père, Leon Bibb, était un chanteur de théâtre musical et un activiste des droits civiques, tandis que son oncle, John Lewis, était un pianiste de jazz renommé. Dès son plus jeune âge, Eric est immergé dans un environnement musical riche, recevant sa première guitare acoustique à l’âge de sept ans.

    Bibb commence sa carrière professionnelle à 16 ans en jouant dans le groupe de la maison pour l’émission télévisée de son père. À 19 ans, il part pour Paris, où il rencontre le guitariste Mickey Baker, qui l’oriente vers le blues. Il s’installe ensuite à Stockholm, où il s’immerge dans le blues d’avant-guerre et la scène musicale mondiale émergente.

    Avec plus de quarante albums à son actif, Bibb a collaboré avec des artistes de renom tels que Taj Mahal, Charlie Musselwhite et Guy Davis. Son album Ridin’, sorti en 2023, a été nominé pour un Grammy et témoigne de son engagement à aborder des thèmes sociaux et politiques à travers sa musique.

    Le blues en images

    Pour se plonger visuellement dans ce courant musical, son époque et ses univers, vous trouverez ci-dessous une sélection de ressources vidéo sur le blues.

    The American Folk Blues Festival

    Willie Dixon en concert au American Folk Blues Festival, Bruxelles, 1963
    Crédits : Mallory1180, CC BY-SA 4.0 

    À la fin des années 1950, Horst Lippmann et Fritz Rau, deux Allemands passionnés de jazz, constatent que le blues est largement méconnu en Europe. Le genre est surtout vu comme une simple «source du jazz». Ils décident alors de lancer un festival itinérant à travers l’Europe occidentale pour le faire connaître.
    Le festival est un succès et a donné lieu à de nombreux films, dont les trois suivants.

    1. The American Folk Blues Festival «1962-1966», Volume 1 : The American Folk Blues Festival «1962-1966», Volume 1
    2. The American Folk Blues Festival «1962-1969», Volume 3 : The American Fol Blues Festival « 1962-1969 » Volume 3
    3. The American Folk Blues Festival «1963-1966», The British Tours : The American Folk Blues Festival « 1963-1966 » The British Tours

    The Blues

    The Blues est une série de documentaires produite par Martin Scorcese pour PBS (Public Broadcasting Service, en 2003) comprenant les épisodes suivant :

    • «Feel Like Going Home», de Martin Scorsese ;
    • «The Soul of a Man», de Wim Wenders ;
    • «The Road to Memphis», de Richard Pearce ;
    • «Warming by the Devil’s Fire», de Charles Burnett ;
    • «Godfathers and Sons», de Marc Levin ;
    • «Red, White & Blues», de Mike Figgis ;
    • «Piano Blues», de Clint Eastwood.

    Lou Rawls – Live in concert, North Sea Jazz Festival

    Louis Allen Rawls dit Lou Rawls (1933 – 2006) était un chanteur de de blues, de jazz et de soul américain. Il s’est produit plusieurs fois au North Sea Jazz Festival à La Haye (mer du Nord), festival fondé par Paul Acket en 1976, homme d’affaires et amateur de jazz.

    Blues at Newport 1966

    Film documentaire réalisé par Alan Lomax où l’on peut voir et entendre sur scène aussi bien Skip James que Bukka White, Son House, Howling Wolf ou le révérend Pearly Brown.

    Notions clés

    Quand ?

    Le blues apparaît dès la fin du XIXe siècle dans les communautés des anciens esclaves afro-américains et de leurs descendants. Il évolue au début du XXe siècle dans ses formes d’expression musicale et continue d’influencer les plus grands artistes jazz, rock ou encore pop, et ce jusqu’à aujourd’hui.

    Quoi ?

    Né de la rencontre des traditions musicales africaines et des souffrances infligées par l’esclavage et la ségrégation raciale, le blues est avant tout l’expression du désespoir. Dans sa forme originale (le blues du Delta) il est l’interprétation d’un chanteur seul et de sa guitare. «Blue note», «twelve bars», notes binaires et rythmes ternaires sont autant d’éléments musicaux qui le caractérisent.
    Au fil du temps, son intrumentarium va évoluer, notamment avec l’invention de la guitare électrique et l’adoption du piano.  Les styles de blues vont alors se multiplier : blues de Chicago, Texas blues, Swamp blues, Rhythm and Blues, etc.

    Où ?

    Le région dite «delta du Mississipi» est considérée comme le berceau du blues. L’exode rural provoqué par la Grande Dépression le conduit vers de nombreuses villes du nord et du nord-est états-uniens, ainsi que vers le Grand Ouest.
    Dans les années 1940 et 1950, au sortir de la guerre, le blues s’exporte en Europe comme en témoigne son influence considérable sur des groupes comme les Rolling Stones ou Led Zeppelin et la naissance du British Blues.

    Qui ?

    Charley Patton reste à ce jour considéré comme le «père du Delta blues» et son influence sur nombre d’interprètes des débuts du blues est incontestable. Par la suite, des figures emblématiques émergent de chaque courant, en voici quelques noms :

    • Blues du Delta : Robert Johnson, Leadbelly, Howling Wolf
    • Blues urbain : John Lee Hooker, Memphis Slim, Willie Dixon
    • Blues de Chicago : Muddy Waters, B.B. King, Albert King
    • Blues dans le Jazz et le Rhythm and Blues : Nat King Cole, Louis Jordan, T Bone Walker
    • Texas blues : Lightnin’ Hopkins, Jimmy Reed
    • Le blues au piano : Albert Ammons, Jelly Roll Morton, Fats Waller
    • Swamp blues : Slim Harpo, Clifton Chenier

    Dans ce paysage très masculin de l’époque, Ma Rainey, Bessie Smith et plus tard Billie Holiday font quant à elles partie des plus grandes interprètes du genre.