Rencontrés en marge de la journée « Voix, Visions, Actions » à la Villette, célébrant les 20 ans de la loi handicap de 2005, le duo SOMA, constitué de Sophie et Emmanuel Sala, raconte son parcours singulier. Depuis leur rencontre dans un centre de rééducation en 1998, ce couple d’artistes en situation de handicap a fait de la création leur espace de liberté.
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Pour commencer, pouvez-vous nous raconter la genèse de votre duo ?
Sophie : On s’est rencontrés en 1998, dans un centre de rééducation, dans le sud de la France. Peu de temps après, on est montés à Paris, et cela fait maintenant vingt ans qu’on y vit. Très vite, la musique s’est imposée comme une évidence dans notre couple. Moi, j’écris les textes : j’ai toujours écrit, et j’ai aussi fait du théâtre. Emmanuel, au départ, chantait ses propres chansons, alors je me suis mise à lui écrire des textes pour ses morceaux, tout naturellement.
Quelle est l’identité musicale de votre projet et quelles sont vos influences ?
Sophie : Ce que nous faisons, je le ressens comme une forme de rap : avant tout les mots, leur place centrale, cette façon de parler en musique. C’est vraiment comme ça que je le sens.
Emmanuel : C’est vrai. Au départ, quand on a commencé, nos premières chansons étaient de la poésie sur de la musique, ce n’était pas chanté. Moi, en musique, je suis autodidacte et touche-à-tout. J’ai écouté beaucoup de choses différentes, allant du rock au jazz, voire au free jazz, ou aux musiques extra-européennes comme la musique indienne, japonaise et iranienne. J’ai choisi le style musical de la chanson, d’une part parce que j’accorde beaucoup d’importance au texte. J’avais envie que ma musique soit au service du texte, le mettant en valeur. Et aussi parce que c’est une forme populaire, et j’aime bien ce rapport populaire avec le public.
La sensibilisation au handicap est-elle une intention initiale ou une orientation prise au fil du temps ?
Emmanuel : Au départ, on n’y avait tout simplement pas pensé. On voulait juste créer des chansons. Puis on a été amenés à chanter pour une association en lien avec ce qu’a vécu Sophie : l’association des familles de traumatisés crâniens, l’AFTC. Ce jour-là a vraiment été marquant. On s’est retrouvés avec nos chansons plutôt rigolotes, face à des jeunes, handicapés à vie après un grave accident, et on s’est dit que c’était complètement décalé. Puis on s’est vite rendu compte qu’au contraire, on pouvait apporter cette lumière, cette joie, pour amener de la vie là où on pensait qu’il n’y en avait plus.
Sophie : Moi, en tant que personne ayant vécu un accident, je crois que c’est aussi une manière de dire aux parents que rien n’est joué d’avance, que tout n’est pas fini. C’est une façon de leur transmettre cela, de leur montrer qu’il reste de l’espoir.
Emmanuel : Pendant longtemps, on a mené un travail de sensibilisation en parallèle de notre travail d’artistes. Et le véritable déclic s’est produit il y a quatre ans, avec le réseau Imago, quand on s’est retrouvés, lors d’un évènement, face à deux publics qui, d’ordinaire, se croisent peu : des professionnels de la culture, et des professionnels du champ social ou médico-social. Là, on a compris que la jonction entre ces deux mondes, c’était exactement notre place. C’est là qu’on se tient, et c’est là qu’on a envie de créer, de rencontrer les gens. C’est aussi à ce moment-là qu’on a décidé de dire, dans notre communication, qu’on était en situation de handicap.
Quand vous avez commencé à parler de handicap dans votre travail artistique, est-ce que cela faisait écho à un chemin personnel d’acceptation ? Comment l’avez-vous traversé ?
Sophie : Oui, complètement, mais ça ne s’est pas fait d’un coup. Pendant longtemps, j’ai cru que mon handicap ne se voyait pas. Comme je suis traumatisée crânienne, je me disais que c’était « à l’intérieur », dans la tête, donc invisible. J’ai mis beaucoup de temps à l’accepter. Au début, reconnaître un handicap qui n’est pas physique, mais psychique, c’était extrêmement difficile, presque humiliant. Il faut comprendre que même avec un handicap, quel qu’il soit, on reste une personne entière : on garde sa fierté et sa dignité.
Emmanuel : Il y a vraiment un chemin personnel à faire avant de pouvoir en parler sereinement. C’est ce chemin-là qui est le plus difficile, et c’est aussi ce que cette expérience nous enseigne. Le fait de le dire dans notre travail artistique est venu quand nous avions avancé sur ce chemin.
Sophie : Et ce chemin n’est pas le même pour tout le monde. Il faut distinguer un handicap acquis d’un handicap de naissance. Moi, mon handicap est acquis : j’ai eu treize années de vie sans handicap avant l’accident. Quand le handicap arrive après une vie « d’avant », on ne le traverse pas pareil, on ne l’accepte pas de la même façon. Ça demande un travail spécifique, et ça a forcément compté dans la manière dont j’ai pu, peu à peu, en parler.
En tant qu’artistes, comment votre expérience du handicap nourrit-elle votre processus de création ? Quel lien faites-vous entre ce vécu et la manière dont vous composez, écrivez et inventez vos œuvres ?
Emmanuel : J’aime bien dire que « je fais l’expérience du handicap » (plutôt que la formule habituelle « être en situation de handicap). C’est une expérience qui peut parfois me bloquer, m’empêcher d’avancer ou faire naître des angoisses. Mais, à d’autres moments, elle me permet aussi de franchir un cap et de découvrir quelque chose de nouveau. En y réfléchissant, je me suis rendu compte que le processus de création ressemble beaucoup à ce chemin-là. Dans la création, on cherche, on tâtonne, on se heurte à des blocages, puis soudain quelque chose s’ouvre. Pour moi, c’est comparable au processus de résilience. La résilience, c’est justement traverser des blocages intérieurs ou extérieurs, pour retrouver une dimension de vie, se sentir à nouveau libre, pleinement vivant. Création et résilience ont donc vraiment quelque chose de commun : les deux processus passent par des étapes où l’on débloque, où l’on dépasse, et où l’on trouve des solutions pour avancer.
Comment percevez-vous l’évolution de la société concernant l’inclusion ?
Sophie : Il y a encore vingt ans, les gens étaient plus fermés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Ce qui pesait surtout, c’était l’a priori, les idées toutes faites. Depuis, les choses ont évolué, les regards se sont peu à peu ouverts. Bien sûr, il reste du chemin à parcourir, et beaucoup d’améliorations sont encore nécessaires.
Je trouve important de rappeler qu’il est normal que la différence puisse surprendre au premier instant. Ayant moi-même acquis mon handicap au cours de ma vie, je me souviens avoir pu, moi aussi, avoir des réactions face à la différence. Ce qui compte, ensuite, c’est de ne pas en rester à cette première impression, mais d’apprendre à regarder autrement, de mieux comprendre, et de faire place à une rencontre fondée sur le respect.
Emanuel : Oui, la société a vraiment évolué. Les Jeux paralympiques, par exemple, ont fait bouger les lignes et ouvert des portes. Franchement, merci au sport. Et c’est dans ce contexte-là que notre nouveau départ a pris sens : au moment où le regard collectif s’ouvrait davantage, on s’est sentis prêts, en tant qu’artistes, à communiquer clairement sur notre handicap. Cette décision est arrivée au cœur de cette ouverture, comme une manière de trouver pleinement notre place.
Sophie : Et puis, ce qui compte énormément dans la façon dont on est reçu, c’est qu’il y a toujours, sur un parcours, quelques personnes qui choisissent de croire en toi. Nous, on a eu cette chance. On a toujours rencontré des individus qui nous ont portés, encouragés et soutenus avec une force incroyable.
Quel est le message de votre chanson « P’tit Nature », commandée spécialement par le réseau Imago pour la journée des 20 ans de la loi 2005 ?
Sophie : Pour moi, le message c’est : « place à la fragilité ». C’est une chanson élaborée à partir de témoignages, collectés par Imago, de personnes handicapées concernant leur rapport intime à la culture.
Emmanuel : Nous avons travaillé à partir d’environ 40 à 45 témoignages. Nous nous attendions à beaucoup de récriminations (problèmes d’accès, etc.), mais ce n’est pas ça qui ressortait le plus. Le message fondamental qui ressortait, c’était : « La culture, ça me rend vivant. » C’était bouleversant. On a voulu transmettre ce message. Le fait de donner la voix aux personnes handicapées est important, car elles sont souvent les invisibles, les inaudibles.

Pour cet évènement, vous travaillez avec Karine Feuillebois, une chansigneuse sourde. Qu’est-ce que cette collaboration vous a apporté, artistiquement et humainement ?
Emmanuel : C’est une expérience extraordinaire de faire de la musique avec quelqu’un qui ne l’entend pas, qui n’entend pas la pulsation. Nous avions déjà travaillé avec des chansigneurs, mais Karine, elle, n’entend pas du tout, même pas la pulse.
Le défi est de partager la pulsation de vie. Ne pouvant pas la partager auditivement avec elle, nous l’avons fait par le corps. Je bouge un peu plus que d’habitude pour qu’elle perçoive la pulsation, comme si on dansait ensemble. C’est une mise en acte d’une rencontre de mondes totalement différents. Elle est au centre de la scénographie, et nous, on est un peu tournés vers elle, on se repère ainsi, ce qui donne au public l’exemple d’une collaboration ouverte. Finalement, le handicap est une contrainte qui peut stimuler la création. C’est une porte vers la créativité. Notre but est d’ouvrir des portes pour que le public regarde tout ça autrement. Nous cherchons à planter une graine dans l’esprit du public pour créer de nouveaux espaces.
Duo SOMA est une compagnie fondée en 2002 par Sophie et Emmanuel Sala, deux auteurs compositeurs interprètes indépendants. Ils créent des spectacles mêlant chanson et conte. Tous deux sont en situation de handicap. Ils mènent des masterclasses en conservatoires autour des processus de création, notamment en lien avec leur expérience du handicap. Cette session est intitulée « Les liens intimes entre la création et la vie ».
Exemples de thématiques : créer, se créer ; la liberté comme réponse au handicap ; se reconstruire par l’écrit ; la mémoire et la scène et de nombreuses interactions avec le public.
