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  • Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théùtre

    Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théùtre

    Ce guide pratique du ministĂšre de la Culture (2020) offre aux professionnels de l’enseignement artistique — danse, musique, théùtre — un cadre mĂ©thodologique complet pour rendre leurs Ă©tablissements pleinement accessibles aux personnes en situation de handicap, de la gouvernance institutionnelle jusqu’Ă  l’adaptation pĂ©dagogique.

    Cet article est une synthĂšse rĂ©alisĂ©e Ă  l’aide d’une IA.

    Contexte et objectifs du guide

    PubliĂ© en octobre 2020 dans la collection Culture et Handicap du ministĂšre de la Culture, ce guide pratique est co-rĂ©alisĂ© avec l’association MESH (Musique Et Situations de Handicap). Il s’inscrit dans une sĂ©rie dĂ©jĂ  constituĂ©e de six volumes couvrant diffĂ©rents secteurs culturels (spectacle vivant, cinĂ©ma, expositions, Ă©quipements culturels). Sa vocation est opĂ©rationnelle : il s’adresse aux directeurs, enseignants, rĂ©fĂ©rents handicap et personnels administratifs des Ă©coles de danse, de musique et de théùtre, en leur fournissant un cadre de rĂ©fĂ©rence juridique, des mĂ©thodes concrĂštes et des exemples de terrain pour engager ou consolider une dĂ©marche d’accessibilitĂ©.

    La question centrale posĂ©e par le guide est celle de la participation pleine et entiĂšre des personnes en situation de handicap Ă  la vie artistique, en tant qu’Ă©lĂšves, spectateurs ou praticiens. Ce droit est aujourd’hui ancrĂ© dans plusieurs textes fondamentaux : la DĂ©claration universelle des droits de l’homme (1948), la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapĂ©es adoptĂ©e par l’ONU en 2006 et ratifiĂ©e par la France en 2010, et surtout la loi française du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances qui constitue le texte de rĂ©fĂ©rence national.

    Cadre juridique et conceptuel

    La loi du 11 fĂ©vrier 2005 impose aux Ă©tablissements recevant du public (ERP) de garantir un accĂšs sans discrimination Ă  l’ensemble de leurs prestations. Elle couvre tous les types de handicaps : physique, sensoriel, mental, psychique, cognitif — et prĂ©voit des sanctions en cas de non-conformitĂ©. Depuis octobre 2017, chaque ERP doit publier un Registre public d’accessibilitĂ© (RPA) mentionnant le niveau d’accessibilitĂ© du bĂątiment, des services et la formation des personnels d’accueil.

    Le guide opĂšre une distinction conceptuelle importante entre intĂ©gration et inclusion. L’intĂ©gration suppose que la personne handicapĂ©e s’adapte Ă  un environnement prĂ©existant ; l’inclusion, Ă  l’inverse, postule que c’est l’environnement qui doit ĂȘtre repensĂ© pour accueillir la diversitĂ© de tous. Cette Ă©volution sĂ©mantique reflĂšte un changement de paradigme : le handicap n’est plus une caractĂ©ristique intrinsĂšque de la personne mais la rĂ©sultante d’une interaction entre ses capacitĂ©s et les barriĂšres environnementales. L’accessibilitĂ© universelle s’inscrit dans cette logique : concevoir des espaces, des outils et des services utilisables par tous constitue un bĂ©nĂ©fice pour l’ensemble de la population.

    Structure du guide

    Le guide est organisĂ© en six chapitres thĂ©matiques couvrant l’ensemble de la chaĂźne d’accessibilitĂ©, du cadre stratĂ©gique Ă  la mise en Ɠuvre pĂ©dagogique.

    ChapitreThĂšmeContenus principaux
    PréambuleCadre conceptuelDroits culturels, définition du handicap, accessibilité, inclusion
    Chap. 1Élaboration de l’offrePartenariats, mĂ©thodologie, projet d’Ă©tablissement, textes cadres
    Chap. 2Les professionnelsRÎle du directeur, référent handicap, formation, coordination
    Chap. 3Information & communicationRegistre public d’accessibilitĂ©, communication adaptĂ©e
    Chap. 4Projet d’accueilProtocole d’accueil, parcours personnalisĂ©, accueils collectifs
    Chap. 5Parcours pédagogiquesProjets individualisés, évaluation, aménagement des parcours
    Chap. 6Ressources externesRéseaux, institutions publiques, associations, MDPH

    Les piliers de la dĂ©marche d’accessibilitĂ©

    1. Gouvernance et portage institutionnel

    Le directeur ou la directrice porte la responsabilitĂ© centrale de la dĂ©marche. Son rĂŽle consiste Ă  inscrire l’accessibilitĂ© au cƓur du projet d’Ă©tablissement, Ă  nommer un rĂ©fĂ©rent handicap, Ă  mobiliser les ressources humaines et budgĂ©taires nĂ©cessaires, et Ă  engager des partenariats territoriaux. La dĂ©marche doit ĂȘtre formalisĂ©e dans les textes cadres — rĂšglement des Ă©tudes, charte d’accueil — afin de lui confĂ©rer une stabilitĂ© institutionnelle indĂ©pendante des individualitĂ©s.

    2. Le rĂ©fĂ©rent handicap : pivot opĂ©rationnel

    Figure centrale du dispositif, le rĂ©fĂ©rent handicap assure la coordination interne, accompagne les enseignants dans l’adaptation de leurs pratiques, fait le lien avec les familles et les partenaires extĂ©rieurs (Ă©tablissements mĂ©dico-sociaux, MDPH, associations spĂ©cialisĂ©es). Sa mission nĂ©cessite une formation spĂ©cifique et une reconnaissance officielle dans l’organigramme de l’Ă©tablissement.

    3. Formation et évolution des pratiques professionnelles

    L’accueil de publics handicapĂ©s suppose une Ă©volution profonde des pratiques pĂ©dagogiques. Le guide recense plusieurs modalitĂ©s de formation : sensibilisation gĂ©nĂ©rale aux situations de handicap, formations spĂ©cialisĂ©es par type de handicap ou problĂ©matique pĂ©dagogique, analyse de pratiques, tutorat par un pair expĂ©rimentĂ©. Des associations ressources comme MESH dispensent des formations sur mesure et accompagnent les Ă©tablissements dans leur dĂ©marche de mise en accessibilitĂ© via le dispositif d’inclusion artistique (DIA).

    4. La chaĂźne d’accessibilitĂ© : une logique de continuitĂ©

    L’accessibilitĂ© ne peut se rĂ©duire Ă  une entrĂ©e de plain-pied. Le guide insiste sur le caractĂšre systĂ©mique de la dĂ©marche : depuis les abords et les transports jusqu’aux salles de cours, en passant par l’accueil, la signalĂ©tique, les supports de communication et les dispositifs techniques en salle de spectacle. Si un maillon de cette chaĂźne est rompu, l’accessibilitĂ© globale est compromise.

    Adapter l’offre Ă  la diversitĂ© des situations de handicap

    Le guide dĂ©taille les besoins spĂ©cifiques et les leviers d’action pour chaque grande catĂ©gorie de handicap :

    Type de handicapPrincipaux défisDispositifs recommandés
    Moteur/mobilité réduiteAccÚs physique au bùtimentRampes, ascenseurs, signalétique, places réservées
    VisuelInformation écrite, repérage spatialDocuments en braille/gros caractÚres, audiodescription, bandes podotactiles
    AuditifCommunication orale, concertsLSF, boucle magnétique, sous-titrage, interprÚtes
    Mental / cognitifCompréhension des consignes, cadreFALC, pictogrammes, outils visuels, co-encadrement
    Psychique / autismeCadre rassurant, gestion sensorielleSpectacles Relax, espaces de repli, médiation humaine
    PolyhandicapBesoins complexes et multiplesProjet individualisé, partenariat médico-social, coencadrement

    Projets pédagogiques et parcours individualisés

    Le cƓur pĂ©dagogique du guide rĂ©side dans la conception de projets articulant deux dimensions complĂ©mentaires. D’une part, le parcours ordinaire avec amĂ©nagements : l’Ă©lĂšve en situation de handicap Ă©volue dans un groupe mixte, avec des adaptations ciblĂ©es (supports, rythme, outils de suivi). D’autre part, le parcours personnalisĂ© : conçu pour des Ă©lĂšves dont les besoins ne peuvent ĂȘtre satisfaits dans ce cadre, il implique une Ă©valuation diagnostique prĂ©alable, la dĂ©finition d’objectifs adaptĂ©s, un co-encadrement avec des professionnels mĂ©dico-sociaux et des Ă©valuations amĂ©nagĂ©es.

    Les projets collectifs inclusifs — groupes Ă  gĂ©omĂ©trie variable, projets pluridisciplinaires, interventions hors les murs dans les Ă©tablissements mĂ©dico-sociaux — constituent Ă©galement un levier fort de la dĂ©marche. Ils reposent sur une co-construction entre pĂ©dagogues artistiques et Ă©quipes Ă©ducatives spĂ©cialisĂ©es, fondĂ©e sur la confiance mutuelle et la clarification des rĂŽles de chacun.

    « L’adaptation est le mot-clĂ© que j’ai continuellement Ă  l’esprit : s’adapter, c’est ĂȘtre Ă  l’Ă©coute, en interaction avec l’autre quel que soit l’Ă©tat du moment. » — Dominique Jardel, professeure de danse et rĂ©fĂ©rente handicap, Conservatoire de Saint-Nazaire

    Réseau partenarial et ressources externes

    L’accessibilitĂ© culturelle mobilise une chaĂźne d’acteurs que le guide cartographie : collectivitĂ©s territoriales, Maisons dĂ©partementales des personnes handicapĂ©es (MDPH), services de l’État (DRAC), Ă©tablissements mĂ©dico-sociaux, pĂŽles rĂ©gionaux Culture et Handicap, associations spĂ©cialisĂ©es (MESH, CinĂ©-ma-diffĂ©rence/Relax, associations reprĂ©sentant les personnes handicapĂ©es). Les pĂŽles rĂ©gionaux jouent un rĂŽle de mise en rĂ©seau, d’animation et de mise Ă  disposition de ressources pĂ©dagogiques adaptĂ©es.

    Le guide encourage fortement le dĂ©veloppement de conventions de partenariat formalisĂ©es avec les structures mĂ©dico-sociales et les classes ULIS de l’Éducation nationale, en dĂ©signant dans chaque entitĂ© un rĂ©fĂ©rent dĂ©diĂ© pour fluidifier les Ă©changes et pĂ©renniser les collaborations.

    Points clés à retenir

    • L’accessibilitĂ© est une obligation lĂ©gale (loi du 11 fĂ©vrier 2005) et un droit fondamental, pas une dĂ©marche optionnelle.
    • Elle couvre l’intĂ©gralitĂ© de la chaĂźne : bĂątiment, information, accueil humain, prestations artistiques et pĂ©dagogiques.
    • Le portage du directeur et la nomination d’un rĂ©fĂ©rent handicap identifiĂ© sont des conditions sine qua non de rĂ©ussite.
    • La formation des Ă©quipes est un investissement incontournable pour faire Ă©voluer les pratiques et lever les rĂ©sistances.
    • Le partenariat territorial – mĂ©dico-social, institutionnel, associatif – est le levier qui permet de dĂ©passer les limites internes de l’Ă©tablissement.
    • L’accessibilitĂ© universelle profite Ă  tous : elle amĂ©liore la qualitĂ© d’accueil et les conditions d’enseignement pour l’ensemble des Ă©lĂšves et des publics.
  • Guide des MDPH pour l’accĂšs Ă  la culture

    Guide des MDPH pour l’accĂšs Ă  la culture

    Ce guide mĂ©thodologique, publiĂ© en 2011 par Cemaforre en partenariat avec la CNSA et la MDPH du Loiret, vise Ă  outiller les Maisons DĂ©partementales des Personnes HandicapĂ©es (MDPH) pour intĂ©grer la dimension culturelle dans leur mission d’accompagnement. Il s’adresse aux Ă©quipes pluridisciplinaires, aux rĂ©fĂ©rents emploi, aux membres des CDAPH et COMEX, ainsi qu’Ă  tous les acteurs concernĂ©s.

    Cet article est une synthĂšse rĂ©alisĂ©e Ă  l’aide d’une IA.

    1. Cadre juridique et conceptuel

    L’accĂšs Ă  la culture est un droit fondamental ancrĂ© dans de nombreux textes internationaux et nationaux. La DĂ©claration universelle des droits de l’homme (ONU, 1948, art. 27) et la Convention relative aux droits des personnes handicapĂ©es (ONU, 2006, art. 30) posent ce droit de maniĂšre universelle. En France, la loi du 11 fĂ©vrier 2005 (loi Handicap) constitue l’avancĂ©e majeure : pour la premiĂšre fois, elle reconnaĂźt la culture et les loisirs comme des besoins essentiels Ă  l’existence pouvant ouvrir droit Ă  compensation financiĂšre.

    Le concept d’accessibilitĂ© culturelle dĂ©passe la seule dimension physique des lieux. Il implique de supprimer toutes les barriĂšres — physiques, sensorielles, mentales, cognitives, sociales, financiĂšres — qui entravent l’accĂšs Ă  la culture. Il repose sur les principes de « Design for all » (conception universelle) et de « mainstreaming » (intĂ©gration de tous dans les dispositifs communs). En pratique, cela couvre aussi bien les adaptations spĂ©cifiques (braille, audiodescription, langue des signes, sous-titrage) que la conception universelle des espaces et des contenus culturels.

    Textes de référence clés

    TexteApport principal
    Loi n°75-534 du 30/06/19751re obligation nationale d’accĂšs aux loisirs et Ă  la culture
    Loi Modernisation Sociale n°2002-73Obligation nationale étendue incluant sports, loisirs, tourisme, culture
    Loi Handicap n°2005-102 du 11/02/2005Culture = besoin essentiel ouvrant droit à compensation (PCH)
    DĂ©cret n°2005-1591 du 19/12/2005PCH : aide humaine jusqu’Ă  30 h/mois pour participation Ă  la vie sociale
    DĂ©cret n°2010-16 du 07/01/2010Forfait spĂ©cifique : 50 h/mois (cĂ©citĂ©) et 30 h/mois (surditĂ© sĂ©vĂšre)

    2. Écosystùme des politiques publiques nationales

    Le guide recense les dispositifs nationaux structurant l’action des MDPH en matiĂšre d’accessibilitĂ© culturelle. Ces conventions et ces labels constituent autant de leviers de partenariat pour les MDPH dans leurs territoires.

    DispositifDateObjectif principal
    Convention Culture/Santé1999 (actualisée 2010)Développer des politiques culturelles dans les établissements de santé et médico-sociaux
    Commission nationale Culture & Handicap2001Coordonner l’action des ministĂšres, associations et acteurs culturels
    Label Tourisme & Handicap2001Labelliser l’offre touristique adaptĂ©e (4 types de handicaps reconnus)
    Convention Culture/Handicap2006Jumelages entre institutions médico-sociales et équipements culturels
    Convention Culture/Tourisme2006Label commun « Tourisme, Culture et Handicap »

    Au niveau territorial, des référents spécialisés existent au sein du MinistÚre de la Culture (correspondants handicap dans chaque DRAC), des Agences Régionales de Santé (référent Culture & Santé), et des administrations du tourisme et du sport. Des collectivités pionniÚres ont également créé des postes transversaux, comme la ville de Tours avec une chargée de mission « culture et handicap ».

    3. RĂŽle opĂ©rationnel des MDPH : s’organiser pour agir

    La MDPH est un maillon stratĂ©gique de la « chaĂźne de l’accessibilitĂ© culturelle ». Ce concept dĂ©signe l’ensemble des opĂ©rateurs et actions devant ĂȘtre coordonnĂ©s pour qu’une personne handicapĂ©e puisse accĂ©der Ă  une pratique culturelle : information, transport adaptĂ©, aide humaine, mĂ©diation, financement. Si l’un de ces maillons manque, l’accĂšs devient impossible.

    Le guide propose plusieurs axes d’action concrets pour les MDPH :

    • Mettre en place un point d’accueil « loisirs/culture » au sein de la MDPH, informant sur l’offre accessible locale et nationale.
    • CrĂ©er une rubrique loisirs/culture sur le site internet de la MDPH (en conformitĂ© avec le RGAA). En 2011, seulement 14 des 29 MDPH dotĂ©es d’un site propre traitaient cette thĂ©matique.
    • Sensibiliser et former le personnel d’accueil et les Ă©quipes pluridisciplinaires Ă  l’accessibilitĂ© culturelle.
    • Accueillir des Ă©vĂ©nements culturels, des expositions d’Ɠuvres de personnes handicapĂ©es, et organiser des journĂ©es de sensibilisation.
    • S’appuyer sur ou crĂ©er un pĂŽle ressource territorial « culture et handicap » (modĂšle : PĂŽle culture MDPH 45, inaugurĂ© en octobre 2009 Ă  OrlĂ©ans).

    4. Intégration de la culture dans le projet de vie

    La loi de 2005 place le « projet de vie » au cƓur du dispositif de compensation. Les loisirs et la culture en sont un volet Ă  part entiĂšre, qu’il s’agisse de personnes vivant Ă  domicile ou en institution. Le guide insiste sur la nĂ©cessitĂ© de partir des aspirations propres de chaque personne, et non de l’offre existante, pour construire ce projet.

    Les besoins culturels couverts peuvent ĂȘtre trĂšs divers : s’informer au quotidien (presse, radio, internet), sortir et voyager, assister Ă  des spectacles, pratiquer un art (musique, danse, peinture, Ă©criture), ou simplement maintenir des loisirs conviviaux. La Prestation de Compensation du Handicap (PCH) peut financer jusqu’Ă  30 heures par mois d’aide humaine pour des activitĂ©s culturelles et de loisirs.

    Moyens de compensation mobilisables

    Type d’aideExemples concrets
    Aides techniquesBoucle magnétique, audiodescription, braille, sous-titrage, visio-guide, lecteur DAISY, synthÚse vocale, maquette tactile
    Aides humainesAuxiliaire de vie pour sorties culturelles, interprĂšte LSF, intervenant culturel formĂ© Ă  l’accessibilitĂ©
    Aides financiÚresPCH (volet aide humaine), mesures extra-légales, soutien de fondations privées
    Aménagements collectifsConception universelle des espaces, signalétique adaptée, accessibilité numérique (RGAA)

    Le secteur culturel reprĂ©sente Ă©galement un vaste gisement d’emplois accessibles aux personnes handicapĂ©es : bibliothĂ©caire, animateur du patrimoine, infographiste, professeur de musique, journaliste, confĂ©rencier
 La loi impose aux entreprises de plus de 20 salariĂ©s de rĂ©server 6 % de leurs emplois aux personnes handicapĂ©es, obligation Ă©tendue depuis 2005 Ă  l’ensemble de la fonction publique.

    5. Formation des équipes et dynamiques partenariales

    La sensibilisation des Ă©quipes pluridisciplinaires Ă  l’accessibilitĂ© culturelle est une condition essentielle de la prise en compte de cette dimension dans les projets de vie. Il ne s’agit pas de former des experts, mais de permettre aux professionnels de bien cerner les enjeux, de connaĂźtre les ressources disponibles et de recueillir de façon pertinente les envies culturelles des personnes accompagnĂ©es. À cette fin, Cemaforre a dĂ©veloppĂ© une « grille d’Ă©valuation des besoins en compensation » adaptĂ©e aux entretiens personnalisĂ©s.

    Les MDPH sont encouragĂ©es Ă  s’inscrire dans des dynamiques de rĂ©seau Ă  plusieurs niveaux : au plan national (CNSA, Commission Culture & Handicap, CNCPH), rĂ©gional (ARS, DRAC, Conseil rĂ©gional), et local (commissions d’accessibilitĂ©, collectifs interhandicap, comitĂ©s de tourisme). Ces espaces permettent de porter des propositions et de tisser des partenariats durables avec les acteurs culturels et mĂ©dico-sociaux du territoire.

    Points de vigilance et recommandations

    ① La culture doit ĂȘtre systĂ©matiquement abordĂ©e lors de la construction du projet de vie, et non traitĂ©e comme une option secondaire.
    ② La chaĂźne de l’accessibilitĂ© culturelle est fragile : l’absence d’un seul maillon (transport, aide humaine, financement) peut suffire Ă  exclure la personne de la pratique culturelle.
    ⑱ Les Ă©quipes pluridisciplinaires doivent maĂźtriser les droits ouverts par la PCH dans ce domaine.
    ④ La collaboration avec les DRAC, ARS et acteurs culturels locaux est indispensable pour construire une offre rĂ©ellement inclusive.

    Ressources clés

    Cemaforre (www.cemaforre.asso.fr) centralise l’ensemble des guides, fiches pratiques, glossaires et outils tĂ©lĂ©chargeables mentionnĂ©s dans ce document, dont la grille d’Ă©valuation des besoins, le guide de l’accessibilitĂ© culturelle du Loiret, le glossaire de l’accessibilitĂ© culturelle et le rĂ©pertoire des instances partenariales. Le MinistĂšre de la Culture (www.culture.gouv.fr) publie Ă©galement plusieurs guides pratiques sectoriels (spectacle vivant, handicap mental, Ă©quipements culturels).

  • EnquĂȘte « Musiques et handicaps » — Accueil des personnes en situation de handicap dans l’enseignement musical

    EnquĂȘte « Musiques et handicaps » — Accueil des personnes en situation de handicap dans l’enseignement musical

    En 2022-2023, Musique en Territoires et MESH ont menĂ© la premiĂšre enquĂȘte nationale sur l’accueil des personnes en situation de handicap dans les lieux d’enseignement musical français, auprĂšs de 412 structures et 612 professionnels. Les rĂ©sultats rĂ©vĂšlent des pratiques inclusives encore fragmentaires et inĂ©gales selon les statuts d’Ă©tablissement, tout en identifiant des leviers d’action concrets.

    Cet article est une synthĂšse rĂ©alisĂ©e Ă  l’aide d’une IA.

    1. Contexte et méthode

    EnquĂȘte nationale menĂ©e de mai Ă  novembre 2023 pour cartographier les pratiques d’accueil des Ă©lĂšves en situation de handicap et identifier les leviers d’inclusion — sans jugement sur les pratiques individuelles. Deux questionnaires auto-administrĂ©s ont Ă©tĂ© diffusĂ©s via les rĂ©seaux nationaux : l’enquĂȘte « Structures » (412 exploitables, 150 items) et l’enquĂȘte « Personnels » (612 exploitables, 33 items). L’Ă©chantillon, reprĂ©sentant moins de 10 % des structures nationales avec une surreprĂ©sentation des Ă©tablissements publics classĂ©s et des structures dĂ©jĂ  engagĂ©es, invite Ă  lire ces rĂ©sultats comme un reflet des pratiques des structures les plus mobilisĂ©es.

    2. Profil des répondants et contexte territorial

    Les rĂ©pondants sont majoritairement des directeurs (58 %) dans des Ă©tablissements publics classĂ©s (40 %), associatifs (37 %) ou publics non classĂ©s (21 %). L’enquĂȘte couvre toutes les rĂ©gions mĂ©tropolitaines (Île-de-France 23 %, Grand Est 16 %). CĂŽtĂ© personnel, 59 % sont enseignants, 71 % sont des femmes.

    Sur le plan territorial : 70 % des structures sont couvertes par un SchĂ©ma DĂ©partemental des Enseignements Artistiques (SDEA), dont 64 % intĂšgrent des dispositions inclusives – mais plus de la moitiĂ© des dirigeants ignorent ces dispositions, rĂ©vĂ©lant une dĂ©faillance dans la circulation de l’information entre collectivitĂ©s et Ă©tablissements.

    3. Accessibilité du cadre bùti

    MalgrĂ© l’obligation rĂ©glementaire en vigueur depuis 2006, l’accessibilitĂ© physique reste largement incomplĂšte. Seulement 46 % des structures ont rĂ©alisĂ© ou engagĂ© un diagnostic d’accessibilitĂ© — avec un Ă©cart saisissant : 59 % pour les Ă©tablissements publics classĂ©s, contre 28 % pour les associations. Le Registre Public d’AccessibilitĂ©, pourtant obligatoire depuis 2017, n’est prĂ©sent que dans 19 % des structures, et 49 % des directeurs ignorent s’il existe dans leur Ă©tablissement.

    4. Effectifs et parcours des élÚves en situation de handicap

    2,5 %Taux moyen d’Ă©lĂšves en situation de handicap inscrits Ă  titre individuel
    46 %Orientés en parcours personnalisé (hors cursus ordinaire)
    − 86 %Chute des effectifs entre le 1á”‰ÊłÂ et le 2ᔉ cycle (vs − 50 % en population gĂ©nĂ©rale)
    ≈ 0 %PrĂ©sence en 3ᔉ cycle et au-delĂ , tous statuts confondus

    Ces données signalent une inclusion encore majoritairement cantonnée aux premiÚres années et aux parcours spécifiques, avec une quasi-absence de continuité au-delà du 1er cycle.

    5. Dispositifs pédagogiques et administratifs

    Les pratiques d’adaptation existent mais restent inĂ©galement formalisĂ©es : seulement 37 % des structures ont inscrit des dispositions inclusives dans leurs documents cadres, et 87 % ne pratiquent aucune tarification incitative spĂ©cifique. En revanche, les adaptations pĂ©dagogiques sont plus rĂ©pandues en pratique.

    IndicateurRésultat
    Aménagements des cursus/parcours ordinaires68 %
    Dispositifs de suivi pédagogique spécifiques75 %
    Adaptation des évaluations66 %
    Structures sans cours en mixité avec les autres élÚves36 %
    Structures sans aucune adaptation des activités de diffusion~83 % (angle mort majeur)

    6. Partenariats et communication

    49 % des structures conduisent des partenariats impliquant des personnes en situation de handicap, principalement avec le secteur mĂ©dico-social (81 %) et les Ă©tablissements pour personnes ĂągĂ©es (72 %), sous forme de pratique musicale (61 %) ou de concerts (49 %). Ces partenariats sont davantage le fait des Ă©tablissements publics classĂ©s (70 % contre 32 % pour les associations).

    La communication externe reste le maillon faible : 50 % des structures ne diffusent aucune information spĂ©cifique vers les publics en situation de handicap. Ce dĂ©ficit explique en partie les faibles taux d’accueil, davantage que les refus d’inscription (57 % ne refusent jamais, 37 % rarement). Les structures qui communiquent accueillent significativement plus.

    7. Politique des ressources humaines

    45 %Structures ayant nommé un référent handicap (75 % des établissements classés, 26 % des associations)
    92 %Des structures de plus de 50 ETP disposent d’un rĂ©fĂ©rent (vs 32 % pour les petites structures)
    62 %IntÚgrent le handicap dans leur plan de développement des compétences
    66 %Prennent en compte les compĂ©tences en handicap lors de l’embauche
    6 % seult.Des structures de plus de 20 salariĂ©s respectent l’obligation d’emploi OETH (≄ 6 % de RQTH)

    La prĂ©sence d’un rĂ©fĂ©rent handicap — idĂ©alement enseignant — est le facteur le plus fortement corrĂ©lĂ© Ă  la dynamique inclusive : 100 % des structures Ă  trĂšs forte dynamique en ont un. Sa nomination est associĂ©e Ă  davantage d’adaptations pĂ©dagogiques, de suivi individualisĂ©, de communication et d’effectifs accueillis.

    8. Perceptions et besoins des personnels

    89 % des professionnels se dĂ©clarent concernĂ©s par l’inclusion, mais 56 % estiment manquer des compĂ©tences nĂ©cessaires pour accueillir des personnes en situation de handicap : un paradoxe rĂ©vĂ©lateur. Ce sentiment est plus marquĂ© dans les Ă©tablissements publics. Les rĂ©fĂ©rents handicap se sentent en revanche nettement plus compĂ©tents (64 % se considĂšrent suffisamment outillĂ©s).

    Les besoins exprimĂ©s sont clairs : 88 % rĂ©clament formation et accompagnement. Les actions prioritaires identifiĂ©es sont : construire un plan de formation intĂ©grant le handicap (44 %), dĂ©velopper la communication externe (40 %), crĂ©er des partenariats avec les structures du champ du handicap (38 %). 91 % jugent la nomination d’un rĂ©fĂ©rent nĂ©cessaire, et 87 % sont favorables Ă  la crĂ©ation d’une certification professionnelle pour cette fonction.

    9. Dynamique inclusive et leviers d’action

    Un indicateur composite (politique RH, accueil des inscriptions, recueil des besoins spĂ©cifiques, adaptation des Ă©valuations) rĂ©vĂšle que seulement 13 % des structures prĂ©sentent une dynamique forte Ă  trĂšs forte — avec un Ă©cart marquĂ© selon le statut : 20 % pour les Ă©tablissements classĂ©s, 12 % pour les non classĂ©s, 4 % pour les associations. Trois leviers structurants ressortent des analyses croisĂ©es :

    • Le SDEA : l’intĂ©gration de dispositions inclusives dans le SchĂ©ma DĂ©partemental des Enseignements Artistiques est fortement corrĂ©lĂ©e aux scores d’inclusion. 85 % des structures accueillant des Ă©lĂšves handicapĂ©s adhĂšrent Ă  un SDEA incluant de telles dispositions.
    • Le rĂ©fĂ©rent handicap enseignant : 100 % des structures Ă  dynamique trĂšs forte disposent d’un rĂ©fĂ©rent dont la fonction principale est l’enseignement. Sa prĂ©sence multiplie l’ensemble des pratiques inclusives.
    • La formation continue : 79 % des structures Ă  forte dynamique inclusive programment des formations sur le handicap – contre une minoritĂ© dans les autres catĂ©gories.

    10. Points d’attention et recommandations

    • IntĂ©grer des dispositions inclusives dans tous les SDEA et amĂ©liorer leur communication aux Ă©quipes dirigeantes.
    • Promouvoir la nomination d’un rĂ©fĂ©rent handicap (enseignant de prĂ©fĂ©rence), avec une fiche de mission harmonisĂ©e, un temps de dĂ©charge rĂ©el et une certification professionnelle reconnue.
    • IntĂ©grer le handicap dans les formations initiales des professionnels de l’enseignement artistique et mobiliser les organismes de formation continue.
    • DĂ©velopper la communication externe vers les publics et structures du champ du handicap : condition sine qua non pour accroĂźtre les effectifs accueillis.
    • Sensibiliser les instances gestionnaires Ă  leurs obligations lĂ©gales (diagnostic, Registre Public d’AccessibilitĂ©) et mettre en conformitĂ© les locaux.
    • Favoriser les partenariats intersectoriels et les rĂ©seaux territoriaux de professionnels (directeurs, rĂ©fĂ©rents, enseignants, structures mĂ©dico-sociales).
  • Musique et handicap : quels instruments ?

    Musique et handicap : quels instruments ?

    Ce guide recense et compare les principaux instruments numĂ©riques et Ă©lectroniques permettant aux personnes en situation de handicap de pratiquer la musique, en explorant trois familles de solutions : instruments adaptĂ©s spĂ©cialisĂ©s, outils open source issus du mouvement maker, et Ă©quipements grand public Ă  fort potentiel inclusif.

    Cet article est une synthĂšse rĂ©alisĂ©e Ă  l’aide d’une IA.

    Contexte et enjeux

    Ce guide, produit par BrutPop dans le cadre du projet Erasmus+ Change2Regard, s’adresse aux personnes en situation de handicap, Ă  leurs familles ainsi qu’aux professionnels (musiciens, animateurs, enseignants, Ă©ducateurs). Son propos central : les technologies numĂ©riques et Ă©lectroniques ont une capacitĂ© intrinsĂšque Ă  compenser le handicap. LĂ  oĂč un instrument acoustique exige une maĂźtrise gestuelle prĂ©cise et longue Ă  acquĂ©rir, un instrument numĂ©rique peut transformer le moindre effleurement, souffle ou mouvement en son musical de qualitĂ©. Le guide explore trois familles de solutions, complĂ©mentaires en termes de coĂ»t, de personnalisation et d’accessibilitĂ©.

    1. Instruments adaptés

    Conçus spĂ©cifiquement pour les personnes handicapĂ©es, ces instruments sont reconnus par les structures mĂ©dico-sociales. Leur principal frein est leur coĂ»t Ă©levĂ© (1 000 Ă  10 000 €), mĂȘme si des financements institutionnels existent.

    InstrumentOriginePrincipeAtouts principaux
    Orgue SensorielM. Fourcade, France, 2002Capteurs de gestes variĂ©s (doigt, souffle, pied, menton…)TrĂšs utilisĂ© en France, compatible MAO/MIDI
    SoundbeamE. Williams, Royaume-Uni, 1989Faisceau sans contact physiqueIdéal pour mobilité trÚs réduite, palette sonore étendue
    Arcana StrumB. Reinschreiber, IsraëlSimulation ergonomique de guitareTrÚs personnalisable, compatible interrupteurs externes

    2. Mouvement DIY et makers

    Le mouvement open source rĂ©pond lĂ  oĂč le marchĂ© ne suit pas : outils sur-mesure, peu coĂ»teux, reproductibles. Les projets les plus aboutis associent musiciens, ingĂ©nieurs et ergothĂ©rapeutes, et parfois les personnes handicapĂ©es elles-mĂȘmes dans la conception.

    Outil / ProjetPorteursDescriptionCoût / AccÚs
    BrutBoxBrutLab (BrutPop + partenaires)BoĂźte MIDI collective,
    8 capteurs interchangeables (boutons, gestes, zones tactiles). Compatible tous logiciels MAO.
    < 100 € — Manuel open source
    Touch ChordJohn Kelly + Bare ConductiveInstrument tactile et contrĂŽlĂ© par le souffle, 3 octaves avec 2 doigts. Aucune formation prĂ©alable requise.Non commercialisĂ© — Code open source
    Makey MakeyMIT Media LabCarte Ă©lectronique sans programmation transformant n’importe quel objet conducteur en instrument.Bas coĂ»t — TrĂšs documentĂ©
    KubE (Nantes)APF France Handicap + École de Design + IUTGroupe de rock noise (9 musiciens handicapĂ©s moteurs). Prototypage de nouvelles ergonomies instrumentales depuis 2019.Projet pĂ©dagogique
    AE2M (Grenoble)J. Cordier + G. Thomann (INP Grenoble)Adaptation ergonomique du matériel musical. 250+ étudiants impliqués depuis 2003. Interfaces mécaniques et électromécaniques.Partenariat CRR / INP / IEM APF

    3. Instruments tous publics

    Pour quelques centaines d’euros, il est possible de composer un instrumentarium adaptĂ© Ă  partir d’outils du commerce. Les instruments Ă©lectroniques et contrĂŽleurs MIDI grand public offrent des gestes musicaux simples (boutons, pavĂ©s tactiles, mouvements) et une grande diversitĂ© sonore. Les smartphones et tablettes, avec de nombreuses applications gratuites, constituent une ressource inclusive souvent sous-estimĂ©e – compatibles avec des supports pour fauteuil roulant.

    OutilTypeIntĂ©rĂȘt inclusifPrix
    Korg NanoKey2ContrĂŽleur MIDICompact, intuitif, lĂ©ger~50 €
    Artiphon OrbaInstrument Ă©lectroniqueMulti-gestes, Bluetooth, autonome~100 €
    Touch Me (Playtronica)Contrîleur tactileJeu par contact, interaction sociale~100 €
    Sensel Morph / JouĂ© PlayContrĂŽleur MIDI MPEExpression multidimensionnelle par geste~250–300 €
    Theremini MoogInstrument Ă©lectroniqueJeu sans contact dans l’espace~300 €
    Korg Kaoss Pad/KaossilatorInstrument Ă©lectroniquePavĂ© tactile, simple et expressif60–400 €
    Kit OVAOMKit sensoriel + appStimulation cognitive, motrice et sociale~500 €
    SmartFaust / Korg iOSApplication mobileSynthétiseurs par gestes, tablettes adaptablesGratuit

    Points clés à retenir

    Pas de solution unique. Le guide promeut la complĂ©mentaritĂ© des approches plutĂŽt qu’un outil universel. Chaque situation de handicap Ă©tant singuliĂšre, la pluralitĂ© des solutions disponibles est une force.

    Le numĂ©rique comme levier d’autonomie. La capacitĂ© Ă  capter et Ă  amplifier le moindre geste place les instruments numĂ©riques au cƓur de l’inclusion musicale.

    La collaboration pluridisciplinaire comme modĂšle. Les projets AE2M et KubE montrent que l’alliance musicien/ingĂ©nieur/ergothĂ©rapeute produit les solutions les plus pertinentes.

    Le coût comme frein principal. Les solutions DIY et tous publics constituent des alternatives crédibles et accessibles aux instruments adaptés onéreux.

  • Enseignement musical et handicap : 15 questions

    Enseignement musical et handicap : 15 questions

    En 2021, le collectif BrutPop publie le rĂ©sultat d’une enquĂȘte menĂ©e auprĂšs de professionnels français, finlandais et britanniques de l’enseignement musical inclusif. Le rapport interroge, Ă  travers 15 questions volontairement abruptes, les raisons du dĂ©calage persistant entre les ambitions de la loi handicap de 2005 et la rĂ©alitĂ© du terrain dans les conservatoires.

    Cet article est une synthĂšse rĂ©alisĂ©e Ă  l’aide d’une IA.

    1. Présentation du document et de ses auteurs

    Ce rapport est le fruit d’une rĂ©sidence artistique de longue durĂ©e (2018–2021) menĂ©e par le collectif BrutPop auprĂšs du DĂ©partement de la Seine-Saint-Denis, avec le soutien de la GaĂźtĂ© Lyrique Ă  Paris. RĂ©digĂ© par Antoine Capet (Ă©ducateur spĂ©cialisĂ©), David Lemoine et Alejandro Van Zandt-Escobar (musiciens), il questionne les freins Ă  l’accessibilitĂ© dans l’enseignement de la musique pour les personnes en situation de handicap en France, en se focalisant sur le rĂ©seau des conservatoires.

    La dĂ©marche adopte volontairement un ton frontal : quinze questions simples, parfois abruptes, servent de fil conducteur pour recueillir les rĂ©ponses de professionnels reconnus en France, en Finlande et au Royaume-Uni pour leurs pratiques avant-gardistes. Ces entretiens – menĂ©s par vidĂ©oconfĂ©rence en raison du COVID-19 – ont Ă©tĂ© synthĂ©tisĂ©s et interprĂ©tĂ©s par les auteurs, sans citation directe afin de ne pas mettre les interlocuteurs en porte-Ă -faux.

    Les acteurs interrogés

    Le document mobilise douze profils d’experts issus de structures trĂšs diverses, reprĂ©sentant trois pays :

    Intervenant·eStructurePaysSpécialité
    Sam DookCarousel / Life SizeRoyaume-UniInstruments adaptés, pédagogie inclusive
    Sébastien EglÚmeCFMI Université Lyon 2 (DUMUSIS)FranceMusique, handicap et santé
    André FertierCemaforreFranceDroits culturels et accessibilité
    Florent Giraud / Gilles LavalENM VilleurbanneFranceDirection / enseignement inclusif
    Patrick GuillemConservatoire des LandesFranceRéférent handicap, guitare
    Markku KaikkonenResonaari (Helsinki)FinlandeConservatoire inclusif, FigureNotes
    John Kelly / Douglas Noble / Tim YatesDrake MusicRoyaume-UniPratique inclusive, R&D instruments
    Tuulikki Laes / Aija PuurtinenUniArts Helsinki / Sibelius AcademyFinlandeRecherche en pédagogie inclusive
    Laurent LebouteillerCRR de CaenFranceCentre Ressources Régional Handicap
    William LongdenJoy of SoundRoyaume-UniInstruments acoustiques sur mesure
    Thibault SaladinLa MOMO (Saint-Ouen)FranceÉcole de musique alternative
    Markus VÀhÀlÀKukunori / Lyhty RyFinlandeMusique, handicap cognitif, radio
    Jean-Clair VançonPĂŽle Sup’93FranceFormation supĂ©rieure musicale
    Magali ViallefondMESHFranceMusique et situations de handicap

    2. Problématique centrale

    Quinze ans aprĂšs la loi du 11 fĂ©vrier 2005 « pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es », l’enseignement musical inclusif en France reste marginal. Le rapport cherche Ă  comprendre pourquoi ce dĂ©calage persiste entre l’ambition lĂ©gislative et la rĂ©alitĂ© du terrain, et ce que des modĂšles Ă©trangers – notamment finlandais et britannique – peuvent apporter comme Ă©clairage.

    « L’inclusion est moins dĂ©crĂ©tĂ©e par un texte de loi qu’elle n’est implĂ©mentĂ©e au quotidien sur le terrain par des acteurs dont le mĂ©tier Ă©volue au contact des personnes en situation de handicap. »

    Le rapport ne prĂ©tend pas apporter de rĂ©ponses dĂ©finitives, mais soulĂšve des questionnements structurĂ©s. Il se distingue explicitement du Guide pratique du MinistĂšre de la Culture (Pour un enseignement artistique accessible, 2020) qu’il entend enrichir par des regards croisĂ©s de terrain.

    3. Comparaison des modĂšles nationaux

    L’une des contributions majeures du rapport est la mise en perspective internationale. Les trois systĂšmes Ă©tudiĂ©s sont trĂšs diffĂ©rents dans leur architecture, leur histoire et leur rapport Ă  l’inclusion.

    CritĂšreFranceFinlandeRoyaume-Uni
    RĂ©seau d’enseignement492 conservatoires publics, financement État + collectivitĂ©s. RĂ©seau le plus unifiĂ©.RĂ©seau de conservatoires + Resonaari (structure pilote inclusive). Fort ancrage Ă  l’Ă©cole.Pas de rĂ©seau centralisĂ©. PluralitĂ© d’acteurs privĂ©s, associatifs. Music Education Hubs locaux.
    Place de la musique Ă  l’Ă©coleFaible (1 h/semaine partagĂ©e avec arts plastiques). Option lycĂ©e supprimĂ©e en 2019.Centrale dĂšs la maternelle. Approche praxialiste (pratiquer avant thĂ©oriser). ~30 % d’Ă©lĂšves bĂ©nĂ©ficiant de soutien spĂ©cialisĂ©.Variable selon les Ă©tablissements. Recul depuis 2013.
    Inclusion dans l’enseignement musicalMarginale. Fort dĂ©calage loi / terrain. RĂ©sistances institutionnelles.ModĂšle de rĂ©fĂ©rence europĂ©en. Resonaari = centre de ressources et de recherche.HĂ©tĂ©rogĂšne. Approche ‘mainstreaming’ intĂ©ressante mais fragile. Acteurs militants et innovants.
    Formation des enseignantsInsuffisante (12-15 h Ă  peine au PĂŽle Sup’93). Pas de rĂ©fĂ©rentiel harmonisĂ©.IntĂ©grĂ©e Ă  la formation initiale. Dialogue universitĂ© / terrain / ministĂšre (triangle vertueux).PortĂ©e par des associations spĂ©cialisĂ©es (Drake Music, AIME). Pas de cadre national.

    4. Les 15 questions : synthĂšse thĂ©matique

    Les quinze questions du rapport couvrent l’ensemble de la chaĂźne de l’inclusion musicale, de l’accueil institutionnel jusqu’Ă  la scĂšne. Elles sont ici regroupĂ©es en cinq grands thĂšmes pour faciliter la lecture.

    A – L’accueil institutionnel (questions 1, 2, 3, 4)

    Le premier constat du rapport est celui d’un Ă©cart considĂ©rable entre le volontarisme lĂ©gislatif et la rĂ©alitĂ© sur le terrain. La loi de 2005 consacre l’obligation d’adaptation pour les conservatoires, mais son application est fragmentĂ©e. Certains Ă©tablissements ont rĂ©ellement engagĂ© une dĂ©marche proactive : le CRR de Caen accueille ainsi environ 200 Ă©lĂšves en situation de handicap parmi 1 600 ; tandis que d’autres se contentent d’une conformitĂ© minimale.

    La question financiĂšre est centrale. Plusieurs mĂ©canismes de financement existent pourtant (Prestation de Compensation du Handicap, accompagnements mĂ©dico-sociaux, fonds institutionnels), mais ils sont insuffisamment mobilisĂ©s ou mal connus des acteurs de terrain. Le manque de coordination entre institutions d’accueil (MDPH, structures mĂ©dico-sociales) et lieux d’enseignement musical renforce cette lacune.

    Par ailleurs, l’idĂ©e que l’accueil d’un Ă©lĂšve en situation de handicap suppose des locaux entiĂšrement accessibles constitue un frein mental rĂ©current. Or, le handicap physique (PMR) ne reprĂ©sente qu’une part des typologies. Pour la majoritĂ© des situations — handicap cognitif, psychique, autisme —, l’accessibilitĂ© relĂšve davantage de l’adaptation pĂ©dagogique que du bĂąti.

    B — Le rîle des professionnels (questions 6, 7, 8, 9, 10)

    Une des tensions centrales du rapport porte sur la dĂ©finition du rĂŽle de l’enseignant·e. La crainte de « se transformer en soignant » revient rĂ©guliĂšrement. Le rapport y rĂ©pond fermement : l’enseignant·e reste pĂ©dagogue, mais sa fonction s’Ă©toffe d’une sensibilitĂ© Ă  l’individu, d’une capacitĂ© Ă  personnaliser les parcours et d’une posture de proposition plus que d’imposition. Le conservatoire expĂ©rimental Resonaari recrute d’ailleurs indiffĂ©remment pĂ©dagogues, artistes, thĂ©rapeutes et chercheurs pour constituer une Ă©quipe pluridisciplinaire autour de chaque Ă©lĂšve.

    Le poste de rĂ©fĂ©rent·e handicap est identifiĂ© comme essentiel mais fragile. Il n’existe pas de rĂ©fĂ©rentiel harmonisĂ© ni de formation officielle. Le rĂ©fĂ©rent·e tient souvent davantage d’un engagement personnel que d’une mission institutionnellement dĂ©finie et valorisĂ©e. Sa double mission — interne (accompagnement des Ă©lĂšves, coordination des professeurs) et externe (partenariats, communication, lien avec les MDPH) — est chronophage et peu encadrĂ©e.

    Sur la formation au handicap, le rapport est sans ambiguĂŻtĂ© : une « formation magique » n’existe pas. Le spectre des pathologies est trop large et les solutions trop contextuelles pour ĂȘtre codifiĂ©es. Les formations qualifiantes existent pour des compĂ©tences prĂ©cises (braille musical, orgue sensoriel), mais elles ne sont pas transposables. L’expĂ©rience de terrain reste la voie d’apprentissage la plus efficace. Les CFMI – et notamment le DUMUSIS de Lyon (300 heures de formation, ouvert aux pĂ©dagogues comme aux professionnels du mĂ©dico-social) – sont plĂ©biscitĂ©s pour leur approche globale et collective, mais pĂątissent d’une image de moindre rigueur technique dans un milieu encore marquĂ© par l’excellence individuelle.

    C — La co-construction avec l’Ă©lĂšve (question 6)

    Le SchĂ©ma national d’orientation pĂ©dagogique de 2008 a introduit des parcours personnalisĂ©s permettant Ă  l’Ă©lĂšve de co-construire son programme avec l’Ă©quipe pĂ©dagogique : durĂ©e, modules, Ă©valuation, choix de l’instrument. Ce dispositif est thĂ©oriquement trĂšs favorable aux Ă©lĂšves en situation de handicap, mais son accĂšs reste conditionnĂ© Ă  la volontĂ© des Ă©tablissements et Ă  l’absence d’autocensure de la part des familles ou des Ă©lĂšves eux-mĂȘmes.

    Le rapport insiste sur un Ă©quilibre dĂ©licat : trop de libertĂ© conduirait Ă  une sorte d’auto-formation qui priverait l’Ă©lĂšve de l’expertise pĂ©dagogique. L’enjeu est de garantir que l’Ă©lĂšve reste force de proposition sans renoncer Ă  l’apport essentiel d’une Ă©quipe formĂ©e. Le slogan britannique « Nothing for us without us » — rien pour nous sans nous — est citĂ© comme horizon : les personnes en situation de handicap doivent contribuer aux dĂ©cisions qui les concernent y compris dans la conception des politiques d’inclusion.

    D — Les outils pĂ©dagogiques et instruments (questions 12, 13)

    Le rapport consacre une attention particuliĂšre Ă  deux freins techniques souvent avancĂ©s : la formation musicale (FM/solfĂšge) et la question des instruments adaptĂ©s. Sur la FM, le constat est partagĂ© : ce n’est pas le solfĂšge en soi qui pose problĂšme, mais sa position de prĂ©requis Ă  la pratique instrumentale. La proposition centrale est de dĂ©placer son apprentissage — non plus avant la pratique, mais en parallĂšle ou Ă  travers elle — en s’inspirant du modĂšle finlandais dit « praxialiste » (agir pour sentir et comprendre, avant d’intĂ©grer un savoir thĂ©orique).

    Des systĂšmes de notation alternatifs sont Ă©galement Ă©voquĂ©s : partitions graphiques (Stockhausen, Cage, Ligeti), soundpainting, musique assistĂ©e par ordinateur (MAO), ou FigureNotes — systĂšme dĂ©veloppĂ© par Resonaari utilisant couleurs et formes pour Ă©crire la musique tout en restant compatible avec la notation classique.

    Sur les instruments adaptĂ©s, le rapport met en garde contre l’idĂ©e d’une solution miracle. Un instrument adaptĂ© est coĂ»teux, nĂ©cessite une formation spĂ©cifique et risque de finir « dans des placards » si l’engagement pĂ©dagogique ne suit pas. Le rapport recommande d’explorer d’abord le matĂ©riel existant (accordages ouverts, orientations alternatives, applications numĂ©riques) avant d’investir dans des outils spĂ©cialisĂ©s. Il souligne aussi le potentiel de structures comme Drake Music (DMLab) ou BrutPop (ArtLab) qui dĂ©veloppent des instruments open source Ă  bas coĂ»t, en co-conception avec les personnes concernĂ©es.

    E — Le concert et la scùne (questions 14, 15)

    La reprĂ©sentation publique est dĂ©crite comme un temps fort du parcours pĂ©dagogique — moment de socialisation, de validation symbolique du travail accompli, et levier pour faire Ă©voluer le regard des Ă©quipes pĂ©dagogiques sur ce que signifie la rĂ©ussite artistique. Des structures comme Carousel (Brighton) ou Resonaari ont fait du concert le cƓur de leur dispositif.

    Mais le rapport met en garde contre les dĂ©rives : un concert imposĂ© par un financeur externe, une pression excessive sur l’Ă©lĂšve, ou un objectif de reprĂ©sentation qui phagocyte les apprentissages fondamentaux peuvent se rĂ©vĂ©ler contre-productifs. Pour certains Ă©lĂšves en situation de handicap lourd, la progression peut se rĂ©sumer, en fin d’annĂ©e, Ă  « pouvoir ĂȘtre prĂ©sent·e dans le cours, Ă©couter, ĂȘtre assis·e au piano » : ce qui constitue dĂ©jĂ  une rĂ©ussite pĂ©dagogique considĂ©rable.

    5. L’Ă©lĂšve en situation de handicap comme miroir du conservatoire de demain

    L’une des thĂšses les plus stimulantes du rapport est celle de la convergence entre les rĂ©formes attendues pour ouvrir le conservatoire aux pratiques amateurs et les conditions nĂ©cessaires Ă  l’inclusion des Ă©lĂšves en situation de handicap. Les exigences posĂ©es par l’État comme condition Ă  son soutien financier — oralitĂ©, pĂ©dagogie de groupe, parcours personnalisĂ©s, diversification des rĂ©pertoires, prise en compte du numĂ©rique, partenariats avec le secteur social — recoupent point par point les recommandations du rapport en faveur de l’inclusion.

    En ce sens, l’Ă©lĂšve en situation de handicap n’est pas une exception Ă  gĂ©rer mais un « miroir grossissant » des transformations Ă  opĂ©rer pour que le conservatoire devienne rĂ©ellement un service public pour toutes et tous. Les structures qui ont pris ce virage – Resonaari, Carousel, La MOMO, Joy of Sound – montrent que l’inclusion n’est pas incompatible avec l’excellence musicale, et que la crĂ©ativitĂ© pĂ©dagogique qu’elle stimule bĂ©nĂ©ficie Ă  l’ensemble des Ă©lĂšves.

    L’inclusion est moins un objectif Ă  atteindre qu’un cap permanent : un processus d’ajustement continu entre les besoins singuliers des Ă©lĂšves, les compĂ©tences des Ă©quipes et les contraintes institutionnelles.

    6. Recommandations et leviers d’action

    Sans prĂ©tendre Ă  l’exhaustivitĂ©, le rapport formule ou laisse entendre plusieurs pistes d’action, ici organisĂ©es selon les niveaux d’intervention :

    Au niveau institutionnel

    • Formaliser et valoriser le poste de rĂ©fĂ©rent·e handicap : dĂ©finir un rĂ©fĂ©rentiel de compĂ©tences, un cadre d’emploi harmonisĂ© et une rĂ©munĂ©ration adaptĂ©e.
    • DĂ©velopper les partenariats entre conservatoires et structures mĂ©dico-sociales pour faciliter l’accompagnement des Ă©lĂšves et mieux mobiliser les financements existants (PCH, conventions).
    • Communiquer activement sur l’offre accessible auprĂšs des MDPH et des associations de personnes handicapĂ©es pour combattre l’autocensure des familles.
    • S’appuyer sur les cahiers des charges de l’État (financement conditionnĂ© Ă  l’ouverture) comme levier interne de transformation.

    Au niveau pédagogique

    • Repenser la place de la formation musicale : la positionner en parallĂšle ou Ă  travers la pratique instrumentale plutĂŽt qu’en prĂ©requis.
    • Explorer les modes de notation alternatifs (FigureNotes, partitions graphiques, MAO) pour rĂ©duire les effets d’exclusion du solfĂšge classique.
    • Favoriser les cours collectifs mixtes plutĂŽt que les dispositifs sĂ©parĂ©s, qui risquent de ghettoĂŻser les Ă©lĂšves en situation de handicap.
    • Renforcer la formation initiale des enseignant·es dans les PĂŽles Sup’ (actuellement insuffisante : 12 Ă  15 heures seulement au PĂŽle Sup’93).

    Au niveau de la formation

    • Valoriser les CFMI et le DUMUSIS de Lyon comme modĂšles de formation transversale et pluriprofessionnelle.
    • DĂ©velopper des formations passant obligatoirement par l’expĂ©rience de terrain, seule approche reconnue comme vraiment efficace.
    • Encourager la mobilisation des structures innovantes (BrutPop ArtLab, Drake Music DMLab) comme centres de ressources et de formation.

    Au niveau des outils et des instruments

    • Explorer les ressources existantes avant d’investir dans des instruments adaptĂ©s spĂ©cialisĂ©s et coĂ»teux.
    • Soutenir les dynamiques open source et les « hackathons » de luthiers numĂ©riques pour dĂ©velopper des instruments Ă  bas coĂ»t.
    • Impliquer les ergothĂ©rapeutes dans la rĂ©flexion sur l’adaptation instrumentale.

    7. Limites et perspectives

    Les auteurs reconnaissent eux-mĂȘmes plusieurs limites Ă  leur dĂ©marche. Le rapport ne recueille pas les perspectives des Ă©lĂšves en situation de handicap eux-mĂȘmes, lacune jugĂ©e significative mais inĂ©vitable dans le contexte de production (COVID, ressources limitĂ©es). Il ne prĂ©tend pas non plus Ă  la reprĂ©sentativitĂ© statistique : les personnes interviewĂ©es sont des acteurs reconnus pour leur avant-gardisme, dont les pratiques restent marginales Ă  l’Ă©chelle nationale.

    Le rapport est par ailleurs le produit d’une structure militante — BrutPop — ancrĂ©e dans les cultures musicales indĂ©pendantes et numĂ©riques, ce qui inflĂ©chit nĂ©cessairement ses questionnements et ses angles morts. L’oralitĂ©, l’improvisation, les musiques actuelles et les instruments connectĂ©s y occupent une place naturellement plus importante que dans un document issu du milieu acadĂ©mique classique.

    Ces limites n’enlĂšvent rien Ă  la valeur de l’enquĂȘte, qui constitue un document de rĂ©fĂ©rence pour quiconque cherche Ă  comprendre la complexitĂ© concrĂšte du travail d’inclusion dans l’enseignement musical en France, et Ă  se nourrir d’expĂ©riences Ă©trangĂšres inspirantes.

  • Guide pratique pour la mise en place d’ateliers de musique

    Guide pratique pour la mise en place d’ateliers de musique

    Produit par BrutPop dans le cadre du projet europĂ©en Change2Regard, ce guide recense et compare l’ensemble des instruments numĂ©riques et Ă©lectroniques disponibles pour faciliter la pratique musicale des personnes en situation de handicap, des outils spĂ©cialisĂ©s aux solutions grand public.

    Cet article est une synthĂšse rĂ©alisĂ©e Ă  l’aide d’une IA.

    PorteursPériodeFinancementCadre théorique
    Collectif T’Cap (FR), APCC (PT), Nos Pilifs (BE), RIPPH (CA)2019 – 2022Programme Erasmus+, UEMDH-PPH (ModĂšle de DĂ©veloppement Humain et Processus de Production du Handicap)

    1. Contexte et cadre de référence

    Le projet europĂ©en Change2Regard est une dĂ©marche coopĂ©rative transnationale visant Ă  faciliter l’accĂšs Ă  la pratique et Ă  la crĂ©ation musicale pour les personnes en situation de handicap. Son axe culturel, intitulĂ© « La trousse numĂ©rique pour tous·tes », a donnĂ© naissance Ă  ce guide mĂ©thodologique et pĂ©dagogique.

    Le MDH-PPH : un cadre conceptuel clĂ©

    Le guide repose sur le ModĂšle de DĂ©veloppement Humain – Processus de Production du Handicap (MDH-PPH), dĂ©veloppĂ© par le RIPPH – RĂ©seau international sur le Processus de Production du Handicap (Patrick Fougeyrollas, anthropologue). Ce modĂšle postule que :

    • Le handicap n’est pas une caractĂ©ristique intrinsĂšque de la personne, mais le rĂ©sultat de l’interaction entre ses caractĂ©ristiques fonctionnelles et son environnement physique et social.
    • Les obstacles Ă  la participation sociale peuvent ĂȘtre rĂ©duits en agissant sur l’environnement (social, physique, technologique).
    • La Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapĂ©es (2006, ratifiĂ©e en 2010 par FR, BE, PT, CA) consacre cette approche sociale et de droits humains.

    2. L’instrumentarium connectĂ©

    Les instruments connectĂ©s constituent le cƓur technique du guide. Contrairement aux instruments acoustiques traditionnels, les interfaces numĂ©riques amplifient le moindre geste pour le rendre musical, offrant ainsi une accessibilitĂ© intrinsĂšque aux personnes en situation de handicap.

    Tableau comparatif des 3 instruments connectés du projet

    InstrumentNatureGestes associĂ©sUsage conseillĂ©Points d’attention
    Orgue SensorielClĂ© en main (institution). Interface capteurs + logiciel Strido.Appuyer, presser, dĂ©placer le curseur, monter, descendre, faire rouler.1re dĂ©couverte, public variĂ©. Groupe ≀ 6 pers.NĂ©cessite boĂźtier MIDI + ordinateur. Deux types de capteurs : dĂ©clencheurs (0/1) et variateurs (0-127).
    BrutBoxOpen source / DIY (mouvement maker). À construire soi-mĂȘme.Appuyer, monter/descendre, tourner.Ateliers collectifs, pratique musicale collaborative.NĂ©cessite compĂ©tences techniques et matĂ©riel de fabrication. Non commercialisĂ©.
    SoundbeamClĂ© en main. Console de contrĂŽle + capteurs sans contact.Se rapprocher/reculer, appuyer (pieds, mains, tĂȘte).Personnes Ă  mobilitĂ© trĂšs rĂ©duite, polyhandicap.Demande pratique et maĂźtrise. Faisceaux sonores sans contact physique.

    3 classifications d’instruments connectĂ©s

    CatégorieDescriptionExemples
    Conçu pourInstruments conçus nativement accessibles. Clé en main, stables.Orgue Sensoriel, Soundbeam
    Évolutif / Open sourceIssu du mouvement maker (DIY). NĂ©cessite compĂ©tences techniques.BrutBox, Arduino
    Non spĂ©cifique / ErgonomiqueInstruments grand public adaptables. Simples d’usage.Kaospad, Clavier, Pad/Batterie, Launchpad

    3. Méthodologie pédagogique

    ParamĂštres organisationnels d’une sĂ©ance

    ParamĂštreRecommandation
    Nombre de participantsMaximum 6 personnes par intervenant·e (à titre indicatif).
    DurĂ©e d’une sĂ©anceEntre 45 minutes et 1 h 30 selon les capacitĂ©s de concentration et de fatigabilitĂ©.
    FréquenceRéguliÚre (hebdomadaire ou mensuelle). Espacement limité pour maintenir la dynamique.
    Aménagement salleEspace neutre, acoustique maßtrisée, éviter les parois réfléchissantes. Dégager les espaces de circulation.
    MobilierChaises avec dossiers et accoudoirs, tables de hauteurs variables, adaptĂ©es Ă  l’ergonomie des instruments.
    DispositionEn pÎle (découverte), en cercle (séance classique), en demi-cercle (restitution scénique).

    DĂ©roulĂ© type d’une sĂ©ance (5 Ă©tapes)

    ÉtapeContenuPoints clĂ©s
    0 — En amontPrĂ©parer la salle, disposer les instruments, matĂ©riel pĂ©dagogique visible.Anticiper avant l’arrivĂ©e des participants.
    1 — AccueilSaluer, prendre des nouvelles, Ă©valuer l’humeur du jour.Adapter la sĂ©ance si nĂ©cessaire.
    2 — LancementRituel : relaxation, Ă©chauffement physique et respiratoire. PrĂ©senter les objectifs.Formuler des consignes claires et s’assurer de leur comprĂ©hension.
    3 — ActivitĂ©s2 Ă  3 activitĂ©s musicales : Ă©coute, jeu, improvisation, rythmique, chant… DĂ©briefer aprĂšs chaque activitĂ©.Pour 1 h de sĂ©ance : 2 ou 3 activitĂ©s.
    4 — FinRituel de clĂŽture (ex. carillon). Rangement participatif. Salutations.PrĂ©voir 15 Ă  30 min pour le rangement.
    5 — AprĂšs sĂ©anceComplĂ©ter le carnet de suivi. Annoter observations et ajustements.Indispensable pour la continuitĂ© pĂ©dagogique.

    4. Posture et pĂ©dagogie de l’intervenant·e

    QualitĂ©s de l’intervenant·ePratiques recommandĂ©es
    Empathie : comprendre les Ă©motions des participants.Faire avec les participants (non pour eux).
    FlexibilitĂ© : s’adapter Ă  toutes les situations.Valoriser au maximum les capacitĂ©s musicales.
    Intelligence crĂ©ative : utiliser ses compĂ©tences pour amener le changement.CrĂ©er un contexte agrĂ©able, valorisant, stimulant.
    Humeur : Ă©veiller le bien-ĂȘtre chez l’autre.S’appuyer sur les thĂ©ories humanistes (Maslow, Rogers) : acceptation, motivation, empathie.
    MusicalitĂ© : sensibilitĂ© Ă  crĂ©er et interprĂ©ter.Utiliser le soundpainting : langage de signes non verbaux universels pour diriger musicalement.
    Patience : calme face aux difficultĂ©s.Être attentif aux « dĂ©crochages » et au dĂ©plaisir.
    VitalitĂ© : Ă©nergie et enthousiasme.Permettre Ă  chacun de s’exprimer tout au long de la sĂ©ance.

    5. Bénéfices attendus pour les participants

    DimensionBénéfices observés
    MoteurLibĂ©rer et canaliser l’Ă©nergie physique ; amĂ©liorer coordination et dissociation des gestes ; renforcer la tonicitĂ© et le contrĂŽle du geste.
    CognitifAmĂ©liorer l’Ă©coute et la concentration ; dĂ©velopper les capacitĂ©s mĂ©morielles ; explorer la crĂ©ativitĂ© sans inhibitions.
    AffectifDĂ©velopper la confiance en soi ; lever progressivement les inhibitions ; apporter apaisement, bien-ĂȘtre et plaisir.
    SocialInscrire l’action dans une dynamique de groupe ; dĂ©velopper des liens sociaux ; respecter les codes non verbaux ; favoriser la participation sociale Ă©mancipatrice.

    6. Freins et leviers Ă  l’inclusion musicale

    Freins fréquentsLeviers de réponse
    « Aucune demande n’a Ă©tĂ© reçue. »La demande Ă©merge quand l’offre est visible et accessible.
    « Nos locaux ne sont pas accessibles. »Le handicap physique (PMR) = 10–12 % des typologies. Chaque situation est singuliĂšre.
    « On ne sait pas faire, on n’est pas formĂ©. »Le bon sens et la relation humaine priment sur la formation.
    « Ce n’est pas actĂ© politiquement. »Formaliser une dĂ©marche d’accueil dans le projet d’Ă©tablissement.
    « On ne peut pas tout faire en mĂȘme temps. »L’inclusion bĂ©nĂ©ficie Ă  l’ensemble du projet d’accueil.
    « On a des rĂ©serves Ă  communiquer sur notre accueil. »DĂ©velopper une ‘culture de l’accueil’ progressive, au cas par cas.
    « Ça va coĂ»ter cher et prendre du temps. »Des leviers de financement existent (droits de compensation, fonds publics/privĂ©s).

    7. Outils pratiques du guide

    OutilDescriptionUtilité
    Fiches : 1 artiste, 1 sĂ©ance (×3)Synopsis dĂ©taillĂ©s de 3 artistes intervenants : sĂ©ance dĂ©couverte (Orgue sensoriel, 4 pers., 45 min), sĂ©ance expĂ©rimentation (Soundbeam, 6 pers., 30–60 min), sĂ©ance finale (restitution scĂ©nique).ModĂšles adaptables Ă  reproduire ou ajuster selon le contexte.
    Carnet de suivi collectifFiche par sĂ©ance : objectifs, dĂ©roulĂ©, observations, notes pour la suivante.ContinuitĂ© pĂ©dagogique et Ă©valuation du projet.
    Carnet de suivi individuelObservations personnalisées pour 6 participants par séance.Suivi des progrÚs, besoins, compétences de chacun.
    Fiches outils instruments (×4)PrĂ©sentation technique et gestes associĂ©s pour chaque instrument.RĂ©fĂ©rence rapide pour l’intervenant·e en atelier.
    Glossaire musicalDéfinitions de 15 termes musicaux clés pour non-initiés.Accessibilité du vocabulaire pour tout professionnel.
  • Rendre accessible l’enseignement musical en conservatoires pour les personnes handicapĂ©es

    Rendre accessible l’enseignement musical en conservatoires pour les personnes handicapĂ©es

    Résumé

    Dans ce mĂ©moire, j’étudie l’accessibilitĂ© de l’enseignement musical en conservatoires pour les personnes handicapĂ©es en France. J’examine d’abord l’évolution de la conception du handicap et son cadre lĂ©gislatif, notamment la loi de 2005 pour l’égalitĂ© des droits et des chances, ainsi que sa mise en application encore insuffisante. J’analyse ensuite comment ces droits se traduisent dans les textes directeurs de l’enseignement musical. L’enquĂȘte « Musiques et handicaps » rĂ©vĂšle un retard significatif dans la mise en accessibilitĂ© des Ă©tablissements et souligne le rĂŽle central du rĂ©fĂ©rent handicap. Une Ă©tude de cas au Conservatoire de Caen me permet d’observer les adaptations pĂ©dagogiques et matĂ©rielles mises en Ɠuvre. Enfin, j’aborde l’enseignement du violoncelle aux Ă©lĂšves handicapĂ©s, Ă  travers des observations de cours et mes propres expĂ©riences d’enseignant.

    Introduction

    Dans le cadre de mon mĂ©moire, j’ai choisi d’étudier l’accessibilitĂ© de l’enseignement musical en conservatoires pour les personnes handicapĂ©es1 en France. Mon intĂ©rĂȘt pour ce thĂšme s’est construit ces derniĂšres annĂ©es, nourri par la lecture de discours antivalidistes portĂ©s par des militant·es ou des associations. Le terme de « validisme » est prĂ©sent en France dans le milieu militant depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000, et a progressivement fait son entrĂ©e dans la recherche universitaire au cours des annĂ©es 2010. Il s’agit d’une proposition de traduction du concept d’ableism, apparu aux États-Unis dans les annĂ©es 1970-1980. NĂ© dans le sillage des disability studies – l’étude du handicap dans ses dimensions sociales, culturelles et politiques – et des mouvements fĂ©ministes, ce terme dĂ©signe « une dichotomie hiĂ©rarchisĂ©e entre abled et disabled people (c’est-Ă -dire entre personnes valides et non valides) et un systĂšme oppressif2 ». 

    Parmi les revendications portĂ©es par ces mouvements, on trouve notamment la lutte pour la dĂ©sinstitutionnalisation des personnes handicapĂ©es, visant Ă  les libĂ©rer des structures spĂ©cialisĂ©es perçues comme « des lieux d’enfermement, de privation de libertĂ©s et de droits, d’infantilisation et de maltraitances, incompatibles avec une vie digne, guidĂ©e par l’autodĂ©termination3 ». Cette position s’accompagne de l’exigence d’une accessibilitĂ© universelle, touchant l’ensemble de l’espace public, des logements, des Ă©tablissements scolaires, des lieux de formation professionnelle ou de loisirs, ainsi que des services de santĂ©4. Il s’agit d’un appel Ă  l’adaptation globale des infrastructures et des services afin de garantir une vĂ©ritable inclusion des personnes handicapĂ©es dans toutes les sphĂšres de la sociĂ©tĂ© et le respect de leurs droits.

    Les droits culturels constituent une dimension primordiale des droits humains. Inscrits dans le droit international depuis 1948, ils Ă©mergent du corpus des textes dĂ©finissant les droits de l’homme portĂ©s par l’UNESCO et les Nations unies. Selon l’article 5 de la DĂ©claration universelle de l’UNESCO sur la diversitĂ© culturelle : 

    « Les droits culturels sont partie intĂ©grante des droits de l’homme, qui sont universels, indissociables et interdĂ©pendants. L’épanouissement d’une diversitĂ© crĂ©atrice exige la pleine rĂ©alisation des droits culturels. [
] Toute personne a le droit Ă  une Ă©ducation et une formation de qualitĂ© qui respectent pleinement son identitĂ© culturelle ; toute personne doit pouvoir participer Ă  la vie culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles, dans les limites qu’impose le respect des droits de l’homme et des libertĂ©s fondamentales5 ».

    La dĂ©claration de Fribourg de 2007, Ă©laborĂ©e par le groupe de Fribourg composĂ© d’intellectuels issus de diverses universitĂ©s et rĂ©unis depuis 1991, Ă©numĂšre l’ensemble des droits culturels reconnus dans diverses dĂ©clarations de droits humains. Elle Ă©nonce : 

    « Toute personne, aussi bien seule qu’en commun, a le droit d’accĂ©der, notamment par l’exercice des droits Ă  l’éducation et Ă  l’information, aux patrimoines culturels qui constituent des expressions des diffĂ©rentes cultures ainsi que des ressources pour les gĂ©nĂ©rations prĂ©sentes et futures [et] d’accĂ©der et de participer librement, sans considĂ©ration de frontiĂšres, Ă  la vie culturelle Ă  travers les activitĂ©s de son choix6 ».

    Ils sont pris en compte dans les textes normatifs actuels comme un droit de participer Ă  la vie culturelle et Ă  l’éducation. S’ils ne se limitent pas Ă  cet aspect, c’est effectivement ce sens que je vais dĂ©velopper dans le contexte de l’enseignement musical pour les personnes handicapĂ©es.

    Les droits culturels sont dĂ©finis par Patrice Meyer-Bisch, philosophe membre du groupe de Fribourg, comme « les droits d’une personne, seule ou en groupe, d’exercer librement des activitĂ©s culturelles pour vivre son processus, jamais achevĂ©, d’identification ». Ils incluent toutes les dimensions qui permettent Ă  une personne de construire et d’exprimer son identitĂ©. Leur rĂ©alisation permet Ă  toute personne de participer librement Ă  la vie culturelle en choisissant son identitĂ© culturelle, d’accĂ©der aux connaissances et Ă  la comprĂ©hension de sa propre culture et de celles des autres, et de contribuer Ă  la crĂ©ation et Ă  l’expression culturelles. Selon l’universitaire, leur rĂ©alisation nĂ©cessite que le sujet dispose d’un accĂšs aux ressources, y compris par l’accĂšs Ă  l’enseignement :

    « C’est au sujet de dĂ©cider quelles sont les rĂ©fĂ©rences qu’il juge nĂ©cessaires, mais il a besoin de s’appuyer sur des personnes et des institutions d’enseignement et de communication qui lui donnent accĂšs Ă  des Ɠuvres et lui enseignent les difficultĂ©s d’interprĂ©tation. Il s’agit autant de diversitĂ© que de qualitĂ© de choix : la diversitĂ© permet la libertĂ© de choix, la qualitĂ© des rĂ©fĂ©rences permet la libertĂ© d’ĂȘtre ou d’épanouissement Ă  travers une discipline culturelle maĂźtrisĂ©e ; la richesse ajoute la dimension qualitative Ă  la diversitĂ©7 ».

    Meyer-Bisch invite Ă©galement Ă  se confronter Ă  la question de la pauvretĂ© culturelle, entendue non pas comme le jugement d’un groupe sur un autre, mais sur la situation de personnes ou communautĂ©s mises Ă  l’écart des ressources culturelles nĂ©cessaires Ă  l’exercice de leurs droits. 

    Dans le cadre spĂ©cifique de l’accueil des personnes handicapĂ©es dans les conservatoires, le respect des droits culturels implique non seulement l’accessibilitĂ© physique aux Ă©tablissements d’enseignement artistique, mais aussi l’accĂšs aux pratiques culturelles, Ă  l’Ă©ducation artistique et Ă  la participation Ă  la vie culturelle dans toutes ses dimensions. Ainsi, garantir l’accessibilitĂ© des conservatoires aux personnes handicapĂ©es s’inscrit dans la reconnaissance et la mise en Ɠuvre de leurs droits culturels, au mĂȘme titre que pour tout citoyen. C’est reconnaĂźtre leur droit fondamental Ă  participer Ă  la vie culturelle, Ă  dĂ©velopper

    leurs talents et Ă  contribuer Ă  l’enrichissement de la diversitĂ© des expressions artistiques de notre sociĂ©tĂ©.

    L’accessibilitĂ© se dĂ©finit par « la rĂ©duction de la discordance entre, d’une part, les possibilitĂ©s, les compĂ©tences et les capacitĂ©s d’une personne et, d’autre part, les ressources de son environnement lui permettant de façon autonome de participer Ă  la vie de la citĂ© », selon le comitĂ© interministĂ©riel du handicap8. De fait, tous lieux, services, produits et activitĂ©s se doivent d’ĂȘtre ouverts et de proposer un environnement adaptĂ© pour les personnes handicapĂ©es, dans des conditions d’autonomie et de sĂ©curitĂ© maximales. 

    Les amĂ©nagements environnementaux bĂ©nĂ©ficient Ă©galement Ă  l’ensemble des usagers. En effet, en 2001, le Conseil de l’Europe indique qu’ils « [contribuent] Ă  une conception davantage axĂ©e sur l’usager en suivant une dĂ©marche globale et en cherchant Ă  satisfaire les besoins des personnes de tous Ăąges, tailles et capacitĂ©s, quelles que soient les situations nouvelles qu’elles pourront ĂȘtre amenĂ©es Ă  connaĂźtre au cours de leur vie9». Cette dĂ©marche d’accessibilitĂ© vise Ă  rendre l’ensemble des Ă©quipements et accessoires de la sociĂ©tĂ© utilisables par tous, sans autres amĂ©nagements complĂ©mentaires. Elle s’adresse notamment aux familles avec enfants, aux personnes ĂągĂ©es avec des problĂšmes de mobilitĂ© ou de dĂ©ficience sensorielle, ou aux personnes victimes d’une blessure temporaire.

    L’accessibilitĂ© s’inscrit dans un ensemble, au sein d’une chaĂźne d’accessibilitĂ© successive permettant le dĂ©placement d’un endroit Ă  un autre. Lorsqu’un maillon est dĂ©faillant ou manquant, c’est l’accessibilitĂ© gĂ©nĂ©rale qui est compromise. L’accessibilitĂ© d’un conservatoire dĂ©pend donc de celle des autres infrastructures de sa commune. Une concertation avec le milieu associatif est nĂ©cessaire afin que les amĂ©nagements rĂ©alisĂ©s ne dĂ©gradent pas l’accessibilitĂ© pour d’autres types de handicap.

    L’exigence de l’accessibilitĂ© est aussi une obligation lĂ©gale, imposĂ©e aux conservatoires comme Ă  l’ensemble des Ă©tablissements recevant du public (ERP). En effet, la loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’égalitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es « vise Ă  organiser de maniĂšre systĂ©matique l’accĂšs

    des personnes handicapĂ©es au droit commun pour permettre leur pleine participation Ă  la vie sociale dans toutes ses dimensions10 ». Cette obligation ne se limite pas uniquement Ă  l’accĂšs physique aux bĂątiments ; elle englobe Ă©galement l’accĂšs Ă  l’information et aux services.

    Cependant, ce n’est qu’en 2016, avec la loi relative Ă  la libertĂ© de la crĂ©ation, Ă  l’architecture et au patrimoine, que la participation des personnes handicapĂ©es Ă  la vie culturelle française est explicitement reconnue comme un droit fondamental11.

    Peu de donnĂ©es semblent exister sur l’accueil des personnes handicapĂ©es dans les conservatoires, au moment de la rĂ©daction de ce mĂ©moire. Selon le rapport du SĂ©nat « Culture et Handicap, une exigence dĂ©mocratique » :

    « [
] L’accĂšs des personnes en situation de handicap Ă  la culture, en particulier Ă  la pratique culturelle, n’est pas aujourd’hui pleinement assurĂ©. Le manque de lisibilitĂ© de l’action publique, le manque de moyens humains et matĂ©riels, le manque de donnĂ©es prĂ©cises sur les initiatives existantes comme le manque de visibilitĂ© de celles-ci sont autant de causes auxquelles il faut sans dĂ©lai s’attaquer pour permettre aux personnes en situation de handicap de devenir enfin des acteurs de la culture Ă  part entiĂšre12».

    Afin de pallier ce manque de donnĂ©es, les associations Musique et Situations de Handicap (MESH) et Musique en Territoires ont rĂ©alisĂ© en 2022 et 2023 une enquĂȘte nationale sur les pratiques d’accueil des personnes en situation de handicap dans les lieux d’enseignement et de pratique de la musique. Plus spĂ©cifiquement, elle vise Ă  « identifier les leviers et facteurs facilitants Ă  la mise en Ɠuvre de pratiques d’accueil inclusif [et Ă ] connaĂźtre les besoins et les attentes des encadrants, professionnels comme bĂ©nĂ©voles, pour initier ou dĂ©velopper les dynamiques inclusives12». Je m’appuierai sur les conclusions de ce rapport, qui apporte un Ă©clairage sur les pratiques existantes, mais aussi sur les dĂ©fis Ă  relever :

    • Pour amĂ©liorer l’accessibilitĂ© et la qualitĂ© de l’accueil des personnes handicapĂ©es dans l’enseignement musical.
    • Pour les raisons Ă©voquĂ©es prĂ©cĂ©demment, l’enjeu de l’accessibilitĂ© des conservatoires pour les Ă©lĂšves handicapĂ©s concerne l’ensemble de la sociĂ©tĂ©, y compris les institutions culturelles et les conservatoires. Le sujet du handicap touche une large partie de la population : le nombre de personnes handicapĂ©es s’Ă©lĂšve Ă  15 % de la population mondiale, soit environ un milliard de personnes selon les Nations Unies13. En France (mĂ©tropolitaine et DROM), le chiffre varie Ă©normĂ©ment selon la dĂ©finition choisie, allant de 5,7 millions Ă  18,2 millions de personnes. Il regroupe les enfants de plus de 5 ans, ainsi que les adultes handicapĂ©s, vivant Ă  domicile ou en institution14. Sur un plan plus personnel, je souhaite mener ce travail de recherche dans le but d’enrichir ma pratique pĂ©dagogique, et de rendre mon enseignement plus inclusif. J’enseigne le violoncelle au conservatoire de Charenton depuis la rentrĂ©e 2023. Il s’agit de mon premier poste en conservatoire, aprĂšs avoir enseignĂ© en cours Ă  domicile et avoir effectuĂ© des remplacements pendant plusieurs annĂ©es.

    L’expĂ©rimentation de mĂ©thodes innovantes me semble nĂ©cessaire pour mieux rĂ©pondre Ă  la diversitĂ© des besoins des Ă©lĂšves, chacun ayant des capacitĂ©s et attentes uniques, et peut impliquer de dĂ©construire certains de mes rĂ©flexes professionnels.

    Bien que mes expériences dans ce domaine soient limitées, elles ont marqué mon parcours personnel. Dans le cadre de mon activité professionnelle ou de ma formation au

    DiplĂŽme d’État (DE), j’ai animĂ© des mĂ©diations pour des publics ayant une dĂ©ficience mentale ou cognitive au sein d’Instituts MĂ©dico-Éducatifs (IME). Ces sĂ©ances m’ont confrontĂ© Ă  des rĂ©actions variĂ©es, Ă  la fois dĂ©stabilisantes et touchantes, comme le besoin de bouger ou de vocaliser en pleine mĂ©diation. Par ailleurs, lors de ma formation au Certificat d’Aptitude (CA) au Conservatoire National SupĂ©rieur de Musique et de Danse de Paris

    (CNSMDP), j’ai assistĂ© Ă  une intervention sur le sujet des troubles autistiques, par Violaine Debever, professeure de piano et rĂ©fĂ©rente handicap au conservatoire d’Aulnay-sous-Bois. J’ai Ă©galement participĂ© Ă  une sĂ©ance de didactique avec ma professeure Nadine Pierre Ă  l’Institut National des Jeunes Aveugles de Paris (INJA), oĂč nous avons initiĂ© des enfants

    malvoyants ou aveugles Ă  la dĂ©couverte du violoncelle. Cette activitĂ© a nĂ©cessitĂ© une approche basĂ©e sur l’exploration tactile et auditive de l’instrument pour pallier l’absence ou la faiblesse de la perception visuelle. Ces expĂ©riences ont participĂ© Ă  ma prise de conscience de l’importance d’une formation adaptĂ©e et d’une rĂ©flexion approfondie pour rĂ©pondre aux besoins spĂ©cifiques des Ă©lĂšves handicapĂ©s.

    L’enseignement de l’instrument en conservatoire est le plus souvent individuel, et s’appuie sur une relation directe entre l’élĂšve et l’enseignant·e. Les objectifs pĂ©dagogiques sont guidĂ©s par les textes directeurs de l’enseignement musical en France, en particulier le SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique (SNOP) publiĂ© en septembre 2023, tout en s’inscrivant dans le projet d’établissement du conservatoire et le projet pĂ©dagogique personnel de l’enseignant.e. Cet enseignement doit aussi s’adapter aux besoins, attentes et capacitĂ©s spĂ©cifiques de chaque Ă©lĂšve. Cette adaptation me semble indispensable pour tous les Ă©lĂšves, mais elle prend une importance particuliĂšre dans le cas d’élĂšves handicapĂ©s, exigeant une approche pĂ©dagogique et des connaissances spĂ©cifiques. Ce mĂ©moire se propose ainsi d’approfondir ces rĂ©flexions.

    Le sujet de l’accueil des personnes handicapĂ©es en conservatoire a fait l’objet de plusieurs mĂ©moires de recherche au Conservatoire National SupĂ©rieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP)16. Je m’appuierai sur ces travaux, qui ont Ă©tudiĂ© notamment l’histoire du terme de handicap, et de son acception mĂ©dicale puis sociale ; le cadre lĂ©gislatif s’imposant aux conservatoires sur le sujet, Ă  travers notamment la loi du 11 fĂ©vrier 2005 « pour l’égalitĂ© des droits et des chances », et son application initialement prĂ©vue en 2015 ; et enfin, donnĂ© des pistes pĂ©dagogiques pour favoriser l’accueil des personnes handicapĂ©es en conservatoire. Je prolongerai ces recherches, notamment en intĂ©grant dans mon travail l’enquĂȘte de MESH et Musique en Territoires qui permet d’objectiver les pratiques d’accueil des personnes handicapĂ©es en conservatoire ; les rapports produits par diverses institutions telles que le SĂ©nat et le DĂ©fenseur des droits (autoritĂ© administrative indĂ©pendante chargĂ©e de dĂ©fendre les droits des citoyens, notamment en matiĂšre de lutte contre les discriminations) ; et en Ă©tudiant comment les nouvelles recommandations Ă©mises par le SchĂ©ma national d’orientation pĂ©dagogique de l’enseignement public spĂ©cialisĂ© de la danse, de la musique et du théùtre de septembre 2023, ou le guide « Pour un enseignement artistique accessible » du ministĂšre de la culture, envisagent de rĂ©pondre Ă  ces dĂ©fis.

    Dans le cadre de mon mĂ©moire, je souhaite donc m’interroger sur l’accessibilitĂ© des conservatoires aux personnes handicapĂ©es. Dans un premier temps, je dĂ©finirai le handicap et les droits associĂ©s, avant d’étudier la transcription de ces droits dans le cadre des conservatoires. Je m’intĂ©resserai aux recommandations institutionnelles avant de rĂ©aliser un Ă©tat des lieux de l’accueil des personnes handicapĂ©es en conservatoire. Dans une seconde partie, j’effectuerai une Ă©tude de cas du conservatoire Ă  rayonnement rĂ©gional de Caen afin d’étudier l’élaboration et la mise en Ɠuvre des adaptations pour l’apprentissage des Ă©lĂšves handicapé·es dans ce conservatoire prĂ©curseur. Enfin, je dĂ©velopperai sur l’apprentissage du violoncelle Ă  travers l’exemple de l’enseignement d’AurĂ©lie Groisil au conservatoire Ă  rayonnement dĂ©partemental de Bobigny, et mon expĂ©rience personnelle d’enseignement avec Hector et Lyn16.

    « Personne handicapĂ©e » ou « en situation de handicap » ? 

    Avant d’aborder le cƓur du sujet, je souhaite clarifier la terminologie choisie pour ce mĂ©moire. Cette question est fondamentale, puisqu’elle est rĂ©vĂ©latrice des dĂ©bats sur le handicap et des revendications portĂ©es par les militant·es. L’expression « personne en situation de handicap » s’est imposĂ©e dans le discours institutionnel français depuis les annĂ©es 2000, aprĂšs la promulgation de la loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances. Elle est aujourd’hui adoptĂ©e par les instances politiques, dans la lĂ©gislation rĂ©cente, par les mĂ©dias et diverses associations gĂ©nĂ©ralistes telles qu’APF France Handicap, l’Unapei, ou encore l’association Musique et situations de handicap (MESH) dans le domaine musical.

    Cette formulation vise Ă  Ă©viter la stigmatisation, et Ă  souligner le dĂ©savantage créé par l’environnement dans une conception sociale plutĂŽt que mĂ©dicale du handicap. Par exemple, la prĂ©sence d’ascenseurs fonctionnels conditionne la capacitĂ© d’une personne en fauteuil

    roulant Ă  rĂ©aliser un trajet dans le mĂ©tro de maniĂšre autonome et sĂ©curisĂ©e. C’est l’absence ou la dĂ©faillance d’ascenseur qui, ici, crĂ©e une situation de handicap.

    David Kerr, directeur d’un ESAT (Etablissement et Service d’Accompagnement par le Travail), soutient l’utilisation de ce terme18. Selon lui, l’adjectif « handicapĂ© » est discriminant et porteur de clichĂ©s. Kerr tĂ©moigne de son rejet par certaines personnes concernĂ©es. Il conditionnerait les attentes que l’on dĂ©veloppe Ă  leur Ă©gard. Parler de « personne en situation de handicap » doit donc permettre de mettre Ă  distance le modĂšle mĂ©dical – selon lequel le handicap est fondĂ© sur la dĂ©ficience, l’incapacitĂ© – et d’éviter le piĂšge du discours sĂ©grĂ©gationniste et dĂ©valorisant en mettant l’accent sur l’environnement. 

    Sur le plan international, l’expression « personne en situation de handicap » ne semble pas avoir d’équivalent direct. Le monde anglophone utilise principalement deux formulations : disabled people (personnes handicapĂ©es), et person with a disability (personne avec un handicap). Cette derniĂšre formulation s’inscrit dans une approche  person-first (centrĂ©e sur la personne) qui vise Ă  dĂ©finir l’individu avant sa condition19. Pour cette mĂȘme raison, on Ă©vitera l’usage de l’expression « un handicapĂ© » en français, pour ne pas rĂ©duire la personne Ă  son handicap, qui ne constitue pas l’ensemble de son identitĂ©.

    En langue française, le terme ne fait en rĂ©alitĂ© pas non plus consensus. L’Organisation des Nations Unies (ONU) et son ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es – qui vise Ă  promouvoir l’inclusion des personnes handicapĂ©es et Ă  dĂ©fendre leurs droits, et qui critique largement la politique menĂ©e par la France en la matiĂšre, comme nous le verrons plus loin dans ce mĂ©moire – utilisent l’expression « personne handicapĂ©e » en français. Des militants quĂ©bĂ©cois utilisent Ă©galement le terme « handicapisĂ© » qui renvoie, comme le terme « racisĂ© », Ă  la construction sociale, culturelle et politique de phĂ©nomĂšnes prĂ©sentĂ©s ou perçus comme naturels19.

    Au niveau national, j’observe l’emploi de « personne en situation de handicap », « personne handicapĂ©e », ou du diminutif « handi » par des personnes concernĂ©es. « Personne handicapĂ©e » semble le plus largement utilisĂ© dans la sphĂšre militante antivalidiste et par des associations comme les DĂ©valideuses, ou le Collectif Lutte et Handicaps pour l’ÉgalitĂ© et l’Émancipation (CLHEE). Il ne s’agit pas d’une ignorance des dĂ©bats et Ă©volutions concernant la conception du handicap, mais bien d’un choix. En effet, « en situation de handicap » peut ĂȘtre ressenti par des personnes concernĂ©es comme un euphĂ©misme insupportable de leur situation20. Sont critiquĂ©es pour les mĂȘmes raisons l’ensemble des pĂ©riphrases rentrĂ©es dans le langage courant (comme « personne porteuse de handicap », « personne vivant avec un handicap » ou encore « personne souffrant de handicap »). Elena Chamorro, militante antivalidiste et membre du CHLEE, revendique la dimension dĂ©jĂ  processuelle de l’adjectif « handicapé » :

    « Je suis handicapĂ©e parce que l’on me handicape. Je suis handicapĂ©e au sens passif du terme. Le mot handicapĂ© ainsi compris dit la dimension sociale du handicap. Tout comme le terme racisĂ© dit la race comme construction sociale, le terme handicapĂ© peut dire le handicap en l’inscrivant dans cette optique22 ». 

    L’emploi de « personne handicapĂ©e » me semble Ă©galement exprimer la revendication de la participation du handicap Ă  la construction d’une identitĂ© individuelle et collective ; un retournement du stigmate comme il peut ĂȘtre observĂ© dans les communautĂ©s gays ou de personnes racisĂ©es, par exemple. La stratĂ©gie du « retournement du stigmate » est la rĂ©appropriation par une communautĂ© du sens d’un mot initialement stigmatisant22. Il s’agirait ici d’un refus de concevoir le handicap comme insultant ou dĂ©prĂ©ciatif, ou de considĂ©rer le terme lui-mĂȘme comme l’origine de la stigmatisation et des discriminations subies par les personnes.

    Enfin, une derniĂšre explication de l’utilisation du terme « personne handicapĂ©e » est Ă  chercher dans la lutte politique menĂ©e par les militants et militantes antivalidistes contre ces mĂȘmes institutions qui emploient couramment le vocable « en situation de handicap » :

    « En situation de handicap » est une formule chĂšre aux politiques français : c’est la dĂ©signation du politiquement correct.

    En effet, certains termes Ă©tant devenus pĂ©joratifs dans l’usage, utiliser des termes apparemment neutres, qui plus est Ă©manant des collectifs des concernĂ©.e.s, est un choix stratĂ©gique. De ce choix dĂ©coule le paradoxe qui veut qu’une formulation dĂ©nonçant Ă  l’origine la construction sociale du handicap soit reprise Ă  leur compte par ceux-lĂ  mĂȘme qui contribuent encore et toujours Ă  cette construction par les politiques qu’ils mettent en place. [
]

    Mais, qui appelle-t-on « personne en situation de handicap » ? Quelqu’un a dĂ©jĂ  entendu parler de personnes en situation de handicap de la valise ou de la poussette ? Puis, faut-il gommer la dĂ©ficience ? Faut-il ne pas la nommer ou faut-il au contraire plutĂŽt la visibiliser ? [
] En nous nommant, nos droits peuvent ĂȘtre revendiquĂ©s, nous existons, nos rĂ©alitĂ©s existent. Et ce ne sont pas tant les mots qui sont nĂ©gatifs que les rĂ©alitĂ©s que nous vivons23 ».

    Dans ce mĂ©moire, je privilĂ©gierai donc l’expression « personne handicapĂ©e ». Je respecterai le vocabulaire utilisĂ© par les personnes mentionnĂ©es pour les dĂ©signer.

    1. L’accessibilitĂ© des conservatoires pour les personnes handicapĂ©es

    1.1. ReconnaĂźtre le handicap

    1.1.1. L’évolution rĂ©cente de la conception du handicap

    Dans cette partie, je vais aborder l’Ă©volution rĂ©cente de la conception du handicap en France, en lien avec les institutions internationales. Pour une analyse approfondie de l’histoire du handicap en France depuis le Moyen Âge, je renvoie au mĂ©moire de Benjamin Huygues25.

    L’Ă©volution de la conception du handicap a considĂ©rablement transformĂ© la maniĂšre dont il est pris en charge politiquement. Autrefois considĂ©rĂ© comme une question purement mĂ©dicale, le handicap est dĂ©sormais vu comme intĂ©grant des enjeux sociaux et environnementaux. Ce changement a impliquĂ© une remise en cause de la responsabilitĂ© individuelle dans les situations de dĂ©ficience et d’incapacitĂ©26.

    La fin du XIXᔉ siĂšcle voit l’instauration des premiĂšres lois sur la responsabilitĂ© des employeurs dans la survenue des accidents du travail. Celui-ci n’est plus considĂ©rĂ© comme relevant de la responsabilitĂ© de la victime et des alĂ©as de l’existence, mais de la responsabilitĂ© de l’employeur, qui doit donc assurer un certain niveau de sĂ©curitĂ© Ă  ses employĂ©s27

    Par la suite, lors de la PremiĂšre Guerre mondiale, responsables de 300 000 mutilĂ©s de guerre et 760 000 orphelins, les anciens pays belligĂ©rants prennent en charge les handicaps produits par la guerre. Des pensions pour mutilĂ©s et veuves de guerre sont instituĂ©es, et des lois et dĂ©crets de 1919 et 1924 instaurent un quota de 10 % d’emplois aux mutilĂ©s de guerre :

    « [
] La reconnaissance de la non-responsabilitĂ© des personnes handicapĂ©es dans leur situation s’est faite nĂ©anmoins par le biais de la dĂ©finition d’un responsable en dernier ressort, qu’il s’agisse de l’employeur ou de l’État. Un lien est, en consĂ©quence, toujours Ă©tabli entre la compensation du handicap et l’énoncĂ© d’une responsabilitĂ© identifiable, mĂȘme si cette derniĂšre se dĂ©tache de la personne atteinte de handicap »28.

    Enfin, Ă  partir des annĂ©es 1970, la question de la compensation du handicap sort de la recherche de responsabilitĂ© pour s’inscrire dans une logique de solidaritĂ© nationale. En 1975 sont créées l’Allocation d’Education SpĂ©ciale (AES, qui devient Allocation d’Education de l’Enfant HandicapĂ© (AEEH] en 2005), une prestation destinĂ©e Ă  compenser les frais d’Ă©ducation apportĂ©s Ă  un enfant handicapĂ©, et l’Allocation aux Adultes HandicapĂ©s (AAH), qui constitue un minimum social soumis Ă  des conditions mĂ©dicales et administratives28. En 2005 est créée la prestation de compensation du handicap (PCH), une « aide financiĂšre destinĂ©e Ă  compenser la perte d’autonomie des personnes en situation de handicap dans la vie quotidienne, y compris la vie sociale »29. 

    Les annĂ©es 1970-1990 restent dominĂ©es par une conception principalement caritative et mĂ©dicale du handicap. Les activitĂ©s culturelles destinĂ©es aux personnes handicapĂ©es sont majoritairement organisĂ©es par des associations créées par des parents d’enfants handicapĂ©s, avec une dimension de loisir et d’occupation, souvent sans mixitĂ© avec les personnes valides et principalement au sein d’institutions sanitaires et mĂ©dico-sociales. Ces associations sont alors animĂ©es principalement par des bĂ©nĂ©voles et des soignants, et non par des professionnels de la culture. Cette pĂ©riode est caractĂ©risĂ©e par un contexte de sĂ©grĂ©gation, oĂč les personnes handicapĂ©es et les personnes ĂągĂ©es en manque d’autonomie sont regroupĂ©es dans des institutions spĂ©cialisĂ©es, Ă  l’Ă©cart du milieu ordinaire. C’est dans ce contexte qu’Ă©merge le concept d’intĂ©gration, soutenu par la loi d’orientation de 197531.

    Depuis plusieurs annĂ©es, une Ă©volution sĂ©mantique a substituĂ© le terme d’inclusion Ă  celui d’intĂ©gration, rĂ©vĂ©lant une importante transformation conceptuelle. Tandis que l’intĂ©gration renvoie au processus par lequel une personne ou un groupe prend part Ă  un systĂšme plus vaste en adoptant ses comportements et ses modes d’organisation, l’inclusion fait rĂ©fĂ©rence Ă  une situation oĂč toutes les personnes, quelles que soient leurs singularitĂ©s, ont la possibilitĂ© de participer pleinement Ă  la vie de la citĂ©.

    « Le concept d’intĂ©gration se fonde sur les capacitĂ©s de la personne « hors normes » Ă  s’adapter, au moyen de compensations et d’aides spĂ©cialisĂ©es le cas Ă©chĂ©ant, aux normes du milieu dit « ordinaire », tandis que celui d’inclusion revendique le droit Ă  la diffĂ©rence et sa pleine reconnaissance en tant que partie prenante de la norme. La notion d’inclusion rĂ©vise ainsi la dĂ©finition de la norme pour y inclure toutes les singularitĂ©s et rejette toute exclusion Ă  la participation sociale sous le prĂ©texte de ces diffĂ©rences. Une politique pleinement inclusive valorise les singularitĂ©s de chacun en ce qu’elles sont sources de richesse pour la communautĂ© tout entiĂšre32 ».

    Figure 1 : SchĂ©ma prĂ©sentant les concepts d’exclusion, sĂ©grĂ©gation, intĂ©gration et inclusion proposĂ© par Handicap international sur son site Internet consacrĂ© Ă  l'Education inclusive.
    Figure 1 : SchĂ©ma prĂ©sentant les concepts d’exclusion, sĂ©grĂ©gation, intĂ©gration et inclusion proposĂ© par Handicap international sur son site Internet consacrĂ© Ă  l’Education inclusive33.

    1.1.2. Cadre lĂ©gislatif et Ă©volution des droits 

    L’Ă©volution du cadre lĂ©gislatif français et international a jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant dans la reconnaissance progressive des droits des personnes handicapĂ©es. La reconnaissance des droits culturels et Ă©ducatifs des personnes handicapĂ©es s’est construite par Ă©tapes, tant au niveau national qu’international. En 1946, le prĂ©ambule de la Constitution française affirme que « La Nation garantit l’Ă©gal accĂšs de l’enfant et l’adulte Ă  l’instruction, Ă  la formation professionnelle et Ă  la culture ». Ce principe est repris par la DĂ©claration universelle des droits de l’homme de 1948, qui proclame que « Toute personne a le droit de prendre part librement Ă  la vie culturelle de la communautĂ©34».

    C’est Ă  partir des annĂ©es 1970 que la question du handicap commence Ă  ĂȘtre spĂ©cifiquement abordĂ©e dans les textes lĂ©gislatifs. La loi d’orientation en faveur des personnes handicapĂ©es de 1975 affirme : « L’accĂšs aux sports et aux loisirs du mineur et de l’adulte handicapĂ©s physiques, sensoriels ou mentaux constitue une obligation nationale ». Cette mĂȘme annĂ©e, la DĂ©claration des droits des personnes handicapĂ©es de l’ONU Ă©nonce que « Le handicapĂ© [sic], quelles que soient la nature et la gravitĂ© de ses troubles et dĂ©ficiences, a les mĂȘmes droits fondamentaux que ses concitoyens du mĂȘme Ăąge [
] ; [il] a le droit de participer Ă  toutes activitĂ©s sociales, crĂ©atives ou rĂ©crĂ©atives ».

    Les annĂ©es 1990 et 2000 marquent une accĂ©lĂ©ration de cette dynamique lĂ©gislative. En 1993, la ConfĂ©rence mondiale de l’ONU Ă©tablit les « RĂšgles pour l’Ă©galisation des chances des handicapĂ©s », demandant aux États membres de s’y rĂ©fĂ©rer pour l’Ă©laboration de leurs programmes nationaux. En France, la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative Ă  la lutte contre les exclusions rĂ©affirme que « L’Ă©gal accĂšs de tous, tout au long de la vie, Ă  la culture, Ă  la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs constitue un objectif national. Il permet de garantir l’exercice effectif de la citoyennetĂ© ». La loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 renforce cette orientation en prĂ©cisant que « L’accĂšs de l’enfant ou de l’adulte handicapĂ© physique, sensoriel ou mental aux droits fondamentaux reconnus Ă  tous les citoyens, notamment […] aux sports, aux loisirs, au tourisme et Ă  la culture, constitue une obligation nationale35 ».

    Au niveau international, la Convention relative aux droits des personnes handicapĂ©es (CIDPH), adoptĂ©e par l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ONU le 13 dĂ©cembre 2006 (signĂ©e par la France en 2007 puis ratifiĂ©e en 2010), marque une avancĂ©e importante. Les États parties s’engagent Ă  reconnaĂźtre « le droit des personnes handicapĂ©es de participer Ă  la vie culturelle, sur la base de l’Ă©galitĂ© avec les autres » et Ă  donner « aux personnes handicapĂ©es la possibilitĂ© de dĂ©velopper et de rĂ©aliser leur potentiel crĂ©atif, artistique et intellectuel, non seulement pour leur propre intĂ©rĂȘt, mais aussi pour l’enrichissement de la sociĂ©tĂ© ». 

    La pĂ©riode 2000-2010 voit la dĂ©claration du handicap comme grande cause nationale en France, avec d’importantes campagnes de sensibilisation et la mobilisation du MinistĂšre de la Culture. Des mesures lĂ©gislatives (avec la loi de modernisation sociale de 2002 ou la loi de 2005 pour l’égalitĂ© des droits et des chances) et rĂ©glementaires ainsi que des dispositifs nationaux favorisant l’accĂšs des personnes handicapĂ©es Ă  la vie culturelle sont mis en place, accompagnĂ©s d’une promotion significative des concepts d’inclusion et d’accessibilitĂ© culturelle36.

    La DĂ©claration de Fribourg de 2007 vient consacrer l’universalitĂ© des droits culturels en affirmant que « Les droits de l’homme sont universels, indivisibles et interdĂ©pendants, et […] les droits culturels sont Ă  l’Ă©gal des autres droits de l’homme une expression et une exigence de la dignitĂ© humaine ». Le Conseil de l’Europe adopte Ă©galement un Plan d’action 2006-2015 pour les personnes handicapĂ©es, prĂ©sentant plusieurs lignes d’action, dont la participation Ă  la vie politique, publique et culturelle, l’Ă©ducation, l’information et la communication, l’emploi, ainsi que l’accessibilitĂ© de l’environnement bĂąti et des transports.

    En 2016, la Loi relative Ă  la libertĂ© de crĂ©ation, Ă  l’architecture et au patrimoine confie Ă  l’État et aux collectivitĂ©s territoriales la mission de garantir une vĂ©ritable Ă©galitĂ© d’accĂšs aux enseignements artistiques, Ă  l’apprentissage des arts et de la culture. Enfin, en 2017, le Conseil de l’Europe adopte une nouvelle stratĂ©gie 2017-2023 en faveur des droits des personnes en situation de handicap, axĂ©e autour de cinq domaines prioritaires : Ă©galitĂ© et non-discrimination, sensibilisation, accessibilitĂ©, reconnaissance de la personnalitĂ© juridique dans des conditions d’Ă©galitĂ©, et protection contre l’exploitation, la violence et les abus37.

    Ces Ă©volutions lĂ©gislatives tĂ©moignent d’une prise de conscience croissante des enjeux liĂ©s au handicap et d’une volontĂ© politique de garantir l’Ă©galitĂ© des droits et l’accessibilitĂ© pour tous. Cependant, c’est la loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es qui constitue le cƓur du dispositif lĂ©gislatif français en matiĂšre de handicap.

    1.1.3. La Loi du 11 février 2005, une avancée majeure

    La loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es reprĂ©sente une avancĂ©e lĂ©gislative majeure en France. Elle propose une dĂ©finition lĂ©gale du handicap intĂ©grant ses dimensions environnementales et sociales, et place l’État comme garant de l’égalitĂ© effective des personnes handicapĂ©es :

     Â« Constitue un handicap, au sens de la prĂ©sente loi, toute limitation d’activitĂ© ou restriction de participation Ă  la vie en sociĂ©tĂ© subie dans son environnement par une personne en raison d’une altĂ©ration substantielle, durable ou dĂ©finitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santĂ© invalidant ». 

    « Toute personne handicapĂ©e a droit Ă  la solidaritĂ© de l’ensemble de la collectivitĂ© nationale, qui lui garantit, en vertu de cette obligation, accĂšs aux droits fondamentaux reconnus Ă  tous les citoyens ainsi que le plein exercice de sa citoyennetĂ©. L’État est garant de l’Ă©galitĂ© de traitement des personnes handicapĂ©es sur l’ensemble du territoire et dĂ©finit des objectifs pluriannuels d’actions ». 

    Les avancĂ©es de cette loi concernent plusieurs domaines essentiels :

    • Le droit Ă  la compensation : la loi met en Ɠuvre le principe du droit Ă  la compensation du handicap, en Ă©tablissement comme Ă  domicile. La prestation de compensation couvre les besoins en aide humaine, technique ou animaliĂšre, ainsi que l’amĂ©nagement du logement ou du vĂ©hicule, en fonction du projet de vie formulĂ© par la personne handicapĂ©e.
    • L’accessibilitĂ© universelle : la loi introduit une obligation d’accessibilitĂ© pour tous les Ă©tablissements recevant du public (ERP), dont font partie les conservatoires. Elle vise Ă  garantir que « toute personne handicapĂ©e puisse y accĂ©der, y circuler et recevoir les informations qui y sont diffusĂ©es, dans les parties ouvertes au public ». L’information destinĂ©e au public doit ĂȘtre diffusĂ©e par des moyens adaptĂ©s aux diffĂ©rents handicaps. 
    • La scolarisation des enfants handicapĂ©s : la loi reconnaĂźt Ă  tout enfant handicapĂ© le droit d’ĂȘtre inscrit en milieu ordinaire, dans l’Ă©cole la plus proche de son domicile. Elle reconnaĂźt la responsabilitĂ© de l’Éducation nationale vis-Ă -vis de tous les enfants et adolescents, et garantit aux enfants ayant des besoins spĂ©cifiques le droit de bĂ©nĂ©ficier d’un accompagnement adaptĂ©. Elle prĂ©voit Ă©galement que les parents soient Ă©troitement associĂ©s Ă  la dĂ©cision d’orientation et garantit l’Ă©galitĂ© des chances entre les candidats handicapĂ©s et les autres candidats en donnant une base lĂ©gale Ă  l’amĂ©nagement des conditions d’examen.
    • La crĂ©ation des Maisons dĂ©partementales des personnes handicapĂ©es (MDPH) : la loi institue dans chaque dĂ©partement une MDPH, guichet unique offrant « un accĂšs unique aux droits et prestations […], Ă  toutes les possibilitĂ©s d’appui dans l’accĂšs Ă  la formation et Ă  l’emploi et Ă  l’orientation vers des Ă©tablissements et services ». Ces structures exercent « une mission d’accueil, d’information, d’accompagnement et de conseil des personnes handicapĂ©es et de leur famille, ainsi que de sensibilisation de tous les citoyens au handicap ».
    • La prĂ©vention et la recherche : la loi prĂ©voit la mise en Ɠuvre de politiques de prĂ©vention, de rĂ©duction et de compensation des handicaps, incluant des programmes de recherche pluridisciplinaires. Elle prĂ©cise que « La recherche sur le handicap fait l’objet de programmes pluridisciplinaires associant notamment les Ă©tablissements d’enseignement supĂ©rieur, les organismes de recherche et les professionnels ».

    La loi de 2005 vise ainsi Ă  organiser de maniĂšre systĂ©matique l’accĂšs des personnes handicapĂ©es au droit commun pour permettre leur pleine participation Ă  la vie sociale dans toutes ses dimensions, y compris culturelle. Elle concerne tous les publics sans exception, quel que soit leur handicap (physique, sensoriel, mental, psychique, cognitif, polyhandicap, troubles invalidants de la santĂ©), et dĂ©finit des prĂ©conisations et recommandations d’accessibilitĂ© adaptĂ©es Ă  chaque profil d’usager38.

    1.1.4. Une mise en application insuffisante

    MalgrĂ© l’ambition affichĂ©e, la mise en Ɠuvre de la loi de 2005 reste partielle. Selon un rapport sĂ©natorial de 2025, d’importants moyens ont Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©s au sein des administrations pour garantir l’application rapide de ses dispositions, le Gouvernement s’Ă©tant engagĂ© auprĂšs du Conseil national consultatif des personnes handicapĂ©es (CNCPH) Ă  publier les dĂ©crets d’application en moins de deux ans. En 2012, 99 % des textes d’application avaient Ă©tĂ© publiĂ©s, soit 220 dĂ©crets et arrĂȘtĂ©s38.

    La loi de 2005 prĂ©voit l’obligation de mise en accessibilitĂ© des ERP existants dans un dĂ©lai de 10 ans, soit au plus tard en 2015. Face Ă  cette Ă©chĂ©ance non tenue, le gouvernement accorde en 2015 un dĂ©lai supplĂ©mentaire allant jusqu’à 9 ans aux exploitants d’ERP, sous condition de s’engager dans un agenda d’accessibilitĂ© programmĂ©e (Ad’AP). L’annĂ©e 2024 marque la fin de la mise en Ɠuvre des Ad’AP pour l’ensemble des ERP, mais l’accessibilitĂ© n’est pas encore effective partout. Selon le rapport sĂ©natorial de 2025, 900 000 ERP, sur les 2 millions que compte le pays, sont engagĂ©s dans une dĂ©marche de mise en accessibilitĂ©40.

    En matiĂšre de transports collectifs, la loi de 2005 institue Ă©galement une obligation de mise en accessibilitĂ© dans un dĂ©lai de 10 ans, dĂ©lai Ă©galement prolongĂ© en 2015 (de 3 Ă  9 ans selon le type de transport). Si l’accessibilitĂ© des transports a progressĂ©, elle reste insuffisante sur l’ensemble des rĂ©seaux existants selon un rapport du DĂ©fenseur des droits de 2025. De plus, depuis 2015, l’obligation d’accessibilitĂ© des infrastructures de transport est remplie par l’amĂ©nagement des seuls points d’arrĂȘt considĂ©rĂ©s comme « prioritaires », les autres n’Ă©tant plus tenus d’ĂȘtre rendus accessibles, ce qui constitue un recul par rapport aux objectifs initiaux de la loi de 200540.

    Concernant l’accessibilitĂ© de la voirie, les prescriptions ne s’appliquent que dans le cas de rĂ©alisation de voies nouvelles, d’amĂ©nagements ou de travaux, et seules les communes de plus de 1 000 habitants sont tenues d’Ă©laborer un plan de mise en accessibilitĂ© de la voirie et des amĂ©nagements des espaces publics (PAVE). Or, 54 % des communes de France mĂ©tropolitaine comptent moins de 500 habitants et ne sont donc pas concernĂ©es.

    L’autonomie des personnes handicapĂ©es se heurte Ă  l’insuffisance de l’offre de logements accessibles. Ce constat est aggravĂ© par la remise en cause par la loi « ELAN » de 2018 de la rĂšgle du « tout accessible » prĂ©vue par la loi de 2005. est introduit un quota de 20 % de logements accessibles dĂšs la conception, les autres logements devant simplement rĂ©pondre Ă  une condition d’Ă©volutivitĂ©. Quant Ă  l’accessibilitĂ© des lieux de travail, l’obligation inscrite dans la loi de 2005 n’est toujours pas effective, faute de dĂ©cret d’application.

    Le DĂ©fenseur des droits recommande de « rendre effectifs les contrĂŽles et les sanctions en cas de non-respect des exigences en matiĂšre d’accessibilitĂ© », conformĂ©ment Ă  l’engagement du PrĂ©sident de la RĂ©publique lors de la ConfĂ©rence nationale du handicap d’avril 2023. Il dĂ©plore le retard de la France en matiĂšre d’accessibilitĂ©, voire une remise en cause de certaines avancĂ©es de la loi de 2005 : 

    « À ce jour, l’accessibilitĂ© est encore loin d’ĂȘtre effective dans la plupart des domaines (cadre bĂąti, transports, numĂ©rique). Non seulement les objectifs et les Ă©chĂ©ances fixĂ©s par les lois successives (1975 et 2005) ne sont toujours pas respectĂ©s. Plus encore, la France n’a pas intĂ©grĂ© le principe d’accessibilitĂ© universelle et continue aujourd’hui de produire nativement des biens et services non accessibles aux personnes handicapĂ©es qui limitent d’autant leur autonomie41 ».

    Concernant la scolarisation des Ă©lĂšves handicapĂ©s, le DĂ©fenseur des droits juge que « le systĂšme scolaire en matiĂšre d’inclusion des Ă©lĂšves en situation de handicap est dĂ©faillant ». MalgrĂ© l’augmentation du nombre d’enfants handicapĂ©s scolarisĂ©s Ă  l’Ă©cole ordinaire et la crĂ©ation de postes d’Accompagnants d’ÉlĂšves en Situation de Handicap (AESH), « beaucoup d’enfants dont le handicap justifie qu’ils soient accompagnĂ©s se retrouvent sans AESH ou ont accĂšs Ă  un accompagnement inadaptĂ© ». La Cour des comptes relĂšve Ă©galement en 2024 un manque global de donnĂ©es empĂȘchant d’évaluer de maniĂšre documentĂ©e la politique de scolarisation des Ă©lĂšves handicapĂ©s et l’effet des divers dispositifs sur la rĂ©ussite scolaire et Ă©ducative des Ă©lĂšves43.

    Le DĂ©fenseur des droits identifie plusieurs freins Ă  l’inclusion scolaire : inadaptation des locaux, du matĂ©riel et des supports pĂ©dagogiques ; difficultĂ©s rĂ©currentes dans l’amĂ©nagement des examens et des contrĂŽles continus ; rigiditĂ© des programmes et des objectifs scolaires ; absence d’outils spĂ©cifiques dans les programmes de lutte contre le harcĂšlement scolaire concernant les enfants handicapĂ©s ; absence de rĂ©ponse adaptĂ©e aux enfants qui manifestent des troubles du comportement ; coopĂ©ration insuffisante entre les diffĂ©rents acteurs ; et prise en compte insuffisante de la parole de l’enfant.

    1.1.5. Aller plus loin 

    Le DĂ©fenseur des droits pointe un manque de donnĂ©es fiables, actualisĂ©es et comparables permettant la prĂ©vention et la lutte contre les discriminations. « [L’institution] [
] recommande :

    • d’harmoniser la notion de handicap prise en compte dans les diffĂ©rentes sources statistiques et collectes des donnĂ©es ; 
    • de garantir une plus grande homogĂ©nĂ©itĂ© dans le recueil des donnĂ©es, en particulier en termes de pĂ©riodicitĂ© des diffĂ©rentes Ă©tudes et statistiques, de maniĂšre Ă  pouvoir comparer les donnĂ©es ; 
    • de faire en sorte de disposer de donnĂ©es fiables et rĂ©guliĂšrement actualisĂ©es, ventilĂ©es a minima par sexe, tranche d’Ăąge et typologie de handicap, dans une approche intersectionnelle, et couvrant l’ensemble des politiques du handicap44 ».

    Dans son rapport de 2025, le DĂ©fenseur des droits rappelle Ă©galement qu’en ratifiant la CIDPH en 2010, la France s’engage Ă  « garantir et Ă  promouvoir le plein exercice de tous les droits de l’homme et de toutes les libertĂ©s fondamentales de toutes les personnes handicapĂ©es sans discrimination d’aucune sorte fondĂ©e sur le handicap ». Ce faisant, l’État fait rentrer les dispositions s’y rapportant dans le droit national, et s’engage Ă  prendre toutes les mesures appropriĂ©es d’ordre lĂ©gislatif, administratif ou autre pour mettre en Ɠuvre de maniĂšre effective les droits qui y sont reconnus, et pour « modifier, abroger ou abolir les lois, rĂšglements, coutumes et pratiques qui sont sources de discrimination envers les personnes handicapĂ©es45 ».

    En aoĂ»t 2021, les membres du ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es des Nations unies examinent la politique publique française. Dans ses observations finales, le comitĂ© recommande Ă  l’État « d’inscrire dans la lĂ©gislation antidiscrimination que le refus de procĂ©der Ă  des amĂ©nagements raisonnables est une forme de discrimination dans toutes les sphĂšres de la vie ». L’obligation d’amĂ©nagement raisonnable n’est actuellement reconnue par la lĂ©gislation nationale qu’en matiĂšre de travail et d’emploi, sans ĂȘtre expressĂ©ment Ă©tendue aux autres domaines de la vie sociale. Selon la CIDPH :

    « On entend par “amĂ©nagement raisonnable” les modifications et ajustements nĂ©cessaires et appropriĂ©s n’imposant pas de charge disproportionnĂ©e ou indue apportĂ©s, en fonction des besoins dans une situation donnĂ©e, pour assurer aux personnes handicapĂ©es la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’Ă©galitĂ© avec les autres, de tous les droits de l’homme et de toutes les libertĂ©s fondamentales45 ».

    Enfin, l’institutionnalisation des personnes handicapĂ©es demeure courante en France et ailleurs, souvent justifiĂ©e par une approche mĂ©dico-sociale censĂ©e rĂ©pondre Ă  leurs besoins spĂ©cifiques. Cependant, le ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es considĂšre cette pratique comme une forme de sĂ©grĂ©gation qui prive ces personnes de leur droit Ă  l’autonomie et Ă  l’inclusion sociale47.

    Selon les comitĂ©s, cette approche paternaliste infantilise les personnes handicapĂ©es au lieu de garantir leur autonomie. Elle constitue une discrimination systĂ©mique qui les isole et restreint leur accĂšs aux mĂȘmes opportunitĂ©s que les autres citoyens, en proposant des conditions de vie pouvant ĂȘtre marquĂ©es par des maltraitances et des nĂ©gligences. Le CRPD y voit une violation des droits humains, contraire Ă  la Convention relative aux droits des personnes handicapĂ©es que la France a ratifiĂ©e en 2010.

    En septembre 2022, le CRPD a critiquĂ© la France pour le maintien de pratiques non conformes Ă  ses engagements, notamment le maintien de milliers de personnes en Ă©tablissements spĂ©cialisĂ©s. Les critiques concernent particuliĂšrement l’absence d’alternatives viables pour une vie autonome en milieu ordinaire, la politique de la France Ă©tant encore centrĂ©e sur les structures institutionnelles plutĂŽt que sur l’accompagnement Ă  domicile. Le comitĂ© pointe des conditions de vie prĂ©occupantes dans certaines institutions, incluant des cas avĂ©rĂ©s de maltraitance.

    Face Ă  cette situation, l’organisme appelle la France Ă  interdire lĂ©galement l’institutionnalisation fondĂ©e sur le handicap et Ă  dĂ©velopper des dispositifs de soutien plus adaptĂ©s47. Des modĂšles alternatifs existent en Europe, comme en SuĂšde, qui a fermĂ© la majoritĂ© de ses grandes institutions dĂšs les annĂ©es 1980, privilĂ©giant des logements adaptĂ©s et un accompagnement personnalisĂ©48.

    En France, les financements publics restent majoritairement dirigĂ©s vers les Ă©tablissements spĂ©cialisĂ©s au dĂ©triment de solutions favorisant l’autonomie. Une politique de dĂ©sinstitutionnalisation permettrait de rĂ©orienter les budgets vers des services de proximitĂ© et des dispositifs d’accompagnement en milieu ordinaire, offrant aux personnes handicapĂ©es la possibilitĂ© de vivre de façon autonome et pleinement incluse dans la sociĂ©tĂ©49.

    1.1.6. Travailleurs et travailleuses handicapé.es

    Les personnes handicapĂ©es continuent d’ĂȘtre moins employĂ©es que les personnes valides : dans l’UE, seules 51,3 % occupent un emploi, contre 75,6 % pour ces derniĂšres. Les femmes handicapĂ©es prĂ©sentent un taux d’emploi moyen particuliĂšrement bas de 49 %, une situation encore aggravĂ©e chez les jeunes femmes handicapĂ©es ĂągĂ©es de 20 Ă  29 ans dont le taux d’emploi ne dĂ©passe pas 47,4 %. Seules 20 % des femmes handicapĂ©es travaillent Ă  temps plein, contre 29 % des hommes handicapĂ©s50. 

    Cette surreprĂ©sentation dans les emplois Ă  temps partiel, souvent synonyme de prĂ©caritĂ©, s’accompagne d’importantes inĂ©galitĂ©s salariales. L’analyse des revenus en Ă©quivalent de Standard de Pouvoir d’Achat (SPA) met en Ă©vidence un double Ă©cart : d’une part entre les personnes handicapĂ©es et valides, et d’autre part entre les femmes et les hommes handicapĂ©s. En moyenne dans l’UE, les femmes handicapĂ©es perçoivent un revenu annuel de 16 822 SPA, contre 17 746 SPA pour les hommes handicapĂ©s. Ces revenus sont considĂ©rablement infĂ©rieurs Ă  ceux des personnes valides, qui s’Ă©lĂšvent respectivement Ă  20 100 SPA pour les femmes et 20 935 SPA pour les hommes51. 

    Les États membres de l’UE ont adoptĂ© diverses approches pour promouvoir l’emploi des personnes handicapĂ©es. L’une des mesures les plus rĂ©pandues consiste en l’instauration de systĂšmes de quotas, obligeant les employeurs Ă  recruter un certain pourcentage de personnes handicapĂ©es au sein de leurs effectifs. Ces dispositifs varient d’un pays Ă  l’autre, tant au niveau du pourcentage requis que de leur champ d’application (secteur public et/ou privĂ©) ou des seuils d’effectifs Ă  partir desquels l’obligation s’applique. L’efficacitĂ© de ces systĂšmes de quotas dĂ©pend largement des mĂ©canismes de contrĂŽle et des sanctions prĂ©vues en cas de non-respect. Huit États membres de l’UE ne prĂ©voient aucune sanction relative Ă  la non-observation de ces quotas.

    En France, la loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances a renforcĂ© l’obligation d’emploi des travailleurs handicapĂ©s, initialement instaurĂ©e par la loi de 1987, en l’Ă©tendant notamment Ă  la fonction publique. Cette disposition impose aux entreprises et organismes publics comptant au moins 20 salariĂ©s d’employer des personnes handicapĂ©es Ă  hauteur de 6 % de leurs effectifs. Les employeurs ne respectant pas ce quota sont tenus de verser une contribution financiĂšre annuelle52.

    Environ 120 000 personnes handicapĂ©es travaillent en milieu dit protĂ©gĂ© en France, principalement au sein des 1430 ESAT rĂ©partis sur le territoire national. Contrairement aux travailleurs en milieu ordinaire, ces personnes ne bĂ©nĂ©ficient pas du statut de salariĂ© mais de celui d’usager d’Ă©tablissement mĂ©dico-social. À ce titre, elles ne sont pas soumises au Code du travail, ce qui entraĂźne d’importantes diffĂ©rences de traitement par rapport aux salariĂ©s. Un rapport des Inspections gĂ©nĂ©rales des affaires sociales (Igas) publiĂ© en 2019 souligne que ces « distorsions avec le Code du travail sont vĂ©cues comme des discriminations53 ». 

    Depuis plusieurs annĂ©es, on observe un lent mouvement de rapprochement entre les droits des travailleurs en milieu dit protĂ©gĂ© et ceux des salariĂ©s de droit commun. La loi de 2005 accorde aux travailleurs handicapĂ©s en ESAT les mĂȘmes droits aux congĂ©s annuels et aux congĂ©s de maternitĂ©, de paternitĂ© ou d’adoption, ainsi que le droit Ă  la formation professionnelle. Un dĂ©cret de 2022 prĂ©voit le doublement de la rĂ©munĂ©ration en cas de travail le dimanche et l’alignement sur le droit commun de la durĂ©e du congĂ© exceptionnel en cas de dĂ©cĂšs d’un proche (3 Ă  7 jours), de mariage (4 jours) ou de naissance (3 jours).

    La loi « pour le plein emploi » de 2023 instaure, Ă  partir du 1á”‰Êł janvier 2024, le droit de grĂšve, le droit de se syndiquer, le droit d’alerte et de retrait, ainsi que le droit d’expression directe et collective sur le contenu, les conditions d’exercice et l’organisation du travail pour les travailleurs en ESAT. À partir de juillet 2024, ces derniers bĂ©nĂ©ficient Ă©galement de la prise en charge des frais de transport pour les dĂ©placements entre leur rĂ©sidence habituelle et leur lieu de travail, et peuvent accĂ©der Ă  des titres-restaurant et des ChĂšques-Vacances. Les ESAT sont par ailleurs tenus de proposer une mutuelle de santĂ© collective Ă  leurs travailleurs et de participer aux cotisations.

    MalgrĂ© ces avancĂ©es, des diffĂ©rences significatives subsistent entre les travailleurs handicapĂ©s en milieu protĂ©gĂ© et les salariĂ©s concernant la rĂ©munĂ©ration. Les travailleurs en ESAT perçoivent une rĂ©munĂ©ration Ă©quivalente en moyenne Ă  60 % du SMIC, qui n’est pas considĂ©rĂ©e comme un salaire. Dans son rapport de 2019, l’Igas recommande le rapprochement des droits avec les salariĂ©s sans pour autant passer Ă  un statut de salariĂ©, pointant le renchĂ©rissement du coĂ»t du travail et les incidences sur le modĂšle Ă©conomique des ESAT que ce changement de statut entraĂźnerait54.

    1.1.7. Classification

    Le modÚle théorique médical, axé sur les déficiences physiques, fait place à des modÚles prenant en compte des éléments sociaux et environnementaux. Ainsi, la Classification Internationale des Handicaps (CIH), créée en 1980, définit le handicap en trois points :

    • La dĂ©ficience psychologique, physiologique ou anatomique, correspondant Ă  l’aspect lĂ©sionnel du handicap.
    • L’incapacitĂ©, partielle ou totale, correspondant Ă  l’aspect fonctionnel du handicap, et se matĂ©rialisant par la difficultĂ© Ă  rĂ©aliser des actes de la vie courante.
    • Le dĂ©savantage, c’est-Ă -dire l’impossibilitĂ© d’assumer un rĂŽle social considĂ©rĂ© comme normal compte tenu de l’ñge, du sexe et de variables socioculturelles. Il correspond Ă  l’aspect situationnel du handicap56.

    En 2001, la CIH est rĂ©visĂ©e par l’OMS pour laisser place Ă  la Classification Internationale du Fonctionnement, du Handicap et de la SantĂ© (CIF). Cette classification insiste sur l’interaction entre quatre Ă©lĂ©ments :

    • Les fonctions organiques des individus, faisant rĂ©fĂ©rence au fonctionnement physiologique des individus, y compris psychologique.
    • Les structures anatomiques, comme les organes et membres.
    • L’environnement, qui relie aux facteurs extĂ©rieurs potentiellement handicapants.
    • Les activitĂ©s et la participation sociale, intĂ©grant l’insertion professionnelle, l’éducation, l’exercice d’activitĂ©s de loisir, les interactions avec l’entourage par exemple57.

    Ces derniĂšres Ă©volutions conceptuelles s’inscrivent dans un nouveau paradigme, selon lequel une politique de compensation « passe nĂ©cessairement par la recherche de l’égalisation des opportunitĂ©s individuelles en vue de donner une marge de manƓuvre et, de ce fait, l’exercice d’une libertĂ© de choix », plutĂŽt que par « la recherche de l’égalisation de la satisfaction ou du bien-ĂȘtre subjectif57 ». Ainsi, l’évolution de la conception du handicap passe progressivement de critĂšres biomĂ©dicaux (qualitĂ© de vie) Ă  une perspective sociale (les opportunitĂ©s). La plupart des pays occidentaux cherchent Ă  Ă©galiser les opportunitĂ©s des personnes handicapĂ©es avec la population gĂ©nĂ©rale dans les domaines du marchĂ© du travail et de l’accessibilitĂ© par la dĂ©finition de normes de constructions et la prise en charge d’aides techniques. Certains pays introduisent dans le champ des domaines de compensation du handicap, des aspects comme la sexualitĂ© (le Danemark prend en charge des prestations sexuelles Ă  destination des personnes handicapĂ©es) ou les loisirs (les Pays-Bas provisionnent une partie de l’allocation handicap pour les vacances)58. 

    L’accessibilitĂ© concerne tous les publics, et les adaptations nĂ©cessaires sont Ă  dĂ©cliner selon le type de handicap. Camberlein propose une typologie de huit catĂ©gories de dĂ©ficiences, en se rĂ©fĂ©rant Ă  la loi de 200560 : 

    • Les dĂ©ficiences motrices regroupent l’ensemble des troubles pouvant affecter de maniĂšre partielle ou totale la motricitĂ©. Ces troubles peuvent se manifester par des difficultĂ©s Ă  se dĂ©placer, Ă  maintenir sa position ou Ă  en changer, Ă  prendre et Ă  manipuler des objets, etc. Certaines dĂ©ficiences motrices, d’origine cĂ©rĂ©brale, peuvent Ă©galement provoquer des difficultĂ©s Ă  s’exprimer, sans que les capacitĂ©s intellectuelles soient affectĂ©es. En France, plus de 8 millions de personnes vivent avec une dĂ©ficience motrice, dont les manifestations vont des formes les plus lĂ©gĂšres, telles que les rhumatismes ou l’arthrose, aux plus sĂ©vĂšres, comme l’hĂ©miplĂ©gie, la paraplĂ©gie ou la tĂ©traplĂ©gie61
    • Les dĂ©ficiences sensorielles touchent notamment la vue et l’audition. La dĂ©ficience visuelle inclut les personnes aveugles, mais aussi, dans une majoritĂ© de cas, les personnes malvoyantes. En France, parmi les 1,5 million de personnes atteintes de dĂ©ficience visuelle, 14 % sont totalement aveugles, et seule une minoritĂ© utilise le braille. Concernant les dĂ©ficiences auditives, celles-ci varient de la malentendance Ă  la surditĂ©, la perte auditive totale Ă©tant relativement rare. Selon les individus, ce handicap peut s’accompagner ou non de difficultĂ©s Ă  s’exprimer oralement. Certaines personnes sourdes communiquent en utilisant la langue des signes, d’autres utilisent la lecture labiale. La plupart des personnes sourdes ne sont pas muettes, mĂȘme si certaines peuvent rencontrer des difficultĂ©s d’élocution. Sur les 6 millions de personnes sourdes et malentendantes en France, seulement 100 000 utilisent le langage des signes62.
    • Les dĂ©ficiences mentales dĂ©finies par l’Organisation Mondiale de la SantĂ© (OMS) comme un dĂ©veloppement mental incomplet ou arrĂȘtĂ©, affectant les facultĂ©s intellectuelles, en particulier les fonctions cognitives, langagiĂšres, motrices et sociales. Les troubles du spectre de l’autisme font partie des dĂ©ficiences mentales. En France, elles touchent entre 1 et 3 % de la population, avec une prĂ©valence plus Ă©levĂ©e ou une meilleure dĂ©tection chez les hommes. Les personnes concernĂ©es peuvent rencontrer des difficultĂ©s de mĂ©moire et d’apprentissage, dans l’organisation de leur vie quotidienne, de concentration, de lecture et de comprĂ©hension verbale, d’adaptation comportementale, etc. Selon l’Unapei, rĂ©seau d’associations de reprĂ©sentation et dĂ©fense des personnes avec trouble du neurodĂ©veloppement, environ 650 000 personnes vivent avec une dĂ©ficience mentale dans le pays, et environ 6 000 enfants naissent chaque annĂ©e avec ce type de handicap62. 
    • Les dĂ©ficiences cognitives sont la consĂ©quence de dysfonctionnements des fonctions cognitives : troubles de l’attention, de la mĂ©moire, de l’adaptation au changement, du langage, des identifications perceptives (gnosies) et des gestes (praxies). Elles n’impliquent pas de dĂ©ficience intellectuelle mais des difficultĂ©s Ă  mobiliser ses capacitĂ©s64.
    • Les dĂ©ficiences psychiques, rĂ©sultant de maladies psychiques telles que les phobies, l’anxiĂ©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, le trouble obsessionnel compulsif ou la bipolaritĂ©, se caractĂ©risent par leur nature durable ou Ă©pisodique et peuvent survenir Ă  tout Ăąge. Les troubles psychiques se classifient traditionnellement en trois grandes catĂ©gories : les nĂ©vroses, les psychoses et les autres troubles (sĂ©quelles de maladies liĂ©es Ă  des conduites addictives, troubles psychosomatiques, etc.). Contrairement aux troubles mentaux, ils n’affectent pas la capacitĂ© intellectuelle de l’individu. Ils sont associĂ©s Ă  une maladie psychique dont les causes demeurent inconnues, contrairement aux causes identifiables des dĂ©ficiences mentales. Parmi les maladies pouvant causer une dĂ©ficience psychique, on retrouve les psychoses, notamment la schizophrĂ©nie ; le trouble bipolaire ; les troubles de la personnalitĂ© ; certains troubles nĂ©vrotiques tels que les troubles obsessionnels compulsifs64.
    • Les polyhandicaps sont des handicaps graves Ă  expressions multiples avec dĂ©ficience motrice et dĂ©ficience mentale sĂ©vĂšre ou profonde, entraĂźnant une restriction extrĂȘme de l’autonomie et des possibilitĂ©s de perception, d’expression et de relation. Ils nĂ©cessitent une aide humaine et des soins permanents avec prise en charge individualisĂ©e. Les causes des polyhandicaps peuvent ĂȘtre prĂ©natales (malformations, AVC prĂ©nataux
), pĂ©rinatales (pouvant ĂȘtre liĂ©es Ă  des souffrances fƓtales ou de grandes prĂ©maturitĂ©s) ou postnatales (traumatismes, arrĂȘts cardiaques) ; elles sont parfois inconnues65. 
    • Les handicaps rares correspondent Ă  une association de dĂ©ficiences ayant un taux de prĂ©valence infĂ©rieur Ă  un cas pour dix mille habitants. Les situations de handicap rare concernent toutes les catĂ©gories d’ñge et peuvent ĂȘtre de naissance, acquises, stables ou Ă©volutives, liĂ©es ou non Ă  une maladie rare67.
    • Les troubles de la santĂ© invalidants incluent des affections respiratoires, digestives, parasitaires, ou infectieuses telles que le diabĂšte, l’hĂ©mophilie, le sida, le cancer ou l’hyperthyroĂŻdie, qui entraĂźnent des restrictions d’activitĂ© plus ou moins marquĂ©es. Ces limitations peuvent toucher la mobilitĂ©, le volume de travail rĂ©alisable ou l’intensitĂ© de l’effort soutenable dans la durĂ©e. Selon la nature et l’évolution de la maladie, les consĂ©quences sur la vie quotidienne des personnes concernĂ©es peuvent ĂȘtre temporaires, permanentes ou progressives68.

    J’ai montrĂ© comment les droits des personnes handicapĂ©es et leur cadre lĂ©gislatif et institutionnel ont Ă©voluĂ© ces derniĂšres annĂ©es. Cette volontĂ© d’organiser la participation des personnes handicapĂ©es Ă  la vie sociale inclut la dimension culturelle. Voyons maintenant comment sont transcrits ces droits dans l’enseignement musical.

    1.2. Transcrire ces droits dans le cadre des conservatoires

    1.2.1. Textes directeurs et recommandations institutionnelles

    Le SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique (SNOP) de septembre 2023 constitue le texte directeur central pour l’enseignement musical en conservatoire. Ce document succĂšde au SNOP de 2008, et intĂšgre pour la premiĂšre fois la question du handicap dans ses principes fondamentaux. Il spĂ©cifie que les conservatoires doivent « [mettre] en Ɠuvre un projet d’accueil inclusif pour les personnes en situation de handicap » et « [agir] dans la lutte contre toute forme de discrimination69 ». 

    Le SNOP dĂ©cline plusieurs mesures visant Ă  mettre en Ɠuvre cette inclusion. Il insiste sur les obligations entraĂźnĂ©es par la loi de 2005 comme l’accessibilitĂ© physique des locaux et pĂ©dagogique, ou encore la mise Ă  disposition d’un registre public d’accessibilitĂ©.

    Il prĂ©conise l’identification au sein du personnel d’un « agent faisant fonction de rĂ©fĂ©rent handicap ». Ce rĂ©fĂ©rent joue un rĂŽle central dans le dispositif d’accueil, en mettant Ă  disposition son expertise aux enseignants et coordinateurs pour le traitement des situations spĂ©cifiques.

    Le document encourage le dĂ©veloppement de partenariats avec les institutions spĂ©cialisĂ©es. Les conservatoires peuvent conclure « une convention avec un Ă©tablissement mĂ©dico-social ou avec des organismes spĂ©cialisĂ©s » pour rĂ©pondre aux demandes d’amĂ©nagements. Ils sont invitĂ©s Ă  « saisir les opportunitĂ©s de programmes et de partenariats prĂ©voyant un dispositif d’accĂšs aux Ɠuvres pour les personnes en situation de handicap (audiodescription, surtitrage, reprĂ©sentation signĂ©e, etc.) ». Les Ă©tablissements sont Ă©galement tenus de sensibiliser l’ensemble des personnels aux questions du handicap et de proposer des formations Ă  leurs agents sur ce sujet.

    Enfin, le SNOP prĂ©cise que « le rĂšglement des Ă©tudes prĂ©voit l’amĂ©nagement des Ă©preuves pour les personnes en situation de handicap » en s’inspirant des dispositions prĂ©vues pour l’enseignement supĂ©rieur dans la circulaire du ministĂšre de la Culture du 5 aout 2011 relative Ă  l’accueil rĂ©servĂ© aux personnes handicapĂ©es au sein des Ă©tablissements supĂ©rieurs.

    Cette circulaire ministĂ©rielle dĂ©finit le public concernĂ© par ces amĂ©nagements comme toute personne prĂ©sentant « une limitation d’activitĂ© ou restriction de participation Ă  la vie en sociĂ©tĂ© subie dans son environnement en raison d’une altĂ©ration substantielle, durable ou dĂ©finitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de la santĂ© invalidant70 ».

    Elle dĂ©taille la procĂ©dure de demande d’amĂ©nagement des examens, tout en portant une attention particuliĂšre au maintien du principe de l’Ă©galitĂ© entre les candidats. Cette demande doit ĂȘtre initiĂ©e par l’Ă©tudiant et adressĂ©e Ă  un mĂ©decin dĂ©signĂ© par la Commission des Droits et de l’Autonomie des Personnes HandicapĂ©es (CDAPH). Ce mĂ©decin, aprĂšs Ă©valuation de la situation particuliĂšre du candidat, rend un avis dĂ©taillant les amĂ©nagements nĂ©cessaires. La dĂ©cision finale appartient Ă  l’autoritĂ© administrative compĂ©tente pour l’organisation de l’examen ou du concours. 

    Les amĂ©nagements possibles sont nombreux et variĂ©s. Ils concernent d’abord l’organisation temporelle des Ă©preuves, avec la possibilitĂ© d’un temps majorĂ©. Des dispositions sont Ă©galement prĂ©vues pour l’accessibilitĂ© des locaux et l’installation matĂ©rielle des candidats, avec notamment la mise Ă  disposition de salles adaptĂ©es et d’espaces suffisants pour l’utilisation du matĂ©riel spĂ©cialisĂ©. La circulaire aborde Ă©galement la question des aides techniques et humaines. Elle permet l’assistance d’un secrĂ©taire pour les candidats ne pouvant pas Ă©crire, l’utilisation de matĂ©riel spĂ©cifique comme des ordinateurs ou des logiciels adaptĂ©s, ou encore l’adaptation de la prĂ©sentation des sujets d’examen.

    Le SNOP renvoie Ă©galement au Guide pratique pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théùtre publiĂ© en 2020 par le ministĂšre de la Culture71.

    Certaines dispositions du SNOP semblent d’ailleurs directement reprises de ce guide. Il constitue un outil pensĂ© pour les professionnels des conservatoires et Ă©tablissements d’enseignement artistique, et fournit des orientations concrĂštes pour dĂ©velopper l’accĂšs aux pratiques artistiques pour les personnes handicapĂ©es :

    • La mobilisation de l’ensemble du personnel du conservatoire et des partenaires territoriaux dans la dĂ©marche d’élaboration d’une offre accessible. L’établissement d’un Ă©tat des lieux prenant en compte les besoins des personnes handicapĂ©es du territoire, les ressources internes et externes de l’Ă©tablissement, et les orientations des politiques publiques culturelles.
    • La dĂ©finition des missions du directeur qui incluent des objectifs et des moyens, la mobilisation de la collectivitĂ© gestionnaire et de l’Ă©quipe, ainsi que l’organisation de la communication sur l’offre accessible. Le conseil d’établissement et le conseil pĂ©dagogique doivent ĂȘtre mobilisĂ©s pour dĂ©finir les axes prioritaires et Ă©laborer un programme d’actions qui sera formalisĂ© dans le projet d’Ă©tablissement et les textes rĂ©glementaires.
    • La formation des professionnels : le guide recommande des actions de sensibilisation et de formation spĂ©cialisĂ©e pour tous les personnels, selon leurs champs d’action. Il met en avant l’importance d’un rĂ©fĂ©rent handicap, dont le rĂŽle est d’ĂȘtre l’interlocuteur privilĂ©giĂ© des Ă©lĂšves handicapĂ©s, de leurs familles et des partenaires extĂ©rieurs.
    • L’information et la communication : il insiste sur la nĂ©cessitĂ© de faire connaĂźtre l’offre accessible par des supports de communication adaptĂ©s aux diffĂ©rents types de handicap. Il recommande Ă©galement de diversifier les relais communicationnels pour atteindre efficacement les publics concernĂ©s.
    • L’élaboration d’un projet d’accueil structurant et sĂ©curisant, tant pour les inscriptions individuelles que pour les accueils collectifs. Il dĂ©taille les Ă©tapes d’un protocole d’accueil, depuis la prĂ©-inscription jusqu’Ă  la dĂ©finition du projet pĂ©dagogique personnalisĂ©.
    • L’organisation d’un cadre de travail adaptĂ©, avec des amĂ©nagements temporels, spatiaux et matĂ©riels selon les besoins particuliers de chaque Ă©lĂšve. La reconnaissance de ces besoins est fondĂ©e sur une Ă©valuation diagnostique permettant la dĂ©finition d’objectifs adaptĂ©s, et la mise en Ɠuvre de dĂ©marches et moyens pĂ©dagogiques spĂ©cifiques.
    • La valorisation des pratiques collectives comme facteur essentiel d’Ă©mulation et de socialisation. Le guide prĂ©sente diffĂ©rents modĂšles de projets collectifs, depuis l’accueil d’un Ă©lĂšve handicapĂ© dans un groupe jusqu’aux projets « sur mesure » conçus en fonction des besoins spĂ©cifiques.
    • L’amĂ©nagement de parcours souples et personnalisĂ©s, adaptĂ©s Ă  l’Ă©volution des besoins des Ă©lĂšves. Ces parcours peuvent prendre diverses formes, depuis le simple amĂ©nagement temporaire jusqu’Ă  la conception d’activitĂ©s sur mesure.
    • L’Ă©valuation des Ă©lĂšves handicapĂ©s. Le guide distingue les dispositions prĂ©vues pour les Ă©lĂšves en parcours ordinaire, qui bĂ©nĂ©ficient d’amĂ©nagements rĂ©glementaires, et celles concernant les Ă©lĂšves en parcours personnalisĂ©, pour lesquels des grilles d’Ă©valuation sur mesure sont recommandĂ©es.
    • Les outils de suivi permettant de garantir la cohĂ©rence et la continuitĂ© des parcours : cahier de vie artistique pour l’Ă©lĂšve, cahier de suivi pĂ©dagogique pour l’enseignant, dossier de suivi du parcours personnalisĂ© pour l’Ă©quipe.
    • L’importance du rĂ©seau de partenaires et de ressources externes. Le guide identifie diffĂ©rents acteurs pouvant contribuer Ă  la conception et Ă  la mise en Ɠuvre de l’offre accessible : institutions publiques, collectivitĂ©s territoriales, MDPH, associations reprĂ©sentatives des personnes handicapĂ©es, pĂŽles ressources spĂ©cialisĂ©s.

    Les textes directeurs se positionnent dans la continuité de la politique de la France en matiÚre de handicap, en faisant appel aux partenariats avec les institutions spécialisées.

    1.2.2. Inclusion culturelle : de l’Ă©galitĂ© en droit Ă  l’Ă©galitĂ© de fait

    Plusieurs rapports ont Ă©tĂ© publiĂ©s au cours des derniĂšres annĂ©es concernant l’accessibilitĂ© des activitĂ©s culturelles pour les personnes handicapĂ©es. Le rapport du SĂ©nat de 2017 intitulĂ© « Culture et handicap, une exigence dĂ©mocratique », celui du DĂ©fenseur des droits de 2020 sur la mise en Ɠuvre de la Convention relative aux droits des personnes handicapĂ©es, ou encore celui du ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es de 2021, constatent tous que l’accĂšs Ă  la pratique culturelle pour les personnes handicapĂ©es demeure entravĂ© par de nombreux obstacles : l’Ă©galitĂ© en droit ne se traduit pas encore par une Ă©galitĂ© de fait72

    Le DĂ©fenseur des droits observe que l’accĂšs aux activitĂ©s culturelles ne constitue toujours pas une prioritĂ©. Il relĂšve notamment que la commission « culture et handicap », censĂ©e engager des amĂ©liorations et en assurer le suivi, ne s’est pas rĂ©unie entre le 27 janvier 2016 et son rapport de 2020, alors qu’elle est censĂ©e le faire annuellement.

    Le ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es de l’ONU, dans son rapport de 2021, exprime sa prĂ©occupation concernant le manque d’informations sur les mesures prises par la France pour garantir l’accĂšs des personnes handicapĂ©es aux lieux oĂč se dĂ©roulent des activitĂ©s culturelles. Il recommande notamment Ă  l’État français « d’allouer des crĂ©dits budgĂ©taires Ă  la promotion du droit des personnes handicapĂ©es, en particulier des enfants, de participer Ă  la vie culturelle et aux activitĂ©s sportives et rĂ©crĂ©atives et aux loisirs, sur la base de l’Ă©galitĂ© avec les autres ».

    Le DĂ©fenseur des droits continue de recevoir de nombreuses saisines concernant des refus d’accĂšs Ă  des activitĂ©s culturelles et sportives opposĂ©s Ă  des personnes en situation de handicap. De façon gĂ©nĂ©rale, les clubs ou associations justifient ces refus par un motif de

    sĂ©curitĂ© sans apprĂ©cier la capacitĂ© de la personne handicapĂ©e Ă  pratiquer les activitĂ©s, au besoin en mettant en place des amĂ©nagements raisonnables. Le DĂ©fenseur des droits relĂšve Ă©galement une pratique consistant Ă  renvoyer les personnes handicapĂ©es vers des dispositifs qui leur sont rĂ©servĂ©s plutĂŽt qu’Ă  amĂ©nager les conditions d’accĂšs aux activitĂ©s dans une dĂ©marche inclusive. 

    Le rapport du SĂ©nat de 2017 identifie plusieurs entraves Ă  l’accĂšs Ă  la culture pour les personnes handicapĂ©es : 

    • le manque de moyens financiers ; 
    • le manque de lisibilitĂ© de l’action publique ; 
    • le manque de moyens humains et matĂ©riels ;
    • le caractĂšre « largement partenarial [d’une politique] gĂ©nĂ©ralement conduite conjointement avec d’autres ministĂšres, pour lesquels la dimension culturelle ne constitue pas la prioritĂ© » ; 
    • l’absence de donnĂ©es prĂ©cises sur les initiatives existantes, ainsi que le manque de visibilitĂ© de ces derniĂšres.

    1.2.3. L’enquĂȘte « Musiques et handicaps »

    L’enquĂȘte « Musiques et handicaps » rĂ©alisĂ©e de 2022 Ă  2023 par Musique en Territoires et MESH (Musique Et Situations de Handicap), avec le soutien de la DĂ©lĂ©gation GĂ©nĂ©rale Ă  la Transmission, aux Territoires et Ă  la DĂ©mocratie Culturelle du ministĂšre de la Culture, constitue la premiĂšre Ă©tude d’envergure nationale sur les pratiques d’accueil des personnes handicapĂ©es dans les lieux d’enseignement musical en France73. MenĂ©e auprĂšs de 412 structures et 612 professionnels, cette enquĂȘte vise Ă  mettre en lumiĂšre, par l’apport de donnĂ©es empiriques, les rouages et leviers de l’inclusion pour constituer un outil de connaissance et un point d’appui aux processus dĂ©cisionnels des acteurs de la filiĂšre et des politiques publiques.

    L’enquĂȘte rĂ©vĂšle un retard significatif dans la mise en accessibilitĂ© des bĂątiments, malgrĂ© les obligations lĂ©gales en vigueur depuis la loi de 2005. Seuls 46 % des structures d’enseignement musical disposent d’un diagnostic d’accessibilitĂ© du cadre bĂąti, ou sont en cours de rĂ©alisation. Ce taux varie fortement selon le type d’Ă©tablissement : il s’Ă©lĂšve Ă  59 % pour les Ă©tablissements publics classĂ©s et 54 % pour les structures publiques non classĂ©es, mais n’est que de 28 % pour les Ă©coles associatives. 

    Parmi les structures ayant rĂ©alisĂ© ce diagnostic d’accessibilitĂ©, 70 % disposent d’une attestation d’accessibilitĂ©. Seulement 19 % des structures ont Ă©laborĂ© le Registre Public d’AccessibilitĂ© (RPA), pourtant obligatoire depuis le 30 septembre 2017. L’enquĂȘte rĂ©vĂšle Ă©galement une mĂ©connaissance importante de ces obligations lĂ©gales : 24 % des rĂ©pondants ignorent si leur Ă©tablissement dispose d’un diagnostic d’accessibilitĂ©, et ce taux s’Ă©lĂšve Ă  46 % concernant le RPA. 

    Concernant les effectifs d’Ă©lĂšves handicapĂ©s, l’enquĂȘte Ă©tablit un taux moyen de 2,5 % d’Ă©lĂšves inscrits Ă  titre individuel par rapport Ă  l’effectif total des Ă©lĂšves musiciens. Ce taux varie selon les Ă©tablissements : 3,7 % pour les Ă©tablissements publics non classĂ©s, 2,9 % pour les associations et 2,2 % pour les Ă©tablissements publics classĂ©s. Un nombre important d’Ă©tablissements dĂ©clarent n’accueillir aucun Ă©lĂšve handicapé : 50 % des structures associatives, 41 % des Ă©tablissements publics non classĂ©s et 32 % des Ă©tablissements publics classĂ©s.

    La rĂ©partition des Ă©lĂšves handicapĂ©s selon les cycles et parcours rĂ©vĂšle une forte concentration dans les parcours personnalisĂ©s hors cursus (46 %) et le premier cycle (37 %). On observe une rupture particuliĂšrement marquĂ©e des parcours entre le premier et le deuxiĂšme cycle, avec une chute de 86 % des effectifs d’Ă©lĂšves handicapĂ©s, bien au-delĂ  de la perte de 50 % observĂ©e dans la population gĂ©nĂ©rale. Cette disparitĂ© suggĂšre l’existence de barriĂšres spĂ©cifiques entravant la progression des Ă©lĂšves handicapĂ©s dans leur parcours d’apprentissage musical. Les pourcentages d’Ă©lĂšves Ă  partir du 3ᔉ cycle sont quasiment nuls, mais sont bien plus Ă©levĂ©s au sein des structures Ă  trĂšs forte dynamique inclusive.

    L’enquĂȘte rĂ©vĂšle que seuls 37 % des structures mentionnent explicitement des dispositions inclusives dans leurs documents cadres. Ces mentions concernent principalement le projet d’Ă©tablissement (88 % des cas), suivi du rĂšglement pĂ©dagogique (40 %) et du rĂšglement intĂ©rieur (23 %). Le contenu de ces mentions varie : dans le projet d’Ă©tablissement, elles portent essentiellement sur le principe gĂ©nĂ©ral d’ouverture aux publics handicapĂ©s (51 %) et l’adaptation de l’offre artistique (34 %), tandis que dans le rĂšglement pĂ©dagogique, elles prĂ©cisent surtout les modalitĂ©s d’organisation de parcours personnalisĂ©s (56 %) et les amĂ©nagements pĂ©dagogiques (26 %).

    Sur le plan des pratiques tarifaires, 87 % des structures ne pratiquent pas de tarification incitative spĂ©cifique pour les personnes handicapĂ©es, en dehors des dispositifs gĂ©nĂ©raux comme le quotient familial. Pour les 13 % proposant des tarifs adaptĂ©s, il s’agit principalement de rĂ©ductions (entre 10 et 50 %) ou, plus rarement, de la gratuitĂ© (11 % des cas).

    Concernant les pratiques d’accueil, si 57 % des structures dĂ©clarent ne jamais avoir refusĂ© de demande d’inscription d’une personne handicapĂ©e et 37 % rarement, ces chiffres sont Ă  mettre en perspective avec les faibles taux d’accueil dĂ©clarĂ©s. Cela suggĂšre que peu de personnes handicapĂ©es s’adressent spontanĂ©ment aux Ă©tablissements d’enseignement musical, probablement en raison d’un manque d’information ou d’une autocensure liĂ©e aux reprĂ©sentations sur l’accessibilitĂ© de ces structures. Parmi les motifs de refus dĂ©clarĂ©s, on trouve principalement l’inadaptation de l’offre aux besoins spĂ©cifiques des Ă©lĂšves demandeurs (44 %), le manque de formation des personnels (33 %) et l’inaccessibilitĂ© des bĂątiments (27 %).

    En matiĂšre d’offre pĂ©dagogique, 68 % des structures dĂ©clarent mettre en place des amĂ©nagements de cursus ou du parcours « ordinaire » (41 % proposent des exemptions de cours et 36 % l’adaptation de la durĂ©e des cycles). Par ailleurs, 36 % des structures proposent des parcours personnalisĂ©s hors cursus. L’analyse des modalitĂ©s pĂ©dagogiques rĂ©vĂšle cependant que 36 % des structures rĂ©pondantes ne proposent pas de cours en situation de mixitĂ© avec les autres Ă©lĂšves de l’Ă©tablissement, dont 17 % qui ne proposent que des cours collectifs dĂ©diĂ©s exclusivement aux Ă©lĂšves handicapĂ©s. Cette situation questionne la mise en Ɠuvre effective d’une approche inclusive, qui devrait privilĂ©gier la mixitĂ© des Ă©lĂšves dans des dispositifs communs plutĂŽt que dans des parcours sĂ©grĂ©gĂ©s.

    L’enquĂȘte met Ă©galement en lumiĂšre un angle mort significatif concernant l’accessibilitĂ© des activitĂ©s de diffusion (concerts, spectacles) : seules 16 % des structures adaptent leurs supports de communication externe, et parmi celles-ci, 73 % concentrent leurs efforts sur l’accessibilitĂ© du site Internet et 43 % sur l’adaptation des supports papier. Ces adaptations consistent principalement en traductions FALC (Facile Ă  Lire et Ă  Comprendre). Le taux trĂšs Ă©levĂ© de non-rĂ©ponses Ă  cet item (seules 17 % des structures ont rĂ©pondu) tĂ©moigne probablement d’un manque de rĂ©flexion sur cette dimension de l’inclusivitĂ© de la vie culturelle.

    Un rĂ©sultat majeur de l’enquĂȘte concerne le rĂŽle central du rĂ©fĂ©rent handicap dans la mise en Ɠuvre de dynamiques inclusives efficaces. Si seulement 45 % des structures rĂ©pondantes dĂ©clarent avoir nommĂ© un rĂ©fĂ©rent handicap, l’analyse rĂ©vĂšle des disparitĂ©s importantes selon le type d’Ă©tablissement : 75 % pour les Ă©tablissements publics classĂ©s, contre seulement 29 % des Ă©tablissements non classĂ©s et 26 % des associations. Cette nomination est Ă©galement fortement corrĂ©lĂ©e Ă  la taille de l’Ă©tablissement : 92 % des structures de plus de 50 Ă©quivalents temps plein (ETP) ont un rĂ©fĂ©rent, contre seulement 32 % pour les structures de moins de 15 ETP.

    L’enquĂȘte Ă©tablit une forte corrĂ©lation entre la prĂ©sence d’un rĂ©fĂ©rent handicap et l’ensemble des indicateurs d’inclusion. Les Ă©tablissements disposant d’un rĂ©fĂ©rent accueillent significativement plus d’Ă©lĂšves handicapĂ©s dans tous les cycles, avec un effet particuliĂšrement marquĂ© pour les niveaux plus avancĂ©s : 90 % des Ă©lĂšves en 2ᔉ cycle et 100 % des Ă©lĂšves en 3ᔉ cycle Ă  orientation amateur ou professionnelle sont inscrits dans des Ă©tablissements avec rĂ©fĂ©rent. La prĂ©sence d’un rĂ©fĂ©rent est Ă©galement associĂ©e Ă  de nombreuses dispositions favorisant l’inclusion : prise en compte des besoins particuliers lors de l’inscription (78 % des Ă©tablissements avec rĂ©fĂ©rent contre 22 % sans), personnalisation des parcours pĂ©dagogiques (81 % contre 19 %), adaptation des Ă©valuations (82 % contre 18 %), adaptation de la programmation artistique (79 % contre 21 %), mise en place d’actions partenariales (70 % contre 30 %), programmation de formations sur le handicap (85 % contre 15 %) et communication proactive pour toucher les publics handicapĂ©s (73 % contre 27 %).

    L’analyse des missions attribuĂ©es aux rĂ©fĂ©rents rĂ©vĂšle cependant une grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des reprĂ©sentations : si la mission de conseil et ressource pour l’Ă©quipe pĂ©dagogique et l’Ă©quipe de direction est majoritairement citĂ©e (82 %), suivie du suivi pĂ©dagogique des Ă©lĂšves handicapĂ©s (77 %) et de l’accueil et information des familles (71 %), l’enquĂȘte montre que certains Ă©tablissements confondent la fonction de rĂ©fĂ©rent avec celle d’un enseignant spĂ©cialisĂ© chargĂ© exclusivement de cours auprĂšs d’Ă©lĂšves handicapĂ©s. Cette confusion limite le rĂŽle de coordination et d’accompagnement du rĂ©fĂ©rent, qui devrait irriguer l’ensemble des pratiques de l’Ă©tablissement.

    L’enquĂȘte rĂ©vĂšle un large consensus sur la nĂ©cessitĂ© de cette fonction : 91 % des professionnels interrogĂ©s pensent qu’un rĂ©fĂ©rent handicap est plutĂŽt ou totalement nĂ©cessaire dans leur Ă©tablissement. Ce consensus est particuliĂšrement fort dans le secteur public (88 % pour les Ă©tablissements classĂ©s et 72 % pour les non classĂ©s), mais existe Ă©galement dans le secteur associatif (73 %). De mĂȘme, 87 % des professionnels sont favorables Ă  la crĂ©ation d’une certification professionnelle ou d’un diplĂŽme pour le rĂ©fĂ©rent handicap, avec toutefois des variations selon les secteurs : 88 % pour les Ă©tablissements publics classĂ©s, 86 % pour les Ă©tablissements publics non classĂ©s et 76 % pour les associations.

    L’enquĂȘte met en Ă©vidence un sentiment d’incompĂ©tence largement partagĂ© par les professionnels : 56 % estiment ne pas disposer des compĂ©tences et connaissances nĂ©cessaires pour accueillir des personnes handicapĂ©es. Ce sentiment varie selon les fonctions (62 % des directeurs adjoints, 61 % des directeurs, 61 % des personnels administratifs et 59 % des enseignants) et les types d’Ă©tablissement (6 1% dans les Ă©tablissements publics non classĂ©s, 58 % dans les Ă©tablissements classĂ©s et 46 % dans les associations).

    En consĂ©quence, 88 % des professionnels dĂ©clarent avoir besoin de formation et d’accompagnement pour se sentir plus compĂ©tents. Les besoins exprimĂ©s concernent principalement les formations et colloques (36 %), le dĂ©veloppement des connaissances sur les diffĂ©rentes familles de handicap (22 %) et l’appropriation d’outils pĂ©dagogiques adaptĂ©s (13 %). À ces besoins de formation s’ajoutent des demandes de moyens organisationnels (temps de concertation, encadrement en binĂŽme) et de partenariats externes (travail en rĂ©seau, collaborations avec le secteur mĂ©dico-social).

    Pourtant, seules 62 % des structures prennent en compte le handicap dans leur plan de dĂ©veloppement des compĂ©tences, avec des disparitĂ©s importantes : 71 % pour les Ă©tablissements publics non classĂ©s, 66 % pour les Ă©tablissements classĂ©s, mais seulement 44 % pour les associations. Les formations rĂ©cemment dispensĂ©es ou programmĂ©es concernent principalement l’accueil et la pĂ©dagogie adaptĂ©e, les troubles DYS et la fonction de rĂ©fĂ©rent handicap.

    L’enquĂȘte rĂ©vĂšle Ă©galement que 66 % des structures dĂ©clarent prendre en compte les compĂ©tences dans le champ du handicap lors de l’embauche de nouveaux collaborateurs, avec une proportion plus Ă©levĂ©e dans les Ă©tablissements associatifs (75 %) et publics non classĂ©s (71 %) que dans les Ă©tablissements classĂ©s (59 %).

    Un autre aspect prĂ©occupant concerne le faible taux de personnels handicapĂ©s dans les Ă©tablissements d’enseignement musical. La moyenne est de 1,3 % des effectifs, bien en deçà de l’obligation d’emploi des travailleurs handicapĂ©s fixĂ©e Ă  6 %. Pour les structures de plus de 20 agents/salariĂ©s, 70 % ne comptent aucun personnel handicapĂ©, et seules 6 % respectent le taux lĂ©gal de 6 %. Ces chiffres interrogent sur les politiques de recrutement et d’inclusion professionnelle dans le secteur de l’enseignement musical.

    L’enquĂȘte identifie plusieurs facteurs contextuels qui favorisent l’inclusion des personnes handicapĂ©es dans les lieux d’enseignement musical. Le SchĂ©ma DĂ©partemental des Enseignements Artistiques (SDEA) apparaĂźt comme un levier important : 70 % des structures rĂ©pondantes sont implantĂ©es sur un territoire dans lequel est dĂ©ployĂ© un SDEA, et parmi ceux-ci, 64 % comprennent des dispositions en faveur de l’inclusion des personnes handicapĂ©es. L’analyse statistique rĂ©vĂšle une corrĂ©lation significative entre ces schĂ©mas et les dynamiques inclusives : 75 % des structures Ă  dynamique inclusive trĂšs forte sont implantĂ©es sur un territoire oĂč le SDEA intĂšgre des dispositions inclusives. De mĂȘme, 85 % des structures accueillant des Ă©lĂšves handicapĂ©s adhĂšrent au SDEA, et 74 % sont implantĂ©es sur des territoires oĂč le schĂ©ma contient des dispositions en faveur de l’inclusion.

    Les rĂ©seaux professionnels constituent Ă©galement un facteur facilitant : 57 % des structures dĂ©clarent adhĂ©rer Ă  un ou plusieurs rĂ©seaux, principalement la ConfĂ©dĂ©ration Musicale de France (36 %), les rĂ©seaux de directeurs d’Ă©tablissement (28 %), la FĂ©dĂ©ration Française de l’enseignement artistique (27 %) et Conservatoires de France (24 %). Les rĂ©seaux de rĂ©fĂ©rents handicap concernent 16 % des structures. Ces rĂ©seaux favorisent la mutualisation des connaissances et l’Ă©change de pratiques, contribuant ainsi au dĂ©veloppement des compĂ©tences des professionnels.

    Dans le domaine des partenariats, 49 % des structures dĂ©clarent mener des actions impliquant des personnes handicapĂ©es, avec une proportion nettement plus Ă©levĂ©e pour les Ă©tablissements publics classĂ©s (70 %) que pour les Ă©tablissements non classĂ©s (41 %) ou les associations (32 %). Ces partenariats sont principalement nouĂ©s avec des Ă©tablissements du secteur mĂ©dico-social (81 %), des Ă©tablissements pour personnes ĂągĂ©es (72 %), des associations de personnes handicapĂ©es (54 %) et des classes ULIS de l’Éducation nationale (53 %).

    Les actions partenariales se traduisent majoritairement par des activitĂ©s de pratique musicale (61 %) et l’organisation de concerts (49 %), avec des variations selon les secteurs : les Ă©tablissements publics non classĂ©s privilĂ©gient la pratique (37 % contre 31 % pour les concerts), tandis que les Ă©tablissements classĂ©s et les associations accordent une place plus importante aux concerts qu’Ă  la pratique (respectivement 45 % contre 41 % et 47 % contre 38 %). L’analyse par type de partenaire rĂ©vĂšle Ă©galement des diffĂ©rences notables : si la pratique musicale est majoritaire avec le secteur mĂ©dico-social, les ULIS et les associations de personnes handicapĂ©es, les activitĂ©s Ă  destination des personnes ĂągĂ©es sont essentiellement orientĂ©es vers des concerts (79 %) plutĂŽt que vers la pratique (17 %).

    Ces rĂ©sultats mettent en Ă©vidence l’importance d’une approche systĂ©mique de l’inclusion, qui ne peut se limiter Ă  des adaptations pĂ©dagogiques ponctuelles mais doit s’inscrire dans une politique globale impliquant la formation des professionnels, la nomination de rĂ©fĂ©rents handicap compĂ©tents, l’inscription dans des rĂ©seaux professionnels et le dĂ©veloppement de partenariats territoriaux.

    En dĂ©finitive, malgrĂ© les avancĂ©es lĂ©gislatives et les recommandations institutionnelles, la participation pleine et entiĂšre des personnes handicapĂ©es Ă  la vie culturelle, y compris Ă  l’enseignement musical en conservatoire, reste un objectif Ă  atteindre.

    La mise en Ɠuvre effective des droits garantis par les textes se heurte Ă  des obstacles pratiques, financiers et organisationnels que les politiques publiques peinent Ă  surmonter. Si les textes directeurs comme le SNOP de 2023 et le Guide pratique pour un enseignement artistique accessible constituent des avancĂ©es significatives, leur application concrĂšte nĂ©cessite une mobilisation constante des acteurs concernĂ©s, le dĂ©veloppement de la formation des professionnels, la nomination de rĂ©fĂ©rents handicap compĂ©tents et l’allocation de ressources adĂ©quates.

    2. Étude de cas : l’enseignement adaptĂ© Ă  Caen

    2.1. PrĂ©sentation du Centre de Ressources 

    Le Conservatoire de Musique de Caen est créé en 1835 et obtient le classement de Conservatoire National de RĂ©gion en 1979. Son bĂątiment actuel est livrĂ© en 1984. En 2003, le Conservatoire et l’Orchestre de Caen connaissent un transfert de la tutelle de la Ville de Caen Ă  celle de la CommunautĂ© d’agglomĂ©ration Caen la mer, devenue depuis CommunautĂ© urbaine. L’Ă©tablissement propose l’enseignement de l’art dramatique et de la danse jazz, un cursus jazz et musiques improvisĂ©es, la dĂ©couverte de la musique ancienne, l’apprentissage de la direction d’orchestre ainsi que l’enseignement de l’informatique musicale74.

    En 2010, la CommunautĂ© d’agglomĂ©ration soutient la crĂ©ation par Laurent Lebouteiller d’un dĂ©partement pĂ©dagogique dĂ©diĂ© au handicap. Ce dĂ©partement propose un suivi individualisĂ© et un enseignement spĂ©cialisĂ© dans le cadre de cursus adaptĂ©s. ParallĂšlement, la DRAC de Normandie, le dĂ©partement du Calvados et divers mĂ©cĂšnes soutiennent financiĂšrement l’Ă©largissement des missions du conservatoire dans le cadre d’un « Centre de Ressources RĂ©gional Handicap Musique Danse & Théùtre », dont l’objectif principal est d’organiser un rĂ©seau rĂ©gional qui intervient dans les domaines suivants :

    • La crĂ©ation artistique, par une politique de commandes inclusives ;
    • La formation des enseignants, l’expertise et l’aide Ă  la structuration de l’accueil des personnes handicapĂ©es dans les Ă©tablissements d’enseignement artistique de la rĂ©gion ;
    • L’information et l’accompagnement des publics handicapĂ©s ;
    • Le dĂ©veloppement de liens et de partenariats avec diverses institutions du territoire.

    L’accueil des personnes handicapĂ©es au conservatoire repose sur une Ă©valuation personnalisĂ©e des besoins de chaque Ă©lĂšve. AprĂšs un entretien avec le rĂ©fĂ©rent handicap, l’Ă©lĂšve est orientĂ© soit vers un cursus traditionnel, soit vers un cursus adaptĂ©. Dans ce dernier cas, un contrat de moyens est signĂ©, prĂ©cisant les modalitĂ©s de mise en Ɠuvre des cycles proposĂ©s. Le conservatoire accueille Ă©galement des groupes sur la base d’un conventionnement avec des Ă©tablissements spĂ©cialisĂ©s. La tarification est particuliĂšrement accessible, puisque pour une inscription individuelle et sur prĂ©sentation d’un justificatif de la MDPH, seuls les frais de dossier de 40 € sont Ă  la charge de l’usager74.

    Le conservatoire dispose d’infrastructures et d’instruments spĂ©cifiquement adaptĂ©s aux besoins des Ă©lĂšves. Une salle dĂ©diĂ©e abrite un parc instrumental comprenant des instruments traditionnels tels que piano, violon, violoncelle, contrebasse, guitare acoustique, accordĂ©on, xylophone, instruments de percussion, harpe et guitare Ă©lectrique. Le Centre est Ă©galement Ă©quipĂ© d’un instrumentarium Ă©lectronique ou audionumĂ©rique adaptĂ© aux Ă©lĂšves handicapĂ©s et rĂ©guliĂšrement enrichi de nouveaux instruments : il dispose par exemple de deux Bao Pao et deux orgues sensoriels.

    Chaque annĂ©e, le Centre propose un projet de diffusion ou de crĂ©ation musicale ou chorĂ©graphique, en mixitĂ© entre Ă©lĂšves handicapĂ©s et valides. Ces projets font l’objet d’un travail d’évaluation portant sur le nombre d’Ă©lĂšves impliquĂ©s et leur assiduitĂ©, leur appropriation de l’Ɠuvre, la qualitĂ© des interactions entre les diffĂ©rentes classes, l’effet de la mixitĂ© entre les Ă©lĂšves, ainsi que la richesse des rencontres avec les compositeurs des Ɠuvres commandĂ©es.

    Environ 220 personnes sont accueillies sur l’annĂ©e scolaire 2018-2019. Ce chiffre se rĂ©partit entre 40 inscriptions individuelles en cursus traditionnels ou classes adaptĂ©es, et 180 inscriptions collectives en classes ULIS ou adaptĂ©es musique ou danse, ces groupes Ă©tant accueillis soit Ă  l’annĂ©e, soit lors de cycles de dix sĂ©ances76

    Laurent Lebouteiller est le crĂ©ateur et l’ancien coordinateur du Centre de Ressource RĂ©gional Handicap Musique Danse Théùtre. Clarinettiste, il se forme sur le sujet du handicap, ce qui l’amĂšne Ă  enseigner dans le cadre d’ateliers pour personnes handicapĂ©es avant de crĂ©er le Centre. Il rĂ©alise des formations Ă  l’UniversitĂ© Paris 4, en CNFPT (Centres nationaux de la Fonction Publique Territoriale), ainsi qu’au CNSMDP. Il est Ă©galement consultant Ă  la Direction de la musique au MinistĂšre de la Culture. C’est son successeur, Nicolas Heim, qui m’a accueilli au conservatoire de Caen. Il est pianiste, coordinateur du Centre de Ressources RĂ©gional Handicap Musique-Danse et rĂ©fĂ©rent handicap. Il dispose d’un poste Ă  temps complet (16 h hebdomadaire) exclusivement consacrĂ© Ă  l’enseignement pour les Ă©lĂšves handicapĂ©s, chose unique en France Ă  sa connaissance. Avant d’assister Ă  une formation dans le conservatoire oĂč il enseignait, il n’avait pas de connaissances particuliĂšres sur ce sujet. Depuis, il a obtenu un poste de professeur de piano avec quelques heures consacrĂ©es au handicap, avant de reprendre ce poste Ă  plein temps. Il s’agit d’un tournant dans sa vie d’enseignant, qui lui donne la sensation d’ĂȘtre plus utile Ă  la sociĂ©tĂ© Ă  travers son mĂ©tier. Il est accompagnĂ© par Sophie Gloria et Marie-CĂ©cile Paris pour l’enseignement adaptĂ© de la musique et de la danse, respectivement.

    2.2. Les institutions spécialisées

    Les groupes accueillis par Nicolas Heim au Conservatoire de Caen proviennent de diverses institutions spĂ©cialisĂ©es que je vais prĂ©senter :

    • IME (institut mĂ©dico-Ă©ducatif) : accueille les enfants et adolescents en situation de handicap mental, de 3 Ă  20 ans. Le handicap peut ĂȘtre liĂ© Ă  des troubles neuropsychiatriques tels que des troubles moteurs et sensoriels, ou des troubles de la communication. 
    • IEM (institut d’éducation motrice) : Ă©tablissement mĂ©dico-social qui propose des prises en charge pour les enfants et adolescents sujets Ă  une dĂ©ficience motrice importante.
    • HĂŽpital de jour : s’adresse Ă  des personnes dont l’état de santĂ© nĂ©cessite des soins pendant la journĂ©e, mais qui sont en capacitĂ© de vivre chez elles, Ă  domicile. Les personnes viennent une ou plusieurs demi-journĂ©es par semaine, bĂ©nĂ©ficient de soins (psychiatres, psychologues, etc.) et peuvent participer Ă  des activitĂ©s thĂ©rapeutiques animĂ©es par des infirmier·es ou Ă©ducateur.ices.. 
    • Ulis (UnitĂ©s localisĂ©es pour l’inclusion scolaire) : dispositif collectif qui permet la scolarisation d’Ă©lĂšves handicapĂ©s au sein d’un Ă©tablissement scolaire, avec un accompagnement et des amĂ©nagements. L’orientation d’un Ă©lĂšve en ULIS relĂšve de la MDPH.
    • Foyer de vie pour adultes : propose Ă  des adultes handicapĂ©s ayant une certaine autonomie des activitĂ©s diverses adaptĂ©es Ă  leurs capacitĂ©s (sculpture, peinture, gymnastique, etc.). Le foyer de vie peut proposer un accueil temporaire, de jour ou en internat.
    • SAJH (service d’accueil et d’hĂ©bergement) : foyers de vie qui accueillent des personnes avec un handicap sĂ©vĂšre, qui disposent d’une certaine autonomie pour pouvoir accomplir des actes de la vie courante. Les personnes accueillies bĂ©nĂ©ficient d’occupations sans ĂȘtre contraintes Ă  une activitĂ© professionnelle.

    2.3. Les instruments adaptés

    Le Conservatoire de Caen dispose d’un instrumentarium pensĂ© pour rĂ©pondre aux besoins des Ă©lĂšves handicapĂ©s. Ces instruments constituent un Ă©lĂ©ment essentiel du dispositif pĂ©dagogique mis en place par le Centre de Ressources RĂ©gional Handicap.

    Les cloches Fuzeau : parmi les instruments disponibles au Conservatoire figurent les cloches Fuzeau, un jeu diatonique de huit cloches initialement pensĂ© pour l’initiation musicale des enfants dĂšs l’Ăąge de trois ans77. Les cloches peuvent ĂȘtre jouĂ©es en les secouant ou en les frappant.

    Figure 2 : Photo d’un jeu de huit cloches Fuzeau prĂ©sentĂ© sur le site internet du magasin de musique belge Omega
    Figure 2 : Photo d’un jeu de huit cloches Fuzeau prĂ©sentĂ© sur le site internet du magasin de musique belge Omega78

    L’orgue sensoriel : inventĂ© par MickaĂ«l Fourcade, facteur d’orgues originaire de Plaisance-du-Gers, cet instrument est nĂ© d’une demande de son frĂšre, Ă©ducateur spĂ©cialisĂ©, devant l’attrait de l’orgue pour les personnes handicapĂ©es dont il s’occupait, mais leur impossibilitĂ© d’en jouer.

    Cette observation l’a conduit Ă  dĂ©velopper un dispositif permettant aux personnes handicapĂ©es d’utiliser les commandes d’un grand orgue sans avoir Ă  manipuler les claviers traditionnels. Pour mener Ă  bien ce projet, MickaĂ«l Fourcade a constituĂ© une Ă©quipe pluridisciplinaire regroupant des techniciens, un informaticien, des mĂ©decins, des ergothĂ©rapeutes et des Ă©ducateurs spĂ©cialisĂ©s, aboutissement Ă  la crĂ©ation de l’orgue sensoriel aprĂšs trois annĂ©es de dĂ©veloppement et d’expĂ©rimentation.

    Le principe de fonctionnement de l’orgue sensoriel repose sur la captation des mouvements de l’interprĂšte, mĂȘme les plus infimes, tels que le mouvement d’un pied, d’un menton, d’un doigt, ou mĂȘme le simple souffle d’une personne immobilisĂ©e. Ces gestes sont transmis par l’intermĂ©diaire d’une grande variĂ©tĂ© de dispositifs d’entrĂ©e, puis transformĂ©s en commandes musicales transmises Ă  l’orgue. Chaque orgue sensoriel est fabriquĂ© sur demande, adaptable sur grand orgue ou dans une version sonorisĂ©e79.

    Figure 3 : Photo d’un
orgue sensoriel composé
d’un ordinateur et de
plusieurs dispositifs
d’entrĂ©e, prĂ©sentĂ©e sur le
site internet de l’AĂ©ronef,
salle de concert Ă  Lille
    Figure 3 : Photo d’un
    orgue sensoriel composé
    d’un ordinateur et de
    plusieurs dispositifs
    d’entrĂ©e, prĂ©sentĂ©e sur le
    site internet de l’AĂ©ronef,
    salle de concert Ă  Lille80

    Le Bao-Pao80 : le Bao-Pao (Baguette AssistĂ©e par Ordinateur – Puce À l’Oreille) constitue un autre exemple d’instrument adaptĂ© disponible au Conservatoire de Caen. Créé par Jean Schmutz, ingĂ©nieur, cet instrument Ă©lectronique assistĂ© par ordinateur se compose de quatre arcs mĂ©talliques, chacun Ă©mettant un rayon laser que le ou les musiciens doivent traverser Ă  l’aide d’une baguette pour produire un son. La vitesse du mouvement de la baguette influence l’intensitĂ© sonore : un passage lent produit un son piano, tandis qu’un passage rapide gĂ©nĂšre un son forte. 

    Figure 4 : Photo dessinĂ©e prĂ©sentant le principe de fonctionnement du Bao Pao, proposĂ©e sur le site internet dĂ©diĂ© Ă  l’instrument créé par l’association « La Puce Ă  l’Oreille »
    Figure 4 : Photo dessinĂ©e prĂ©sentant le principe de fonctionnement du Bao Pao, proposĂ©e sur le site internet dĂ©diĂ© Ă  l’instrument créé par l’association « La Puce Ă  l’Oreille »82.

    Le Maestro : il s’agit d’un instrument numĂ©rique créé par l’entreprise ByConcerti. L’utilisateur pose un module dans son empreinte, le tourne pour jouer avec diffĂ©rentes pistes musicales regroupĂ©es par style, Ă©poque ou instrument82. Il peut ĂȘtre jouĂ© par une personne seule ou par un petit groupe.

    Figure 5 : Photo du Maestro et d’une personne en train d’en jouer, publiĂ©e sur le site internet de la rĂ©gion
    Figure 5 : Photo du Maestro et d’une personne en train d’en jouer, publiĂ©e sur le site internet de la rĂ©gion Normandie, soutien financier Ă  la crĂ©ation de l’instrument84

    2.4. Observation des cours

    Je vais maintenant dĂ©crire les cours que j’ai pu observer dans le cadre de ma visite.

    Mon observation Ă  Caen s’est dĂ©roulĂ©e sur deux jours, lundi 3 et mardi 4 mars 2025. En amont, nous avons rĂ©alisĂ© plusieurs entretiens tĂ©lĂ©phoniques avec Nicolas Heim84. J’ai assistĂ© Ă  trois demi-journĂ©es de ses cours, avec des Ă©lĂšves seul·es ainsi que des groupes en institutions spĂ©cialisĂ©es. Pour ces groupes, les cours sont dĂ©localisĂ©s Ă  l’Ă©cole de musique de BourguĂ©bus « Musique en Plaine », Ă  10 km de Caen. Cette Ă©cole publique fournit une grande salle qui permet d’accueillir des groupes importants dans de meilleures conditions.

    Tout le matériel et le parc instrumental sont disponibles en double, au Conservatoire et à Bourguébus, ce qui permet également de les faire circuler dans le réseau du Centre. 

    En raison d’annulations de sĂ©ances au dernier moment, Nicolas Heim m’a Ă©galement proposĂ© d’assister Ă  des cours donnĂ©s par Emilie Sanzey, professeure de piano dans le cadre de l’association l’Atelier du Vaugueux. Cette derniĂšre effectue rĂ©guliĂšrement des remplacements au Centre Ressource de Caen, et rĂ©alise avec son association des projets communs avec le conservatoire. Elle enseigne le piano Ă  des Ă©lĂšves handicapĂ©s ainsi qu’à des Ă©lĂšves valides. Les cours collectifs observĂ©s durent 1 heure tandis que les cours individuels ont une durĂ©e de 30 minutes.

    Lundi 3 mars, cours collectifs dĂ©localisĂ©s Ă  l’école de musique de BourguĂ©bus :

    Groupe d’IME de neuf Ă©lĂšves de 9 Ă  13 ans et deux Ă©ducateur.ices. Christian, un Ă©lĂšve en fauteuil roulant, est accompagnĂ© par sa famille avant le reste du groupe, qui est amenĂ© par les Ă©ducateurs. Il a trĂšs peu de mobilitĂ© et de force dans les membres. Nicolas

    Heim s’occupe de lui, enlĂšve son bonnet, sa minerve, replace sa main sur le fauteuil, ce qu’il ne peut pas faire tout seul. 

    La sĂ©ance du jour porte sur le thĂšme des Ă©motions, Ă  la demande des Ă©ducateurs. Nicolas Heim et moi-mĂȘme interprĂ©tons Le Cygne de Saint-SaĂ«ns, avant un tour de parole pour demander aux Ă©lĂšves quelles Ă©motions cela leur Ă©voque. Parmi les rĂ©ponses, la tristesse, pour certains mĂȘlĂ©e Ă  de la joie. Nicolas Heim fait ensuite Ă©couter des enregistrements : Le Printemps de Vivaldi, qui leur Ă©voque la joie, un mariage, « comme dans un chĂąteau » ; puis le Dies Irae de la Symphonie fantastique de Berlioz qui leur Ă©voque la peur, la colĂšre, que certains trouvent stressante, leur fait penser « Ă  une musique de mĂ©chant dans un film ».

    Il s’ensuit une sĂ©quence de jeu avec divers instruments : le Maestro, l’orgue sensoriel et la contrebasse. La semaine suivante, ce sera aux Ă©lĂšves d’exprimer des Ă©motions en musique, Ă  associer avec des images, en jouant par petits groupes.  

    Cours de Nino et Elise, deux enfants de 7 et 8 ans en IME, venues avec une Ă©ducatrice. Nicolas Heim Ă©teint dĂšs le dĂ©but du cours la lumiĂšre artificielle qui agresse Nino. Bien qu’il ait prĂ©venu de ma venue, ma prĂ©sence dĂ©concentre les Ă©lĂšves. 

    Nicolas Heim propose aux enfants de jouer avec le Maestro. Les enfants en ont aussi un Ă  l’IME, achetĂ© par le vice-directeur malgrĂ© d’autres demandes jugĂ©es bien plus prioritaires par les Ă©ducatrices. Nino ne parvient pas Ă  utiliser celui de l’IME (formes complexes Ă  sortir et Ă  rĂ©enclencher pour changer de pistes audio) alors qu’elle joue avec beaucoup de plaisir avec celui-lĂ  (le changement de sons se fait au moyen de simples cylindres Ă  tourner). 

    Quand Elise joue de la contrebasse puis du violoncelle en pizz, l’éducatrice bouche les oreilles de Nino, trĂšs sensible au bruit. Elles utilisent ensuite un clavier numĂ©rique avec guides lumineux sur les touches Ă  jouer, avec un accompagnement enregistrĂ© qui s’adapte rythmiquement. Pendant le cours sont prĂ©sents des aspects d’éducation des enfants : par exemple l’obligation de ranger un instrument avant de jouer avec un autre.

    Cours de Mathis, Martin et Pierre, trois élÚves de 12 à 13 ans en IME accompagnés par une éducatrice. Nous jouons en duo avec Nicolas Heim et je présente le violoncelle. Les enfants sont trÚs intéressés, posent des questions sur la respiration, le vibrato


    Nicolas Heim organise la session en petits cours individuels successifs. Mathis joue au clavier numĂ©rique avec guide, il est perturbĂ© par l’écran qui indique avec quels doigts jouer les touches. Au Bao Pao, Nicolas Heim aide en mettant une limite physique aux Ă©lĂšves pour les gestes de baguette. L’instrument, qui paraĂźt extrĂȘmement simple, permet le dĂ©veloppement d’une motricitĂ© fine : nĂ©cessitĂ© de centrer les gestes autour du laser pour obtenir un jeu rĂ©gulier ; apprentissage de la gestion de la rapiditĂ© (des gestes plus petits permettent de jouer plus rapidement) ; contrĂŽle du volume sonore avec la vitesse du franchissement du laser par la baguette ; gestion de la tonicitĂ© et de la souplesse du bras. Avec certains Ă©lĂšves, l’aspect ludique du geste semble parfois prendre l’ascendant sur l’écoute et l’aspect musical.

    Groupe de six Ă©lĂšves adultes en SAJH, avec une accompagnante. Celle-ci et Nicolas Heim gĂšrent l’aspect social pendant le cours : initialement, Matthieu ne veut pas rentrer dans la salle ; certains Ă©lĂšves ne supportent pas le contact physique. LĂ©o est impatient de jouer, en demande d’attention, et veut discuter avec moi. Tana refuse d’aller jouer au dĂ©but et fait semblant de dormir. Elle finit par accepter, et est finalement heureuse d’avoir jouĂ©. 

    LĂ  encore, le cours s’organise en sĂ©quences individuelles successives. Les Ă©lĂšves improvisent Ă  deux au piano acoustique, avec Nicolas Heim, avant une session de jeu au Bao Pao.

    Cours individuels au CRR de Caen :

    Cours de Camille, 11 ans, qui est trĂšs dĂ©concentrĂ© par ma prĂ©sence (Nicolas Heim l’avait prĂ©venu en amont de ma visite). Il a cours au conservatoire depuis le mois de septembre, et prĂ©sente un dĂ©ficit intellectuel. 

    Ils commencent par jouer au djembĂ©, et travaillent le dĂ©veloppement de la conscience de la pulsation, l’alternance et la coordination des deux mains. La sĂ©ance se poursuit avec l’utilisation des cloches Fuzeau, un travail sur l’association des couleurs avec les sons et les notes de la gamme. 

    Cours de Nils, 12 ans, lui aussi est dĂ©concentrĂ© par ma prĂ©sence. Il rechigne Ă  jouer au djembĂ©, instrument qu’il apprĂ©cie d’habitude : il est peu concentrĂ© et se plaint de douleurs aux mains. Le cours se poursuit au tambour de sol, en mimĂ©tisme par rapport Ă  Nicolas

    Heim : imitations, questions rĂ©ponses, Ă©coute de la rĂ©sonance de l’instrument et des sensations de vibrations.

    Mardi 4 mars, cours collectifs Ă  l’école de musique de BourguĂ©bus :

    Cours de Samir, Ă©lĂšve en hĂŽpital de jour, prĂ©sent avec deux accompagnatrices. Il s’agit d’un cours normalement dĂ©diĂ© Ă  un groupe de trois Ă©lĂšves, mais l’un d’entre eux a arrĂȘtĂ© en raison de problĂšmes de comportement, et une autre a changĂ© d’activitĂ©. Je rĂ©alise un entretien avec une des Ă©ducatrices pendant une partie du cours86.

    Lorsque nous jouons en duo avec Nicolas Heim, Samir se couvre tout de suite les oreilles : c’est trop fort pour lui ! Nous aurions dĂ» adapter notre distance avant de commencer Ă  jouer ; nous avons adaptĂ© le volume sonore. Samir se dĂ©couvre les oreilles et est rĂ©ceptif, il mime les gestes du violoncelle. 

    La sĂ©ance continue avec l’utilisation du clavier numĂ©rique avec guides lumineux, puis des cloches Fuzeau. Le travail porte sur le contrĂŽle du volume sonore en fonction du poids utilisĂ© ; sur des jeux de mĂ©moire avec Nicolas Heim, avec ajout note par note, l’utilisation des deux mains alternativement, puis l’introduction d’accords Ă  deux sons et l’écoute de la couleur des accords formĂ©s.

    La séance se termine par une séquence de percussions corporelles, les éducatrices se prennent au jeu, donnent des conseils à Samir. Il anticipe et enchaßne parfaitement les enchaßnements sous les félicitations de Nicolas Heim et des éducatrices.

    Cours d’Ewan, Finn, Erica et Arthur, Ă©lĂšves de 14 Ă  16 ans ayant un dĂ©ficit intellectuel. Ils sont accompagnĂ©s par deux Ă©ducateur.ices de leur IME.

    Lorsque je sors le violoncelle pour jouer avec Nicolas Heim, Ewan, qui a trĂšs envie de jouer du piano, jette son casque anti-bruit dans la direction du violoncelle (sans intention de blesser ou de casser). Le groupe est trĂšs Ă  l’écoute pendant que nous jouons ; Ewan finit par s’agiter. 

    Annaelle ne veut pas jouer du Bao Pao. Nicolas Heim la sollicite Ă  plusieurs moments du cours, lui demande de venir Ă  cĂŽtĂ© pendant qu’il joue. Finalement elle accepte de jouer, et fait preuve d’une bonne maĂźtrise de l’instrument : contrĂŽle du tempo, lien entre le geste dans l’espace et la musique qu’il provoque. Finn, qui participe trĂšs peu aux activitĂ©s proposĂ©es par l’IME selon un des Ă©ducateurs, est trĂšs investi et prend un plaisir communicatif Ă  jouer du Bao Pao.

    Les parents d’Ewan viennent le chercher vingt minutes avant la fin du cours : il n’est pas encore capable de rester pendant toute l’heure. Il participe aux cours avec Nicolas Heim depuis un an et demi et son temps de prĂ©sence s’allonge progressivement : au dĂ©but il ne pouvait rester que dix minutes. Nicolas Heim savoure ces petites victoires, et insiste sur l’importance de la routine de l’organisation du cours : c’est toujours Ewan qui doit commencer Ă  jouer, pendant que les autres attendent. D’autres Ă©lĂšves ont besoin d’avoir une habitude dans l’ordre et le type des activitĂ©s rĂ©alisĂ©es, pour ne pas ĂȘtre « dĂ©bordĂ©s ».

    Cours de piano d’Emilie Sanzey, association « l’Atelier du Vaugueux » :

    Cours de Rebecca. Contrairement aux cours avec Nicolas Heim qui sont des cours de musique et pas d’instrument, ici il s’agit de cours de piano, qui sont adaptĂ©s au profil de chaque Ă©lĂšve. Ceux-ci disposent d’ailleurs d’un piano pour pratiquer chez eux. Emilie Sanzey organise plusieurs auditions en cours d’annĂ©e, et un spectacle important en fin de chaque annĂ©e avec des Ă©lĂšves handicapĂ©s et valides, en partenariat avec diverses institutions.

    Rebecca est une Ă©lĂšve adulte d’une trentaine d’annĂ©es. Elle est accompagnĂ©e de son auxiliaire de vie, qui n’assiste pas au cours. Emilie Sanzey me prĂ©sente son parcours en sa prĂ©sence. Elle a un fauteuil roulant, qu’elle n’utilise pas en permanence, mais quand elle se fatigue. Elle vit avec ses parents qui l’aident dans son apprentissage du piano, et pratique Ă©galement l’équitation. Rebecca a commencĂ© le piano en octobre, elle a cours toutes les deux semaines. Elle voulait en jouer depuis trĂšs longtemps, sa mĂšre n’imaginait pas que ce soit possible pour elle. 

    Elle est malvoyante, et bien qu’il ne soit pas dans ses habitudes de vocaliser, elle a rĂ©ussi Ă  chanter avec sa professeure. La posture est un enjeu central en cours, pour qu’elle puisse pratiquer sans se faire mal. Rebecca a créé son propre langage des signes pour les notes de musique, qu’elle a appris Ă  Emilie Sanzey. Celle-ci Ă©crit elle-mĂȘme des partitions en gros caractĂšres pour son Ă©lĂšve, avec une Ă©criture des rythmes simplifiĂ©s : les longues notes sont entourĂ©es en couleur. Elle joue des morceaux principalement monodiques, ainsi que des octaves Ă  deux mains. MalgrĂ© son niveau de dĂ©butante, Emilie Sanzey parvient Ă  adapter une partie des morceaux qu’elle lui propose Ă  la musique que Rebecca Ă©coute et apprĂ©cie, comme des chansons de Louane. Le cours est Ă©galement l’occasion de l’apprentissage de bases de formation musicale.  

    L’objectif du cours du jour est de rĂ©ussir Ă  jouer son morceau, un air polonais, sans interruptions entre les notes. Rebecca apprend une vĂ©ritable technique instrumentale : enchaĂźner les notes sans bouger la main, en arrondissant les doigts, avec une gestion de la pression employĂ©e. Rebecca joue un autre morceau permettant l’apprentissage des glissades, une nouveautĂ© pour elle depuis le cours prĂ©cĂ©dent. Ce travail permet d’aborder des notions d’ouverture du bras et de conscience du corps dans l’espace. Elle se fait mal en glissant sur la peau et peine Ă  appliquer la technique proposĂ©e par sa professeure, en glissant sur l’ongle.

    Emilie Sanzey lui propose de s’approprier le geste en le mimant sans enfoncer les touches.

    Rebecca se frustre quand elle bute contre une difficultĂ© et s’illumine de bonheur en les surmontant ! Le cours a lieu dans une bonne humeur communicative, avec une complicitĂ© touchante entre l’élĂšve et sa professeure. Emilie Sanzey utilise le contact physique pour guider Rebecca, allant jusqu’à rĂ©aliser les gestes avec elle. L’élĂšve utilise le par cƓur pour jouer ses morceaux en se concentrant sur sa posture.

    Cours de Marc, 11 ans, est accompagnĂ© par une auxiliaire de vie qui n’assiste pas au cours. Il prĂ©sente des troubles du spectre autistique sĂ©vĂšres. Emilie Sanzey ferme les rideaux dĂšs son arrivĂ©e pour faciliter sa concentration, cela l’apaise. Il a cours deux fois par semaine, le mardi et le jeudi. Marc parle peu, mais est en demande d’affection. Il veut des cĂąlins de la part d’Emilie Sanzey, et mĂȘme de ma part ! Son auxiliaire de vie lui rappelle l’importance de demander le consentement de ses interlocuteurs. 

    Le cours dĂ©bute avec un jeu de mimĂ©tisme, entre une note jouĂ©e au piano Ă  reproduire en chantant. TrĂšs vite Marc « explose » : il chante fort, tape sur le piano, cherche Ă  fermer le couvercle du piano. La professeure tente de lui faire retrouver son calme, ils quittent le piano, elle lui demande de s’asseoir par terre. Il s’allonge, gigote, finit par s’apaiser. Ils chantent ensemble en dessinant la courbe des notes avec la main. Emilie Sanzey lui demande de s’asseoir quand il sera prĂȘt. Il refuse, puis finit par s’asseoir, s’agite de nouveau. Emilie Sanzey encourage chaque accomplissement. Ils parviennent Ă  chanter, Ă  rĂ©aliser des percussions corporelles. Le cours se dĂ©roule entrecoupĂ© par ces « jaillissements » de Marc : il peut sauter, crier, enlever ses chaussures, faire le contraire de ce que demande Emilie Sanzey
 

    L’enseignante fait preuve d’une patience et d’une dĂ©licatesse impressionnantes, et parvient Ă  canaliser par moments sa concentration par des techniques de relaxation, en s’adressant Ă  lui en chuchotant
 Elle pose des limites : aprĂšs qu’il l’a bousculĂ©e de maniĂšre involontaire, elle lui demande de s’excuser, le prĂ©vient que le cours s’arrĂȘtera tout de suite si cela venait Ă  se reproduire. 

    Emilie Sanzey obtient dans ses moments de concentration qu’ils jouent ensemble son morceau au piano prĂ©parĂ© dans la semaine. Elle rebondit sur toutes ses « propositions » : s’il dĂ©cide de jouer une tierce Ă  la main gauche, elle joue une mĂ©lodie. Elle lui demande de jouer une note Ă  la fois mais il ne joue que des clusters : elle en profite pour lui montrer diffĂ©rentes maniĂšres de rĂ©aliser ces clusters, le sensibilise Ă  l’écoute des sons qu’il produit. Elle lui joue Ă©galement des morceaux comme Le clown de Katchaturian, attirant son attention sur ses doigts qui courent sur le piano.

    2.5. Analyse 

    Mon observation des pratiques d’enseignement musical adaptĂ© au Conservatoire Ă  Rayonnement RĂ©gional et Ă  l’Atelier du Vaugueux Ă  Caen s’est rĂ©vĂ©lĂ©e particuliĂšrement riche en enseignements. Je tiens Ă  souligner un manque important dans cette Ă©tude de cas : je n’ai pas eu la possibilitĂ© de rĂ©aliser des entretiens avec les Ă©lĂšves eux-mĂȘmes. Nombre d’entre eux ne sont pas en capacitĂ© de s’exprimer. Certains en auraient Ă©tĂ© capables, lors du premier cours du lundi notamment. L’organisation des cours – avec la gestion des groupes, et des arrivĂ©es et dĂ©parts collectifs gĂ©rĂ©s par les institutions, tout cela en temps contraint – n’a pas permis ces Ă©changes.

    2.5.1. Adaptations pédagogiques

    Les cours dispensĂ©s par Nicolas Heim sont avant tout des cours de musique, pouvant se rapprocher d’un Ă©veil musical. Les ateliers ne sont pas centrĂ©s sur un instrument en particulier, mais s’adaptent aux capacitĂ©s et aux envies de chaque enfant. L’enseignement est presque exclusivement oral, sans nommer les rythmes et sans lecture de notes, en privilĂ©giant l’improvisation et l’aspect sensoriel de la pratique musicale. Il prend en compte les besoins particuliers des enfants : certains ne supportent pas le bruit ou la lumiĂšre par exemple, tandis que d’autres sont trĂšs impatients de jouer. Selon Nicolas Heim :

    « On accueille certains Ă©lĂšves avec des handicaps importants, pour qui rentrer dans des Ă©tablissements et croiser des gens qu’ils ne connaissent pas, cela reprĂ©sente dĂ©jĂ  de gros obstacles. Dire bonjour, gĂ©rer les transitions entre diffĂ©rents espaces, les changements de lumiĂšre, d’interlocuteurs
 Nous, on n’y pense mĂȘme pas. Ça fait partie du temps de cours, des choses qu’on peut travailler avec les Ă©lĂšves86 ».

    Pour ces cours, Nicolas Heim peut utiliser des instruments similaires Ă  ceux employĂ©s en Ă©veil musical, comme les cloches Fuzeau, ainsi que des instruments traditionnels (piano, violon, contrebasse, percussions et batterie, etc.). ParallĂšlement, le Centre dispose d’instruments spĂ©cifiques, notamment des instruments numĂ©riques avec diffĂ©rents types de capteurs : des interrupteurs, des dĂ©clencheurs ou variateurs par pression d’air, par laser, en rouleaux ou curseurs
 Les possibilitĂ©s sont multiples et s’adaptent aux capacitĂ©s motrices des Ă©lĂšves. Parmi ces instruments adaptĂ©s, le Bao Pao et l’orgue sensoriel occupent une place prĂ©pondĂ©rante. Je n’ai pas pu assister Ă  l’utilisation de ce dernier puisqu’il Ă©tait en prĂȘt dans le rĂ©seau du Centre au moment de ma visite.

    Au Bao Pao, Nicolas Heim utilise des enregistrements tirĂ©s d’Ɠuvres classiques – comme la 5ᔉ symphonie de Beethoven ou la Marche turque de Mozart – ainsi que des musiques populaires : par exemple Eye of the Tiger, musique du film Rocky 3, du groupe Survivor, ou Bella de Gims, interprĂ©tĂ© au Bao Pao avec un son de flĂ»te de pan. Cette variĂ©tĂ© permet aux Ă©lĂšves et aux Ă©ducateurs de se rĂ©fĂ©rer Ă  des univers musicaux qu’ils connaissent et apprĂ©cient.

    Les cours au piano se dĂ©roulent souvent Ă  quatre mains, en duo avec Nicolas Heim, qui adapte les objectifs pĂ©dagogiques et la complexitĂ© technique aux capacitĂ©s de l’Ă©lĂšve : utilisation d’une seule main ou d’un seul doigt, jeu exclusif sur les touches noires ou Ă©vitement de ces derniĂšres, construction progressive d’une mĂ©lodie, Ă©coute de consonnances ou dissonances
 L’improvisation tient une grande place dans ces dispositifs de cours. 

    Les objectifs pĂ©dagogiques poursuivis par Nicolas Heim sont multiples et dĂ©pendent du profil de l’élĂšve : coordination corporelle, indĂ©pendance des mains, dĂ©veloppement de l’écoute et de la mĂ©moire, anticipation
 Nicolas Heim insiste sur l’importance de terminer chaque cours sur une note positive, en valorisant les rĂ©ussites, si modestes soient-elles. Cette approche favorise un rapport positif Ă  la pratique musicale et crĂ©e un cadre propice Ă  l’apprentissage.

    Dans la majoritĂ© des cours collectifs que j’ai observĂ©s, l’attention de Nicolas Heim se porte successivement d’un Ă©lĂšve Ă  l’autre, avec relativement peu de jeu en groupe (bien que des duos au piano ou au Bao Pao aient eu lieu lorsque cela Ă©tait possible). Cette organisation s’explique par le profil des Ă©lĂšves qui nĂ©cessitent souvent une attention individuelle complĂšte, voire une aide physique. Les institutions valorisent cet apprentissage social, comme me l’a expliquĂ© une Ă©ducatrice d’hĂŽpital de jour :

    « Notre objectif, c’est que l’enfant arrive Ă  transposer ce qu’il fait dans les activitĂ©s organisĂ©es par l’hĂŽpital de jour dans son environnement (l’école, la maison par exemple). C’est-Ă -dire de pouvoir patienter, pouvoir rester assis en groupe sans dĂ©ranger les autres, pouvoir attendre son tour pour faire l’atelier, qu’il puisse se dire que ce n’est pas grave si ce n’est pas lui qui passe en premier, qu’il n’y a pas besoin de faire de crise, 
 ».

    J’ai Ă©galement pu observer les stratĂ©gies mises en place pour solliciter des Ă©lĂšves qui peuvent refuser de participer aux activitĂ©s dans un premier temps dans les cours en groupe.

    Nicolas Heim multiplie les sollicitations Ă  diffĂ©rents moments du cours, invitant par exemple un Ă©lĂšve rĂ©ticent Ă  l’aider dans une tĂąche ou Ă  aller observer le jeu d’un camarade. Cette persĂ©vĂ©rance porte souvent ses fruits, les Ă©lĂšves finissant par participer et apprĂ©cier l’activitĂ© proposĂ©e.

    Pour un cours collectif d’une heure avec une institution, le temps effectif d’enseignement peut se rĂ©duire Ă  40 minutes, compte tenu des contraintes logistiques : arrivĂ©e Ă©chelonnĂ©e des participants, installation des Ă©lĂšves en fauteuils roulants, organisation du dĂ©part
 Certains Ă©lĂšves ont besoin de repĂšres stables et de l’établissement d’une routine dans l’organisation de la sĂ©ance pour canaliser leur concentration.

    Lors de certains cours, j’ai Ă©tĂ© saisi par la diffĂ©rence entre mes impressions personnelles et les retours des enseignants. Par exemple, lors du cours de Marc avec Emilie Sanzey, qui m’a semblĂ© excessivement chaotique, l’enseignante Ă©tait en fait satisfaite des activitĂ©s rĂ©alisĂ©es avec son Ă©lĂšve. Elle sait « gĂ©rer » son profil particuliĂšrement remuant en dĂ©ployant des techniques de respiration et de relaxation adaptĂ©es, et apprises lors de ses formations.

    2.5.2. RĂŽle des accompagnateurs et des structures d’accueil

    Nicolas Heim ne cherche pas Ă  connaĂźtre le type de handicap de chaque Ă©lĂšve ou son diagnostic mĂ©dical. Il prĂ©fĂšre s’adapter aux capacitĂ©s, aux potentialitĂ©s, profils et envies des Ă©lĂšves qui lui font face. En cas de blocage pĂ©dagogique, il est nĂ©cessaire d’établir un dialogue avec les Ă©ducateurs ou l’entourage. Nicolas Heim confie parfois ne pas comprendre pourquoi certains Ă©lĂšves sont placĂ©s en institution, tant leur handicap lui semble peu perceptible en cours de musique. Les Ă©ducateurs eux-mĂȘmes ne disposent pas toujours des informations complĂštes, certaines familles prĂ©fĂ©rant ne pas communiquer sur le diagnostic ou n’en disposant pas.

    J’ai constatĂ© une diffĂ©rence d’atmosphĂšre assez marquĂ©e entre les cours individuels dispensĂ©s par Nicolas Heim et Emilie Sanzey et les sĂ©ances collectives auxquelles j’ai assistĂ©. Dans certains groupes, les Ă©ducateurs doivent parfois maintenir la discipline, le climat pouvant alors se rapprocher du cadre scolaire, plutĂŽt que d’un cours de musique en conservatoire, auquel les enfants participent de leur plein grĂ©. Il faut prendre en compte la diffĂ©rence fondamentale entre une dĂ©marche active Ă©manant des Ă©lĂšves eux-mĂȘmes et de leurs familles, comme c’est le cas pour les cours individuels adaptĂ©s au conservatoire ou les cours de piano avec Emilie Sanzey, et des cours organisĂ©s par les Ă©ducateurs pour lesquels l’avis des enfants peut passer au second plan. Ainsi, selon l’éducatrice que j’ai questionnĂ©e :

    « C’est nous qui faisons l’emploi du temps en fonction de ce qu’on observe. On demande quand mĂȘme Ă  la famille, et on voit si l’enfant a une attirance pour la musique ou pas, mais c’est nous qui dĂ©cidons des ateliers. Ensuite les enfants manifestent s’ils sont contents de venir, on voit s’ils viennent Ă  reculons le matin. Ils peuvent aussi en parler aprĂšs, selon leur niveau de communication. Ils en reparlent aux adultes s’ils ont apprĂ©ciĂ© ».

    Nicolas Heim constate d’ailleurs une diffĂ©rence de milieu social entre ses Ă©lĂšves en cours individuels au conservatoire et ceux venant d’institutions. Chez les Ă©lĂšves en institutions avec lesquelles il travaille, la question du handicap est souvent doublĂ©e de problĂ©matiques sociales. Le placement en institution peut ĂȘtre le rĂ©sultat de problĂšmes de comportement des enfants, certains d’entre eux subissent des changements frĂ©quents de famille d’accueil, tandis que le problĂšme de la barriĂšre de la langue peut s’ajouter, certaines familles maitrisant mal la langue française. 

    Le rĂŽle des accompagnants et Ă©ducateurs ne se limite cependant pas Ă  la discipline : il est essentiel au bon dĂ©roulement des sĂ©ances collectives. Ces professionnels, majoritairement des femmes, participent activement Ă  la gestion de la dynamique de groupe, relancent les Ă©lĂšves, les encouragent Ă  s’exprimer ou Ă  s’Ă©couter mutuellement. Leur connaissance des Ă©lĂšves et de leurs besoins est prĂ©cieuse. Nicolas Heim souligne toutefois que tous les accompagnateurs ne font pas preuve du mĂȘme niveau d’investissement, ce qui peut parfois compliquer considĂ©rablement le dĂ©roulement des cours.

    La gestion des groupes prĂ©sente de nombreux dĂ©fis liĂ©s aux imprĂ©vus, aux absences et aux impĂ©ratifs d’organisation des institutions. La composition des groupes peut varier d’une semaine Ă  l’autre, ce qui nĂ©cessite de la part de l’enseignant une capacitĂ© d’adaptation et d’anticipation.

    Les attentes vis-Ă -vis des cours de musique semblent diffĂ©rer sensiblement entre le conservatoire et les institutions, bien qu’elles ne soient pas nĂ©cessairement en contradiction.

    Les enseignants privilĂ©gient les apprentissages musicaux, corporels et artistiques, tandis que les institutions visent d’autres objectifs. L’éducatrice que j’ai pu interroger m’explique : 

    « On accueille les enfants pour une observation gĂ©nĂ©ralement de 3 Ă  4 ans. [
] Les mĂ©decins essaient de poser un diagnostic en s’appuyant sur nos observations dans les ateliers. Chaque annĂ©e, ils ont un emploi du temps avec diffĂ©rentes activitĂ©s, ça peut ĂȘtre le conservatoire, le cirque, l’escalade, la littĂ©rature et les chansons
 […] 

    Ces ateliers ont un but de diagnostic. Chaque enfant a un projet de soin, avec des objectifs individuels qu’on réévalue pour l’annĂ©e scolaire suivante. On regarde si la mĂ©diation est porteuse pour lui, si cela lui permet d’évoluer dans le domaine de la socialisation, par exemple. »

    L’apprĂ©ciation des cours par les Ă©lĂšves est parfois difficile Ă  Ă©valuer. Nicolas Heim souligne qu’il peut ĂȘtre ardu de dĂ©terminer ce qui plaĂźt Ă  certains enfants et d’interprĂ©ter leurs rĂ©actions. La simple prĂ©sence rĂ©guliĂšre d’un Ă©lĂšve est dĂ©jĂ  un indicateur positif : si la personne vient, c’est gĂ©nĂ©ralement qu’elle apprĂ©cie l’activitĂ©, car, dans le cas contraire, les Ă©ducateurs ne parviendraient pas Ă  l’amener au cours.

    2.5.3. Environnement

    La gestion de l’environnement constitue un aspect crucial de l’enseignement adaptĂ©. Ma prĂ©sence a pu dĂ©concentrer certains Ă©lĂšves malgrĂ© les prĂ©cautions prises en amont par Nicolas Heim, qui les avait prĂ©venus. Par ailleurs, les salles du CRR de Caen et de BourguĂ©bus comportant beaucoup de matĂ©riel et d’instruments, Nicolas Heim mĂšne une rĂ©flexion sur ce qu’il peut laisser accessible aux Ă©lĂšves pour attirer leur attention, et ce qu’il doit mettre hors de leur champ de vision. Durant certains cours, la disposition de la salle n’a pas toujours permis de distinguer clairement ce que les Ă©lĂšves pouvaient ou non toucher, les instruments numĂ©riques, les tĂ©lĂ©phones et tĂ©lĂ©commandes Ă©tant parfois sur le mĂȘme plan.

    Les Ă©lĂšves prĂ©sentant des troubles du spectre autistique, malgrĂ© les efforts du conservatoire, doivent toujours s’adapter Ă  leur environnement : les lumiĂšres, la disposition de la salle, plus ou moins chargĂ©e, etc. Chaque Ă©lĂšve prĂ©sente un profil diffĂ©rent, ce qui nĂ©cessite une rĂ©flexion sur l’accueil avant l’entrĂ©e dans la salle de cours. Pour certains, Nicolas Heim prend soin de dissimuler certains objets par mesure de sĂ©curitĂ©.

    Les prĂ©fĂ©rences sensorielles des Ă©lĂšves jouent un rĂŽle important dans leur rapport aux instruments. Par exemple, Nino apprĂ©cie certains contacts tactiles comme les peaux des percussions, mais pas d’autres, comme les cordes de la contrebasse. J’ai remarquĂ© que de nombreux Ă©lĂšves sont attirĂ©s par les instruments numĂ©riques. Si mon premier rĂ©flexe a Ă©tĂ© d’attribuer cet attrait Ă  un aspect ludique voire gadget de certains instruments, j’ai compris par la suite qu’ils rĂ©pondent prĂ©cisĂ©ment Ă  la vocation de l’enseignement musical : « jouer » de la musique. Ces instruments sont adaptĂ©s pour offrir une interface simple et une interaction immĂ©diate avec le son, et sont conçus pour faciliter l’accĂšs Ă  la pratique musicale. Nicolas Heim parvient toujours Ă  guider les enfants Ă  la fois vers ces instruments adaptĂ©s et vers les instruments traditionnels, en ajustant leur usage Ă  leur portĂ©e.

    2.5.4. Le principe de compensation

    Pour Nicolas Heim, le principe de la compensation consiste Ă  « [mettre] en Ɠuvre tout ce qui est possible pour que la personne [handicapĂ©e] ait les mĂȘmes chances que les autres ». Au conservatoire de Caen, des contrats d’objectifs et de moyens peuvent ĂȘtre Ă©tablis avec les familles. Nicolas Heim note toutefois que certains Ă©lĂšves, notamment parmi les adultes, refusent de bĂ©nĂ©ficier de ces compensations.

    Les Ă©tablissements disposent d’une grande marge de manƓuvre dans les amĂ©nagements qu’ils peuvent proposer : depuis la loi de 2005, et plus rĂ©cemment avec le SNOP de 2023, de nombreuses possibilitĂ©s se sont ouvertes en matiĂšre de parcours personnalisĂ©s. Au CRR de Caen, des compensations peuvent ĂȘtre mises en place sur simple prĂ©sentation d’un certificat mĂ©dical. Pour les Ă©lĂšves prĂ©sentant des handicaps lĂ©gers, des amĂ©nagements simples peuvent suffire : une adaptation du matĂ©riel comme un agrandissement des partitions ; un « tiers temps », temps supplĂ©mentaire d’épreuve ou de prĂ©paration des examens ; une adaptation du programme d’examen tout en conservant le caractĂšre diplĂŽmant du parcours. Ces adaptations lĂ©gĂšres ne requiĂšrent gĂ©nĂ©ralement pas d’outils coĂ»teux ou un temps considĂ©rable, mais relĂšvent plutĂŽt du bon sens pratique et d’idĂ©es permettant de rĂ©soudre des difficultĂ©s ponctuelles.

    L’adaptation des cursus peut Ă©galement prendre d’autres formes : suppression du cours de formation musicale, prĂ©sence du rĂ©fĂ©rent handicap pendant ces cours collectifs, ou encore recherche par le professeur de formation musicale de solutions adaptĂ©es – bien que Nicolas Heim souligne qu’il n’est pas possible de trouver des solutions universelles, mĂȘme en ayant suivi des formations spĂ©cifiques. La prĂ©sence d’un seul Ă©lĂšve handicapĂ©, par exemple prĂ©sentant des TDAH, peut nĂ©cessiter la rĂ©vision complĂšte du plan de cours, ce qui repose alors sur la bonne volontĂ© de l’enseignant·e.

    L’accĂšs aux cours adaptĂ©s est censĂ© ĂȘtre soumis au rĂšglement des Ă©tudes du Conservatoire de Caen, qui prĂ©voit par exemple un Ăąge minimum de six ans. Nicolas Heim souligne que ce rĂšglement est rĂ©flĂ©chi dans le cadre d’un apprentissage d’instrument, et n’est pas particuliĂšrement adaptĂ© Ă  ses cours. Des dĂ©rogations sont alors accordĂ©es pour permettre Ă  des Ă©lĂšves plus jeunes qui en auraient besoin d’accĂ©der Ă  ces cours adaptĂ©s. 

    2.5.5. RÎle du référent handicap

    Nicolas Heim souligne le rĂŽle central du rĂ©fĂ©rent handicap au sein de l’Ă©tablissement, y compris pour les Ă©lĂšves handicapĂ©s suivant des cours d’instruments classiques. Cette fonction peut ĂȘtre assumĂ©e par toute personne motivĂ©e, pas nĂ©cessairement un professeur : un agent d’accueil peut remplir ce rĂŽle, Ă©tant souvent le premier contact des Ă©lĂšves et des familles avec le conservatoire.

    Le rĂ©fĂ©rent joue un rĂŽle moteur dans la communication auprĂšs des Ă©lĂšves et des institutions. Nicolas Heim insiste sur le fait que de nombreuses personnes n’osent pas – ou n’imaginent pas – franchir la porte du conservatoire. Une communication efficace est donc essentielle, avec un site internet bien conçu et une documentation prĂ©sentĂ©e en format FALC (Facile Ă  Lire et Ă  Comprendre). Il incombe au rĂ©fĂ©rent handicap d’initier les dĂ©marches et de contacter les structures mĂ©dico-sociales pour Ă©tablir des partenariats. Le bouche-Ă -oreille constitue ensuite un vecteur important dans les inscriptions d’élĂšves. 

    Au CRR de Caen, le processus d’accueil commence systĂ©matiquement par un rendez-vous physique avec la famille, permettant d’Ă©valuer les besoins spĂ©cifiques de l’Ă©lĂšve et d’envisager les adaptations nĂ©cessaires.

    2.5.6. Enjeux relationnels

    La proximitĂ© physique reprĂ©sente un enjeu particulier dans ce contexte d’enseignement. Certaines situations ont pu crĂ©er un sentiment de malaise chez moi : proximitĂ© physique voire contact non sollicitĂ©, Ă©lĂšve qui touche ses parties gĂ©nitales en cours, fluides corporels (salive, mucus)
 Il incombe Ă  l’enseignant d’Ă©tablir la distance appropriĂ©e, par exemple lorsque certains Ă©lĂšves cherchent un contact physique comme des cĂąlins.

    Au cours de mes observations, j’ai Ă©galement relevĂ© quelques attitudes qui m’ont interpellĂ© : un Ă©lĂšve rĂ©alisant des gestes de la main dĂ©sagrĂ©ables et intrusifs vers le visage d’une camarade, ou des Ă©ducateurs parlant des Ă©lĂšves comme s’ils n’Ă©taient pas prĂ©sents, s’étendant sur leurs problĂšmes de comportement. Dans un cas, j’ai observĂ© un Ă©ducateur d’IME donner une tape sur la tĂȘte d’un Ă©lĂšve – un geste sans beaucoup de force, qui demeure nĂ©anmoins intrinsĂšquement violent.

    2.5.7. Cadre et obligations légales

    Nicolas Heim rappelle que l’accueil des Ă©lĂšves handicapĂ©s concerne tous les professeurs, qui n’ont pas le droit de refuser un Ă©lĂšve : l’inclusion constitue une obligation lĂ©gale. Il est pourtant rĂ©guliĂšrement confrontĂ© Ă  des cas de collĂšgues rĂ©fractaires Ă  cet accueil. MalgrĂ© l’anciennetĂ© de la loi de 2005, il constate un retard significatif dans sa mise en Ɠuvre dans beaucoup d’établissements. L’accessibilitĂ© des bĂątiments ne se limite pas au handicap moteur : pour les personnes autistes, par exemple, de nombreux dĂ©tails peuvent rendre l’environnement inadaptĂ© : nĂ©ons, bruit ambiant, choix de couleurs, Ă©troitesse des couloirs…

    La MDPH (Maison DĂ©partementale des Personnes HandicapĂ©es) joue un rĂŽle central comme ressource d’informations. Par ailleurs, cette institution Ă©value le taux d’incapacitĂ© des personnes concernĂ©es, dĂ©terminant leur Ă©ligibilitĂ© Ă  certaines aides ou adaptations. Pour obtenir une reconnaissance officielle de handicap par la MDPH, il faut gĂ©nĂ©ralement prĂ©senter un taux d’incapacitĂ© d’au moins 80 %. Le processus peut s’avĂ©rer long, nĂ©cessitant entre un an et demi et deux ans d’attente. Au conservatoire de Caen, cette reconnaissance n’est pas exigĂ©e pour accĂ©der aux cours adaptĂ©s, mais elle conditionne l’exonĂ©ration des droits d’inscription.

    La dimension budgĂ©taire reprĂ©sente un enjeu majeur dans la mise en Ɠuvre de l’accessibilitĂ©. Le coĂ»t des instruments spĂ©cialisĂ©s peut constituer un obstacle significatif. Les deux principaux instruments adaptĂ©s observĂ©s Ă  Caen – le BAO PAO et l’orgue sensoriel – reprĂ©sentent Ă  eux seuls un investissement d’environ 13 000 euros :

    « Pour les structures, c’est compliquĂ© de dĂ©penser autant. [
] C’est une dĂ©cision politique et une question de prioritĂ©s : un piano Ă  queue d’étude coĂ»te environ 8 000 € par exemple. La base, dans ce mĂ©tier, c’est vraiment comment tu accueilles les gens. À toi de proposer un parcours qui soit vraiment adaptĂ©. Si les politiques n’ont pas envie d’investir trop lĂ -dedans, tu n’auras pas ces instruments, mais ce n’est pas une condition sine qua non pour proposer un enseignement accessible ».

    3. L’enseignement du violoncelle aux Ă©lĂšves handicapĂ©s

    3.1. PrĂ©sentation de l’enseignement adaptĂ© au CNSMDP

    Le 17 mars 2025, Nadine Pierre, notre professeure de didactique dans le cadre de la formation au Certificat d’Aptitude, a organisĂ© une sĂ©ance dĂ©diĂ©e Ă  l’enseignement du violoncelle pour les Ă©lĂšves en situation de handicap. Cette sĂ©ance a Ă©tĂ© menĂ©e par AurĂ©lie Groisil, professeure de violoncelle et rĂ©fĂ©rente pour les Ă©lĂšves Ă  besoins spĂ©cifiques au Conservatoire Ă  rayonnement dĂ©partemental de Bobigny. Elle est Ă©galement prĂ©sidente de l’association Lucane, qui Ɠuvre pour « promouvoir l’accĂšs Ă  l’art, et plus particuliĂšrement valoriser l’inclusion des personnes en situation de handicap dans l’univers de la musique et sensibiliser le plus grand nombre des acteurs de l’Ă©ducation musicale ». Barbara Visendaz, co-prĂ©sidente de l’association et elle-mĂȘme Ă©lĂšve de violoncelle en situation de handicap Ă  l’Ă©cole de musique de Verneuil-sur-Seine, participait Ă©galement Ă  cette rencontre. Lors de cette journĂ©e, AurĂ©lie Groisil puis deux Ă©tudiantes de la formation CA ont donnĂ© des cours publics d’une quinzaine de minutes Ă  plusieurs Ă©lĂšves du conservatoire de Bobigny, suivis d’un temps d’Ă©change avec un public nombreux composĂ© d’enseignants et d’Ă©lĂšves de la formation CA, du CNSMDP et d’autres horizons.

    ParticuliĂšrement intĂ©ressĂ©e par le sujet du handicap, AurĂ©lie Groisil a dĂ» faire face Ă  des rĂ©ticences lors de ses recherches d’emploi, un directeur lui ayant mĂȘme suggĂ©rĂ© qu’elle devrait plutĂŽt se prĂ©occuper de l’enseignement pour les Ă©lĂšves « normaux ». Suite Ă  cette expĂ©rience, elle a choisi de ne plus mentionner ses compĂ©tences dans ce domaine lors de ses entretiens ultĂ©rieurs. À son arrivĂ©e au conservatoire de Bobigny en 2005, elle a constatĂ© que peu de professeurs Ă©taient disposĂ©s Ă  accueillir des Ă©lĂšves en situation de handicap. Progressivement, elle a encouragĂ© certains collĂšgues Ă  intervenir en IME, avec le soutien des Ă©ducateurs spĂ©cialisĂ©s. GrĂące Ă  l’organisation de formations dĂ©diĂ©es, les enseignants du conservatoire se sont peu Ă  peu appropriĂ© cette thĂ©matique.

    Selon AurĂ©lie Groisil, il est contre-productif de contraindre les professeurs Ă  accueillir des Ă©lĂšves en situation de handicap. Elle prĂ©conise plutĂŽt une approche passant par la formation, et la mise en place d’une politique institutionnelle portĂ©e par la direction, capable de mobiliser l’Ă©quipe enseignante dans son ensemble.

    L’association Lucane, co-fondĂ©e par AurĂ©lie Groisil et Barbara Visendaz, se donne pour missions d’intervenir dans les Ă©coles, conservatoires et centres de rééducation pour sensibiliser au handicap ; de faciliter la mise en relation entre Ă©lĂšves et professionnels comme les prothĂ©sistes ou ergothĂ©rapeutes ; d’apporter son aide pour les adaptations nĂ©cessaires et d’informer les parents des Ă©lĂšves concernĂ©s88.

    Au conservatoire de Bobigny, AurĂ©lie Groisil occupe un poste dĂ©signĂ© sous l’intitulĂ© de « rĂ©fĂ©rente pour les Ă©lĂšves Ă  besoins spĂ©cifiques », et non de « rĂ©fĂ©rente handicap ». Ce choix terminologique permet Ă  tout Ă©lĂšve nĂ©cessitant des adaptations de se sentir concernĂ©. Elle cite l’exemple d’un enfant qui, Ă  la suite d’une opĂ©ration mĂ©dicale, se trouvait temporairement dans l’impossibilitĂ© de rester debout. Sa mĂšre, ne considĂ©rant pas cette situation comme un handicap, a expliquĂ© Ă  AurĂ©lie Groisil que c’est cette dĂ©nomination ouverte qui lui a permis de solliciter son aide. Cette situation met en lumiĂšre la mĂ©connaissance, voire la stigmatisation associĂ©e au terme de « handicap », alors mĂȘme que la dĂ©finition officielle inclut ces limitations temporaires. Le temps consacrĂ© par AurĂ©lie Groisil Ă  cette mission dĂ©passe largement la dĂ©charge horaire prĂ©vue, impliquant un engagement personnel et une forme de bĂ©nĂ©volat.

    Le conservatoire de Bobigny travaille actuellement Ă  l’Ă©laboration d’un document destinĂ© Ă  tous les Ă©lĂšves, suffisamment large pour encourager les parents Ă  dĂ©clarer plus facilement les besoins spĂ©cifiques de leurs enfants. En effet, l’adaptation des enseignements s’avĂšre beaucoup plus complexe lorsque les professeurs ne sont pas informĂ©s Ă  l’avance des besoins de leurs Ă©lĂšves. 

    Les cours donnĂ©s lors de cette journĂ©e permettent d’illustrer concrĂštement les adaptations possibles pour l’enseignement du violoncelle Ă  des Ă©lĂšves handicapĂ©s. La situation exceptionnelle de ces cours publics en amphithéùtre, avec un public consĂ©quent, a nĂ©cessitĂ© une prĂ©paration mentale en amont des Ă©lĂšves par leur professeure.

    3.1.1. Cours d’Amar

    Amar est un Ă©lĂšve en troisiĂšme annĂ©e de violoncelle. Pendant son cours, AurĂ©lie Groisil accompagne physiquement ses gestes d’archet et l’appui de sa main gauche pour compenser son manque de tonicitĂ©. Cette approche lui permet d’éprouver les sensations adĂ©quates, et constitue Ă©galement un modĂšle sonore qu’il peut ensuite chercher Ă  reproduire seul.

    Amar a commencĂ© le violoncelle lorsqu’il Ă©tait en CM1. Initialement scolarisĂ© en classe ordinaire, son inclusion s’est rĂ©vĂ©lĂ©e insuffisante : relĂ©guĂ© dans un coin de la classe, il n’a pas pu bĂ©nĂ©ficier d’un apprentissage satisfaisant. Il a ensuite intĂ©grĂ© un IME. TrĂšs enthousiaste Ă  l’idĂ©e de pratiquer la musique, il a essayĂ© tous les instruments possibles au conservatoire. Son choix se porte sur le violoncelle parce qu’il a vu AurĂ©lie dĂ©guisĂ©e en M&M’S lors d’un concert.

    Lors de ses premiers cours, Amar adoptait une attitude provocatrice, demandant s’il pouvait casser l’instrument. DĂšs sa premiĂšre annĂ©e, il a participĂ© Ă  des ensembles. Il interprĂšte tous ses morceaux de mĂ©moire, gardant le pupitre et la partition uniquement par dĂ©sir de « faire comme les autres ». Son apprentissage nĂ©cessite un important travail sur la tonicitĂ© des bras et la posture. Amar prĂ©sente une dĂ©ficience mentale associĂ©e Ă  des troubles du spectre autistique. La communication avec sa famille est compliquĂ©e par la barriĂšre de la langue, mais AurĂ©lie Groisil peut Ă©changer rĂ©guliĂšrement avec ses Ă©ducatrices grĂące Ă  ses interventions Ă  l’IME.

    Amar ne travaille pas son violoncelle Ă  la maison : pour lui, la pratique de l’instrument est indissociable du conservatoire et de la prĂ©sence d’AurĂ©lie Groisil. NĂ©anmoins, possĂ©der un violoncelle chez lui revĂȘt une grande importance. Sa professeure observe que la majoritĂ© de ses Ă©lĂšves prĂ©sentant des troubles autistiques partagent cette caractĂ©ristique.

    3.1.2. Cours de Noah

    Le deuxiĂšme cours prĂ©sentĂ© est celui de Noah. Sa tenue d’archet est trĂšs diffĂ©rente de la tenue conventionnelle : il tient l’archet par en dessous, Ă  la maniĂšre de la viole de gambe. Seul son index est placĂ© au-dessus de la baguette. Noah a dĂ» apprendre trĂšs tĂŽt les changements de position car il ne peut pas utiliser son quatriĂšme doigt de la main gauche, qui manque de force. Lors de la sĂ©ance, il interprĂšte une gamme simple, celle de sol majeur sur une octave, et doit pourtant se dĂ©placer en deuxiĂšme position.

    Au violoncelle, le jeu en premiĂšre position nĂ©cessite de grands Ă©carts entre les doigts de la main gauche. Noah joue avec ses doigts de la main gauche trĂšs Ă  plat, et il a besoin de lever le pouce gauche pour atteindre ces Ă©carts. Il compense Ă©galement le manque de force de ses doigts en appuyant par-dessus avec les autres doigts. Durant le cours, AurĂ©lie Groisil lui enseigne pour la premiĂšre fois la troisiĂšme position pour l’apprentissage d’un morceau d’orchestre, ce qui ne lui pose aucun problĂšme grĂące Ă  sa bonne oreille.

    Actuellement en CM2 et en troisiĂšme annĂ©e de violoncelle, Noah postule Ă  une classe Ă  horaires amĂ©nagĂ©s musique (CHAM) au collĂšge de Bobigny. Il est atteint d’arthrogrypose, un ensemble de troubles musculaires entraĂźnant une raideur des articulations et un dĂ©veloppement musculaire anormal, qui affecte ses deux mains et, dans une moindre mesure, ses poignets. Cette condition l’empĂȘche de serrer les mains et de rĂ©aliser une pince entre le pouce et les autres doigts. Il peut arrondir l’index et l’annulaire, mais pas le majeur, et a besoin d’utiliser une bascule systĂ©matique de sa main pour atteindre le troisiĂšme doigt sur le violoncelle.

    Pour Noah, la tenue d’archet classique, par-dessus, est impossible sans adaptation matĂ©rielle, l’archet Ă©tant trop fin. Plusieurs dispositifs ont Ă©tĂ© testĂ©s avec son enseignante : le Celizy est encore trop fin pour lui, tandis que le CelloPhant, bien que de taille adĂ©quate, est trop lourd89. AurĂ©lie Groisil a Ă©galement conçu elle-mĂȘme des adaptations, sans succĂšs.

    L’enseignante souhaiterait que Noah accepte une orthĂšse – dispositif permettant de supplĂ©er, compenser ou soutenir une partie du corps – qui lui permettrait d’adopter une meilleure tenue d’archet. Cependant, Noah n’est pas psychologiquement prĂȘt Ă  franchir ce pas : son rapport Ă  son handicap, qu’il s’efforce en permanence de dissimuler, reste complexe. AprĂšs avoir suivi des sĂ©ances de psychomotricitĂ© et d’ergothĂ©rapie depuis sa naissance, il a souhaitĂ© tout arrĂȘter en 2022, au moment mĂȘme oĂč il commençait le violoncelle – un instrument qui lui permet de continuer Ă  dĂ©velopper sa motricitĂ© par d’autres moyens. Noah

    participe Ă  l’orchestre de Bobigny, dirigĂ© par AurĂ©lie Groisil, mais ne joue pas tous les morceaux. Il bĂ©nĂ©ficie de partitions adaptĂ©es et la durĂ©e des rĂ©pĂ©titions est rĂ©duite.

    3.1.3. Cours de Barbara Visendaz

    Le troisiĂšme cours est celui de Barbara Visendaz, Ă©lĂšve adulte qui pratique le violoncelle depuis 2020 et amie d’AurĂ©lie Groisil, avec qui elle a fondĂ© l’association Lucane. NĂ©e sans bras gauche, elle est Ă©quipĂ©e d’une prothĂšse. Il lui a fallu beaucoup de temps pour accepter ce handicap de naissance, et elle s’est blessĂ©e Ă  force de refuser toute compensation ou adaptation. Elle ne peut plus jouer du cor, instrument qu’elle a pratiquĂ© durant son enfance, mais devenu trop lourd pour elle. Jouer du violoncelle est un rĂȘve de longue date entravĂ© par des professeurs de musique qui lui ont opposĂ© une soi-disant impossibilitĂ© de jouer en orchestre avec un violoncelle inversĂ©. Déçue, elle avait abandonnĂ© la musique. 

    Au quotidien, Barbara Visendaz porte une prothĂšse myoĂ©lectrique, inadaptĂ©e Ă  la pratique du violoncelle en raison de son poids. Elle a dĂ©butĂ© son apprentissage avec une main en impression 3D rĂ©alisĂ©e par l’association e-Nable, dont la mission est de crĂ©er des dispositifs d’assistance aux personnes handicapĂ©es, notamment pour les activitĂ©s de loisir des enfants, et qui dĂ©veloppe dĂ©sormais des adaptations spĂ©cifiques pour la musique. Cette premiĂšre prothĂšse en plastique, bruyante et assez fragile, s’est rapidement cassĂ©e.

    AprĂšs un processus itĂ©ratif et la crĂ©ation de plusieurs prototypes, Barbara utilise maintenant une prothĂšse beaucoup plus Ă©laborĂ©e. Celle-ci comporte des rotules permettant d’incliner l’archet et des poids additionnels pour compenser le manque de poids sur l’instrument, ce qui nĂ©cessite l’usage d’un contrepoids Ă  la pointe de l’archet pour assurer l’Ă©quilibre. Elle dispose Ă©galement d’un pouce en silicone pour jouer en pizz. GrĂące Ă  un financement participatif, elle a pu acquĂ©rir un violoncelle pour gaucher, avec l’Ăąme et la barre d’harmonie inversĂ©s. Initialement, elle utilisait un instrument standard dont seules les cordes avaient Ă©tĂ© inversĂ©es, ce qui limite les possibilitĂ©s sonores. Les instruments pour gauchers sont significativement plus onĂ©reux puisqu’ils ne sont pas disponibles dans les premiĂšres gammes de prix : au minimum 2800 €, contre 1200 € pour les premiers prix d’instruments classiques. Dans son conservatoire, Barbara bĂ©nĂ©ficie d’un amĂ©nagement de temps de cours de 15 minutes supplĂ©mentaires pour compenser le temps d’installation prolongĂ© que nĂ©cessite son Ă©quipement.

    Durant la sĂ©ance, Barbara travaille les premiers et sixiĂšmes trios de KodĂĄly pour violoncelles, en prĂ©paration d’un concert. Le cours, donnĂ© par une Ă©tudiante de la formation CA, porte sur un travail classique de main gauche (et donc de main droite pour elle !), ainsi que sur l’anticipation et l’organisation des dĂ©manchĂ©s. Des enjeux spĂ©cifiques apparaissent concernant l’allongement et la direction de l’archet : Barbara a tendance Ă  rester vers le dĂ©but de l’archet, rencontrant des difficultĂ©s de direction et donc de qualitĂ© sonore vers la pointe, liĂ©es Ă  l’absence d’articulation du poignet sur sa prothĂšse. Face Ă  cette contrainte, l’enseignante et l’Ă©lĂšve explorent des adaptations non conventionnelles : utiliser le mouvement du buste pour accompagner celui de l’archet, et limiter lĂ©gĂšrement la longueur d’archet utilisĂ©e en Ă©vitant d’aller jusqu’Ă  la pointe. Cette recherche prend en compte Ă  la fois des considĂ©rations instrumentales et corporelles, notamment pour prĂ©venir des douleurs Ă  l’Ă©paule. Le compromis trouvĂ© permet Ă  Barbara d’amĂ©liorer l’angle de l’archet, mĂȘme s’il ne peut rester parfaitement perpendiculaire jusqu’Ă  la pointe, aboutissant Ă  une qualitĂ© sonore nettement amĂ©liorĂ©e.

    3.1.4. Cours d’AmĂ©lia

    AmĂ©lia est une Ă©lĂšve adulte qui dispose d’un violoncelle au conservatoire afin d’Ă©viter d’avoir Ă  transporter le sien, car elle ne peut pas marcher longtemps avec l’instrument. Sa prĂ©sence au CNSMDP pour cette journĂ©e a d’ailleurs nĂ©cessitĂ© une organisation particuliĂšre concernant son trajet. Des travaux imprĂ©vus ont perturbĂ© son stationnement et ont failli annuler sa venue. Elle a reçu un cours dispensĂ© par une seconde Ă©tudiante en formation CA.

    AmĂ©lia est dans l’impossibilitĂ© d’Ă©carter ses premier et deuxiĂšme doigts de la main gauche, une capacitĂ© qu’elle possĂ©dait auparavant, ce qu’AurĂ©lie Groisil nous apprend puisqu’elle ne le mentionne pas Ă  son enseignante. Dans le contexte public de cette sĂ©ance, il est particuliĂšrement dĂ©licat pour elle d’aborder son handicap avec une professeure qu’elle vient de rencontrer et devant un auditoire. En situation d’enseignement habituelle, il est fondamental d’Ă©tablir une relation de confiance avec l’Ă©lĂšve, d’observer attentivement ses limites implicites, et d’accepter qu’un Ă©lĂšve puisse parfois ĂȘtre rĂ©ticent Ă  Ă©voquer un handicap qui affecte pourtant directement sa pratique instrumentale.

    Hormis les adaptations de doigtĂ©s nĂ©cessitĂ©es par ses difficultĂ©s spĂ©cifiques, le cours d’AmĂ©lia s’apparente Ă  un cours de violoncelle traditionnel, abordant des problĂ©matiques instrumentales courantes : travail de prĂ©cision de la justesse par l’utilisation du chant, puis travail d’archet et qualitĂ© sonore par l’adaptation du poids, de la vitesse et du point de contact avec la corde, ainsi que l’ajustement de la longueur d’archet utilisĂ©e en fonction de la durĂ©e des notes.

    AmĂ©lia pratique le violoncelle depuis plus de vingt ans. La pratique de la musique constitue dans sa vie une bouĂ©e de sauvetage et une thĂ©rapie, selon ses propres termes. Son apprentissage a Ă©tĂ© marquĂ© par une interruption de six mois sans instrument, due Ă  la politique de prĂȘt du conservatoire qui privilĂ©giait les dĂ©butants. Durant cette pĂ©riode, elle a maintenu sa pratique en utilisant un manche Ă  balai, mimant les gestes tout en chantant. En 2022, son Ă©tat de santĂ© s’est aggravĂ©, entraĂźnant le retour de blocages et de tensions dans les bras. Sa technique a donc dĂ» ĂȘtre rĂ©adaptĂ©e, avec l’aide d’AurĂ©lie Groisil, en fonction de l’Ă©volution de sa maladie. Alors qu’elle Ă©tait auparavant capable de rĂ©aliser des extensions et jouait dans l’orchestre de Bobigny, ces activitĂ©s lui sont pour l’instant inaccessibles.

    3.1.5. Témoignage de Soni Siecinski

    La sĂ©ance s’est conclue par le tĂ©moignage de Soni Siecinski, violoncelliste en situation de handicap invitĂ© Ă  cette sĂ©ance. NĂ© avec une malformation de sa main gauche qui ne comporte que deux doigts, il poursuit actuellement un master de violoncelle au CNSMDP. Depuis toujours animĂ© par l’ambition de devenir musicien, il a essuyĂ© des refus de certaines institutions. Ses dĂ©buts musicaux ont Ă©tĂ© rendus possibles grĂące Ă  sa persĂ©vĂ©rance et Ă  des rencontres individuelles avec des professeurs qui ont acceptĂ© de lui donner des cours particuliers. Il souligne nĂ©anmoins qu’il a manquĂ© d’exemples Ă  suivre et de reprĂ©sentations auxquelles s’identifier.

    Ses premiers pas dans l’apprentissage instrumental ont Ă©tĂ© marquĂ©s par des solutions improvisĂ©es : inverser les cordes du violoncelle, concevoir des prototypes rudimentaires de prothĂšse pour la main gauche avec son pĂšre Ă  l’aide de ruban adhĂ©sif. Un tournant dĂ©cisif dans son parcours a Ă©tĂ© sa rencontre avec Marie-Paule Milone, qui l’a acceptĂ© comme Ă©lĂšve malgrĂ© l’avis d’autres professeurs. Cette pĂ©riode a Ă©tĂ© marquĂ©e par un fort sentiment d’exclusion.

    La recherche d’adaptations adĂ©quates l’a conduit Ă  collaborer avec les hĂŽpitaux spĂ©cialisĂ©s de Saint-Maurice et des ergothĂ©rapeutes au sein d’une coopĂ©ration interdisciplinaire. En 2019, un violoncelle inversĂ© a Ă©tĂ© spĂ©cifiquement conçu pour lui par un collectif de luthiers, Ă  l’initiative de la fondation Talents & Violon’celles.

    Soni Siecinski identifie plusieurs obstacles Ă  l’inclusivitĂ© dans le domaine musical, notamment le manque de reprĂ©sentation, qu’il considĂšre comme crucial. Il aspire Ă  une inclusion rĂ©elle, permettant la participation dans un cadre commun avec des amĂ©nagements adaptĂ©s – un concept qui s’oppose Ă  celui de simple intĂ©gration. Il a toujours souhaitĂ© « faire comme tout le monde », mais a rĂ©cemment demandĂ©, pour la premiĂšre fois de sa vie, un amĂ©nagement d’Ă©tudes lui permettant d’effectuer son master en quatre ans maximum, au lieu des deux ans habituels.

    Soni Siecinski revendique une double reconnaissance : ĂȘtre perçu Ă  la fois comme violoncelliste et comme musicien en situation de handicap, assumant un rĂŽle de « reprĂ©sentant ». Cette position a suscitĂ© une interrogation dans l’assistance : son objectif ne devrait-il pas ĂȘtre simplement d’ĂȘtre reconnu comme violoncelliste ? Cette rĂ©action traduit un certain malaise face Ă  sa revendication, comme si le handicap devait ĂȘtre oubliĂ© ou effacĂ©, comme si sa situation pouvait ĂȘtre relativisĂ©e par l’idĂ©e que « chacun se trouve, Ă  un moment ou un autre, en situation de handicap ». Pour Soni, au contraire, son handicap est constitutif de son identitĂ© et de sa vie au quotidien. Il rĂ©pond ĂȘtre conscient que lorsqu’on le regarde, lorsqu’on voit sa main, on perçoit d’abord une personne handicapĂ©e.

    « Ce que je sais du handicap, c’est d’abord, avant tout, constamment, une terrible lourdeur matĂ©rielle. Avec le handicap, rien ne va de soi, tout est long et compliquĂ©, il faut batailler Ă  chaque pas, inventer sans cesse des passages et des adaptations, tant techniques qu’institutionnelles, par exemple pour scolariser un enfant ; il faut savoir lutter patiemment et avec une dĂ©termination sans faille contre les protocoles de tous ordres qui visent forcĂ©ment la normalitĂ©, la moyenne, et vous prennent toujours en dĂ©faut. Il faut monter des dossiers, remplir des questionnaires, rĂ©diger des projets de vie, quand justement vous vivez l’imprĂ©visible et la dĂ©stabilisation permanente. Il faut affronter plusieurs administrations, MDPH (Maison dĂ©partementale des personnes handicapĂ©es), CAF, mairie, leurs serveurs vocaux, leurs employĂ©s anonymes et indiffĂ©rents. Il faut de l’argent, car toutes les adaptations inĂ©dites sont coĂ»teuses et dĂ©finitivement non rentables. [
]

    Incontestablement, le handicap est affaire de situation, c’est-Ă -dire qu’il est dĂ©terminĂ© par l’environnement, Ă  la fois pratique et psychosocial. Le handicap est un donnĂ© variable, selon les adaptations existantes : un paraplĂ©gique devient socialement handicapĂ© s’il ne peut pas prendre le mĂ©tro, mais il n’est « que paraplĂ©gique » s’il dispose d’un vĂ©hicule adaptĂ© et d’un droit spĂ©cifique de circulation. Cela signifie que le handicap est pour une grande part aggravĂ© ou dĂ©construit par l’action de la sociĂ©tĂ©. On est donc plus ou moins « en situation de handicap ». Pour ceux qui vivent quotidiennement le handicap, c’est en effet une rĂ©alitĂ© intermittente, indiffĂ©rente ou aiguĂ« selon le contexte. [
]

    Mais alors, quid de l’assistance due Ă  ceux qui sont marquĂ©s dans leur chair et qui dĂ©pendent dĂ©finitivement des autres ? Comment va-t-on rĂ©partir les moyens, les aides ? Et si la catĂ©gorie est Ă  ce point permĂ©able, quid des droits spĂ©cifiques ? [
]

    Il y a fort Ă  craindre [
] qu’à vouloir dĂ©crire une rĂ©alitĂ©, la pĂ©riphrase la manque ou la simplifie dangereusement. Ici par exemple, elle fait oublier que le handicap est aussi constitutif. À ce compte-lĂ , tout le monde est, Ă  un moment ou Ă  un autre, « en situation de handicap90 ». 

    3.2. ExpĂ©riences personnelles de l’enseignement adaptĂ©

    C’est lors d’Ă©changes avec mon directeur de mĂ©moire Denis Laborde que j’ai pris conscience que je pratiquais dĂ©jĂ , sans vĂ©ritablement l’avoir conscientisĂ©, diverses formes d’adaptations pĂ©dagogiques avec certains de mes Ă©lĂšves. Cette partie prĂ©sente deux cas concrets issus de ma propre expĂ©rience d’enseignement.

    3.2.1. Hector et Lyn

    Hector est mon Ă©lĂšve au conservatoire de Charenton, oĂč j’enseigne le violoncelle depuis septembre 2023. Dans cet Ă©tablissement, aucun rĂ©fĂ©rent handicap n’a Ă©tĂ© dĂ©signĂ©. À mon arrivĂ©e, Hector prĂ©sente un important retard par rapport au niveau attendu en quatriĂšme annĂ©e de premier cycle. Il joue uniquement en premiĂšre position, de maniĂšre peu assurĂ©e, avec des difficultĂ©s significatives d’oreille et une incapacitĂ© Ă  chanter, Ă  placer sa voix. Il a des difficultĂ©s Ă  Ă©tablir des repĂšres corporels dans l’espace et sur l’instrument. Sa posture est caractĂ©risĂ©e par un manque gĂ©nĂ©ral de tonicitĂ©, son bras gauche est peu engagĂ© et il joue avec les doigts Ă  plat, en serrant le pouce gauche. Hector est en difficultĂ© pour mĂ©moriser les apprentissages pendant la semaine : ceux-ci doivent souvent ĂȘtre entiĂšrement repris la semaine suivante. 

    La lecture de notes, le repĂ©rage sur la portĂ©e ainsi que la visualisation des notes sur le violoncelle lui posent d’importantes difficultĂ©s. La comprĂ©hension des altĂ©rations – dĂ©terminer si un diĂšse ou un bĂ©mol rend une note plus aiguĂ« ou plus grave – reprĂ©sente Ă©galement un dĂ©fi pour lui, de mĂȘme que la mĂ©morisation du seul demi ton entre mi et fa, et si et do. Cette comprĂ©hension est nĂ©cessaire au violoncelle pour intĂ©grer les doigtĂ©s sur les diffĂ©rentes cordes, et ce dĂšs la premiĂšre position. J’ai tentĂ© diverses approches, notamment le recours au clavier du piano pour visualiser le placement des altĂ©rations. Nous avons Ă©galement construit ensemble une Ă©chelle associant notes et positions au violoncelle, adaptĂ©e aux positions qu’il connaĂźt91. MalgrĂ© ces efforts, Hector s’appuie encore trop exclusivement sur la lecture des doigtĂ©s notĂ©s sur la partition, une mĂ©thode qui devient inefficace lors de l’introduction des changements de position. Par ailleurs, j’ai remarquĂ© la nĂ©cessitĂ© de limiter la quantitĂ© d’informations ajoutĂ©es sur ses partitions, sous peine de le surcharger cognitivement et de provoquer une occultation de certaines indications.

    J’ai d’abord interprĂ©tĂ© ces difficultĂ©s comme le rĂ©sultat d’un manque de pratique personnelle et de motivation, d’autant plus qu’Hector s’est d’abord montrĂ© trĂšs rĂ©servĂ© en cours Ă  mon arrivĂ©e au conservatoire, affectĂ© par le changement d’enseignant. C’était une erreur : Hector est en fait un Ă©lĂšve trĂšs volontaire, qui apprĂ©cie le violoncelle et le pratique rĂ©guliĂšrement chez lui. Il manifeste un rĂ©el enthousiasme face aux nouvelles abordĂ©es,

    comme la dĂ©couverte des harmoniques, des extensions ou de la demi-position par exemple. Au conservatoire, nous ne disposons d’aucune information concernant un Ă©ventuel diagnostic de handicap Ă  son sujet, et mes tentatives pour aborder le sujet avec sa famille n’ont pas Ă©tĂ© fructueuses.

    Lors de ma premiĂšre annĂ©e d’enseignement avec lui, Hector devait passer un examen de fin de premier cycle. Constatant son retard significatif par rapport aux compĂ©tences attendues Ă  ce niveau, j’ai choisi d’adapter l’apprentissage Ă  son rythme, en renonçant aux repĂšres d’acquisition habituellement attendus Ă  son niveau. Il a finalement jouĂ© Ă  l’examen (en prĂ©-fin de cycle, sans passage de cycle donc), la Petite romance de CornĂ©lius LiĂ©geois, un morceau ambitieux pour lui par sa longueur et intĂ©grant les nouveautĂ©s techniques apprises durant l’annĂ©e.

    Cette annĂ©e, nous avons abordĂ© l’apprentissage de la quatriĂšme position, particuliĂšrement complexe pour lui en raison de ses difficultĂ©s Ă  intĂ©grer les repĂšres de posture (position du pouce sur le manche, placement des autres doigts par rapport au pouce, Ă©cart lĂ©gĂšrement diminuĂ© entre les doigts de la main gauche) et Ă  concevoir l’organisation du manche du violoncelle : quelles nouvelles notes cette position permet-elle d’atteindre et quelle est leur relation avec la premiĂšre position ?

    La question de l’examen s’est posĂ©e Ă  nouveau cette annĂ©e (Hector Ă©tant en 1C5), mais la fermeture temporaire imprĂ©vue du bĂątiment du conservatoire a entraĂźnĂ© le remplacement de tous les examens d’instrument par un contrĂŽle continu, l’Ă©valuation du passage de cycle Ă©tant confiĂ©e au professeur d’instrument. J’ai sollicitĂ© des adaptations auprĂšs de la direction compte tenu de ses difficultĂ©s et de sa lenteur d’apprentissage. Selon moi, il a besoin de bĂ©nĂ©ficier de cours de 45 minutes, mais son niveau ne correspond pas Ă  celui attendu pour une fin de premier cycle classique. Le rĂšglement des Ă©tudes ne prĂ©voyant pas la possibilitĂ© d’intĂ©grer un parcours personnalisĂ© avant le second cycle, le directeur m’a proposĂ© qu’Hector soit admis en second cycle, avec en perspective un Ă©ventuel passage en parcours personnalisĂ© Ă  l’avenir. Le conservatoire a consenti Ă  cette mesure sans exiger de justificatif officiel tel qu’un document de la MDPH ou d’un mĂ©decin, se fiant uniquement Ă  mes propres observations.

    Une autre adaptation qui me semblerait pertinente pour le profil d’Hector serait de le faire venir en cours de violoncelle deux fois par semaine, afin d’ancrer davantage les apprentissages par la rĂ©pĂ©tition. Cependant, cette organisation s’avĂšre impossible : mes jours d’enseignement sont le jeudi et le samedi, et Hector ne peut pas venir le samedi car ses parents sont sĂ©parĂ©s et son pĂšre, qui en a la garde certains week-ends, refuse de l’amener au conservatoire.

    En ce qui concerne les stratĂ©gies d’apprentissage mises en place, nous rĂ©capitulons ensemble dans un carnet Ă  la fin de chaque cours. Hector Ă©coute les morceaux qu’il joue (souvent enregistrĂ©s par moi-mĂȘme, en l’absence d’enregistrements disponibles). Il a rĂ©alisĂ© d’impressionnants progrĂšs en termes d’oreille et de chant : il est capable – et a pris l’habitude – d’utiliser des unissons ou octaves par rapport Ă  une corde Ă  vide pour trouver sa note avant de commencer Ă  jouer, et parvient Ă  chanter la mĂ©lodie de ses morceaux. Il s’appuie de plus en plus sur la mĂ©morisation de la mĂ©lodie pour se repĂ©rer, le dĂ©veloppement de son oreille lui permettant dĂ©sormais cette approche. Il parvient Ă  chanter pendant qu’il joue, ce qui constitue une progression remarquable depuis l’annĂ©e derniĂšre et un exercice extrĂȘmement utile pour poursuivre le dĂ©veloppement de son oreille et Ă©tablir le lien entre le chant et le violoncelle. Il utilise Ă©galement la couleur sur ses partitions pour mettre en Ă©vidence les coups d’archet, les changements de position et d’autres informations importantes. Les apprentissages se poursuivent Ă  un rythme qui lui est propre ; Hector progresse de maniĂšre rĂ©guliĂšre et se montre trĂšs motivĂ© par ses progrĂšs au violoncelle, ainsi que par sa pratique de l’orchestre au conservatoire.

    De son cĂŽtĂ©, Lyn est une Ă©lĂšve d’un conservatoire d’arrondissement parisien, au sein duquel j’effectue un remplacement depuis novembre et jusqu’Ă  fin mai. Elle a intĂ©grĂ© la classe de la professeure que je remplace en dĂ©but d’annĂ©e, et se trouve en quatriĂšme annĂ©e de premier cycle. La nouvelle direction du conservatoire a instaurĂ© l’obligation pour tous les Ă©lĂšves en 1C4 de passer leur fin de cycle, avec un morceau imposĂ© et un morceau au choix – une nouveautĂ© par rapport au fonctionnement antĂ©rieur, oĂč les enseignants dĂ©cidaient de prĂ©senter ou non leurs Ă©lĂšves en fonction de leur niveau. Une incertitude prolongĂ©e quant Ă  l’application ou non de cette l’obligation de prĂ©sentation de tous les Ă©lĂšves de 1C4, a compliquĂ© l’anticipation pĂ©dagogique.

    La professeure titulaire m’a prĂ©sentĂ© le profil de Lyn en amont du remplacement. Son frĂšre a Ă©tĂ© diagnostiquĂ© d’un TDAH, et Lyn pourrait Ă©galement ĂȘtre concernĂ©e, mais les tests nĂ©cessaires Ă©tant trĂšs lourds Ă  gĂ©rer, sa mĂšre n’Ă©tait pas certaine de les lui faire passer.

    Lyn est une Ă©lĂšve trĂšs enjouĂ©e, heureuse de jouer de la musique. Elle fait partie de la maĂźtrise de chant de Notre-Dame. Au violoncelle, elle s’appuie exclusivement sur son oreille, trĂšs dĂ©veloppĂ©e par sa pratique du chant. A la maison, elle travaille uniquement avec sa mĂšre qui l’accompagne et la guide au piano. Elle recherche toutes ses notes Ă  l’oreille, sans dĂ©velopper des repĂšres instrumentaux et physiques. Par certains aspects, son profil prĂ©sente des similitudes avec celui d’Hector, notamment par ce manque de repĂšres spatiaux, ainsi que par des problĂšmes de mĂ©morisation des apprentissages d’une sĂ©ance Ă  l’autre. Elle ne visualise pas l’emplacement des notes sur son violoncelle, et est peu Ă  l’aise avec la lecture de partition. Elle sait jouer dans les quatre premiĂšres positions du manche, bien qu’elle les maĂźtrise imparfaitement.

    Lyn Ă©prouve Ă©galement des difficultĂ©s avec son archet : son pouce est trĂšs tendu, sa main droite penche vers l’arriĂšre, ce qui limite son contrĂŽle de l’archet et accentue encore la tension de sa main, lui provoquant rĂ©guliĂšrement des douleurs pendant qu’elle joue. Jouer du violoncelle reprĂ©sente pour elle un effort de concentration considĂ©rable, et elle est en difficultĂ© pour gĂ©rer simultanĂ©ment de multiples enjeux techniques et musicaux, au dĂ©triment de la qualitĂ© du son ou l’Ă©tablissement de directions de phrase. A mon arrivĂ©e en novembre, dans la continuitĂ© du travail initiĂ© par son enseignante, j’ai tentĂ© de crĂ©er avec elle des repĂšres de positions et de notes, mais ces notions ne sont pas encore acquises. Son esprit a tendance Ă  divaguer trĂšs rapidement, ce qui rend contre-productives les explications thĂ©oriques prolongĂ©es.

    En tant qu’enseignant, je ressens une pression liĂ©e Ă  l’approche de cet examen, ayant l’impression de ne pas pouvoir lui accorder suffisamment de temps d’acquisition pour qu’elle puisse maĂźtriser des notions qui devraient normalement ĂȘtre acquises en 1C4. La mĂšre de Lyn m’a informĂ© que sa fille avait passĂ© certains tests en cours d’annĂ©e, qui auraient rĂ©vĂ©lĂ© une altĂ©ration de son attention visuelle. Il est clair pour Lyn et sa mĂšre, comme leur avait annoncĂ© la professeure que je remplace, que son niveau n’est pas suffisant pour la fin de cycle. Elle n’est pas en mesure de jouer les morceaux de la liste des imposĂ©s pour l’examen, ceux-ci Ă©tant trop avancĂ©s pour elle.

    En concertation avec la mĂšre de Lyn, nous avons demandĂ© Ă  la directrice des Ă©tudes qu’elle puisse bĂ©nĂ©ficier d’une adaptation de ses morceaux d’examen92. Cette demande a Ă©tĂ©

    acceptĂ©e, bien que nous nous situions en dehors du cadre des compensations envisagĂ©es par le guide d’accessibilitĂ© du ministĂšre de la Culture, puisque sans transmission d’un justificatif de mĂ©decin. 

    Les mĂ©thodes d’apprentissage de Lyn, basĂ©es sur son oreille et excluant les repĂšres instrumentaux, montrent actuellement leurs limites face Ă  des morceaux comportant de plus nombreux changements de position. Cette progression ne semble pas inaccessible pour Lyn, mais elle requiert du temps et une prise de conscience de l’utilitĂ© de ces repĂšres, ce qu’elle n’a pas encore intĂ©grĂ©.

    3.2.2. Une expérience de la liminalité

    Dans ces deux cas prĂ©sentĂ©s, les Ă©lĂšves Ă©voluent dans une zone d’incertitude concernant leurs besoins liĂ©s Ă  de potentiels handicaps. Les amĂ©nagements acceptĂ©s par les conservatoires s’inscrivent davantage dans le cadre de discussions personnelles que dans un dispositif institutionnel formalisĂ©, ce qui confĂšre Ă  ces dĂ©marches un caractĂšre improvisĂ©. Aussi, ces Ă©lĂšves sont particuliĂšrement affectĂ©s par les orientations de l’Ă©tablissement.

    Cette situation d’entre-deux, oĂč se trouvent Hector et Lyn, peut ĂȘtre Ă©clairĂ©e par le concept de liminalitĂ©, dĂ©veloppĂ© par Victor Turner Ă  partir des travaux de Van Gennep sur les rites de passage. La liminalitĂ© dĂ©signe une situation dans laquelle un individu flotte entre deux statuts sociaux : « La liminalitĂ© recouvre donc toutes les situations dans lesquelles les personnes ne sont ni ici ni lĂ , mais dans une sorte d’entre deux, mĂ©taphoriquement sur le seuil de la maison, ni dehors mais pas encore dedans93 ». Ce concept est employĂ© par Murphy aux Etats Unis ou Calvez en France, pour dĂ©crire la situation des personnes handicapĂ©s, et me semble pertinente pour comprendre la position ambiguĂ« qu’occupent Hector et Lyn au sein de leurs conservatoires.

    En effet, ces deux Ă©lĂšves participent aux cours de violoncelle et sont intĂ©grĂ©s dans les cursus de ces Ă©tablissements, sans pour autant pouvoir s’intĂ©grer pleinement Ă  leurs exigences normatives, notamment en termes de niveau et de progression attendue. Leur prĂ©sence dans l’institution ne garantit pas leur inclusion effective.

    L’absence de diagnostic formel pour ces Ă©lĂšves renforce cette position liminale. Sans reconnaissance officielle de leurs difficultĂ©s, ils se trouvent dans un entre-deux : ils ne sont pas en capacitĂ© d’ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des Ă©lĂšves « ordinaires », mais ne peuvent bĂ©nĂ©ficier pleinement des adaptations formalisĂ©es qu’une reconnaissance de handicap pourrait permettre. L’approche au cas par cas des adaptations dont ils ont pu bĂ©nĂ©ficier place ces Ă©lĂšves dans une situation prĂ©caire. L’absence de cadre formel les rend vulnĂ©rables aux changements de personnel, d’orientation pĂ©dagogique ou de politique institutionnelle. De plus, ces Ă©lĂšves sont dans un processus d’apprentissage musical qui ne prĂ©voit pas d’aboutissement adaptĂ© Ă  leurs capacitĂ©s et Ă  leur rythme d’apprentissage. 

    La situation d’Hector et de Lyn illustre ainsi les dĂ©fis que pose l’inclusion dans l’enseignement musical spĂ©cialisĂ©. Si des adaptations sont mises en place, elles restent souvent informelles et dĂ©pendantes de relations interpersonnelles plutĂŽt que d’un cadre institutionnel stable. Cette prĂ©caritĂ© maintient ces Ă©lĂšves dans une situation liminale, ni tout Ă  fait dedans ni tout Ă  fait dehors, vulnĂ©rables Ă  des changements d’orientation institutionnelle. DĂ©passer cette situation nĂ©cessite non seulement une formalisation des adaptations, mais aussi une transformation plus profonde des structures et des reprĂ©sentations pour qu’elles puissent vĂ©ritablement accueillir la diversitĂ© des Ă©lĂšves et de leurs modes d’apprentissage. 

    Conclusion

    Au terme de cette recherche, j’ai explorĂ© l’accessibilitĂ© des conservatoires pour les Ă©lĂšves handicapĂ©s sous diffĂ©rents angles. Mon questionnement initial portait sur la maniĂšre dont les droits culturels des personnes handicapĂ©es se traduisent concrĂštement dans l’enseignement musical spĂ©cialisĂ©, et sur les adaptations nĂ©cessaires pour rendre cet enseignement vĂ©ritablement inclusif.

    La premiĂšre partie de ce mĂ©moire a permis d’Ă©tablir l’évolution de la conception du handicap et son cadre lĂ©gislatif, et la progression significative des droits reconnus aux personnes handicapĂ©es, tant au niveau international que national. La loi du 11 fĂ©vrier 2005 a constituĂ© une avancĂ©e majeure en instituant le droit Ă  la compensation et l’obligation d’accessibilitĂ© universelle. Cependant, l’examen de sa mise en application a mis en Ă©vidence un Ă©cart significatif entre les ambitions affichĂ©es et la rĂ©alitĂ© du terrain. Vingt ans aprĂšs sa promulgation, des pans entiers de cette loi restent insuffisamment appliquĂ©s, que ce soit en matiĂšre d’accessibilitĂ© du cadre bĂąti, des transports, ou de la scolarisation inclusive des enfants handicapĂ©s.

    L’Ă©tude des textes dĂ©terminant les orientations de l’enseignement musical a permis de constater que la question du handicap intĂšgre dĂ©sormais les directives institutionnelles, comme en tĂ©moigne le SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique de 2023. Le guide pratique pour un enseignement artistique accessible publiĂ© par le ministĂšre de la Culture en 2020 offre par ailleurs des orientations concrĂštes pour dĂ©velopper l’accĂšs aux pratiques artistiques. NĂ©anmoins, les rapports de diverses institutions comme le SĂ©nat, le DĂ©fenseur des droits ou le ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es de l’ONU soulignent que l’accĂšs Ă  la pratique culturelle pour les personnes handicapĂ©es demeure entravĂ© par de nombreux obstacles. L’Ă©galitĂ© en droit ne se traduit pas encore par une Ă©galitĂ© de fait.

    L’enquĂȘte « Musiques et handicaps » fournit pour la premiĂšre fois des donnĂ©es quantitatives sur l’accueil des personnes handicapĂ©es dans les lieux d’enseignement musical. Les rĂ©sultats rĂ©vĂšlent un retard significatif dans la mise en accessibilitĂ© de ces lieux et une forte disparitĂ© entre les types d’Ă©tablissements. Un nombre important de structures dĂ©clarent n’accueillir aucun Ă©lĂšve handicapĂ©. 

    Cette enquĂȘte confirme le rĂŽle dĂ©terminant du rĂ©fĂ©rent handicap dans la mise en Ɠuvre de dynamiques inclusives efficaces. Elle Ă©tablit une corrĂ©lation forte entre la prĂ©sence d’un rĂ©fĂ©rent et l’ensemble des indicateurs d’inclusion : taux d’Ă©lĂšves handicapĂ©s accueillis, personnalisation des parcours, adaptation des Ă©valuations, actions partenariales, formations spĂ©cifiques… Cette fonction apparaĂźt comme un levier important dans la transformation des institutions. Pourtant, seules 45 % des structures rĂ©pondantes dĂ©clarent avoir nommĂ© un rĂ©fĂ©rent handicap – une exigence formulĂ©e dans le SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique de 2023 – avec des disparitĂ©s importantes selon le type d’Ă©tablissement.

    L’enquĂȘte souligne Ă©galement l’importance de la formation pour rĂ©pondre au sentiment d’incompĂ©tence partagĂ© par la majoritĂ© des personnels. Par ailleurs, le faible taux de personnels handicapĂ©s dans les Ă©tablissements d’enseignement musical (1,3% des effectifs en moyenne) interroge sur les politiques de recrutement et d’inclusion professionnelle dans ce secteur.

    L’Ă©tude de cas du Conservatoire Ă  Rayonnement RĂ©gional de Caen m’a permis d’observer concrĂštement les adaptations pĂ©dagogiques et matĂ©rielles mises en Ɠuvre au sein d’un Ă©tablissement pionnier dans ce domaine. L’observation des cours dispensĂ©s par Nicolas Heim a mis en lumiĂšre la diversitĂ© des approches pĂ©dagogiques et des adaptations nĂ©cessaires selon les profils des Ă©lĂšves. L’usage d’instruments spĂ©cifiquement adaptĂ©s permet d’offrir un accĂšs Ă  la musique Ă  des personnes prĂ©sentant des handicaps variĂ©s. J’ai Ă©galement pu constater l’indĂ©pendance entre les objectifs pĂ©dagogiques poursuivis par les enseignants et les attentes des institutions partenaires, qui peuvent diffĂ©rer sans forcĂ©ment s’opposer.

    La troisiĂšme partie, consacrĂ©e Ă  l’enseignement du violoncelle aux Ă©lĂšves handicapĂ©s, a approfondi ces questionnements Ă  travers l’analyse des pratiques d’AurĂ©lie Groisil au Conservatoire Ă  Rayonnement DĂ©partemental de Bobigny et de mes propres expĂ©riences pĂ©dagogiques. Les cours publics observĂ©s lors de la journĂ©e organisĂ©e au CNSMDP ont illustrĂ© la diversitĂ© des adaptations possibles pour l’enseignement du violoncelle. Enfin, l’analyse de mes propres expĂ©riences avec Hector et Lyn a introduit une rĂ©flexion sur la situation de liminalitĂ© dans laquelle Ă©voluent certains Ă©lĂšves concernant la reconnaissance d’un possible handicap et l’amĂ©nagement de leur apprentissage du violoncelle. Cette zone grise rĂ©vĂšle selon moi l’importance d’une approche individualisĂ©e, capable de s’adapter aux besoins spĂ©cifiques de chaque Ă©lĂšve, indĂ©pendamment de l’existence ou non d’un diagnostic formel.

    J’ai choisi de ne pas spĂ©cialiser mon mĂ©moire sur un type spĂ©cifique de handicap, mais de maintenir une approche gĂ©nĂ©rale. Ce choix repose sur la conviction que l’exigence d’accessibilitĂ© est universelle et que les principes d’accueil et de formation Ă  mettre en place concernent l’ensemble des situations de handicap. Si les adaptations doivent ĂȘtre dĂ©clinĂ©es au cas par cas en fonction des besoins spĂ©cifiques de chaque Ă©lĂšve, les fondements de l’inclusion, eux, demeurent communs. 

    L’accessibilitĂ© ne peut se rĂ©duire Ă  une question technique ou infrastructurelle. Elle implique une transformation des pratiques pĂ©dagogiques. L’inclusion des Ă©lĂšves handicapĂ©s invite Ă  repenser les modalitĂ©s d’enseignement, d’Ă©valuation et de progression, en favorisant une pĂ©dagogie plus attentive Ă  la singularitĂ© de chaque parcours.

    Alors que les instances internationales comme l’ONU et le ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es recommandent Ă  la France de s’engager dans une dĂ©marche de dĂ©sinstitutionalisation, les institutions spĂ©cialisĂ©es demeurent des interlocuteurs incontournables dans le paysage français, y compris dans le champ culturel. Lors de mon observation au Conservatoire de Caen, j’ai pu constater que la majoritĂ© des Ă©lĂšves handicapĂ©s accueillis proviennent de ces diverses institutions. Le rĂŽle du rĂ©fĂ©rent handicap consiste prĂ©cisĂ©ment Ă  aller chercher ces Ă©lĂšves lĂ  oĂč ils se trouvent, notamment en allant dĂ©marcher les structures qui les accueillent. 

    La question budgĂ©taire constitue un enjeu majeur mentionnĂ© par tous les acteurs rencontrĂ©s au cours de cette recherche. Le coĂ»t Ă©levĂ© des instruments adaptĂ©s pour les Ă©lĂšves comme pour les structures peut reprĂ©senter un frein considĂ©rable. Ces contraintes budgĂ©taires imposent des choix aux collectivitĂ©s et aux directions d’Ă©tablissement : investir dans l’accessibilitĂ© relĂšve d’une dĂ©cision politique. NĂ©anmoins, l’absence d’Ă©quipements coĂ»teux ne doit pas servir de prĂ©texte Ă  l’inaction, l’accueil et l’adaptation pĂ©dagogique constituant les fondements d’un enseignement accessible.

    Ma conviction de la nĂ©cessitĂ© de dĂ©velopper l’accessibilitĂ© de l’enseignement musical en conservatoire se trouve renforcĂ©e au sortir de ce mĂ©moire. À mon Ă©chelle, je souhaite proposer un enseignement inclusif qui s’adapte Ă  chaque Ă©lĂšve, en utilisant les outils dĂ©jĂ  mis Ă  notre disposition en tant qu’enseignants et en explorant les possibilitĂ©s d’amĂ©nagements. Les observations rĂ©alisĂ©es au cours de ce travail m’ont montrĂ© que des adaptations, mĂȘme informelles et modestes, peuvent avoir un effet significatif sur le parcours des Ă©lĂšves et leur relation Ă  la musique.

    Pour approfondir cette dĂ©marche, j’éprouve le besoin de me former davantage, notamment en participant Ă  des formations proposĂ©es par des organismes comme MESH. À terme, j’envisage de m’investir dans une fonction de rĂ©fĂ©rent handicap au sein d’un Ă©tablissement. Cette perspective s’inscrit dans ma vision d’un enseignement musical oĂč l’adaptation ne constitue pas l’exception mais le fondement mĂȘme de la pĂ©dagogie, permettant Ă  chacun, quelles que soient ses capacitĂ©s, de dĂ©velopper sa relation Ă  la musique et d’exercer pleinement ses droits culturels.

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    https://www.info.gouv.fr/accessibilite/comprendre-les-handicaps-pour-ameliorerlaccessibilite, consulté le 21/04/2025.

    Annexes

    Entretien du 21 janvier 2025 avec Nicolas Heim

    ThĂ©ophile DuguĂ© : Peux-tu me prĂ©senter le fonctionnement du conservatoire de Caen dans l’accueil des Ă©lĂšves handicapĂ©s ?

    Nicolas Heim : La loi de 2005 sur l’Ă©galitĂ© des chances date de 20 ans. L’inclusion est une obligation ! L’accessibilitĂ© du cadre bĂąti relĂšve plus des mairies et architectes que des enseignants dans les conservatoires.

    Suite Ă  cette loi, les Ă©tablissements doivent avoir un rĂ©fĂ©rent handicap, qui peut ĂȘtre le directeur. Dans une structure moyenne, cela peut reprĂ©senter environ 3-4 h de travail par semaine. Le rĂŽle est d’accueillir les familles et fixer des objectifs pour l’Ă©lĂšve.

    À Caen, nous avons un centre de ressources depuis 2011. Le SNOP (SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique) de 2023 a rendu obligatoire d’avoir un rĂ©fĂ©rent handicap pour les conservatoires classĂ©s. Je suis rĂ©fĂ©rent handicap du Conservatoire de Caen, et j’ai un temps complet de 16h par semaine exclusivement consacrĂ© aux Ă©lĂšves handicapĂ©s.

    T.D. : Et par rapport au Centre de ressources, quel est votre rĂŽle dans la rĂ©gion vis-Ă -vis des autres conservatoires ?

    N.H. : Notre centre de ressources est soutenu par la DRAC et le conseil rĂ©gional, il est unique en France. Mon rĂŽle est de former « gratuitement » (c’est pris en charge et ça fait partie de mon salaire !) les Ă©tablissements et les enseignants de Normandie sur l’accueil des personnes handicapĂ©es. C’est Laurent Lebouteiller qui a créé le Centre de ressources RĂ©gional sur le handicap en 2010, 5 ans aprĂšs la loi de 2005. C’était un pionnier ! Maintenant il fait beaucoup de formations avec les CNFPT (Centres nationaux de la Fonction Publique

    Territoriale), il en fait aussi au CNSMDP. Laurent Lebouteiller a beaucoup ƓuvrĂ© pour former des rĂ©fĂ©rents handicap, maintenant je travaille aussi Ă  nous mettre en rĂ©seau. On a besoin de partager nos galĂšres, les choses qui fonctionnent, de pouvoir s’appuyer sur ce que font les autres. Il n’y a pas de diplĂŽme de rĂ©fĂ©rent handicap.

    T.D. : Quelles compensations tu peux proposer Ă  un Ă©lĂšve handicapĂ© ?

    N.H. : Le processus commence par un rendez-vous physique avec la famille. Nous demandons un justificatif de la MDPH pour valider l’inscription avec exonĂ©ration des droits d’inscription. Pour un handicap sĂ©vĂšre, l’implicite c’est que l’Ă©lĂšve suit des cours adaptĂ©s avec moi. Dans les autres cas, l’élĂšve peut suivre un parcours plus classique auprĂšs des autres professeurs. Il ne passe pas devant les autres sur liste d’attente ! 

    Le principe des compensations est qu’on met en Ɠuvre tout ce qui est possible pour que la personne ait les mĂȘmes chances que les autres. On peut remplir avec les familles des contrats d’objectif et de moyens. Pour un Ă©lĂšve en fauteuil roulant, nous augmentons le temps d’installation et de cours. Parfois, certains Ă©lĂšves, notamment les adultes, refusent cette compensation. On a une grande libertĂ© dans les compensations qu’on peut mettre en Ɠuvre, tout est marquĂ© dans le SNOP, dans des circulaires. 

    T.D. : Quel est le rapport de tes collĂšgues aux Ă©lĂšves handicapĂ©s ?

    Certains collĂšgues ne veulent pas accueillir des Ă©lĂšves handicapĂ©s, par exemple dans les cours collectifs oĂč il est difficile de gĂ©rer un ensemble et un Ă©lĂšve particulier. On le sait par le retour de collĂšgues, des Ă©lĂšves. Ils n’ont absolument pas le droit, mais en mĂȘme temps je prĂ©fĂšre qu’ils ne prennent pas en cours un Ă©lĂšve avec qui ça va mal se passer. D’autres professeurs sont plus volontaires, d’autant que certains profils ne demandent pas d’énormes adaptations, comme les TDAH (troubles du dĂ©ficit de l’attention avec ou sans hyperactivitĂ©). On travaille aussi en rĂ©seau avec les autres conservatoires pour pouvoir proposer aux familles d’aller voir des professeurs qui vont les accepter, ou si on n’a plus de place. 

    Pour le rĂ©fĂ©rent handicap, il faut quelqu’un qui a envie, pas forcĂ©ment un professeur. Ça peut ĂȘtre un agent, le premier contact des Ă©lĂšves avec le conservatoire est Ă  l’accueil ! Il faut prĂ©voir un poste d’au moins 2 ou 3 h selon la demande. 

    T.D. : Comment on fait dans un conservatoire qui n’a pas du tout travaillĂ© le sujet, oĂč il ne se passe rien, pour initier un mouvement ? 

    N.H. : Beaucoup de gens n’osent pas venir au conservatoire. Il faut communiquer, avoir un site internet bien fait, prĂ©sentĂ© en format FALC (Facile Ă  Lire et Ă  Comprendre). Regarde la prĂ©sentation des parcours adaptĂ©s au Conservatoire de Montpellier94 ! Les gens arrivent aussi par le bouche Ă  oreille. C’est au rĂ©fĂ©rent handicap d’amorcer les choses, de dĂ©marcher les structures mĂ©dico-sociales. 

    Concernant les formats de cours, il y a deux approches : soit l’atelier, qui peut mettre les Ă©lĂšves handicapĂ©s de cĂŽtĂ© : il y a des conservatoires qui font une journĂ©e d’inclusion par mois, c’est trĂšs superficiel dans la volontĂ© de transmettre des choses, de faire un apprentissage. Soit comme Ă  Caen des cours individuels hebdomadaires de 30 minutes, c’est Ă©quivalent au cursus ordinaire, sur un cycle qui peut durer 10 ans. Je prĂ©fĂšre cette seconde approche qui permet de travailler des choses sur le long terme.

    A Caen on propose aussi des cours collectifs, on a des publics et des profils de handicaps trĂšs diffĂ©rents. Les Ă©lĂšves inscrits en individuel viennent plutĂŽt de familles d’un milieu social assez aisĂ©. En cours collectif, j’ai des enfants et adultes en institutions, des profils avec des handicaps trĂšs importants.

    Du point de vue de l’inclusion, nous avons nos crĂ©ations musicales oĂč nous faisons jouer ensemble des Ă©lĂšves handicapĂ©s et des Ă©lĂšves valides. Une annĂ©e sur deux on a une crĂ©ation avec danse adaptĂ©e, l’autre avec musique adaptĂ©e. On a aussi un budget de commandes inclusives, pour faire des crĂ©ations musicales. On a par exemple Regis Campo qui a Ă©crit pour nous ! Pour l’annĂ©e prochaine on a un projet gĂ©nial sur la musique solidienne (propagĂ©e par des solides), pour faire entendre la musique Ă  des personnes malentendantes. On va travailler avec des scientifiques qui sont basĂ©s en Normandie. C’est le mĂȘme principe que les casques Ă  conduction osseuse ! 

    L’inclusion pour l’inclusion, sans rĂ©flexion autour, n’a pas de sens. Mettre un enfant qui prĂ©sente des troubles autistiques dans une salle avec d’autres n’est pas suffisant s’il n’y a pas d’interaction rĂ©elle.

    T.D. : Et toi tes ateliers, c’est au piano ? À la base tu es professeur de piano ?

    N.H. : Oui, je suis professeur de piano, on utilise cet instrument parmi d’autres mais les ateliers ne sont pas centrĂ©s sur le piano. Ça dĂ©pend de chaque enfant. On accueille certains Ă©lĂšves avec des handicaps importants, pour qui rentrer dans des Ă©tablissements et croiser des gens qu’ils ne connaissent pas, cela reprĂ©sente dĂ©jĂ  de gros obstacles. Dire bonjour, gĂ©rer les transitions entre diffĂ©rents espaces, les changements de lumiĂšre, d’interlocuteurs… Nous, on n’y pense mĂȘme pas. Ça fait partie du temps de cours, des choses qu’on peut travailler avec les Ă©lĂšves.

    Pour le cours de musique, on utilise des instruments similaires Ă  ceux de l’éveil musical comme les cloches de chez Fuzeau (ensemble de 8 cloches diatoniques colorĂ©es95). On n’est pas forcĂ©ment fixĂ©s sur un instrument en particulier, on joue de la musique. Tout passe par l’oral, sans lecture de notes, sans nommer de rythmes.

    Au piano, on joue en quatre mains, en essayant de ne pas appuyer sur les touches noires, de faire avec une seule main ou un seul doigt, on essaie de fabriquer une mĂ©lodie, de ne pas faire n’importe quoi, d’écouter
 Pas forcĂ©ment faire que des clusters, on va essayer de s’appliquer, de changer les rĂšgles, distinguer un son aigu d’un son grave. On ne va pas forcĂ©ment en faire un concert mais on est sur les bases de la musique, du comportement de musicien. Toujours sans partition, sans support Ă©crit, dans l’improvisation. Ça permet d’ĂȘtre dans l’aspect sensoriel.

    Mais on a aussi des instruments conçus pour les personnes handicapĂ©es, des instruments Ă©lectroniques qui changent la façon de fabriquer un son : en poussant un bouton, par le passage d’une baguette
 Il y a une infinitĂ© de possibilitĂ©s ! IntĂ©resse-toi Ă  l’orgue sensoriel, c’est un instrument incontournable96. Nous on a aussi un BAO PAO, ça veut dire Baguette AssistĂ©e par Ordinateur – Puce A l’Oreille (du nom de l’association qui l’a créé)97.

    Les instruments que j’ai pu citer, Ă  eux deux, il y en a dĂ©jĂ  pour au moins 13 000 euros de matĂ©riel. Pour les structures, c’est compliquĂ© de dĂ©penser autant. C’est couteux de crĂ©er une classe avec des instruments adaptĂ©s. C’est une dĂ©cision politique et une question de prioritĂ©s

    : un piano Ă  queue d’étude coute environ 8000€ par exemple. La base, dans ce mĂ©tier, c’est vraiment comment tu accueilles les gens. A toi de proposer un parcours qui soit vraiment adaptĂ©. Si les politiques n’ont pas envie d’investir trop lĂ -dedans, tu n’auras pas ces instruments, mais ce n’est pas une condition sine qua non pour proposer un enseignement accessible.

    Depuis la loi de 2005, et le SNOP de 2023, on a beaucoup de portes ouvertes par rapport au parcours projet. De plus en plus, on peut proposer des parcours qui ne s’inscrivent pas dans les cycles classiques, avec l’examen à la fin. On peut s’appuyer dessus pour structurer l’accueil de ces publics.

    T.D. : Tu m’avais parlĂ© de la reconnaissance de handicap, le justificatif qui permet au conservatoire de mettre en place l’accueil. Concernant les handicaps lĂ©gers, oĂč les Ă©lĂšves peuvent aller dans d’autres classes que la tienne, comment ça se passe ?

    N.H. : C’est complexe car tous ces troubles de l’apprentissage scolaire, dyslexie, dyspraxies, dyscalculies
 ne sont pas toujours reconnus comme handicap. Il faut Ă©valuer une sĂ©vĂ©ritĂ©, et je crois que pour avoir une reconnaissance de handicap de la MDPH, il faut ĂȘtre Ă  au moins

    80 % de taux d’incapacitĂ©. AprĂšs tu peux aussi avoir un mot d’un mĂ©decin, mais il faut quand mĂȘme passer par un professionnel de la santĂ©. La reconnaissance officielle par la MDPH peut prendre un an et demi Ă  deux ans. Au conservatoire, ce n’est pas une condition indispensablepour avoir cours. En revanche, elle est nĂ©cessaire pour pouvoir avoir l’exonĂ©ration des droits d’inscription chez nous. Par contre, tu peux demander des amĂ©nagements avec un simple mot du mĂ©decin. On peut faire des amĂ©nagements de parcours, proposer des compensations, en amĂ©nageant le contenu ou les temps de prĂ©paration d’examen, on peut agrandir les partitions
 Quand il y a des handicaps lĂ©gers, c’est des petits amĂ©nagements et un peu de sens pratique. Ça ne demande pas beaucoup d’outils et beaucoup de temps, c’est juste des idĂ©es qui permettent de rĂ©gler des petits problĂšmes, de rĂ©ussir Ă  compenser un peu.

    Tout ça, c’est d’aprĂšs des lois, comme la loi de 2005 ou la circulaire du 5 aoĂ»t 2011 sur les compensations. C’est impartial, on a besoin de se dire qu’on propose ça parce que c’est Ă©crit comme ça, c’est la loi, et on l’applique. Ce n’est pas une question de ce qu’on a envie ou pas envie de faire. Personne n’a Ă  te dire s’il est d’accord ou pas d’accord.

    On doit aussi s’informer de comment s’organisent les structures mĂ©dico-sociales, ou alors des galĂšres des parents d’enfants handicapĂ©s, le temps que prend le cĂŽtĂ© administratif, pour faire un dossier pour la MDPH, pour avoir accĂšs aux aides, ou les dĂ©marches pour aller en structure d’accueil


    La loi de 2005 c’était il y a 20 ans, mais quand j’ai quittĂ© la rĂ©gion parisienne en 2022, je n’avais jamais entendu parler du handicap dans les conservatoires oĂč j’enseignais. Il y a un gros dĂ©calage de temps entre une loi qui ouvre des portes et le moment oĂč les gens s’en saisissent. 

    Il faut bien se dire que dans l’enseignement, il y a une forte probabilitĂ© que tu aies de temps en temps des Ă©lĂšves qui ont un handicap ou en tout cas, pour qui tu te poses la question. Il faut savoir qu’avec les TSA, tu pourras faire des heures de formation avec n’importe qui, tu n’auras jamais une mĂ©thode, un standard pour travailler avec ces Ă©lĂšves. C’est des profils trĂšs spĂ©cifiques, il ne faut pas oublier qu’il faut toujours s’adapter au cas par cas, que c’est diffĂ©rent Ă  chaque cours !

    Entretien du 02 mars 2025 avec Nathalie98, éducatrice en hÎpital de jour

    ThĂ©ophile DuguĂ© : Pouvez-vous prĂ©senter votre Ă©tablissement ?

    Nathalie : On est un hĂŽpital de jour qui dĂ©pend de l’EPSM de Caen, c’est-Ă -dire l’Établissement Public de SantĂ© Mentale. Il y a un pĂŽle de pĂ©dopsychiatrie, oĂč on accueille par demi-journĂ©e des enfants qui prĂ©sentent des problĂ©matiques diverses, diffĂ©rents types de handicaps.

    On accueille les enfants pour une observation gĂ©nĂ©ralement de 3 Ă  4 ans. Ils sont tous scolarisĂ©s. Les mĂ©decins essaient de poser un diagnostic en s’appuyant sur nos observations dans les ateliers. Chaque annĂ©e ils ont un emploi du temps avec diffĂ©rentes activitĂ©s, ça peut ĂȘtre le conservatoire, le cirque, l’escalade, littĂ©rature et chansons
 c’est trĂšs variĂ© !

    T.D. : Ces ateliers ont donc un but de diagnostic ?

    N. : Oui, chaque enfant a un projet de soin, avec des objectifs individuels qu’on réévalue pour l’annĂ©e scolaire suivante. On regarde si la mĂ©diation est porteuse pour lui, si cela lui permet d’évoluer dans le domaine de la socialisation par exemple.

    T.D. : L’atelier d’aujourd’hui Ă©tait censĂ© ĂȘtre un cours en petit groupe ? (note : Samir Ă©tait le seul Ă©lĂšve prĂ©sent en cours)

    N. : Exactement, cela peut aller jusqu’à trois Ă©lĂšves, normalement c’est avec d’autres Ă©ducateurs mais il y a eu un changement en cours d’annĂ©e, du coup ça demande plus de concentration Ă  Samir !

    T.D. : Quand ils sont plusieurs, ils font des choses en groupe ou c’est chacun Ă  la suite individuellement ?

    N. : C’est plutĂŽt individuel, chacun son tour, parce que ce que notre objectif c’est que l’enfant arrive Ă  transposer ce qu’il fait dans les activitĂ©s organisĂ©es par l’hĂŽpital de jour dans son environnement (l’école, la maison par exemple). C’est-Ă -dire de pouvoir patienter, pouvoir rester assis en groupe sans dĂ©ranger les autres, pouvoir attendre son tour pour faire l’atelier, qu’il puisse se dire que ce n’est pas grave si ce n’est pas lui qui passe en premier, qu’il n’y a pas besoin de faire de crise, 


    T.D. : Est-ce que vous observez des apports particuliers de ces atelier au conservatoire sur les enfants ?

    N. : Oui, clairement le fait d’attendre son tour, de ne pas dĂ©ranger l’autre, c’est tout ce qu’en classe on leur demande, donc oui le conservatoire a cet apport-lĂ . T.D. : Est -ce que les enfants ont une attente par rapport Ă  cet atelier ?

    N. : C’est plutĂŽt nous qui faisons l’emploi du temps en fonction de ce qu’on observe. On demande quand mĂȘme Ă  la famille, et on voit si l’enfant a une attirance pour la musique ou pas, mais c’est nous qui dĂ©cidons des ateliers. 

    Ensuite les enfants manifestent s’ils sont contents de venir, on voit s’ils viennent Ă  reculons le matin. Ils peuvent aussi en parler aprĂšs, selon leur niveau de communication. Ils en reparlent aux adultes s’ils ont apprĂ©ciĂ©.

    Débat terminologique

    Figure 6 : Capture d’écran d’une discussion sur X (ex Twitter) entre Elisa Rojas, avocate et militante sur le handicap et le fĂ©minisme, et un militant anonyme, exprimant comment le terme « situation de handicap » peut ĂȘtre vĂ©cu comme un « euphĂ©misme insupportable », utilisĂ© « pour ne pas dire handicapĂ© ». 
    Figure 6 : Capture d’écran d’une discussion sur X (ex Twitter) entre Elisa Rojas, avocate et militante sur le handicap et le fĂ©minisme, et un militant anonyme, exprimant comment le terme « situation de handicap » peut ĂȘtre vĂ©cu comme un « euphĂ©misme insupportable », utilisĂ© « pour ne pas dire handicapĂ© ». 

    Demande d’adaptation pour Lyn

    Figure 7 : Capture d’écran d’un mail envoyĂ© par moi-mĂȘme Ă  la conseillĂšre aux Ă©tudes d’un conservatoire d’arrondissement parisien, demandant une adaptation de son programme d’examen pour tenir compte de ses difficultĂ©s d’apprentissage.
    Figure 7 : Capture d’écran d’un mail envoyĂ© par moi-mĂȘme Ă  la conseillĂšre aux Ă©tudes d’un conservatoire d’arrondissement parisien, demandant une adaptation de son programme d’examen pour tenir compte de ses difficultĂ©s d’apprentissage.

    Dispositif Celizy

    Figures 8 et 9 : photos d’un Celizy disposĂ© sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter Ă  la tenue de l’archet, proposĂ©es par le site internet dĂ©diĂ© au Celizy
    Figures 8 et 9 : photos d’un Celizy disposĂ© sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter Ă  la tenue de l’archet, proposĂ©es par le site internet dĂ©diĂ© au Celizy
    Figures 8 et 9 : photos d’un Celizy disposĂ© sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter Ă  la tenue de l’archet, proposĂ©es par le site internet dĂ©diĂ© au Celizy
    Figures 8 et 9 : photos d’un Celizy disposĂ© sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter Ă  la tenue de l’archet, proposĂ©es par le site internet dĂ©diĂ© au Celizy99

    Dispositif CelloPhant

    Figures 10 et 11 : photo d’un Cellophant disposĂ© sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter Ă  la tenue de l’archet, prĂ©sentĂ©es par le site internet de lutherie en ligne La Maison de la Corde
    Figures 10 et 11 : photo d’un Cellophant disposĂ© sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter Ă  la tenue de l’archet, prĂ©sentĂ©es par le site internet de lutherie en ligne La Maison de la Corde
    Figures 10 et 11 : photo d’un Cellophant disposĂ© sur un archet et montrant l’aide qu’il peut apporter Ă  la tenue de l’archet, prĂ©sentĂ©es par le site internet de lutherie en ligne La Maison de la Corde100

    Echelle des positions au violoncelle

    Figure 12 : SchĂ©ma prĂ©sentant l’organisation des sept premiĂšres positions et les notes auxquelles elles permettent d’accĂ©der sur les quatre cordes du violoncelle, prĂ©sentĂ© sur le site internet The Cello Companion, blog tenu par Deryn Cullen, violoncelliste et professeur de violoncelle.
    Figure 12 : SchĂ©ma prĂ©sentant l’organisation des sept premiĂšres positions et les notes auxquelles elles permettent d’accĂ©der sur les quatre cordes du violoncelle, prĂ©sentĂ© sur le site internet The Cello Companion, blog tenu par Deryn Cullen, violoncelliste et professeur de violoncelle101.

    MÉMOIRE DE MASTER EN PÉDAGOGIE Dans le cadre de l’obtention du Certificat d’aptitude de professeur de violoncelle
    Dirigé par Denis Laborde

    Remerciements

    Je tiens Ă  exprimer ma sincĂšre gratitude Ă  Denis Laborde pour son accompagnement, ses conseils et sa patience tout au long de cette recherche. 

    Ma reconnaissance va Ă©galement Ă  Nicolas Heim. Nos Ă©changes stimulants et l’observation de sa dĂ©marche d’enseignement ont Ă©tĂ© dĂ©terminants dans la construction de ma rĂ©flexion. 

    J’adresse mes plus profonds remerciements Ă  Manon Leroy pour son aide et son soutien constants sans lesquels la rĂ©alisation de ce mĂ©moire n’aurait pas Ă©tĂ© possible. 

    Enfin, un grand merci aux enseignant.es rencontrĂ©s pendant ce travail de recherche, dont les contributions ont Ă©tĂ© prĂ©cieuses, ainsi qu’aux Ă©lĂšves qui en constituent le cƓur et la raison d’ĂȘtre.

    Notes

    1. Je discute ce choix terminologique – plutĂŽt que « personne en situation de handicap » – Ă  partir de la page ↩
    2. PRIMERANO Adrien, « L’émergence des concepts de “capacitisme” et de “validisme” dans l’espace francophone« , dans Alter, vol. 16, n° 2, 2022, p. 43–58. ↩
    3. ‘Notre manifeste’, dans Les DĂ©valideuses, http://lesdevalideuses.org/les-devalideuses/notre-manifeste/, consultĂ© le 24/10/2024. ↩
    4. Ibid. ↩
    5. UNESCO, « DĂ©claration universelle de l’UNESCO sur la diversite culturelle« , 2001, https://www.unesco.org/fr/legal-affairs/unesco-universal-declaration-cultural-diversity, consultĂ© le 19/04/2025.    ↩
    6. GROUPE DE FRIBOURG, « La DĂ©claration de Fribourg sur les Droits Culturels« , dans Observatoire de la diversitĂ© et des droits culturels, 2007, https://droitsculturels.org/observatoire/la-declaration-de-fribourg/, consultĂ© le 19/04/2025. ↩
    7. MEYER-BISCH Patrice, « Les droits culturels : Enfin sur le devant de la scĂšne ?« , dans L’Observatoire, vol. N° 33, n° 1, 2008, p. 9–13.  ↩
    8. MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théùtre Guide pratique« , 2020.  ↩
    9. CONSEIL DE L’EUROPE – COMITÉ DES MINISTRES, « RĂ©solution ResAP sur l’introduction des principes de conception universelle dans les programmes de formation de l’ensemble des professions travaillant dans le domaine de l’environnement bĂąti« , https://rm.coe.int/16804c3d70, consultĂ© le 19/04/2025 ↩
    10. MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théùtre Guide pratique« , 2020. ↩
    11. DÉFENSEUR DES DROITS, « La mise en Ɠuvre de la Convention relative aux droits des personnes handicapĂ©es« , Rapport, 2020. ↩
    12. DURANTON Nicole, GONTHIER-MAURIN Brigitte, « Culture et handicap, une exigence dĂ©mocratique« , SĂ©nat, Rapport d’information, n° 648, 2017. ↩
    13. MESH, « L’enquĂȘte nationale 2022-2023« , https://mesh.asso.fr/activites/ressource/enquete/, consultĂ© le 22/03/2024. ↩
    14. DÉPARTEMENT DES AFFAIRES ÉCONOMIQUES ET SOCIALES DES NATIONS UNIES, « 5 choses Ă  savoir sur les personnes handicapĂ©es« , https://www.un.org/fr/desa/14th-conference-on-crpd, consultĂ© le 21/04/2025. ↩
    15. DIRECTION DE LA RECHERCHE, DES ÉTUDES, DE L’ÉVALUATION ET DES STATISTIQUES,
         « Le handicap en chiffres« , 2024. ↩
    16. BEELMEON Kimberley, L’enseignement musical des personnes en situation de handicap, Paris,
      Mémoire, CNSMDP, 2022. HUYGHE Benjamin, Les pratiques culturelles et artistiques pour les personnes en situation de handicap.
      Un vecteur d’inclusion, Paris, MĂ©moire, CNSMDP, 2017.         
      REYES AnaĂŻs, L’accueil des personnes en situation de handicap dans les Ă©tablissements publics d’enseignement musical, Paris, MĂ©moire, CNSMDP, 2014.   ↩
    17. Les prĂ©noms de tous les Ă©lĂšves ont Ă©tĂ© modifiĂ©s. ↩
    18. KERR David, « Mal nommer, c’est discriminer : Une comparaison entre France et Grande-Bretagne« , dans VST – Vie Sociale et Traitements, vol. n o 92, n° 4, 2007, p. 71–81. ↩
    19. ADA NATIONAL NETWORK, « Guidelines for Writing About People With Disabilities« , https://adata.org/factsheet/ADANN-writing, consultĂ© le 01/05/2025.  ↩
    20. CHAMORRO Elena, « Ces mots qui disent de nous et ces mots qui nous disent. Petit tour d’horizon« , dans Mediapart, 2019, https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/281019/ces-mots-qui-disent-de-nous-et-cesmots-qui-nous-disent-petit-tour-d-horizon, consultĂ© le 19/04/2025. ↩
    21. Voir annexe  ↩
    22. CHAMORRO Elena, « Ces mots qui disent de nous et ces mots qui nous disent. Petit tour d’horizon« , dans Mediapart, 2019, https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/281019/ces-mots-qui-disent-de-nous-et-cesmots-qui-nous-disent-petit-tour-d-horizon, consultĂ© le 19/04/2025.  ↩
    23. CANDEA Maria, VÉRON LaĂ©lia, Le français est Ă  nous ! petit manuel d’émancipation linguistique, Paris, la DĂ©couverte, 2019.  ↩
    24. CHAMORRO Elena, « Ces mots qui disent de nous et ces mots qui nous disent. Petit tour d’horizon« , dans Mediapart, 2019, https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/281019/ces-mots-qui-disent-de-nous-et-cesmots-qui-nous-disent-petit-tour-d-horizon, consultĂ© le 19/04/2025.  ↩
    25. HUYGHE Benjamin, Les pratiques culturelles et artistiques pour les personnes en situation de handicap. Un vecteur d’inclusion, Paris, MĂ©moire, CNSMDP, 2017. ↩
    26. MARISSAL Jean-Pierre, « Les conceptions du handicap : du modĂšle mĂ©dical au modĂšle social et rĂ©ciproquement « , Éditions du Cerf, dans Revue d’éthique et de thĂ©ologie morale, vol. 256, n° HS, 2009, p. 19–28.  ↩
    27. Ibid. ↩
    28. Ibid. ↩
    29. Loi N° 75-534 Du 30 Juin 1975 d’orientation En Faveur Des Personnes HandicapĂ©es ↩
    30. La prestation de compensation du handicap (PCH) | Mon Parcours Handicap, https://www.monparcourshandicap.gouv.fr/aides/la-prestation-de-compensation-du-handicap-pch, consulté le
      17/09/2024. ↩
    31. FERTIER AndrĂ©, GOVINDJEE Myrha, Culture et handicap, 50 ans d’histoire : l’historique d’un demisiĂšcle d’évolutions dans les concepts, les politiques et les pratiques, Paris, l’Harmattan les Éditions Cemaforre,
      2022. ↩
    32. MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théùtre Guide pratique », 2020 ↩
    33. HANDICAP INTERNATIONAL, « L’éducation inclusive, c’est quoi ? »,
      https://www.handicapinternational.be/fr/l-education-inclusive-c-est-quoi, consultĂ© le 19/04/2025 ↩
    34. FERTIER AndrĂ©, GOVINDJEE Myrha, Culture et handicap, 50 ans d’histoire : l’historique d’un demisiĂšcle d’évolutions dans les concepts, les politiques et les pratiques, Paris, l’Harmattan les Éditions Cemaforre,
      2022. ↩
    35. Ibid ↩
    36. MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théùtre Guide pratique », 2020 ↩
    37. FERTIER AndrĂ©, GOVINDJEE Myrha, Culture et handicap, 50 ans d’histoire : l’historique d’un demisiĂšcle d’évolutions dans les concepts, les politiques et les pratiques, Paris, l’Harmattan les Éditions Cemaforre,
      2022. ↩
    38. REYES AnaĂŻs, L’accueil des personnes en situation de handicap dans les Ă©tablissements publics
      d’enseignement musical, Paris, MĂ©moire, CNSMDP, 2014. ↩
    39. DESEYNE Chantal, et al., « Bilan de l’application de la loi du 11 fĂ©vrier 2005 », 2025. ↩
    40. Ibid. ↩
    41. DÉFENSEUR DES DROITS, « Handicap : 20 ans aprĂšs la Loi de 2005, et maintenant ? », 2025. ↩
    42. Ibid ↩
    43. COUR DES COMPTES, « L’inclusion scolaire des Ă©lĂšves en situation de handicap », 2024,
      https://www.ccomptes.fr/fr/publications/linclusion-scolaire-des-eleves-en-situation-de-handicap, consulté le
      20/04/2025. ↩
    44. DÉFENSEUR DES DROITS, « Handicap : 20 ans aprĂšs la Loi de 2005, et maintenant ? », 2025 ↩
    45. Ibid. ↩
    46. ONU, « Convention relative aux droits des personnes handicapées », 2006,
      https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-rights-persons-disabilities, consultĂ© le 08/03/2024. ↩
    47. COMITÉ DES DROITS DES PERSONNES HANDICAPÉES, ONU, Observations finales sur le
      rapport initial de la France, 2021. ↩
    48. Ibid ↩
    49. COHU Sylvie, et al., « La SuĂšde et la prise en charge sociale du handicap, ambitions et limites », DREES MinistĂšre de la santĂ©, dans Revue française des affaires sociales, n° 4, 2003, p. 461–483. ↩
    50. LES DÉVALIDEUSES, « L’ONU face Ă  l’institutionnalisation : Une violation des droits humains », 2025,
      https://lesdevalideuses.org/lonu-face-a-linstitutionnalisation-une-violation-des-droits-humains/, consulté le
      22/04/2025. ↩
    51. EUROPEAN DISABILITY FORUM, « 7th Human Rights Report. The Right to Work: The employment
      situation of persons with disabilities in Europe », 2023. ↩
    52. Ibid. ↩
    53. MINISTÈRE DU TRAVAIL, « La loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’égalitĂ© des droits et des chances, 20 ans
      aprĂšs », 2025, https://handicap.gouv.fr/la-loi-du-11-fevrier-2005-pour-legalite-des-droits-et-des-chances, consultĂ© le 21/04/2025. ↩
    54. IGAS, IGF, « Les Ă©tablissements et services d’aide par le travail (ESAT) », 2019. ↩
    55. Ibid. ↩
    56.  » Définition / classification des handicaps (CIH et OMS) « , dans Handicap.fr, 2013,
      https://informations.handicap.fr/a-definition-classification-handicap-cih-oms-6029.php, consulté le 17/09/2024.
      MARISSAL Jean-Pierre, « Les conceptions du handicap : du modĂšle mĂ©dical au modĂšle social et
      rĂ©ciproquement  », Éditions du Cerf, dans Revue d’éthique et de thĂ©ologie morale, vol. 256, n° HS, 2009, p.19–28. ↩
    57. Ibid. ↩
    58. MARISSAL Jean-Pierre, « Les conceptions du handicap : du modĂšle mĂ©dical au modĂšle social et
      rĂ©ciproquement  », Éditions du Cerf, dans Revue d’éthique et de thĂ©ologie morale, vol. 256, n° HS, 2009, p.19–28. ↩
    59. Ibid. ↩
    60. CAMBERLEIN Philippe, Politiques et dispositifs du handicap en France, Paris, Dunod, 2e Ă©d, 2011. ↩
    61. MINISTÈRE DE L’AGRICULTURE, « Les grandes familles ou typologies de handicap », dans MinistĂšre
      de l’agriculture, de la souverainetĂ© alimentaire et de la forĂȘt, 2023, https://handicap.agriculture.gouv.fr/lesgrandes-familles-ou-typologies-de-handicap-a231.html, consultĂ© le 27/10/2024 ↩
    62. Ibid. ↩
    63. CCAH, « Les différents types de handicap », dans Le Comité National Coordination Action Handicap,
      https://www.ccah.fr/CCAH/Articles/Les-differents-types-de-handicap, consultĂ© le 27/10/2024 ↩
    64. SERVICE D’INFORMATION DU GOUVERNEMENT, « Comprendre les handicaps pour amĂ©liorer
      l’accessibilité », dans info.gouv.fr, 2025, https://www.info.gouv.fr/accessibilite/comprendre-les-handicapspour-ameliorer-laccessibilite, consultĂ© le 21/04/2025. ↩
    65. CCAH, « Les différents types de handicap », dans Le Comité National Coordination Action Handicap,
      https://www.ccah.fr/CCAH/Articles/Les-differents-types-de-handicap, consultĂ© le 27/10/2024. ↩
    66. FONDATION PERCE-NEIGE, « Le polyhandicap », 2016, https://www.perce-neige.org/infoshandicap/comprendre-le-handicap/le-polyhandicap/, consultĂ© le 21/04/2025. ↩
    67. GROUPEMENT NATIONAL DE COOPÉRATION HANDICAPS RARES, « Qu’est-ce que le handicap
      rare ? », https://gnchr.fr/handicaps-rares/definition-handicap-rare, consultĂ© le 21/04/2025 ↩
    68. CCAH, « Les différents types de handicap », dans Le Comité National Coordination Action Handicap,
      https://www.ccah.fr/CCAH/Articles/Les-differents-types-de-handicap, consultĂ© le 27/10/2024. ↩
    69. MINISTÈRE DE LA CULTURE, « SchĂ©ma national d’orientation pĂ©dagogique de l’enseignement public spĂ©cialisĂ© de la danse, de la musique et du théùtre », 2023. ↩
    70. MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Accueil rĂ©servĂ© aux personnes handicapĂ©es au sein des Ă©tablissements supĂ©rieurs », https://www.legifrance.gouv.fr/circulaire/id/33737, consultĂ© le 28/04/2025. ↩
    71. MINISTÈRE DE LA CULTURE, « Pour un enseignement artistique accessible – Danse, musique, théùtre Guide pratique », 2020 ↩
    72. DURANTON Nicole, GONTHIER-MAURIN Brigitte, « Culture et handicap, une exigence
      dĂ©mocratique », SĂ©nat, Rapport d’information, n° 648, 2017.
      DÉFENSEUR DES DROITS, « La mise en Ɠuvre de la Convention relative aux droits des personnes
      handicapées », Rapport, 2020.
      COMITÉ DES DROITS DES PERSONNES HANDICAPÉES, ONU, Observations finales sur le rapport
      initial de la France, 2021. ↩
    73. MESH, « L’enquĂȘte nationale 2022-2023 », https://mesh.asso.fr/activites/ressource/enquete/, consultĂ© le 22/03/2024. ↩
    74. CONSERVATOIRE ET ORCHESTRE DE CAEN, « Le projet d’établissement », http://conservatoireorchestre.caen.fr/le-projet-detablissement, consultĂ© le 23/04/2025. ↩
    75. CONSERVATOIRE ET ORCHESTRE DE CAEN, « Le Centre de Ressources Régional Handicap
      Musique-Danse », http://conservatoire-orchestre.caen.fr/le-centre-de-ressources-regional-handicap-musiquedanse, consultĂ© le 23/04/2025 ↩
    76. CONSERVATOIRE ET ORCHESTRE DE CAEN, « Le projet d’établissement », http://conservatoireorchestre.caen.fr/le-projet-detablissement, consultĂ© le 23/04/2025. ↩
    77. FUZEAU, « Cloches diatoniques 8 notes », https://www.youtube.com/watch?v=z-E1tRf-9vs. ↩
    78. OMEGA, « Jeu diatonique de 8 Cloches Fuzeau », https://www.omega.be/fr/produit=fuzeau-70608-jeudiatonique-8-cloches&id=fuze223jxb, consultĂ© le 01/05/2025. ↩
    79. L’orgue sensoriel, https://www.orguesensoriel.com, consultĂ© le 29/04/2025.
      L’ATELIER SONORE, « PrĂ©sentation vidĂ©o de l’orgue sensoriel »,
      https://www.youtube.com/watch?v=twbFe3fVND8. ↩
    80. L’AÉRONEF, « FORUM : L’orgue sensoriel, un instrument intuitif et accessible », dans L’aĂ©ronef,
      https://aeronef.fr/agenda/forum-orguesensoriel, consultĂ© le 01/05/2025. ↩
    81. PrĂ©sentation vidĂ©o du Bao Pao, https://www.dailymotion.com/video/x2phgrc, consultĂ© le 29/04/2025 ↩
    82. Bao-Pao, https://www.bao-pao.com/wp/, consultĂ© le 29/04/2025. ↩
    83. CONCERTI, « Le maestro », https://www.byconcerti.com/le-maestro.html, consulté le 29/04/2025.
      CONCERTI, « PrĂ©sentation vidĂ©o du Maestro », 2022, https://www.youtube.com/watch?v=JTpL0CH6xCQ, consultĂ© le 29/04/2025. ↩
    84. RÉGION NORMANDIE, « Le Maestro de ByConcerti, un nouvel objet de crĂ©ation musicale »,
      https://www.normandie.fr/le-maestro-de-byconcerti-un-nouvel-objet-de-creation-musicale, consultĂ© le 01/05/2025. ↩
    85. Voir la retranscription d’un de ces entretiens en annexes ↩
    86. Voir en annexes ↩
    87. Les citations sont tirĂ©es des entretiens rĂ©alisĂ©s lors de l’observation. Voir en annexes ↩
    88. Page de l’association : https://www.helloasso.com/associations/lucane-revons-musique-ensemble ↩
    89. Voir en annexes : Celizy ; CelloPhant ↩
    90. GENET HĂ©lĂšne, « En situation de handicap » – Vraiment ?, dans VST – Vie sociale et traitements, vol.
      115, n° 3, 2012, p. 54–59 ↩
    91. Exemple d’échelle des positions au violoncelle : voir en annexe ↩
    92. Voir en annexe ↩
    93. BLANC Alain, « Handicap et liminalitĂ© : un modĂšle analytique », dans Alter, vol. 4, n° 1, 2010, p. 38–47. ↩
    94. https://conservatoire.montpellier3m.fr/sites/conservatoire/files/telechargement/fichier/presentation_
      parcours_adaptes_cite_des_arts_-_juin_2022.pdf
      ↩
    95. https://www.youtube.com/watch?v=z-E1tRf-9vs ↩
    96. https://www.youtube.com/watch?v=twbFe3fVND8 ↩
    97. https://www.dailymotion.com/video/x2phgrc ↩
    98. Son prĂ©nom a Ă©tĂ© modifiĂ© ↩
    99. Description du Celizy, https://celizy.com/description/, consultĂ© le 01/05/2025.      ↩
    100. LA MAISON DE LA CORDE, « Positionneur de main CelloPhant pour Violoncelle« , https://www.lamaisondelacorde.com/1649-positionneur-de-main-cellophant-violoncelle.html, consultĂ© le 01/05/2025.  ↩
    101. CULLEN Deryn, « Cello Fingerboard Map: First to Seventh Position« , 2012, https://thecellocompanion.info/2012/01/11/fingerboard-map/, consultĂ© le 01/05/2025.           ↩
  • L’enseignement musical aux personnes en situation de handicap

    L’enseignement musical aux personnes en situation de handicap

    Introduction

    Dans une sociĂ©tĂ© cherchant Ă  favoriser l’égalitĂ© pour tous, nous notons un grand nombre d’injustices qui dĂ©finissent cette Ă©galitĂ© pour tous comme presque impossible ! Victor Hugo a eu une pensĂ©e trĂšs intĂ©ressante sur le sujet en disant : « La premiĂšre Ă©galitĂ©, c’est l’équitĂ© ». Il faut donc faire en sorte que chacun ait les mĂȘmes possibilitĂ©s, surtout en situation de handicap. Souvent, les personnes atteintes d’un handicap ont leur accĂšs compromis aux activitĂ©s en raison de leur singularitĂ©, ce qui est flagrant dans le monde musical.

    Comment sera dĂ©finie et acceptĂ©e cette personne ? Blake Howe dit que « le handicap informe sur la performance musicale, tandis que la performance musicale informe Ă  son tour le handicap »1. Est-ce un cercle interminable de jugements sur les capacitĂ©s d’une personne atteinte de troubles ? OĂč est-ce qu’il sera possible de passer outre les a priori pour se rendre compte que ce sont des artistes comme tous les autres avec leur singularitĂ© et leur propre sensibilité ?

    Le thùme de l’enseignement musical à des personnes atteintes de handicap englobe toutes ces questions.

    J’ai dĂ©cidĂ© d’écrire ce mĂ©moire en parallĂšle de la rencontre d’une Ă©lĂšve qui m’a beaucoup marquĂ©e. J’exposerai son cas dans cette rĂ©flexion qui a pour moi l’objectif d’étudier les solutions pour permettre Ă  chaque Ă©lĂšve d’avoir le droit Ă  l’accĂšs au conservatoire mĂȘme s’il est atteint d’un handicap. Ce sujet est vaste et en plein cheminement dans notre pays, mais les solutions donnĂ©es crĂ©ent encore des dĂ©ceptions quant Ă  l’inclusion de tous dans nos institutions. Au cours de cette discussion, je rĂ©pondrai Ă  cette question : quel rĂŽle joue une pĂ©dagogie adaptĂ©e dans l’apprentissage d’un Ă©lĂšve en situation de handicap ?

    Pour rĂ©pondre Ă  cette question, j’ai eu recours Ă  des recherches bibliographiques, des interviews et j’ai pu observer la classe « Handi’Artistes » de Delphine Girard pour comprendre comment elle procĂ©dait pour offrir un enseignement Ă  tous ses Ă©lĂšves atteints de diverses pathologies. Mon objectif principal Ă  travers ce travail est de comprendre ce systĂšme et de me permettre de pouvoir Ă  mon tour accueillir des Ă©lĂšves dans des situations diffĂ©rentes sans ĂȘtre Ă  court de solutions pour leur permettre de s’épanouir en apprenant la musique. Bien sĂ»r, j’ai bien conscience de ne pas dĂ©finir LA solution mais des pistes d’amĂ©lioration pour y parvenir.

    Pour rĂ©pondre Ă  cette problĂ©matique, je dĂ©finirai dans un premier temps ce qu’est l’apprentissage de la musique, en rĂ©flĂ©chissant Ă  ses bĂ©nĂ©fices, Ă  la particularitĂ© du handicap et du choix d’un instrument.

    Ensuite, je m’arrĂȘterai sur le rĂŽle du professeur qui, en plus d’offrir un enseignement de sa spĂ©cialitĂ©, devra se diriger vers une pĂ©dagogie diffĂ©rente, en rĂ©flĂ©chissant Ă  un matĂ©riel adaptĂ© (si besoin) pour que son Ă©lĂšve puisse jouer, tout en tissant une relation de confiance.

    Pour finir, j’aborderai ce vaste sujet qu’est le handicap et l’enseignement en conservatoire. Dans cette derniĂšre partie, je dĂ©finirai quels sont les objectifs pour ces Ă©lĂšves, quelles difficultĂ©s peuvent ĂȘtre rencontrĂ©es dans la collaboration entre les professeurs et les familles et je terminerai sur comment construire un projet inclusif en conservatoire.

    I. L’apprentissage de la musique

    J’ai fait le choix de commencer par expliquer ce qu’est l’apprentissage de la musique et quels en sont les objectifs, d’une part d’un point de vue personnel et d’autre part d’aprùs des sources officielles.

    Je poursuivrai avec un point de vue plus scientifique et psychologique de la pratique instrumentale pour l’enfant.

    Dans ma troisiĂšme sous-partie, je dĂ©finirai le handicap pour comprendre quelles problĂ©matiques pourraient ĂȘtre rencontrĂ©es par les enseignants.

    Pour finir, je parlerai du choix de l’instrument, qui me paraĂźt crucial pour l’épanouissement de celui qui le pratique mais qui peut se rĂ©vĂ©ler plus compliquĂ© lorsqu’on est en face d’un Ă©lĂšve en situation de handicap. Pour Ă©tayer ma rĂ©flexion, je m’appuierai sur des ouvrages et cas concrets que j’ai pu rencontrer.

    a. Qu’entend-on par l’apprentissage de cette discipline ?

    Comment devenir un apprenti musicien ? Quelles sont les caractéristiques de cet apprentissage si particulier qui est celui de faire de la musique avec un instrument souvent difficile à maitriser ?

    Commençons par comprendre ce qu’est l’apprentissage. Je dirais que c’est rĂ©ussir Ă  faire quelque chose de nouveau en se l’appropriant, tout en s’autorisant des erreurs tout au long de la progression. C’est ce qu’appuie Jean Berbaum quand il dit que « l’apprentissage peut donc ĂȘtre dĂ©fini comme un processus de construction et d’assimilation d’une rĂ©ponse nouvelle »2. En ce qui concerne notre apprentissage, il dĂ©bute par le choix d’un instrument que l’on va progressivement s’approprier, notamment en comprenant comment il fonctionne, en sachant comment il est fabriquĂ©, comment se nomment ses diffĂ©rentes parties et en dĂ©couvrant comment le faire sonner.

    Le premier objectif est de se familiariser avec ce nouvel outil musical en faisant naitre des sons, puis se sentir Ă  l’aise avec celui-ci. Les attentes peuvent ĂȘtre diverses mais je suis convaincue que la rĂ©ussite se dĂ©finira dans l’obtention du plaisir de celui qui joue de son instrument. Il fera corps avec celui-ci et, en crĂ©ant des sons, il Ă©prouvera des Ă©motions qu’il transmettra Ă  son tour Ă  ceux qui l’écoutent. L’évolution de l’élĂšve dĂ©pendra des capacitĂ©s qui lui sont propres, mais ce travail lui apportera ainsi qu’à son professeur une satisfaction. Bien sĂ»r, il se fera dans diffĂ©rents cadres qui favoriseront ou non son dĂ©veloppement.

    Venons-en Ă  l’enseignement dans nos conservatoires. Il est encadrĂ© par plusieurs cycles ayant chacun des objectifs assez prĂ©cis. On peut voir dans le schĂ©ma type3 Ă©crit par le ministĂšre de la Culture qu’il y a quatre cycles dans les Ă©tablissements.

    Au commencement vient l’« initiation » au cours de laquelle les benjamins vont dĂ©couvrir la musique par l’écoute mais aussi par la « pratique collective » de diffĂ©rentes activitĂ©s musicales. Tout ce cycle a pour but d’intriguer l’enfant et « d’affiner les perceptions ».

    Ensuite, s’enclenche le premier cycle qui est basĂ© sur le choix de l’instrument et dont les premiers instants vont ĂȘtre les fondations techniques de la vie future du musicien, qui lui donneront les « bases pratiques » sur lesquelles il se construira.

    Le second cycle a pour but de « contribuer au dĂ©veloppement artistique et musical personnel » de l’élĂšve. C’est donc le chemin vers l’autonomie qui arrivera au cours du troisiĂšme cycle. En tant que pĂ©dagogues, on sait que le contenu de ces cycles, rĂ©digĂ© par le ministĂšre, est naturellement Ă  adapter selon les situations. Certains enfants porteurs d’un handicap en sont un trĂšs bel exemple car ils ne seront peut-ĂȘtre pas en mesure de suivre ces cycles tels qu’ils sont dĂ©finis. Ils risquent alors de se retrouver exclus de ces Ă©tablissements. Pourtant, les conservatoires sont invitĂ©s Ă  tenir l’engagement de la loi du 11 fĂ©vrier 2005, qui est de rendre accessibles tous ses locaux aux personnes en situation de handicap4. Un guide basĂ© sur cette loi a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© par le ministĂšre de la Culture en octobre 2020 pour les aider dans cette voie et se nomme « Pour un enseignement accessible Danse, musique, théùtre : guide pratique ». Nous y aurons recours au travers de ma rĂ©flexion.

    J’ai trouvĂ© intĂ©ressant de rĂ©flĂ©chir au sujet de la feuille de route RĂ©ussir le 100 % Ă©ducation artistique et culturelle5 dans laquelle sont exposĂ©s trois objectifs de « l’éducation artistique ». Le premier est de dĂ©velopper « la connaissance ». Cette action met en Ɠuvre l’appropriation des bases culturelles, que ce soit dans leur contexte historique et esthĂ©tique. Cette Ă©ducation permettra Ă  l’élĂšve d’acquĂ©rir un « esprit critique ».

    Le deuxiÚme pilier de cette feuille de route est « la pratique artistique ». Pour un musicien, elle est centrale. Le jeune musicien va découvrir un nouvel art et se familiariser avec lui. Il prendra au fur et à mesure confiance en lui pour créer des choses de sa propre personne. Ce chemin vers un développement personnel permettra de rencontrer des élÚves et de partager avec eux.

    Le dernier est « la rencontre avec les Ɠuvres et les artistes ». Que ce soit en allant aux spectacles dans diverses salles ou aux expositions, le petit artiste dĂ©couvrira de nouvelles Ɠuvres et fera des rencontres. Ce dernier point peut ĂȘtre mis de cĂŽtĂ© mais me paraĂźt cependant primordial. AprĂšs rĂ©flexion, ne pourrions-nous pas changer l’ordre des piliers ? D’aprĂšs moi, la « pratique artistique » est un point crucial car c’est en jouant de son instrument que l’on apprĂ©cie la musique et que l’on en vient Ă  vouloir l’Ă©couter, voire mĂȘme Ă  en comprendre le sens historique. Il y aura une volontĂ© d’apprĂ©hender la musique. C’est ce que l’on remarque chez les enfants en situation de handicap qui aiment ressentir en eux les vibrations de l’instrument mais surtout les recrĂ©er eux-mĂȘmes. C’est au cours de son apprentissage que l’enfant fera des rencontres et sera invitĂ© Ă  voir des concerts.

    Je placerai donc au second plan « la rencontre des artistes ». Elle va marquer l’enfant et susciter chez lui des Ă©motions autres que celles de la pratique en elle-mĂȘme. Ces sentiments vont lui donner une motivation supplĂ©mentaire pour essayer de faire comme les acteurs de ces moments. C’est aprĂšs avoir abordĂ© tout cela que dĂ©velopper « la connaissance » sera plus abordable car, en ayant dĂ©jĂ  pratiquĂ© et entendu les Ɠuvres, certains seront curieux de dĂ©couvrir leur contexte.

    Commencer la musique de maniĂšre scolaire ne parlera pas Ă  tous et pourrait mĂȘme avoir l’effet inverse. Les Ă©lĂšves n’auraient en effet pas envie de s’approcher de nouvelles leçons Ă  retenir. Nous avons abordĂ© deux schĂ©mas donnant une idĂ©e du chemin Ă  parcourir pour les conservatoires, mais dont certains points peuvent ĂȘtre dĂ©battus, car ils n’incluent pas forcĂ©ment tous les publics et pourraient faire peur Ă  certains. L’éducation artistique ne devrait-elle pas tous nous guider dans une notion de plaisir en comprenant le fonctionnement de notre instrument pour crĂ©er de beaux sons et de la belle musique ? Ne devrait-elle pas ĂȘtre cadrĂ©e dans les grandes lignes tout en octroyant une certaine souplesse ?

    L’apprentissage est diffĂ©rent selon les personnes, que ce soit par son Ă©volution ou sa vitesse de progression, et devrait ĂȘtre une expĂ©rience de vie positive.

    b. Les bĂ©nĂ©fices d’une pratique instrumentale pour un enfant

    La musique, pour celui qui la pratique, est souvent considérée comme un divertissement. Néanmoins, elle a des vertus que nous pourrions parfois ignorer.

    Appuyons-nous sur une citation d’Emmanuel Bigand6: « Aujourd’hui les Ă©tudes de neurosciences cognitives suggĂšrent que la musique exerce un pouvoir transformationnel sur le cerveau et le fonctionnement de l’esprit. Ce pouvoir se manifeste dĂšs les premiĂšres minutes jusqu’aux derniers instants de la vie. Il semble avoir contribuĂ© au dĂ©veloppement des compĂ©tences cognitives et sociales fondamentales des humains ». On comprend ici que cette pratique a une action sur le cerveau, que ce soit cognitivement ou socialement au commencement de la vie. C’est Ă©galement ce que dĂ©veloppe Mathias Demoucron7 quand il dĂ©crit l’action de la performance musicale comme nĂ©cessitant un dĂ©veloppement des capacitĂ©s motrices par l’intermĂ©diaire de l’instrument pour l’expression artistique.

    D’ailleurs, des chercheurs ont observĂ© des modifications cĂ©rĂ©brales importantes chez les musiciens professionnels dans diverses zones du cerveau, du fait que la complexitĂ© de la pratique y requiert plusieurs actions simultanĂ©es.

    Quelles sont donc les zones principalement impactées par la pratique instrumentale ?

    Penchons-nous sur une partie des modifications faites au niveau cĂ©rĂ©bral :

    • Les aires visuelles, auditives et motrices : Ă©tant moi-mĂȘme violoniste et en analysant ce que je fais, je sais que les zones auditives, visuelles et motrices sont plus dĂ©veloppĂ©es. En jouant, je dois m’écouter, Ă©couter les autres tout en regardant le chef d’orchestre et ma partition, en ajoutant le fait d’exĂ©cuter ce qu’il y a Ă©crit tout en communiquant physiquement avec les autres musiciens de l’orchestre. Cela est corroborĂ© par l’imagerie cĂ©rĂ©brale. 
    • Le cervelet8 : ces actions mĂȘlĂ©es toutes Ă  la fois peuvent sembler impossibles pour un non-musicien mais deviennent quelque chose de naturel pour nous. Pour coordonner tous ces mouvements simultanĂ©ment, le cervelet a un rĂŽle crucial. Or, il a des fonctions par ailleurs trĂšs importantes, notamment le maintien de l’équilibre, la posture, et la coordination des mouvements volontaires. Il sert donc Ă  apprendre de nouveaux mouvements jusqu’à ce qu’ils deviennent prĂ©cis. 
    • Les aires de Broca et de Wernicke reliĂ©es par le faisceau arquĂ©9 : c’est une zone qui est renforcĂ©e chez les musiciens, sachant que l’aire de Broca est le siĂšge de la crĂ©ation de la parole tandis que l’aire de Wernicke a pour fonction de comprendre le « sens des mots ». Elles sont donc essentielles pour le langage (ainsi que la lecture). Or ce sont des zones qui sont renforcĂ©es chez les musiciens. Le rythme, notamment, fait appel Ă  ces zones, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est utilisĂ© en rééducation lors de la dyslexie. Le faisceau arquĂ©, qui les relie et permet la communication entre ces deux aires, est une fois et demie plus dĂ©veloppĂ© chez les musiciens. 
    • Le corps calleux,10 lui, est Ă©paissi de vingt pour cent, ce qui est trĂšs important car sa principale fonction est de « transmettre des informations d’un hĂ©misphĂšre Ă  un autre », mais Ă©galement de permettre aux deux hĂ©misphĂšres de travailler ensemble et rapidement tout en Ă©tant fluide. 

    Faire de la musique permet donc de créer plus de connexions et de développer certaines zones du cerveau dont nous nous servons au quotidien.

    Qu’en est-il de la pratique chez les enfants Ă  court terme ? Stanislas Dehaene11 dit qu’« en jouant d’un instrument, les enfants apprennent Ă  se concentrer ». À notre Ă©poque oĂč les Ă©crans prennent Ă©normĂ©ment de place dans le quotidien, se concentrer sur une longue durĂ©e devient de plus en plus compliquĂ© car les nouvelles technologies nous imposent des rĂ©sultats de plus en plus rapides et sans effort.

    Des expĂ©riences sont d’ailleurs rĂ©alisĂ©es dans les classes de maternelle et primaire afin de voir si le fait de faire de la musique permettrait d’éviter le dĂ©crochage scolaire comme au sein de la fondation Vareille12. Ces expĂ©riences retirent de nombreux rĂ©sultats positifs. En effet, ces idĂ©es se rapprochent de celles de l’analyse de Matthias Demoucron sur le fait qu’il faut mettre en place des actions nĂ©cessitant consciemment ou non un niveau de concentration important.

    En plus d’agir au niveau cognitif, on note une implication sur le plan Ă©motionnel. En regardant certaines personnes Ă©couter de la musique, on peut noter qu’elle peut autant les Ă©mouvoir aux larmes que les rendre nerveuses. Qu’est-ce qui fait qu’elle agit comme cela sur les individus ?

    Lorsque l’on Ă©coute de la musique, il a Ă©tĂ© constatĂ© Ă  l’imagerie par rĂ©sonance magnĂ©tique (IRM) une mise en Ă©vidence de l’activitĂ© de l’amygdale (liĂ©e Ă  certaines Ă©motions comme la peur ou l’agressivitĂ©) et du cortex orbito-frontal (impliquĂ© dans le processus de dĂ©cision). Cela fait Ă©cho Ă  la sous-partie prĂ©cĂ©dente oĂč il Ă©tait question du dĂ©veloppement de l’esprit critique de l’enfant grĂące Ă  la musique. C’est ce que confirme Laura Crichton13 quand elle parle de l’accessibilitĂ© de la musique Ă  tous, en faisant remarquer que « la rĂ©alisation de leur propre capacitĂ© affecte chaque aspect de leur vie ». Celui qui parfait son art Ă©prouve une satisfaction personnelle qui lui permettra de prendre confiance en lui et d’avoir une certaine fiertĂ©.

    Jouer d’un instrument fait donc appel Ă  de multiples zones cĂ©rĂ©brales, dĂ©veloppant de nombreuses capacitĂ©s sur le plan cognitif, qui joueront un rĂŽle dans la vie quotidienne de l’enfant. Cela aura un impact positif sur sa concentration, sa mĂ©moire, sa comprĂ©hension des choses et son langage, sans oublier que cela lui permettra de prendre davantage confiance en lui.

    c. La question du handicap

    Abordons maintenant la question du handicap. Je m’appuierai sur diffĂ©rents ouvrages pour tenter de le dĂ©finir.

    L’OMS dĂ©finit 5 types de handicap14 dans une classification internationale, cela nous permettra de dĂ©finir les facteurs inhĂ©rents Ă  l’individu :

    1. Le « handicap moteur » englobe les troubles pouvant entrainer une « atteinte de la motricité » ;
    2. Le « handicap sensoriel » concerne une diminution de l’acuitĂ© visuelle ou auditive ;
    3. Le « handicap psychique » cause des difficultĂ©s dans la vie de l’individu, de la souffrance et des troubles du comportement (exemples : schizophrĂ©nie, maladies bipolaires, hypochondriaques
 ») ;
    4. Le « handicap mental » est une « déficience des fonctions mentales et intellectuelles » qui génÚre des problÚmes de sociabilisation au quotidien ;
    5. Les « maladies invalidantes » sont des pathologies pouvant « générer un handicap » et « évoluer dans le temps ».

    Trois éléments de prise en considération me paraissent importants dans ces handicaps. Ils sont contenus dans la loi du 11 février 200515:

    • La dĂ©ficience : elle a un aspect lĂ©sionnel. C’est une « perte de substance ou altĂ©ration d’une structure ou fonction psychologique, physiologique ou anatomique » ;
    • L’incapacitĂ© : elle a un aspect situationnel. C’est une « rĂ©duction (rĂ©sultant d’une dĂ©ficience, partielle ou totale) de la capacitĂ© Ă  accomplir une activitĂ© de façon ou dans les limites considĂ©rĂ©es comme normales pour un ĂȘtre humain » ;
    • Le dĂ©savantage : il a un aspect situationnel. Il « rĂ©sulte d’une dĂ©ficience ou d’une incapacitĂ© qui limite ou interdit l’accomplissement d’un rĂŽle normal – en rapport avec l’ñge, le sexe, les facteurs sociaux ou culturels ». 

    On peut considĂ©rer que le handicap est souvent induit par des facteurs extĂ©rieurs Ă  la personne. C’est ce que Neil LENER16 dĂ©montre en disant que ce sont les cultures qui crĂ©ent le handicap au lieu de le considĂ©rer comme une pathologie nĂ©cessitant un traitement. Il appuie ses paroles en notant une diffĂ©rence entre la condition mĂ©dicale et les significations d’une dĂ©ficience par une sociĂ©tĂ©. Les facteurs extĂ©rieurs jouent donc « sur le niveau d’invalidité »17. En traduisant et rĂ©sumant les Ă©crits de Blake Howe18, il ajoute que les prĂ©jugĂ©s sociĂ©taux favorisent une « homogĂ©nĂ©itĂ© valide plutĂŽt que la diversitĂ© » en se basant sur des exemples tels que les trottoirs, les poignĂ©es de portes ou les escaliers qui crĂ©ent des inĂ©galitĂ©s. Le handicap n’est donc pas créé par un Ă©tat biologique mais par des « codes de conformitĂ©s ».

    Dans le Guide pratique pour un enseignement artistique accessible19, nous comprenons que le handicap est créé par l’« incapacitĂ© d’une personne et les barriĂšres environnementales qui font obstacle Ă  sa pleine participation Ă  la sociĂ©tĂ© sur la base de l’égalitĂ© ».

    Le handicap peut donc ĂȘtre créé par des moyens inadaptĂ©s et inĂ©gaux pour toutes les personnes, mais Ă©galement relever de la pathologie. Il peut ĂȘtre visible comme le handicap moteur, mais rappelons-nous que « 80 % des handicaps sont invisibles »20. Il faudrait donc que les Ă©tablissements fassent preuve d’avantage d’équitĂ© en matiĂšre d’ajustements pour que tout le monde ait les mĂȘmes chances d’accĂšs Ă  tous ces lieux d’enseignement artistique.

    d. Le choix de l’instrument : une contrainte ou un choix personnel ?

    Le choix d’un instrument est une question trĂšs importante pour notre futur musicien. Avec diffĂ©rents ouvrages et expĂ©riences rĂ©elles, je vais rĂ©flĂ©chir sur ce sujet qui peut sembler banal mais qui pose parfois de rĂ©els problĂšmes.

    Certains enfants ont un vrai coup de cƓur pour un instrument aprĂšs l’avoir dĂ©couvert (en concert, en vidĂ©o ou encore en l’ayant essayĂ©). Pour d’autres, n’ayant pas un attrait particulier, les parents influeront sur le choix de l’enfant.

    Pour un Ă©lĂšve atteint d’un handicap, d’autres paramĂštres interviennent dans ce choix. Doivent-ils choisir leur instrument en fonction de leurs envies ou doivent-ils se limiter seulement aux instruments qui paraissent possibles en fonction de leur(s) pathologie(s) ?

    Matthias Demoucron21 exprime les contraintes que peut Ă©prouver le musicien. Elles peuvent ĂȘtre :

    • « Motrices » : « liĂ©es au corps et au contrĂŽle du mouvement » : chaque corps est diffĂ©rent pour faire le mĂȘme mouvement, le musicien est dĂ©pendant des limites de son corps ;
    • « MĂ©caniques » : « liĂ©es Ă  l’instrument en lui-mĂȘme et sa rĂ©ponse acoustique ». Il est fait pour produire du son selon plusieurs aspects techniques ; 
    • Dues Ă  des « contraintes de perspectives » : nous ne percevons pas le « rĂ©sultat sonore » de la mĂȘme façon donc n’avons pas le mĂȘme niveau d’exigence. 
    • En discutant avec Delphine Girard Ă  la fin de ses cours, j’ai compris que nous pourrions ajouter les difficultĂ©s des enfants dyslexiques Ă  lire la musique en mĂȘme temps que de la jouer car c’est une double tĂąche qui demande beaucoup d’efforts pour eux, et les soucis rythmiques souvent liĂ©s aux troubles DYS et hauts potentiels, mais Ă©galement tout trouble cognitif


    Le musicien devra donc prendre en compte sa physiologie et ses particularitĂ©s pour Ă©voluer Ă  son rythme. Nous pouvons appliquer cette rĂ©flexion Ă  nos Ă©lĂšves ayant des pathologies diverses, en comprenant comment ils fonctionnent et comment leur permettre d’aborder l’instrument dans les meilleures conditions. Cela permettra d’aborder la pĂ©dagogie diffĂ©remment. J’aborderai cela dans ma deuxiĂšme partie.

    Dans la revue Music Educators Journal22, une liste de recommandations sur le choix des instruments a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e au fur et Ă  mesure des expĂ©riences avec les Ă©lĂšves. Elle permet d’aiguiller les professeurs ou rĂ©fĂ©rents vers des choix instrumentaux correspondant mieux Ă  certaines pathologies. Je pense que si nous prenions le problĂšme du matĂ©riel dĂšs le dĂ©but de la pratique musicale, cela permettrait de tĂątonner moins longtemps sur la question.

    Poursuivons sur le cas des personnes qui ont choisi leur instrument en fonction de leur handicap. J’ai pu rencontrer Alexis Lamy (Annexe n°2) lors de la confĂ©rence « Handicap & pratique artistique » par le RĂ©seau National Musique & Handicap (RNMH). C’est un corniste touchĂ© par une hĂ©miplĂ©gie du cĂŽtĂ© droit, ce qui se traduit par une motricitĂ© trĂšs limitĂ©e du bras droit et impossible de sa main. Ses parents jouant du trombone et du saxophone l’ont dirigĂ© vers le cor car il n’avait pas rĂ©ellement besoin de cette main pour en jouer. Cette solution Ă©tait la plus appropriĂ©e et Ă©vitait toute complication des autres instruments. Il est dĂ©sormais musicien professionnel malgrĂ© son handicap.

    Certains, en dehors de l’instrument en lui-mĂȘme, sont amenĂ©s vers un style de musique diffĂ©rent comme le jazz ou la musique traditionnelle. Dans l’article de Neil LENER23, il est question de musiciens aveugles. Pour eux, se tourner vers le jazz a Ă©tĂ© une solution. Au lieu de se mettre en difficultĂ© en jouant de la musique classique, ils y ont trouvĂ© un avantage : il n’y a pas de notation. GrĂące Ă  ce style, la transmission orale et sonore leur permet d’éviter d’apprendre Ă  lire en braille des partitions classiques car cela est trĂšs complexe.

    Mais voyons dĂ©sormais si on Ă©coutait l’envie de l’enfant. Pourquoi ne pas essayer mĂȘme si cela paraĂźt compliquĂ© ? Pourquoi chercher l’excellence avant le plaisir ?

    Le choix personnel d’un instrument peut nous amener Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  la façon de l’adapter Ă  la physionomie de l’élĂšve pour lui permettre de combler ses envies et ses rĂȘves malgrĂ© les contraintes liĂ©es Ă  son corps.

    Le cas de Soni Sciecinski (Annexe n°3) m’a interpellĂ©e. Il ne possĂšde que deux doigts Ă  la main gauche et joue de la trompette, du piano mais surtout du violoncelle. Si la trompette n’est pas un souci, le problĂšme de la main gauche s’est posĂ© pour le piano et le violoncelle. IntĂ©ressons-nous au violoncelle, qui Ă©tait son coup de cƓur et qu’il pratique maintenant Ă  un niveau professionnel. Son dĂ©sir a Ă©tĂ© plus fort que son handicap, mĂȘme si cela paraissait impossible. J’ai Ă©tĂ© touchĂ©e par le fait qu’à ses dĂ©buts, il mette du scotch pour accrocher son archet Ă  sa main invalide pour produire du son. MalgrĂ© tout cela, il a trouvĂ© les moyens de jouer de cet instrument grĂące Ă  des modifications techniques sur la facture de celui-ci et Ă  un entourage (parents, professeurs, prothĂ©sistes, ergonomistes, luthiers
) prĂ©sent pour l’aider Ă  avancer dans sa vie d’artiste. Tout cela l’a menĂ© Ă  intĂ©grer de grands conservatoires. Nous verrons dans la deuxiĂšme partie en dĂ©tail tout ce qui a pu ĂȘtre amĂ©nagĂ© pour lui.

    Parlons du cas d’une petite fille que j’appellerai Emma (Annexe n°1). Elle rĂȘvait de jouer du violon depuis l’ñge de trois ans. En rentrant au conservatoire de sa ville, quelle ne fut pas la dĂ©ception de ses parents de se voir refuser l’accĂšs aux cours car « elle ne pourrait pas jouer du violon comme les autres ». En effet, Emma est atteinte d’une arthrogrypose qui fait que ses mains sont dĂ©formĂ©es et ses articulations raides. On pourrait se dire que jouer du violon est impensable pour cette enfant, mais pourquoi ne pas essayer ? AprĂšs l’avoir rencontrĂ©e, j’ai pris la dĂ©cision de lui donner des cours particuliers pour lui faire rĂ©aliser son rĂȘve. En trouvant des solutions, chaque semaine cette petite fille me montre qu’elle se dĂ©passe et progresse en Ă©tant heureuse et dĂ©sireuse d’avancer dans son art. Je ne sais pas jusqu’oĂč elle ira, mais je pense que le fait de lui permettre de jouer l’instrument dont elle rĂȘvait mĂȘme en changeant quelques paramĂštres est une chance pour son Ă©panouissement personnel. Il aurait peut-ĂȘtre Ă©tĂ© plus simple de faire un autre instrument, mais son choix se portait tellement sur celui-ci et elle est heureuse ainsi. Je me demande souvent si le plus important n’est pas le plaisir qu’éprouve un enfant.

    Évidemment, chaque cas est diffĂ©rent, mais je pense que le choix de l’instrument est quelque chose d’important pour celui qui le pratique, que ce soit pour son confort ou son Ă©panouissement personnel. Il peut s’avĂ©rer complexe – en dehors du fait que les places au conservatoire sont trĂšs limitĂ©es et que beaucoup de professeurs capables et motivĂ©s n’acceptent pas ce paramĂštre qui les amĂšne Ă  avoir un enseignement diffĂ©rent – d’inclure ces Ă©lĂšves particuliers dans le cursus et cela est visible. En oubliant ces deux problĂ©matiques, le fait d’essayer de trouver des amĂ©nagements est, selon moi, important mĂȘme si toutes les espĂ©rances ne peuvent pas toujours ĂȘtre comblĂ©es. L’élĂšve Ă©prouvera la satisfaction d’avoir essayĂ© (que ce soit avec un instrument de son choix ou celui qui convient Ă  ses particularitĂ©s), d’avoir obtenu de jolis rĂ©sultats, ou mĂȘme simplement d’avoir la possibilitĂ© de jouer de la musique (ce qui Ă©vitera la frustration de n’avoir rien fait). Dans certains cas, il pourra devenir professionnel, mais le principal Ă  mes yeux est d’y Ă©prouver du plaisir comme tout instrumentiste valide.

    II. Le rĂŽle du professeur

    Poursuivons en parlant du rĂŽle d’un des acteurs principaux de la vie de l’apprenti musicien : le professeur. Il a un rĂŽle trĂšs important car il est la personne de rĂ©fĂ©rence avec qui l’élĂšve avancera une partie de sa vie. Une de ses missions est de se diriger, si cela est nĂ©cessaire pour son Ă©lĂšve, vers un matĂ©riel adaptĂ© et personnalisĂ© en se rappelant qu’il y a Ă©normĂ©ment de possibilitĂ©s, puisque chaque individu possĂšde sa propre morphologie et en particulier chez des personnes ayant un handicap moteur.

    Je continuerai sur l’importance de la mise en place d’une relation de confiance qui, à mes yeux, est primordiale pour oser apprendre une nouvelle discipline en restant serein.

    Pour finir, je parlerai de l’importance de se diriger vers une pĂ©dagogie diffĂ©rente car la singularitĂ© de chaque Ă©lĂšve doit pousser le professeur Ă  s’adapter Ă  lui et non Ă  lui imposer des schĂšmes pĂ©dagogiques uniques, surtout quand ce petit musicien a un trouble quelconque (trouble moteur, autistique ou DYS, etc.).

    Pour illustrer ma rĂ©flexion, je m’appuierai notamment sur des rencontres qui ont pu totalement changer ma vision de l’enseignement.

    a. Se diriger vers un matériel adapté et personnalisé

    Sans instrument adaptĂ©, certains enfants se trouvent dans l’incapacitĂ© de jouer. De plus, il faut prendre en compte le confort du musicien lors du jeu, c’est une recherche de toute une vie, surtout Ă  notre Ă©poque oĂč le fait d’avoir mal n’est plus chose normale. Il permet une libertĂ© dans le jeu du musicien et donc d’ĂȘtre plus musical, mais permet Ă©galement de ne pas dĂ©clencher des pathologies physiques.

    Qu’est-ce que nous pourrions dĂ©finir comme un matĂ©riel adaptĂ© et personnalisĂ© ? Est-ce le choix de l’instrument en lui-mĂȘme ou les amĂ©liorations et changements qui peuvent lui ĂȘtre appliquĂ©s ? Pour rĂ©pondre Ă  ces questions, j’étudierai quelques articles et le cas de deux personnes.

    En faisant quelques changements Ă  son instrument, l’élĂšve ne se sentirait-il pas mieux ? On note que chez les violonistes sans pathologie, le matĂ©riel est adaptĂ©, que ce soit par le choix d’une mentonniĂšre diffĂ©rente selon la hauteur du cou ou d’une barre Ă  mettre au niveau de l’épaule pour compenser l’espace vide qui pourrait se faire entre l’épaule et l’instrument. Ces ajouts sont faits pour Ă©viter de compenser avec l’épaule (la lever pour tenir l’instrument entre la clavicule et le menton) ce qui gĂ©nĂ©rerait des douleurs. Ces solutions peuvent ĂȘtre utilisĂ©es Ă©galement pour une optimisation sonore de certains instruments.

    Chez les Ă©lĂšves ayant diverses particularitĂ©s, nous pouvons rĂ©flĂ©chir Ă  quelques adaptations. Reprenons le cas d’Emma, atteinte d’arthrogrypose (Annexe n°1), pour lequel le matĂ©riel a Ă©tĂ© personnalisĂ© au vu de son incapacitĂ© Ă  poser les doigts de la main gauche sur le manche d’un violon ordinaire. Nous avons donc opĂ©rĂ© des modifications sur son violon actuel pour qu’elle puisse jouer normalement : une inversion des cordes (de gauche Ă  droite : MI-LA-RÉ-SOL au lieu de SOL-RÉ-LA-MI sur un violon classique) pour qu’elle puisse tenir le violon de sa main droite au lieu de sa main gauche. Ces ajustements nĂ©cessitant d’autres dĂ©tails techniques par le luthier ont Ă©tĂ© accompagnĂ©s d’accessoires pour l’aider Ă  se sentir Ă  l’aise :

    • Une mentonniĂšre centrale contre sa mentonniĂšre classique du cĂŽtĂ© gauche qui ne permettait pas de jouer dans le sens inverse ; 
    • L’archet placĂ© dans la main gauche accompagnĂ© de la solution « Bow’n’uS’¼ »24 pour bien placer ses doigts. 

    GrĂące Ă  toutes ces rĂ©flexions, mon Ă©lĂšve peut actuellement progresser comme les autres sans difficultĂ©. Je rĂ©flĂ©chis toujours Ă  amĂ©liorer le systĂšme pour qu’elle puisse jouer de façon confortable et avec plus de facilitĂ©s. Actuellement, nous nous concertons avec un luthier pour modifier le placement des chevilles de son violon (cf. photos Annexe 1) pour qu’elle puisse poser son premier doigt assez bas sans devoir se contorsionner pour atteindre la bonne hauteur de note. Je pense qu’avec le temps, ces changements que nous opĂ©rons actuellement seront de moins en moins nombreux.

    Dans le cas d’Emma, les changements n’étaient pas trĂšs importants, mais pour certains, il faut travailler un long moment et rĂ©flĂ©chir, que ce soit avec le luthier ou des prothĂ©sistes, pour permettre Ă  l’instrumentiste de jouer naturellement et sans trop de contraintes.

    Cela a Ă©tĂ© le cas pour Soni, dont nous avons discutĂ© prĂ©cĂ©demment (Annexe n°3). AprĂšs avoir Ă©changĂ© le violoncelle de main comme Emma, il a cherchĂ© avec sa professeure des moyens pour pouvoir jouer le plus confortablement et le mieux possible. Des amĂ©nagements ont dĂ» ĂȘtre faits sur son archet. Au dĂ©but, ils ont Ă©tĂ© rudimentaires, puis son pĂšre a fabriquĂ© sa premiĂšre prothĂšse, suivie ensuite par les ergonomistes de l’hĂŽpital Saint-Martin qui ont fait des recherches plus poussĂ©es pour l’y aider. L’évolution s’est faite progressivement avec la contrainte de la croissance qui fait qu’il faut modifier en fonction de la grandeur de la main mais Ă©galement en fonction du niveau de Soni qui augmentait. Son niveau d’excellence a nĂ©cessitĂ©, avec son enseignante, de chercher oĂč mettre ce moule sur l’archet, de trouver les angles de celui-ci qui changeraient durablement la prise de son. Ils essayent donc de tendre vers un Ă©quilibre qui lui permet d’ĂȘtre libre avec une belle sonoritĂ©.

    Le rĂŽle et l’implication du professeur dans la recherche du matĂ©riel adaptĂ© Ă  son Ă©lĂšve sont primordiaux. Cela crĂ©e, comme nous le voyons avec le cas de Soni, des liens forts qui permettent une collaboration entre l’enseignant et l’apprenant. Pour l’enfant, cette Ă©coute de ses particularitĂ©s et le respect de ce qu’il est contribueront Ă  instaurer un climat de confiance.

    b. La mise en place d’une relation de confiance

    Quand nous rencontrons un professeur, c’est le dĂ©but d’un travail commun qui va s’instaurer. Nous pourrions nous dire que cela est trĂšs simple mais je pense que plusieurs choses sont nĂ©cessaires pour instaurer cette confiance. Il est fondamental que notre Ă©lĂšve puisse se sentir Ă  l’aise pour pouvoir parler, poser des questions ou oser tout simplement essayer des choses. Je m’appuierai sur des articles et des thĂ©ories de la psychologie pour essayer de traiter cette thĂ©matique : comment instaurer ce climat favorable Ă  l’apprentissage ?

    IntĂ©ressons-nous un instant Ă  ce besoin de sĂ©curitĂ© qu’implique la confiance. En lisant un article25 sur la « dimension affective de la relation enseignant-Ă©lĂšve », j’ai pu me replonger dans la « thĂ©orie de l’attachement » de Bowlby rĂ©alisĂ©e en 1969. Dans le sujet que j’aborde, elle rappelle que « les comportements d’attachement », comme les sourires, les regards, les cris ou encore les pleurs, procurent Ă  l’enfant « un sentiment de joie et de sĂ©curité ». Je pense personnellement que si nous pouvons ĂȘtre nous-mĂȘmes avec nos humeurs et nos Ă©tats devant notre enseignant, nous pourrons collaborer de façon beaucoup plus efficace que si nous devions stresser ou nous effacer devant lui. Ces Ă©motions engendrent l’activation du systĂšme « d’exploration » qui poussera l’apprenant Ă  dĂ©velopper sa curiositĂ© Ă  dĂ©couvrir de nouvelles choses. Cette « base de sĂ©curitĂ© » dont parle Bowlby est trĂšs importante pour nos apprentis musiciens. Il est certain que si un Ă©lĂšve se sent bien, il osera faire de nouveaux pas avec son professeur, qui seront plus ou moins assurĂ©s selon le jeune musicien que nous avons en face de nous. Évidemment, la notion de sĂ©curitĂ© varie avec chaque personne et est propre Ă  son vĂ©cu, son ressenti face aux Ă©vĂšnements. Elle peut ĂȘtre fournie par une figure rassurante qui est souvent un proche parent qui protĂšge son enfant.

    En revanche, Françoise Dorocq, dans sa prĂ©sentation de la « mĂ©thode Dolce », met en garde le professeur sur le fait qu’il ne faille pas crĂ©er « des liens fusionnels » avec l’enfant car nous ne sommes pas un de ses parents. Il faut, mĂȘme si nous instaurons une relation agrĂ©able avec nos Ă©lĂšves, rester Ă  notre place d’enseignant. (Annexe n°5).

    La salle de classe a Ă©galement une importance dans le bien-ĂȘtre de l’élĂšve. Cet endroit est parfois Ă  disposition et peut ĂȘtre dĂ©corĂ© par le professeur, mais il est parfois compliquĂ© d’avoir une salle personnelle dans nos conservatoires. Elle doit ĂȘtre un lieu agrĂ©able au moins pour tout Ă©lĂšve, comme le prĂ©cise le Music Educators Journal26. En effet, dans le cas oĂč l’on accueille un Ă©lĂšve atteint de diverses pathologies, il doit se sentir en sĂ©curitĂ©. Cela passe par les habitudes et un environnement identique au cours du temps, que ce soit par la disposition de la salle ou l’heure du cours qui doit ĂȘtre fixe.

    Cette revue montre aussi l’importance de la classe au sens figurĂ©, qui est constituĂ©e de toutes les personnes recevant des cours, de l’enseignant et parfois de l’accompagnateur (au piano souvent). Il faut y instaurer une ambiance bienveillante dĂ©nuĂ©e de toute moquerie. Je pense que le rĂŽle du professeur sera de discuter en amont avec les autres Ă©lĂšves sur le fait qu’ils vont accueillir un nouveau camarade diffĂ©rent et de prendre le temps de leur expliquer son handicap pour qu’ils le comprennent tout simplement. On note que les enfants atteints de handicap sont conscients de leurs difficultĂ©s ou diffĂ©rences et les cachent pour certains. Il sera donc prĂ©fĂ©rable de tout faire pour qu’ils trouvent leur place dans la classe et s’y sentent Ă  l’aise et sans complexe. De mon expĂ©rience, un endroit oĂč des railleries silencieuses ou verbales sont trop prĂ©sentes ne donne pas envie de revenir car on peut s’y sentir jugĂ© et mal Ă  l’aise.

    Il est donc important de la part de l’enseignant que sa relation avec son Ă©lĂšve soit rassurante et humaine, mais Ă©galement que ce responsable crĂ©e une ambiance favorisant l’écoute, le respect et l’entraide dans sa classe. Chaque apprenant se sentira lĂ©gitime et heureux d’y apprendre la musique.

    c. Se diriger vers une pédagogie différente

    Lorsqu’un professeur est face Ă  un Ă©lĂšve en situation de handicap, il devra, aprĂšs avoir trouvĂ© le matĂ©riel qui convient et avoir pris ses marques avec lui, Ă©laborer un plan pour conduire ce nouvel instrumentiste vers des objectifs dĂ©finis. C’est ce que confirme l’article « Children with Disabilities Playing Musical Instruments »27 en rappelant que chaque Ă©lĂšve est unique et qu’il faut trouver des stratĂ©gies pour l’aider Ă  avancer.

    J’ai trouvĂ© une idĂ©e de Laura Crichton trĂšs intĂ©ressante. Dans son article28, elle note que c’est au pĂ©dagogue de s’adapter Ă  la personne et qu’il ne doit pas lui demander de s’adapter Ă  la musique. Elle ajoute que ce professeur doit comprendre qu’il y a diffĂ©rentes maniĂšres d’exprimer la musique. Elle prend l’exemple d’un petit enfant qui estime chanter et sa mĂšre le blĂąme car, Ă  ses yeux, il crie. On voit donc que la musique peut prendre plusieurs formes, j’approfondirai ce sujet dans ma troisiĂšme partie.

    Dans ce mĂȘme article, Laura Crichton dit qu’il faut tenir compte de l’ñge et des expĂ©riences antĂ©rieures de l’enfant sans pour autant le sous-estimer. Elle ajoute que « les personnes atteintes de handicap ne devraient pas se voir refuser cette expĂ©rience parce qu’elles ne peuvent pas ĂȘtre en mesure de rĂ©pondre Ă  certains moments ». Effectivement, cette incapacitĂ© momentanĂ©e Ă  faire quelque chose peut ĂȘtre remarquĂ©e avec un Ă©lĂšve autiste. Il y aura certains Ă©vĂšnements internes ou externes qui feront que ce dernier restera la plupart du temps debout ou prostrĂ© sur sa chaise durant le cours ou ne fera rien de ce qui est demandĂ©. NĂ©anmoins, ce n’est pas parce qu’un cours ou une partie de celui-ci se dĂ©roule de la sorte qu’il n’est pas en mesure de faire plus tard ce qu’on lui propose (Cf. exemple de JĂ©rĂŽme, Annexe nᔒ 4). En effet, je pense que face Ă  tout Ă©lĂšve il faut ĂȘtre patient et bienveillant car les progrĂšs ne sont pas forcĂ©ment constatĂ©s au fur et Ă  mesure des semaines mais peuvent se dĂ©clencher d’un coup. La temporalitĂ© de ces enfants est diffĂ©rente et il faut l’accepter.

    La comprĂ©hension du professeur est donc primordiale pour qu’il s’adapte Ă  son Ă©lĂšve. J’ai pu le constater en assistant aux cours de Delphine Girard, enseignante impliquĂ©e et spĂ©cialisĂ©e dans l’accueil d’enfants en situation de handicap (Annexe n°4).

    Delphine s’adapte Ă  chacun de ses Ă©lĂšves et leur permet d’exprimer la musique Ă  leur façon tout en les cadrant. Cette souplesse est trĂšs importante, tout en leur offrant un cadre et une marge de progression. Delphine a plusieurs instruments dans sa classe qui lui permettent de varier ses activitĂ©s avec chaque enfant qu’elle rencontre, selon leur attention et parfois leurs prĂ©fĂ©rences. Cette pianiste a trouvĂ© de nombreuses alternatives Ă  l’enseignement musical tel qu’il est prodiguĂ© dans la majoritĂ© des classes d’instrument en s’inspirant des outils de son mĂ©tier de musicothĂ©rapeute. Voyons ensemble l’utilisation qu’elle peut faire des divers instruments qu’elle a Ă  disposition dans sa salle :

    • Le violoncelle : aucune adaptation n’est faite sur les violoncelles de Delphine pour l’instant, mis Ă  part le fait qu’avec les Ă©lĂšves, c’est elle qui le tient. Une Ă©lĂšve seulement le tient d’une façon classique entre les jambes avec un peu d’aide. Cet instrument permet de travailler sur la motricitĂ© en effectuant les mouvements demandĂ©s, mais Ă©galement de faire travailler la mĂ©moire en jouant un ordre de notes mĂ©morisĂ© au prĂ©alable. Il est Ă©galement utilisĂ© avec des partitions avec le nom des 4 cordes pour que les Ă©lĂšves jouent ces notes en pizz, mais aussi pour accompagner du chant. Il est surtout trĂšs apprĂ©ciĂ© pour sa sonoritĂ© et les vibrations qu’il procure. 
    • Le balafon : instrument traditionnel sur lequel Delphine a collĂ© diffĂ©rentes pastilles colorĂ©es pour aider les Ă©lĂšves Ă  se repĂ©rer. Il peut ĂȘtre utilisĂ© :
      • Rythmiquement : en tapant Ă  la mĂȘme vitesse que le mĂ©tronome sur les diffĂ©rentes lames, ou sans mĂ©tronome en suivant le rythme de la professeure ;
      • En chantant : Delphine raconte une histoire, le balafon illustre l’histoire et l’élĂšve est acteur de cette histoire car c’est lui qui permet son dĂ©roulement.
      • Avec une partition faite de couleurs : cette alternative Ă  la partition classique permet Ă  certains Ă©lĂšves de jouer Ă  deux voix un morceau plus ou moins long. 
      • Pour stimuler la mĂ©moire : en donnant un ordre de notes Ă  produire soit en les jouant, soit en nommant les couleurs des lames pour que l’enfant les enchaine parfaitement.
      • Improviser : l’élĂšve peut jouer ce qu’il veut tant qu’il respecte les consignes donnĂ©es. Cela permet souvent une gestuelle plus libĂ©rĂ©e car l’élĂšve n’est plus concentrĂ© sur un objectif particulier, et se laisse aller plus volontiers.
    • La harpe : Delphine possĂšde une petite harpe celtique, les cordes ayant dĂ©jĂ  des couleurs, elle n’y a pas encore opĂ©rĂ© de modifications. Les Ă©lĂšves n’en jouent pas d’une maniĂšre traditionnelle, notamment dans la posture, car ils sont en gĂ©nĂ©ral debout Ă  cĂŽtĂ© de l’instrument. Elle est Ă©galement utilisĂ©e pour jouer des morceaux de mĂ©moire que la professeure accompagnera au piano. Comme le balafon, elle peut avoir un rĂŽle d’illustration d’histoires que Delphine conte. 
    • Le djembĂ© est utilisĂ© rythmiquement du fait que ce soit un instrument Ă  percussions. Delphine peut faire trouver Ă  son Ă©lĂšve une pulsation jusqu’à ce qu’elle devienne commune, faire des jeux d’imitations ou encore travailler la dissociation pour permettre Ă  l’élĂšve de jouer quelque chose de diffĂ©rent de ce qu’elle interprĂšte.
    • Le piano : comme le balafon, Delphine a ajoutĂ© quelques pastilles de couleur sur le clavier du piano. Cet instrument permet Ă  l’élĂšve de jouer des mĂ©lodies courtes composĂ©es de plusieurs notes dans un ordre prĂ©cis qui seront accompagnĂ©es par la professeure. Il permet Ă©galement de travailler la motricitĂ© des doigts et devient pour certains leur instrument principal. Elle peut se servir de supports tels que des images d’animaux associant un motif ou une articulation, etc.
    • La guitare Ă©lectrique adaptĂ©e : Delphine dispose d’un prototype de guitare Ă©lectrique qui se pose Ă  plat sur une table, cette derniĂšre a un capot modulable pour changer les accords. Elle a Ă©tĂ© conçue avec l’aide du pĂŽle innovation de son territoire et d’une entreprise innovante. Elle permet d’accompagner une mĂ©lodie avec des accords, c’est Delphine qui change les accords et l’élĂšve qui les joue, ou alors de jouer mĂ©lodiquement sur les accords que le professeur modifie Ă  sa guise en fonction de ce qui pourrait ĂȘtre jouĂ© avec un autre instrumentiste. C’est un instrument inclusif car il permet de jouer avec des Ă©lĂšves d’autres classes en tant qu’accompagnateur.

    VoilĂ  ce qu’il est possible de faire grĂące aux instruments, mais quels outils pĂ©dagogiques pourraient aider le professeur Ă  transmettre sa spĂ©cialitĂ© ?

    Nous avons vu les diffĂ©rentes utilisations que Delphine fait des instruments, mais ils incluent un travail important sur des alternatives Ă  l’enseignement classique qui peuvent ĂȘtre partagĂ©es avec ses collĂšgues accueillant des Ă©lĂšves en situation de handicap.

    Elle procĂšde Ă  la crĂ©ation de partitions amĂ©nagĂ©es pour jouer. Cela peut passer pour certains par un simple agrandissement des caractĂšres. Mais comme j’ai pu le voir durant ses cours, elle associe les notes Ă  des couleurs qui sont plus parlantes pour les Ă©lĂšves. Ces couleurs sont couplĂ©es aux instruments de maniĂšre Ă©volutive, comme nous pouvons le voir sur ces exemples :

    1Ăšre Ă©tape : Évolution avec des notes colorĂ©es
    1ere Ă©tape : Évolution avec des notes colorĂ©es

    Exemple de partitions de balafon adaptĂ©es Ă  la particularitĂ© d’une jeune Ă©lĂšve

    Nous notons sur ces exemples que la partition de gauche est composĂ©e d’une suite de pastilles colorĂ©es Ă  associer Ă  l’instrument et qu’ensuite, sur la photo de droite, la partition est Ă©crite en gros caractĂšres avec des notes Ă©crites de ces mĂȘmes couleurs. On peut noter avec ces changements que l’enfant progresse.

    Il y a parfois besoin simplement d’espacer les portĂ©es pour aider Ă  la lecture ou d’insĂ©rer en plus une ligne de sĂ©paration pour bien les distinguer.

    Il est aussi possible que le professeur passe par des images pour illustrer la musique et les Ă©lĂ©ments techniques, comme cette photo au piano qui prĂ©sente le deux en deux par un lapin :

    Exemple d’image illustrant un exercice Ă  faire au piano :

    Évidemment, les illustrations peuvent ĂȘtre utilisĂ©es pour beaucoup de choses tant que l’imaginaire du professeur le permet et qu’il est dans le sens de l’élĂšve de comprendre ce que son enseignant veut lui faire rĂ©aliser.

    En plus des outils matĂ©riels, pour aider Ă  la comprĂ©hension de nos Ă©lĂšves, nous pouvons Ă©galement ralentir notre enseignement par le fait de donner moins de tĂąches Ă  faire Ă  la fois.  Pour des matiĂšres plus thĂ©oriques comme la formation musicale, le fait de passer plus Ă  l’oral pour expliquer des notions mettra moins les Ă©lĂšves en difficultĂ© face Ă  la lecture. On peut Ă©galement utiliser cette technique en cours individuel d’instrument pour apprendre des morceaux. Il faut se rappeler de cette idĂ©e car la majoritĂ© des Ă©lĂšves avec un handicap que nous rencontrons dans nos classes sont des personnes ayant des troubles dys ou autistiques. Le fait de leur Ă©viter la double tĂąche leur permettra de se concentrer sur une chose Ă  la fois et de ne pas se retrouver perdus face Ă  un flot de tĂąches Ă  accomplir. Delphine rĂ©flĂ©chit Ă  toutes ces notions, que ce soit pour guider ses collĂšgues ou pour composer des partitions adaptĂ©es Ă  chacun de ses Ă©lĂšves. (Annexe n°4).

    Cette pĂ©dagogie permet donc Ă  chacun de ses Ă©lĂšves de se sentir Ă  l’aise pour apprendre Ă  leur rythme. Il est d’ailleurs mentionnĂ© dans l’article « Children with Disabilities
 », citĂ© plus haut, que les enfants handicapĂ©s veulent faire comme les autres tout en Ă©tant conscients de leurs diffĂ©rences. Je pense que leur donner cette chance en tant que pĂ©dagogue est une mission Ă  prendre Ă  cƓur mĂȘme si elle n’est pas complĂštement la mĂȘme qu’avec des enfants valides. Ces enfants pleins de ressources vont utiliser des stratĂ©gies diffĂ©rentes afin d’obtenir le rĂ©sultat escomptĂ©.

    III. Handicap et enseignement en conservatoire

    Le handicap en conservatoire est un sujet qui donne souvent lieu Ă  de nombreux dĂ©bats. Comment accueillir ces personnes en situation de handicap ? Comment les inclure dans les cursus ? Je rĂ©pondrai Ă  ces questions en trois parties. 

    La premiĂšre questionnera les objectifs pour ces Ă©lĂšves. En effet, ils sont Ă  discuter notamment sur le fait de leur offrir la possibilitĂ© d’avoir accĂšs Ă  un cursus diffĂ©rent du classique le plus rĂ©pandu.

    AprĂšs avoir abordĂ© ce thĂšme, je parlerai des difficultĂ©s de collaboration entre parents et professeurs, ce qui peut poser des soucis dans la prise en charge de leur enfant. 

    Je dĂ©finirai ensuite comment construire un projet inclusif en conservatoire. 

    Pour argumenter tout cela, je me servirai de revues et textes officiels et également des exemples des conservatoires de Caen et de Paris-Saclay.

    a. Quels sont les objectifs pour ces élÚves ?

    Les Ă©lĂšves atteints de handicap sont une source d’interrogations pour les enseignants. En effet, on peut se demander comment agir face Ă  eux selon le degrĂ© de leur handicap ou sa potentielle visibilitĂ© (il peut ĂȘtre aussi invisible). Comment les intĂ©grer dans un conservatoire cadrĂ© par des cycles ? Que pouvons-nous leur demander et exiger d’eux ?

    Il est pour moi primordial de s’adapter Ă  tout Ă©lĂšve mais Ă©galement de permettre Ă  chacun, peu importe sa situation, de jouer. C’est un droit que soutient le « National Curriculum Music Working Group Interim Report » en disant “To experience music is the inalienable right of all pupils”29, ce qui peut ĂȘtre traduit par : « Faire l’expĂ©rience de la musique est un droit inaliĂ©nable de tous les Ă©lĂšves ». C’est en effet un droit s’appliquant sur le continent amĂ©ricain, mais je pense qu’il est applicable dans le monde entier.

    À mes yeux, l’objectif varie selon chaque Ă©lĂšve dans le cas d’un handicap. Certains pourront rentrer dans un cursus classique en suivant un enseignement traditionnel et d’autres auront besoin d’amĂ©nagements. Avec un parcours qui leur est consacrĂ©, il serait plus facile de leur permettre d’avancer Ă  leur rythme tout en leur permettant de s’inclure dans la vie artistique et culturelle des Ă©tablissements. D’oĂč l’importance de la loi de 2005 qui donne cette possibilitĂ© officielle d’inclure toutes les personnes au sein des Ă©tablissements.

    Voyons ce qu’il se passe au sein de certains conservatoires en prenant l’exemple du conservatoire de Caen et de Paris-Saclay. Ils s’efforcent d’appliquer au mieux cette loi du 11 fĂ©vrier 2005 citĂ©e plus tĂŽt en donnant « l’accessibilitĂ© aux personnes en situation de handicap ». Le CRR de Caen, ayant un cursus adaptĂ©, a donnĂ© la responsabilitĂ© Ă  Laurent Lebouteiller (coordinateur du centre de ressources rĂ©gional handicap musique-danse du conservatoire de Caen) de coordonner ce dĂ©partement assez important pour estimer les besoins de chacun des Ă©lĂšves en situation de handicap voulant recevoir un enseignement musical. Il est clarinettiste et a suivi des formations au sujet de la musique et du handicap. Il a expliquĂ© lors d’une intervention au CNSMDP (Conservatoire National SupĂ©rieur de Musique et de Danse de Paris) qu’il rencontrait chaque famille afin de voir ses attentes, de discuter du handicap de l’enfant ou de l’adulte, puis Ă©valuait ce qui Ă©tait possible ou non. Il rĂ©dige un « contrat de moyen » pour ces Ă©lĂšves. Cet Ă©crit a pour but de mettre en place « un dispositif pĂ©dagogique » qui permettra Ă  l’enfant de « s’inscrire dans un parcours instrumental et chorĂ©graphique respectueux de ses difficultĂ©s ». Laurent a prĂ©cisĂ© que ce parcours Ă©tait ajustable et modulable au cours du temps. Au CRD de Paris-Saclay, le mĂȘme schĂ©ma est suivi en ce qui concerne l’enseignement des Ă©lĂšves atteints de handicap. C’est Delphine Girard qui est rĂ©fĂ©rente handicap dans cet Ă©tablissement. Elle est pianiste et musicothĂ©rapeute, ce qui lui permet de prendre en charge les Ă©lĂšves dans une classe qui leur est dĂ©diĂ©e.

    Plusieurs cas sont possibles pour les Ă©lĂšves (Annexe n°6) :

    • Suivre un cursus dit « traditionnel » : l’élĂšve, Ă  sa demande (ou celle de sa famille), et avec l’avis du coordinateur, n’aura pas d’« adaptation pĂ©dagogique » et d’« adaptation des Ă©valuations ». Il fera les auditions comme les autres Ă©galement. Son parcours sera diplĂŽmant en vue des passages d’examens oĂč on pourra indiquer, selon son souhait, s’il est atteint d’un handicap ;
    • Suivre un cursus « amĂ©nagĂ© » : en fonction de ses particularitĂ©s, l’élĂšve pourra bĂ©nĂ©ficier de divers amĂ©nagements comme : un allĂšgement de la charge de travail ; la suppression de certains cours ; la modification des examens :
      • Pas d’évaluation devant un jury mais des Ă©valuations « formatives » par son professeur ; 
      • Des Ă©valuations devant jury « informĂ© » pour passer l’examen en connaissance d’une pathologie ; 
      • Un examen classique sans informer le jury ; 
      • L’ajout d’un tiers temps (souvent accordĂ© pour les personnes atteintes de troubles DYS) ou encore la possibilitĂ© d’élargir un cycle, donnant le temps nĂ©cessaire pour Ă©voluer.
    • Suivre des cours individuels avec un professeur qualifiĂ© si l’accueil dans les classes classiques n’est pas possible. 

    Si un professeur voit que son Ă©lĂšve a la possibilitĂ© d’enrichir son cursus en rĂ©ussissant Ă  aller en cours collectifs ou s’il lui paraĂźt concevable qu’il passe les examens comme les autres Ă©lĂšves, cela est ajustable. Ce dispositif est modulable et l’évaluation est faite par son professeur qui le cĂŽtoie et le connaĂźt. Les Ă©volutions peuvent aller dans l’autre sens avec la rĂ©duction ou le retrait de certains cours si les enseignants remarquent des difficultĂ©s. Je trouve que cette possibilitĂ© est une chance car elle permet Ă  tous, malgrĂ© leurs troubles divers, de pouvoir accĂ©der Ă  cet enseignement musical sans se voir mis de cĂŽtĂ©. Ces dispositions pouvant s’étendre Ă  jouer dans des auditions avec d’autres Ă©lĂšves, permettent de ne pas se limiter Ă  une classe spĂ©cialisĂ©e au handicap mais d’intĂ©grer ces enfants avec ceux du cursus classique.

    Qu’en est-il des objectifs au sein des cours individuels ? Je rĂ©pondrai Ă  cette question par des idĂ©es et des expĂ©riences qui me sont propres.

    Un Ă©lĂšve faisant partie d’un cursus diplĂŽmant devra atteindre des acquisitions, que ce soit en cours de formation musicale, d’ensemble ou en cours individuel. Je vais me pencher sur les cours individuels.

    Tout enfant devrait s’y Ă©panouir avec son instrument, expĂ©rimenter de nouvelles choses, de nouveaux styles et trouver sa propre motivation Ă  travailler afin de devenir autonome. Je pense que cet objectif, surtout dans un cursus non diplĂŽmant ou adaptĂ©, devrait ĂȘtre le principal. Mon dĂ©sir en tant qu’enseignante est de transmettre l’amour de la musique et d’offrir les clĂ©s pour se l’approprier personnellement par des Ă©lĂ©ments techniques appropriĂ©s Ă  chacun. Je sais que la majoritĂ© des Ă©lĂšves seront amateurs et non professionnels, le but donc est de leur permettre de jouer du mieux qu’ils peuvent et veulent afin qu’ils soient heureux de pratiquer la musique comme ils le souhaitent.

    Certains enseignants peuvent avoir des rĂ©ticences ou craindre de ne pas savoir comment faire face Ă  des Ă©lĂšves comme Emma, Soni ou encore les Ă©lĂšves de Delphine car on pourrait se demander comment s’y prendre avec eux. NĂ©anmoins, on peut noter que leur dĂ©sir de faire de la musique est tellement prĂ©sent qu’ils se donnent encore plus les moyens que d’autres et dĂ©passent, parfois mĂȘme, les espĂ©rances de leur professeur positivement en faisant des progrĂšs considĂ©rables.

    Comme le dit Philippe Tailleux, « on fait souvent fausse route en pensant “l’excellence” comme niveau Ă  atteindre ou comme rĂ©ussite », l’excellence « est avant tout une forme de rĂ©ussite par rapport Ă  soi-mĂȘme, au mieux de ses propres facultĂ©s, rendant possible le fait de se rĂ©aliser mĂȘme dans la fragilité »30. Je suis son idĂ©e dans le sens oĂč nos Ă©lĂšves sont singuliers et avancent avec leur bagage personnel. C’est ce que je vois avec Emma chaque semaine, j’estime ma mission accomplie quand elle dĂ©passe les limites qu’elle pensait infranchissables la semaine prĂ©cĂ©dente. Elle fait de son mieux avec plaisir et m’impressionne par l’exigence qu’elle s’impose elle-mĂȘme pour obtenir des rĂ©sultats.

    Je m’attarderai sur un dernier point qui me semble fondamental pour tout musicien. La musique est un moment de partage et il est rĂ©alisable pour moi en jouant avec d’autres personnes. Pourquoi serait-ce diffĂ©rent pour les Ă©lĂšves atteints de handicap ? L’objectif devrait ĂȘtre de leur permettre de jouer avec les autres Ă©lĂšves et de participer Ă  des projets ensemble. Les inclure dans la vie du conservatoire est pour moi le but ultime pour le bon dĂ©veloppement musical de l’enfant.

    b. Les difficultés de collaboration (parents/professeurs/équipes encadrantes)

    L’apprentissage de la musique chez les enfants est souvent fait en Ă©troit lien avec les parents ou un tiers car ils le feront travailler en dehors des cours. Un dialogue oral ou Ă©crit se fait entre les professeurs et ces personnes pour aider l’élĂšve Ă  avancer dans la bonne direction. Si des problĂšmes sont constatĂ©s d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre, ils pourront ĂȘtre pointĂ©s ensemble, voire rĂ©glĂ©s.

    Dans le cas de l’accueil d’un Ă©lĂšve en situation de handicap, l’appui des parents est d’une importance capitale. Ils connaissent leur enfant et peuvent d’une part, aiguiller le professeur sur ce qui est ou non Ă  Ă©viter (notamment pour un enfant avec autisme) et d’autre part communiquer au professeur son humeur de la journĂ©e, s’il est fatiguĂ© ou s’il s’est passĂ© quelque chose au cours de la journĂ©e qui pourrait le perturber. J’ai pu remarquer que Delphine prenait le temps avant chaque cours de discuter avec le parent pour s’assurer de ces dĂ©tails pour un bon dĂ©roulement de ses cours. Elle leur fait Ă©galement un rapide retour aprĂšs le cours.

    Dans certains cas, les parents ne signalent pas Ă  l’équipe pĂ©dagogique que leur enfant est porteur de troubles. Les raisons en sont multiples (le dĂ©ni, la peur de la stigmatisation ou tout simplement la crainte que leur enfant ne soit pas acceptĂ© de ce fait au conservatoire). Le professeur se trouvera face Ă  un Ă©lĂšve en difficultĂ© mais mettra parfois un moment Ă  comprendre que ses soucis ne sont pas dus Ă  un manque de travail mais que ce dernier ne fonctionne tout simplement pas comme les autres et qu’il faut l’aider Ă  trouver des stratĂ©gies pour pouvoir travailler efficacement. C’est le cas pour les troubles DYS, les TDAH (Troubles de l’Attention et HyperactivitĂ©), TSA (Trouble du Spectre Autistique) ou autres qui causent souvent des problĂšmes d’apprentissage. Je pense que dans le cadre de cette Ă©ducation musicale, savoir et discuter avec l’Ă©lĂšve et ses rĂ©fĂ©rents est essentiel pour rĂ©flĂ©chir ensemble Ă  comment trouver une technique d’aide.

    Il est relatĂ© l’exemple de StĂ©phanie dans « Children with Disabilities Playing Musical Instruments »31. Elle apprend le violon avec sa professeure qui ne note pas de soucis particuliers au dĂ©but de son apprentissage : au contraire, elle est plus rapide et assimile mieux comment tenir son violon et son archet que les autres. Mais quand les exercices commencent Ă  se compliquer et nĂ©cessitent une partition, elle est certes capable de la lire, mais cependant incapable de la transcrire sur son instrument. En prenant contact avec l’éducateur spĂ©cialisĂ© de l’école, ils se sont rendu compte qu’elle avait un trouble de la lecture qui faisait qu’elle avait besoin de cacher les autres lignes des textes pour pouvoir lire correctement. Cette information non communiquĂ©e Ă  l’enseignante de musique a gĂ©nĂ©rĂ© des difficultĂ©s dans l’apprentissage de l’élĂšve qui auraient pu ĂȘtre Ă©vitĂ©es s’ils avaient cherchĂ© dĂšs le dĂ©but un systĂšme pour l’aider. Avec sa grand-mĂšre et les Ă©ducateurs, l’enseignante a quand mĂȘme pu trouver une solution pour aider cette petite violoniste Ă  poursuivre son apprentissage.

    MĂȘme si dans la majoritĂ© des cas, les parents ont une grande reconnaissance du fait que l’on s’occupe de leur enfant et qu’ils s’investissent un maximum pour aider l’équipe pĂ©dagogique, il m’a paru important d’aborder ce point en vue des Ă©lĂšves au handicap invisible.

    Le cas de Soni en est un trĂšs bon exemple, qui illustre l’intĂ©rĂȘt de la communication entre les parents, son professeur et les ergonomistes. GrĂące Ă  cette implication collective, ils ont pu fabriquer des prothĂšses de plus en plus performantes pour permettre Ă  ce violoncelliste de jouer. Nous pouvons imaginer que si les parents ne s’étaient pas investis, l’enseignante, mĂȘme avec une grande volontĂ©, n’aurait rien pu faire pour lui car elle n’est pas sa responsable lĂ©gale et n’aurait jamais pu l’emmener chez l’ergonomiste pour travailler sur cette problĂ©matique.

    Nous pouvons comprendre que pour certains parents, un manque de temps cause parfois une absence de communication avec l’équipe pĂ©dagogique. Le souci peut ĂȘtre Ă©galement financier. Certains handicaps engendrent la nĂ©cessitĂ© de modifier des instruments comme dans le cas d’Emma ou de Soni, cela peut trĂšs vite devenir onĂ©reux. Les moyens ne sont pas tous les mĂȘmes mais le rĂŽle du professeur peut Ă©galement ĂȘtre de se renseigner avec les parents sur l’existence d’associations aidant pour ce type de projet. Par exemple, dans sa classe, Delphine met en place des partenariats avec les ingĂ©nieurs de plateau Paris-Saclay et Fablab pour construire des instruments adaptĂ©s. Soni a Ă©galement recours Ă  l’association « Talent & Violon’celles » pour le dĂ©veloppement de son matĂ©riel.

    En dehors de la coopĂ©ration des familles, qui sont gĂ©nĂ©ralement trĂšs actives, n’oublions pas l’équipe pĂ©dagogique. En discutant avec diffĂ©rents rĂ©fĂ©rents handicaps et des familles, j’ai pu voir que les difficultĂ©s pouvaient se prĂ©senter au sein de l’équipe. Comme nous l’avons vu prĂ©cĂ©demment, certains enseignants, craignant de ne pas ĂȘtre compĂ©tents ou pouvant ĂȘtre impressionnĂ©s par le handicap, refusent la prise en charge des Ă©lĂšves atteints de handicap ou d’adapter l’enseignement et leur cours. Pour Ă©laborer des moyens adaptĂ©s aux Ă©lĂšves, il faut prendre du temps et effectuer un travail supplĂ©mentaire, comme nous l’avons vu dans la deuxiĂšme partie (II c.), que ce soit en réécrivant des partitions ou en mettant en place des dispositifs pour le matĂ©riel. Toute l’équipe doit ĂȘtre prĂȘte Ă  opĂ©rer des changements, ce qui n’est pas chose facile car ce sont des nouveautĂ©s pour certains. Elle pourra mettre en place des amĂ©nagements Ă  l’image des PAP (Parcours AdaptĂ©s PersonnalisĂ©s) dans l’Éducation nationale pour chaque Ă©lĂšve. Ces changements, si un parcours adaptĂ© est mis en place en accord avec la direction, doivent se faire sous l’encadrement du rĂ©fĂ©rent s’ils se trouvent dĂ©munis face aux situations diverses qu’ils rencontrent. Le directeur de l’établissement pourra encourager ses enseignants dans cette direction, ce qui facilitera ce travail commun.

    Nous avons vu que plusieurs facteurs peuvent crĂ©er des obstacles dans le bon suivi et l’accompagnement des Ă©lĂšves. Le plus important est de trouver leur Ă©panouissement et de les aider le mieux possible avec les moyens que nous avons Ă  notre Ă©chelle.

    c. Comment construire un projet inclusif en conservatoire ?

    Un Ă©tablissement comme un conservatoire a pour mission, d’aprĂšs notre ministre de la Culture Roselyne Bachelot, de « donner Ă  chacun les moyens de s’épanouir, de s’exprimer, d’aller Ă  la rencontre des autres par la pratique artistique »32. Il faut pour cela qu’il mette en place des moyens pour inclure toute personne dĂ©sireuse d’apprendre (dans la limite des places effectives). J’expliquerai ce qu’est l’inclusion puis rĂ©flĂ©chirai Ă  comment l’appliquer aux conservatoires mais aussi noterai les obstacles Ă  celle-ci.

    Qu’est-ce que l’inclusion ?

    Il ne faut pas confondre intĂ©gration et inclusion. Je vais Ă©tablir la diffĂ©rence entre ces deux termes grĂące au guide pratique pour le handicap33. L’intĂ©gration est l’adaptation d’un individu « hors normes » « au moyen de compensations et d’aides spĂ©cialisĂ©es [
] aux normes du milieu dit “ordinaire” ». C’est donc la personne atteinte de pathologie qui doit faire des efforts avec ce qu’on lui offre comme amĂ©nagements pour jouir de ses droits dans le groupe.

    L’inclusion implique le « droit Ă  la diffĂ©rence et sa pleine reconnaissance en tant que partie prenante de la norme » (incluant « toutes les singularitĂ©s et rejette toute exclusion Ă  la participation sociale sur le prĂ©texte des diffĂ©rences »).
    On comprend ici que toute personne, mĂȘme atteinte de handicap, doit faire partie intĂ©grante du groupe. Toute personne aura sa valeur dans les diverses activitĂ©s et sera prise en compte avec sa singularitĂ©.

    VoilĂ  un schĂ©ma du Guide34 pour illustrer ce concept :

    Nous comprenons bien que, contrairement Ă  l’exclusion et Ă  la sĂ©grĂ©gation, l’intĂ©gration et l’inclusion (sur la partie droite des schĂ©mas) permettent Ă  tous d’ĂȘtre au sein du groupe. La nuance est ici bien claire : l’intĂ©gration met les individus « diffĂ©rents » dans un groupe distinct (par exemple : crĂ©ation d’ateliers pour les personnes porteuses de handicap, on les accueille au sein de l’établissement mais on ne les mĂ©lange pas aux autres Ă©lĂšves), alors que l’inclusion permet Ă  tous d’ĂȘtre ensemble sans Ă©carter qui que ce soit (par exemple : intĂ©grer les enfants dans des auditions avec tous les autres ou dans des cours collectifs). C’est le but et ce vers quoi cherchent Ă  tendre nos conservatoires.

    J’ai trouvĂ© ces paroles de Blake Howe intĂ©ressantes, je les traduis ainsi : « pour promouvoir des pratiques plus inclusives, on doit continuer Ă  réécrire les scripts culturels de la musique »35. En effet, la musique est souvent associĂ©e Ă  l’excellence et beaucoup doutent de la capacitĂ© des personnes atteintes de handicap Ă  rayonner et Ă  atteindre ce but en dehors de prouesses dites impressionnantes car elles sont dĂ©finies par leur handicap. NĂ©anmoins il faut accepter de les inclure dans des groupes de personnes valides et s’apercevoir qu’une cohĂ©sion est possible. Je pense que cette pensĂ©e a tout son sens dans notre sociĂ©tĂ© oĂč les changements et les esprits mettent beaucoup de temps Ă  accepter de se modifier par rapport au handicap.

    Comment tendre Ă  notre idĂ©al de conservatoire inclusif ? RĂ©flĂ©chissons Ă  ce qui empĂȘcherait d’atteindre cet objectif.

    Laura Crichton dresse les obstacles Ă  l’accĂšs des personnes handicapĂ©es dans les Ă©tablissements :

    • Les idĂ©es prĂ©conçues : malheureusement beaucoup de personnes ont une idĂ©e nĂ©gative sur les personnes atteintes de handicap et doutent de leurs capacitĂ©s. C’est d’autant plus vrai dans le monde de la musique oĂč la performance musicale a tendance Ă  exclure la diffĂ©rence corporelle et Ă  stigmatiser le handicap (Blake Howe). Blake Howe dit d’ailleurs que les institutions sont des endroits avec des « attentes particuliĂšrement Ă©levĂ©es pour une aptitude physique exemplaire, mettant gĂ©nĂ©ralement en valeur les prodigieuses compĂ©tences d’un interprĂšte » (avec sa technique et sa sensibilitĂ© musicale). Certains ne pensent pas cela possible pour des personnes atteintes de diverses pathologies, donc ne voient pas l’intĂ©rĂȘt de leur ouvrir les portes de ces Ă©tablissements. Ils manquent de conviction sur ce sujet et ne voient donc pas l’intĂ©rĂȘt de se dĂ©penser activement pour celui-ci.

    J’ajouterai que les attitudes sont de la sorte car la majoritĂ© ne connaĂźt pas le handicap et a des idĂ©es prĂ©conçues sur ce sujet ;

    • Le « manque de formation » : sans formation, il nous est difficile de savoir comment vraiment nous y prendre face aux Ă©lĂšves ayant un profil atypique, mais je note que dans nos formations Ă  l’enseignement, on commence Ă  nous sensibiliser Ă  cela. NĂ©anmoins, trop peu d’établissements forment encore leurs professeurs Ă  accueillir des Ă©lĂšves particuliers. Je pense que le simple fait de les sensibiliser aux handicaps les plus rencontrĂ©s dans nos conservatoires leur permettrait de trouver des clĂ©s face Ă  ce public pour essayer de travailler avec tous ;
    • Les moyens financiers : Ă©videmment, accueillir le public porteur de handicap est quelque chose qui peut ĂȘtre onĂ©reux en vue des amĂ©nagements Ă  faire, mais nous pouvons voir que cela a un prix par rapport au point prĂ©cĂ©dent. Les formations pour chaque professeur des Ă©tablissements, mĂȘme groupĂ©es, sont un coĂ»t important si elles sont dispensĂ©es par des prestataires privĂ©s. Heureusement, la plupart des formations dispensĂ©es sont celles du CNFPT qui sont dĂ©jĂ  budgĂ©tĂ©es et par consĂ©quent coutent peu pour les villes qui ne disposent pas forcĂ©ment des ressources nĂ©cessaires. 

    Il y a Ă©galement le coĂ»t des ouvertures de classes dĂ©diĂ©es Ă  ce public, qui inclut parfois la nĂ©cessitĂ© d’un professeur ou rĂ©fĂ©rent compĂ©tent, mais aussi l’équipement spĂ©cial de la classe avec une diversitĂ© d’instruments qu’il faut se procurer, comme dans la classe de Delphine citĂ©e plus haut. De plus grandes structures comme le CRR de Caen ont un instrumentarium assez dĂ©veloppĂ© qui coĂ»te cher en plus du fonctionnement de ces classes.

    En plus des formations dispensées gratuitement aux agents de la fonction publique, des accords sont signés avec la ville, le conseil départemental, la Drac, la région ou bien des mécénats sont faits pour obtenir les moyens nécessaires au bon fonctionnement de ces classes (conférence Laurent Lebouteiller CNSMDP).

    Dans une situation idĂ©ale, je vais spĂ©cifier ce qui serait nĂ©cessaire Ă  l’élaboration de ce projet grĂące au Guide pratique.

    Comme nous le rappelle ce document, ce projet nĂ©cessitera « l’ensemble des professionnels du lieu d’enseignement artistique et ses diffĂ©rents partenaires territoriaux Â». Avec ces acteurs, il faudra Ă©tablir un plan pour y arriver.

    Dans un premier temps, l’établissement voulant offrir ce type d’« offre artistique accessible » devra revoir des Ă©lĂ©ments importants tels que « les besoins d’enseignement artistique des personnes handicapĂ©es », ce que l’établissement possĂšde et ce qu’il peut avoir comme ressources en dehors de ses murs et enfin, voir quelles sont « les orientations des politiques publiques culturelles du territoire Â», ce qui permettra donc de disposer des moyens pour rĂ©aliser son projet.

    La construction de ce projet nĂ©cessite un dialogue entre plusieurs partenaires. Prenons le schĂ©ma du Guide pour un enseignement artistique accessible comme base pour comprendre comment cette concertation fonctionne et entre quels groupes :

    Une fois l’étape prĂ©cĂ©dente effectuĂ©e, le conseil pĂ©dagogique (« composĂ© de l’équipe de direction et de reprĂ©sentants du corps enseignant ») collabore avec les enseignants (« corps enseignant ») pour voir leurs besoins au niveau pĂ©dagogique. Toutes ces nĂ©cessitĂ©s seront remontĂ©es au conseil d’établissement en lien avec des partenaires qui aideront Ă  la « conception du projet d’établissement » ainsi qu’à l’écriture des textes le cadrant. Dans le cadre du handicap, si un rĂ©fĂ©rent est nommĂ© dans l’Ă©tablissement, il pourra discuter de ce qu’implique « l’accueil des publics handicapĂ©s ».

    Évidemment, tout le corps enseignant peut accueillir des Ă©lĂšves handicapĂ©s, mais pour que l’expĂ©rience des Ă©lĂšves et des professeurs soit la meilleure possible, un recensement de ceux qui le souhaitent et se sentent aptes Ă  accueillir les nouveaux Ă©lĂšves sera fait au prĂ©alable. Cela leur permettra Ă©ventuellement d’ĂȘtre formĂ©s et accompagnĂ©s.

    Le chef de file dans cette aventure sera le directeur de l’établissement qui fera en sorte d’« inscrire l’accessibilitĂ© au sein de la politique culturelle » et de « mobiliser son Ă©quipe ». Il pourra choisir de mettre en place des formations pour son Ă©quipe pĂ©dagogique pour qu’ils soient mieux prĂ©parĂ©s Ă  accueillir des Ă©lĂšves handicapĂ©s (c’est d’ailleurs une « exigence lĂ©gale », loi de 2005 mais Ă©galement loi du 5 aoĂ»t 201536). Il sera en obligation, selon le rayonnement de son conservatoire, de nommer un rĂ©fĂ©rent handicap.

    Quel est le rĂŽle de ce dernier acteur ?

    « Les rĂ©fĂ©rents handicap sont des personnes ressources pour les personnes en situation de handicap, les professionnels de l’établissement et des structures partenaires. » Ils peuvent en plus assurer, comme Laurent Lebouteiller et Delphine Girard dont nous avons dĂ©jĂ  parlĂ©, la prise en charge de la classe spĂ©cialisĂ©e au sein des Ă©tablissements si leur formation le permet. La mission des rĂ©fĂ©rents handicap est de :

    • Accueillir et informer les Ă©lĂšves et leurs familles pour Ă©valuer les « besoins particuliers de l’élĂšve » et rĂ©flĂ©chir Ă  « son orientation pĂ©dagogique au sein de l’établissement » ;
    • Suivre les Ă©lĂšves concernĂ©s au cours de leur parcours en faisant le lien entre les Ă©lĂšves et leurs nouveaux professeurs. Ils animeront les rĂ©unions de « concertation pĂ©dagogique concernant les Ă©lĂšves handicapĂ©s de l’établissement » pour Ă©tablir un « suivi pĂ©dagogique Â» de ces derniers, vĂ©rifier si le parcours est bien choisi pour l’enfant et l’ajuster dans le cas contraire ;
    • Conseiller les professeurs sur la prise en charge des Ă©lĂšves, la direction sur « la rĂ©daction du projet d’établissement » et sur les « supports et actions de communication » pour les publics handicapĂ©s.

    Un professeur compĂ©tent pourra Ă©galement dispenser des cours dans des classes spĂ©cialisĂ©es telles que la classe « Handi’Artistes » de Delphine Girard ou celle de Laurent (pour les Ă©lĂšves atteints de troubles trop complexes pour une intĂ©gration dans les cours classiques).

    N’oublions pas que tous les professeurs, en plus du rĂ©fĂ©rent, peuvent apporter leur pierre Ă  l’édifice de ce projet en partageant leurs idĂ©es. Le cas des instruments adaptĂ©s est un exemple de ce travail collectif grĂące Ă  la collaboration des musiciens et de spĂ©cialistes. On peut alors rĂ©flĂ©chir Ă  ce qui est possible. Une fois ces instruments conçus, ils peuvent ĂȘtre la meilleure porte pour permettre aux Ă©lĂšves de jouer avec ceux des autres classes, ouvrant aussi la voie de l’inclusion.

    GrĂące Ă  toutes ces articulations, une amorce de projet inclusif pourra ĂȘtre rĂ©alisĂ©e et permettra d’accueillir le public prĂ©alablement empĂȘchĂ© et de lui permettre de bĂ©nĂ©ficier comme tous d’un cursus musical appropriĂ©, l’incluant dans la vie culturelle de sa ville ou de son dĂ©partement.

    Conclusion

    Le rĂŽle de l’adaptation pĂ©dagogique joue un rĂŽle primordial dans l’apprentissage d’un Ă©lĂšve en situation de handicap mĂȘme si des Ă©lĂ©ments restent encore Ă  revoir. En effet, nous pourrions nous dire qu’il s’agit simplement de permettre Ă  un Ă©lĂšve de recevoir un contenu pĂ©dagogique lui permettant de se dĂ©velopper avec un instrument donnĂ©. Mais nous avons vu que ce processus est beaucoup plus complexe et s’articule autour de la prĂ©sence d’un pĂ©dagogue impliquĂ© dans l’accompagnement d’un Ă©lĂšve. Ce chemin commencera par l’accueil de cet enfant et de sa famille par un rĂ©fĂ©rent handicap ou professeur qualifiĂ© qui saura l’aiguiller et le guider afin de lui composer un cursus adaptĂ© Ă  ses ressources et contraintes. Ce cursus pourra aussi peut-ĂȘtre rĂ©pondre Ă  ses envies, comme le choix de l’instrument qu’il pratiquera.

    Ce choix pourra ĂȘtre fait en fonction de ses caractĂ©ristiques physiques et psychiques, mais pourra Ă©galement ĂȘtre basĂ© sur son amour pour un instrument en particulier. Peu importe l’instrument choisi, si cela est possible cet Ă©lĂšve entrera en collaboration avec un professeur de cette spĂ©cialitĂ© qui aura un rĂŽle primordial pour lui. Si cela est nĂ©cessaire, ce pĂ©dagogue devra rĂ©flĂ©chir avec l’élĂšve Ă  adapter l’instrument en sorte qu’il puisse en jouer de la maniĂšre la plus optimisĂ©e possible pour son bien-ĂȘtre. Parfois peu de changements sont nĂ©cessaires mais certains s’avĂšrent complexes et nĂ©cessiteront l’intervention d’autres acteurs comme des ergonomistes, des prothĂ©sistes ou des facteurs d’instruments qui aborderont la chose en liaison avec l’enfant, ses parents et le professeur. Ce sera un travail d’équipe trĂšs prĂ©cieux pour notre futur musicien.

    L’enseignant devra au cours du temps trouver une pĂ©dagogie appropriĂ©e au fonctionnement de son Ă©lĂšve pour atteindre les objectifs qu’ils se fixeront. Dans certains cas, les solutions ne devront pas ĂȘtre faites au niveau de l’instrument en lui-mĂȘme mais sur les partitions Ă  adapter ou crĂ©er pour le confort de cet apprenti musicien. GrĂące Ă  ces Ă©changes et travaux mis en place, le professeur pourra se mettre Ă  rĂ©ellement travailler avec l’élĂšve qui apprendra Ă  le connaĂźtre et finira par lui faire confiance grĂące, non seulement Ă  la façon d’agir du professeur, mais Ă©galement au climat qu’il aura instaurĂ© dans la classe qui devrait ainsi ĂȘtre favorable Ă  chaque Ă©lĂšve.

    Étant donnĂ© que tous deux se trouvent dans une institution qu’est le conservatoire, ces objectifs sont dĂ©finis et classĂ©s au sein d’un cursus en cycles. Le rĂ©fĂ©rent handicap jouera un rĂŽle important pour estimer si cet Ă©lĂšve a la possibilitĂ© de le suivre ou s’il devra en intĂ©grer un sur mesure pour qu’il s’épanouisse au mieux. Dans tout parcours que ce soit, il est pour moi, comme j’ai pu le dire au cours de ce travail, plusieurs choses qui primeront : le plaisir, la valorisation et l’estime de soi que cela procurera Ă  ces enfants. La rĂ©ussite et l’objectif pour chacun des Ă©lĂšves sera la recherche d’émotions positives et le dĂ©passement de soi en jouant d’un instrument qu’ils apprĂ©cient. Faire de la musique, Ă  son rythme selon ses capacitĂ©s tout en Ă©tant Ă  l’aise et heureux. Tout cela sera possible grĂące Ă  un projet inclusif du conservatoire qui accueillera les Ă©lĂšves pour leur singularitĂ© et dans la comprĂ©hension.

    Cette expĂ©rience, pour tout Ă©lĂšve, devrait ĂȘtre la plus positive possible et lui apporter des bienfaits que ce soit humainement, physiquement ou encore au niveau neuronal.

    Je pense qu’avoir accĂšs Ă  la musique est une chance que chaque personne dĂ©sireuse d’y parvenir devrait avoir la possibilitĂ©, mĂȘme si elle a un handicap.

    Un professeur est pour moi une personne qui s’adapte Ă  chaque Ă©lĂšve. Pourquoi devrait-on faire une distinction si un Ă©lĂšve arrivait avec un handicap ? Chaque individu se prĂ©sentant dans une classe est diffĂ©rent et fonctionne Ă  sa façon. Notre rĂŽle de pĂ©dagogue est donc de trouver des stratĂ©gies offrant Ă  tous l’occasion d’expĂ©rimenter, de se tromper ou encore d’avancer dans un art qui est important Ă  ses yeux. Que ce soit quelqu’un de valide ou non, il faut lui laisser sa chance, surtout s’il a un amour pour cette activitĂ©.

    Inclure tout le monde peut paraĂźtre difficile, mais si chacun de nous donnait la possibilitĂ© Ă  tous au moins d’essayer, sans distinction, beaucoup moins d’inĂ©galitĂ©s seraient prĂ©sentes.

    Je finirai ce travail en me demandant pourquoi faire une distinction entre les élÚves au lieu de leur transmettre notre passion pour la musique.

    Annexe nᔒ 1 : Histoire d’Emma, petite Ă©lĂšve violoniste

    Emma est une petite fille qui rĂȘve de jouer du violon depuis ses 3 ans. Elle est atteinte d’une arthrogrypose (« maladie se traduisant par une raideur des articulations » avec une « amplitude des mouvements limitĂ©e », https://www.passeportsante.net/fr/Maux/Problemes/Fiche.aspx?doc=arthrogrypose). Je l’ai rencontrĂ© suite Ă  un refus de l’équipe pĂ©dagogique du conservatoire de sa ville qui avait trouvĂ© sa situation trop difficile pour qu’elle joue du violon, voire « impossible ».

    J’ai eu envie de commencer le violon avec elle pour qu’elle n’ait pas le regret de ne pas avoir essayĂ© et d’essayer d’avancer Ă  son rythme.

    Nous avons commencĂ© par jouer du violon comme avec tous mes Ă©lĂšves dĂ©butants. Nous avons appris dans un premier temps le placement des 4 cordes en faisant des exercices en pizz, puis nous avons pris l’archet une fois ces repĂšres acquis. L’archet a posĂ© de lĂ©gers problĂšmes dans la prĂ©hension car Emma avait tendance Ă  le perdre. Pour simplifier tout cela j’ai choisi une aide au placement des doigts : Bow’n’uSÂź (en photo ci-dessous : https://www.bownus.fr).

    Ce petit outil nous a permis une prĂ©hension de l’archet plus simple pour pouvoir commencer Ă  produire des sons et progresser petit Ă  petit.

    Une fois le placement de l’archet assimilĂ© et le placement des 4 cordes repĂ©rĂ©, la grande Ă©tape pour les petits violonistes est arrivĂ©e : celle de poser le premier doigt.

    J’apprĂ©hendais ce moment avec Emma car je ne savais pas comment cela allait se dĂ©rouler avec sa pathologie.

    Ce placement se trouva compromis car son index Ă©tant dĂ©saxĂ© ne pouvait pas atteindre la corde ou du moins pas sans douleur. Elle devait se contorsionner pour tenter d’y arriver mais en vain
 ma crainte s’est confirmĂ©e. Mais je ne voulais pas que cette petite fille si dĂ©sireuse de jouer soit déçue. J’ai remarquĂ© que pour Emma, il Ă©tait possible de plier son deuxiĂšme doigt et de jouer « normalement ». J’ai dĂ©cidĂ© de remplacer l’exercice en posant le deuxiĂšme doigt Ă  la place du premier en lui disant que, puisqu’elle Ă©tait une enfant exceptionnelle, elle allait faire diffĂ©remment des autres. Elle Ă©tait ravie et cela lui a permis de ne pas ĂȘtre déçue.

    Cette solution, je le savais, ne pouvait pas ĂȘtre durable. J’ai eu des regrets de ne pas avoir regardĂ© ou tentĂ© les choses plus tĂŽt. Mais d’un cĂŽtĂ©, le plus important pour moi Ă©tait de lui faire rĂ©aliser son rĂȘve de jouer du violon.

    Pendant la semaine, j’ai rĂ©flĂ©chi Ă  une solution qui lui permettrait de jouer le plus confortablement possible. Je me suis remĂ©morĂ© une rencontre que j’avais pu faire avec Soni Siecinski (dont je vais dĂ©crire le parcours dans une autre annexe), qui jouait du violoncelle inversĂ© en raison d’une pathologie.

    J’ai dĂ©cidĂ© de tester de tout positionner Ă  l’envers : mettre le violon Ă  droite et l’archet dans la main gauche. Pour d’abord voir si cela fonctionnait, j’ai regardĂ© l’amplitude de ses bras pour estimer si elle pouvait jouer dans le sens inverse de la « normale » sans souffrir. J’ai pu voir que ses doigts pouvaient se poser simplement sur le manche et que sa main gauche, malgrĂ© son problĂšme de phalanges, ne poserait pas de soucis dans la prĂ©hension de l’archet.

    Je lui ai donc proposĂ© de tout recommencer Ă  l’envers. Elle a Ă©tĂ© un peu sceptique au dĂ©but mais elle a Ă©tĂ© motivĂ©e. Pour que cela soit possible, j’ai contactĂ© un luthier qui a vu avec moi comment inverser les cordes du violon sans le dĂ©sĂ©quilibrer. Nous avons optĂ© pour une mentonniĂšre centrale puisque que les mentonniĂšres inversĂ©es n’existent pas.

    Nous avons alors repris ensemble toutes les bases comme si Emma n’avait jamais jouĂ© de violon. À ma grande surprise, ce changement n’a pas Ă©tĂ© un problĂšme et elle s’est trĂšs vite adaptĂ©e Ă  l’inversion des cordes. Nous sommes rapidement passĂ©s Ă  l’archet en gardant la solution prĂ©cĂ©dente qui, malheureusement, n’était pas adaptĂ©e Ă  l’inversion de sens mais qui aidait Emma Ă  tenir l’archet. Nous avons pu poser les doigts sur le violon petit Ă  petit comme dans l’apprentissage « normal » de l’instrument.

    J’ai pu noter que j’avais parfois peur de montrer mon exigence Ă  Emma, mais elle m’a prouvĂ© au fur et Ă  mesure des cours qu’elle Ă©tait plus exigeante avec elle-mĂȘme que je ne l’étais moi-mĂȘme. J’ai donc compris que je pouvais demander plus et oser, mĂȘme si elle pouvait fonctionner diffĂ©remment des autres Ă©lĂšves.

    J’ai rencontrĂ© un nouveau problĂšme lors des derniĂšres semaines, qui est celui de la cheville de la corde MI qui empĂȘche Emma de faire des FA bĂ©carres assez basses car son index est bloquĂ© par cette derniĂšre (voir photo ci-dessous). Je suis en contact avec la mĂȘme luthiĂšre pour trouver des solutions et voir pour inverser la cheville, ce qui permettrait Ă  Emma de jouer cette note sans soucis.

    Comme nous pouvons le voir ici, Emma ne peut pas poser son index plus bas car il touche la cheville. Le placement exact se trouve au niveau du scotch, mais elle ne peut l’atteindre.

    La solution pourrait ĂȘtre celle-ci (Ă©videmment rĂ©alisĂ©e correctement par le luthier) :

    En mettant la cheville de ce cĂŽtĂ©, Emma ne serait plus gĂȘnĂ©e pour poser son doigt qui pourrait reculer sans se prendre la cheville.

    Avec ces aménagements, nous continuerons de travailler ensemble pour avancer à son rythme.

    Annexe n° 2 : Interview d’Alexis Lamy, corniste professionnel

    Quel est ton handicap ?

    « Je suis hĂ©miplĂ©gique du cĂŽtĂ© droit, c’est-Ă -dire que j’ai une paralysie de l’ensemble de la partie droite de mon corps, Ă  la fois la jambe, le pied et le bras. Ça se voit un petit peu moins en bas parce que j’ai un centimĂštre et demi d’écart entre les 2 jambes, donc j’ai « entre guillemets » une simple lĂ©gĂšre boiterie qui est corrigĂ©e par une semelle compensatrice. En gĂ©nĂ©ral, et aprĂšs c’est surtout un handicap qui est un peu plus compliquĂ© sur le haut du corps, c’est-Ă -dire que je ne peux pas me servir de ma main droite et trĂšs peu de mon bras, qui est beaucoup moins musclĂ© que le bras gauche. »

    Pourquoi avoir fait du cor ? Était-ce l’instrument que tu voulais faire ou Ă©tait-ce en raison de la contrainte de ton hĂ©miplĂ©gie ?

    « J’ai choisi finalement le cor et j’ai attaquĂ© en mĂȘme temps le solfĂšge et l’instrument Ă  l’ñge de 6 ans. Au tout dĂ©but, pour adapter la problĂ©matique Ă  mon handicap, il a fallu que j’adapte ma posture, surtout dans un premier temps, parce qu’il n’existait pas de corps de petites mains. Aujourd’hui, il existe des tout-petits cors pour dĂ©buter qui sont beaucoup moins lourds et qui sont des cors simples. Nous on attaquait directement par des cors doubles en fa et si bĂ©mol assez lourds Ă  porter. DĂ©jĂ  j’étais trop petit pour l’instrument mais ma main gauche Ă©tait aussi trop petite pour l’instrument, etc. »

    Quel rĂŽle a eu ton professeur dans ton dĂ©veloppement jusqu’à la professionnalisation ? Ont-ils opĂ©rĂ© ou cherchĂ© Ă  faire des modifications sur ton instrument.

    « La premiĂšre adaptation pour l’instrument a Ă©tĂ© d’avoir un harnais de saxophone pour pouvoir le porter. Ensuite, que ce soit mon premier professeur ou les autres en conservatoire par la suite, il n’y a jamais eu de difficultĂ© avec aucun d’entre eux car la relation a toujours Ă©tĂ© trĂšs simple et trĂšs fluide. Je suis trĂšs Ă  l’aise sur le handicap et le sujet, donc tous les professeurs m’ont pris avec le handicap que j’avais et ont adaptĂ© forcĂ©ment un certain nombre de choses au dĂ©but de l’apprentissage. Puis il y a eu ensuite une autre difficultĂ©, mais qui est apparue beaucoup plus tard, parce que ce n’était pas forcĂ©ment le rĂ©pertoire par lequel on commençait au tout dĂ©but. C’était le contemporain et notamment de pouvoir faire des sons bouchĂ©s : la main droite a un rĂŽle important pour les faire. TrĂšs clairement, je ne veux pas te cacher que je n’en fais pas souvent dans mon orchestre ou alors j’essaie de m’adapter avec des collĂšgues quelquefois quand il y a trop Ă  faire. Mais sur quelques notes ça peut compenser car j’ai une sourdine bouchĂ©e. Il en existe en vente, donc moi j’ai ça pour pouvoir faire des sons bouchĂ©s, surtout que lors des diffĂ©rents concours, que ce soit sur ceux de fin d’annĂ©e ou des auditions, il y a toujours du contemporain avec du son bouchĂ©. »

    Annexe n°3 : Interview de Soni Siecinski, violoncelliste au CNSMDP

    Pour ne pas dĂ©noncer des Ă©tablissements ou des pĂ©dagogues, j’ai fait le choix de remplacer les lieux et le nom de ceux-ci par des XXX.

    Quel est ton handicap ?

    « J’ai une malformation Ă  la main gauche, Ă  savoir que j’ai uniquement le pouce et le petit doigt et qu’il me manque une phalange Ă  chacun de ces doigts. J’ai quand mĂȘme une mobilitĂ© du poignet mais ma main est en rĂ©alitĂ© une pince. La maladie s’appelle la maladie de crabe, je crois, il y a un nom assez spĂ©cifique. »

    Quels instruments pratiques-tu ?

    « Eh bien, j’ai commencĂ© par le piano quand j’avais 5 ans, justement avec un professeur de guitare qui m’a appris les bases de l’harmonie et du solfĂšge. Il a créé mon oreille de cette façon. À la base je voulais faire du violon. Quand j’étais petit, avec le violon, sur le moment, c’était un peu compliquĂ© car je n’étais vraiment pas assez Ă  l’aise. Du coup, on est tout de suite passĂ© sur le violoncelle. C’était donc un an aprĂšs.

    J’ai commencĂ© la trompette pour des questions de facilitĂ© de jeu. C’était assez facile, j’emboitais ma main Ă  cĂŽtĂ© des pistons et je pistonnais en faisant les doigtĂ©s avec la main droite. Le seul truc qui Ă©tait un peu handicapant, c’était le poids parce que j’ai beaucoup moins de force et de prise. Cela a jouĂ© sur ma technique parce que je jouais un peu penchĂ©.

    Marie-Paule (professeur de violoncelle) m’a rencontrĂ© Ă  l’époque et a dit Ă  mes parents qu’elle n’était pas du tout sĂ»re en raison du handicap parce qu’elle savait qu’à partir du moment oĂč elle me disait oui, elle me prenait, donc ce n’était pas pour 3 mois seulement. Elle n’allait pas me jeter du jour au lendemain. Elle a appelĂ© XXX qui Ă©tait encore lĂ  Ă  l’époque pour lui demander, il lui a dit non, mais elle m’a quand mĂȘme pris. »

    Comment le violoncelle t’est venu ?

    « Au dĂ©part, vu que ma sƓur Ă©tait au conservatoire, j’entendais les violonistes et je voulais faire du violon pour jouer mieux qu’eux. Le violon quand tu commences, c’est l’horreur, ça grince de partout et je me disais que je voulais faire du violon pour avoir un joli son alors au final, on a rĂ©cupĂ©rĂ© un violon aux puces de Montreuil mais c’était un peu trop compliquĂ© et voilà
 Le violoncelle est venu trĂšs vite. »

    Quel rĂŽle a eu ton professeur dans ton dĂ©veloppement jusqu’à aujourd’hui ?

    « Marie-Paule m’a forgĂ© en tant que musicien interprĂšte et pas que violoncelliste. C’est sĂ»r qu’elle a toujours Ă©tĂ© la plus acharnĂ©e de tous mes profs. Ce n’est pas pour rien que ça a Ă©tĂ© ma prof pendant 11 ans. Quand j’ai commencĂ©, elle s’est tout de suite mise Ă  ma place et a tout de suite cherchĂ© des solutions et trĂšs rapidement a toujours Ă©tĂ© dans la recherche. Elle m’a beaucoup aidĂ© avec les ergothĂ©rapeutes. On faisait dĂ©jĂ  des jonctions pour qu’elle donne des conseils Ă  l’ergo et du coup, il y a toujours eu un vrai soutien, que ce soit pour l’adaptation mais aussi pour moi. C’est ma maman de la musique. Donc je considĂšre que si je joue comme ça et que je pense la musique de cette façon, c’est grĂące Ă  elle, et je parle surtout au niveau du respect des Ă©poques et des traditions, le respect de la partition. Pour ça je suis trĂšs fier de l’avoir rencontrĂ©e. Sinon au niveau humain, mĂȘme le fait de rentrer jeune au CRR de Paris en trompette, c’est bĂȘte mais j’avais dĂ©jĂ  plus de confiance sur l’acceptation de mon handicap, mĂȘme si j’ai globalement Ă©tĂ© assez Ă  l’aise depuis trĂšs jeune. Mais bon, au niveau de la timiditĂ©, le fait de se cacher ou pas, ça a toujours Ă©tĂ© assez compliquĂ©. Quand je fais de la musique, j’ai fini par me dire « en fait je suis lĂ , ça marche donc je suis comme tout le monde et si j’ai des difficultĂ©s, je vais les arranger ». C’est plus en termes de mentalitĂ© que j’étais forgĂ© en me disant « y’a pas de limite », donc la seule limite ce sera moi et mon imagination ou celle que je vais trouver avec les gens avec qui je travaille. »

    Y a-t-il eu des « ratés » ?

    « Oui, du coup. Au tout dĂ©but, quand j’ai voulu commencer dans les conservatoires, ça n’a pas marchĂ©, notamment au conservatoire de XXX. AprĂšs, quand Marie-Paule est partie du conservatoire du centre et est allĂ©e au CRR de Rueil-Malmaison, j’ai eu une annĂ©e de transition avec un certain XXX dont je ne dirai rien de plus que cela. Je voulais changer de prof, Marie-Paule m’avait un peu laissĂ© de cĂŽtĂ© Ă  ce moment-lĂ  parce qu’elle ne savait pas trop si j’avais le niveau de rentrer au CRR de Rueil. J’avais d’ailleurs tentĂ© des conservatoires (CRR et CRD), et aussi belles institutions qu’elles soient, elles n’ont pas osĂ© me prendre dans leur effectif et la principale raison Ă©voquĂ©e Ă©tait centrĂ©e sur le handicap. »

    As-tu eu besoin de modifications sur ton instrument (le violoncelle) ?

    « Bien Ă©videmment ! Quand j’ai commencĂ© avec le violoncelle cĂŽtĂ© droit (instrument classique), j’avais les cordes Ă  l’envers pour moi. J’avais l’archet Ă  gauche et les doigtĂ©s Ă  droite. Je jouais quand mĂȘme avec un violoncelle de droitier sans modification. Au bout d’un moment, on s’est rendu compte que c’était assez bĂȘte. Et vu que ce n’était pas quelque chose qui se voyait, l’idĂ©e n’est pas venue directement. Suite Ă  l’inversement des cordes, on s’est rendu compte que mon violoncelle perdait en puissance et en rĂ©sonance. Toute la magie de la lutherie n’existait plus parce que c’était dĂ©rĂ©glĂ©. Il est donc venu l’idĂ©e de transformer l’intĂ©rieur de mon instrument : d’inverser l’ñme et la barre d’harmonie. À ce moment-lĂ , on s’est rendu compte que le violoncelle reprenait un peu de sa valeur sonore et que tout marchait mieux. Le problĂšme qui Ă©tait le plus rĂ©current, c’est que j’avais tendance Ă  avoir des graves qui sonnaient trĂšs trĂšs peu et ça persistait. C’est lĂ  qu’est venue l’idĂ©e de construire directement un violoncelle Ă  l’envers pour contrer les problĂšmes liĂ©s Ă  l’inversement, on Ă©vitait de dĂ©naturer l’instrument de base. »

    Au niveau de l’archet, que s’est-il passĂ© ?

    « Au niveau de l’archet, au dĂ©but c’était trĂšs drĂŽle Ă  voir. Je ne sais pas si j’ai encore des images de ça, mais j’ai commencĂ© avec du scotch. AprĂšs, c’est mon pĂšre qui a Ă©tĂ© le premier Ă  inventer un systĂšme. Il avait pris de la mousse, des gros cĂąbles de chantier (les cĂąbles Ă©lectriques) parce que l’avantage c’est que c’est assez rĂ©sistant mais que tu peux les tordre. On faisait passer 2 cĂąbles, il y avait de la mousse qui prenait le poignet et qui venait sur la main. J’avais une attache au poignet et j’avais 2 grappins comme ça : 2 faux-doigts en cĂąbles. Ils venaient agripper l’archet par le dessous. J’avais donc la petite prise dans l’archet plus le soutien des deux doigts. »

    « Ça c’était la premiĂšre idĂ©e. On s’est ensuite rendu compte que c’était une bonne idĂ©e mais que c’était assez rudimentaire. On a cherchĂ© une structure et c’est comme ça qu’on est revenu Ă  l’hĂŽpital Saint-Maurice qui m’avait pris Ă  la naissance car c’est un hĂŽpital pour enfants handicapĂ©s. On a Ă©tĂ© en contact avec un ergothĂ©rapeute. Je suis toujours en contact avec elle aujourd’hui, et au fur et Ă  mesure des annĂ©es, on a cherchĂ© justement Ă  amĂ©liorer le systĂšme, que ce soit sur les questions de quelles prises avoir, oĂč placer la main par rapport Ă  l’archet, les problĂšmes de fixation du moule pour Ă©viter les soucis de tension pour l’archet pour les crins. Tu sais, pour le systĂšme, mon attache Ă©tait fixĂ©e des fois au mauvais endroit, ce qui faisait qu’aprĂšs, je ne pouvais plus tendre mon archet. Comme je ne savais pas, on est passĂ© par lĂ  et on a fait des rĂ©glages Ă  ce niveau. TrĂšs tĂŽt, il a Ă©tĂ© question de garder le plus possible de mobilitĂ© du poignet. Ensuite les questions de l’angle : plus ou moins en dessus ; l’angle obtus, plus ou moins obtus ; ou surtout pour l’attache, c’est-Ă -dire que je sois comme ça ou comme ça, ça me faisait une Ă©norme diffĂ©rence ; aprĂšs au niveau du retour au talon ; au niveau de la pronation Ă  la pointe ; au niveau du poignet qui se cassait (figurĂ©ment parlant) Ă  la pointe. Toute une question d’équilibre et de recherche. Il fallait aussi prendre en compte les ajustements dus Ă  la main qui grandit. »

    Du coup ton professeur a toujours été en contact avec les prothésistes ?

    « Alors oui, enfin en tout cas c’était son souhait. D’un cĂŽtĂ© l’hĂŽpital, il faut y aller, un prof ça a beaucoup d’heures, donc c’est des fois difficile Ă  organiser mais en tout cas, j’ai toujours eu des cours oĂč on passait des heures Ă  chercher, juste Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  ce que l’on pourrait amĂ©liorer. J’étais ensuite celui qui faisait le lien, le messager. J’arrivais en disant : « Marie-Paule aimerait que ça soit un peu plus comme ça, peut-ĂȘtre qu’ici on devrait faire une butte, une cale pour que j’aie plus de force ». C’est lĂ  aussi qu’est venu ce systĂšme lĂ  pour que j’aie le sentiment de tenue et mĂȘme de force. Plein d’idĂ©es sont venues au final comme ça, au fur et Ă  mesure entre ma recherche avec Marie-Paule et le travail avec l’ergo. On a rĂ©ussi parfois Ă  justement organiser des rencontres avec les deux pour des moments. Je commençais Ă  avoir un niveau qui se dĂ©finissait un peu plus et des objectifs qui arrivaient avec. Ça a Ă©tĂ© crescendo. Plus je commençais Ă  mettre de l’intĂ©rĂȘt lĂ -dedans, plus les gens autour de moi se regroupaient jusqu’à arriver Ă  « Talents & Violon’celles » oĂč on est sur un projet de nouveau systĂšme en partenariat avec d’autres structures sur le handicap aussi. »

    Voici l’illustration du cheminement des adaptations d’archet de violoncelle que Soni a pu avoir dans le temps et illustrant les problĂ©matiques d’angles et d’orientation de la main par rapport Ă  l’archet :

    On peut noter que ce processus a Ă©tĂ© créé par essais/erreurs : si l’utilisation n’était pas concluante, ils arrĂȘtaient pour rĂ©essayer un autre et y opĂ©rer des changements si celle-ci allait dans la direction des attentes de Soni.

    (tous droits rĂ©servĂ©s : © C. Martinot-Lagarde et Soni Siecinski)

    Annexe n°4 : Observation des cours de Delphine Girard au CRD Paris-Saclay

    La classe de Delphine est composĂ©e de plusieurs instruments qu’elle a agrĂ©mentĂ©s selon ses besoins avec les Ă©lĂšves.

    Pour une question d’anonymat, les prĂ©noms ont Ă©tĂ© changĂ©s.

    JérÎme

    JérÎme est un jeune enfant autiste.

    Ma prĂ©sence au cours l’a perturbĂ© et impressionnĂ©. Il est restĂ© prostrĂ© un moment sur sa chaise.

    • Utilisation du jeu pour le faire sortir de sa position (chat qui monte Ă  l’échelle de barreaux reprĂ©sentĂ©s par les lames du balafon. Une fois en haut de l’Ă©chelle, le chat tombe avec un glissando de l’aigu au grave). Delphine illustre son histoire avec une image.
    • Contextualisation de la harpe. Chaque animal de la banquise correspond Ă  une corde (cordes rouges = les ours ; cordes noires = pingouins, etc.). Utilisation d’images pour illustrer sa partition.

    J’ai pu remarquer pendant ce cours qu’elle s’adapte et choisit l’instrument en fonction de l’attention de l’enfant.

    Eva

    Eva est une petite fille née grande prématurée. Elle a des retards cognitifs et des moteurs importants et commence seulement à marcher avec un déambulateur. Sa motricité fine au niveau de la main et des doigts est difficile. Elle aime particuliÚrement la harpe.

    Elle en joue debout en se tenant Ă  celle-ci de trĂšs prĂšs, sinon elle ne voit pas correctement les cordes et a du mal Ă  placer son index avec lequel elle pince les cordes.

    • Apprentissage de la harpe par mimĂ©tisme (la professeure lui montre et elle reproduit).
    • Une fois acquis, l’élĂšve joue son morceau accompagnĂ© par Delphine au piano.

    Avec le balafon, elle suit une partition adaptée à ses besoins.

    • 1Ăšre Ă©tape avec des pastilles de couleurs :
    • 2ᔉ Ă©tape : partition en gros caractĂšres avec les notes en couleur (qui sont les mĂȘmes que celles du balafon). Les rythmes sont composĂ©s de noires et de blanches. 

    Roméo

    Roméo est un jeune garçon autiste qui adore le violoncelle.

    • Utilisation du djembĂ© pour prendre une pulsation commune sur leur djembĂ© respectif.
    • Jeu d’imitation : la professeure fait un rythme en boucle et l’élĂšve doit la rejoindre en faisant le mĂȘme. Les rĂŽles s’inversent ensuite

    Avec le balafon, ils restent sur un travail rythmique. Delphine met le mĂ©tronome afin qu’il tape en rythme sur l’instrument, en modifiant le tempo plusieurs fois.

    Le piano a des pastilles colorées sur les touches.

    • Delphine donne l’ordre des couleurs et ils jouent ensemble : RomĂ©o joue la mĂ©lodie dans l’ordre des couleurs et Delphine l’accompagne.
    • Travail de la motricitĂ© des doigts grĂące au piano. 

    RomĂ©o apprend Ă  poser les doigts sur le clavier. Ils procĂšdent ainsi : la main de Delphine est sur le clavier, elle y pose la main de RomĂ©o puis par-dessus elle met son autre main pour jouer le 2ᔉ, 3ᔉ et 4ᔉ doigt. Utilisation des termes de doigtĂ©s que l’on utilise avec tout autre Ă©lĂšve. Elle enlĂšve sa main en contact avec le clavier pour que RomĂ©o devienne acteur directement avec le clavier et refait le geste avec sa main supĂ©rieure, puis RomĂ©o le fera seul.

    RomĂ©o ne tient pas le violoncelle d’une façon classique entre les jambes. Delphine tient le violoncelle et RomĂ©o, en face de l’instrument, fait l’archet avec les gestes qu’elle lui demande.

    Mathilde

    Mathilde est une jeune fille ayant de nombreux retards et des difficultĂ©s d’attention qui n’ont fait part d’encore aucun diagnostic. Elle a des difficultĂ©s d’attention. Elle aime beaucoup le violoncelle.

    • Utilisation du balafon rythmiquement avec le mĂ©tronome. 

    Cette Ă©lĂšve ordonne systĂ©matiquement les notes, toujours dans le mĂȘme sens sans sauter une seule lame. Delphine lui demande de varier et de jouer partout mais elle joue toujours au mĂȘme endroit đŸĄȘ mise en place d’obstacles pour l’empĂȘcher de garder cet ordre en imposant d’alterner de chaque cĂŽtĂ© de la « barriĂšre ».

    • Travail psychomoteur : lire la partition et jouer du balafon (ordre des couleurs comme avec Eva). 3 Ă©tapes pour y arriver : parler le nom des couleurs, mĂ©moriser, rĂ©aliser l’enchainement.

    Delphine a la franchise de dire non quand l’exercice n’est pas exĂ©cutĂ© de la bonne façon. Elles font ensuite du violoncelle qu’elle tient normalement avec l’aide de Delphine car Mathilde a peur qu’il tombe. (Un violoncelle adaptĂ© est en cours de rĂ©flexion).

    • RemĂ©moration de l’ordre des cordes du violoncelle : Ă  l’oral en les montrant puis en les jouant en pizz en nommant les notes. PossibilitĂ© d’aide avec un dessin ci-dessous.
    • Exercice de mĂ©morisation avec ordre de notes donnĂ©es. Aide de Delphine en mettant le nom des notes Ă©crit dans l’ordre.

    Valentin

    Valentin est un enfant autiste qui est dans la contradiction verbale. Il refuse souvent les choses pour malgré tout accepter de les faire.

    • Rituel du bonjour musical avec Delphine en jouant du djembĂ© (« bonjour Delphine », « bonjour Valentin » en rĂ©ponse).
    • Jouent du djembĂ© ensemble puis travail de la dissociation : ne pas jouer la mĂȘme chose Ă  deux permettra Ă  l’élĂšve de jouer avec d’autres dans le futur.
    • Restitution d’un morceau.
    • Apprentissage d’un morceau avec partition adaptĂ©e.
    • Utilisation d’un timer pour cadrer la sĂ©ance car l’enfant en a besoin.
    • Utilisation du prototype de guitare Ă©lectrique adaptĂ©e.
    • Mise en place des consignes pour jouer de cet instrument (mouvements demandĂ©s entre chaque dĂ©placement de capot)

    Ashley

    Ashley est une petite Américaine en fauteuil roulant. Elle a un handicap moteur important et ne peut utiliser que sa main gauche. Elle a peu de voix et un langage difficile. Elle a des difficultés de concentration et chante tout le temps.

    • Chant avec micro accompagnĂ© par le violoncelle en pizz (le chant Ă©tant stimulateur pour elle)
    • Travail de la motricitĂ© : piano oĂč le premier objectif est de n’utiliser qu’un doigt (difficile pour elle).

    Au sein de ses cours, Delphine utilise Ă©galement des images d’animaux pour travailler des Ă©lĂ©ments particuliers, comme nous l’avons vu avec le lapin Ă  la page 22. Elle peut utiliser des animaux ou d’autres images qui seront parlantes aux enfants pour effectuer de nouvelles tĂąches au piano.

    Voici quelques exemples de partitions qu’elle utilise avec ses Ă©lĂšves :

    • Elles peuvent ĂȘtre avec de grosses portĂ©es et des notes colorĂ©es
    • Elles peuvent ĂȘtre faites avec des points de couleurs avec ou sans le nom des notes Ă©crites en dessous
    • Des repĂšres comme ceux-ci peuvent ĂȘtre rĂ©alisĂ©s pour les instruments comme le violoncelle ou le piano :

    Annexe n°5 : RĂ©sumĂ© de la vidĂ©o « MĂ©thode Dolce »

    https://www.youtube.com/watch?v=cbYbKRMg5f4

    Françoise Dorocq a importĂ© directement des États-Unis dans les annĂ©es 85-88 la mĂ©thode qu’elle utilise. Dans les pays anglo-saxons, il existait dĂ©jĂ  des mĂ©thodes de prise en charge qui Ă©taient beaucoup plus adaptĂ©es Ă  l’autisme dans les annĂ©es 74-75.

    Cette femme s’est formĂ©e Ă  la mĂ©thode « sunrise », qui signifie « mettre le fils debout », qui passe par ce que l’enfant a envie de faire , ce qui lui fait le plus plaisir, qui est l’exĂ©cution de ses stĂ©rĂ©otypies.

    Cette pianiste nous dit que sa mĂ©thode commence par le respect de la personne qu’elle a en face d’elle. Elle dĂ©crit les personnes autistes comme des personnes qui n’ont pas le mĂȘme fonctionnement que nous. Il faut donc comprendre comment elles fonctionnent pour mettre en place une stratĂ©gie de pĂ©dagogie qui leur permettra d’acquĂ©rir des compĂ©tences cognitives, ce qui rendra le professeur intĂ©ressant pour elles. Avec les autistes, madame Dorocq apprend par mimĂ©tisme. Le nom de cette mĂ©thode vient du fait qu’« elle passe tout en douceur avec les enfants par le jeu et par le rire ».

    Elle dĂ©finit ce qu’est l’autisme pour ensuite expliquer son travail qui passe par rĂ©appropriation du schĂ©ma corporel pour avancer dans les acquis et acquĂ©rir des compĂ©tences.

    Elle Ă©voque la difficultĂ© des dĂ©buts avec les Ă©lĂšves : « La difficultĂ© est de s’apprivoiser mutuellement. » MĂȘme si les parents lui dĂ©crivent certaines choses, elle estime que c’est Ă  elle de « dĂ©crypter le comportement qu’il va falloir adapter ou adopter » devant l’élĂšve. Cela mettra quelques sĂ©ances.

    Certains parents sont dans le dĂ©ni par rapport aux capacitĂ©s de leur enfant et elle nous dit que « chaque enfant porteur d’autisme est capable d’avoir de trĂšs grosses compĂ©tences » et qu’il faut justement l’aider Ă  les dĂ©velopper.

    Elle Ă©voque qu’il ne faut pas crĂ©er « des liens fusionnels » avec l’enfant car elle n’est ni leur mĂšre ni leur grand-mĂšre, chacun de ses gestes a un objectif.

    Elle a fondĂ© en janvier 2006 l’association APTH autisme qui propose des formations pour permettre Ă  tous d’accĂ©der Ă  la culture et de s’insĂ©rer dans les conservatoires.

    Ce qui peut nous impressionner le plus est qu’elle fait jouer ses Ă©lĂšves autistes sur scĂšne et qu’ils peuvent avoir le trac.

    Annexe n°6 : Exemples de contrats de moyens du CRR de Caen

    Contrat n°1 :

    Contrat de moyens pour Pierre-Louis *****

    Rendez-vous pris le 08 novembre 2021 avec le référent handicap du CRR. M. Lebouteiller

    Pierre-Louis ***** est étudiant en 1re S2TMD au lycée Malherbe en horaires aménagés « Chant ».

    Il suit les cours suivants au CRR:

    • Chant Lyrique:                 Cycle 1/2em annĂ©e Classe de Martine *****
    • Formation Musicale:        Cycle 2/4 Classe de Fabrice *****
    • ChƓur de Chambre:         Classe de Jean-Louis *****

    Ce prĂ©sent contrat a pour principal objectif l’amĂ©nagement de son parcours diplĂŽmant au sein du Conservatoire de Caen. AmĂ©nagement en cohĂ©rence avec ce qui est mis en place au lycĂ©e Malherbe.

    Pierre-Louis est porteur d’une « dysgraphie » engendrant des soucis notamment dans les domaines suivants : organisation, dĂ©chiffrage de partitions, mĂ©moire et concentration. Il est en attente d’une reconnaissance MDPH pour cette fin d’annĂ©e 2021.

    Ce handicap est d’ores et dĂ©jĂ  compensĂ© dans le cadre de ses Ă©tudes au lycĂ©e Malherbe via l’attribution d’un ordinateur portable avec logiciel incluant un correcteur orthographique. Un tiers temps compensatoire pour l’ensemble de ses examens sera mis en place prochainement.

    Compte tenu de son projet professionnel «intĂ©grer le chƓur de la Garde rĂ©publicaine », Pierre-Louis souhaite acquĂ©rir les compĂ©tences nĂ©cessaires afin de pouvoir rĂ©ussir le concours d’entrĂ©e dans ce corps d’armĂ©e. À ce titre, il devra obtenir son baccalaurĂ©at et justifier au minimum d’un niveau fin de second cycle en chant.

    En cohĂ©rence avec le lycĂ©e Malherbe, je propose que Pierre-Louis puisse bĂ©nĂ©ficier d’un:

    • 1/3 temps supplĂ©mentaire pour la prĂ©paration des morceaux d’examen.
    • 1/3 temps supplĂ©mentaire pour les Ă©preuves orales en FM et lors des Ă©preuves de dĂ©chiffrage.
    • 1/3 temps supplĂ©mentaire pour les Ă©preuves Ă©crites.
    • Utilisation de son ordinateur portable agréé Éducation nationale en cours et pour les Ă©preuves Ă©crites au Conservatoire.

    Les contenus des épreuves obligatoires par discipline restent inchangés:

    Principes généraux

    Favoriser l’Ă©coute et la perception auditive de la partition.

    Éviter de surcharger les partitions de signes inutiles qui perturberaient le dĂ©chiffrage et la lecture.

    À Caen le :

    Martine ***** Fabrice *****

    Jean-Louis ***** Laurent Lebouteiller

    Responsable légal de Pierre-Louis *****

    Contrat n°2 :

    Monsieur Georoy ***** est inscrit au Conservatoire de Caen Ă  compter de fin septembre

    2021 en cours de Formation Musicale « classe de Madame Anne-Catherine *****» et d’Écoute Musicale « classe de Madame Marie-Anne *****

    Compte tenu de la situation de handicap déclarée par Monsieur Geoffroy ***** un entretien avec Monsieur Lebouteiller, responsable du « département handicap » du Conservatoire de Caen, a eu lieu en septembre 2021.

    Il a été convenu:

    • Un bilan semestriel ou annuel pourra ĂȘtre demandĂ© par les professeures.
    • Monsieur Geoffroy ***** devra suivre l’intĂ©gralitĂ© des cours dispensĂ©s dans ces deux disciplines.
    • Aucune adaptation pĂ©dagogique n’a Ă©tĂ© demandĂ©e par Monsieur Geoffroy***** .
    • Aucune adaptation des Ă©valuations n’a Ă©tĂ© demandĂ©e par Monsieur Geoffroy*****.
    • En cas de problĂšme rencontrĂ© par les professeures ou l’Ă©tudiant durant toute la durĂ©e du cursus, ce prĂ©sent contrat pourra faire l’objet d’une rĂ©vision, incluant la possibilitĂ© de pouvoir proposer une rĂ©orientation.
    • Sur prĂ©sentation d’une attestation «MDPH» et aprĂšs examen du dossier par les services administratifs, Monsieur Geoffroy***** pourra bĂ©nĂ©ficier du droit d’inscription spĂ©cifique aux personnes en situation de handicap.

    Contrat n°3 :

    Contrat de moyens pour Nicolas *****.

    Nicolas est inscrit au conservatoire de Caen en « classe de jazz ».

    Compte tenu de sa situation de handicap avec reconnaissance MDPH, Nicolas a sollicité un entretien avec M. Lebouteiller, responsable du « département handicap » au conservatoire de Caen.

    Cet entretien a eu lieu en Octobre 2021.

    Il en résulte:

    • Qu’un allĂ©gement de la charge de « travail personnel » est nĂ©cessaire.
    • La continuitĂ© de la pratique artistique au sein du « DĂ©partement Jazz » est un vecteur important pour la «reconstruction» de Nicolas.

    Ce présent « contrat de moyens » a été réalisé en collaboration avec les trois professeurs en charge de Nicolas.

    Les aménagements proposés sont les suivants:

    • Un parcours de huit annĂ©es non normatif.
    • Ce parcours ne sera pas diplĂŽmant.
    • Uniquement sur demande des enseignants, ce parcours pourra ĂȘtre Ă©tendu Ă  dix ans.
    • Des Ă©valuations formatives et non normatives seront mises en place.
    • En fonction de la santĂ© de Nicolas, un «passage» devant jury «informé» est possible.
    • En fonction de la santĂ© de Nicolas, la participation aux auditions au mĂȘme titre que les autres Ă©lĂšves est souhaitable.
    • Nicolas suivra les cours « Histoire du jazz et atelier » avec M. François ***** .
    • Nicolas suivra le cours « d’harmonie » avec M. Thierry *****.
    • Nicolas ne suivra plus le « tutorat » avec M. Yann *****.
    • Sur prĂ©sentation d’une attestation « MDPH » et aprĂšs examen du dossier par les services administratifs du conservatoire, Nicolas pourra faire valoir le droit d’inscription spĂ©cifique aux personnes en situation de handicap (Ă  l’exception de l’annĂ©e 2021-2022).

    Il est Ă  noter:

    • Qu’un bilan annuel pourra ĂȘtre demandĂ© par le responsable du «DĂ©partement jazz» en lien avec Nicolas, les enseignants et le responsable du dĂ©partement handicap du CRR.
    • En cas de problĂšme rencontrĂ© par les enseignants en charge de Nicolas ou Ă  l’initiative de celui-ci, ce prĂ©sent contrat pourra faire l’objet d’une rĂ©vision, incluant la possibilitĂ© d’une proposition de rĂ©orientation, voire mĂȘme de retour vers un cursus traditionnel diplĂŽmant.

    Dates et Signatures:

    M. Nicolas ***** Laurent LEBOUTEILLER

    Thierry ***** Yann***** François*****

    Contrat n°4 :

    Contrat de moyens pour Raphaël*****

    Suite Ă  l’inscription en septembre 2021 au Conservatoire de Caen de RaphaĂ«l***** en formation musicale et piano et aprĂšs une pĂ©riode « d’essai », il s’avĂšre:

    • Que RaphaĂ«l est porteur d’un « trouble » de la concentration.

    AprÚs concertation avec les parents de Raphaël et les deux enseignants concernés « professeure de formation musicale et professeur de piano », il est proposé ce qui suit:

    • RaphaĂ«l continue le cours de formation musicale avec Madame *****
    • RaphaĂ«l intĂšgre la classe « Vivier des voix» de monsieur Jean-Louis ***** du samedi matin, de 9 h 30 Ă  10 h 30 en salle de chorale.
    • RaphaĂ«l ne suivra plus le cours de piano de Monsieur Julien *****

    Compte tenu du manque de «recul» permettant de savoir si RaphaĂ«l a besoin d’adaptations pĂ©dagogiques particuliĂšres, il est proposĂ©:

    • Un bilan semestriel ou annuel en lien avec les parents, les enseignants, et le responsable du dĂ©partement handicap du CRR.
    • En cas de problĂšme rencontrĂ© par les enseignants en charge de RaphaĂ«l ou Ă  l’initiative des parents, ce prĂ©sent contrat pourra faire l’objet d’une rĂ©vision, incluant la possibilitĂ© d’une proposition de rĂ©orientation.
    • Sur prĂ©sentation d’une attestation «MDPH» et aprĂšs examen du dossier par les services administratifs, les parents de RaphaĂ«l pourront faire valoir le droit d’inscription spĂ©cifique aux personnes en situation de Handicap.

    Bibliographie et webographie

    BERBAUM Jean, « Apprentissage et formation » dans Presses Universitaires de France,

    « Que sais-je ? », 2005, https://www.cairn.info/apprentissage-et-formation-9782130549260.htm.

    BIGAND Emmanuel, « Le pouvoir transformationnel de la musique », dans Revue internationale d’Ă©ducation de SĂšvres, vol. 75, septembre 2017.

    Bow’n’us, [en ligne], https://www.bownus.fr .

    CRICHTON Laura, “Music for Everyone?”, dans British Journal of Music Education, vol. 9, nᔒ 3, 1992, p. 211-215.

    DEMOUCRON Matthias, « Mesure et analyse du geste dans la performance musicale », dans La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisiĂšme numĂ©ro, Dossier les savoir-faire de l’artiste.

    DUNBAR Laura L., “Mainstreaming in American Music Education Journals (1960–1989): An Analysis” dans Journal of Historical Research in Music Education, vol. 37, nᔒ 2, 2016, p 150–161, JSTOR, www.jstor.org/stable/26376906.

    Futura santĂ©, « Aire de Broca : qu’est-ce que c’est ? », [En ligne], https://www.futurasciences.com/sante/definitions/medecine-aire-broca-15255/.

    Handicap.fr, « Définition/classification des handicaps (CIH et OMS) », [en ligne], https://informations.handicap.fr/a-definition-classification-handicap-cih-oms-6029.php.

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    HOWE B., JENSEN-MOULTON S., LEINER N., STRAUS J., The Oxford Handbook of

    Music and Disability Studies, Oxford University Press, 2016

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    150268#:~:text=%2D%20À%20en%20croire%20Stanislas%20Dehaene,de%20mieux%20app rendre%20tout%20court.&text=Faire%20de%20la%20musique%20entraĂźne,la%20justesse% 2C%20l’interprĂ©tation .

    MCCORD Kimberly et FITZGERALD Margaret, “Children with Disabilities Playing Musical Instruments” dans Music Educators Journal, vol. 92, nᔒ 4, 2006, p. 46–52, JSTOR, www.jstor.org/stable/3401112.

    Medisite, « Corps calleux : qu’est-ce que c’est ? », [En ligne], https://www.medisite.fr/autrestroubles-neurologiques-corps-calleux-quest-ce-que-cest.5493674.146482.html.

    MinistÚre de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible» dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-ethandicap/Guides-pratiques/Pour-un-enseignement-artistique-accessible-20202.

    MinistĂšre de la Culture, « RĂ©ussir le 100 % Ă©ducation artistique et culturelle » dans Pour l’école de la confiance, [en ligne], https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/202003/eac—feuille-de-route-2020-2021-51716.pdf.

    MinistĂšre de la Culture, « SchĂ©ma d’orientation pĂ©dagogique de l’enseignement initial de la musique » dans Direction de la musique de la danse du théùtre et des spectacles, avril 2008 NeuromĂ©dia, « Cervelet : anatomie, fonctions et troubles associĂ©s » [En ligne], https://www.neuromedia.ca/cervelet-anatomie-fonctions-et-troubles/.

    The Vareille Foundation, « Un violon dans mon école », [en ligne], https://www.vareillefoundation.org .

    VIRAT Mael, « Dimension affective de la relation enseignant-Ă©lĂšve avec les adolescents :

    Revue des Ă©tudes longitudinales et perspective de l’attachement », dans Revue de psychoĂ©ducation, vol.45, n°2, 2016, p. 405-430, https://doi.org/10.7202/1039055ar.

    Remerciements

    Je tiens Ă  remercier particuliĂšrement Delphine Girard pour sa patience et sa bienveillance durant la rĂ©daction de mon mĂ©moire. Son soutien m’a Ă©tĂ© prĂ©cieux dans ma rĂ©flexion et elle m’a permis de pouvoir assister Ă  ses cours au conservatoire. J’ai pu y voir ce qu’était rĂ©ellement l’enseignement aux personnes atteintes de handicap.

    Je remercie Ă©galement toutes les personnes qui ont pris de leur temps pour lire mes Ă©crits et qui m’ont aiguillĂ©e vers des personnes spĂ©cialistes de mon sujet. Tout particuliĂšrement Philippe Tailleux pour ses conseils avisĂ©s et Laurent Lebouteiller qui m’a fourni des documents en rapport avec le conservatoire de Caen.

    Je remercie Soni Sciecinski et Alexis Lamy d’avoir pris le temps de discuter avec moi et d’avoir acceptĂ© d’ĂȘtre interviewĂ©s pour ce travail.

    Enfin, j’aimerais remercier mon Ă©lĂšve Lalie qui m’a donnĂ© l’envie d’écrire Ă  ce sujet et qui me montre Ă  chaque cours que le plus important est de se dĂ©passer pour pouvoir atteindre notre but commun : jouer de la musique ensemble.

    Année scolaire 2021/2022

    Parcours DNSPM/DE

    Travail d’étude personnel

    Notes

    1. HOWE B., JENSEN-MOULTON S., LEINER N., STRAUS J., The Oxford Handbook of Music and Disability Studies, Oxford University Press, 2016, page 191. ↩
    2. BERBAUM Jean, « Apprentissage et formation » dans Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2005 https://www.cairn.info/apprentissage-et-formation–9782130549260.htm (page 6), consultĂ© le 2 mars 2022 ↩
    3. MinistĂšre de la Culture, « SchĂ©ma d’orientation pĂ©dagogique de l’enseignement initial de la musique » dans Direction de la musique, de la danse, du théùtre et des spectacles, avril 2008. ↩
    4. MinistĂšre de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible » dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-et-handicap/Guides-pratiques/Pourun-enseignement-artistique-accessible-20202, consultĂ© le 1á”‰ÊłÂ mars 2022. (page 5 format papier). ↩
    5. « RĂ©ussir le 100 % Ă©ducation artistique et culturelle » dans Pour l’école de la confiance, [En ligne], site internet du ministĂšre de la Culture, https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/2020-03/eac—feuille-de-route-20202021-51716.pdf, consultĂ© le 5 novembre 2021. ↩
    6. BIGAND Emmanuel, « Le pouvoir transformationnel de la musique » dans Revue internationale d’Ă©ducation de SĂšvres, vol. 75, septembre 2017. ↩
    7. DEMOUCRON Matthias, « Mesure et analyse du geste dans la performance musicale », dans La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisiĂšme numĂ©ro, Dossier Les savoir-faire de l’artiste, consultĂ© le 15 octobre 2021. ↩
    8. NeuromĂ©dia, « Cervelet : anatomie, fonctions et troubles associĂ©s » [En ligne], https://www.neuromedia.ca/cervelet-anatomie-fonctions-et-troubles/, consultĂ© le 22 fĂ©vrier 2022. ↩
    9. Futura santĂ©, « Aire de Broca : qu’est-ce que c’est ? », [En ligne], ↩
    10. Medisite, « Corps calleux : qu’est-ce que c’est ? », [en ligne], https://www.medisite.fr/autres-troublesneurologiques-corps-calleux-quest-ce-que-cest.5493674.146482.html, consultĂ© le 22 fĂ©vrier. ↩
    11. Madame Figaro, « Comment la musique peut aider les enfants à se concentrer », [en ligne],
      https://madame.lefigaro.fr/enfants/zhang-zhang-stanislas-dehaene-apprentissage-instrument-musique-cerveaux310818-#:~:text=%2D%20À%20en%20croire%20Stanislas%20Dehaene,de%20mieux%20apprendre%20tout%20court.&text=Faire%20de%20la%20musique%20entraĂźne,la%20justesse%2C%20l’interprĂ©tation, consultĂ© le 5 novembre 2021. ↩
    12. The Vareille Foundation, « Un violon dans mon Ă©cole », [en ligne], https://www.vareillefoundation.org, consultĂ© le 20 fĂ©vrier 2022. ↩
    13. CRICHTON Laura, “Music for Everyone?”, dans British Journal of Music Education, vol. 9, nᔒ 3, 1992, p. 211-215, consultĂ© le 18 novembre 2021. ↩
    14. Handicap.fr, « DĂ©finition/classification des handicaps (CIH et OMS) », [En ligne], https://informations.handicap.fr/a-definition-classification-handicap-cih-oms-6029.php , consultĂ© le 15 janvier. ↩
    15. LĂ©gifrance, « Loi nᔒ 2005-102 du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’égalitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es (1) », [En ligne], https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000809647/, consultĂ© le 2 mars 2022. ↩
    16. LERNER Neil, « Disability », dans Grove Music Online, https://www.oxfordmusiconline.com/, 2013, consultĂ© le 21 dĂ©cembre 2021. ↩
    17. Larousse, [en ligne], https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/handicap/38988, consultĂ© le 4 janvier 2022. ↩
    18. HOWE B., JENSEN-MOULTON S., LEINER N., STRAUS J., The Oxford Handbook of Music and
      Disability Studies, Oxford University Press, 2016, page 191 ↩
    19. MinistĂšre de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible » dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-et-handicap/Guides-pratiques/Pourun-enseignement-artistique-accessible-20202, consultĂ© le 1á”‰ÊłÂ mars 2022. ↩
    20. Handicap.fr, « EEPH 2019 : focus sur les invisibles, 80 % des handicaps », [En ligne],
      https://informations.handicap.fr/a-seeph-2019-focus-invisibles-handicaps-12357.php, consultĂ© le 28 fĂ©vrier 2022. ↩
    21. DEMOUCRON Matthias, « Mesure et analyse du geste dans la performance musicale », dans La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisiĂšme numĂ©ro, Dossier les savoir-faire de l’artiste, , consultĂ© le 15 octobre 2021. ↩
    22. MCCORD Kimberly et FITZGERALD Margaret, “Children with Disabilities Playing Musical Instruments” dans Music Educators Journal, vol. 92, nᔒ 4, 2006, p. 46–52, JSTOR, www.jstor.org/stable/3401112, consultĂ© le 28 fĂ©vrier 2022. ↩
    23. LERNER Neil, « Disability », dans Grove Music Online, https://www.oxfordmusiconline.com/, 2013, consultĂ© le 21 dĂ©cembre 2021. ↩
    24. Bow’n’us, [en ligne], https://www.bownus.fr, consultĂ© le 25 fĂ©vrier 2022. ↩
    25. VIRAT Mael, « Dimension affective de la relation enseignant-Ă©lĂšve avec les adolescents : revue des Ă©tudes longitudinales et perspective de l’attachement », dans Revue de psychoĂ©ducation, vol. 45, no 2, 2016, p. 405-430, https://doi.org/10.7202/1039055ar, consultĂ© le 20 fĂ©vrier 2022. ↩
    26. MCCORD Kimberly et FITZGERALD Margaret, “Children with Disabilities Playing Musical Instruments” dans Music Educators Journal, vol. 92, nᔒ 4, 2006, p. 46–52, JSTOR, www.jstor.org/stable/3401112, consultĂ© le 28 fĂ©vrier 2022. ↩
    27. MCCORD Kimberly et FITZGERALD Margaret, “Children with Disabilities Playing Musical Instruments” dans Music Educators Journal, vol. 92, nᔒ 4, 2006, p. 46–52, JSTOR, www.jstor.org/stable/3401112, consultĂ© le 28 fĂ©vrier 2022. ↩
    28. CRICHTON Laura, “Music for Everyone?”, dans British Journal of Music Education, vol. 9, nᔒ 3, 1992, p. 211-215, consultĂ© le 18 novembre 2021. ↩
    29. CRICHTON Laura, “Music for Everyone?”, dans British Journal of Music Education, vol. 9, nᔒ 3, 1992, p. 211-215, consultĂ© le 18 novembre 2021. ↩
    30. MinistĂšre de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible » dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-et-handicap/Guides-pratiques/Pourun-enseignement-artistique-accessible-20202, consultĂ© le 1á”‰ÊłÂ mars 2022. (page 30 format papier). ↩
    31. MCCORD Kimberly et FITZGERALD Margaret, “Children with Disabilities Playing Musical Instruments” dans Music Educators Journal, vol. 92, nᔒ 4, 2006, p. 46–52, JSTOR, www.jstor.org/stable/3401112, consultĂ© le 28 fĂ©vrier 2022. ↩
    32. MinistĂšre de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible » dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-et-handicap/Guides-pratiques/Pourun-enseignement-artistique-accessible-20202, consultĂ© le 1á”‰ÊłÂ mars 2022. (page 5 format papier) ↩
    33. MinistĂšre de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible » dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-et-handicap/Guides-pratiques/Pourun-enseignement-artistique-accessible-20202, consultĂ© le 1á”‰ÊłÂ mars 2022 ↩
    34. MinistĂšre de la Culture, « Pour un enseignement artistique accessible » dans Guide pratique, [en ligne], https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Developpement-culturel/Culture-et-handicap/Guides-pratiques/Pourun-enseignement-artistique-accessible-20202, consultĂ© le 1á”‰ÊłÂ mars 2022 ↩
    35. HOWE B., JENSEN-MOULTON S., LEINER N., STRAUS J., The Oxford Handbook of Music and Disability Studies, Oxford University Press, 2016, page 192 ↩
    36. LĂ©gifrance, « Loi nᔒ 2015-988 du 5 aoĂ»t 2015
 », [En ligne], https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000030972666, consultĂ© le 28 fĂ©vrier 2022. ↩
  • Musiques microtonales pour guitare

    Musiques microtonales pour guitare

    Modifications du geste et de l’écoute

    Les musiques microtonales pour guitare nĂ©cessitent des modifications de l’instrument et de son jeu. L’espace des hauteurs est alors l’objet de multiples expĂ©riences. AprĂšs une introduction aux quelques dispositifs permettant de jouer des micro-intervalles Ă  la guitare, cet article prĂ©sente plus prĂ©cisĂ©ment des piĂšces pour guitare en douziĂšmes et seiziĂšmes de ton de Pascale Criton.

    Introduction

    DĂšs le dĂ©but de son livre La Loi de la pansonoritĂ©, le compositeur Ivan Wyschnegradsky prĂ©cise sa conception du langage musical (Wyschnegradsky, 1996, p. 58). Il ne s’agit pas seulement d’une « maniĂšre de rassembler les sons musicaux Â». Loin d’ĂȘtre un facteur technique, cette maniĂšre « trahit l’attitude de son auteur envers l’univers sonore Â». De la mĂȘme façon, l’interprĂšte engagĂ© dans les nouvelles Ă©critures instrumentales met en jeu non seulement ses mĂ©canismes gestuels, mais aussi son Ă©coute et sa sensibilitĂ©.

    La musique microtonale pour guitare

    Divisions de l’octave en micro-intervalles

    La guitare est le plus souvent un instrument acoustique Ă  six cordes simples accordĂ©es en quartes avec une tierce majeure (du grave Ă  l’aigu : 6 mi, 5 la, 4 rĂ©, 3 sol, 2 si, 1 mi). Il existe des guitares avec plus de cordes. La touche de la guitare est divisĂ©e en demi-tons Ă©gaux par des barrettes fixes au nombre de douze par octave (12 TE, c’est-Ă -dire douze notes en tempĂ©rament Ă©gal). L’usage de la scordatura existe depuis toujours, et consiste Ă  faire le choix d’une autre rĂ©partition des intervalles entre les cordes Ă  vide. Le cas particulier des guitares sans frettes ne sera pas abordĂ©.

    Les compositeurs qui composent en micro-intervalles, c’est-Ă -dire en intervalles plus petits que le demi-ton, doivent rĂ©soudre la question de leur faisabilitĂ© sur l’instrument. JuliĂĄn Carrillo (1875-1965), Ivan Wyschnegradsky (1893-1979) et Alois HĂĄba (1893-1973) ont consacrĂ© leur travail Ă  la composition en micro-intervalles et Ă  la thĂ©orie. Ils ont d’abord utilisĂ© des pianos accordĂ©s Ă  distance d’un quart de ton avant d’en faire construire spĂ©cialement. Les premiĂšres piĂšces pour guitare en quarts de ton ont Ă©tĂ© composĂ©es par Carrillo et par HĂĄba.‹
    Aux États-Unis, un courant autour des rĂ©sonances physiques nommé Just Intonations s’est dĂ©veloppĂ© indĂ©pendamment, avec une sensibilitĂ© plus proche des musiques extra-europĂ©ennes modales dont la richesse des intervalles ne peut pas s’exprimer dans une gamme en demi-tons Ă©gaux. Harry Partch (1901-1974) est un des premiers compositeurs de musique microtonale. Des « guitares adaptĂ©es » figurent parmi les nombreux instruments qu’il a construits selon ses propres tempĂ©raments.

    La division en tempĂ©rament Ă©gal et la just intonation se trouvent prolongĂ©es depuis un siĂšcle en ramifications multiples, et l’engagement des interprĂštes y trouve un large champ d’explorations sonores. L’utilisation des micro-intervalles dans la musique pour guitare est prĂ©sentĂ©e ici selon une sĂ©lection des diffĂ©rentes façons de les rĂ©aliser, qu’il s’agisse du dispositif ou des gestes instrumentaux.

    Voici un exemple d’utilisation de plusieurs guitares normales accordĂ©es Ă  distance d’un quart de ton les unes des autres :

    No Time (at all) de Brian Ferneyhough est une sĂ©rie de cinq Ă©tudes pour deux guitares accordĂ©es normalement, la seconde sonnant cependant un quart de ton au-dessous de la premiĂšre. Le compositeur indique dans sa prĂ©face qu’afin de souligner l’aspect micro-intervallique de la musique, il a Ă©changĂ© les deux parties entre la deuxiĂšme et la quatriĂšme piĂšce afin de faire entendre la mĂȘme piĂšce dans les deux configurations. Dans les deux exemples suivants, la partition n’indique pas les sons rĂ©els, mais les positions de jeu. Elles semblent ĂȘtre identiques avec un simple Ă©change des parties de guitare, mais le rĂ©sultat sonore est diffĂ©rent puisque la deuxiĂšme guitare est accordĂ©e un quart de ton au-dessous de la premiĂšre.

    No Time (at all) de Brian Ferneyhough, dĂ©but de la deuxiĂšme piĂšce (Peters).
    Ibid., début de la quatriÚme piÚce.

    Il existe aussi des piĂšces pour plusieurs guitares dont les scordature sont rĂ©alisĂ©es Ă  partir des cordes ordinaires et comportent des micro-intervalles. Dans les exemples suivants, il n’est pas nĂ©cessaire de changer la hauteur des cordes des guitares. Il y a trois possibilitĂ©s dans le choix de notation des compositeurs : Ă©crire la partition en hauteurs rĂ©elles, Ă©crire une partition qui donne uniquement les positions de jeu (la partition est alors une tablature, c’est-Ă -dire qu’il faut la lire comme si la guitare Ă©tait accordĂ©e normalement, sans tenir compte de la scordatura), ou enfin proposer les deux versions Ă  l’interprĂšte.

    Scordature des guitares dans ...y una canciĂłn desesperada de Beat Furrer (Universal, 1986).

    Les positions jouĂ©es sur chaque guitare sont les mĂȘmes, mais les scordature les font sonner diffĂ©remment. Cette partition donne uniquement les positions de jeu.

    Scordature des guitares dans Hommage Ă  Ivan Wyschnegradsky de Philippe Leroux (Billaudot, 1981).

    Il y a une symĂ©trie des scordature qui, assemblĂ©es, donnent deux guitares ordinaires accordĂ©es Ă  un quart de ton de distance. La partition est notĂ©e en hauteurs rĂ©elles. L’accord de la deuxiĂšme guitare sera de nouveau utilisĂ© par Philippe Leroux dans Ial pour guitare et harpe celtique.

    Scordature des guitares en huitiĂšmes de ton dans Matines de Mathieu Bonilla (2008).Screenshot

    La partition de Matines note sur deux portĂ©es par guitare les positions transposĂ©es dans l’accord usuel et les hauteurs rĂ©elles. Le conducteur est Ă©crit sur huit portĂ©es.

    Accord en sixiĂšmes de ton des guitares dans What Does the Nature Says de Claude Ledoux.

    Scordature en micro-intervalles dans les partitions pour une seule guitare

    Le principe d’une scordatura alternant les hauteurs des cordes pour obtenir une division de l’octave en quarts de ton sur une seule guitare est souvent utilisĂ©. Dans Kurze Schatten II pour guitare de Brian Ferneyhough (1984-1990), la scordatura de la premiĂšre piĂšce (6 mi +, 5 si bĂ©mol +, 4 rĂ©, 3 sol, 2 si bĂ©mol, 1 mi bĂ©mol +) est modifiĂ©e avant la troisiĂšme piĂšce (la corde 6 mi + devient mi), puis la cinquiĂšme (si bĂ©mol + devient la), de sorte qu’il ne reste ensuite que la premiĂšre corde sur une hauteur au quart de ton.

    En alternant les cordes pour obtenir des quarts de ton, les contraintes à la main gauche s’accentuent.

    Description de la scordatura de la guitare dans La Terre des hommes de Klaus Huber (Ricordi, 1989).

    Klaus Huber utilise une scordatura avec plusieurs fois la mĂȘme corde dans La Terre des hommes pour obtenir une division en tiers de ton. Il utilise aussi le capodastre pour donner Ă  la guitare ainsi prĂ©parĂ©e des registres diffĂ©rents. D’autres Ɠuvres de Klaus Huber requiĂšrent une guitare en tiers de ton avec des scordature diffĂ©rentes.

    Changement progressif de l’accordage

    Extrait de Tellur pour guitare seule de Tristan Murail (Éditions musicales transatlantiques, 1977).

    Le glissement progressif de la scordatura est un procĂ©dĂ© assez frĂ©quent. Il modifie l’espace harmonique. Peu avant le milieu de Tellur de Tristan Murail, la sixiĂšme corde de la guitare doit ĂȘtre dĂ©tendue en quelques secondes pendant que la main droite rĂ©pĂšte Ă©nergiquement en allers-retours les trois cordes graves. Le glissement du fa de la scordatura initiale (non microtonale) jusqu’au do diĂšse grave est un geste fort dans le flux continu de transformation du timbre.

    Le jeu en harmoniques est par nature non tempĂ©rĂ©, c’est pourquoi certaines piĂšces microtonales ne nĂ©cessitent pas de scordatura. Thierry Blondeau joue sur cette ambiguĂŻtĂ© du jeu en harmoniques en commençant Non-lieu pour guitare par des partiels de l’accord ordinaire de la guitare. Il organise une rythmique swing alternant entre les partiels de diffĂ©rentes cordes, puis les multiphoniques viennent complexifier les rĂ©sonances. À la fin de la piĂšce, le mi grave est progressivement dĂ©tendu et donne Ă  Ă©couter les rĂ©sonances auxquelles la hauteur abaissĂ©e donne accĂšs.

    Thierry Blondeau, Non-lieu pour guitare seule, dĂ©but du dĂ©saccordage de la sixiĂšme corde (Ricordi, 1998, p. 10).
    Ibid. (p. 12), fin du dĂ©saccordage de la sixiĂšme corde.

    Dans Calvario pour guitare et sons fixĂ©s, composĂ© en quatorze stations, le compositeur Zad Moultaka intĂšgre Ă  son Ă©criture la dĂ©tente progressive des cordes.

    Calvario de Zad Moultaka, station III, glissement progressif de la premiĂšre corde de mi jusqu’à si + (Onoma, 2008).

    Au dĂ©but de Calvario, la guitare est accordĂ©e en demi-tons TE. À la troisiĂšme station, la premiĂšre corde mi est dĂ©tendue jusqu’à si+, c’est-Ă -dire Ă  un quart de ton du si de la deuxiĂšme corde. De mĂȘme, Ă  la septiĂšme station, la corde 3 sol est dĂ©tendue jusqu’à rĂ©+. Les cordes sont dĂ©tendues ensuite en plusieurs Ă©tapes, jusqu’à ce qu’une mĂȘme position d’accord soit rĂ©pĂ©tĂ©e en mĂȘme temps que la guitare est dĂ©saccordĂ©e. Cette chute par dĂ©-tempĂ©rament et glissement de chaque corde est dĂ©crite par le compositeur comme un choix musical visant Ă  manifester les chutes du chemin, et la dĂ©couverte d’un secret de la guitare, entre Orient et Occident, rĂ©vĂ©lant des sonoritĂ©s inconnues.

    Ibid., accord approximatif Ă  la fin de la piĂšce.

    La guitare frettée en quarts de tons

    La guitare frettĂ©e en quarts de tons est un instrument rare puisqu’il nĂ©cessite de transformer une guitare dĂ©finitivement en l’équipant de vingt-quatre frettes par octave. Cependant, la guitare en quarts de ton avec l’accord usuel a Ă©tĂ© utilisĂ©e par JuliĂĄn Carrillo dans le Preludio a ColĂłn en 1925, puis dans plusieurs Ɠuvres. Alois HĂĄba l’utilise dans quelques piĂšces avec voix, ou en solo Ă  partir de 1943.

    DĂ©but du premier mouvement de la Suite n° 1 op. 54 pour guitare en quarts de ton d’Alois HĂĄba (NymphenburAg, 1943).

    L’association de deux guitares en quarts de ton ouvre beaucoup de possibilitĂ©s d’écriture.

    Extrait des Six PoĂšmes japonais de Laurent Martin (2002) pour chant traditionnel japonais et guitares frettĂ©es en quarts de ton (les guitares sont accordĂ©es normalement).

    Le systĂšme Ă  frettes fixes est aussi utilisĂ© pour d’autres divisions en tempĂ©rament Ă©gal (19 TE, 22 TE, etc.).

    On peut Ă©galement utiliser la guitare avec des modes de jeu qui ne sont pas dĂ©finis par la division des cordes : sons harmoniques, utilisation du bottleneck, utilisation des chevilles pour faire glisser l’accord pendant le jeu…

    Extrait de Gitter fĂŒr Gitarre de Clara MaĂŻda (2009) pour guitare amplifiĂ©e (croche = 120).

    Dans Gitter fĂŒr Gitarre, l’utilisation du bottleneck permet une Ă©criture en quarts de ton sur une guitare ordinaire. La scordatura est celle-ci : 6 rĂ© diĂšse, 5 sol +3/4, 4 rĂ©, 3 sol, 2 do +1/4, 1 fa diĂšse. La notation sur deux portĂ©es indique les hauteurs rĂ©elles et la tablature. La piĂšce nĂ©cessite Ă©galement l’utilisation de diffĂ©rents mĂ©diators.

    Scordatura non tempérée

    Le principe de l’accordage de la guitare Ă  partir des rĂ©sonances naturelles des cordes, c’est-Ă -dire en utilisant les diffĂ©rents partiels pour accorder l’instrument en intervalles purs, est utilisĂ© dans de trĂšs nombreuses piĂšces, dans des esthĂ©tiques diffĂ©rentes. L’accordage de type just intonation favorise la consonance des cordes Ă  vide. Le guitariste amĂ©ricain John Schneider consacre un long chapitre de son livre The Contemporary Guitar aux prĂ©parations de la guitare permettant de jouer dans diffĂ©rents tempĂ©raments. Ce chapitre intitulĂ© « Microtones, The Well-Tuned Guitar » expose un vaste panorama historique, thĂ©orique et organologique de la question. L’usage de tempĂ©raments favorisant les intonations pures est rĂ©pandu aux États-Unis et en Allemagne.

    Il existe de trĂšs nombreuses piĂšces pour guitare dont les scordature sont issues des partiels d’une fondamentale. Les diffĂ©rences par rapport au tempĂ©rament Ă©gal sont notĂ©es en cents (un demi-ton de la division de l’octave en 12 TE mesure cent cents). On observe naturellement dans toutes ces scordature les mĂȘmes Ă©carts entre les premiers partiels et les notes en tempĂ©rament Ă©gal sur un accordeur Ă©lectronique.

    Les dix-neuf premiers harmoniques de la note la2 (JOSEL, S. F. et M. TSAO, The Techniques of Guitar Playing, 2014, p. 99) ; la numĂ©rotation des partiels s’Ă©tend de la fondamentale 1 Ă  19.

    Des piĂšces microtonales peuvent ainsi ĂȘtre composĂ©es uniquement d’harmoniques sur un accord ordinaire, comme c’est le cas de Non-lieu de Thierry Blondeau, citĂ© ci-dessus, jusqu’au point de dĂ©saccordage du mi grave.

    Horacio Radulescu note souvent les partiels par leur numĂ©ro d’ordre. Dans sa piĂšce pour guitare (avec scordatura) et bande Subconscious Wave op. 58 (1984), les partiels aigus sont aussi Ă©mis par un archet, la piĂšce sonnant telle une matiĂšre complexe que Raduslescu nomme sound plasma. Quelques accordages sont donnĂ©s en exemple ci-dessous.

    Accord des deux guitares dans Harmonium #2 de James Tenney (Smith, 1977).Screenshot

    James Tenney fait jouer ensemble une guitare en accord standard (avec un rĂ© grave) avec une guitare accordĂ©e en just intonation. La partition de Harmonium #2 consiste en des arpĂšges partagĂ©s entre les deux guitaristes, de sorte que les harmonies se mĂ©tamorphosent progressivement.

    DĂ©but de Re: Guitar de Georg Hajdu (1999).

    Georg Hajdu donne la scordatura de Re: Guitar au dĂ©but de la piĂšce (en proportions), et prĂ©cise en introduction les dĂ©viations en cents par rapport aux notes en tempĂ©rament Ă©gal, et les harmoniques de la corde grave mi qui servent Ă  accorder les autres cordes. La partition, notĂ©e sur six portĂ©es, prĂ©sente les avantages d’une tablature.

    Goyas HĂ€nde de Tobias Klich (2014), avant-dernier systĂšme.

    Dans Goyas HĂ€nde, Tobias Klich fonde la scordatura sur les harmoniques de la cinquiĂšme corde la. La notation (Klang) indique approximativement les hauteurs rĂ©elles (pour s’orienter) tandis que la notation des harmoniques donne les doigtĂ©s (Griff).

    Accord de la guitare Ă  dix cordes dans Der BlauĂ€ugige Fremde de Klaus Lang (2011).

    Der BlauĂ€ugige Fremde de Klaus Lang est une Ɠuvre de 47 minutes pour un instrumentiste jouant une guitare Ă  dix cordes et une western guitar (c’est-Ă -dire Ă  cordes en mĂ©tal). La deuxiĂšme guitare est jouĂ©e Ă  plat avec un dispositif de dĂ©lai. Un e-bow (objet Ă©lectronique qui permet d’activer un son continu en provoquant une vibration de la corde par un laser) est posĂ© sur les cordes de cette guitare. Toute la piĂšce est jouĂ©e pianissimo. Les hauteurs tenues grĂące au e-bow sont parfois subtilement dĂ©saccordĂ©es par une action sur les chevilles. La notation indique prĂ©cisĂ©ment les cordes Ă  jouer, avec le numĂ©ro des partiels pour les sons harmoniques.

    De nombreuses piĂšces combinent plusieurs modifications de scordature. Le Quartett (2007) de Georg Friedrich Haas est composĂ© pour quatre guitares accordĂ©es Ă  distance d’un douziĂšme de ton les unes des autres. La scordatura de chacune des guitares est construite sur les harmoniques naturelles du rĂ© grave : 6 rĂ©la +2 cents, 4 rĂ©, 3 fa diĂšse -14 cents, 2 do -31 cents, 1 mi +4 cents.

    Accord des guitares dans le Quartett de Georg Friedrich Haas (Universal, 2007).

    La guitare Ă  frettes ajustables

    Le luthier allemand Walter Vogt a mis au point au milieu des annĂ©es 1980 un systĂšme d’accordage perfectionnĂ© grĂące Ă  l’emploi de petites barrettes pouvant ĂȘtre ajustĂ©es individuellement sur un rail. Ce systĂšme permet d’accorder la guitare selon les tempĂ©raments anciens, en tempĂ©rament Ă©gal, ou en toute autre Ă©chelle.

    Francisco Luque a composĂ© AB (in memoriam) en 2020 pour cet instrument. AprĂšs avoir composĂ© de nombreuses piĂšces pour guitare accordĂ©e en quarte physique (c’est-Ă -dire une quarte augmentĂ©e d’un quart de ton, qui correspond Ă  l’intervalle entre un son fondamental et son onziĂšme partiel), et quelques piĂšces pour guitare en quarts de ton dans une scordatura comportant deux fois les cordes graves, il a Ă©laborĂ© sa partition en rĂ©organisant tous les intervalles. La rĂ©partition des hauteurs est rĂ©alisĂ©e en deux Ă©tages. La scordatura comprend les partiels impairs du mi grave : 6 mi, 5 la +51 cents, 4 do diĂšse +69 cents, 3 sol diĂšse -14 cents, 2 si +2 cents, 1 fa diĂšse +4 cents.

    Chacune de ces six hauteurs devient gĂ©nĂ©ratrice d’une sĂ©rie d’harmoniques. À partir de cette rĂ©partition des hauteurs qui comprend vingt-neuf notes par octave, la piĂšce est organisĂ©e en sections fondĂ©es sur les six notes fondamentales.

    Accord et frettage de la guitare dans AB (in memoriam) de Francisco Luque (2020).
    Photo de la touche de la guitare avec les frettes ajustĂ©es pour jouer AB in memoriam) de Francisco Luque ; cette guitare Van der Waals a Ă©tĂ© Ă©quipĂ©e du systĂšme de frettes ajustables de Walter Vogt par le luthier Antoine Pappalardo. Elle appartient Ă  Wim Hoogewerf, un guitariste investi dans la musique pour guitare en micro-intervalles.

    La guitare en douziĂšmes et en seiziĂšmes de tons dans la musique de Pascale Criton

    Pascale Criton1 a composĂ© La Ritournelle et le Galop en 1996. Cette premiĂšre piĂšce pour guitare en seiziĂšmes de ton nĂ©cessite une guitare frettĂ©e en quarts de ton et dotĂ©e de six cordes de mi grave accordĂ©es Ă  distance de seiziĂšme de ton les unes des autres (avec deux cordes doublĂ©es). Cet accord de la guitare est ensuite utilisĂ© dans Territoires imperceptibles pour flĂ»te basse, violoncelle et guitare en seiziĂšmes de ton2.

    Scordatura de la guitare dans Territoires imperceptibles pour flĂ»te basse, violoncelle et guitare en seiziĂšmes de ton de Pascale Criton (Jobert, 1997).

    La sonoritĂ© de la guitare est considĂ©rablement modifiĂ©e par cette scordatura. À partir de la rĂ©sonance fondamentale d’un mi grave Ă©paissi, l’interprĂšte expĂ©rimente des variations de texture par diffĂ©rents gestes.

    Main gauche sur la touche d’une guitare frettĂ©e en quarts de ton ; la guitare est Ă©quipĂ©e de six cordes de mi grave pour jouer des piĂšces Ă©crites en seiziĂšmes de ton.
    Explication de la notation en seiziĂšmes de ton dans La Ritournelle et le Galop de Pascale Criton.
    Ibid., 7e systĂšme.

    Le mouvement tournant initiĂ© au systĂšme 7 dĂ©ploie l’ultrachromatisme ascendant en seiziĂšmes de ton sous la forme d’un arpĂšge continu.

    Ibid., systĂšmes 21-24.

    Le dĂ©placement des positions de main gauche se fait Ă  la fois le long des cordes et dans les changements de pression sur les cordes. Le son est transformĂ© en continu par des modes de jeu Ă  la main droite qui varient les vitesses et les timbres par des diffĂ©rences d’énergie et de points de contact des doigts et des ongles sur les cordes. L’écoute est au plus prĂšs des microvariations de façon Ă  intensifier la perception du dĂ©roulement temporel.

    DĂ©but de Territoires imperceptibles de Pascale Criton (op. cit.).

    Dans Territoire imperceptible, Pascale Criton associe trois instruments aux modes d’émission diffĂ©rents, tous dans le registre grave : flĂ»te basse, guitare en seiziĂšmes de ton et violoncelle. Cette composition assemble et articule des gestes dont les fluctuations jouent aux limites de leurs diffĂ©rences, et crĂ©e une matiĂšre mallĂ©able entre frottements et souffle.

    La guitare ordinaire permet de jouer en douziĂšmes de ton en disposant six mĂȘmes cordes dĂ©calĂ©es d’un douziĂšme de ton de la sixiĂšme Ă  la premiĂšre. Pascale Criton a composĂ© plusieurs piĂšces pour quatuor de guitares en douziĂšmes de tons, chacune dans le registre d’une corde diffĂ©rente (les trois cordes graves milarĂ© et si).

    Screenshot

    Visualiser le visuel

    DĂ©but de Plastique, extrait d’Objectiles pour quatre guitares en douziĂšmes de ton de Pascale Criton (Jobert, 2002).

    L’utilisation du bottleneck glissant sur les six cordes provoque des comportements sonores complexes et les dĂ©placements dans chaque partie fabriquent un espace sonore commun prĂ©cisĂ©ment notĂ©, mais qu’il faut apprendre Ă  Ă©couter. La zone de glissement s’étend du sillet au chevalet, et la vitesse de dĂ©placement du bottleneck a une grande incidence sur la dynamique. L’utilisation d’un deuxiĂšme bottleneck frottĂ© par la main droite permet un mode d’émission du son par frottement. Le travail du son opĂšre par dĂ©finition et mixage des gestes et croisements des registres.

    Scordatura de la guitare en douziÚmes de ton dans Intermezzo de Pascale Criton, avec notation des altérations.
    Extrait d’Intermezzo de Pascale Criton.

    Intermezzo est une courte piĂšce pour guitare accordĂ©e en douziĂšmes de tons, jouĂ©e entiĂšrement en harmoniques. La portĂ©e du bas consiste en une tablature qui prĂ©cise les endroits oĂč doivent ĂȘtre Ă©mis les sons harmoniques. Les zones de la case numĂ©rotĂ©e sont prĂ©cisĂ©es par des points Ă  gauche ou Ă  droite. Les chiffres entre parenthĂšses correspondent Ă  des zones oĂč l’on Ă©met des multiphoniques. Les sons rĂ©els sont Ă©crits sur la portĂ©e du haut, Ă  l’exception des multiphoniques.

    Tablature de la progression chromatique en douziĂšmes de ton dans « Diagonal Â», quatriĂšme mouvement de Trans de Pascale Criton.

    « Trans explore les possibilitĂ©s d’une scordatura en douziĂšmes de ton jouĂ©e par deux guitares. Les deux guitares sont accordĂ©es de façon identique », explique Pascale Criton. Cette Ɠuvre comprend quatre mouvements et a Ă©tĂ© composĂ©e en collaboration avec le duo Lallement-Marques qui l’a créée en 2014. La division de l’octave en 72 TE donne accĂšs Ă  la division en tiers et en quarts de ton. La partition de Diagonal, quatriĂšme et dernier mouvement, est Ă©crite sous forme de cadran et laisse aux guitaristes une libertĂ© de distribution des positions, de variabilitĂ© des timbres et des dynamiques, et de dĂ©calages temporels.

    ExpĂ©rimenter l’écoute

    L’espace des microtonalitĂ©s est ouvert. Une attention accrue envers les petits intervalles change la sonoritĂ© des instruments. La collaboration entre compositeurs et instrumentistes peut rĂ©vĂ©ler des territoires inconnus oĂč le geste instrumental inclut la prĂ©paration de l’instrument, oĂč l’écoute devient expĂ©rimentale. La guitare est un instrument permettant des modifications. Le travail de l’interprĂšte doit intĂ©grer les mĂ©tamorphoses de son instrument comme Ă©lĂ©ment d’un langage musical qui se rĂ©invente. Ces expĂ©riences de crĂ©ation musicale opĂšrent des renouvellements de l’accord, de la lutherie, de la notation, parfois du dispositif instrumental. Elles nĂ©cessitent la mise en jeu de l’écoute et du geste instrumental. La plasticitĂ© du jeu instrumental se double d’une flexibilitĂ© de l’écoute. Une multiplicitĂ© d’écritures invite Ă  fabriquer des musiques sans prĂ©cĂ©dent. Le paradoxe de l’instrumentiste consiste Ă  anticiper la fabrique du son pour vivre une expĂ©rience sensible du temps.

    Bibliographie

    Ouvrages

    CRITON, P., « VariabilitĂ© et multiplicitĂ© acoustique Â», in SOULEZ, A. et VAGGIONE, H., ManiĂšres de faire des sons, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 119-133.

    — et DELUME, C., « Instruments Ă  frettes et nouveaux accordages Â», in La Musique et ses instruments, Actes du CongrĂšs de musicologie interdisciplinaire CIM 09, Paris, Delatour, 2013, p. 455-465.

    DELUME, C. et SOLOMOS, M., « De la fluiditĂ© du matĂ©riau sonore dans la musique de Pascale Criton », in Rue Descartes, nᔒ 38, Paris, Puf, 2003, p. 40-53.

    HUBER, K., La Terre des hommes, Paris, Ricordi, 1987-1989.

    JOSEL, S. F. et TSAO, M., The Techniques of Guitar Playing, chap. « Traditional and Non-Traditional Tunings », Cassel, BÀrenreiter, 2014, p. 22-25.

    SCHNEIDER, J., The Contemporary Guitar, chap. « Microtones: The Well-Tuned Guitar », Lanham, Rowman & Littlefield, 2015, p. 141-214.

    WYSCHNEGRADSKY, I., La Loi de la pansonoritĂ©, Ă©d. Franck Jedrzejewski et Pascale Criton, prĂ©f. « Wyschnegradsky, thĂ©oricien et philosophe Â» par Pascale Criton, GenĂšve, Contrechamps, 1996.

    Sites internet

    http://www.pascalecriton.com

    https://lallementmarques.com (consulté le 13 octobre 2024).

    Pour citer ce document

    Caroline Delume, « Musiques microtonales pour guitare », La Revue du Conservatoire [en ligne], le huitiÚme numéro, La Revue du Conservatoire.

    Notes

    1. Pascale Criton est nĂ©e Ă  Paris en 1954 et a Ă©tudiĂ© avec Ivan Wyschnegradsky, GĂ©rard Grisey et Jean-Étienne Marie. Son Ɠuvre explore les microvariations du son dans une Ă©criture instrumentale qui travaille sur le timbre et les limites de l’écoute. ↩
    2. Cet accord a Ă©tĂ© suggĂ©rĂ© Ă  Pascale Criton par le guitariste Didier Aschour, qui a créé La Ritournelle et le Galop et Territoires imperceptibles. ↩
  • Le vivant et le technique – IndĂ©termination et multistabilitĂ© dans Technotope pour saxophone baryton et dispositif Ă©lectroacoustique

    Le vivant et le technique – IndĂ©termination et multistabilitĂ© dans Technotope pour saxophone baryton et dispositif Ă©lectroacoustique

    Dans la continuitĂ© de mon travail de compositeur-chercheur dans le cadre du doctorat SACRe, cet article Ă©crit en 2021 se propose d’explorer les Ă©lĂ©ments de langage qui constituent autant d’enjeux structurels dans ma piĂšce Technotope, pour saxophone baryton et dispositif Ă©lectronique seize canaux. En partant de la notion d’incalculabilitĂ© du vivant, et en considĂ©ration des Ă©lĂ©ments d’indĂ©termination contrĂŽlĂ©e au niveau rythmique et au niveau formel, je propose d’adopter une mĂ©thode d’analyse comparant les rapports de durĂ©es de trois versions de la piĂšce, sur le plan rythmique et sur le plan formel. La dĂ©monstration prĂ©sentera les notions d’objet sonore polymorphique (ou « ouvert Â»), de pseudo-isochronie, de contours de durĂ©es et de structure en Ă©ventail, et aura pour objectif de vĂ©rifier, du matĂ©riau Ă  la structure, la multistabilitĂ© temporelle et la polystabilitĂ© interprĂ©tative de la piĂšce.

    Introduction

    Technotope est une piĂšce Ă©crite pour saxophone baryton et dispositif Ă©lectroacoustique Ă  seize canaux, dont l’interprĂ©tation est Ă©galement possible sur des dispositifs Ă  huit ou six canaux. La crĂ©ation de la piĂšce fut donnĂ©e par le saxophoniste Nicolas Arsenijevic le 18 juin 2019 au concert du cursus de composition et d’informatique de l’Ircam, dans le cadre du festival ManiFeste au Centquatre Ă  Paris, au terme d’une collaboration particuliĂšrement centrĂ©e sur les questions croisĂ©es de l’habiletĂ© instrumentale et de ses rapports consĂ©quents avec une Ă©lectronique Ă  la fois constituĂ©e de traitements et de fichiers conçus en studio.

    L’écriture de musique mixte prĂ©sente un certain nombre d’écueils aujourd’hui bien repĂ©rĂ©s, qu’il s’agisse entre autres du hiatus entre le rayonnement acoustique organologique et celui des membranes, ou bien de l’interaction entre l’humain et la machine. Cette question de l’interaction, pouvant aussi bien ĂȘtre entendue au niveau symbolique qu’au niveau dialectique, se manifeste Ă  un niveau plus technique et plus local lorsqu’il s’agit pour le compositeur et les rĂ©alisateurs en informatique musicale d’élaborer le partage d’un dĂ©roulĂ© temporel entre les entitĂ©s organiques et les entitĂ©s Ă©lectriques, c’est-Ă -dire d’entrer Ă  la recherche d’un temps commun pour les actions et rĂ©troactions de stimuli nerveux et de variations de tensions. Technotope prĂ©sente Ă  cet Ă©gard un certain nombre de stratĂ©gies d’écriture temporelle, qui ont une double origine dans mes prĂ©cĂ©dentes piĂšces. D’abord, dans les piĂšces instrumentales, qui, notamment depuis Soleil Mat (2014), procĂšdent d’une ambivalence entre une Ă©criture rythmique trĂšs dĂ©terminĂ©e et des moments d’indĂ©termination relative, indiquant les informations nĂ©cessaires Ă  la juste exĂ©cution d’une idĂ©e musicale que l’on pourrait considĂ©rer comme Ă©tant polymorphique. Ensuite, dans la piĂšce mixte Sentinelle Nord (2017), oĂč je m’étais imposĂ© les mĂȘmes contraintes vis-Ă -vis des dĂ©clenchements et de la souplesse du temps dans l’interaction instrument-synthĂšse, en usant tant de mesures Ă  durĂ©es indĂ©terminĂ©es (d’une durĂ©e comprise entre et secondes, notĂ©es « circa x”-y” Â» ) que de nombreuses fermate, ouvrant Ă  une Ă©coute contextuelle et personnelle de l’électronique par les musiciens et leur chef, et dĂ©fendant la possibilitĂ© du rubato, donc de l’interprĂ©tation du temps dans la musique mixte Ă  dĂ©clenchement de fichiers, sans pourtant opter pour l’altĂ©ration de leur durĂ©e propre (timestretch).

    Technotope, p. 1-2.

    Ces termes d’interaction temporelle, de rubato, d’écoute contextuelle et d’interprĂ©tation sont Ă  comprendre dans un contexte oĂč le secteur de l’information tend Ă  placer la mesure, la donnĂ©e, la quantification et le calcul comme postulat de l’interaction homme-machine, a fortiori dans le champ extra-musical du big data et des intelligences artificielles qui font le pari d’une rĂ©duction toujours amplifiable de la rĂ©alitĂ© du vivant Ă  un ensemble de donnĂ©es quantifiables et qualifiables Ă  l’infini. C’est prĂ©cisĂ©ment parce que le mode de pensĂ©e de la technologie s’opĂšre sous l’hĂ©gĂ©monie du calculable qu’il me semble important aujourd’hui de revendiquer cette incalculabilitĂ© du vivant jusqu’à en faire le sujet mĂȘme de piĂšces mixtes censĂ©es depuis Mikrophonie de Karlheinz Stockhausen (1964), produire du sens dans la dialectique scĂ©nique entre des corps humains et des rĂ©seaux de membranes, les microphones et les enceintes, avec aujourd’hui le processeur comme temple intermĂ©diaire du calcul Ă  haute frĂ©quence.

    Cependant, appliquer la notion d’incalculabilitĂ© Ă  la musique Ă©crite pose des problĂšmes Ă  plusieurs Ă©gards puisque la notation, l’interprĂ©tation et l’interaction avec l’informatique prĂ©supposent du calcul, du dĂ©terminĂ©, de la notation ou du code qui permettent entre autres de transmettre des idĂ©es de durĂ©es temporelles, de structures, de dĂ©clenchements d’évĂ©nements, entre un compositeur et un interprĂšte, entre un interprĂšte et une machine, puis entre un trio compositeur-interprĂšte-machine et un auditoire. DĂšs lors, parler de musique Ă©crite sous les termes de l’incalculable, c’est se placer dans une situation ouverte Ă  une certaine tension paradoxale, tension fertile qui ne serait en aucun cas Ă  confondre avec la contradiction ou l’erreur de raisonnement. Or, pour ce que la partition ou le programme revĂȘt de calcul et de mesure, jamais musique n’a prĂ©tendu appartenir au mĂȘme calculable que celui qui rĂšgne aujourd’hui dans l’économie de la donnĂ©e et de l’information, et la musique la plus dĂ©terminĂ©e a finalement toujours dĂ©rogĂ© au niveau le plus supĂ©rieur de contrĂŽle, pour parvenir Ă  exister dans le suggestif, le subjectif, l’interprĂ©tation et l’appropriation, finalement donc dans sa dimension la plus inquantifiable, rĂ©sistante dans la rĂ©alitĂ© musculaire et affective de l’interprĂšte Ă  toute tentative de surdĂ©termination dans la notation. Dans Technotope, c’est finalement un certain incalculĂ© qui prĂ©vaut sur la notion d’incalculable, dans un relatif lĂącher-prise dans l’écriture rendu possible par la considĂ©ration qu’à degrĂ©s Ă©gaux de dĂ©termination et d’indĂ©termination, et ce dans des cas trĂšs particuliers, les rĂ©sultats perceptifs peuvent parfois ĂȘtre Ă©quivalents. Je propose dans cet article de questionner les termes et les limites de cet incalculĂ© en procĂ©dant notamment Ă  une analyse comparĂ©e entre plusieurs interprĂ©tations de Technotope, afin de vĂ©rifier si l’incalculĂ© contrĂŽlĂ© – ou hasard dirigé pour reprendre Boulez (1966, p. 47) – permet de dĂ©velopper une structure formelle, notamment au travers de l’idĂ©e de contours de temps ou de profils de durĂ©es. Or, cette entreprise d’analyse comparĂ©e devant se faire Ă  l’appui de mesures, elle me place nĂ©cessairement dans une seconde position paradoxale lorsque, deux ans aprĂšs la crĂ©ation de la piĂšce, j’entreprends une dĂ©marche visant Ă  calculer les rĂ©sultats de l’incalculĂ©. Ces mesures, qui sont notamment reprĂ©sentĂ©es au moyen de diagrammes, rĂ©duisent nĂ©cessairement la dimension interprĂ©tative au seul paramĂštre de la durĂ©e. Il n’y a pourtant aucunement prĂ©tention ici Ă  rĂ©duire la rĂ©alitĂ© rĂ©solument incalculable de ce qu’a offert Nicolas Arsenijevic le soir du 18 juin 2019 dans une performance particuliĂšrement impressionnante, nulle volontĂ© ici de rĂ©duire sur des plans en deux dimensions ce qui touche Ă  la complexe interpĂ©nĂ©tration des paramĂštres de temps, de hauteurs, de timbre, d’intensitĂ© et d’espace, autant qu’Ă  la prĂ©sence scĂ©nique et Ă  l’adaptation unique tant qu’éphĂ©mĂšre au contexte ; rapport au public, rapport Ă  la salle, Ă©coute qui toujours se dĂ©couvre et se renouvelle avec l’électronique, elle-mĂȘme modelĂ©e par ce qui est fourni, chaque fois singuliĂšrement, dans le microphone. LĂ  se situe le vĂ©ritable incalculable du musical, celui qui probablement se fait frĂšre de l’ineffable de JankĂ©lĂ©vitch.

    La musique du conducteur des Muses est selon la vĂ©ritĂ© car elle impose au tumulte sauvage de l’appĂ©tition la loi mathĂ©matique du nombre, qui est harmonie, au dĂ©sordre du chaos sans mesure la loi du mĂštre, qui est mĂ©tronomie, au temps inĂ©gal, tour Ă  tour languissant et convulsif, fastidieux et prĂ©cipitĂ© de la vie quotidienne, le temps rythmĂ©, mesurĂ©, stylisĂ© des cortĂšges et des cĂ©rĂ©monies. Alain, Stravinski, Roland-Manuel ne s’accordent-ils pas pour reconnaĂźtre dans la musique une sorte de mĂ©trique du temps ? La musique est donc suspecte, mais elle n’est pas purement et simplement Ă  renier. (JankĂ©lĂ©vitch, 1961, 1. L’éthique et la mĂ©taphysique de la musique)

    MatiĂšre, Espace, Forme

    À l’interface du biologique et de l’artificiel, le technotope dĂ©signe cet espace extĂ©rieur que nous partageons par l’usage et la dĂ©finition commune d’une technique. Tandis que ce terme peut bien concerner la technique en son sens le plus large, voire le plus ancien, c’est son acception la plus rĂ©cente, celle de l’outil numĂ©rique et de l’idĂ©e conjointe de rĂ©seau, que j’ai retenue comme levier imaginaire Ă  l’écriture, particuliĂšrement pour ce qu’elle ouvrait de signifiant dans le contexte d’une crĂ©ation de musique mixte spatialisĂ©e, d’interaction localisĂ©e entre chair et Ă©lectricitĂ©. Le technotope comme nouvelle dimension donnĂ©e Ă  l’espace social par la possible intĂ©gration de ce qu’il est d’usage d’appeler cyberespace est Ă  l’origine de ma rĂ©flexion pour la composition de cette piĂšce. Ainsi, Technotope entreprend une symbolisation sonore de l’émergence humaine des cybermondes, ces lieux virtuels aussi fantasmĂ©s que concrets, invisibles que rĂ©els, et qui peuvent aussi bien recouvrir l’imagerie fictionnelle de la reprĂ©sentation des ondes de tĂ©lĂ©communication que l’imagerie des espaces alternatifs, qu’il s’agisse du web au sens large, des mondes sociaux alternatifs ou des jeux vidĂ©o en mondes persistants, bref de toute forme de reprĂ©sentation spatiale prenant une partie de notre vie avec une partie de notre temps, entrant donc en coexistence invisible, ou partiellement visible sur les Ă©crans, avec le monde tangible.

    L’émergence sonore de ce monde artificiel nĂ©cessite que la piĂšce suive un parcours formel selon l’idĂ©e de gĂ©nĂ©ration appliquĂ©e Ă  l’espace en mĂȘme temps qu’à une Ă©lectronique qui, au fur et Ă  mesure que le temps passe, s’émancipe de son origine instrumentale pour aller vers la synthĂšse. La piĂšce s’articule donc en quelques Ă©tapes majeures mais de proportions temporelles inĂ©gales : l’introduction du saxophone seul, l’ouverture d’une Ă©lectronique essentiellement constituĂ©e de dĂ©multiplications du son instrumental, la diffusion de cette Ă©lectronique dans un espace de plus en plus large en mĂȘme temps que surviennent des sons synthĂ©tiques autonomes, puis un solo d’électronique incarnant Ă  lui seul l’idĂ©e rĂ©alisĂ©e de technotope, avant le retour de l’instrument dans une coda. L’un des enjeux de la piĂšce est donc de maintenir une continuitĂ© dans ces Ă©tapes successives, continuitĂ© qui doit permettre au solo Ă©lectronique de se prĂ©senter Ă  la fois comme prolongation du geste instrumental et comme monde en soi, et dont les propriĂ©tĂ©s de localisation des Ă©vĂ©nements sonores doivent d’une certaine maniĂšre correspondre Ă  celles de notre rĂ©alitĂ© tangible, comme celles d’un biotope imaginaire. L’idĂ©e d’organicitĂ©, du transfert d’une forme vivante Ă  une autre, permet notamment d’assurer cette continuitĂ©.

    Ainsi, les entitĂ©s sonores produites par le saxophone au dĂ©but de la piĂšce trouvent une Ă©trange prolongation dans leur traitement Ă©lectronique, jusqu’à l’ouverture d’un espace, en se dĂ©ployant progressivement dans la salle. Ce dĂ©ploiement s’opĂšre d’abord selon un procĂ©dĂ© d’élargissement sur la gauche et la droite du saxophoniste, de maniĂšre frontale par rapport au public, qui fait ainsi face Ă  un vĂ©ritable mur de son. Le public assiste alors Ă  une triple Ă©mergence, aprĂšs l’introduction du saxophone seul, d’abord ni traitĂ© ni spatialisĂ© : Ă©mergence du dĂ©doublement du son instrumental par delays et granulation, Ă©mergence d’un premier processus de spatialisation par expansion stĂ©rĂ©ophonique, et Ă©mergence d’une nouvelle sensation d’intensitĂ© qui place l’auditoire dans une situation de contact Ă©pidermique au son tout en conservant sa position de tĂ©moin extĂ©rieur Ă  ce qui se joue sur scĂšne. L’écoute avance ainsi par bouleversements, Ă©tant invitĂ©e Ă  se repositionner Ă  mesure que la structure temporelle et spatiale se dĂ©ploie.

    Disposition des seize haut-parleurs.

    Sur l’image ci-dessus (fig. 2), l’espace-scĂšne est reprĂ©sentĂ© par le cube Ă  gauche. Les numĂ©ros correspondent aux numĂ©ros de sortie DAC, impairs Ă  gauche et pairs Ă  droite. Ainsi, l’expansion et l’amplification du son du saxophoniste et de son traitement par dĂ©multiplication suivent le parcours 1-2, 5-6, 3-4, 7-8. Dans toute la piĂšce, la programmation de la spatialisation s’opĂšre selon une double octophonie pour les fichiers huit canaux, selon qu’ils interviennent dans la premiĂšre partie (localitĂ© de la scĂšne) ou la seconde partie (immersion du public). Un autre dispositif gĂšre la spatialisation des traitements sur les seize haut-parleurs en temps rĂ©el, et un SpatÂź sert Ă  simuler un espace plus large que celui des murs tout en offrant des possibilitĂ©s d’interconnexion de certains paramĂštres de traitements Ă  des mouvements dans l’espace, de maniĂšre trĂšs ponctuelle.

    Comme Ă©tape intermĂ©diaire, le son traitĂ© et altĂ©rĂ© du saxophone passe quant Ă  lui le relais Ă  des sons totalement synthĂ©tiques, en lesquels rĂ©siderait l’idĂ©e d’une faune et d’une flore tant autonomes qu’imaginaires, d’un biotope artificiel. Prolongeant une rĂ©flexion amorcĂ©e avec Sentinelle Nord, et en rĂ©action Ă  des musiques saturant plus volontiers les informations ou usant de la spatialisation soit comme divertissement soit comme dĂ©monstration technologique avec un certain sensationnalisme,Technotope fait le vƓu d’une approche plus didactique de la spatialisation, avec un trajet formel simple, gouvernĂ© par l’idĂ©e de passage de l’écoute locale Ă  l’écoute immersive. Les premiĂšres minutes sont ainsi exclusivement instrumentales, toutes oreilles tournĂ©es vers le saxophone, tandis que le solo Ă©lectroacoustique final est diffusĂ© sur les haut-parleurs entourant le public. Lors du solo, la lumiĂšre s’éteint sur scĂšne tandis que des projecteurs mettent en valeur les haut-parleurs en salle, assurant visuellement qu’un transfert spatial et formel vient d’avoir lieu, d’aprĂšs une idĂ©e de la crĂ©atrice lumiĂšre Pauline Falourd.

    Dans le plan formel prĂ©paratoire (fig. 3), nous voyons apparaĂźtre une forme-processus plurielle, c’est-Ă -dire un dĂ©veloppement progressif conjoint entre matĂ©riaux, espace et temps. L’esquisse prĂ©sente le temps sur l’axe des abscisses, prĂ©tendument sur une durĂ©e totale de huit minutes trente, bien que la piĂšce fĂ»t en dĂ©finitive un peu Ă©largie dans l’écriture pour atteindre environ onze minutes (cf. les mentions « + long » en haut). L’esquisse est constituĂ©e de quatre rangĂ©es, de haut en bas « Sax », « Électro », « Espace », « Temps », entre lesquelles naviguent des flĂšches connectant des Ă©lĂ©ments identifiables par leur couleur.

    Esquisse préparatoire, parcours formel (avril 2019).

    La rangĂ©e « Espace Â» se lit comme suit :

      L (gauche) ArriĂšre-Salle
      
      C (centre) ScĂšne / Frontal 
      R (droite)  
     ArriĂšre-Salle

    Nous pouvons donc constater, par l’évolution du dessin en forme conique horizontale, que la spatialisation suit un processus d’expansion du centre aux extrĂ©mitĂ©s gauche et droite, en mĂȘme temps qu’elle Ă©tablit un parcours de l’avant Ă  l’arriĂšre de la salle. Chaque nouveau matĂ©riau alimente ce processus en le reprenant Ă  son point de dĂ©part pendant que les matĂ©riaux prĂ©cĂ©dents poursuivent leur parcours propre : « Delays, Kicks, Fell1, S.W.* » : dĂ©part Ă  1’452 du centre-scĂšne, puis expansion. « Flangers » : dĂ©part du centre-scĂšne, puis expansion. « Synths Parker* » : dĂ©part du centre-scĂšne, puis expansion. « Drone ext. grave » : dĂ©part depuis la salle (correspondant au dĂ©but du solo Ă©lectronique). « Nappe Ikeda* » : dĂ©part depuis la salle. « Delays, Feedbacks, Kicks » : dĂ©part du centre-scĂšne, puis projection (correspondant Ă  la coda).

    Cette continuitĂ© du processus en dĂ©pit de l’arrivĂ©e de matĂ©riaux nouveaux doit ĂȘtre rendue possible par une Ă©criture de l’électronique et de l’espace rĂ©pondant Ă  des critĂšres structurels prĂ©cis. Pour autant, cette organisation du temps doit s’opĂ©rer dans la considĂ©ration des contraintes que j’ai Ă©numĂ©rĂ©es plus haut. D’abord, refusant de contraindre l’oreille et le corps du musicien par le click track, et n’adoptant pas pour autant le systĂšme plus souple mais plus complexe du suivi automatique de partition, le dĂ©roulĂ© de l’électronique doit pouvoir avancer au moyen de dĂ©clenchements mĂ©caniques et donc ĂȘtre pensĂ© en Ă©tapes suffisamment distanciĂ©es dans le temps. Ensuite, le propos de la piĂšce Ă©tant la gĂ©nĂ©ration d’un monde artificiel Ă©voquant une forme d’organisation du vivant, en connexion Ă  une organicitĂ© instrumentale exposĂ©e en dĂ©but de piĂšce, une certaine forme d’incalculabilitĂ© doit prĂ©sider Ă  l’écriture du temps au niveau microscopique comme au niveau macroscopique, c’est-Ă -dire tant pour les objets musicaux que pour les grandes parties formelles, donc sous les maĂźtres mots de respiration, d’ajustement, de microrythmie, voire d’imprĂ©visibilitĂ©. La rĂ©union des deux points prĂ©cĂ©dents vise surtout Ă  faire que cette musique soit entiĂšrement interprĂ©table, que le musicien y trouve un vĂ©ritable espace d’interaction avec la machine, donc avec le monde artificiel qu’il gĂ©nĂšre en salle depuis sa position centrale sur scĂšne. C’est prĂ©cisĂ©ment ces niveaux microscopiques et macroscopiques que nous allons dĂ©sormais analyser, notamment en comparant diffĂ©rentes versions donnĂ©es par Nicolas Arsenijevic, afin de vĂ©rifier d’une part, quels sont les rĂ©sultats que permet d’atteindre une certaine indĂ©termination de la notation du rythme, et d’autre part d’observer quelle structure Ă©merge d’une ambivalence entre temps strict et temps souple, appliquĂ©e Ă  l’échelle moyenne, celle de la mesure.

    MatĂ©riau : l’objet musical polymorphique

    Il faut qu’il y ait dans le poĂšme un nombre tel qu’il empĂȘche de compter. (Paul Claudel)

    La majeure partie de Technotope est indiquĂ©e au tempo de 54 battements par minute, et c’est ce mĂštre qui reste employĂ© comme valeur de rĂ©fĂ©rence dans les mesures Ă  durĂ©es variables, lĂ  oĂč il est gĂ©nĂ©ralement coutume d’employer des indications Ă  la seconde. Or cette valeur de 54 BPM est prĂ©cisĂ©ment Ă  penser et sentir comme une seconde lente, comme une inertie portĂ©e au temps universel, Ă  la recherche d’une certaine adĂ©quation avec la lenteur relative des cycles corporels. La dĂ©limitation de ce large espace de temps doit nĂ©anmoins pouvoir accueillir toute forme de rapiditĂ© et de complexitĂ© rythmique, et je dĂ©fends gĂ©nĂ©ralement cette possibilitĂ© d’une rapiditĂ© de jeu dans une lenteur de rĂ©fĂ©rence prĂ©cisĂ©ment parce que tout tempo Ă©levĂ© contraint d’une certaine maniĂšre le corps musicien et rend visible une agogique de l’allegro qui dĂ©tonne selon moi considĂ©rablement avec la recherche d’organicitĂ©. Dans cette logique, l’adoption d’un mĂštre Ă©tirĂ© va de pair avec le refus du click track.

    La premiĂšre mesure de la piĂšce se prĂ©sente comme suit :

    Technotope, mes. 1.

    L’objet musical ainsi reprĂ©sentĂ© se dĂ©finit par la rĂ©pĂ©tition ad libitum d’un claquement d’anche (appelĂ© slap, notĂ© « > Â» sur les hampes) sur une fondamentale de mi2 (notĂ© do#4). Le slap doit ĂȘtre sec (notĂ© piquĂ©) et le saxophoniste doit faire Ă©voluer la position du bec afin d’en faire varier la couleur, puisque les symboles « > Â» changent de position verticale sur les hampes. C’est pour cette raison que la note est indiquĂ©e entre parenthĂšses, l’interprĂšte pouvant rĂ©duire la perception de la hauteur jusqu’à produire un bruit colorĂ©. La mention « Sim. Â» signifie que ces premiĂšres indications valent pour le reste de la sĂ©quence. Les intensitĂ©s indiquent que la sĂ©quence doit Ă©merger jusqu’au piano et s’estomper Ă  la fin. Le type de comptage du temps est spĂ©cifiĂ© par les deux croix qui remplacent le chiffrage, dĂ©signant ainsi un temps « senza misura Â», et la durĂ©e globale de la sĂ©quence est d’environ 10 noires Ă  54 BPM : le saxophoniste peut Ă  loisir dĂ©cider de la raccourcir ou de l’élargir. Enfin, un certain nombre de hampes sont rĂ©parties comme arbitrairement, entre moments d’équidistance et moments de perturbations : elles ne reprĂ©sentent ni un nombre ni un rythme Ă  respecter, et ne sont qu’une proposition pour un Ă©tat rythmique pouvant se situer entre stabilitĂ© et instabilitĂ©, laquelle est Ă©galement reprĂ©sentĂ©e dans l’ondulation des trois lignes horizontales de dĂ©bit, elles-mĂȘmes rayĂ©es d’une petite barre diagonale en haut Ă  gauche pour spĂ©cifier que le dĂ©bit doit dans l’ensemble ĂȘtre plutĂŽt rapide.

    Ce systĂšme de notation donne donc un certain nombre d’indications suffisamment prĂ©cises pour obtenir un objet musical bien particulier, lequel se trouve polymorphique en ce qu’il comporte une part Ă©vidente d’ouverture, le rendant singulier Ă  chaque interprĂ©tation, que ce soit entre musiciens diffĂ©rents ou entre les doigts d’un mĂȘme saxophoniste en des moments diffĂ©rents : l’idĂ©e est que chacun puisse s’approprier ce matĂ©riau sans jamais risquer de le dĂ©naturer, d’oĂč l’enjeu d’une notation qui doive finement juger des divers degrĂ©s de dĂ©termination accordĂ©s aux diffĂ©rents paramĂštres.

    J’entends donc par le terme d’objet musical polymorphique un matĂ©riau musical relativement bref, perçu comme une forme, notĂ© selon divers degrĂ©s de dĂ©termination et d’indĂ©termination, et qui se dĂ©finit par consĂ©quent dans le potentiel, dans le mallĂ©able et dans la multiplicitĂ© au champ interprĂ©tatif sans que sa nature n’en soit pour autant altĂ©rĂ©e. Ses diffĂ©rentes interprĂ©tations, pour une infinitĂ© de variations possibles, sont tout Ă  la fois ce mĂȘme objet absolu et sa particularitĂ© en acte, comme s’il s’agissait d’une matiĂšre Ă©lastique que l’on pouvait Ă  volontĂ© dĂ©former, que l’on pouvait Ă©clairer d’une certaine maniĂšre, puis observer d’une certaine perspective. Ainsi, l’objet musical polymorphique Ă©tant aussi dĂ©terminĂ© qu’indĂ©terminĂ©, il peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme Ă©tant aussi stable qu’instable entre les versions. Par extension, nous pouvons considĂ©rer que toute musique interprĂ©tĂ©e, y compris dans le rĂ©pertoire ancien, est constituĂ©e d’une multitude d’objets musicaux polymorphiques, aussi stables qu’instables, aussi particuliers que reliĂ©s Ă  un absolu dans la notation : c’est bien entendu lĂ  une forte caractĂ©ristique de la musique Ă©crite et des arts allographiques. Ma proposition vise en premier lieu Ă  appliquer ce terme Ă  une dĂ©marche spĂ©cifiquement ouverte dans l’écriture. Dans le cas de Technotope, l’objet musical polymorphique est doublement ambivalent concernant le rapport stabilitĂ©-instabilitĂ© : par sa dĂ©termination et son indĂ©termination, mais Ă©galement dans son matĂ©riau rythmique mĂȘme, comme nous allons le voir ci-aprĂšs.

    Aussi, l’enjeu est que ce systĂšme de notation puisse cohabiter avec des systĂšmes plus dĂ©terminĂ©s, comme c’est le cas aux mesures 11 et 17 (fig. 1), sans qu’aucune rupture ne soit perçue : que les systĂšmes de notation soient si complĂ©mentaires que l’auditeur ne puisse en soupçonner la variĂ©tĂ©, qu’ils participent d’un mĂȘme mode de perception du temps. C’est d’abord en Ă©crivant pour clavier (Soleil Mat, Forgerons
) et en ayant la volontĂ© d’entendre une harmonie stable mais agitĂ©e rythmiquement que j’avais cherchĂ© Ă  noter un geste digital complexe dans la griffe figĂ©e de la main. ProcĂ©dant ainsi, il m’est rapidement apparu que l’ordre des notes et la surdĂ©termination rythmique importaient peu au-delĂ  d’un certain dĂ©bit. Dans d’autres piĂšces, ce systĂšme de notation par ondulation des lignes de dĂ©bit a trouvĂ© plusieurs dĂ©clinaisons, selon qu’il s’agissait de rĂ©servoirs de notes, de recherche de grande instabilitĂ©, ou d’une forme de fausse isochronie (ambivalence trĂšs sensible entre pĂ©riodicitĂ© et apĂ©riodicitĂ© rythmique). Finalement, dans chacun des cas, la dĂ©marche Ă©tait Ă  la fois gouvernĂ©e par le refus d’une hypercomplexitĂ© rythmique et par le constat que cette hypercomplexitĂ© ne permettrait pas nĂ©cessairement d’atteindre le rĂ©sultat voulu. En somme, j’avais le sentiment que quelque chose de l’ordre du micro-temps Ă©chapperait toujours Ă  la quantification, et que si je m’entĂȘtais tout de mĂȘme Ă  rĂ©aliser cette quantification, cela supposait en retour un effort considĂ©rable de l’interprĂšte, que le rĂ©sultat ne justifiait pas nĂ©cessairement.

    Dans Technotope, cette premiĂšre mesure adopte ce systĂšme ambivalent pour une double fonction : d’abord celle de la microrythmie personnalisĂ©e, mais Ă©galement celle de l’habiletĂ© instrumentale, car elle permet dans une situation technique assez dĂ©licate (rĂ©pĂ©tition trĂšs rapide de nombreux slaps) d’accueillir tout accident, que ce soit un son qui sortirait moins fort ou plus tard qu’un autre, un besoin de ralentir, etc. Elle permet donc d’établir d’emblĂ©e un lien intrinsĂšque entre le matĂ©riau et l’interprĂšte avec ses capacitĂ©s physiologiques propres, avant de lui permettre d’en donner une interprĂ©tation singuliĂšre par sa sensibilitĂ©, sa comprĂ©hension et sa vision de la piĂšce.

    De l’ambivalence entre le stable et l’instable

    Pour analyser les rĂ©alitĂ©s microrythmiques et les Ă©tats de stabilitĂ© et d’instabilitĂ© de cet objet musical, je propose de faire une analyse comparĂ©e entre trois versions de cette premiĂšre mesure, toutes trois donnĂ©es par Nicolas Arsenijevic dans des contextes diffĂ©rents : concert du 18 juin 2019, rĂ©pĂ©tition du mĂȘme jour et travail en studio quelques semaines avant la reprĂ©sentation.

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    Audio version concert

    https://cdn.jwplayer.com/previews/oc8bPJzs-jJnkPLvE

    Audio version répétition

    https://cdn.jwplayer.com/previews/7jKQhRgt-jJnkPLvE

    Audio version studio

    ConsidĂ©ration faite de leur prĂ©cision dĂ©cimale affichĂ©e, les mesures que je vais prĂ©senter ci-aprĂšs comportent une forme de subjectivitĂ© puisque la dĂ©termination du commencement d’un transitoire d’attaque Ă  l’échantillon prĂšs n’est pas une chose concevable : ces prises de mesures rĂ©sistent donc proprement Ă  l’identification absolue des dĂ©parts et arrivĂ©es Ă  la milliseconde prĂšs, mais la disposition des marqueurs, rĂ©alisĂ©s par l’outil de dĂ©tection d’AudiosculptÂź, demeure Ă©videmment d’une exactitude suffisante pour notre dĂ©monstration. Cette remarque me permet de souligner ironiquement que, me trouvant dans l’inconfortable position de mesurer l’incalculĂ©, l’objet de ma mesure rĂ©siste toujours d’une certaine maniĂšre au calculable.

    L’image ci-dessous reprĂ©sente la rĂ©partition des attaques de slaps lors de trois versions diffĂ©rentes.

    Répartition des attaques de la mes. 1 sur trois versions différentes.

    Nous observons deux tendances principales, l’une plutĂŽt rĂ©guliĂšre, sur la version du concert et la version en studio, l’autre plutĂŽt irrĂ©guliĂšre (version en rĂ©pĂ©tition). Il est par ailleurs intĂ©ressant de constater que les versions les plus diffĂ©rentes, celle du concert (rouge) et celle de la rĂ©pĂ©tition (jaune), ont Ă©tĂ© produites le mĂȘme jour, ce qui dĂ©montre que l’interprĂšte a su conserver une conception polymorphique de l’objet une fois la piĂšce travaillĂ©e, assimilĂ©e, appropriĂ©e : il n’a pas Ă©tĂ© tentĂ© de figer une seule façon de jouer cette mesure. Si cette reprĂ©sentation permet une lecture et une comparaison assez intuitives des emplacements des attaques dans le temps, elle ne permet pas de saisir immĂ©diatement les sensibles variations de durĂ©es qui peuvent y demeurer, nous laissant prĂ©sumer que la version de concert est une sĂ©quence absolument isochrone. Pour remĂ©dier Ă  cela, je propose de reprĂ©senter ces trois courbes sur un diagramme sur lequel figure toujours le temps de la sĂ©quence en abscisses, mais oĂč les intervalles de durĂ©es sĂ©parant chaque attaque sont prĂ©sentĂ©s en ordonnĂ©es.

    Évolution des durĂ©es des attaques de la mes. 1 sur trois versions diffĂ©rentes.

    Pour des raisons Ă©videntes de comprĂ©hension des variations de durĂ©es, j’ai optĂ© pour une inversion de l’axe des ordonnĂ©es, considĂ©rant qu’il est plutĂŽt d’usage de se reprĂ©senter mentalement l’accĂ©lĂ©ration par un mouvement ascendant et la dĂ©cĂ©lĂ©ration par un mouvement descendant. Aussi, afin que les mouvements d’accĂ©lĂ©ration et de dĂ©cĂ©lĂ©ration soient bien compris, j’ai appliquĂ© la valeur de l’intervalle de temps Ă  l’attaque d’arrivĂ©e, alors qu’il est d’usage de l’appliquer Ă  son point de dĂ©part. En effet, nous avons l’habitude de dire que « tel Ă©vĂ©nement dure tant de temps », ce qui fausserait la lecture musicale d’un diagramme plaçant de la sorte les durĂ©es en ordonnĂ©e. Dans notre cas, il faudrait plutĂŽt dire que « tel Ă©vĂ©nement est sĂ©parĂ© de tant de temps du prĂ©cĂ©dent Ă©vĂ©nement ». Pour le dire autrement, sur la fig. 6, au point xᔹ est associĂ©e la valeur y du point xᔹ₋₁ (d’oĂč le dĂ©part sur 0).

    Cette reprĂ©sentation est particuliĂšrement intĂ©ressante en ce qu’elle nous permet de mieux apprĂ©cier le degrĂ© de variabilitĂ© de chacune des courbes. Les versions concert et studio se dĂ©finissent globalement dans la stabilitĂ©, avec quelques Ă©carts pour la version studio autour de la septiĂšme seconde, et une chute Ă  340 ms pour l’avant-derniĂšre attaque de la version concert. De plus, ces courbes Ă©voluent Ă  une vitesse extrĂȘmement proche, la durĂ©e moyenne de l’intervalle de temps de la version concert (sans la valeur finale de 340 ms) Ă©tant de 126 ms, et celle de la version studio Ă©tant de 127 ms. Le point commun entre ces trois versions est d’avoir un seuil autour de 100 ms, qui semble constituer une limite physiologique Ă  la rĂ©alisation des slaps rĂ©pĂ©tĂ©s, dans la prise en compte de l’endurance demandĂ©e sur la durĂ©e de la mesure mais Ă©galement sur la totalitĂ© de la piĂšce, qui repose presque exclusivement sur cette technique percussive. Ces trois versions montrent donc trois interprĂ©tations possibles de cette premiĂšre mesure : Concert (rouge) : isochronie relativement stable, avec exception de la derniĂšre valeur (340 ms) qui peut ĂȘtre entendue comme un deccelerando d’accompagnement du decrescendo pour la fin du geste musical. Studio (bleu) : isochronie perturbĂ©e, puisque constituĂ©e essentiellement d’intervalles de temps Ă©gaux, mais avec un changement d’état de la courbe Ă  partir de la septiĂšme seconde. RĂ©pĂ©tition (jaune) : instabilitĂ© gĂ©nĂ©rale, dĂ©marrant en rĂ©gularitĂ© franche et basculant dans une anisochronie trĂšs prononcĂ©e dĂšs la quatriĂšme seconde.

    Toutefois, s’agissant d’analyses rĂ©alisĂ©es sur l’interprĂ©tation et le signal acoustique, et non sur une conception abstraite du temps, comme peut l’ĂȘtre celle de la notation solfĂ©gique, il est important de dĂ©finir ce que nous pouvons appeler isochronie en termes perceptifs. Si le repĂ©rage de l’anisochronie est en partie propre Ă  l’expertise d’un auditeur, des expĂ©riences ont dĂ©montrĂ© que dans le cas de dĂ©bits rapides (50, 100 et 200 ms), la loi de Weber3 s’appliquait moins que l’idĂ©e de seuil diffĂ©rentiel (difference limen), situĂ© autour de 30 ms (Hoopen & Nakajima, 1995). Cela signifie que, jusqu’à 30 ms de dĂ©lai par rapport Ă  un intervalle de rĂ©fĂ©rence, la suite est gĂ©nĂ©ralement perçue comme Ă©tant parfaitement isochrone.

    Pour entrer plus en dĂ©tail dans la comprĂ©hension de l’ambivalence entre Ă©tats d’isochronie et Ă©tats d’anisochronie, je propose d’observer chaque courbe individuellement. Cette fois, je n’ai pas rapportĂ© la valeur de l’intervalle de temps sur l’attaque d’arrivĂ©e, ce qui fait que ces diagrammes ne prĂ©sentent plus de lecture intuitive du rythme mais sont mathĂ©matiquement plus justes, faisant l’économie de la valeur initiale 0 : ils permettent le calcul de moyennes, de mĂ©dianes, de valeurs minimales et de courbes de tendance.

    mes. 1, version de concert : rĂ©partition des durĂ©es.
    mes. 1, version de studio : rĂ©partition des durĂ©es.

    La comparaison de la rĂ©partition des durĂ©es de la mesure 1 dans les versions concert et studio nous permet de constater qu’elles prĂ©sentent de nombreux points communs. Sur les deux images, les donnĂ©es sont affichĂ©es sur la colonne de droite. Nous y lisons que ces deux versions (espacĂ©es d’environ un mois) ont un nombre similaire d’attaques (75 contre 76), et les durĂ©es oscillent gĂ©nĂ©ralement entre 100 et 150 ms. La colonne « diff » permet de lire la variabilitĂ© entre une durĂ©e d et une durĂ©e d-1 ou d+1. Ainsi, lorsque cette valeur diffĂ©rentielle approche le 0, nous pouvons considĂ©rer que nous sommes dans une situation d’isochronie parfaite. Plus cette valeur est grande, plus le musicien a Ă©largi (valeurs positives) ou raccourci (valeurs nĂ©gatives) la durĂ©e par rapport Ă  la prĂ©cĂ©dente. Tout en bas Ă  droite de ces colonnes, nous pouvons lire les valeurs diffĂ©rentielles minimales et maximales, dont le calcul est possible une fois les donnĂ©es ramenĂ©es au-dessus de 0. La prĂ©sence de valeurs minimales proches de 0 confirme l’isochronie parfaite en des endroits trĂšs locaux : entre l’attaque 17 et 20 sur la version de concert, entre l’attaque 41 et 46 sur la version de studio. En revanche, pour calculer les valeurs diffĂ©rentielles maximales, j’ai fait le choix pour la version du concert d’écarter la derniĂšre valeur de 340 ms, pour constater que les durĂ©es ne variaient jamais de plus de 43 ms. Cela signifie que jusqu’à l’attaque no 74 de la version de concert, l’évolution dans la marge de 103 ms et 148 ms se fait par petits pas gĂ©nĂ©ralement imperceptibles, qui ne produisent donc pas une sensation d’irrĂ©gularitĂ©. Sur la courbe de la version studio, la durĂ©e maximale est de 255 ms, et je ne l’ai pas Ă©cartĂ©e des calculs car elle est situĂ©e au cƓur de la sĂ©quence, produisant bien une sensation de perturbation avec un Ă©cart diffĂ©rentiel maximal de 127 ms tout Ă  fait perceptible. Par ailleurs, l’ensemble de ces valeurs diffĂ©rentielles se maintient dans une fourchette allant de 0 Ă  20 ms, confirmant donc une sensation globale de rĂ©gularitĂ©, avec nĂ©anmoins des moments de perturbation nettement perceptibles comme entre les attaques 73 et 75 oĂč les durĂ©es varient de plus de 50 ms, ou encore au niveau de l’attaque 67 (49 ms de diffĂ©rence) et 71 (47 ms de diffĂ©rence).

    Tout cela ne nous renseigne pas suffisamment sur la sensation gĂ©nĂ©rale de stabilitĂ© ou d’instabilitĂ© de la sĂ©quence. Pour mieux apprĂ©hender cette sensation gĂ©nĂ©rale, j’ai rĂ©alisĂ© des courbes de tendances sur l’ensemble des donnĂ©es. À la courbe linĂ©aire est ajoutĂ©e une fonction polynomiale de degrĂ© 4, ce qui nous permet de savoir si malgrĂ© la variation de chaque durĂ©e la tendance est plutĂŽt Ă  l’accĂ©lĂ©ration, Ă  la vitesse constante ou au ralentissement. Dans les deux cas, ces courbes permettent de voir qu’en dĂ©pit de la variĂ©tĂ© des durĂ©es, la tendance est soit d’un subtil ralentissement soit d’une certaine stabilitĂ©, stabilitĂ© qui est donc rendue possible par une multiplicitĂ© d’écarts diffĂ©rentiels contenus dans une certaine marge. Le retrait de la derniĂšre valeur de la courbe concert (les 340 ms qui dĂ©tonent avec l’ensemble) produit un changement dans la fonction polynomiale mais n’inverse pas la tendance linĂ©aire, les faisant ainsi se rapprocher :

    mes. 1, version de concert : rĂ©partition des durĂ©es sans la derniĂšre valeur.

    Si nous regardons dĂ©sormais la version de la rĂ©pĂ©tition, les donnĂ©es sont d’un tout autre ordre.

    mes. 1, version de rĂ©pĂ©tition : rĂ©partition des durĂ©es et courbes de tendance.

    Cette version prĂ©sente une durĂ©e d’attaque minimale de 92 ms et une durĂ©e maximale de 532 ms, et la durĂ©e globale de la sĂ©quence est relativement Ă©gale aux autres versions (entre 9 et 10 secondes jusqu’à la derniĂšre attaque, absente du diagramme car elle ferme l’objet et est suivie d’une mesure de silence : la notion de durĂ©e ne s’y applique pas). Ses 68 attaques sont rĂ©parties selon une courbe de tendance qui dĂ©croĂźt considĂ©rablement, confirmant la sensation d’un temps s’étirant Ă  mesure que des durĂ©es plus longues sont insĂ©rĂ©es dans des groupes de durĂ©es courtes. Autour de la quatriĂšme seconde, un premier pic correspond Ă  la durĂ©e de 360 ms de la 37e attaque, pour revenir aussitĂŽt Ă  des attaques de durĂ©es comprises entre 92 et 150 ms. De mĂȘme, nous observons un phĂ©nomĂšne en dents de scie Ă  partir de la sixiĂšme seconde (attaque no 50, d’une durĂ©e de 246 ms), aprĂšs un plateau de forte stabilitĂ© (cinq attaques durant entre 124 et 128 ms chacune). La consĂ©quence de cette plus franche irrĂ©gularitĂ© est de crĂ©er de la figure Ă  l’intĂ©rieur de l’objet musical ouvert.

    Multistabilité et polystabilité par les figures

    Les travaux de Paul Fraisse sur la rythmisation par groupements d’élĂ©ments successifs ont dĂ©montrĂ© qu’en dessous de 150 ms, il est impossible de concevoir les Ă©lĂ©ments d’un groupe rythmique individuellement : ils sont donc perçus comme un ensemble (Fraisse, 1974, p. 110). Pour reprendre l’exemple de la fig. 10, l’intervalle de temps entre 0 s et 4,34 s (de l’attaque 1 Ă  37) se prĂ©sente effectivement comme un groupe de sons variant en timbre et en intensitĂ©, donc ouvrant Ă  une rythmisation subjective (Fraisse, 1974, chap. 3). L’injection d’une durĂ©e supĂ©rieure Ă  300 ms a pour consĂ©quence de clĂŽturer ce groupe et d’en commencer un second Ă  la 38e attaque. Alors que le premier groupe est d’un profil plutĂŽt stable, le second groupe se caractĂ©rise par la relative imprĂ©visibilitĂ© de ses durĂ©es. Or, comme le dĂ©montre Paul Fraisse, dans une suite de sons rĂ©guliers, un groupe est clĂŽturĂ© lorsqu’un son est allongĂ©, mais Ă©galement lorsque se produit une accentuation, une diffĂ©rence de timbre, voire une diffĂ©rence de hauteur (Ehrlich, OlĂ©ron et Fraisse, 1956). Ainsi, que la sĂ©quence soit anisochrone ou qu’elle soit isochrone, si elle comporte des variations d’autres paramĂštres que celui de la durĂ©e, elle permet la catĂ©gorisation par groupements, donc l’émergence de figures. C’est prĂ©cisĂ©ment en cela que je considĂšre important que l’objet musical de la premiĂšre mesure soit polymorphique ou « ouvert » : la conjugaison des indĂ©terminations de durĂ©es et de couleur de slaps permet au musicien de faire Ă©merger des figures chaque fois diffĂ©rentes, selon le contexte, selon son dĂ©sir propre, ou ne serait-ce qu’en rĂ©ponse Ă  la rĂ©alitĂ© acoustique du lieu dans lequel il joue pour une vĂ©ritable relation entre interprĂ©tation et contexte de lieu et de moment. Cette possibilitĂ© de crĂ©er des contours, des groupements et des figures n’est pas nĂ©cessairement dĂ©pendante de l’anisochronie. Une reprĂ©sentation par sonagrammes permet de mieux visualiser cette Ă©mergence des figures ou groupes depuis les paramĂštres d’intensitĂ© et de timbre :

    mes. 1, sonagrammes des trois versions.

    Sur ces trois versions, les variations d’énergie dans le haut du spectre plaident pour la possibilitĂ© d’une perception de groupes dans le groupe, surtout pour les versions de rĂ©pĂ©tition (jaune) et de studio (bleu), dans lesquelles nous distinguons des attaques aux aigus prononcĂ©s et d’autres aux aigus attĂ©nuĂ©s (zones blanches dans la partie haute de chaque image). Ces groupes dans le groupe ne sont donc pas obligatoirement en relation exclusive avec les rapports de durĂ©es. En revanche, la combinaison de ces diffĂ©rents paramĂštres partiellement indĂ©terminĂ©s (timbre, hauteur, temps), encapsulĂ©s dans un objet dĂ©fini et limitĂ© dans le temps, et dont le comportement rythmique repose sur l’ambivalence entre l’isochronie et l’anisochronie, en fait un matĂ©riau multistable, au sens oĂč le systĂšme est constituĂ© de sous-systĂšmes Ă  plusieurs points d’équilibre, qui donc s’adaptent entre eux, et basculent constamment entre divers Ă©tats (Ashby, 1960, p. 208-210). Je disais plus haut que l’objet musical polymorphique de Technotope Ă©tait doublement ambivalent concernant le rapport stabilitĂ©-instabilitĂ©. Comme je viens de le dĂ©montrer, il est constituĂ© de sons en Ă©tat de multistabilitĂ©, tandis que son interprĂ©tation toujours singuliĂšre en fait un objet polystable, c’est-Ă -dire ayant plusieurs (ou une infinitĂ© de) formes stables, entre les diffĂ©rentes versions qui en sont donnĂ©es. Or le couplage de la multistabilitĂ© dans l’objet mĂȘme (dans le temps musical) Ă  une polystabilitĂ© dans la circulation allographique (dans le temps de la vie) est ici rendu possible par l’idĂ©e d’objet musical polymorphique, et surtout par son systĂšme de notation. Ce couplage multistabilitĂ©-polystabilitĂ© sera vĂ©rifiĂ© un peu plus loin Ă  l’échelle formelle de la piĂšce, notamment Ă  l’appui de la notion de structure en Ă©ventail.

    Cette polymorphie au niveau de l’objet, prĂ©sentĂ©e et variĂ©e en solo durant la premiĂšre minute, prend ensuite une tout autre valeur dans l’interaction personnelle qu’elle permet avec l’électronique, d’abord parce que certaines des premiĂšres sĂ©quences sont enregistrĂ©es dans les buffers et singularisent une partie de l’électronique qui leur succĂšde, mais surtout parce qu’elle permet un jeu rythmique toujours en tension entre l’autonomie et l’interaction.

    Microrhythmie contre quantification

    Si le choix de notation par ondulation des lignes de dĂ©bit permet, comme nous venons de le voir, de concevoir un objet musical ouvert, il est aussi et surtout la consĂ©quence d’un dĂ©sir d’organicitĂ© rythmique, pour atteindre sans difficultĂ© une forme assez Ă©levĂ©e de complexitĂ© des rapports d’intervalles de durĂ©es. Si dans le point prĂ©cĂ©dent la notion d’incalculabilitĂ© Ă©tait plus volontiers synonyme d’imprĂ©visibilitĂ© ou d’indĂ©termination, dans la dĂ©monstration qui va suivre je propose de vĂ©rifier Ă  quel point la rĂ©alitĂ© interprĂ©tative ne peut pas entrer vĂ©ritablement dans la dimension du calcul, toujours et exclusivement concernant le domaine des durĂ©es. Il s’agit pour cela d’aborder le problĂšme de la quantification des rythmes complexes. Disposant dĂ©sormais des marqueurs de transitoires d’attaque pour les trois versions, il nous est possible d’en rĂ©aliser une quantification Ă  divers degrĂ©s de prĂ©cision Ă  l’aide du programme Open MusicÂź. Les listes d’onsets issues de l’analyse AudiosculptÂź et renseignĂ©es dans les colonnes Ă  droite des fig. 7, 8 et 9 sont entrĂ©es dans l’objet omquantify aprĂšs calcul des intervalles de temps. L’enjeu est de comparer ces intervalles de temps avant et aprĂšs l’opĂ©ration de quantification, rĂ©alisĂ©e selon deux niveaux de prĂ©cision (valeur maximale de triple-croche ou valeur maximale de quintuple-croche, sans interdiction particuliĂšre de subdivisions), afin de voir dans quelle mesure la notation solfĂ©gique peut approcher la rĂ©alitĂ© acoustique. Ces notations seront groupĂ©es par version, dans les mĂȘmes couleurs que celles appliquĂ©es prĂ©cĂ©demment. La version A est une quantification simplifiante, la version B est une quantification Ă  haut degrĂ© de finesse.

    mes. 1, quantifications de la version de concert.

    La quantification avec la triple-croche comme valeur minimale (fig. 12, A) produit sans surprise un vĂ©ritable lissage des durĂ©es, puisqu’elles sont dĂ©sormais toutes parfaitement isochrones. En revanche, le passage Ă  un niveau plus fin de quantification (fig. 12, B) produit une hypercomplexitĂ© de la lecture, d’autant qu’il ne semble pas rĂ©pondre Ă  une rĂ©alitĂ© perçue, puisqu’il fait apparaĂźtre une succession de groupes isorythmiques de valeurs diffĂ©rentes, alors que la version de concert semblait tout Ă  fait rĂ©guliĂšre Ă  la perception. Pour mieux nous en rendre compte, je propose de mesurer le rĂ©sultat de ces quantifications en refaisant une analyse Ă  la milliseconde et en reprĂ©sentant leur rĂ©sultat sur le mĂȘme diagramme de durĂ©es que le fichier audio original (fig. 13). La quantification « A » y apparaĂźt non seulement lissĂ©e mais en dessous du dĂ©bit moyen, et la quantification « B » s’approche par moments trĂšs prĂšs de la rĂ©alitĂ©, au dĂ©triment de pics de valeurs bien trop longues. La quantification ne permet donc pas rĂ©ellement de symboliser une fausse isochronie (rĂ©gularitĂ© pas totalement stable), soit parce qu’elle aurait tendance Ă  la simplifier, soit parce qu’elle produirait de l’erreur dans la rĂ©partition des durĂ©es.

    mes. 1, version de concert, comparaison des durées entre audio et quantifications.

    Si nous regardons la version en studio, que l’analyse au point prĂ©cĂ©dent avait dĂ©montrĂ©e comme Ă©tant assez proche de la version du concert, nous observons que le lissage s’opĂšre de la mĂȘme maniĂšre (fig. 14, A), mais que le pic d’une durĂ©e de 255 ms que nous avions observĂ© Ă  la 56ᔉ attaque provoque un bouleversement de l’isorythmie sur la totalitĂ© d’un septolet de doubles-croches, ce qui ne correspond absolument pas Ă  la rĂ©alitĂ© de ce qui a Ă©tĂ© jouĂ©. Toutefois, cette version se caractĂ©risait par son isochronie perturbĂ©e, ce qui est d’une certaine maniĂšre le cas dans cette quantification, bien qu’elle soit tout Ă  fait alternative.

    mes. 1, quantifications de la version de studio.

    Il est plus intĂ©ressant encore d’observer ce que la quantification produit sur la version de la rĂ©pĂ©tition, dont la prĂ©cĂ©dente analyse a rĂ©vĂ©lĂ© la dimension instable par son haut degrĂ© de variabilitĂ©, entre durĂ©es longues et courtes.

    mes. 1, quantifications de la version de répétition.
    mes. 1, version de répétition, comparaison des durées entre audio et quantifications.

    Cette fois, la quantification Ă  haut degrĂ© de finesse (fig. 15 et 16, B) produit un rĂ©sultat trĂšs proche de la version acoustique d’origine, notamment dans la seconde partie (premier pic aprĂšs la quatriĂšme seconde). Cela se fait bien entendu au dĂ©triment de l’aisance de lecture du rythme, qui se complexifie considĂ©rablement jusqu’à dĂ©passer les capacitĂ©s cognitives de subdivision du mĂštre. La meilleure solution pour l’instrumentiste est dans ce cas de se fier Ă  l’évaluation des distances entre les tĂȘtes de notes, ou Ă  modĂ©liser le rythme sur ordinateur avant de l’apprendre par imitation. La quantification Ă  un degrĂ© infĂ©rieur de finesse (fig. 15 et 16, A) produit toutefois un rĂ©sultat satisfaisant, mais au dĂ©triment d’une rĂ©duction du nombre d’attaques et d’un dĂ©bit moyen lĂ©gĂšrement plus lent. Aussi, n’oublions pas qu’en aucun cas l’interprĂ©tation de ces rythmes ainsi quantifiĂ©s n’aurait donnĂ© les courbes prĂ©sentĂ©es en fig. 13 et 16 : la microvariabilitĂ© proprement incalculable des durĂ©es existerait aussi bien dans le cas d’une notation libre que dans une notation trĂšs complexe. Ainsi, nous pouvons considĂ©rer qu’au sujet de la notation du temps, dans ce cas trĂšs prĂ©cis d’une analyse des durĂ©es sur une note rĂ©pĂ©tĂ©e et dans l’économie de tous les autres paramĂštres, la sous-dĂ©termination et la sur-dĂ©termination produisent un rĂ©sultat comparable.

    Les déclenchements de fichiers pour agir sur le temps

    Ces derniĂšres annĂ©es, le concept d’interaction a plus volontiers Ă©tĂ© associĂ© Ă  de nouvelles modalitĂ©s de captation du geste, en mĂȘme temps qu’il Ă©tait l’occasion de vĂ©ritablement dĂ©fendre une pensĂ©e en aller-retour, une interaction qui ne soit pas restreinte Ă  l’unidirectionnalitĂ© de l’action instrumentale gouvernant une rĂ©ponse Ă©lectronique. Or cette unidirectionnalitĂ© n’a proprement jamais vĂ©ritablement existĂ©, puisqu’aucune des traditionnelles mĂ©thodes dites du « temps rĂ©el Â» ou des « sons fixĂ©s Â» n’a jamais prĂ©tendu faire l’économie de l’évidente nĂ©cessitĂ© de l’écoute musicienne comme rĂ©ponse Ă  la membrane. Si l’interaction se dĂ©finit dans l’ajustement mutuel et toujours actualisĂ© des parties qui forment le tout, c’est donc qu’il n’y a d’interaction temporelle possible que dans le refus du mĂ©tronome intermĂ©diaire, le rĂ©pandu click track dĂ©terminĂ© Ă  l’avance et placĂ© dans l’oreille du musicien soumis Ă  l’horloge computationnelle. Ainsi, poser la question de l’interaction homme-machine dans la musique mixte, c’est en dĂ©finitive se confronter Ă  la possibilitĂ© du maintien de phĂ©nomĂšnes d’adaptabilitĂ© dans la recherche continue de simultanĂ©itĂ©, que ce soit tant du cĂŽtĂ© de l’instrumentiste, par l’écoute physiologique et la mesure solfĂ©gique, que du cĂŽtĂ© de la machine, dans l’écoute microphonique et le calcul Ă©chantillonnĂ©. En somme, en souhaitant une interaction temporelle compatible avec la diversification des situations dans le dĂ©roulĂ© discursif, on se confronte nĂ©cessairement Ă  la notion de dĂ©clenchement au sens large, dĂ©clenchement possible tant par les techniques de captation du geste, de suivi logiciel de partition (AntescofoÂź) ou par les techniques plus mĂ©caniques que peuvent ĂȘtre le clavier maĂźtre ou la pĂ©dale MIDI. Dans Technotope, j’ai choisi d’utiliser la technique de dĂ©clenchement Ă  la pĂ©dale, exceptĂ© pour les quatre premiers dĂ©clenchements qui correspondent Ă  l’ouverture de sĂ©quences d’enregistrements dans les buffers et n’ont aucune consĂ©quence directement audible. Ces dĂ©clenchements sont donc confiĂ©s Ă  la rĂ©gie pour ne pas ĂȘtre visibles par le public, afin de prendre en considĂ©ration l’idĂ©e qu’en musique comme au théùtre, tout geste sur scĂšne doit faire sens. La mĂ©thode de dĂ©clenchement Ă  la pĂ©dale prĂ©sente une certaine fiabilitĂ© et une forme d’économie logicielle, autant qu’elle impose ses propres contraintes, Ă  commencer par celle de la visibilitĂ© du geste. Le saxophoniste se tenant debout, seul et au centre de la scĂšne, tout geste d’appui du pied induit la dĂ©monstration explicite d’un Ă©vĂ©nement sonore immĂ©diat, lequel ne peut ĂȘtre espĂ©rĂ© par le spectateur autrement que comme addition ou comme rupture. Aussi, qu’importe l’outil choisi, la pensĂ©e de l’interaction en termes de dĂ©clenchements impose une pensĂ©e du temps en Ă©tapes et en tronçons, et intime au compositeur de veiller Ă  maintenir une forme de continuitĂ© de la matiĂšre sonore. Nous pourrions appeler « structure des pas Â» l’ensemble de ces gestes d’appui du pied sur la pĂ©dale, pour ce qu’ils sont d’inĂ©vitables marqueurs visuels sans consĂ©quences obligĂ©es dans la comprĂ©hension de la macroforme. Cette structure parallĂšle des dĂ©clenchements est nĂ©anmoins importante dans la dĂ©monstration et nous y reviendrons ultĂ©rieurement.

    La coexistence d’une Ă©lectronique de traitement avec une Ă©lectronique de montage sur fichiers (sons fixĂ©s), lorsqu’elle n’est ni soumise au click track ni Ă  un suivi superVPÂź, induit nĂ©cessairement une pensĂ©e des dits fichiers en tuilage, recouvrement ou relai, surtout dans le cas de Technotope oĂč les mesures alternent entre des chiffrages absolus et des « senza misura », qui indiquent une durĂ©e moyenne ou une marge de temps dans laquelle le saxophoniste peut jouer. Les deux premiĂšres pages de la partition, en fig. 1, permettent de constater ces diffĂ©rents types de mesures. Ainsi, chaque interprĂ©tation de la piĂšce est assurĂ©ment diffĂ©rente dans les durĂ©es des sĂ©quences, durĂ©es qui peuvent dans les cas extrĂȘmes avoir une vĂ©ritable incidence sur la durĂ©e globale de la piĂšce (dans le cas oĂč le musicien choisirait de toujours faire les temps les plus courts ou les plus longs de ces mesures Ă  marges relatives).

    Déclenchements 6 à 13, version de concert.

    La sĂ©quence ci-dessus correspond aux dĂ©clenchements 6 Ă  13, qui ont tous une action sur les traitements en temps rĂ©el, mais dont une partie dĂ©clenche aussi des fichiers (nos 6, 7, 10, 12, 13). Nous voyons ainsi comment Nicolas Arsenijevic a dĂ©cidĂ© du placement de ces fichiers en rapport avec son jeu instrumental, sachant que dans cette sĂ©quence les fichiers se superposent, c’est-Ă -dire qu’aucun dĂ©clenchement n’ordonne l’arrĂȘt d’un fichier prĂ©cĂ©demment lancĂ©. En consĂ©quence, il n’y a pas seulement singularitĂ© de duo saxophone-Ă©lectronique Ă  chaque version, mais Ă©galement une singularitĂ© de duo Ă©lectronique-Ă©lectronique, puisque les sons du fichier 6 et du fichier 7 sont constituĂ©s d’attaques spatialisĂ©es, de points trĂšs locaux autour du musicien, mais que la moindre variation d’emplacement temporel du dĂ©clenchement 7 produit une réévaluation des rapports de durĂ©es entre les attaques du fichier 6 et les attaques du fichier 7. Cela produit ainsi de nouvelles situations rythmiques, qui induisent nĂ©cessairement une rĂ©troaction sur le jeu du musicien. La reprĂ©sentation de l’enveloppe d’amplitude en vert sur la fig. 17 permet de symboliser les traitements Ă©lectroniques et de rappeler qu’en dĂ©pit de ces marges d’indĂ©termination, une grande continuitĂ© de la matiĂšre sonore est assurĂ©e, notamment par delays et granulation. À titre informatif, la fig. 18 montre ce que donneraient les versions minimales et maximales de cette mĂȘme sĂ©quence. Nous pouvons ainsi observer d’une part la diffĂ©rence de durĂ©e globale des sĂ©quences, et d’autre part la superposition diffĂ©rente des fichiers, donc des rapports de durĂ©es entre les attaques (fichiers 6 et 7). En revanche, les fichiers 10 et 13 correspondent Ă  des matĂ©riaux d’harmonie-timbre Ă©voluant dans le temps et se propageant dans l’espace : il s’agit donc de lignes plutĂŽt que de points, et nous pouvons constater que dans les trois cas (version de Nicolas Arsenijevic, version thĂ©orique minimale et version thĂ©orique maximale), ces fichiers s’enchaĂźnent toujours de la mĂȘme maniĂšre et ne se superposent pas aussi singuliĂšrement que les autres.

    Le calcul des versions minimales et maximales a consistĂ© Ă  prendre les valeurs minimales ou maximales des mesures de durĂ©es Ă  marges en leur appliquant un taux additionnel nĂ©gatif ou positif de 20 %. Les mesures indiquĂ©es avec une durĂ©e moyenne ont subi le mĂȘme traitement, contrairement aux mesures Ă  chiffrage, qui ont Ă©tĂ© considĂ©rĂ©es comme devant ĂȘtre rigoureuses et ont donc fait l’objet d’un calcul prĂ©cis des durĂ©es rĂ©sultantes. Je reviendrai ultĂ©rieurement sur ces calculs pour parler de la structure gĂ©nĂ©rale.

    DĂ©clenchements 6 Ă  13 ; de haut en bas : version thĂ©orique maximale, version de concert, version thĂ©orique minimale.

    La sĂ©quence suivante, des dĂ©clenchements 14 Ă  26, prĂ©sente une nouvelle approche en procĂ©dant Ă  des arrĂȘts progressifs de fichiers en cours de lecture.

    Déclenchements 14 à 26, version de concert.

    Cette technique permet cette fois d’éviter la superposition de certains fichiers qui seraient incompatibles, quand l’effet de rĂ©ajustement des intervalles de durĂ©es entre attaques de fichiers diffĂ©rents n’est plus recherchĂ©. Les zones rosĂ©es et quadrillĂ©es indiquent ces moments oĂč les fichiers sont estompĂ©s, fondus au silence. Le dĂ©clenchement 16 ordonne la fin du 14, le 18 la fin du 17, etc. Ce systĂšme n’est appliquĂ© qu’à certains types de sĂ©quences trĂšs rythmiques, devant ĂȘtre interrompues subitement, tandis que les fichiers 16, 18, 20 et 22 sont maintenus jusqu’au bout : ils sont de mĂȘme nature que les fichiers 10 et 13, prolongeant l’harmonie et s’estompant naturellement dans l’espace de la salle. Ainsi, l’écriture temporelle, bien que mallĂ©able, est bien dĂ©terminĂ©e selon les typologies de temps et d’espace propres aux sĂ©quences qui sont dĂ©clenchĂ©es.

    Du matériau à la structure

    Vers une structure en éventail

    Technotope se construit selon un processus matiĂšre-temps-espace aboutissant Ă  un solo Ă©lectronique, lequel est suivi d’une coda. Dans cet article, nous nous arrĂȘterons au seuil de ce solo Ă©lectronique afin de nous concentrer sur les rapports d’organicitĂ© et d’interaction entre l’instrument et l’électronique. Pour faire l’analyse dĂ©taillĂ©e de la temporalitĂ© du dĂ©but jusqu’au solo Ă©lectronique (lettre E sur la partition), j’ai rĂ©alisĂ© un tableau (fig. 20) reprĂ©sentant les donnĂ©es de la partition, selon qu’il s’agisse de mesures indĂ©terminĂ©es (vert) ou de mesures Ă  chiffrages (marron). Nous pouvons donc considĂ©rer qu’il y a deux types principaux de mesures, mais les mesures indĂ©terminĂ©es sont en rĂ©alitĂ© dĂ©clinĂ©es en trois types. Voici donc les quatre types d’indications de temps pour les mesures dans Technotope : Chiffrage Circa x noiresCirca x – y noires Tacite (ni chiffrage ni circa)

    Mesurant la durĂ©e d’une noire en millisecondes selon que le tempo est de 54 ou 66 BPM, et appliquant la rĂšgle de marge nĂ©gative ou positive de 20 % aux mesures indĂ©terminĂ©es, j’ai pu calculer pour chaque mesure sa durĂ©e thĂ©orique minimale et sa durĂ©e thĂ©orique maximale.

    Calcul des durées théoriques et de concert des mes. 1-101.

    J’ai ensuite pu calculer la durĂ©e totale, de 394 secondes pour la version minimale et de 491 secondes pour la version maximale, ce qui donne une marge de variation thĂ©orique de prĂšs de 1 min 37.  La version de Nicolas Arsenijevic est analysĂ©e dans la partie droite du tableau, et est d’une durĂ©e totale de 459 secondes, soit plutĂŽt dans la fourchette haute. Sur la fig. 21, en reprĂ©sentant les valeurs minimales (traits bleus) et maximales (traits rouges) en millisecondes pour chaque mesure jusqu’au solo Ă©lectronique, nous pouvons observer l’interprĂ©tation que Nicolas a faite des durĂ©es indiquĂ©es.

    Durées minimales, maximales et de concert des mes. 1-101.

    Cette reprĂ©sentation laisse imaginer la multitude des courbes qui pourraient ĂȘtre issues d’interprĂ©tations diffĂ©rentes, toutes Ă©voluant sur l’infinitĂ© des points situĂ©s entre les valeurs minimales et les valeurs maximales des durĂ©es de mesures. À ce titre, il me semble pouvoir parler de structure en Ă©ventail, en ce que certaines mesures imposent un mĂštre rigoureux tandis que d’autres permettent un parcours singulier de l’interprĂšte dans la succession des Ă©carts de temps, lesquels sont nĂ©cessairement consĂ©quents de l’interprĂ©tation des objets musicaux polymorphiques et de leur interaction avec l’électronique. Cette Ă©lectronique Ă©tant dĂ©pendante du signal acoustique pour les traitements, et chaque fois diffĂ©rente dans ses rapports de durĂ©es par les variables de dĂ©clenchements de fichiers, nous pouvons conclure que l’organicitĂ© temporelle se dĂ©finit par une forte singularisation interparamĂ©trique. En reprĂ©sentant les durĂ©es des 101 mesures de la version du concert de la mĂȘme maniĂšre que lorsque nous reprĂ©sentions le rythme de la mesure 1, nous pourrions y apposer le symbole solfĂ©gique aux lignes ondulĂ©es de dĂ©bit, exemplifiant ainsi le rapport idĂ©al entre variables microrhythmiques et variables structurelles :

    DurĂ©es de chaque mesure jusqu’à la lettre E, version de concert.

    Puisque l’interprĂšte Ă©value le rythme Ă  donner Ă  l’objet musical polymorphique initial, et qu’il Ă©value de la mĂȘme maniĂšre les durĂ©es des mesures indĂ©terminĂ©es tout au long de la piĂšce, nous pouvons dire, Ă  l’appui de la fig. 22, que la structure globale en Ă©ventail est une forme de dilatation mĂ©taphorique de l’objet musical polymorphique, et que ce dernier constituait donc Ă©galement un objet en Ă©ventail. De mĂȘme que nous avons dĂ©fendu l’idĂ©e que l’objet musical polymorphique se dĂ©finissait dans la multiplicitĂ© sans atteinte Ă  sa nature, nous pouvons extrapoler cette idĂ©e au niveau structurel, pour dire que la forme reste la mĂȘme selon les choix qui sont faits par l’instrumentiste au regard des mesures Ă  durĂ©es indĂ©terminĂ©es. Ainsi, l’ambivalence entre le stable et l’instable se retrouve Ă  diffĂ©rentes Ă©chelles dans Technotope : d’abord dans la multiplicitĂ© interprĂ©tative, puis au sein d’une interprĂ©tation donnĂ©e, chaque fois tant au niveau de l’objet musical que des durĂ©es structurelles.

    Comparaison structurelle par les déclenchements

    Enfin, si nous considĂ©rons non plus la structure Ă  la mesure prĂšs, mais que nous retournons au dĂ©coupage alternatif des dĂ©clenchements, nous pouvons plus aisĂ©ment employer notre premiĂšre mĂ©thode d’analyse, qui consistait Ă  comparer les versions du concert, de la rĂ©pĂ©tition et du studio.

    DurĂ©es entre chaque dĂ©clenchement jusqu’au n° 34 dans les trois versions.

    La version de studio, rĂ©alisĂ©e en Ă©tapes de travail, comportait deux dĂ©clenchements de moins. Nous observons qu’elle est aussi la version la plus Ă©loignĂ©e, tandis que les versions du concert et de la rĂ©pĂ©tition se suivent d’assez prĂšs. Ce constat est important car il permet de dire que, toute considĂ©ration faite et dĂ©montrĂ©e de la mallĂ©abilitĂ© du temps Ă  l’échelle du matĂ©riau premier et de la structure globale, l’interprĂšte s’est forgĂ© un temps propre au fur et Ă  mesure du travail avec l’électronique. La proximitĂ© des courbes confirme donc qu’une structure peut Ă©maner d’une notation relativement ouverte du temps, et que cette structure peut ĂȘtre l’objet d’une appropriation de la part de l’interprĂšte. Il s’agirait alors de parler de profils ou de contours de durĂ©es. Ces contours s’observent volontiers dans la fig. 23 : les distances entre les points peuvent diffĂ©rer entre les versions, mais l’ensemble procĂšde toujours d’une mĂȘme tendance de courbe. La structure en Ă©ventail, permise par la cohabitation de mesures Ă  durĂ©es dĂ©terminĂ©es et indĂ©terminĂ©es, rejoint par consĂ©quent l’objet musical polymorphique et sa double ambivalence stabilitĂ©-instabilité : la forme est Ă©galement multistable dans la durĂ©e propre d’une exĂ©cution, et polystable entre les interprĂ©tations.

    En guise de conclusion : le solo et la coda, vers un changement d’état temporel

    Cette analyse s’arrĂȘte Ă  la mesure 101, au moment oĂč le saxophoniste fait un pas en arriĂšre, sortant de la zone de lumiĂšre qui s’estompe sur scĂšne. Au mĂȘme moment, les haut-parleurs autour du public sont Ă©clairĂ©s individuellement, se posant avec autoritĂ© comme les gĂ©nĂ©rateurs et les frontiĂšres du technotope autonome en salle, dans un solo Ă©lectroacoustique d’une durĂ©e de 2 min 15. Ce solo Ă©tant constituĂ© d’un montage lu depuis un fichier en huit canaux, il s’impose comme marqueur formel non seulement par le relais inattendu qu’il prend du musicien, mais surtout parce que pour la premiĂšre fois, le temps est entiĂšrement Ă©crit, prĂ©dĂ©terminĂ©. Sa composition repose sur un principe simple : la recherche d’une sensation d’écoute proche de celle que l’on pourrait avoir dans une forĂȘt oĂč le bruit du vent, des feuillages et de la faune trouveraient leur juste Ă©quilibre dans le temps et dans l’espace. Dans le technotope, les morphologies de ces sons relĂšvent de l’imaginaire et de la synthĂšse, et Ă©chappent donc Ă  toute tentative d’imitation d’un quelconque modĂšle issu du monde extĂ©rieur. À une matiĂšre inĂ©dite, issue d’une sĂ©quence improvisĂ©e sur un flanger complexe dont les paramĂštres ont une incidence directe sur la spatialisation, est superposĂ©e l’exacte sĂ©quence de montage qui Ă©tait dĂ©clenchĂ©e sur les fichiers 6, 7 et 10. Ces fichiers se recouvraient en des endroits arbitraires et Ă©taient diffusĂ©s sur l’octophonie de scĂšne dans la premiĂšre partie. Dans le solo, ils sont donnĂ©s Ă  entendre dans un tout autre contexte musical, en dĂ©roulĂ© successif, et sur l’octophonie en salle. L’intĂ©rĂȘt de la structure en Ă©ventail, au-delĂ  des critĂšres d’organicitĂ©, d’interprĂ©tation, de relation au matĂ©riau pseudo-isochrone initial, est surtout de mener Ă  ce moment de basculement, qui doit justement ĂȘtre perçu comme un basculement total : changement d’espace, changement de lumiĂšre, changement d’acoustique, changement de matiĂšre, et passage d’une Ă©criture temporelle hybride Ă  une Ă©criture Ă©lectronique prĂ©dĂ©terminĂ©e. Ainsi, si le vivant instrumental est l’incalculable, la simulation du vif Ă©lectrique passe, dans cette piĂšce, par le prĂ©-calculĂ©. Enfin, la coda propose une nouvelle forme d’interaction, par abandon de la pĂ©dale de dĂ©clenchement, et par adoption d’un systĂšme de dĂ©tection de transitoires d’attaque. Le musicien interagit dĂ©sormais avec une Ă©lectronique reprenant Ă  chaque geste le processus formel global, c’est-Ă -dire projetant chaque son de la scĂšne Ă  l’arriĂšre de la salle, au moyen de delays Ă  divers degrĂ©s de feedback et de filtres, mais surtout Ă  des dĂ©bits toujours diffĂ©rents. À la pseudo-isochronie succĂšde ainsi l’isochronie exacte qui s’interfĂšre Ă  elle-mĂȘme, crĂ©ant selon les vitesses des Ă©tats de franche perception rythmique ou des Ă©tats de granulation en timbres-hauteurs. L’enjeu pour le saxophoniste est alors de couper les brĂšves sĂ©quences rythmiques de l’électronique en les interrompant Ă  l’exact endroit d’une occurrence.

    Esquisse de la coda : interruptions et dĂ©marrage de nouvelles isochronies Ă©lectroniques spatialisĂ©es (simplification).

    La comparaison entre trois versions a Ă©tĂ© l’occasion d’entremĂȘler l’auto-analyse Ă  l’analyse d’interprĂ©tation, donc d’approcher la question du systĂšme d’écriture par l’ensemble des rĂ©sultats qu’il produit. L’analyse de l’objet musical polymorphique de la mesure 1, puis de la structure dĂ©taillĂ©e (par mesures) ou simplifiĂ©e (par dĂ©clenchements) a permis de dĂ©montrer un aspect de la dimension organique partagĂ©e entre la matiĂšre et la structure jusqu’au solo Ă©lectronique. La dĂ©marche hybride entre le dĂ©terminĂ© (chiffrages et rythmes sur certaines mesures, fichiers de sons fixĂ©s) et l’indĂ©terminĂ© (objet musical ouvert, structure en Ă©ventail) n’exclut donc pas l’existence d’une forte relation entre le matĂ©riau et la forme. Cette relation prend son sens lorsque la premiĂšre stratĂ©gie d’écriture du temps fait elle-mĂȘme l’objet d’une dialectique structurelle, c’est-Ă -dire lorsqu’elle est comprise comme systĂšme perceptif intĂ©gral au moment mĂȘme oĂč elle est remplacĂ©e par d’autres systĂšmes temporels. C’est donc dans l’exclusivitĂ© de l’analyse du domaine temporel que peuvent pour le moment apparaĂźtre les rapports analogiques entre le vivant et le machinique dans Technotope, qu’ils se situent au niveau d’un propos mĂ©taphorique symbolisĂ© dans le processus formel, ou au niveau des multiples enjeux de l’interaction homme-machine.

    La question de la stabilitĂ© a ici Ă©tĂ© appliquĂ©e au temps musical (au sein d’une version donnĂ©e), mais elle a Ă©galement Ă©tĂ© appliquĂ©e au champ interprĂ©tatif (circulation allographique), dĂ©fendant Ă  l’aide des notions d’objet musical polymorphique et de structure en Ă©ventail qu’une idĂ©e musicale, un matĂ©riau, une organisation pouvaient conserver une certaine stabilitĂ© en dĂ©pit d’une relative indĂ©termination paramĂ©trique. Ici proposĂ©es spĂ©cifiquement avec Technotope, les notions de multistabilitĂ© et de polystabilitĂ© pourront certainement constituer des outils applicables Ă  un rĂ©pertoire plus large, notamment pour l’analyse du rythme ou des interprĂ©tations.

    (mai 2021)

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    Pour citer ce document

    Florent Caron Darras, « Le vivant et le technique », La Revue du Conservatoire [en ligne], le huitiÚme numéro, La Revue du Conservatoire.

    Notes

    1. Il s’agissait de codes personnels faisant rĂ©fĂ©rence Ă  des types de matĂ©riaux ou de rythmes en affinitĂ© avec les musiques de Mark Fell, du duo Second Woman, de la techno de Mike Parker ou des nappes filigranĂ©es de Ryoji Ikeda ↩
    2. Les durĂ©es prĂ©visionnelles inscrites sur l’esquisse ont Ă©tĂ© revues lors de l’écriture. ↩
    3. La loi de Weber-Fechner est une loi de psychophysique dĂ©crivant la relation entre la grandeur physique d’un stimulus et la sensation qu’il produit. ↩