Résumé
Dans ce mĂ©moire, jâĂ©tudie lâaccessibilitĂ© de lâenseignement musical en conservatoires pour les personnes handicapĂ©es en France. Jâexamine dâabord lâĂ©volution de la conception du handicap et son cadre lĂ©gislatif, notamment la loi de 2005 pour lâĂ©galitĂ© des droits et des chances, ainsi que sa mise en application encore insuffisante. Jâanalyse ensuite comment ces droits se traduisent dans les textes directeurs de l’enseignement musical. L’enquĂȘte « Musiques et handicaps » rĂ©vĂšle un retard significatif dans la mise en accessibilitĂ© des Ă©tablissements et souligne le rĂŽle central du rĂ©fĂ©rent handicap. Une Ă©tude de cas au Conservatoire de Caen me permet dâobserver les adaptations pĂ©dagogiques et matĂ©rielles mises en Ćuvre. Enfin, jâaborde lâenseignement du violoncelle aux Ă©lĂšves handicapĂ©s, Ă travers des observations de cours et mes propres expĂ©riences dâenseignant.
Introduction
Dans le cadre de mon mĂ©moire, jâai choisi dâĂ©tudier lâaccessibilitĂ© de lâenseignement musical en conservatoires pour les personnes handicapĂ©es1 en France. Mon intĂ©rĂȘt pour ce thĂšme sâest construit ces derniĂšres annĂ©es, nourri par la lecture de discours antivalidistes portĂ©s par des militant·es ou des associations. Le terme de « validisme » est prĂ©sent en France dans le milieu militant depuis le dĂ©but des annĂ©es 2000, et a progressivement fait son entrĂ©e dans la recherche universitaire au cours des annĂ©es 2010. Il sâagit dâune proposition de traduction du concept dâableism , apparu aux Ătats-Unis dans les annĂ©es 1970-1980. NĂ© dans le sillage des disability studies â lâĂ©tude du handicap dans ses dimensions sociales, culturelles et politiques â et des mouvements fĂ©ministes, ce terme dĂ©signe « une dichotomie hiĂ©rarchisĂ©e entre abled et disabled people (câest-Ă -dire entre personnes valides et non valides) et un systĂšme oppressif2 ».Â
Parmi les revendications portĂ©es par ces mouvements, on trouve notamment la lutte pour la dĂ©sinstitutionnalisation des personnes handicapĂ©es, visant Ă les libĂ©rer des structures spĂ©cialisĂ©es perçues comme « des lieux dâenfermement, de privation de libertĂ©s et de droits, dâinfantilisation et de maltraitances, incompatibles avec une vie digne, guidĂ©e par lâautodĂ©termination3 ». Cette position sâaccompagne de lâexigence dâune accessibilitĂ© universelle, touchant lâensemble de l’espace public, des logements, des Ă©tablissements scolaires, des lieux de formation professionnelle ou de loisirs, ainsi que des services de santĂ©4 . Il sâagit dâun appel Ă lâadaptation globale des infrastructures et des services afin de garantir une vĂ©ritable inclusion des personnes handicapĂ©es dans toutes les sphĂšres de la sociĂ©tĂ© et le respect de leurs droits.
Les droits culturels constituent une dimension primordiale des droits humains. Inscrits dans le droit international depuis 1948, ils Ă©mergent du corpus des textes dĂ©finissant les droits de l’homme portĂ©s par l’UNESCO et les Nations unies. Selon l’article 5 de la DĂ©claration universelle de l’UNESCO sur la diversitĂ© culturelle :
« Les droits culturels sont partie intĂ©grante des droits de l’homme, qui sont universels, indissociables et interdĂ©pendants. LâĂ©panouissement dâune diversitĂ© crĂ©atrice exige la pleine rĂ©alisation des droits culturels. [âŠ] Toute personne a le droit Ă une Ă©ducation et une formation de qualitĂ© qui respectent pleinement son identitĂ© culturelle ; toute personne doit pouvoir participer Ă la vie culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles, dans les limites quâimpose le respect des droits de lâhomme et des libertĂ©s fondamentales5 ».
La dĂ©claration de Fribourg de 2007, Ă©laborĂ©e par le groupe de Fribourg composĂ© dâintellectuels issus de diverses universitĂ©s et rĂ©unis depuis 1991, Ă©numĂšre lâensemble des droits culturels reconnus dans diverses dĂ©clarations de droits humains. Elle Ă©nonce :
« Toute personne, aussi bien seule qu’en commun, a le droit d’accĂ©der, notamment par lâexercice des droits Ă lâĂ©ducation et Ă lâinformation, aux patrimoines culturels qui constituent des expressions des diffĂ©rentes cultures ainsi que des ressources pour les gĂ©nĂ©rations prĂ©sentes et futures [et] d’accĂ©der et de participer librement, sans considĂ©ration de frontiĂšres, Ă la vie culturelle Ă travers les activitĂ©s de son choix6 ».
Ils sont pris en compte dans les textes normatifs actuels comme un droit de participer Ă la vie culturelle et Ă lâĂ©ducation. Sâils ne se limitent pas Ă cet aspect, câest effectivement ce sens que je vais dĂ©velopper dans le contexte de lâenseignement musical pour les personnes handicapĂ©es.
Les droits culturels sont dĂ©finis par Patrice Meyer-Bisch, philosophe membre du groupe de Fribourg, comme « les droits d’une personne, seule ou en groupe, d’exercer librement des activitĂ©s culturelles pour vivre son processus, jamais achevĂ©, d’identification ». Ils incluent toutes les dimensions qui permettent Ă une personne de construire et d’exprimer son identitĂ©. Leur rĂ©alisation permet Ă toute personne de participer librement Ă la vie culturelle en choisissant son identitĂ© culturelle, d’accĂ©der aux connaissances et Ă la comprĂ©hension de sa propre culture et de celles des autres, et de contribuer Ă la crĂ©ation et Ă l’expression culturelles. Selon lâuniversitaire, leur rĂ©alisation nĂ©cessite que le sujet dispose dâun accĂšs aux ressources, y compris par lâaccĂšs Ă lâenseignement :
« Câest au sujet de dĂ©cider quelles sont les rĂ©fĂ©rences quâil juge nĂ©cessaires, mais il a besoin de sâappuyer sur des personnes et des institutions dâenseignement et de communication qui lui donnent accĂšs Ă des Ćuvres et lui enseignent les difficultĂ©s dâinterprĂ©tation. Il sâagit autant de diversitĂ© que de qualitĂ© de choix : la diversitĂ© permet la libertĂ© de choix, la qualitĂ© des rĂ©fĂ©rences permet la libertĂ© dâĂȘtre ou dâĂ©panouissement Ă travers une discipline culturelle maĂźtrisĂ©e ; la richesse ajoute la dimension qualitative Ă la diversitĂ©7 ».
Meyer-Bisch invite Ă©galement Ă se confronter Ă la question de la pauvretĂ© culturelle, entendue non pas comme le jugement dâun groupe sur un autre, mais sur la situation de personnes ou communautĂ©s mises Ă lâĂ©cart des ressources culturelles nĂ©cessaires Ă lâexercice de leurs droits.
Dans le cadre spĂ©cifique de l’accueil des personnes handicapĂ©es dans les conservatoires, le respect des droits culturels implique non seulement l’accessibilitĂ© physique aux Ă©tablissements d’enseignement artistique, mais aussi l’accĂšs aux pratiques culturelles, Ă l’Ă©ducation artistique et Ă la participation Ă la vie culturelle dans toutes ses dimensions. Ainsi, garantir l’accessibilitĂ© des conservatoires aux personnes handicapĂ©es s’inscrit dans la reconnaissance et la mise en Ćuvre de leurs droits culturels, au mĂȘme titre que pour tout citoyen. C’est reconnaĂźtre leur droit fondamental Ă participer Ă la vie culturelle, Ă dĂ©velopper
leurs talents et Ă contribuer Ă l’enrichissement de la diversitĂ© des expressions artistiques de notre sociĂ©tĂ©.
LâaccessibilitĂ© se dĂ©finit par « la rĂ©duction de la discordance entre, dâune part, les possibilitĂ©s, les compĂ©tences et les capacitĂ©s dâune personne et, dâautre part, les ressources de son environnement lui permettant de façon autonome de participer Ă la vie de la citĂ© », selon le comitĂ© interministĂ©riel du handicap8 . De fait, tous lieux, services, produits et activitĂ©s se doivent dâĂȘtre ouverts et de proposer un environnement adaptĂ© pour les personnes handicapĂ©es, dans des conditions dâautonomie et de sĂ©curitĂ© maximales.
Les amĂ©nagements environnementaux bĂ©nĂ©ficient Ă©galement Ă lâensemble des usagers. En effet, en 2001, le Conseil de l’Europe indique quâils « [contribuent] Ă une conception davantage axĂ©e sur lâusager en suivant une dĂ©marche globale et en cherchant Ă satisfaire les besoins des personnes de tous Ăąges, tailles et capacitĂ©s, quelles que soient les situations nouvelles quâelles pourront ĂȘtre amenĂ©es Ă connaĂźtre au cours de leur vie9 ». Cette dĂ©marche d’accessibilitĂ© vise Ă rendre l’ensemble des Ă©quipements et accessoires de la sociĂ©tĂ© utilisables par tous, sans autres amĂ©nagements complĂ©mentaires. Elle sâadresse notamment aux familles avec enfants, aux personnes ĂągĂ©es avec des problĂšmes de mobilitĂ© ou de dĂ©ficience sensorielle, ou aux personnes victimes d’une blessure temporaire.
L’accessibilitĂ© s’inscrit dans un ensemble, au sein dâune chaĂźne d’accessibilitĂ© successive permettant le dĂ©placement dâun endroit Ă un autre. Lorsqu’un maillon est dĂ©faillant ou manquant, c’est l’accessibilitĂ© gĂ©nĂ©rale qui est compromise. LâaccessibilitĂ© d’un conservatoire dĂ©pend donc de celle des autres infrastructures de sa commune. Une concertation avec le milieu associatif est nĂ©cessaire afin que les amĂ©nagements rĂ©alisĂ©s ne dĂ©gradent pas l’accessibilitĂ© pour dâautres types de handicap.
Lâexigence de lâaccessibilitĂ© est aussi une obligation lĂ©gale, imposĂ©e aux conservatoires comme Ă lâensemble des Ă©tablissements recevant du public (ERP). En effet, la loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour lâĂ©galitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es « vise Ă organiser de maniĂšre systĂ©matique lâaccĂšs
des personnes handicapĂ©es au droit commun pour permettre leur pleine participation Ă la vie sociale dans toutes ses dimensions10 ». Cette obligation ne se limite pas uniquement Ă lâaccĂšs physique aux bĂątiments ; elle englobe Ă©galement lâaccĂšs Ă lâinformation et aux services.
Cependant, ce nâest quâen 2016, avec la loi relative Ă la libertĂ© de la crĂ©ation, Ă l’architecture et au patrimoine, que la participation des personnes handicapĂ©es Ă la vie culturelle française est explicitement reconnue comme un droit fondamental11 .
Peu de donnĂ©es semblent exister sur lâaccueil des personnes handicapĂ©es dans les conservatoires, au moment de la rĂ©daction de ce mĂ©moire. Selon le rapport du SĂ©nat « Culture et Handicap, une exigence dĂ©mocratique » :
« [âŠ] L’accĂšs des personnes en situation de handicap Ă la culture, en particulier Ă la pratique culturelle, n’est pas aujourd’hui pleinement assurĂ©. Le manque de lisibilitĂ© de l’action publique, le manque de moyens humains et matĂ©riels, le manque de donnĂ©es prĂ©cises sur les initiatives existantes comme le manque de visibilitĂ© de celles-ci sont autant de causes auxquelles il faut sans dĂ©lai s’attaquer pour permettre aux personnes en situation de handicap de devenir enfin des acteurs de la culture Ă part entiĂšre12 ».
Afin de pallier ce manque de donnĂ©es, les associations Musique et Situations de Handicap (MESH) et Musique en Territoires ont rĂ©alisĂ© en 2022 et 2023 une enquĂȘte nationale sur les pratiques dâaccueil des personnes en situation de handicap dans les lieux dâenseignement et de pratique de la musique. Plus spĂ©cifiquement, elle vise à « identifier les leviers et facteurs facilitants Ă la mise en Ćuvre de pratiques dâaccueil inclusif [et Ă ] connaĂźtre les besoins et les attentes des encadrants, professionnels comme bĂ©nĂ©voles, pour initier ou dĂ©velopper les dynamiques inclusives12 ». Je mâappuierai sur les conclusions de ce rapport, qui apporte un Ă©clairage sur les pratiques existantes, mais aussi sur les dĂ©fis Ă relever :
Pour amĂ©liorer lâaccessibilitĂ© et la qualitĂ© de lâaccueil des personnes handicapĂ©es dans lâenseignement musical.
Pour les raisons Ă©voquĂ©es prĂ©cĂ©demment, lâenjeu de lâaccessibilitĂ© des conservatoires pour les Ă©lĂšves handicapĂ©s concerne lâensemble de la sociĂ©tĂ©, y compris les institutions culturelles et les conservatoires. Le sujet du handicap touche une large partie de la population : le nombre de personnes handicapĂ©es s’Ă©lĂšve Ă 15â% de la population mondiale, soit environ un milliard de personnes selon les Nations Unies13 . En France (mĂ©tropolitaine et DROM), le chiffre varie Ă©normĂ©ment selon la dĂ©finition choisie, allant de 5,7 millions Ă 18,2 millions de personnes. Il regroupe les enfants de plus de 5 ans, ainsi que les adultes handicapĂ©s, vivant Ă domicile ou en institution14 . Sur un plan plus personnel, je souhaite mener ce travail de recherche dans le but dâenrichir ma pratique pĂ©dagogique, et de rendre mon enseignement plus inclusif. Jâenseigne le violoncelle au conservatoire de Charenton depuis la rentrĂ©e 2023. Il sâagit de mon premier poste en conservatoire, aprĂšs avoir enseignĂ© en cours Ă domicile et avoir effectuĂ© des remplacements pendant plusieurs annĂ©es.
LâexpĂ©rimentation de mĂ©thodes innovantes me semble nĂ©cessaire pour mieux rĂ©pondre Ă la diversitĂ© des besoins des Ă©lĂšves, chacun ayant des capacitĂ©s et attentes uniques, et peut impliquer de dĂ©construire certains de mes rĂ©flexes professionnels.
Bien que mes expériences dans ce domaine soient limitées, elles ont marqué mon parcours personnel. Dans le cadre de mon activité professionnelle ou de ma formation au
DiplĂŽme d’Ătat (DE), jâai animĂ© des mĂ©diations pour des publics ayant une dĂ©ficience mentale ou cognitive au sein dâInstituts MĂ©dico-Ăducatifs (IME). Ces sĂ©ances mâont confrontĂ© Ă des rĂ©actions variĂ©es, Ă la fois dĂ©stabilisantes et touchantes, comme le besoin de bouger ou de vocaliser en pleine mĂ©diation. Par ailleurs, lors de ma formation au Certificat dâAptitude (CA) au Conservatoire National SupĂ©rieur de Musique et de Danse de Paris
(CNSMDP), jâai assistĂ© Ă une intervention sur le sujet des troubles autistiques, par Violaine Debever, professeure de piano et rĂ©fĂ©rente handicap au conservatoire dâAulnay-sous-Bois. Jâai Ă©galement participĂ© Ă une sĂ©ance de didactique avec ma professeure Nadine Pierre Ă lâInstitut National des Jeunes Aveugles de Paris (INJA), oĂč nous avons initiĂ© des enfants
malvoyants ou aveugles Ă la dĂ©couverte du violoncelle. Cette activitĂ© a nĂ©cessitĂ© une approche basĂ©e sur lâexploration tactile et auditive de lâinstrument pour pallier lâabsence ou la faiblesse de la perception visuelle. Ces expĂ©riences ont participĂ© Ă ma prise de conscience de lâimportance dâune formation adaptĂ©e et dâune rĂ©flexion approfondie pour rĂ©pondre aux besoins spĂ©cifiques des Ă©lĂšves handicapĂ©s.
Lâenseignement de lâinstrument en conservatoire est le plus souvent individuel, et sâappuie sur une relation directe entre lâĂ©lĂšve et l’enseignant·e. Les objectifs pĂ©dagogiques sont guidĂ©s par les textes directeurs de lâenseignement musical en France, en particulier le SchĂ©ma National dâOrientation PĂ©dagogique (SNOP) publiĂ© en septembre 2023, tout en sâinscrivant dans le projet dâĂ©tablissement du conservatoire et le projet pĂ©dagogique personnel de lâenseignant.e. Cet enseignement doit aussi sâadapter aux besoins, attentes et capacitĂ©s spĂ©cifiques de chaque Ă©lĂšve. Cette adaptation me semble indispensable pour tous les Ă©lĂšves, mais elle prend une importance particuliĂšre dans le cas dâĂ©lĂšves handicapĂ©s, exigeant une approche pĂ©dagogique et des connaissances spĂ©cifiques. Ce mĂ©moire se propose ainsi dâapprofondir ces rĂ©flexions.
Le sujet de lâaccueil des personnes handicapĂ©es en conservatoire a fait lâobjet de plusieurs mĂ©moires de recherche au Conservatoire National SupĂ©rieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP)16 . Je mâappuierai sur ces travaux, qui ont Ă©tudiĂ© notamment lâhistoire du terme de handicap, et de son acception mĂ©dicale puis sociale ; le cadre lĂ©gislatif sâimposant aux conservatoires sur le sujet, Ă travers notamment la loi du 11 fĂ©vrier 2005 « pour lâĂ©galitĂ© des droits et des chances », et son application initialement prĂ©vue en 2015 ; et enfin, donnĂ© des pistes pĂ©dagogiques pour favoriser lâaccueil des personnes handicapĂ©es en conservatoire. Je prolongerai ces recherches, notamment en intĂ©grant dans mon travail lâenquĂȘte de MESH et Musique en Territoires qui permet dâobjectiver les pratiques dâaccueil des personnes handicapĂ©es en conservatoire ; les rapports produits par diverses institutions telles que le SĂ©nat et le DĂ©fenseur des droits (autoritĂ© administrative indĂ©pendante chargĂ©e de dĂ©fendre les droits des citoyens, notamment en matiĂšre de lutte contre les discriminations) ; et en Ă©tudiant comment les nouvelles recommandations Ă©mises par le SchĂ©ma national dâorientation pĂ©dagogique de lâenseignement public spĂ©cialisĂ© de la danse, de la musique et du théùtre de septembre 2023, ou le guide « Pour un enseignement artistique accessible » du ministĂšre de la culture, envisagent de rĂ©pondre Ă ces dĂ©fis.
Dans le cadre de mon mĂ©moire, je souhaite donc mâinterroger sur lâaccessibilitĂ© des conservatoires aux personnes handicapĂ©es. Dans un premier temps, je dĂ©finirai le handicap et les droits associĂ©s, avant dâĂ©tudier la transcription de ces droits dans le cadre des conservatoires. Je mâintĂ©resserai aux recommandations institutionnelles avant de rĂ©aliser un Ă©tat des lieux de lâaccueil des personnes handicapĂ©es en conservatoire. Dans une seconde partie, jâeffectuerai une Ă©tude de cas du conservatoire Ă rayonnement rĂ©gional de Caen afin dâĂ©tudier lâĂ©laboration et la mise en Ćuvre des adaptations pour lâapprentissage des Ă©lĂšves handicapé·es dans ce conservatoire prĂ©curseur. Enfin, je dĂ©velopperai sur l’apprentissage du violoncelle Ă travers lâexemple de lâenseignement dâAurĂ©lie Groisil au conservatoire Ă rayonnement dĂ©partemental de Bobigny, et mon expĂ©rience personnelle dâenseignement avec Hector et Lyn16 .
« Personne handicapée » ou « en situation de handicap » ?
Avant dâaborder le cĆur du sujet, je souhaite clarifier la terminologie choisie pour ce mĂ©moire. Cette question est fondamentale, puisqu’elle est rĂ©vĂ©latrice des dĂ©bats sur le handicap et des revendications portĂ©es par les militant·es. Lâexpression « personne en situation de handicap » s’est imposĂ©e dans le discours institutionnel français depuis les annĂ©es 2000, aprĂšs la promulgation de la loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances. Elle est aujourd’hui adoptĂ©e par les instances politiques, dans la lĂ©gislation rĂ©cente, par les mĂ©dias et diverses associations gĂ©nĂ©ralistes telles qu’APF France Handicap, l’Unapei, ou encore l’association Musique et situations de handicap (MESH) dans le domaine musical.
Cette formulation vise Ă Ă©viter la stigmatisation, et Ă souligner le dĂ©savantage créé par lâenvironnement dans une conception sociale plutĂŽt que mĂ©dicale du handicap. Par exemple, la prĂ©sence d’ascenseurs fonctionnels conditionne la capacitĂ© d’une personne en fauteuil
roulant Ă rĂ©aliser un trajet dans le mĂ©tro de maniĂšre autonome et sĂ©curisĂ©e. C’est l’absence ou la dĂ©faillance d’ascenseur qui, ici, crĂ©e une situation de handicap.
David Kerr, directeur dâun ESAT (Etablissement et Service dâAccompagnement par le Travail), soutient lâutilisation de ce terme18 . Selon lui, lâadjectif « handicapĂ© » est discriminant et porteur de clichĂ©s. Kerr tĂ©moigne de son rejet par certaines personnes concernĂ©es. Il conditionnerait les attentes que lâon dĂ©veloppe Ă leur Ă©gard. Parler de « personne en situation de handicap » doit donc permettre de mettre Ă distance le modĂšle mĂ©dical – selon lequel le handicap est fondĂ© sur la dĂ©ficience, l’incapacitĂ© â et dâĂ©viter le piĂšge du discours sĂ©grĂ©gationniste et dĂ©valorisant en mettant lâaccent sur lâenvironnement.
Sur le plan international, l’expression « personne en situation de handicap » ne semble pas avoir dâĂ©quivalent direct. Le monde anglophone utilise principalement deux formulations : disabled people (personnes handicapĂ©es), et person with a disability (personne avec un handicap). Cette derniĂšre formulation s’inscrit dans une approche person-first (centrĂ©e sur la personne) qui vise Ă dĂ©finir l’individu avant sa condition19 . Pour cette mĂȘme raison, on Ă©vitera lâusage de lâexpression « un handicapĂ© » en français, pour ne pas rĂ©duire la personne Ă son handicap, qui ne constitue pas lâensemble de son identitĂ©.
En langue française, le terme ne fait en rĂ©alitĂ© pas non plus consensus. LâOrganisation des Nations Unies (ONU) et son ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es â qui vise Ă promouvoir lâinclusion des personnes handicapĂ©es et Ă dĂ©fendre leurs droits, et qui critique largement la politique menĂ©e par la France en la matiĂšre, comme nous le verrons plus loin dans ce mĂ©moire â utilisent lâexpression « personne handicapĂ©e » en français. Des militants quĂ©bĂ©cois utilisent Ă©galement le terme « handicapisĂ© » qui renvoie, comme le terme « racisĂ© », Ă la construction sociale, culturelle et politique de phĂ©nomĂšnes prĂ©sentĂ©s ou perçus comme naturels19 .
Au niveau national, jâobserve lâemploi de « personne en situation de handicap », « personne handicapĂ©e », ou du diminutif « handi » par des personnes concernĂ©es. « Personne handicapĂ©e » semble le plus largement utilisĂ© dans la sphĂšre militante antivalidiste et par des associations comme les DĂ©valideuses, ou le Collectif Lutte et Handicaps pour l’ĂgalitĂ© et l’Ămancipation (CLHEE). Il ne sâagit pas dâune ignorance des dĂ©bats et Ă©volutions concernant la conception du handicap, mais bien dâun choix. En effet, « en situation de handicap » peut ĂȘtre ressenti par des personnes concernĂ©es comme un euphĂ©misme insupportable de leur situation 20 . Sont critiquĂ©es pour les mĂȘmes raisons lâensemble des pĂ©riphrases rentrĂ©es dans le langage courant (comme « personne porteuse de handicap », « personne vivant avec un handicap » ou encore « personne souffrant de handicap »). Elena Chamorro, militante antivalidiste et membre du CHLEE, revendique la dimension dĂ©jĂ processuelle de l’adjectif « handicapé » :
« Je suis handicapĂ©e parce que lâon me handicape. Je suis handicapĂ©e au sens passif du terme. Le mot handicapĂ© ainsi compris dit la dimension sociale du handicap. Tout comme le terme racisĂ© dit la race comme construction sociale, le terme handicapĂ© peut dire le handicap en lâinscrivant dans cette optique22 ».
L’emploi de « personne handicapĂ©e » me semble Ă©galement exprimer la revendication de la participation du handicap Ă la construction dâune identitĂ© individuelle et collective ; un retournement du stigmate comme il peut ĂȘtre observĂ© dans les communautĂ©s gays ou de personnes racisĂ©es, par exemple. La stratĂ©gie du « retournement du stigmate » est la rĂ©appropriation par une communautĂ© du sens dâun mot initialement stigmatisant22 . Il sâagirait ici dâun refus de concevoir le handicap comme insultant ou dĂ©prĂ©ciatif, ou de considĂ©rer le terme lui-mĂȘme comme l’origine de la stigmatisation et des discriminations subies par les personnes.
Enfin, une derniĂšre explication de lâutilisation du terme « personne handicapĂ©e » est Ă chercher dans la lutte politique menĂ©e par les militants et militantes antivalidistes contre ces mĂȘmes institutions qui emploient couramment le vocable « en situation de handicap » :
« En situation de handicap » est une formule chĂšre aux politiques français : câest la dĂ©signation du politiquement correct.
En effet, certains termes Ă©tant devenus pĂ©joratifs dans lâusage, utiliser des termes apparemment neutres, qui plus est Ă©manant des collectifs des concernĂ©.e.s, est un choix stratĂ©gique. De ce choix dĂ©coule le paradoxe qui veut quâune formulation dĂ©nonçant Ă lâorigine la construction sociale du handicap soit reprise Ă leur compte par ceux-lĂ mĂȘme qui contribuent encore et toujours Ă cette construction par les politiques quâils mettent en place. [âŠ]
Mais, qui appelle-t-on « personne en situation de handicap » ? Quelquâun a dĂ©jĂ entendu parler de personnes en situation de handicap de la valise ou de la poussette ? Puis, faut-il gommer la dĂ©ficience ? Faut-il ne pas la nommer ou faut-il au contraire plutĂŽt la visibiliser ? [âŠ] En nous nommant, nos droits peuvent ĂȘtre revendiquĂ©s, nous existons, nos rĂ©alitĂ©s existent. Et ce ne sont pas tant les mots qui sont nĂ©gatifs que les rĂ©alitĂ©s que nous vivons23 ».
Dans ce mĂ©moire, je privilĂ©gierai donc l’expression « personne handicapĂ©e ». Je respecterai le vocabulaire utilisĂ© par les personnes mentionnĂ©es pour les dĂ©signer.
1. LâaccessibilitĂ© des conservatoires pour les personnes handicapĂ©es
1.1. ReconnaĂźtre le handicap
1.1.1. LâĂ©volution rĂ©cente de la conception du handicap
Dans cette partie, je vais aborder l’Ă©volution rĂ©cente de la conception du handicap en France, en lien avec les institutions internationales. Pour une analyse approfondie de l’histoire du handicap en France depuis le Moyen Ăge, je renvoie au mĂ©moire de Benjamin Huygues25 .
L’Ă©volution de la conception du handicap a considĂ©rablement transformĂ© la maniĂšre dont il est pris en charge politiquement. Autrefois considĂ©rĂ© comme une question purement mĂ©dicale, le handicap est dĂ©sormais vu comme intĂ©grant des enjeux sociaux et environnementaux. Ce changement a impliquĂ© une remise en cause de la responsabilitĂ© individuelle dans les situations de dĂ©ficience et dâincapacitĂ©26 .
La fin du XIXá” siĂšcle voit lâinstauration des premiĂšres lois sur la responsabilitĂ© des employeurs dans la survenue des accidents du travail. Celui-ci nâest plus considĂ©rĂ© comme relevant de la responsabilitĂ© de la victime et des alĂ©as de lâexistence, mais de la responsabilitĂ© de lâemployeur, qui doit donc assurer un certain niveau de sĂ©curitĂ© Ă ses employĂ©s27 .
Par la suite, lors de la PremiĂšre Guerre mondiale, responsables de 300 000 mutilĂ©s de guerre et 760 000 orphelins, les anciens pays belligĂ©rants prennent en charge les handicaps produits par la guerre. Des pensions pour mutilĂ©s et veuves de guerre sont instituĂ©es, et des lois et dĂ©crets de 1919 et 1924 instaurent un quota de 10â% dâemplois aux mutilĂ©s de guerre :
« [âŠ] La reconnaissance de la non-responsabilitĂ© des personnes handicapĂ©es dans leur situation sâest faite nĂ©anmoins par le biais de la dĂ©finition dâun responsable en dernier ressort, quâil sâagisse de lâemployeur ou de lâĂtat. Un lien est, en consĂ©quence, toujours Ă©tabli entre la compensation du handicap et lâĂ©noncĂ© dâune responsabilitĂ© identifiable, mĂȘme si cette derniĂšre se dĂ©tache de la personne atteinte de handicap »28 .
Enfin, Ă partir des annĂ©es 1970, la question de la compensation du handicap sort de la recherche de responsabilitĂ© pour sâinscrire dans une logique de solidaritĂ© nationale. En 1975 sont créées lâAllocation dâEducation SpĂ©ciale (AES, qui devient Allocation dâEducation de lâEnfant HandicapĂ© (AEEH] en 2005), une prestation destinĂ©e Ă compenser les frais d’Ă©ducation apportĂ©s Ă un enfant handicapĂ©, et lâAllocation aux Adultes HandicapĂ©s (AAH), qui constitue un minimum social soumis Ă des conditions mĂ©dicales et administratives28 . En 2005 est créée la prestation de compensation du handicap (PCH), une « aide financiĂšre destinĂ©e Ă compenser la perte dâautonomie des personnes en situation de handicap dans la vie quotidienne, y compris la vie sociale »29 .Â
Les annĂ©es 1970-1990 restent dominĂ©es par une conception principalement caritative et mĂ©dicale du handicap. Les activitĂ©s culturelles destinĂ©es aux personnes handicapĂ©es sont majoritairement organisĂ©es par des associations créées par des parents d’enfants handicapĂ©s, avec une dimension de loisir et d’occupation, souvent sans mixitĂ© avec les personnes valides et principalement au sein d’institutions sanitaires et mĂ©dico-sociales. Ces associations sont alors animĂ©es principalement par des bĂ©nĂ©voles et des soignants, et non par des professionnels de la culture. Cette pĂ©riode est caractĂ©risĂ©e par un contexte de sĂ©grĂ©gation, oĂč les personnes handicapĂ©es et les personnes ĂągĂ©es en manque d’autonomie sont regroupĂ©es dans des institutions spĂ©cialisĂ©es, Ă l’Ă©cart du milieu ordinaire. C’est dans ce contexte qu’Ă©merge le concept d’intĂ©gration, soutenu par la loi d’orientation de 197531 .
Depuis plusieurs annĂ©es, une Ă©volution sĂ©mantique a substituĂ© le terme d’inclusion Ă celui d’intĂ©gration, rĂ©vĂ©lant une importante transformation conceptuelle. Tandis que l’intĂ©gration renvoie au processus par lequel une personne ou un groupe prend part Ă un systĂšme plus vaste en adoptant ses comportements et ses modes d’organisation, l’inclusion fait rĂ©fĂ©rence Ă une situation oĂč toutes les personnes, quelles que soient leurs singularitĂ©s, ont la possibilitĂ© de participer pleinement Ă la vie de la citĂ©.
« Le concept dâintĂ©gration se fonde sur les capacitĂ©s de la personne « hors normes » Ă sâadapter, au moyen de compensations et dâaides spĂ©cialisĂ©es le cas Ă©chĂ©ant, aux normes du milieu dit « ordinaire », tandis que celui dâinclusion revendique le droit Ă la diffĂ©rence et sa pleine reconnaissance en tant que partie prenante de la norme. La notion dâinclusion rĂ©vise ainsi la dĂ©finition de la norme pour y inclure toutes les singularitĂ©s et rejette toute exclusion Ă la participation sociale sous le prĂ©texte de ces diffĂ©rences. Une politique pleinement inclusive valorise les singularitĂ©s de chacun en ce quâelles sont sources de richesse pour la communautĂ© tout entiĂšre32 ».
Figure 1 : SchĂ©ma prĂ©sentant les concepts dâexclusion, sĂ©grĂ©gation, intĂ©gration et inclusion proposĂ© par Handicap international sur son site Internet consacrĂ© Ă l’Education inclusive33 .
1.1.2. Cadre législatif et évolution des droits
L’Ă©volution du cadre lĂ©gislatif français et international a jouĂ© un rĂŽle dĂ©terminant dans la reconnaissance progressive des droits des personnes handicapĂ©es. La reconnaissance des droits culturels et Ă©ducatifs des personnes handicapĂ©es s’est construite par Ă©tapes, tant au niveau national qu’international. En 1946, le prĂ©ambule de la Constitution française affirme que « La Nation garantit l’Ă©gal accĂšs de l’enfant et l’adulte Ă l’instruction, Ă la formation professionnelle et Ă la culture ». Ce principe est repris par la DĂ©claration universelle des droits de l’homme de 1948, qui proclame que « Toute personne a le droit de prendre part librement Ă la vie culturelle de la communautĂ©34 ».
C’est Ă partir des annĂ©es 1970 que la question du handicap commence Ă ĂȘtre spĂ©cifiquement abordĂ©e dans les textes lĂ©gislatifs. La loi d’orientation en faveur des personnes handicapĂ©es de 1975 affirme : « L’accĂšs aux sports et aux loisirs du mineur et de l’adulte handicapĂ©s physiques, sensoriels ou mentaux constitue une obligation nationale ». Cette mĂȘme annĂ©e, la DĂ©claration des droits des personnes handicapĂ©es de l’ONU Ă©nonce que « Le handicapĂ© [sic ], quelles que soient la nature et la gravitĂ© de ses troubles et dĂ©ficiences, a les mĂȘmes droits fondamentaux que ses concitoyens du mĂȘme Ăąge [âŠ] ; [il] a le droit de participer Ă toutes activitĂ©s sociales, crĂ©atives ou rĂ©crĂ©atives ».
Les annĂ©es 1990 et 2000 marquent une accĂ©lĂ©ration de cette dynamique lĂ©gislative. En 1993, la ConfĂ©rence mondiale de l’ONU Ă©tablit les « RĂšgles pour l’Ă©galisation des chances des handicapĂ©s », demandant aux Ătats membres de s’y rĂ©fĂ©rer pour l’Ă©laboration de leurs programmes nationaux. En France, la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative Ă la lutte contre les exclusions rĂ©affirme que « L’Ă©gal accĂšs de tous, tout au long de la vie, Ă la culture, Ă la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs constitue un objectif national. Il permet de garantir l’exercice effectif de la citoyennetĂ© ». La loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 renforce cette orientation en prĂ©cisant que « L’accĂšs de l’enfant ou de l’adulte handicapĂ© physique, sensoriel ou mental aux droits fondamentaux reconnus Ă tous les citoyens, notamment […] aux sports, aux loisirs, au tourisme et Ă la culture, constitue une obligation nationale35 ».
Au niveau international, la Convention relative aux droits des personnes handicapĂ©es (CIDPH), adoptĂ©e par l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ONU le 13 dĂ©cembre 2006 (signĂ©e par la France en 2007 puis ratifiĂ©e en 2010), marque une avancĂ©e importante. Les Ătats parties s’engagent Ă reconnaĂźtre « le droit des personnes handicapĂ©es de participer Ă la vie culturelle, sur la base de l’Ă©galitĂ© avec les autres » et Ă donner « aux personnes handicapĂ©es la possibilitĂ© de dĂ©velopper et de rĂ©aliser leur potentiel crĂ©atif, artistique et intellectuel, non seulement pour leur propre intĂ©rĂȘt, mais aussi pour l’enrichissement de la sociĂ©tĂ© ».
La pĂ©riode 2000-2010 voit la dĂ©claration du handicap comme grande cause nationale en France, avec d’importantes campagnes de sensibilisation et la mobilisation du MinistĂšre de la Culture. Des mesures lĂ©gislatives (avec la loi de modernisation sociale de 2002 ou la loi de 2005 pour lâĂ©galitĂ© des droits et des chances) et rĂ©glementaires ainsi que des dispositifs nationaux favorisant l’accĂšs des personnes handicapĂ©es Ă la vie culturelle sont mis en place, accompagnĂ©s d’une promotion significative des concepts d’inclusion et d’accessibilitĂ© culturelle36 .
La DĂ©claration de Fribourg de 2007 vient consacrer l’universalitĂ© des droits culturels en affirmant que « Les droits de l’homme sont universels, indivisibles et interdĂ©pendants, et […] les droits culturels sont Ă l’Ă©gal des autres droits de l’homme une expression et une exigence de la dignitĂ© humaine ». Le Conseil de l’Europe adopte Ă©galement un Plan d’action 2006-2015 pour les personnes handicapĂ©es, prĂ©sentant plusieurs lignes d’action, dont la participation Ă la vie politique, publique et culturelle, l’Ă©ducation, l’information et la communication, l’emploi, ainsi que l’accessibilitĂ© de l’environnement bĂąti et des transports.
En 2016, la Loi relative Ă la libertĂ© de crĂ©ation, Ă l’architecture et au patrimoine confie Ă l’Ătat et aux collectivitĂ©s territoriales la mission de garantir une vĂ©ritable Ă©galitĂ© d’accĂšs aux enseignements artistiques, Ă l’apprentissage des arts et de la culture. Enfin, en 2017, le Conseil de l’Europe adopte une nouvelle stratĂ©gie 2017-2023 en faveur des droits des personnes en situation de handicap, axĂ©e autour de cinq domaines prioritaires : Ă©galitĂ© et non-discrimination, sensibilisation, accessibilitĂ©, reconnaissance de la personnalitĂ© juridique dans des conditions d’Ă©galitĂ©, et protection contre l’exploitation, la violence et les abus37 .
Ces Ă©volutions lĂ©gislatives tĂ©moignent d’une prise de conscience croissante des enjeux liĂ©s au handicap et d’une volontĂ© politique de garantir l’Ă©galitĂ© des droits et l’accessibilitĂ© pour tous. Cependant, c’est la loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es qui constitue le cĆur du dispositif lĂ©gislatif français en matiĂšre de handicap.
1.1.3. La Loi du 11 février 2005, une avancée majeure
La loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es reprĂ©sente une avancĂ©e lĂ©gislative majeure en France. Elle propose une dĂ©finition lĂ©gale du handicap intĂ©grant ses dimensions environnementales et sociales, et place l’Ătat comme garant de lâĂ©galitĂ© effective des personnes handicapĂ©es :
« Constitue un handicap, au sens de la prĂ©sente loi, toute limitation d’activitĂ© ou restriction de participation Ă la vie en sociĂ©tĂ© subie dans son environnement par une personne en raison d’une altĂ©ration substantielle, durable ou dĂ©finitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santĂ© invalidant ».
« Toute personne handicapĂ©e a droit Ă la solidaritĂ© de l’ensemble de la collectivitĂ© nationale, qui lui garantit, en vertu de cette obligation, accĂšs aux droits fondamentaux reconnus Ă tous les citoyens ainsi que le plein exercice de sa citoyennetĂ©. L’Ătat est garant de l’Ă©galitĂ© de traitement des personnes handicapĂ©es sur l’ensemble du territoire et dĂ©finit des objectifs pluriannuels d’actions ».
Les avancées de cette loi concernent plusieurs domaines essentiels :
Le droit Ă la compensation : la loi met en Ćuvre le principe du droit Ă la compensation du handicap, en Ă©tablissement comme Ă domicile. La prestation de compensation couvre les besoins en aide humaine, technique ou animaliĂšre, ainsi que l’amĂ©nagement du logement ou du vĂ©hicule, en fonction du projet de vie formulĂ© par la personne handicapĂ©e.
L’accessibilitĂ© universelle : la loi introduit une obligation d’accessibilitĂ© pour tous les Ă©tablissements recevant du public (ERP), dont font partie les conservatoires. Elle vise Ă garantir que « toute personne handicapĂ©e puisse y accĂ©der, y circuler et recevoir les informations qui y sont diffusĂ©es, dans les parties ouvertes au public ». L’information destinĂ©e au public doit ĂȘtre diffusĂ©e par des moyens adaptĂ©s aux diffĂ©rents handicaps.
La scolarisation des enfants handicapĂ©s : la loi reconnaĂźt Ă tout enfant handicapĂ© le droit d’ĂȘtre inscrit en milieu ordinaire, dans l’Ă©cole la plus proche de son domicile. Elle reconnaĂźt la responsabilitĂ© de l’Ăducation nationale vis-Ă -vis de tous les enfants et adolescents, et garantit aux enfants ayant des besoins spĂ©cifiques le droit de bĂ©nĂ©ficier d’un accompagnement adaptĂ©. Elle prĂ©voit Ă©galement que les parents soient Ă©troitement associĂ©s Ă la dĂ©cision d’orientation et garantit l’Ă©galitĂ© des chances entre les candidats handicapĂ©s et les autres candidats en donnant une base lĂ©gale Ă l’amĂ©nagement des conditions d’examen.
La crĂ©ation des Maisons dĂ©partementales des personnes handicapĂ©es (MDPH) : la loi institue dans chaque dĂ©partement une MDPH, guichet unique offrant « un accĂšs unique aux droits et prestations […], Ă toutes les possibilitĂ©s d’appui dans l’accĂšs Ă la formation et Ă l’emploi et Ă l’orientation vers des Ă©tablissements et services ». Ces structures exercent « une mission d’accueil, d’information, d’accompagnement et de conseil des personnes handicapĂ©es et de leur famille, ainsi que de sensibilisation de tous les citoyens au handicap ».
La prĂ©vention et la recherche : la loi prĂ©voit la mise en Ćuvre de politiques de prĂ©vention, de rĂ©duction et de compensation des handicaps, incluant des programmes de recherche pluridisciplinaires. Elle prĂ©cise que « La recherche sur le handicap fait l’objet de programmes pluridisciplinaires associant notamment les Ă©tablissements d’enseignement supĂ©rieur, les organismes de recherche et les professionnels ».
La loi de 2005 vise ainsi Ă organiser de maniĂšre systĂ©matique l’accĂšs des personnes handicapĂ©es au droit commun pour permettre leur pleine participation Ă la vie sociale dans toutes ses dimensions, y compris culturelle. Elle concerne tous les publics sans exception, quel que soit leur handicap (physique, sensoriel, mental, psychique, cognitif, polyhandicap, troubles invalidants de la santĂ©), et dĂ©finit des prĂ©conisations et recommandations d’accessibilitĂ© adaptĂ©es Ă chaque profil d’usager38 .
1.1.4. Une mise en application insuffisante
MalgrĂ© l’ambition affichĂ©e, la mise en Ćuvre de la loi de 2005 reste partielle. Selon un rapport sĂ©natorial de 2025, d’importants moyens ont Ă©tĂ© dĂ©ployĂ©s au sein des administrations pour garantir l’application rapide de ses dispositions, le Gouvernement s’Ă©tant engagĂ© auprĂšs du Conseil national consultatif des personnes handicapĂ©es (CNCPH) Ă publier les dĂ©crets d’application en moins de deux ans. En 2012, 99 % des textes d’application avaient Ă©tĂ© publiĂ©s, soit 220 dĂ©crets et arrĂȘtĂ©s38 .
La loi de 2005 prĂ©voit lâobligation de mise en accessibilitĂ© des ERP existants dans un dĂ©lai de 10 ans, soit au plus tard en 2015. Face Ă cette Ă©chĂ©ance non tenue, le gouvernement accorde en 2015 un dĂ©lai supplĂ©mentaire allant jusquâĂ 9 ans aux exploitants d’ERP, sous condition de s’engager dans un agenda d’accessibilitĂ© programmĂ©e (Ad’AP). L’annĂ©e 2024 marque la fin de la mise en Ćuvre des Ad’AP pour l’ensemble des ERP, mais l’accessibilitĂ© n’est pas encore effective partout. Selon le rapport sĂ©natorial de 2025, 900 000 ERP, sur les 2 millions que compte le pays, sont engagĂ©s dans une dĂ©marche de mise en accessibilitĂ©40 .
En matiĂšre de transports collectifs, la loi de 2005 institue Ă©galement une obligation de mise en accessibilitĂ© dans un dĂ©lai de 10 ans, dĂ©lai Ă©galement prolongĂ© en 2015 (de 3 Ă 9 ans selon le type de transport). Si l’accessibilitĂ© des transports a progressĂ©, elle reste insuffisante sur l’ensemble des rĂ©seaux existants selon un rapport du DĂ©fenseur des droits de 2025. De plus, depuis 2015, l’obligation d’accessibilitĂ© des infrastructures de transport est remplie par l’amĂ©nagement des seuls points d’arrĂȘt considĂ©rĂ©s comme « prioritaires », les autres n’Ă©tant plus tenus d’ĂȘtre rendus accessibles, ce qui constitue un recul par rapport aux objectifs initiaux de la loi de 200540 .
Concernant l’accessibilitĂ© de la voirie, les prescriptions ne s’appliquent que dans le cas de rĂ©alisation de voies nouvelles, d’amĂ©nagements ou de travaux, et seules les communes de plus de 1 000 habitants sont tenues d’Ă©laborer un plan de mise en accessibilitĂ© de la voirie et des amĂ©nagements des espaces publics (PAVE). Or, 54 % des communes de France mĂ©tropolitaine comptent moins de 500 habitants et ne sont donc pas concernĂ©es.
L’autonomie des personnes handicapĂ©es se heurte Ă l’insuffisance de l’offre de logements accessibles. Ce constat est aggravĂ© par la remise en cause par la loi « ELAN » de 2018 de la rĂšgle du « tout accessible » prĂ©vue par la loi de 2005. est introduit un quota de 20â% de logements accessibles dĂšs la conception, les autres logements devant simplement rĂ©pondre Ă une condition d’Ă©volutivitĂ©. Quant Ă l’accessibilitĂ© des lieux de travail, l’obligation inscrite dans la loi de 2005 n’est toujours pas effective, faute de dĂ©cret d’application.
Le DĂ©fenseur des droits recommande de « rendre effectifs les contrĂŽles et les sanctions en cas de non-respect des exigences en matiĂšre d’accessibilitĂ© », conformĂ©ment Ă lâengagement du PrĂ©sident de la RĂ©publique lors de la ConfĂ©rence nationale du handicap dâavril 2023. Il dĂ©plore le retard de la France en matiĂšre d’accessibilitĂ©, voire une remise en cause de certaines avancĂ©es de la loi de 2005 :
« à ce jour, l’accessibilitĂ© est encore loin d’ĂȘtre effective dans la plupart des domaines (cadre bĂąti, transports, numĂ©rique). Non seulement les objectifs et les Ă©chĂ©ances fixĂ©s par les lois successives (1975 et 2005) ne sont toujours pas respectĂ©s. Plus encore, la France n’a pas intĂ©grĂ© le principe d’accessibilitĂ© universelle et continue aujourd’hui de produire nativement des biens et services non accessibles aux personnes handicapĂ©es qui limitent d’autant leur autonomie41 ».
Concernant la scolarisation des Ă©lĂšves handicapĂ©s, le DĂ©fenseur des droits juge que « le systĂšme scolaire en matiĂšre d’inclusion des Ă©lĂšves en situation de handicap est dĂ©faillant ». MalgrĂ© l’augmentation du nombre d’enfants handicapĂ©s scolarisĂ©s Ă l’Ă©cole ordinaire et la crĂ©ation de postes d’Accompagnants d’ĂlĂšves en Situation de Handicap (AESH), « beaucoup d’enfants dont le handicap justifie qu’ils soient accompagnĂ©s se retrouvent sans AESH ou ont accĂšs Ă un accompagnement inadaptĂ© ». La Cour des comptes relĂšve Ă©galement en 2024 un manque global de donnĂ©es empĂȘchant dâĂ©valuer de maniĂšre documentĂ©e la politique de scolarisation des Ă©lĂšves handicapĂ©s et lâeffet des divers dispositifs sur la rĂ©ussite scolaire et Ă©ducative des Ă©lĂšves43 .
Le DĂ©fenseur des droits identifie plusieurs freins Ă l’inclusion scolaire : inadaptation des locaux, du matĂ©riel et des supports pĂ©dagogiques ; difficultĂ©s rĂ©currentes dans l’amĂ©nagement des examens et des contrĂŽles continus ; rigiditĂ© des programmes et des objectifs scolaires ; absence d’outils spĂ©cifiques dans les programmes de lutte contre le harcĂšlement scolaire concernant les enfants handicapĂ©s ; absence de rĂ©ponse adaptĂ©e aux enfants qui manifestent des troubles du comportement ; coopĂ©ration insuffisante entre les diffĂ©rents acteurs ; et prise en compte insuffisante de la parole de l’enfant.
1.1.5. Aller plus loin
Le DĂ©fenseur des droits pointe un manque de donnĂ©es fiables, actualisĂ©es et comparables permettant la prĂ©vention et la lutte contre les discriminations. « [Lâinstitution] [âŠ] recommande :
d’harmoniser la notion de handicap prise en compte dans les diffĂ©rentes sources statistiques et collectes des donnĂ©es ;
de garantir une plus grande homogénéité dans le recueil des données, en particulier en termes de périodicité des différentes études et statistiques, de maniÚre à pouvoir comparer les données ;
de faire en sorte de disposer de donnĂ©es fiables et rĂ©guliĂšrement actualisĂ©es, ventilĂ©es a minima par sexe, tranche d’Ăąge et typologie de handicap, dans une approche intersectionnelle, et couvrant l’ensemble des politiques du handicap44 ».
Dans son rapport de 2025, le DĂ©fenseur des droits rappelle Ă©galement quâen ratifiant la CIDPH en 2010, la France s’engage à « garantir et Ă promouvoir le plein exercice de tous les droits de l’homme et de toutes les libertĂ©s fondamentales de toutes les personnes handicapĂ©es sans discrimination d’aucune sorte fondĂ©e sur le handicap ». Ce faisant, l’Ătat fait rentrer les dispositions sây rapportant dans le droit national, et sâengage Ă prendre toutes les mesures appropriĂ©es dâordre lĂ©gislatif, administratif ou autre pour mettre en Ćuvre de maniĂšre effective les droits qui y sont reconnus, et pour « modifier, abroger ou abolir les lois, rĂšglements, coutumes et pratiques qui sont sources de discrimination envers les personnes handicapĂ©es45 ».
En aoĂ»t 2021, les membres du ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es des Nations unies examinent la politique publique française. Dans ses observations finales, le comitĂ© recommande Ă l’Ătat « d’inscrire dans la lĂ©gislation antidiscrimination que le refus de procĂ©der Ă des amĂ©nagements raisonnables est une forme de discrimination dans toutes les sphĂšres de la vie ». L’obligation d’amĂ©nagement raisonnable n’est actuellement reconnue par la lĂ©gislation nationale qu’en matiĂšre de travail et d’emploi, sans ĂȘtre expressĂ©ment Ă©tendue aux autres domaines de la vie sociale. Selon la CIDPH :
« On entend par âamĂ©nagement raisonnableâ les modifications et ajustements nĂ©cessaires et appropriĂ©s n’imposant pas de charge disproportionnĂ©e ou indue apportĂ©s, en fonction des besoins dans une situation donnĂ©e, pour assurer aux personnes handicapĂ©es la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’Ă©galitĂ© avec les autres, de tous les droits de l’homme et de toutes les libertĂ©s fondamentales45 ».
Enfin, l’institutionnalisation des personnes handicapĂ©es demeure courante en France et ailleurs, souvent justifiĂ©e par une approche mĂ©dico-sociale censĂ©e rĂ©pondre Ă leurs besoins spĂ©cifiques. Cependant, le ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es considĂšre cette pratique comme une forme de sĂ©grĂ©gation qui prive ces personnes de leur droit Ă l’autonomie et Ă l’inclusion sociale47 .
Selon les comitĂ©s, cette approche paternaliste infantilise les personnes handicapĂ©es au lieu de garantir leur autonomie. Elle constitue une discrimination systĂ©mique qui les isole et restreint leur accĂšs aux mĂȘmes opportunitĂ©s que les autres citoyens, en proposant des conditions de vie pouvant ĂȘtre marquĂ©es par des maltraitances et des nĂ©gligences. Le CRPD y voit une violation des droits humains, contraire Ă la Convention relative aux droits des personnes handicapĂ©es que la France a ratifiĂ©e en 2010.
En septembre 2022, le CRPD a critiquĂ© la France pour le maintien de pratiques non conformes Ă ses engagements, notamment le maintien de milliers de personnes en Ă©tablissements spĂ©cialisĂ©s. Les critiques concernent particuliĂšrement l’absence d’alternatives viables pour une vie autonome en milieu ordinaire, la politique de la France Ă©tant encore centrĂ©e sur les structures institutionnelles plutĂŽt que sur l’accompagnement Ă domicile. Le comitĂ© pointe des conditions de vie prĂ©occupantes dans certaines institutions, incluant des cas avĂ©rĂ©s de maltraitance.
Face Ă cette situation, lâorganisme appelle la France Ă interdire lĂ©galement l’institutionnalisation fondĂ©e sur le handicap et Ă dĂ©velopper des dispositifs de soutien plus adaptĂ©s47 . Des modĂšles alternatifs existent en Europe, comme en SuĂšde, qui a fermĂ© la majoritĂ© de ses grandes institutions dĂšs les annĂ©es 1980, privilĂ©giant des logements adaptĂ©s et un accompagnement personnalisĂ©48 .
En France, les financements publics restent majoritairement dirigĂ©s vers les Ă©tablissements spĂ©cialisĂ©s au dĂ©triment de solutions favorisant l’autonomie. Une politique de dĂ©sinstitutionnalisation permettrait de rĂ©orienter les budgets vers des services de proximitĂ© et des dispositifs d’accompagnement en milieu ordinaire, offrant aux personnes handicapĂ©es la possibilitĂ© de vivre de façon autonome et pleinement incluse dans la sociĂ©tĂ©49 .
1.1.6. Travailleurs et travailleuses handicapé.es
Les personnes handicapĂ©es continuent dâĂȘtre moins employĂ©es que les personnes valides : dans lâUE, seules 51,3â% occupent un emploi, contre 75,6â% pour ces derniĂšres. Les femmes handicapĂ©es prĂ©sentent un taux d’emploi moyen particuliĂšrement bas de 49â%, une situation encore aggravĂ©e chez les jeunes femmes handicapĂ©es ĂągĂ©es de 20 Ă 29 ans dont le taux d’emploi ne dĂ©passe pas 47,4â%. Seules 20â% des femmes handicapĂ©es travaillent Ă temps plein, contre 29â% des hommes handicapĂ©s50 .Â
Cette surreprĂ©sentation dans les emplois Ă temps partiel, souvent synonyme de prĂ©caritĂ©, s’accompagne d’importantes inĂ©galitĂ©s salariales. L’analyse des revenus en Ă©quivalent de Standard de Pouvoir d’Achat (SPA) met en Ă©vidence un double Ă©cart : d’une part entre les personnes handicapĂ©es et valides, et d’autre part entre les femmes et les hommes handicapĂ©s. En moyenne dans l’UE, les femmes handicapĂ©es perçoivent un revenu annuel de 16 822 SPA, contre 17 746 SPA pour les hommes handicapĂ©s. Ces revenus sont considĂ©rablement infĂ©rieurs Ă ceux des personnes valides, qui s’Ă©lĂšvent respectivement Ă 20 100 SPA pour les femmes et 20 935 SPA pour les hommes51 .Â
Les Ătats membres de l’UE ont adoptĂ© diverses approches pour promouvoir l’emploi des personnes handicapĂ©es. L’une des mesures les plus rĂ©pandues consiste en l’instauration de systĂšmes de quotas, obligeant les employeurs Ă recruter un certain pourcentage de personnes handicapĂ©es au sein de leurs effectifs. Ces dispositifs varient d’un pays Ă l’autre, tant au niveau du pourcentage requis que de leur champ d’application (secteur public et/ou privĂ©) ou des seuils d’effectifs Ă partir desquels l’obligation s’applique. L’efficacitĂ© de ces systĂšmes de quotas dĂ©pend largement des mĂ©canismes de contrĂŽle et des sanctions prĂ©vues en cas de non-respect. Huit Ătats membres de l’UE ne prĂ©voient aucune sanction relative Ă la non-observation de ces quotas.
En France, la loi du 11 fĂ©vrier 2005 pour l’Ă©galitĂ© des droits et des chances a renforcĂ© l’obligation d’emploi des travailleurs handicapĂ©s, initialement instaurĂ©e par la loi de 1987, en l’Ă©tendant notamment Ă la fonction publique. Cette disposition impose aux entreprises et organismes publics comptant au moins 20 salariĂ©s d’employer des personnes handicapĂ©es Ă hauteur de 6â% de leurs effectifs. Les employeurs ne respectant pas ce quota sont tenus de verser une contribution financiĂšre annuelle52 .
Environ 120 000 personnes handicapĂ©es travaillent en milieu dit protĂ©gĂ© en France, principalement au sein des 1430 ESAT rĂ©partis sur le territoire national. Contrairement aux travailleurs en milieu ordinaire, ces personnes ne bĂ©nĂ©ficient pas du statut de salariĂ© mais de celui d’usager d’Ă©tablissement mĂ©dico-social. Ă ce titre, elles ne sont pas soumises au Code du travail, ce qui entraĂźne d’importantes diffĂ©rences de traitement par rapport aux salariĂ©s. Un rapport des Inspections gĂ©nĂ©rales des affaires sociales (Igas) publiĂ© en 2019 souligne que ces « distorsions avec le Code du travail sont vĂ©cues comme des discriminations53 ».Â
Depuis plusieurs annĂ©es, on observe un lent mouvement de rapprochement entre les droits des travailleurs en milieu dit protĂ©gĂ© et ceux des salariĂ©s de droit commun. La loi de 2005 accorde aux travailleurs handicapĂ©s en ESAT les mĂȘmes droits aux congĂ©s annuels et aux congĂ©s de maternitĂ©, de paternitĂ© ou d’adoption, ainsi que le droit Ă la formation professionnelle. Un dĂ©cret de 2022 prĂ©voit le doublement de la rĂ©munĂ©ration en cas de travail le dimanche et l’alignement sur le droit commun de la durĂ©e du congĂ© exceptionnel en cas de dĂ©cĂšs d’un proche (3 Ă 7 jours), de mariage (4 jours) ou de naissance (3 jours).
La loi « pour le plein emploi » de 2023 instaure, Ă partir du 1á”Êł janvier 2024, le droit de grĂšve, le droit de se syndiquer, le droit d’alerte et de retrait, ainsi que le droit d’expression directe et collective sur le contenu, les conditions d’exercice et l’organisation du travail pour les travailleurs en ESAT. Ă partir de juillet 2024, ces derniers bĂ©nĂ©ficient Ă©galement de la prise en charge des frais de transport pour les dĂ©placements entre leur rĂ©sidence habituelle et leur lieu de travail, et peuvent accĂ©der Ă des titres-restaurant et des ChĂšques-Vacances. Les ESAT sont par ailleurs tenus de proposer une mutuelle de santĂ© collective Ă leurs travailleurs et de participer aux cotisations.
MalgrĂ© ces avancĂ©es, des diffĂ©rences significatives subsistent entre les travailleurs handicapĂ©s en milieu protĂ©gĂ© et les salariĂ©s concernant la rĂ©munĂ©ration. Les travailleurs en ESAT perçoivent une rĂ©munĂ©ration Ă©quivalente en moyenne Ă 60â% du SMIC, qui n’est pas considĂ©rĂ©e comme un salaire. Dans son rapport de 2019, lâIgas recommande le rapprochement des droits avec les salariĂ©s sans pour autant passer Ă un statut de salariĂ©, pointant le renchĂ©rissement du coĂ»t du travail et les incidences sur le modĂšle Ă©conomique des ESAT que ce changement de statut entraĂźnerait54 .
1.1.7. Classification
Le modÚle théorique médical, axé sur les déficiences physiques, fait place à des modÚles prenant en compte des éléments sociaux et environnementaux. Ainsi, la Classification Internationale des Handicaps (CIH), créée en 1980, définit le handicap en trois points :
La dĂ©ficience psychologique, physiologique ou anatomique, correspondant Ă lâaspect lĂ©sionnel du handicap.
LâincapacitĂ©, partielle ou totale, correspondant Ă lâaspect fonctionnel du handicap, et se matĂ©rialisant par la difficultĂ© Ă rĂ©aliser des actes de la vie courante.
Le dĂ©savantage, câest-Ă -dire lâimpossibilitĂ© dâassumer un rĂŽle social considĂ©rĂ© comme normal compte tenu de lâĂąge, du sexe et de variables socioculturelles. Il correspond Ă l’aspect situationnel du handicap56 .
En 2001, la CIH est rĂ©visĂ©e par lâOMS pour laisser place Ă la Classification Internationale du Fonctionnement, du Handicap et de la SantĂ© (CIF). Cette classification insiste sur lâinteraction entre quatre Ă©lĂ©ments :
Les fonctions organiques des individus, faisant référence au fonctionnement physiologique des individus, y compris psychologique.
Les structures anatomiques, comme les organes et membres.
Lâenvironnement, qui relie aux facteurs extĂ©rieurs potentiellement handicapants.
Les activitĂ©s et la participation sociale, intĂ©grant lâinsertion professionnelle, lâĂ©ducation, lâexercice dâactivitĂ©s de loisir, les interactions avec lâentourage par exemple57 .
Ces derniĂšres Ă©volutions conceptuelles sâinscrivent dans un nouveau paradigme, selon lequel une politique de compensation « passe nĂ©cessairement par la recherche de lâĂ©galisation des opportunitĂ©s individuelles en vue de donner une marge de manĆuvre et, de ce fait, lâexercice dâune libertĂ© de choix », plutĂŽt que par « la recherche de lâĂ©galisation de la satisfaction ou du bien-ĂȘtre subjectif57 ». Ainsi, lâĂ©volution de la conception du handicap passe progressivement de critĂšres biomĂ©dicaux (qualitĂ© de vie) Ă une perspective sociale (les opportunitĂ©s). La plupart des pays occidentaux cherchent Ă Ă©galiser les opportunitĂ©s des personnes handicapĂ©es avec la population gĂ©nĂ©rale dans les domaines du marchĂ© du travail et de lâaccessibilitĂ© par la dĂ©finition de normes de constructions et la prise en charge dâaides techniques. Certains pays introduisent dans le champ des domaines de compensation du handicap, des aspects comme la sexualitĂ© (le Danemark prend en charge des prestations sexuelles Ă destination des personnes handicapĂ©es) ou les loisirs (les Pays-Bas provisionnent une partie de lâallocation handicap pour les vacances)58 .Â
LâaccessibilitĂ© concerne tous les publics, et les adaptations nĂ©cessaires sont Ă dĂ©cliner selon le type de handicap. Camberlein propose une typologie de huit catĂ©gories de dĂ©ficiences, en se rĂ©fĂ©rant Ă la loi de 200560 :
Les dĂ©ficiences motrices regroupent lâensemble des troubles pouvant affecter de maniĂšre partielle ou totale la motricitĂ©. Ces troubles peuvent se manifester par des difficultĂ©s Ă se dĂ©placer, Ă maintenir sa position ou Ă en changer, Ă prendre et Ă manipuler des objets, etc. Certaines dĂ©ficiences motrices, d’origine cĂ©rĂ©brale, peuvent Ă©galement provoquer des difficultĂ©s Ă sâexprimer, sans que les capacitĂ©s intellectuelles soient affectĂ©es. En France, plus de 8 millions de personnes vivent avec une dĂ©ficience motrice, dont les manifestations vont des formes les plus lĂ©gĂšres, telles que les rhumatismes ou l’arthrose, aux plus sĂ©vĂšres, comme lâhĂ©miplĂ©gie, la paraplĂ©gie ou la tĂ©traplĂ©gie61 .
Les dĂ©ficiences sensorielles touchent notamment la vue et lâaudition. La dĂ©ficience visuelle inclut les personnes aveugles, mais aussi, dans une majoritĂ© de cas, les personnes malvoyantes. En France, parmi les 1,5 million de personnes atteintes de dĂ©ficience visuelle, 14 % sont totalement aveugles, et seule une minoritĂ© utilise le braille. Concernant les dĂ©ficiences auditives, celles-ci varient de la malentendance Ă la surditĂ©, la perte auditive totale Ă©tant relativement rare. Selon les individus, ce handicap peut s’accompagner ou non de difficultĂ©s Ă s’exprimer oralement. Certaines personnes sourdes communiquent en utilisant la langue des signes, dâautres utilisent la lecture labiale. La plupart des personnes sourdes ne sont pas muettes, mĂȘme si certaines peuvent rencontrer des difficultĂ©s dâĂ©locution. Sur les 6 millions de personnes sourdes et malentendantes en France, seulement 100 000 utilisent le langage des signes62 .
Les dĂ©ficiences mentales dĂ©finies par lâOrganisation Mondiale de la SantĂ© (OMS) comme un dĂ©veloppement mental incomplet ou arrĂȘtĂ©, affectant les facultĂ©s intellectuelles, en particulier les fonctions cognitives, langagiĂšres, motrices et sociales. Les troubles du spectre de lâautisme font partie des dĂ©ficiences mentales. En France, elles touchent entre 1 et 3 % de la population, avec une prĂ©valence plus Ă©levĂ©e ou une meilleure dĂ©tection chez les hommes. Les personnes concernĂ©es peuvent rencontrer des difficultĂ©s de mĂ©moire et dâapprentissage, dans lâorganisation de leur vie quotidienne, de concentration, de lecture et de comprĂ©hension verbale, dâadaptation comportementale, etc. Selon lâUnapei, rĂ©seau dâassociations de reprĂ©sentation et dĂ©fense des personnes avec trouble du neurodĂ©veloppement, environ 650 000 personnes vivent avec une dĂ©ficience mentale dans le pays, et environ 6 000 enfants naissent chaque annĂ©e avec ce type de handicap62 .Â
Les dĂ©ficiences cognitives sont la consĂ©quence de dysfonctionnements des fonctions cognitives : troubles de lâattention, de la mĂ©moire, de lâadaptation au changement, du langage, des identifications perceptives (gnosies) et des gestes (praxies). Elles nâimpliquent pas de dĂ©ficience intellectuelle mais des difficultĂ©s Ă mobiliser ses capacitĂ©s64 .
Les dĂ©ficiences psychiques, rĂ©sultant de maladies psychiques telles que les phobies, l’anxiĂ©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, le trouble obsessionnel compulsif ou la bipolaritĂ©, se caractĂ©risent par leur nature durable ou Ă©pisodique et peuvent survenir Ă tout Ăąge. Les troubles psychiques se classifient traditionnellement en trois grandes catĂ©gories : les nĂ©vroses, les psychoses et les autres troubles (sĂ©quelles de maladies liĂ©es Ă des conduites addictives, troubles psychosomatiques, etc.). Contrairement aux troubles mentaux, ils nâaffectent pas la capacitĂ© intellectuelle de lâindividu. Ils sont associĂ©s Ă une maladie psychique dont les causes demeurent inconnues, contrairement aux causes identifiables des dĂ©ficiences mentales. Parmi les maladies pouvant causer une dĂ©ficience psychique, on retrouve les psychoses, notamment la schizophrĂ©nie ; le trouble bipolaire ; les troubles de la personnalitĂ© ; certains troubles nĂ©vrotiques tels que les troubles obsessionnels compulsifs64 .
Les polyhandicaps sont des handicaps graves Ă expressions multiples avec dĂ©ficience motrice et dĂ©ficience mentale sĂ©vĂšre ou profonde, entraĂźnant une restriction extrĂȘme de lâautonomie et des possibilitĂ©s de perception, dâexpression et de relation. Ils nĂ©cessitent une aide humaine et des soins permanents avec prise en charge individualisĂ©e. Les causes des polyhandicaps peuvent ĂȘtre prĂ©natales (malformations, AVC prĂ©natauxâŠ), pĂ©rinatales (pouvant ĂȘtre liĂ©es Ă des souffrances fĆtales ou de grandes prĂ©maturitĂ©s) ou postnatales (traumatismes, arrĂȘts cardiaques) ; elles sont parfois inconnues65 .Â
Les handicaps rares correspondent Ă une association de dĂ©ficiences ayant un taux de prĂ©valence infĂ©rieur Ă un cas pour dix mille habitants. Les situations de handicap rare concernent toutes les catĂ©gories dâĂąge et peuvent ĂȘtre de naissance, acquises, stables ou Ă©volutives, liĂ©es ou non Ă une maladie rare67 .
Les troubles de la santĂ© invalidants incluent des affections respiratoires, digestives, parasitaires, ou infectieuses telles que le diabĂšte, lâhĂ©mophilie, le sida, le cancer ou lâhyperthyroĂŻdie, qui entraĂźnent des restrictions dâactivitĂ© plus ou moins marquĂ©es. Ces limitations peuvent toucher la mobilitĂ©, le volume de travail rĂ©alisable ou l’intensitĂ© de lâeffort soutenable dans la durĂ©e. Selon la nature et lâĂ©volution de la maladie, les consĂ©quences sur la vie quotidienne des personnes concernĂ©es peuvent ĂȘtre temporaires, permanentes ou progressives68 .
Jâai montrĂ© comment les droits des personnes handicapĂ©es et leur cadre lĂ©gislatif et institutionnel ont Ă©voluĂ© ces derniĂšres annĂ©es. Cette volontĂ© dâorganiser la participation des personnes handicapĂ©es Ă la vie sociale inclut la dimension culturelle. Voyons maintenant comment sont transcrits ces droits dans lâenseignement musical.
1.2. Transcrire ces droits dans le cadre des conservatoires
1.2.1. Textes directeurs et recommandations institutionnelles
Le SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique (SNOP) de septembre 2023 constitue le texte directeur central pour l’enseignement musical en conservatoire. Ce document succĂšde au SNOP de 2008, et intĂšgre pour la premiĂšre fois la question du handicap dans ses principes fondamentaux. Il spĂ©cifie que les conservatoires doivent « [mettre] en Ćuvre un projet d’accueil inclusif pour les personnes en situation de handicap » et « [agir] dans la lutte contre toute forme de discrimination69 ».
Le SNOP dĂ©cline plusieurs mesures visant Ă mettre en Ćuvre cette inclusion. Il insiste sur les obligations entraĂźnĂ©es par la loi de 2005 comme l’accessibilitĂ© physique des locaux et pĂ©dagogique, ou encore la mise Ă disposition dâun registre public d’accessibilitĂ©.
Il prĂ©conise l’identification au sein du personnel d’un « agent faisant fonction de rĂ©fĂ©rent handicap ». Ce rĂ©fĂ©rent joue un rĂŽle central dans le dispositif d’accueil, en mettant Ă disposition son expertise aux enseignants et coordinateurs pour le traitement des situations spĂ©cifiques.
Le document encourage le dĂ©veloppement de partenariats avec les institutions spĂ©cialisĂ©es. Les conservatoires peuvent conclure « une convention avec un Ă©tablissement mĂ©dico-social ou avec des organismes spĂ©cialisĂ©s » pour rĂ©pondre aux demandes d’amĂ©nagements. Ils sont invitĂ©s à « saisir les opportunitĂ©s de programmes et de partenariats prĂ©voyant un dispositif d’accĂšs aux Ćuvres pour les personnes en situation de handicap (audiodescription, surtitrage, reprĂ©sentation signĂ©e, etc.) ». Les Ă©tablissements sont Ă©galement tenus de sensibiliser l’ensemble des personnels aux questions du handicap et de proposer des formations Ă leurs agents sur ce sujet.
Enfin, le SNOP prĂ©cise que « le rĂšglement des Ă©tudes prĂ©voit l’amĂ©nagement des Ă©preuves pour les personnes en situation de handicap » en sâinspirant des dispositions prĂ©vues pour lâenseignement supĂ©rieur dans la circulaire du ministĂšre de la Culture du 5 aout 2011 relative Ă lâaccueil rĂ©servĂ© aux personnes handicapĂ©es au sein des Ă©tablissements supĂ©rieurs.
Cette circulaire ministĂ©rielle dĂ©finit le public concernĂ© par ces amĂ©nagements comme toute personne prĂ©sentant « une limitation d’activitĂ© ou restriction de participation Ă la vie en sociĂ©tĂ© subie dans son environnement en raison d’une altĂ©ration substantielle, durable ou dĂ©finitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de la santĂ© invalidant70 ».
Elle dĂ©taille la procĂ©dure de demande d’amĂ©nagement des examens, tout en portant une attention particuliĂšre au maintien du principe de l’Ă©galitĂ© entre les candidats. Cette demande doit ĂȘtre initiĂ©e par l’Ă©tudiant et adressĂ©e Ă un mĂ©decin dĂ©signĂ© par la Commission des Droits et de l’Autonomie des Personnes HandicapĂ©es (CDAPH). Ce mĂ©decin, aprĂšs Ă©valuation de la situation particuliĂšre du candidat, rend un avis dĂ©taillant les amĂ©nagements nĂ©cessaires. La dĂ©cision finale appartient Ă l’autoritĂ© administrative compĂ©tente pour l’organisation de l’examen ou du concours.Â
Les amĂ©nagements possibles sont nombreux et variĂ©s. Ils concernent d’abord l’organisation temporelle des Ă©preuves, avec la possibilitĂ© d’un temps majorĂ©. Des dispositions sont Ă©galement prĂ©vues pour l’accessibilitĂ© des locaux et l’installation matĂ©rielle des candidats, avec notamment la mise Ă disposition de salles adaptĂ©es et d’espaces suffisants pour l’utilisation du matĂ©riel spĂ©cialisĂ©. La circulaire aborde Ă©galement la question des aides techniques et humaines. Elle permet l’assistance d’un secrĂ©taire pour les candidats ne pouvant pas Ă©crire, l’utilisation de matĂ©riel spĂ©cifique comme des ordinateurs ou des logiciels adaptĂ©s, ou encore l’adaptation de la prĂ©sentation des sujets d’examen.
Le SNOP renvoie Ă©galement au Guide pratique pour un enseignement artistique accessible â Danse, musique, théùtre publiĂ© en 2020 par le ministĂšre de la Culture71 .
Certaines dispositions du SNOP semblent dâailleurs directement reprises de ce guide. Il constitue un outil pensĂ© pour les professionnels des conservatoires et Ă©tablissements d’enseignement artistique, et fournit des orientations concrĂštes pour dĂ©velopper l’accĂšs aux pratiques artistiques pour les personnes handicapĂ©es :
La mobilisation de l’ensemble du personnel du conservatoire et des partenaires territoriaux dans la dĂ©marche dâĂ©laboration dâune offre accessible. LâĂ©tablissement dâun Ă©tat des lieux prenant en compte les besoins des personnes handicapĂ©es du territoire, les ressources internes et externes de l’Ă©tablissement, et les orientations des politiques publiques culturelles.
La dĂ©finition des missions du directeur qui incluent des objectifs et des moyens, la mobilisation de la collectivitĂ© gestionnaire et de l’Ă©quipe, ainsi que l’organisation de la communication sur l’offre accessible. Le conseil dâĂ©tablissement et le conseil pĂ©dagogique doivent ĂȘtre mobilisĂ©s pour dĂ©finir les axes prioritaires et Ă©laborer un programme d’actions qui sera formalisĂ© dans le projet d’Ă©tablissement et les textes rĂ©glementaires.
La formation des professionnels : le guide recommande des actions de sensibilisation et de formation spĂ©cialisĂ©e pour tous les personnels, selon leurs champs d’action. Il met en avant l’importance d’un rĂ©fĂ©rent handicap, dont le rĂŽle est d’ĂȘtre l’interlocuteur privilĂ©giĂ© des Ă©lĂšves handicapĂ©s, de leurs familles et des partenaires extĂ©rieurs.
L’information et la communication : il insiste sur la nĂ©cessitĂ© de faire connaĂźtre l’offre accessible par des supports de communication adaptĂ©s aux diffĂ©rents types de handicap. Il recommande Ă©galement de diversifier les relais communicationnels pour atteindre efficacement les publics concernĂ©s.
LâĂ©laboration dâun projet d’accueil structurant et sĂ©curisant, tant pour les inscriptions individuelles que pour les accueils collectifs. Il dĂ©taille les Ă©tapes d’un protocole d’accueil, depuis la prĂ©-inscription jusqu’Ă la dĂ©finition du projet pĂ©dagogique personnalisĂ©.
Lâorganisation dâun cadre de travail adaptĂ©, avec des amĂ©nagements temporels, spatiaux et matĂ©riels selon les besoins particuliers de chaque Ă©lĂšve. La reconnaissance de ces besoins est fondĂ©e sur une Ă©valuation diagnostique permettant la dĂ©finition d’objectifs adaptĂ©s, et la mise en Ćuvre de dĂ©marches et moyens pĂ©dagogiques spĂ©cifiques.
La valorisation des pratiques collectives comme facteur essentiel d’Ă©mulation et de socialisation. Le guide prĂ©sente diffĂ©rents modĂšles de projets collectifs, depuis l’accueil d’un Ă©lĂšve handicapĂ© dans un groupe jusqu’aux projets « sur mesure » conçus en fonction des besoins spĂ©cifiques.
L’amĂ©nagement de parcours souples et personnalisĂ©s, adaptĂ©s Ă l’Ă©volution des besoins des Ă©lĂšves. Ces parcours peuvent prendre diverses formes, depuis le simple amĂ©nagement temporaire jusqu’Ă la conception d’activitĂ©s sur mesure.
L’Ă©valuation des Ă©lĂšves handicapĂ©s. Le guide distingue les dispositions prĂ©vues pour les Ă©lĂšves en parcours ordinaire, qui bĂ©nĂ©ficient d’amĂ©nagements rĂ©glementaires, et celles concernant les Ă©lĂšves en parcours personnalisĂ©, pour lesquels des grilles d’Ă©valuation sur mesure sont recommandĂ©es.
Les outils de suivi permettant de garantir la cohĂ©rence et la continuitĂ© des parcours : cahier de vie artistique pour l’Ă©lĂšve, cahier de suivi pĂ©dagogique pour l’enseignant, dossier de suivi du parcours personnalisĂ© pour l’Ă©quipe.
Lâimportance du rĂ©seau de partenaires et de ressources externes. Le guide identifie diffĂ©rents acteurs pouvant contribuer Ă la conception et Ă la mise en Ćuvre de l’offre accessible : institutions publiques, collectivitĂ©s territoriales, MDPH, associations reprĂ©sentatives des personnes handicapĂ©es, pĂŽles ressources spĂ©cialisĂ©s.
Les textes directeurs se positionnent dans la continuité de la politique de la France en matiÚre de handicap, en faisant appel aux partenariats avec les institutions spécialisées.
1.2.2. Inclusion culturelle : de l’Ă©galitĂ© en droit Ă l’Ă©galitĂ© de fait
Plusieurs rapports ont Ă©tĂ© publiĂ©s au cours des derniĂšres annĂ©es concernant lâaccessibilitĂ© des activitĂ©s culturelles pour les personnes handicapĂ©es. Le rapport du SĂ©nat de 2017 intitulĂ© « Culture et handicap, une exigence dĂ©mocratique », celui du DĂ©fenseur des droits de 2020 sur la mise en Ćuvre de la Convention relative aux droits des personnes handicapĂ©es, ou encore celui du ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es de 2021, constatent tous que l’accĂšs Ă la pratique culturelle pour les personnes handicapĂ©es demeure entravĂ© par de nombreux obstacles : l’Ă©galitĂ© en droit ne se traduit pas encore par une Ă©galitĂ© de fait72 .
Le DĂ©fenseur des droits observe que l’accĂšs aux activitĂ©s culturelles ne constitue toujours pas une prioritĂ©. Il relĂšve notamment que la commission « culture et handicap », censĂ©e engager des amĂ©liorations et en assurer le suivi, ne s’est pas rĂ©unie entre le 27 janvier 2016 et son rapport de 2020, alors qu’elle est censĂ©e le faire annuellement.
Le ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es de l’ONU, dans son rapport de 2021, exprime sa prĂ©occupation concernant le manque d’informations sur les mesures prises par la France pour garantir l’accĂšs des personnes handicapĂ©es aux lieux oĂč se dĂ©roulent des activitĂ©s culturelles. Il recommande notamment Ă l’Ătat français « d’allouer des crĂ©dits budgĂ©taires Ă la promotion du droit des personnes handicapĂ©es, en particulier des enfants, de participer Ă la vie culturelle et aux activitĂ©s sportives et rĂ©crĂ©atives et aux loisirs, sur la base de l’Ă©galitĂ© avec les autres ».
Le DĂ©fenseur des droits continue de recevoir de nombreuses saisines concernant des refus d’accĂšs Ă des activitĂ©s culturelles et sportives opposĂ©s Ă des personnes en situation de handicap. De façon gĂ©nĂ©rale, les clubs ou associations justifient ces refus par un motif de
sĂ©curitĂ© sans apprĂ©cier la capacitĂ© de la personne handicapĂ©e Ă pratiquer les activitĂ©s, au besoin en mettant en place des amĂ©nagements raisonnables. Le DĂ©fenseur des droits relĂšve Ă©galement une pratique consistant Ă renvoyer les personnes handicapĂ©es vers des dispositifs qui leur sont rĂ©servĂ©s plutĂŽt qu’Ă amĂ©nager les conditions d’accĂšs aux activitĂ©s dans une dĂ©marche inclusive.
Le rapport du SĂ©nat de 2017 identifie plusieurs entraves Ă l’accĂšs Ă la culture pour les personnes handicapĂ©es :
le manque de moyens financiers ;
le manque de lisibilitĂ© de l’action publique ;
le manque de moyens humains et matériels ;
le caractĂšre « largement partenarial [dâune politique] gĂ©nĂ©ralement conduite conjointement avec d’autres ministĂšres, pour lesquels la dimension culturelle ne constitue pas la prioritĂ© » ;
l’absence de donnĂ©es prĂ©cises sur les initiatives existantes, ainsi que le manque de visibilitĂ© de ces derniĂšres.
1.2.3. LâenquĂȘte « Musiques et handicaps »
L’enquĂȘte « Musiques et handicaps » rĂ©alisĂ©e de 2022 Ă 2023 par Musique en Territoires et MESH (Musique Et Situations de Handicap), avec le soutien de la DĂ©lĂ©gation GĂ©nĂ©rale Ă la Transmission, aux Territoires et Ă la DĂ©mocratie Culturelle du ministĂšre de la Culture, constitue la premiĂšre Ă©tude d’envergure nationale sur les pratiques d’accueil des personnes handicapĂ©es dans les lieux d’enseignement musical en France73 . MenĂ©e auprĂšs de 412 structures et 612 professionnels, cette enquĂȘte vise Ă mettre en lumiĂšre, par l’apport de donnĂ©es empiriques, les rouages et leviers de l’inclusion pour constituer un outil de connaissance et un point d’appui aux processus dĂ©cisionnels des acteurs de la filiĂšre et des politiques publiques.
L’enquĂȘte rĂ©vĂšle un retard significatif dans la mise en accessibilitĂ© des bĂątiments, malgrĂ© les obligations lĂ©gales en vigueur depuis la loi de 2005. Seuls 46â% des structures d’enseignement musical disposent d’un diagnostic d’accessibilitĂ© du cadre bĂąti, ou sont en cours de rĂ©alisation. Ce taux varie fortement selon le type d’Ă©tablissement : il s’Ă©lĂšve Ă 59â% pour les Ă©tablissements publics classĂ©s et 54â% pour les structures publiques non classĂ©es, mais n’est que de 28â% pour les Ă©coles associatives.Â
Parmi les structures ayant rĂ©alisĂ© ce diagnostic d’accessibilitĂ©, 70â% disposent d’une attestation d’accessibilitĂ©. Seulement 19â% des structures ont Ă©laborĂ© le Registre Public d’AccessibilitĂ© (RPA), pourtant obligatoire depuis le 30 septembre 2017. L’enquĂȘte rĂ©vĂšle Ă©galement une mĂ©connaissance importante de ces obligations lĂ©gales : 24 % des rĂ©pondants ignorent si leur Ă©tablissement dispose d’un diagnostic d’accessibilitĂ©, et ce taux s’Ă©lĂšve Ă 46â% concernant le RPA.Â
Concernant les effectifs d’Ă©lĂšves handicapĂ©s, l’enquĂȘte Ă©tablit un taux moyen de 2,5â% d’Ă©lĂšves inscrits Ă titre individuel par rapport Ă l’effectif total des Ă©lĂšves musiciens. Ce taux varie selon les Ă©tablissements : 3,7â% pour les Ă©tablissements publics non classĂ©s, 2,9â% pour les associations et 2,2â% pour les Ă©tablissements publics classĂ©s. Un nombre important d’Ă©tablissements dĂ©clarent n’accueillir aucun Ă©lĂšve handicapé : 50 % des structures associatives, 41 % des Ă©tablissements publics non classĂ©s et 32â% des Ă©tablissements publics classĂ©s.
La rĂ©partition des Ă©lĂšves handicapĂ©s selon les cycles et parcours rĂ©vĂšle une forte concentration dans les parcours personnalisĂ©s hors cursus (46â%) et le premier cycle (37â%). On observe une rupture particuliĂšrement marquĂ©e des parcours entre le premier et le deuxiĂšme cycle, avec une chute de 86â% des effectifs d’Ă©lĂšves handicapĂ©s, bien au-delĂ de la perte de 50â% observĂ©e dans la population gĂ©nĂ©rale. Cette disparitĂ© suggĂšre l’existence de barriĂšres spĂ©cifiques entravant la progression des Ă©lĂšves handicapĂ©s dans leur parcours d’apprentissage musical. Les pourcentages d’Ă©lĂšves Ă partir du 3á” cycle sont quasiment nuls, mais sont bien plus Ă©levĂ©s au sein des structures Ă trĂšs forte dynamique inclusive.
L’enquĂȘte rĂ©vĂšle que seuls 37â% des structures mentionnent explicitement des dispositions inclusives dans leurs documents cadres. Ces mentions concernent principalement le projet d’Ă©tablissement (88 % des cas), suivi du rĂšglement pĂ©dagogique (40â%) et du rĂšglement intĂ©rieur (23â%). Le contenu de ces mentions varie : dans le projet d’Ă©tablissement, elles portent essentiellement sur le principe gĂ©nĂ©ral d’ouverture aux publics handicapĂ©s (51â%) et l’adaptation de l’offre artistique (34 %), tandis que dans le rĂšglement pĂ©dagogique, elles prĂ©cisent surtout les modalitĂ©s d’organisation de parcours personnalisĂ©s (56 %) et les amĂ©nagements pĂ©dagogiques (26â%).
Sur le plan des pratiques tarifaires, 87â% des structures ne pratiquent pas de tarification incitative spĂ©cifique pour les personnes handicapĂ©es, en dehors des dispositifs gĂ©nĂ©raux comme le quotient familial. Pour les 13 % proposant des tarifs adaptĂ©s, il s’agit principalement de rĂ©ductions (entre 10 et 50 %) ou, plus rarement, de la gratuitĂ© (11â% des cas).
Concernant les pratiques d’accueil, si 57â% des structures dĂ©clarent ne jamais avoir refusĂ© de demande d’inscription d’une personne handicapĂ©e et 37â% rarement, ces chiffres sont Ă mettre en perspective avec les faibles taux d’accueil dĂ©clarĂ©s. Cela suggĂšre que peu de personnes handicapĂ©es s’adressent spontanĂ©ment aux Ă©tablissements d’enseignement musical, probablement en raison d’un manque d’information ou d’une autocensure liĂ©e aux reprĂ©sentations sur l’accessibilitĂ© de ces structures. Parmi les motifs de refus dĂ©clarĂ©s, on trouve principalement l’inadaptation de l’offre aux besoins spĂ©cifiques des Ă©lĂšves demandeurs (44â%), le manque de formation des personnels (33â%) et l’inaccessibilitĂ© des bĂątiments (27â%).
En matiĂšre d’offre pĂ©dagogique, 68â% des structures dĂ©clarent mettre en place des amĂ©nagements de cursus ou du parcours « ordinaire » (41 % proposent des exemptions de cours et 36â% l’adaptation de la durĂ©e des cycles). Par ailleurs, 36 % des structures proposent des parcours personnalisĂ©s hors cursus. L’analyse des modalitĂ©s pĂ©dagogiques rĂ©vĂšle cependant que 36â% des structures rĂ©pondantes ne proposent pas de cours en situation de mixitĂ© avec les autres Ă©lĂšves de l’Ă©tablissement, dont 17â% qui ne proposent que des cours collectifs dĂ©diĂ©s exclusivement aux Ă©lĂšves handicapĂ©s. Cette situation questionne la mise en Ćuvre effective d’une approche inclusive, qui devrait privilĂ©gier la mixitĂ© des Ă©lĂšves dans des dispositifs communs plutĂŽt que dans des parcours sĂ©grĂ©gĂ©s.
L’enquĂȘte met Ă©galement en lumiĂšre un angle mort significatif concernant l’accessibilitĂ© des activitĂ©s de diffusion (concerts, spectacles) : seules 16â% des structures adaptent leurs supports de communication externe, et parmi celles-ci, 73â% concentrent leurs efforts sur l’accessibilitĂ© du site Internet et 43â% sur l’adaptation des supports papier. Ces adaptations consistent principalement en traductions FALC (Facile Ă Lire et Ă Comprendre). Le taux trĂšs Ă©levĂ© de non-rĂ©ponses Ă cet item (seules 17â% des structures ont rĂ©pondu) tĂ©moigne probablement d’un manque de rĂ©flexion sur cette dimension de lâinclusivitĂ© de la vie culturelle.
Un rĂ©sultat majeur de l’enquĂȘte concerne le rĂŽle central du rĂ©fĂ©rent handicap dans la mise en Ćuvre de dynamiques inclusives efficaces. Si seulement 45â% des structures rĂ©pondantes dĂ©clarent avoir nommĂ© un rĂ©fĂ©rent handicap, l’analyse rĂ©vĂšle des disparitĂ©s importantes selon le type d’Ă©tablissement : 75 % pour les Ă©tablissements publics classĂ©s, contre seulement 29â% des Ă©tablissements non classĂ©s et 26 % des associations. Cette nomination est Ă©galement fortement corrĂ©lĂ©e Ă la taille de l’Ă©tablissement : 92 % des structures de plus de 50 Ă©quivalents temps plein (ETP) ont un rĂ©fĂ©rent, contre seulement 32 % pour les structures de moins de 15 ETP.
L’enquĂȘte Ă©tablit une forte corrĂ©lation entre la prĂ©sence d’un rĂ©fĂ©rent handicap et l’ensemble des indicateurs d’inclusion. Les Ă©tablissements disposant d’un rĂ©fĂ©rent accueillent significativement plus d’Ă©lĂšves handicapĂ©s dans tous les cycles, avec un effet particuliĂšrement marquĂ© pour les niveaux plus avancĂ©s : 90 % des Ă©lĂšves en 2á” cycle et 100â% des Ă©lĂšves en 3á” cycle Ă orientation amateur ou professionnelle sont inscrits dans des Ă©tablissements avec rĂ©fĂ©rent. La prĂ©sence d’un rĂ©fĂ©rent est Ă©galement associĂ©e Ă de nombreuses dispositions favorisant l’inclusion : prise en compte des besoins particuliers lors de l’inscription (78â% des Ă©tablissements avec rĂ©fĂ©rent contre 22 % sans), personnalisation des parcours pĂ©dagogiques (81â% contre 19 %), adaptation des Ă©valuations (82â% contre 18â%), adaptation de la programmation artistique (79 % contre 21â%), mise en place d’actions partenariales (70â% contre 30â%), programmation de formations sur le handicap (85 % contre 15 %) et communication proactive pour toucher les publics handicapĂ©s (73 % contre 27â%).
L’analyse des missions attribuĂ©es aux rĂ©fĂ©rents rĂ©vĂšle cependant une grande hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des reprĂ©sentations : si la mission de conseil et ressource pour l’Ă©quipe pĂ©dagogique et l’Ă©quipe de direction est majoritairement citĂ©e (82â%), suivie du suivi pĂ©dagogique des Ă©lĂšves handicapĂ©s (77â%) et de l’accueil et information des familles (71â%), l’enquĂȘte montre que certains Ă©tablissements confondent la fonction de rĂ©fĂ©rent avec celle d’un enseignant spĂ©cialisĂ© chargĂ© exclusivement de cours auprĂšs d’Ă©lĂšves handicapĂ©s. Cette confusion limite le rĂŽle de coordination et d’accompagnement du rĂ©fĂ©rent, qui devrait irriguer l’ensemble des pratiques de l’Ă©tablissement.
L’enquĂȘte rĂ©vĂšle un large consensus sur la nĂ©cessitĂ© de cette fonction : 91 % des professionnels interrogĂ©s pensent qu’un rĂ©fĂ©rent handicap est plutĂŽt ou totalement nĂ©cessaire dans leur Ă©tablissement. Ce consensus est particuliĂšrement fort dans le secteur public (88â% pour les Ă©tablissements classĂ©s et 72â% pour les non classĂ©s), mais existe Ă©galement dans le secteur associatif (73 %). De mĂȘme, 87â% des professionnels sont favorables Ă la crĂ©ation d’une certification professionnelle ou d’un diplĂŽme pour le rĂ©fĂ©rent handicap, avec toutefois des variations selon les secteurs : 88 % pour les Ă©tablissements publics classĂ©s, 86â% pour les Ă©tablissements publics non classĂ©s et 76â% pour les associations.
L’enquĂȘte met en Ă©vidence un sentiment d’incompĂ©tence largement partagĂ© par les professionnels : 56 % estiment ne pas disposer des compĂ©tences et connaissances nĂ©cessaires pour accueillir des personnes handicapĂ©es. Ce sentiment varie selon les fonctions (62â% des directeurs adjoints, 61â% des directeurs, 61â% des personnels administratifs et 59â% des enseignants) et les types d’Ă©tablissement (6 1% dans les Ă©tablissements publics non classĂ©s, 58 % dans les Ă©tablissements classĂ©s et 46â% dans les associations).
En consĂ©quence, 88â% des professionnels dĂ©clarent avoir besoin de formation et d’accompagnement pour se sentir plus compĂ©tents. Les besoins exprimĂ©s concernent principalement les formations et colloques (36 %), le dĂ©veloppement des connaissances sur les diffĂ©rentes familles de handicap (22 %) et l’appropriation d’outils pĂ©dagogiques adaptĂ©s (13 %). Ă ces besoins de formation s’ajoutent des demandes de moyens organisationnels (temps de concertation, encadrement en binĂŽme) et de partenariats externes (travail en rĂ©seau, collaborations avec le secteur mĂ©dico-social).
Pourtant, seules 62 % des structures prennent en compte le handicap dans leur plan de dĂ©veloppement des compĂ©tences, avec des disparitĂ©s importantes : 71 % pour les Ă©tablissements publics non classĂ©s, 66 % pour les Ă©tablissements classĂ©s, mais seulement 44â% pour les associations. Les formations rĂ©cemment dispensĂ©es ou programmĂ©es concernent principalement l’accueil et la pĂ©dagogie adaptĂ©e, les troubles DYS et la fonction de rĂ©fĂ©rent handicap.
L’enquĂȘte rĂ©vĂšle Ă©galement que 66â% des structures dĂ©clarent prendre en compte les compĂ©tences dans le champ du handicap lors de l’embauche de nouveaux collaborateurs, avec une proportion plus Ă©levĂ©e dans les Ă©tablissements associatifs (75â%) et publics non classĂ©s (71â%) que dans les Ă©tablissements classĂ©s (59 %).
Un autre aspect prĂ©occupant concerne le faible taux de personnels handicapĂ©s dans les Ă©tablissements d’enseignement musical. La moyenne est de 1,3â% des effectifs, bien en deçà de l’obligation d’emploi des travailleurs handicapĂ©s fixĂ©e Ă 6 %. Pour les structures de plus de 20 agents/salariĂ©s, 70 % ne comptent aucun personnel handicapĂ©, et seules 6 % respectent le taux lĂ©gal de 6 %. Ces chiffres interrogent sur les politiques de recrutement et d’inclusion professionnelle dans le secteur de l’enseignement musical.
L’enquĂȘte identifie plusieurs facteurs contextuels qui favorisent l’inclusion des personnes handicapĂ©es dans les lieux d’enseignement musical. Le SchĂ©ma DĂ©partemental des Enseignements Artistiques (SDEA) apparaĂźt comme un levier important : 70 % des structures rĂ©pondantes sont implantĂ©es sur un territoire dans lequel est dĂ©ployĂ© un SDEA, et parmi ceux-ci, 64â% comprennent des dispositions en faveur de l’inclusion des personnes handicapĂ©es. L’analyse statistique rĂ©vĂšle une corrĂ©lation significative entre ces schĂ©mas et les dynamiques inclusives : 75 % des structures Ă dynamique inclusive trĂšs forte sont implantĂ©es sur un territoire oĂč le SDEA intĂšgre des dispositions inclusives. De mĂȘme, 85â% des structures accueillant des Ă©lĂšves handicapĂ©s adhĂšrent au SDEA, et 74â% sont implantĂ©es sur des territoires oĂč le schĂ©ma contient des dispositions en faveur de l’inclusion.
Les rĂ©seaux professionnels constituent Ă©galement un facteur facilitant : 57 % des structures dĂ©clarent adhĂ©rer Ă un ou plusieurs rĂ©seaux, principalement la ConfĂ©dĂ©ration Musicale de France (36â%), les rĂ©seaux de directeurs d’Ă©tablissement (28â%), la FĂ©dĂ©ration Française de l’enseignement artistique (27 %) et Conservatoires de France (24 %). Les rĂ©seaux de rĂ©fĂ©rents handicap concernent 16â% des structures. Ces rĂ©seaux favorisent la mutualisation des connaissances et l’Ă©change de pratiques, contribuant ainsi au dĂ©veloppement des compĂ©tences des professionnels.
Dans le domaine des partenariats, 49â% des structures dĂ©clarent mener des actions impliquant des personnes handicapĂ©es, avec une proportion nettement plus Ă©levĂ©e pour les Ă©tablissements publics classĂ©s (70 %) que pour les Ă©tablissements non classĂ©s (41â%) ou les associations (32â%). Ces partenariats sont principalement nouĂ©s avec des Ă©tablissements du secteur mĂ©dico-social (81 %), des Ă©tablissements pour personnes ĂągĂ©es (72 %), des associations de personnes handicapĂ©es (54 %) et des classes ULIS de l’Ăducation nationale (53 %).
Les actions partenariales se traduisent majoritairement par des activitĂ©s de pratique musicale (61â%) et l’organisation de concerts (49 %), avec des variations selon les secteurs : les Ă©tablissements publics non classĂ©s privilĂ©gient la pratique (37â% contre 31â% pour les concerts), tandis que les Ă©tablissements classĂ©s et les associations accordent une place plus importante aux concerts qu’Ă la pratique (respectivement 45 % contre 41 % et 47 % contre 38 %). L’analyse par type de partenaire rĂ©vĂšle Ă©galement des diffĂ©rences notables : si la pratique musicale est majoritaire avec le secteur mĂ©dico-social, les ULIS et les associations de personnes handicapĂ©es, les activitĂ©s Ă destination des personnes ĂągĂ©es sont essentiellement orientĂ©es vers des concerts (79 %) plutĂŽt que vers la pratique (17 %).
Ces rĂ©sultats mettent en Ă©vidence l’importance d’une approche systĂ©mique de l’inclusion, qui ne peut se limiter Ă des adaptations pĂ©dagogiques ponctuelles mais doit s’inscrire dans une politique globale impliquant la formation des professionnels, la nomination de rĂ©fĂ©rents handicap compĂ©tents, l’inscription dans des rĂ©seaux professionnels et le dĂ©veloppement de partenariats territoriaux.
En dĂ©finitive, malgrĂ© les avancĂ©es lĂ©gislatives et les recommandations institutionnelles, la participation pleine et entiĂšre des personnes handicapĂ©es Ă la vie culturelle, y compris Ă l’enseignement musical en conservatoire, reste un objectif Ă atteindre.
La mise en Ćuvre effective des droits garantis par les textes se heurte Ă des obstacles pratiques, financiers et organisationnels que les politiques publiques peinent Ă surmonter. Si les textes directeurs comme le SNOP de 2023 et le Guide pratique pour un enseignement artistique accessible constituent des avancĂ©es significatives, leur application concrĂšte nĂ©cessite une mobilisation constante des acteurs concernĂ©s, le dĂ©veloppement de la formation des professionnels, la nomination de rĂ©fĂ©rents handicap compĂ©tents et l’allocation de ressources adĂ©quates.
2. Ătude de cas : lâenseignement adaptĂ© Ă Caen
2.1. Présentation du Centre de Ressources
Le Conservatoire de Musique de Caen est créé en 1835 et obtient le classement de Conservatoire National de RĂ©gion en 1979. Son bĂątiment actuel est livrĂ© en 1984. En 2003, le Conservatoire et l’Orchestre de Caen connaissent un transfert de la tutelle de la Ville de Caen Ă celle de la CommunautĂ© d’agglomĂ©ration Caen la mer, devenue depuis CommunautĂ© urbaine. L’Ă©tablissement propose l’enseignement de l’art dramatique et de la danse jazz, un cursus jazz et musiques improvisĂ©es, la dĂ©couverte de la musique ancienne, l’apprentissage de la direction d’orchestre ainsi que l’enseignement de l’informatique musicale74 .
En 2010, la CommunautĂ© d’agglomĂ©ration soutient la crĂ©ation par Laurent Lebouteiller dâun dĂ©partement pĂ©dagogique dĂ©diĂ© au handicap. Ce dĂ©partement propose un suivi individualisĂ© et un enseignement spĂ©cialisĂ© dans le cadre de cursus adaptĂ©s. ParallĂšlement, la DRAC de Normandie, le dĂ©partement du Calvados et divers mĂ©cĂšnes soutiennent financiĂšrement l’Ă©largissement des missions du conservatoire dans le cadre d’un « Centre de Ressources RĂ©gional Handicap Musique Danse & Théùtre », dont l’objectif principal est d’organiser un rĂ©seau rĂ©gional qui intervient dans les domaines suivants :
La création artistique, par une politique de commandes inclusives ;
La formation des enseignants, lâexpertise et lâaide Ă la structuration de lâaccueil des personnes handicapĂ©es dans les Ă©tablissements dâenseignement artistique de la rĂ©gion ;
Lâinformation et lâaccompagnement des publics handicapĂ©s ;
Le développement de liens et de partenariats avec diverses institutions du territoire.
L’accueil des personnes handicapĂ©es au conservatoire repose sur une Ă©valuation personnalisĂ©e des besoins de chaque Ă©lĂšve. AprĂšs un entretien avec le rĂ©fĂ©rent handicap, l’Ă©lĂšve est orientĂ© soit vers un cursus traditionnel, soit vers un cursus adaptĂ©. Dans ce dernier cas, un contrat de moyens est signĂ©, prĂ©cisant les modalitĂ©s de mise en Ćuvre des cycles proposĂ©s. Le conservatoire accueille Ă©galement des groupes sur la base d’un conventionnement avec des Ă©tablissements spĂ©cialisĂ©s. La tarification est particuliĂšrement accessible, puisque pour une inscription individuelle et sur prĂ©sentation dâun justificatif de la MDPH, seuls les frais de dossier de 40â⏠sont Ă la charge de l’usager74 .
Le conservatoire dispose d’infrastructures et d’instruments spĂ©cifiquement adaptĂ©s aux besoins des Ă©lĂšves. Une salle dĂ©diĂ©e abrite un parc instrumental comprenant des instruments traditionnels tels que piano, violon, violoncelle, contrebasse, guitare acoustique, accordĂ©on, xylophone, instruments de percussion, harpe et guitare Ă©lectrique. Le Centre est Ă©galement Ă©quipĂ© d’un instrumentarium Ă©lectronique ou audionumĂ©rique adaptĂ© aux Ă©lĂšves handicapĂ©s et rĂ©guliĂšrement enrichi de nouveaux instruments : il dispose par exemple de deux Bao Pao et deux orgues sensoriels.
Chaque annĂ©e, le Centre propose un projet de diffusion ou de crĂ©ation musicale ou chorĂ©graphique, en mixitĂ© entre Ă©lĂšves handicapĂ©s et valides. Ces projets font l’objet d’un travail dâĂ©valuation portant sur le nombre d’Ă©lĂšves impliquĂ©s et leur assiduitĂ©, leur appropriation de l’Ćuvre, la qualitĂ© des interactions entre les diffĂ©rentes classes, lâeffet de la mixitĂ© entre les Ă©lĂšves, ainsi que la richesse des rencontres avec les compositeurs des Ćuvres commandĂ©es.
Environ 220 personnes sont accueillies sur lâannĂ©e scolaire 2018-2019. Ce chiffre se rĂ©partit entre 40 inscriptions individuelles en cursus traditionnels ou classes adaptĂ©es, et 180 inscriptions collectives en classes ULIS ou adaptĂ©es musique ou danse, ces groupes Ă©tant accueillis soit Ă l’annĂ©e, soit lors de cycles de dix sĂ©ances76 .
Laurent Lebouteiller est le crĂ©ateur et lâancien coordinateur du Centre de Ressource RĂ©gional Handicap Musique Danse Théùtre. Clarinettiste, il se forme sur le sujet du handicap, ce qui lâamĂšne Ă enseigner dans le cadre d’ateliers pour personnes handicapĂ©es avant de crĂ©er le Centre. Il rĂ©alise des formations Ă lâUniversitĂ© Paris 4, en CNFPT (Centres nationaux de la Fonction Publique Territoriale), ainsi quâau CNSMDP. Il est Ă©galement consultant Ă la Direction de la musique au MinistĂšre de la Culture. Câest son successeur, Nicolas Heim, qui mâa accueilli au conservatoire de Caen. Il est pianiste, coordinateur du Centre de Ressources RĂ©gional Handicap Musique-Danse et rĂ©fĂ©rent handicap. Il dispose dâun poste Ă temps complet (16 h hebdomadaire) exclusivement consacrĂ© Ă lâenseignement pour les Ă©lĂšves handicapĂ©s, chose unique en France Ă sa connaissance. Avant dâassister Ă une formation dans le conservatoire oĂč il enseignait, il nâavait pas de connaissances particuliĂšres sur ce sujet. Depuis, il a obtenu un poste de professeur de piano avec quelques heures consacrĂ©es au handicap, avant de reprendre ce poste Ă plein temps. Il sâagit dâun tournant dans sa vie dâenseignant, qui lui donne la sensation dâĂȘtre plus utile Ă la sociĂ©tĂ© Ă travers son mĂ©tier. Il est accompagnĂ© par Sophie Gloria et Marie-CĂ©cile Paris pour lâenseignement adaptĂ© de la musique et de la danse, respectivement.
2.2. Les institutions spécialisées
Les groupes accueillis par Nicolas Heim au Conservatoire de Caen proviennent de diverses institutions spécialisées que je vais présenter :
IME (institut mĂ©dico-Ă©ducatif) : accueille les enfants et adolescents en situation de handicap mental, de 3 Ă 20 ans. Le handicap peut ĂȘtre liĂ© Ă des troubles neuropsychiatriques tels que des troubles moteurs et sensoriels, ou des troubles de la communication.
IEM (institut dâĂ©ducation motrice) : Ă©tablissement mĂ©dico-social qui propose des prises en charge pour les enfants et adolescents sujets Ă une dĂ©ficience motrice importante.
HĂŽpital de jour : sâadresse Ă des personnes dont lâĂ©tat de santĂ© nĂ©cessite des soins pendant la journĂ©e, mais qui sont en capacitĂ© de vivre chez elles, Ă domicile. Les personnes viennent une ou plusieurs demi-journĂ©es par semaine, bĂ©nĂ©ficient de soins (psychiatres, psychologues, etc.) et peuvent participer Ă des activitĂ©s thĂ©rapeutiques animĂ©es par des infirmier·es ou Ă©ducateur.ices..
Ulis (UnitĂ©s localisĂ©es pour lâinclusion scolaire) : dispositif collectif qui permet la scolarisation d’Ă©lĂšves handicapĂ©s au sein d’un Ă©tablissement scolaire, avec un accompagnement et des amĂ©nagements. L’orientation d’un Ă©lĂšve en ULIS relĂšve de la MDPH.
Foyer de vie pour adultes : propose à des adultes handicapés ayant une certaine autonomie des activités diverses adaptées à leurs capacités (sculpture, peinture, gymnastique, etc.). Le foyer de vie peut proposer un accueil temporaire, de jour ou en internat.
SAJH (service dâaccueil et dâhĂ©bergement) : foyers de vie qui accueillent des personnes avec un handicap sĂ©vĂšre, qui disposent dâune certaine autonomie pour pouvoir accomplir des actes de la vie courante. Les personnes accueillies bĂ©nĂ©ficient dâoccupations sans ĂȘtre contraintes Ă une activitĂ© professionnelle.
2.3. Les instruments adaptés
Le Conservatoire de Caen dispose d’un instrumentarium pensĂ© pour rĂ©pondre aux besoins des Ă©lĂšves handicapĂ©s. Ces instruments constituent un Ă©lĂ©ment essentiel du dispositif pĂ©dagogique mis en place par le Centre de Ressources RĂ©gional Handicap.
Les cloches Fuzeau : parmi les instruments disponibles au Conservatoire figurent les cloches Fuzeau, un jeu diatonique de huit cloches initialement pensĂ© pour l’initiation musicale des enfants dĂšs l’Ăąge de trois ans77 . Les cloches peuvent ĂȘtre jouĂ©es en les secouant ou en les frappant.
Figure 2 : Photo dâun jeu de huit cloches Fuzeau prĂ©sentĂ© sur le site internet du magasin de musique belge Omega78
L’orgue sensoriel : inventĂ© par MickaĂ«l Fourcade, facteur d’orgues originaire de Plaisance-du-Gers, cet instrument est nĂ© d’une demande de son frĂšre, Ă©ducateur spĂ©cialisĂ©, devant lâattrait de lâorgue pour les personnes handicapĂ©es dont il sâoccupait, mais leur impossibilitĂ© dâen jouer.
Cette observation l’a conduit Ă dĂ©velopper un dispositif permettant aux personnes handicapĂ©es d’utiliser les commandes d’un grand orgue sans avoir Ă manipuler les claviers traditionnels. Pour mener Ă bien ce projet, MickaĂ«l Fourcade a constituĂ© une Ă©quipe pluridisciplinaire regroupant des techniciens, un informaticien, des mĂ©decins, des ergothĂ©rapeutes et des Ă©ducateurs spĂ©cialisĂ©s, aboutissement Ă la crĂ©ation de lâorgue sensoriel aprĂšs trois annĂ©es de dĂ©veloppement et d’expĂ©rimentation.
Le principe de fonctionnement de l’orgue sensoriel repose sur la captation des mouvements de l’interprĂšte, mĂȘme les plus infimes, tels que le mouvement d’un pied, d’un menton, d’un doigt, ou mĂȘme le simple souffle d’une personne immobilisĂ©e. Ces gestes sont transmis par lâintermĂ©diaire dâune grande variĂ©tĂ© de dispositifs dâentrĂ©e, puis transformĂ©s en commandes musicales transmises Ă l’orgue. Chaque orgue sensoriel est fabriquĂ© sur demande, adaptable sur grand orgue ou dans une version sonorisĂ©e79 .
Figure 3 : Photo dâun orgue sensoriel composĂ© dâun ordinateur et de plusieurs dispositifs dâentrĂ©e, prĂ©sentĂ©e sur le site internet de lâAĂ©ronef, salle de concert Ă Lille80
Le Bao-Pao 80 : le Bao-Pao (Baguette AssistĂ©e par Ordinateur – Puce Ă l’Oreille) constitue un autre exemple d’instrument adaptĂ© disponible au Conservatoire de Caen. Créé par Jean Schmutz, ingĂ©nieur, cet instrument Ă©lectronique assistĂ© par ordinateur se compose de quatre arcs mĂ©talliques, chacun Ă©mettant un rayon laser que le ou les musiciens doivent traverser Ă l’aide d’une baguette pour produire un son. La vitesse du mouvement de la baguette influence l’intensitĂ© sonore : un passage lent produit un son piano , tandis qu’un passage rapide gĂ©nĂšre un son forte .Â
Figure 4 : Photo dessinĂ©e prĂ©sentant le principe de fonctionnement du Bao Pao, proposĂ©e sur le site internet dĂ©diĂ© Ă lâinstrument créé par lâassociation « La Puce Ă lâOreille »82 .
Le Maestro : il sâagit dâun instrument numĂ©rique créé par lâentreprise ByConcerti. L’utilisateur pose un module dans son empreinte, le tourne pour jouer avec diffĂ©rentes pistes musicales regroupĂ©es par style, Ă©poque ou instrument82 . Il peut ĂȘtre jouĂ© par une personne seule ou par un petit groupe.
Figure 5 : Photo du Maestro et dâune personne en train dâen jouer, publiĂ©e sur le site internet de la rĂ©gion Normandie, soutien financier Ă la crĂ©ation de lâinstrument84
2.4. Observation des cours
Je vais maintenant dĂ©crire les cours que jâai pu observer dans le cadre de ma visite.
Mon observation Ă Caen sâest dĂ©roulĂ©e sur deux jours, lundi 3 et mardi 4 mars 2025. En amont, nous avons rĂ©alisĂ© plusieurs entretiens tĂ©lĂ©phoniques avec Nicolas Heim84 . Jâai assistĂ© Ă trois demi-journĂ©es de ses cours, avec des Ă©lĂšves seul·es ainsi que des groupes en institutions spĂ©cialisĂ©es. Pour ces groupes, les cours sont dĂ©localisĂ©s Ă l’Ă©cole de musique de BourguĂ©bus « Musique en Plaine », Ă 10 km de Caen. Cette Ă©cole publique fournit une grande salle qui permet dâaccueillir des groupes importants dans de meilleures conditions.
Tout le matĂ©riel et le parc instrumental sont disponibles en double, au Conservatoire et Ă BourguĂ©bus, ce qui permet Ă©galement de les faire circuler dans le rĂ©seau du Centre.Â
En raison dâannulations de sĂ©ances au dernier moment, Nicolas Heim mâa Ă©galement proposĂ© dâassister Ă des cours donnĂ©s par Emilie Sanzey, professeure de piano dans le cadre de lâassociation l’Atelier du Vaugueux. Cette derniĂšre effectue rĂ©guliĂšrement des remplacements au Centre Ressource de Caen, et rĂ©alise avec son association des projets communs avec le conservatoire. Elle enseigne le piano Ă des Ă©lĂšves handicapĂ©s ainsi quâĂ des Ă©lĂšves valides. Les cours collectifs observĂ©s durent 1 heure tandis que les cours individuels ont une durĂ©e de 30 minutes.
Lundi 3 mars, cours collectifs dĂ©localisĂ©s Ă lâĂ©cole de musique de BourguĂ©bus :
Groupe dâIME de neuf Ă©lĂšves de 9 Ă 13 ans et deux Ă©ducateur.ices. Christian, un Ă©lĂšve en fauteuil roulant, est accompagnĂ© par sa famille avant le reste du groupe, qui est amenĂ© par les Ă©ducateurs. Il a trĂšs peu de mobilitĂ© et de force dans les membres. Nicolas
Heim sâoccupe de lui, enlĂšve son bonnet, sa minerve, replace sa main sur le fauteuil, ce quâil ne peut pas faire tout seul.
La sĂ©ance du jour porte sur le thĂšme des Ă©motions, Ă la demande des Ă©ducateurs. Nicolas Heim et moi-mĂȘme interprĂ©tons Le Cygne de Saint-SaĂ«ns, avant un tour de parole pour demander aux Ă©lĂšves quelles Ă©motions cela leur Ă©voque. Parmi les rĂ©ponses, la tristesse, pour certains mĂȘlĂ©e Ă de la joie. Nicolas Heim fait ensuite Ă©couter des enregistrements : Le Printemps de Vivaldi, qui leur Ă©voque la joie, un mariage, « comme dans un chĂąteau » ; puis le Dies Irae de la Symphonie fantastique de Berlioz qui leur Ă©voque la peur, la colĂšre, que certains trouvent stressante, leur fait penser « Ă une musique de mĂ©chant dans un film ».
Il s’ensuit une sĂ©quence de jeu avec divers instruments : le Maestro, lâorgue sensoriel et la contrebasse. La semaine suivante, ce sera aux Ă©lĂšves dâexprimer des Ă©motions en musique, Ă associer avec des images, en jouant par petits groupes.
Cours de Nino et Elise , deux enfants de 7 et 8 ans en IME, venues avec une Ă©ducatrice. Nicolas Heim Ă©teint dĂšs le dĂ©but du cours la lumiĂšre artificielle qui agresse Nino. Bien quâil ait prĂ©venu de ma venue, ma prĂ©sence dĂ©concentre les Ă©lĂšves.Â
Nicolas Heim propose aux enfants de jouer avec le Maestro. Les enfants en ont aussi un Ă lâIME, achetĂ© par le vice-directeur malgrĂ© dâautres demandes jugĂ©es bien plus prioritaires par les Ă©ducatrices. Nino ne parvient pas Ă utiliser celui de lâIME (formes complexes Ă sortir et Ă rĂ©enclencher pour changer de pistes audio) alors quâelle joue avec beaucoup de plaisir avec celui-lĂ (le changement de sons se fait au moyen de simples cylindres Ă tourner).Â
Quand Elise joue de la contrebasse puis du violoncelle en pizz, lâĂ©ducatrice bouche les oreilles de Nino, trĂšs sensible au bruit. Elles utilisent ensuite un clavier numĂ©rique avec guides lumineux sur les touches Ă jouer, avec un accompagnement enregistrĂ© qui sâadapte rythmiquement. Pendant le cours sont prĂ©sents des aspects dâĂ©ducation des enfants : par exemple lâobligation de ranger un instrument avant de jouer avec un autre.
Cours de Mathis, Martin et Pierre , trois Ă©lĂšves de 12 Ă 13 ans en IME accompagnĂ©s par une Ă©ducatrice. Nous jouons en duo avec Nicolas Heim et je prĂ©sente le violoncelle. Les enfants sont trĂšs intĂ©ressĂ©s, posent des questions sur la respiration, le vibratoâŠ
Nicolas Heim organise la session en petits cours individuels successifs. Mathis joue au clavier numĂ©rique avec guide, il est perturbĂ© par lâĂ©cran qui indique avec quels doigts jouer les touches. Au Bao Pao, Nicolas Heim aide en mettant une limite physique aux Ă©lĂšves pour les gestes de baguette. Lâinstrument, qui paraĂźt extrĂȘmement simple, permet le dĂ©veloppement dâune motricitĂ© fine : nĂ©cessitĂ© de centrer les gestes autour du laser pour obtenir un jeu rĂ©gulier ; apprentissage de la gestion de la rapiditĂ© (des gestes plus petits permettent de jouer plus rapidement) ; contrĂŽle du volume sonore avec la vitesse du franchissement du laser par la baguette ; gestion de la tonicitĂ© et de la souplesse du bras. Avec certains Ă©lĂšves, lâaspect ludique du geste semble parfois prendre lâascendant sur lâĂ©coute et lâaspect musical.
Groupe de six Ă©lĂšves adultes en SAJH, avec une accompagnante. Celle-ci et Nicolas Heim gĂšrent lâaspect social pendant le cours : initialement, Matthieu ne veut pas rentrer dans la salle ; certains Ă©lĂšves ne supportent pas le contact physique. LĂ©o est impatient de jouer, en demande dâattention, et veut discuter avec moi. Tana refuse dâaller jouer au dĂ©but et fait semblant de dormir. Elle finit par accepter, et est finalement heureuse dâavoir jouĂ©.
LĂ encore, le cours sâorganise en sĂ©quences individuelles successives. Les Ă©lĂšves improvisent Ă deux au piano acoustique, avec Nicolas Heim, avant une session de jeu au Bao Pao.
Cours individuels au CRR de Caen :
Cours de Camille , 11 ans, qui est trĂšs dĂ©concentrĂ© par ma prĂ©sence (Nicolas Heim lâavait prĂ©venu en amont de ma visite). Il a cours au conservatoire depuis le mois de septembre, et prĂ©sente un dĂ©ficit intellectuel.
Ils commencent par jouer au djembĂ©, et travaillent le dĂ©veloppement de la conscience de la pulsation, lâalternance et la coordination des deux mains. La sĂ©ance se poursuit avec lâutilisation des cloches Fuzeau, un travail sur lâassociation des couleurs avec les sons et les notes de la gamme.
Cours de Nils , 12 ans, lui aussi est dĂ©concentrĂ© par ma prĂ©sence. Il rechigne Ă jouer au djembĂ©, instrument quâil apprĂ©cie dâhabitude : il est peu concentrĂ© et se plaint de douleurs aux mains. Le cours se poursuit au tambour de sol, en mimĂ©tisme par rapport Ă Nicolas
Heim : imitations, questions rĂ©ponses, Ă©coute de la rĂ©sonance de lâinstrument et des sensations de vibrations.
Mardi 4 mars, cours collectifs Ă lâĂ©cole de musique de BourguĂ©bus :
Cours de Samir , Ă©lĂšve en hĂŽpital de jour, prĂ©sent avec deux accompagnatrices. Il sâagit dâun cours normalement dĂ©diĂ© Ă un groupe de trois Ă©lĂšves, mais lâun dâentre eux a arrĂȘtĂ© en raison de problĂšmes de comportement, et une autre a changĂ© dâactivitĂ©. Je rĂ©alise un entretien avec une des Ă©ducatrices pendant une partie du cours86 .
Lorsque nous jouons en duo avec Nicolas Heim, Samir se couvre tout de suite les oreilles : câest trop fort pour lui ! Nous aurions dĂ» adapter notre distance avant de commencer Ă jouer ; nous avons adaptĂ© le volume sonore. Samir se dĂ©couvre les oreilles et est rĂ©ceptif, il mime les gestes du violoncelle.
La sĂ©ance continue avec lâutilisation du clavier numĂ©rique avec guides lumineux, puis des cloches Fuzeau. Le travail porte sur le contrĂŽle du volume sonore en fonction du poids utilisĂ© ; sur des jeux de mĂ©moire avec Nicolas Heim, avec ajout note par note, lâutilisation des deux mains alternativement, puis lâintroduction dâaccords Ă deux sons et lâĂ©coute de la couleur des accords formĂ©s.
La séance se termine par une séquence de percussions corporelles, les éducatrices se prennent au jeu, donnent des conseils à Samir. Il anticipe et enchaßne parfaitement les enchaßnements sous les félicitations de Nicolas Heim et des éducatrices.
Cours d’Ewan, Finn, Erica et Arthur , Ă©lĂšves de 14 Ă 16 ans ayant un dĂ©ficit intellectuel. Ils sont accompagnĂ©s par deux Ă©ducateur.ices de leur IME.
Lorsque je sors le violoncelle pour jouer avec Nicolas Heim, Ewan, qui a trĂšs envie de jouer du piano, jette son casque anti-bruit dans la direction du violoncelle (sans intention de blesser ou de casser). Le groupe est trĂšs Ă lâĂ©coute pendant que nous jouons ; Ewan finit par sâagiter.
Annaelle ne veut pas jouer du Bao Pao. Nicolas Heim la sollicite Ă plusieurs moments du cours, lui demande de venir Ă cĂŽtĂ© pendant qu’il joue. Finalement elle accepte de jouer, et fait preuve dâune bonne maĂźtrise de lâinstrument : contrĂŽle du tempo, lien entre le geste dans lâespace et la musique quâil provoque. Finn, qui participe trĂšs peu aux activitĂ©s proposĂ©es par lâIME selon un des Ă©ducateurs, est trĂšs investi et prend un plaisir communicatif Ă jouer du Bao Pao.
Les parents d’Ewan viennent le chercher vingt minutes avant la fin du cours : il nâest pas encore capable de rester pendant toute lâheure. Il participe aux cours avec Nicolas Heim depuis un an et demi et son temps de prĂ©sence sâallonge progressivement : au dĂ©but il ne pouvait rester que dix minutes. Nicolas Heim savoure ces petites victoires, et insiste sur lâimportance de la routine de l’organisation du cours : câest toujours Ewan qui doit commencer Ă jouer, pendant que les autres attendent. Dâautres Ă©lĂšves ont besoin dâavoir une habitude dans lâordre et le type des activitĂ©s rĂ©alisĂ©es, pour ne pas ĂȘtre « dĂ©bordĂ©s ».
Cours de piano d’Emilie Sanzey, association « l’Atelier du Vaugueux » :
Cours de Rebecca . Contrairement aux cours avec Nicolas Heim qui sont des cours de musique et pas dâinstrument, ici il sâagit de cours de piano, qui sont adaptĂ©s au profil de chaque Ă©lĂšve. Ceux-ci disposent dâailleurs dâun piano pour pratiquer chez eux. Emilie Sanzey organise plusieurs auditions en cours dâannĂ©e, et un spectacle important en fin de chaque annĂ©e avec des Ă©lĂšves handicapĂ©s et valides, en partenariat avec diverses institutions.
Rebecca est une Ă©lĂšve adulte dâune trentaine dâannĂ©es. Elle est accompagnĂ©e de son auxiliaire de vie, qui nâassiste pas au cours. Emilie Sanzey me prĂ©sente son parcours en sa prĂ©sence. Elle a un fauteuil roulant, quâelle nâutilise pas en permanence, mais quand elle se fatigue. Elle vit avec ses parents qui lâaident dans son apprentissage du piano, et pratique Ă©galement lâĂ©quitation. Rebecca a commencĂ© le piano en octobre, elle a cours toutes les deux semaines. Elle voulait en jouer depuis trĂšs longtemps, sa mĂšre nâimaginait pas que ce soit possible pour elle.Â
Elle est malvoyante, et bien quâil ne soit pas dans ses habitudes de vocaliser, elle a rĂ©ussi Ă chanter avec sa professeure. La posture est un enjeu central en cours, pour quâelle puisse pratiquer sans se faire mal. Rebecca a créé son propre langage des signes pour les notes de musique, quâelle a appris Ă Emilie Sanzey. Celle-ci Ă©crit elle-mĂȘme des partitions en gros caractĂšres pour son Ă©lĂšve, avec une Ă©criture des rythmes simplifiĂ©s : les longues notes sont entourĂ©es en couleur. Elle joue des morceaux principalement monodiques, ainsi que des octaves Ă deux mains. MalgrĂ© son niveau de dĂ©butante, Emilie Sanzey parvient Ă adapter une partie des morceaux quâelle lui propose Ă la musique que Rebecca Ă©coute et apprĂ©cie, comme des chansons de Louane. Le cours est Ă©galement lâoccasion de lâapprentissage de bases de formation musicale. Â
Lâobjectif du cours du jour est de rĂ©ussir Ă jouer son morceau, un air polonais , sans interruptions entre les notes. Rebecca apprend une vĂ©ritable technique instrumentale : enchaĂźner les notes sans bouger la main, en arrondissant les doigts, avec une gestion de la pression employĂ©e. Rebecca joue un autre morceau permettant lâapprentissage des glissades, une nouveautĂ© pour elle depuis le cours prĂ©cĂ©dent. Ce travail permet dâaborder des notions dâouverture du bras et de conscience du corps dans lâespace. Elle se fait mal en glissant sur la peau et peine Ă appliquer la technique proposĂ©e par sa professeure, en glissant sur lâongle.
Emilie Sanzey lui propose de sâapproprier le geste en le mimant sans enfoncer les touches.
Rebecca se frustre quand elle bute contre une difficultĂ© et sâillumine de bonheur en les surmontant ! Le cours a lieu dans une bonne humeur communicative, avec une complicitĂ© touchante entre lâĂ©lĂšve et sa professeure. Emilie Sanzey utilise le contact physique pour guider Rebecca, allant jusquâĂ rĂ©aliser les gestes avec elle. LâĂ©lĂšve utilise le par cĆur pour jouer ses morceaux en se concentrant sur sa posture.
Cours de Marc, 11 ans, est accompagnĂ© par une auxiliaire de vie qui nâassiste pas au cours. Il prĂ©sente des troubles du spectre autistique sĂ©vĂšres. Emilie Sanzey ferme les rideaux dĂšs son arrivĂ©e pour faciliter sa concentration, cela lâapaise. Il a cours deux fois par semaine, le mardi et le jeudi. Marc parle peu, mais est en demande dâaffection. Il veut des cĂąlins de la part dâEmilie Sanzey, et mĂȘme de ma part ! Son auxiliaire de vie lui rappelle l’importance de demander le consentement de ses interlocuteurs.
Le cours dĂ©bute avec un jeu de mimĂ©tisme, entre une note jouĂ©e au piano Ă reproduire en chantant. TrĂšs vite Marc « explose » : il chante fort, tape sur le piano, cherche Ă fermer le couvercle du piano. La professeure tente de lui faire retrouver son calme, ils quittent le piano, elle lui demande de sâasseoir par terre. Il sâallonge, gigote, finit par sâapaiser. Ils chantent ensemble en dessinant la courbe des notes avec la main. Emilie Sanzey lui demande de sâasseoir quand il sera prĂȘt. Il refuse, puis finit par sâasseoir, sâagite de nouveau. Emilie Sanzey encourage chaque accomplissement. Ils parviennent Ă chanter, Ă rĂ©aliser des percussions corporelles. Le cours se dĂ©roule entrecoupĂ© par ces « jaillissements » de Marc : il peut sauter, crier, enlever ses chaussures, faire le contraire de ce que demande Emilie SanzeyâŠÂ
Lâenseignante fait preuve dâune patience et dâune dĂ©licatesse impressionnantes, et parvient Ă canaliser par moments sa concentration par des techniques de relaxation, en sâadressant Ă lui en chuchotant⊠Elle pose des limites : aprĂšs quâil l’a bousculĂ©e de maniĂšre involontaire, elle lui demande de sâexcuser, le prĂ©vient que le cours sâarrĂȘtera tout de suite si cela venait Ă se reproduire.Â
Emilie Sanzey obtient dans ses moments de concentration quâils jouent ensemble son morceau au piano prĂ©parĂ© dans la semaine. Elle rebondit sur toutes ses « propositions » : sâil dĂ©cide de jouer une tierce Ă la main gauche, elle joue une mĂ©lodie. Elle lui demande de jouer une note Ă la fois mais il ne joue que des clusters : elle en profite pour lui montrer diffĂ©rentes maniĂšres de rĂ©aliser ces clusters, le sensibilise Ă lâĂ©coute des sons quâil produit. Elle lui joue Ă©galement des morceaux comme Le clown de Katchaturian, attirant son attention sur ses doigts qui courent sur le piano.
2.5. Analyse
Mon observation des pratiques d’enseignement musical adaptĂ© au Conservatoire Ă Rayonnement RĂ©gional et Ă lâAtelier du Vaugueux Ă Caen s’est rĂ©vĂ©lĂ©e particuliĂšrement riche en enseignements. Je tiens Ă souligner un manque important dans cette Ă©tude de cas : je n’ai pas eu la possibilitĂ© de rĂ©aliser des entretiens avec les Ă©lĂšves eux-mĂȘmes. Nombre d’entre eux ne sont pas en capacitĂ© de s’exprimer. Certains en auraient Ă©tĂ© capables, lors du premier cours du lundi notamment. L’organisation des cours â avec la gestion des groupes, et des arrivĂ©es et dĂ©parts collectifs gĂ©rĂ©s par les institutions, tout cela en temps contraint â n’a pas permis ces Ă©changes.
2.5.1. Adaptations pédagogiques
Les cours dispensĂ©s par Nicolas Heim sont avant tout des cours de musique, pouvant se rapprocher dâun Ă©veil musical. Les ateliers ne sont pas centrĂ©s sur un instrument en particulier, mais s’adaptent aux capacitĂ©s et aux envies de chaque enfant. Lâenseignement est presque exclusivement oral, sans nommer les rythmes et sans lecture de notes, en privilĂ©giant l’improvisation et l’aspect sensoriel de la pratique musicale. Il prend en compte les besoins particuliers des enfants : certains ne supportent pas le bruit ou la lumiĂšre par exemple, tandis que d’autres sont trĂšs impatients de jouer. Selon Nicolas Heim :
« On accueille certains Ă©lĂšves avec des handicaps importants, pour qui rentrer dans des Ă©tablissements et croiser des gens qu’ils ne connaissent pas, cela reprĂ©sente dĂ©jĂ de gros obstacles. Dire bonjour, gĂ©rer les transitions entre diffĂ©rents espaces, les changements de lumiĂšre, d’interlocuteurs⊠Nous, on n’y pense mĂȘme pas. Ăa fait partie du temps de cours, des choses quâon peut travailler avec les Ă©lĂšves86 ».
Pour ces cours, Nicolas Heim peut utiliser des instruments similaires Ă ceux employĂ©s en Ă©veil musical, comme les cloches Fuzeau, ainsi que des instruments traditionnels (piano, violon, contrebasse, percussions et batterie, etc.). ParallĂšlement, le Centre dispose d’instruments spĂ©cifiques, notamment des instruments numĂ©riques avec diffĂ©rents types de capteurs : des interrupteurs, des dĂ©clencheurs ou variateurs par pression dâair, par laser, en rouleaux ou curseurs⊠Les possibilitĂ©s sont multiples et s’adaptent aux capacitĂ©s motrices des Ă©lĂšves. Parmi ces instruments adaptĂ©s, le Bao Pao et l’orgue sensoriel occupent une place prĂ©pondĂ©rante. Je nâai pas pu assister Ă lâutilisation de ce dernier puisqu’il Ă©tait en prĂȘt dans le rĂ©seau du Centre au moment de ma visite.
Au Bao Pao, Nicolas Heim utilise des enregistrements tirĂ©s dâĆuvres classiques â comme la 5á” symphonie de Beethoven ou la Marche turque de Mozart â ainsi que des musiques populaires : par exemple Eye of the Tiger , musique du film Rocky 3, du groupe Survivor, ou Bella de Gims, interprĂ©tĂ© au Bao Pao avec un son de flĂ»te de pan. Cette variĂ©tĂ© permet aux Ă©lĂšves et aux Ă©ducateurs de se rĂ©fĂ©rer Ă des univers musicaux qu’ils connaissent et apprĂ©cient.
Les cours au piano se dĂ©roulent souvent Ă quatre mains, en duo avec Nicolas Heim, qui adapte les objectifs pĂ©dagogiques et la complexitĂ© technique aux capacitĂ©s de l’Ă©lĂšve : utilisation d’une seule main ou d’un seul doigt, jeu exclusif sur les touches noires ou Ă©vitement de ces derniĂšres, construction progressive d’une mĂ©lodie, Ă©coute de consonnances ou dissonances⊠Lâimprovisation tient une grande place dans ces dispositifs de cours.
Les objectifs pĂ©dagogiques poursuivis par Nicolas Heim sont multiples et dĂ©pendent du profil de lâĂ©lĂšve : coordination corporelle, indĂ©pendance des mains, dĂ©veloppement de lâĂ©coute et de la mĂ©moire, anticipation⊠Nicolas Heim insiste sur l’importance de terminer chaque cours sur une note positive, en valorisant les rĂ©ussites, si modestes soient-elles. Cette approche favorise un rapport positif Ă la pratique musicale et crĂ©e un cadre propice Ă l’apprentissage.
Dans la majoritĂ© des cours collectifs que j’ai observĂ©s, l’attention de Nicolas Heim se porte successivement d’un Ă©lĂšve Ă l’autre, avec relativement peu de jeu en groupe (bien que des duos au piano ou au Bao Pao aient eu lieu lorsque cela Ă©tait possible). Cette organisation s’explique par le profil des Ă©lĂšves qui nĂ©cessitent souvent une attention individuelle complĂšte, voire une aide physique. Les institutions valorisent cet apprentissage social, comme me l’a expliquĂ© une Ă©ducatrice d’hĂŽpital de jour :
« Notre objectif, câest que lâenfant arrive Ă transposer ce quâil fait dans les activitĂ©s organisĂ©es par lâhĂŽpital de jour dans son environnement (lâĂ©cole, la maison par exemple). Câest-Ă -dire de pouvoir patienter, pouvoir rester assis en groupe sans dĂ©ranger les autres, pouvoir attendre son tour pour faire lâatelier, quâil puisse se dire que ce nâest pas grave si ce nâest pas lui qui passe en premier, quâil nây a pas besoin de faire de crise, ⊠».
J’ai Ă©galement pu observer les stratĂ©gies mises en place pour solliciter des Ă©lĂšves qui peuvent refuser de participer aux activitĂ©s dans un premier temps dans les cours en groupe.
Nicolas Heim multiplie les sollicitations Ă diffĂ©rents moments du cours, invitant par exemple un Ă©lĂšve rĂ©ticent Ă l’aider dans une tĂąche ou Ă aller observer le jeu d’un camarade. Cette persĂ©vĂ©rance porte souvent ses fruits, les Ă©lĂšves finissant par participer et apprĂ©cier l’activitĂ© proposĂ©e.
Pour un cours collectif d’une heure avec une institution, le temps effectif d’enseignement peut se rĂ©duire Ă 40 minutes, compte tenu des contraintes logistiques : arrivĂ©e Ă©chelonnĂ©e des participants, installation des Ă©lĂšves en fauteuils roulants, organisation du dĂ©part⊠Certains Ă©lĂšves ont besoin de repĂšres stables et de lâĂ©tablissement dâune routine dans lâorganisation de la sĂ©ance pour canaliser leur concentration.
Lors de certains cours, jâai Ă©tĂ© saisi par la diffĂ©rence entre mes impressions personnelles et les retours des enseignants. Par exemple, lors du cours de Marc avec Emilie Sanzey, qui m’a semblĂ© excessivement chaotique, l’enseignante Ă©tait en fait satisfaite des activitĂ©s rĂ©alisĂ©es avec son Ă©lĂšve. Elle sait « gĂ©rer » son profil particuliĂšrement remuant en dĂ©ployant des techniques de respiration et de relaxation adaptĂ©es, et apprises lors de ses formations.
2.5.2. RĂŽle des accompagnateurs et des structures d’accueil
Nicolas Heim ne cherche pas Ă connaĂźtre le type de handicap de chaque Ă©lĂšve ou son diagnostic mĂ©dical. Il prĂ©fĂšre s’adapter aux capacitĂ©s, aux potentialitĂ©s, profils et envies des Ă©lĂšves qui lui font face. En cas de blocage pĂ©dagogique, il est nĂ©cessaire dâĂ©tablir un dialogue avec les Ă©ducateurs ou lâentourage. Nicolas Heim confie parfois ne pas comprendre pourquoi certains Ă©lĂšves sont placĂ©s en institution, tant leur handicap lui semble peu perceptible en cours de musique. Les Ă©ducateurs eux-mĂȘmes ne disposent pas toujours des informations complĂštes, certaines familles prĂ©fĂ©rant ne pas communiquer sur le diagnostic ou nâen disposant pas.
J’ai constatĂ© une diffĂ©rence d’atmosphĂšre assez marquĂ©e entre les cours individuels dispensĂ©s par Nicolas Heim et Emilie Sanzey et les sĂ©ances collectives auxquelles jâai assistĂ©. Dans certains groupes, les Ă©ducateurs doivent parfois maintenir la discipline, le climat pouvant alors se rapprocher du cadre scolaire, plutĂŽt que dâun cours de musique en conservatoire, auquel les enfants participent de leur plein grĂ©. Il faut prendre en compte la diffĂ©rence fondamentale entre une dĂ©marche active Ă©manant des Ă©lĂšves eux-mĂȘmes et de leurs familles, comme c’est le cas pour les cours individuels adaptĂ©s au conservatoire ou les cours de piano avec Emilie Sanzey, et des cours organisĂ©s par les Ă©ducateurs pour lesquels lâavis des enfants peut passer au second plan. Ainsi, selon lâĂ©ducatrice que jâai questionnĂ©e :
« Câest nous qui faisons lâemploi du temps en fonction de ce quâon observe. On demande quand mĂȘme Ă la famille, et on voit si lâenfant a une attirance pour la musique ou pas, mais câest nous qui dĂ©cidons des ateliers. Ensuite les enfants manifestent sâils sont contents de venir, on voit sâils viennent Ă reculons le matin. Ils peuvent aussi en parler aprĂšs, selon leur niveau de communication. Ils en reparlent aux adultes sâils ont apprĂ©ciĂ© ».
Nicolas Heim constate dâailleurs une diffĂ©rence de milieu social entre ses Ă©lĂšves en cours individuels au conservatoire et ceux venant d’institutions. Chez les Ă©lĂšves en institutions avec lesquelles il travaille, la question du handicap est souvent doublĂ©e de problĂ©matiques sociales. Le placement en institution peut ĂȘtre le rĂ©sultat de problĂšmes de comportement des enfants, certains dâentre eux subissent des changements frĂ©quents de famille dâaccueil, tandis que le problĂšme de la barriĂšre de la langue peut sâajouter, certaines familles maitrisant mal la langue française.
Le rĂŽle des accompagnants et Ă©ducateurs ne se limite cependant pas Ă la discipline : il est essentiel au bon dĂ©roulement des sĂ©ances collectives. Ces professionnels, majoritairement des femmes, participent activement Ă la gestion de la dynamique de groupe, relancent les Ă©lĂšves, les encouragent Ă s’exprimer ou Ă s’Ă©couter mutuellement. Leur connaissance des Ă©lĂšves et de leurs besoins est prĂ©cieuse. Nicolas Heim souligne toutefois que tous les accompagnateurs ne font pas preuve du mĂȘme niveau d’investissement, ce qui peut parfois compliquer considĂ©rablement le dĂ©roulement des cours.
La gestion des groupes prĂ©sente de nombreux dĂ©fis liĂ©s aux imprĂ©vus, aux absences et aux impĂ©ratifs dâorganisation des institutions. La composition des groupes peut varier d’une semaine Ă l’autre, ce qui nĂ©cessite de la part de lâenseignant une capacitĂ© d’adaptation et d’anticipation.
Les attentes vis-Ă -vis des cours de musique semblent diffĂ©rer sensiblement entre le conservatoire et les institutions, bien qu’elles ne soient pas nĂ©cessairement en contradiction.
Les enseignants privilĂ©gient les apprentissages musicaux, corporels et artistiques, tandis que les institutions visent d’autres objectifs. LâĂ©ducatrice que jâai pu interroger mâexplique :
« On accueille les enfants pour une observation gĂ©nĂ©ralement de 3 Ă 4 ans. [âŠ] Les mĂ©decins essaient de poser un diagnostic en s’appuyant sur nos observations dans les ateliers. Chaque annĂ©e, ils ont un emploi du temps avec diffĂ©rentes activitĂ©s, ça peut ĂȘtre le conservatoire, le cirque, l’escalade, la littĂ©rature et les chansons⊠[…]Â
Ces ateliers ont un but de diagnostic. Chaque enfant a un projet de soin, avec des objectifs individuels qu’on réévalue pour l’annĂ©e scolaire suivante. On regarde si la mĂ©diation est porteuse pour lui, si cela lui permet dâĂ©voluer dans le domaine de la socialisation, par exemple. »
L’apprĂ©ciation des cours par les Ă©lĂšves est parfois difficile Ă Ă©valuer. Nicolas Heim souligne qu’il peut ĂȘtre ardu de dĂ©terminer ce qui plaĂźt Ă certains enfants et d’interprĂ©ter leurs rĂ©actions. La simple prĂ©sence rĂ©guliĂšre d’un Ă©lĂšve est dĂ©jĂ un indicateur positif : si la personne vient, c’est gĂ©nĂ©ralement qu’elle apprĂ©cie l’activitĂ©, car, dans le cas contraire, les Ă©ducateurs ne parviendraient pas Ă l’amener au cours.
2.5.3. Environnement
La gestion de l’environnement constitue un aspect crucial de l’enseignement adaptĂ©. Ma prĂ©sence a pu dĂ©concentrer certains Ă©lĂšves malgrĂ© les prĂ©cautions prises en amont par Nicolas Heim, qui les avait prĂ©venus. Par ailleurs, les salles du CRR de Caen et de BourguĂ©bus comportant beaucoup de matĂ©riel et d’instruments, Nicolas Heim mĂšne une rĂ©flexion sur ce quâil peut laisser accessible aux Ă©lĂšves pour attirer leur attention, et ce qu’il doit mettre hors de leur champ de vision. Durant certains cours, la disposition de la salle nâa pas toujours permis de distinguer clairement ce que les Ă©lĂšves pouvaient ou non toucher, les instruments numĂ©riques, les tĂ©lĂ©phones et tĂ©lĂ©commandes Ă©tant parfois sur le mĂȘme plan.
Les Ă©lĂšves prĂ©sentant des troubles du spectre autistique, malgrĂ© les efforts du conservatoire, doivent toujours sâadapter Ă leur environnement : les lumiĂšres, la disposition de la salle, plus ou moins chargĂ©e, etc. Chaque Ă©lĂšve prĂ©sente un profil diffĂ©rent, ce qui nĂ©cessite une rĂ©flexion sur l’accueil avant l’entrĂ©e dans la salle de cours. Pour certains, Nicolas Heim prend soin de dissimuler certains objets par mesure de sĂ©curitĂ©.
Les prĂ©fĂ©rences sensorielles des Ă©lĂšves jouent un rĂŽle important dans leur rapport aux instruments. Par exemple, Nino apprĂ©cie certains contacts tactiles comme les peaux des percussions, mais pas d’autres, comme les cordes de la contrebasse. J’ai remarquĂ© que de nombreux Ă©lĂšves sont attirĂ©s par les instruments numĂ©riques. Si mon premier rĂ©flexe a Ă©tĂ© d’attribuer cet attrait Ă un aspect ludique voire gadget de certains instruments, j’ai compris par la suite qu’ils rĂ©pondent prĂ©cisĂ©ment Ă la vocation de l’enseignement musical : « jouer » de la musique. Ces instruments sont adaptĂ©s pour offrir une interface simple et une interaction immĂ©diate avec le son, et sont conçus pour faciliter l’accĂšs Ă la pratique musicale. Nicolas Heim parvient toujours Ă guider les enfants Ă la fois vers ces instruments adaptĂ©s et vers les instruments traditionnels, en ajustant leur usage Ă leur portĂ©e.
2.5.4. Le principe de compensation
Pour Nicolas Heim, le principe de la compensation consiste à « [mettre] en Ćuvre tout ce qui est possible pour que la personne [handicapĂ©e] ait les mĂȘmes chances que les autres ». Au conservatoire de Caen, des contrats d’objectifs et de moyens peuvent ĂȘtre Ă©tablis avec les familles. Nicolas Heim note toutefois que certains Ă©lĂšves, notamment parmi les adultes, refusent de bĂ©nĂ©ficier de ces compensations.
Les Ă©tablissements disposent d’une grande marge de manĆuvre dans les amĂ©nagements qu’ils peuvent proposer : depuis la loi de 2005, et plus rĂ©cemment avec le SNOP de 2023, de nombreuses possibilitĂ©s se sont ouvertes en matiĂšre de parcours personnalisĂ©s. Au CRR de Caen, des compensations peuvent ĂȘtre mises en place sur simple prĂ©sentation d’un certificat mĂ©dical. Pour les Ă©lĂšves prĂ©sentant des handicaps lĂ©gers, des amĂ©nagements simples peuvent suffire : une adaptation du matĂ©riel comme un agrandissement des partitions ; un « tiers temps », temps supplĂ©mentaire dâĂ©preuve ou de prĂ©paration des examens ; une adaptation du programme d’examen tout en conservant le caractĂšre diplĂŽmant du parcours. Ces adaptations lĂ©gĂšres ne requiĂšrent gĂ©nĂ©ralement pas d’outils coĂ»teux ou un temps considĂ©rable, mais relĂšvent plutĂŽt du bon sens pratique et d’idĂ©es permettant de rĂ©soudre des difficultĂ©s ponctuelles.
L’adaptation des cursus peut Ă©galement prendre d’autres formes : suppression du cours de formation musicale, prĂ©sence du rĂ©fĂ©rent handicap pendant ces cours collectifs, ou encore recherche par le professeur de formation musicale de solutions adaptĂ©es â bien que Nicolas Heim souligne qu’il nâest pas possible de trouver des solutions universelles, mĂȘme en ayant suivi des formations spĂ©cifiques. La prĂ©sence dâun seul Ă©lĂšve handicapĂ©, par exemple prĂ©sentant des TDAH, peut nĂ©cessiter la rĂ©vision complĂšte du plan de cours, ce qui repose alors sur la bonne volontĂ© de l’enseignant·e.
LâaccĂšs aux cours adaptĂ©s est censĂ© ĂȘtre soumis au rĂšglement des Ă©tudes du Conservatoire de Caen, qui prĂ©voit par exemple un Ăąge minimum de six ans. Nicolas Heim souligne que ce rĂšglement est rĂ©flĂ©chi dans le cadre dâun apprentissage dâinstrument, et nâest pas particuliĂšrement adaptĂ© Ă ses cours. Des dĂ©rogations sont alors accordĂ©es pour permettre Ă des Ă©lĂšves plus jeunes qui en auraient besoin dâaccĂ©der Ă ces cours adaptĂ©s.
2.5.5. RÎle du référent handicap
Nicolas Heim souligne le rĂŽle central du rĂ©fĂ©rent handicap au sein de l’Ă©tablissement, y compris pour les Ă©lĂšves handicapĂ©s suivant des cours d’instruments classiques. Cette fonction peut ĂȘtre assumĂ©e par toute personne motivĂ©e, pas nĂ©cessairement un professeur : un agent d’accueil peut remplir ce rĂŽle, Ă©tant souvent le premier contact des Ă©lĂšves et des familles avec le conservatoire.
Le rĂ©fĂ©rent joue un rĂŽle moteur dans la communication auprĂšs des Ă©lĂšves et des institutions. Nicolas Heim insiste sur le fait que de nombreuses personnes n’osent pas â ou nâimaginent pas â franchir la porte du conservatoire. Une communication efficace est donc essentielle, avec un site internet bien conçu et une documentation prĂ©sentĂ©e en format FALC (Facile Ă Lire et Ă Comprendre). Il incombe au rĂ©fĂ©rent handicap d’initier les dĂ©marches et de contacter les structures mĂ©dico-sociales pour Ă©tablir des partenariats. Le bouche-Ă -oreille constitue ensuite un vecteur important dans les inscriptions dâĂ©lĂšves.Â
Au CRR de Caen, le processus d’accueil commence systĂ©matiquement par un rendez-vous physique avec la famille, permettant d’Ă©valuer les besoins spĂ©cifiques de l’Ă©lĂšve et d’envisager les adaptations nĂ©cessaires.
2.5.6. Enjeux relationnels
La proximitĂ© physique reprĂ©sente un enjeu particulier dans ce contexte d’enseignement. Certaines situations ont pu crĂ©er un sentiment de malaise chez moi : proximitĂ© physique voire contact non sollicitĂ©, Ă©lĂšve qui touche ses parties gĂ©nitales en cours, fluides corporels (salive, mucus)⊠Il incombe Ă l’enseignant d’Ă©tablir la distance appropriĂ©e, par exemple lorsque certains Ă©lĂšves cherchent un contact physique comme des cĂąlins.
Au cours de mes observations, j’ai Ă©galement relevĂ© quelques attitudes qui mâont interpellĂ© : un Ă©lĂšve rĂ©alisant des gestes de la main dĂ©sagrĂ©ables et intrusifs vers le visage dâune camarade, ou des Ă©ducateurs parlant des Ă©lĂšves comme s’ils n’Ă©taient pas prĂ©sents, sâĂ©tendant sur leurs problĂšmes de comportement. Dans un cas, jâai observĂ© un Ă©ducateur d’IME donner une tape sur la tĂȘte dâun Ă©lĂšve â un geste sans beaucoup de force, qui demeure nĂ©anmoins intrinsĂšquement violent.
2.5.7. Cadre et obligations légales
Nicolas Heim rappelle que l’accueil des Ă©lĂšves handicapĂ©s concerne tous les professeurs, qui n’ont pas le droit de refuser un Ă©lĂšve : l’inclusion constitue une obligation lĂ©gale. Il est pourtant rĂ©guliĂšrement confrontĂ© Ă des cas de collĂšgues rĂ©fractaires Ă cet accueil. MalgrĂ© l’anciennetĂ© de la loi de 2005, il constate un retard significatif dans sa mise en Ćuvre dans beaucoup dâĂ©tablissements. L’accessibilitĂ© des bĂątiments ne se limite pas au handicap moteur : pour les personnes autistes, par exemple, de nombreux dĂ©tails peuvent rendre l’environnement inadaptĂ© : nĂ©ons, bruit ambiant, choix de couleurs, Ă©troitesse des couloirs…
La MDPH (Maison DĂ©partementale des Personnes HandicapĂ©es) joue un rĂŽle central comme ressource d’informations. Par ailleurs, cette institution Ă©value le taux d’incapacitĂ© des personnes concernĂ©es, dĂ©terminant leur Ă©ligibilitĂ© Ă certaines aides ou adaptations. Pour obtenir une reconnaissance officielle de handicap par la MDPH, il faut gĂ©nĂ©ralement prĂ©senter un taux d’incapacitĂ© d’au moins 80â%. Le processus peut s’avĂ©rer long, nĂ©cessitant entre un an et demi et deux ans dâattente. Au conservatoire de Caen, cette reconnaissance n’est pas exigĂ©e pour accĂ©der aux cours adaptĂ©s, mais elle conditionne l’exonĂ©ration des droits d’inscription.
La dimension budgĂ©taire reprĂ©sente un enjeu majeur dans la mise en Ćuvre de l’accessibilitĂ©. Le coĂ»t des instruments spĂ©cialisĂ©s peut constituer un obstacle significatif. Les deux principaux instruments adaptĂ©s observĂ©s Ă Caen â le BAO PAO et l’orgue sensoriel â reprĂ©sentent Ă eux seuls un investissement d’environ 13 000 euros :
« Pour les structures, c’est compliquĂ© de dĂ©penser autant. [âŠ] C’est une dĂ©cision politique et une question de prioritĂ©s : un piano Ă queue dâĂ©tude coĂ»te environ 8 000â⏠par exemple. La base, dans ce mĂ©tier, c’est vraiment comment tu accueilles les gens. Ă toi de proposer un parcours qui soit vraiment adaptĂ©. Si les politiques n’ont pas envie d’investir trop lĂ -dedans, tu nâauras pas ces instruments, mais ce nâest pas une condition sine qua non pour proposer un enseignement accessible ».
3. Lâenseignement du violoncelle aux Ă©lĂšves handicapĂ©s
3.1. PrĂ©sentation de lâenseignement adaptĂ© au CNSMDP
Le 17 mars 2025, Nadine Pierre, notre professeure de didactique dans le cadre de la formation au Certificat d’Aptitude, a organisĂ© une sĂ©ance dĂ©diĂ©e Ă l’enseignement du violoncelle pour les Ă©lĂšves en situation de handicap. Cette sĂ©ance a Ă©tĂ© menĂ©e par AurĂ©lie Groisil, professeure de violoncelle et rĂ©fĂ©rente pour les Ă©lĂšves Ă besoins spĂ©cifiques au Conservatoire Ă rayonnement dĂ©partemental de Bobigny. Elle est Ă©galement prĂ©sidente de l’association Lucane, qui Ćuvre pour « promouvoir l’accĂšs Ă l’art, et plus particuliĂšrement valoriser l’inclusion des personnes en situation de handicap dans l’univers de la musique et sensibiliser le plus grand nombre des acteurs de l’Ă©ducation musicale ». Barbara Visendaz, co-prĂ©sidente de l’association et elle-mĂȘme Ă©lĂšve de violoncelle en situation de handicap Ă l’Ă©cole de musique de Verneuil-sur-Seine, participait Ă©galement Ă cette rencontre. Lors de cette journĂ©e, AurĂ©lie Groisil puis deux Ă©tudiantes de la formation CA ont donnĂ© des cours publics d’une quinzaine de minutes Ă plusieurs Ă©lĂšves du conservatoire de Bobigny, suivis d’un temps d’Ă©change avec un public nombreux composĂ© d’enseignants et d’Ă©lĂšves de la formation CA, du CNSMDP et d’autres horizons.
ParticuliĂšrement intĂ©ressĂ©e par le sujet du handicap, AurĂ©lie Groisil a dĂ» faire face Ă des rĂ©ticences lors de ses recherches d’emploi, un directeur lui ayant mĂȘme suggĂ©rĂ© quâelle devrait plutĂŽt se prĂ©occuper de lâenseignement pour les Ă©lĂšves « normaux ». Suite Ă cette expĂ©rience, elle a choisi de ne plus mentionner ses compĂ©tences dans ce domaine lors de ses entretiens ultĂ©rieurs. Ă son arrivĂ©e au conservatoire de Bobigny en 2005, elle a constatĂ© que peu de professeurs Ă©taient disposĂ©s Ă accueillir des Ă©lĂšves en situation de handicap. Progressivement, elle a encouragĂ© certains collĂšgues Ă intervenir en IME, avec le soutien des Ă©ducateurs spĂ©cialisĂ©s. GrĂące Ă l’organisation de formations dĂ©diĂ©es, les enseignants du conservatoire se sont peu Ă peu appropriĂ© cette thĂ©matique.
Selon AurĂ©lie Groisil, il est contre-productif de contraindre les professeurs Ă accueillir des Ă©lĂšves en situation de handicap. Elle prĂ©conise plutĂŽt une approche passant par la formation, et la mise en place dâune politique institutionnelle portĂ©e par la direction, capable de mobiliser l’Ă©quipe enseignante dans son ensemble.
L’association Lucane, co-fondĂ©e par AurĂ©lie Groisil et Barbara Visendaz, se donne pour missions dâintervenir dans les Ă©coles, conservatoires et centres de rééducation pour sensibiliser au handicap ; de faciliter la mise en relation entre Ă©lĂšves et professionnels comme les prothĂ©sistes ou ergothĂ©rapeutes ; dâapporter son aide pour les adaptations nĂ©cessaires et dâinformer les parents des Ă©lĂšves concernĂ©s88 .
Au conservatoire de Bobigny, AurĂ©lie Groisil occupe un poste dĂ©signĂ© sous l’intitulĂ© de « rĂ©fĂ©rente pour les Ă©lĂšves Ă besoins spĂ©cifiques », et non de « rĂ©fĂ©rente handicap ». Ce choix terminologique permet Ă tout Ă©lĂšve nĂ©cessitant des adaptations de se sentir concernĂ©. Elle cite l’exemple d’un enfant qui, Ă la suite d’une opĂ©ration mĂ©dicale, se trouvait temporairement dans l’impossibilitĂ© de rester debout. Sa mĂšre, ne considĂ©rant pas cette situation comme un handicap, a expliquĂ© Ă AurĂ©lie Groisil que c’est cette dĂ©nomination ouverte qui lui a permis de solliciter son aide. Cette situation met en lumiĂšre la mĂ©connaissance, voire la stigmatisation associĂ©e au terme de « handicap », alors mĂȘme que la dĂ©finition officielle inclut ces limitations temporaires. Le temps consacrĂ© par AurĂ©lie Groisil Ă cette mission dĂ©passe largement la dĂ©charge horaire prĂ©vue, impliquant un engagement personnel et une forme de bĂ©nĂ©volat.
Le conservatoire de Bobigny travaille actuellement Ă l’Ă©laboration d’un document destinĂ© Ă tous les Ă©lĂšves, suffisamment large pour encourager les parents Ă dĂ©clarer plus facilement les besoins spĂ©cifiques de leurs enfants. En effet, l’adaptation des enseignements s’avĂšre beaucoup plus complexe lorsque les professeurs ne sont pas informĂ©s Ă l’avance des besoins de leurs Ă©lĂšves.
Les cours donnĂ©s lors de cette journĂ©e permettent d’illustrer concrĂštement les adaptations possibles pour l’enseignement du violoncelle Ă des Ă©lĂšves handicapĂ©s. La situation exceptionnelle de ces cours publics en amphithéùtre, avec un public consĂ©quent, a nĂ©cessitĂ© une prĂ©paration mentale en amont des Ă©lĂšves par leur professeure.
3.1.1. Cours d’Amar
Amar est un Ă©lĂšve en troisiĂšme annĂ©e de violoncelle. Pendant son cours, AurĂ©lie Groisil accompagne physiquement ses gestes d’archet et l’appui de sa main gauche pour compenser son manque de tonicitĂ©. Cette approche lui permet dâĂ©prouver les sensations adĂ©quates, et constitue Ă©galement un modĂšle sonore qu’il peut ensuite chercher Ă reproduire seul.
Amar a commencĂ© le violoncelle lorsqu’il Ă©tait en CM1. Initialement scolarisĂ© en classe ordinaire, son inclusion s’est rĂ©vĂ©lĂ©e insuffisante : relĂ©guĂ© dans un coin de la classe, il n’a pas pu bĂ©nĂ©ficier d’un apprentissage satisfaisant. Il a ensuite intĂ©grĂ© un IME. TrĂšs enthousiaste Ă l’idĂ©e de pratiquer la musique, il a essayĂ© tous les instruments possibles au conservatoire. Son choix se porte sur le violoncelle parce quâil a vu AurĂ©lie dĂ©guisĂ©e en M&M’S lors dâun concert.
Lors de ses premiers cours, Amar adoptait une attitude provocatrice, demandant s’il pouvait casser l’instrument. DĂšs sa premiĂšre annĂ©e, il a participĂ© Ă des ensembles. Il interprĂšte tous ses morceaux de mĂ©moire, gardant le pupitre et la partition uniquement par dĂ©sir de « faire comme les autres ». Son apprentissage nĂ©cessite un important travail sur la tonicitĂ© des bras et la posture. Amar prĂ©sente une dĂ©ficience mentale associĂ©e Ă des troubles du spectre autistique. La communication avec sa famille est compliquĂ©e par la barriĂšre de la langue, mais AurĂ©lie Groisil peut Ă©changer rĂ©guliĂšrement avec ses Ă©ducatrices grĂące Ă ses interventions Ă l’IME.
Amar ne travaille pas son violoncelle Ă la maison : pour lui, la pratique de l’instrument est indissociable du conservatoire et de la prĂ©sence d’AurĂ©lie Groisil. NĂ©anmoins, possĂ©der un violoncelle chez lui revĂȘt une grande importance. Sa professeure observe que la majoritĂ© de ses Ă©lĂšves prĂ©sentant des troubles autistiques partagent cette caractĂ©ristique.
3.1.2. Cours de Noah
Le deuxiĂšme cours prĂ©sentĂ© est celui de Noah. Sa tenue d’archet est trĂšs diffĂ©rente de la tenue conventionnelle : il tient l’archet par en dessous, Ă la maniĂšre de la viole de gambe. Seul son index est placĂ© au-dessus de la baguette. Noah a dĂ» apprendre trĂšs tĂŽt les changements de position car il ne peut pas utiliser son quatriĂšme doigt de la main gauche, qui manque de force. Lors de la sĂ©ance, il interprĂšte une gamme simple, celle de sol majeur sur une octave, et doit pourtant se dĂ©placer en deuxiĂšme position.
Au violoncelle, le jeu en premiĂšre position nĂ©cessite de grands Ă©carts entre les doigts de la main gauche. Noah joue avec ses doigts de la main gauche trĂšs Ă plat, et il a besoin de lever le pouce gauche pour atteindre ces Ă©carts. Il compense Ă©galement le manque de force de ses doigts en appuyant par-dessus avec les autres doigts. Durant le cours, AurĂ©lie Groisil lui enseigne pour la premiĂšre fois la troisiĂšme position pour lâapprentissage dâun morceau d’orchestre, ce qui ne lui pose aucun problĂšme grĂące Ă sa bonne oreille.
Actuellement en CM2 et en troisiĂšme annĂ©e de violoncelle, Noah postule Ă une classe Ă horaires amĂ©nagĂ©s musique (CHAM) au collĂšge de Bobigny. Il est atteint d’arthrogrypose, un ensemble de troubles musculaires entraĂźnant une raideur des articulations et un dĂ©veloppement musculaire anormal, qui affecte ses deux mains et, dans une moindre mesure, ses poignets. Cette condition l’empĂȘche de serrer les mains et de rĂ©aliser une pince entre le pouce et les autres doigts. Il peut arrondir l’index et l’annulaire, mais pas le majeur, et a besoin dâutiliser une bascule systĂ©matique de sa main pour atteindre le troisiĂšme doigt sur le violoncelle.
Pour Noah, la tenue d’archet classique, par-dessus, est impossible sans adaptation matĂ©rielle, l’archet Ă©tant trop fin. Plusieurs dispositifs ont Ă©tĂ© testĂ©s avec son enseignante : le Celizy est encore trop fin pour lui, tandis que le CelloPhant, bien que de taille adĂ©quate, est trop lourd89 . AurĂ©lie Groisil a Ă©galement conçu elle-mĂȘme des adaptations, sans succĂšs.
L’enseignante souhaiterait que Noah accepte une orthĂšse â dispositif permettant de supplĂ©er, compenser ou soutenir une partie du corps â qui lui permettrait d’adopter une meilleure tenue d’archet. Cependant, Noah n’est pas psychologiquement prĂȘt Ă franchir ce pas : son rapport Ă son handicap, qu’il s’efforce en permanence de dissimuler, reste complexe. AprĂšs avoir suivi des sĂ©ances de psychomotricitĂ© et d’ergothĂ©rapie depuis sa naissance, il a souhaitĂ© tout arrĂȘter en 2022, au moment mĂȘme oĂč il commençait le violoncelle â un instrument qui lui permet de continuer Ă dĂ©velopper sa motricitĂ© par d’autres moyens. Noah
participe Ă l’orchestre de Bobigny, dirigĂ© par AurĂ©lie Groisil, mais ne joue pas tous les morceaux. Il bĂ©nĂ©ficie de partitions adaptĂ©es et la durĂ©e des rĂ©pĂ©titions est rĂ©duite.
3.1.3. Cours de Barbara Visendaz
Le troisiĂšme cours est celui de Barbara Visendaz, Ă©lĂšve adulte qui pratique le violoncelle depuis 2020 et amie d’AurĂ©lie Groisil, avec qui elle a fondĂ© l’association Lucane. NĂ©e sans bras gauche, elle est Ă©quipĂ©e d’une prothĂšse. Il lui a fallu beaucoup de temps pour accepter ce handicap de naissance, et elle s’est blessĂ©e Ă force de refuser toute compensation ou adaptation. Elle ne peut plus jouer du cor, instrument qu’elle a pratiquĂ© durant son enfance, mais devenu trop lourd pour elle. Jouer du violoncelle est un rĂȘve de longue date entravĂ© par des professeurs de musique qui lui ont opposĂ© une soi-disant impossibilitĂ© de jouer en orchestre avec un violoncelle inversĂ©. Déçue, elle avait abandonnĂ© la musique.
Au quotidien, Barbara Visendaz porte une prothĂšse myoĂ©lectrique, inadaptĂ©e Ă la pratique du violoncelle en raison de son poids. Elle a dĂ©butĂ© son apprentissage avec une main en impression 3D rĂ©alisĂ©e par l’association e-Nable, dont la mission est de crĂ©er des dispositifs d’assistance aux personnes handicapĂ©es, notamment pour les activitĂ©s de loisir des enfants, et qui dĂ©veloppe dĂ©sormais des adaptations spĂ©cifiques pour la musique. Cette premiĂšre prothĂšse en plastique, bruyante et assez fragile, s’est rapidement cassĂ©e.
AprĂšs un processus itĂ©ratif et la crĂ©ation de plusieurs prototypes, Barbara utilise maintenant une prothĂšse beaucoup plus Ă©laborĂ©e. Celle-ci comporte des rotules permettant d’incliner l’archet et des poids additionnels pour compenser le manque de poids sur lâinstrument, ce qui nĂ©cessite lâusage d’un contrepoids Ă la pointe de l’archet pour assurer l’Ă©quilibre. Elle dispose Ă©galement d’un pouce en silicone pour jouer en pizz. GrĂące Ă un financement participatif, elle a pu acquĂ©rir un violoncelle pour gaucher, avec l’Ăąme et la barre d’harmonie inversĂ©s. Initialement, elle utilisait un instrument standard dont seules les cordes avaient Ă©tĂ© inversĂ©es, ce qui limite les possibilitĂ©s sonores. Les instruments pour gauchers sont significativement plus onĂ©reux puisquâils ne sont pas disponibles dans les premiĂšres gammes de prix : au minimum 2800ââŹ, contre 1200â⏠pour les premiers prix d’instruments classiques. Dans son conservatoire, Barbara bĂ©nĂ©ficie d’un amĂ©nagement de temps de cours de 15 minutes supplĂ©mentaires pour compenser le temps d’installation prolongĂ© que nĂ©cessite son Ă©quipement.
Durant la sĂ©ance, Barbara travaille les premiers et sixiĂšmes trios de KodĂĄly pour violoncelles, en prĂ©paration d’un concert. Le cours, donnĂ© par une Ă©tudiante de la formation CA, porte sur un travail classique de main gauche (et donc de main droite pour elle !), ainsi que sur l’anticipation et l’organisation des dĂ©manchĂ©s. Des enjeux spĂ©cifiques apparaissent concernant l’allongement et la direction de l’archet : Barbara a tendance Ă rester vers le dĂ©but de l’archet, rencontrant des difficultĂ©s de direction et donc de qualitĂ© sonore vers la pointe, liĂ©es Ă l’absence d’articulation du poignet sur sa prothĂšse. Face Ă cette contrainte, l’enseignante et l’Ă©lĂšve explorent des adaptations non conventionnelles : utiliser le mouvement du buste pour accompagner celui de l’archet, et limiter lĂ©gĂšrement la longueur d’archet utilisĂ©e en Ă©vitant d’aller jusqu’Ă la pointe. Cette recherche prend en compte Ă la fois des considĂ©rations instrumentales et corporelles, notamment pour prĂ©venir des douleurs Ă l’Ă©paule. Le compromis trouvĂ© permet Ă Barbara d’amĂ©liorer l’angle de l’archet, mĂȘme s’il ne peut rester parfaitement perpendiculaire jusqu’Ă la pointe, aboutissant Ă une qualitĂ© sonore nettement amĂ©liorĂ©e.
3.1.4. Cours d’AmĂ©lia
AmĂ©lia est une Ă©lĂšve adulte qui dispose d’un violoncelle au conservatoire afin d’Ă©viter d’avoir Ă transporter le sien, car elle ne peut pas marcher longtemps avec l’instrument. Sa prĂ©sence au CNSMDP pour cette journĂ©e a d’ailleurs nĂ©cessitĂ© une organisation particuliĂšre concernant son trajet. Des travaux imprĂ©vus ont perturbĂ© son stationnement et ont failli annuler sa venue. Elle a reçu un cours dispensĂ© par une seconde Ă©tudiante en formation CA.
AmĂ©lia est dans l’impossibilitĂ© d’Ă©carter ses premier et deuxiĂšme doigts de la main gauche, une capacitĂ© qu’elle possĂ©dait auparavant, ce quâAurĂ©lie Groisil nous apprend puisquâelle ne le mentionne pas Ă son enseignante. Dans le contexte public de cette sĂ©ance, il est particuliĂšrement dĂ©licat pour elle d’aborder son handicap avec une professeure qu’elle vient de rencontrer et devant un auditoire. En situation d’enseignement habituelle, il est fondamental d’Ă©tablir une relation de confiance avec l’Ă©lĂšve, d’observer attentivement ses limites implicites, et d’accepter qu’un Ă©lĂšve puisse parfois ĂȘtre rĂ©ticent Ă Ă©voquer un handicap qui affecte pourtant directement sa pratique instrumentale.
Hormis les adaptations de doigtĂ©s nĂ©cessitĂ©es par ses difficultĂ©s spĂ©cifiques, le cours d’AmĂ©lia s’apparente Ă un cours de violoncelle traditionnel, abordant des problĂ©matiques instrumentales courantes : travail de prĂ©cision de la justesse par l’utilisation du chant, puis travail d’archet et qualitĂ© sonore par l’adaptation du poids, de la vitesse et du point de contact avec la corde, ainsi que l’ajustement de la longueur d’archet utilisĂ©e en fonction de la durĂ©e des notes.
AmĂ©lia pratique le violoncelle depuis plus de vingt ans. La pratique de la musique constitue dans sa vie une bouĂ©e de sauvetage et une thĂ©rapie, selon ses propres termes. Son apprentissage a Ă©tĂ© marquĂ© par une interruption de six mois sans instrument, due Ă la politique de prĂȘt du conservatoire qui privilĂ©giait les dĂ©butants. Durant cette pĂ©riode, elle a maintenu sa pratique en utilisant un manche Ă balai, mimant les gestes tout en chantant. En 2022, son Ă©tat de santĂ© s’est aggravĂ©, entraĂźnant le retour de blocages et de tensions dans les bras. Sa technique a donc dĂ» ĂȘtre rĂ©adaptĂ©e, avec l’aide d’AurĂ©lie Groisil, en fonction de l’Ă©volution de sa maladie. Alors qu’elle Ă©tait auparavant capable de rĂ©aliser des extensions et jouait dans l’orchestre de Bobigny, ces activitĂ©s lui sont pour lâinstant inaccessibles.
3.1.5. Témoignage de Soni Siecinski
La sĂ©ance sâest conclue par le tĂ©moignage de Soni Siecinski, violoncelliste en situation de handicap invitĂ© Ă cette sĂ©ance. NĂ© avec une malformation de sa main gauche qui ne comporte que deux doigts, il poursuit actuellement un master de violoncelle au CNSMDP. Depuis toujours animĂ© par l’ambition de devenir musicien, il a essuyĂ© des refus de certaines institutions. Ses dĂ©buts musicaux ont Ă©tĂ© rendus possibles grĂące Ă sa persĂ©vĂ©rance et Ă des rencontres individuelles avec des professeurs qui ont acceptĂ© de lui donner des cours particuliers. Il souligne nĂ©anmoins qu’il a manquĂ© d’exemples Ă suivre et de reprĂ©sentations auxquelles s’identifier.
Ses premiers pas dans l’apprentissage instrumental ont Ă©tĂ© marquĂ©s par des solutions improvisĂ©es : inverser les cordes du violoncelle, concevoir des prototypes rudimentaires de prothĂšse pour la main gauche avec son pĂšre Ă l’aide de ruban adhĂ©sif. Un tournant dĂ©cisif dans son parcours a Ă©tĂ© sa rencontre avec Marie-Paule Milone, qui l’a acceptĂ© comme Ă©lĂšve malgrĂ© l’avis d’autres professeurs. Cette pĂ©riode a Ă©tĂ© marquĂ©e par un fort sentiment d’exclusion.
La recherche d’adaptations adĂ©quates l’a conduit Ă collaborer avec les hĂŽpitaux spĂ©cialisĂ©s de Saint-Maurice et des ergothĂ©rapeutes au sein dâune coopĂ©ration interdisciplinaire. En 2019, un violoncelle inversĂ© a Ă©tĂ© spĂ©cifiquement conçu pour lui par un collectif de luthiers, Ă l’initiative de la fondation Talents & Violon’celles.
Soni Siecinski identifie plusieurs obstacles Ă l’inclusivitĂ© dans le domaine musical, notamment le manque de reprĂ©sentation, qu’il considĂšre comme crucial. Il aspire Ă une inclusion rĂ©elle, permettant la participation dans un cadre commun avec des amĂ©nagements adaptĂ©s â un concept qui s’oppose Ă celui de simple intĂ©gration. Il a toujours souhaitĂ© « faire comme tout le monde », mais a rĂ©cemment demandĂ©, pour la premiĂšre fois de sa vie, un amĂ©nagement d’Ă©tudes lui permettant d’effectuer son master en quatre ans maximum, au lieu des deux ans habituels.
Soni Siecinski revendique une double reconnaissance : ĂȘtre perçu Ă la fois comme violoncelliste et comme musicien en situation de handicap, assumant un rĂŽle de « reprĂ©sentant ». Cette position a suscitĂ© une interrogation dans l’assistance : son objectif ne devrait-il pas ĂȘtre simplement d’ĂȘtre reconnu comme violoncelliste ? Cette rĂ©action traduit un certain malaise face Ă sa revendication, comme si le handicap devait ĂȘtre oubliĂ© ou effacĂ©, comme si sa situation pouvait ĂȘtre relativisĂ©e par l’idĂ©e que « chacun se trouve, Ă un moment ou un autre, en situation de handicap ». Pour Soni, au contraire, son handicap est constitutif de son identitĂ© et de sa vie au quotidien. Il rĂ©pond ĂȘtre conscient que lorsqu’on le regarde, lorsqu’on voit sa main, on perçoit d’abord une personne handicapĂ©e.
« Ce que je sais du handicap, câest dâabord, avant tout, constamment, une terrible lourdeur matĂ©rielle. Avec le handicap, rien ne va de soi, tout est long et compliquĂ©, il faut batailler Ă chaque pas, inventer sans cesse des passages et des adaptations, tant techniques quâinstitutionnelles, par exemple pour scolariser un enfant ; il faut savoir lutter patiemment et avec une dĂ©termination sans faille contre les protocoles de tous ordres qui visent forcĂ©ment la normalitĂ©, la moyenne, et vous prennent toujours en dĂ©faut. Il faut monter des dossiers, remplir des questionnaires, rĂ©diger des projets de vie, quand justement vous vivez lâimprĂ©visible et la dĂ©stabilisation permanente. Il faut affronter plusieurs administrations, MDPH (Maison dĂ©partementale des personnes handicapĂ©es), CAF, mairie, leurs serveurs vocaux, leurs employĂ©s anonymes et indiffĂ©rents. Il faut de lâargent, car toutes les adaptations inĂ©dites sont coĂ»teuses et dĂ©finitivement non rentables. [âŠ]
Incontestablement, le handicap est affaire de situation, câest-Ă -dire quâil est dĂ©terminĂ© par lâenvironnement, Ă la fois pratique et psychosocial. Le handicap est un donnĂ© variable, selon les adaptations existantes : un paraplĂ©gique devient socialement handicapĂ© sâil ne peut pas prendre le mĂ©tro, mais il nâest « que paraplĂ©gique » sâil dispose dâun vĂ©hicule adaptĂ© et dâun droit spĂ©cifique de circulation. Cela signifie que le handicap est pour une grande part aggravĂ© ou dĂ©construit par lâaction de la sociĂ©tĂ©. On est donc plus ou moins « en situation de handicap ». Pour ceux qui vivent quotidiennement le handicap, câest en effet une rĂ©alitĂ© intermittente, indiffĂ©rente ou aiguĂ« selon le contexte. [âŠ]
Mais alors, quid de lâassistance due Ă ceux qui sont marquĂ©s dans leur chair et qui dĂ©pendent dĂ©finitivement des autres ? Comment va-t-on rĂ©partir les moyens, les aides ? Et si la catĂ©gorie est Ă ce point permĂ©able, quid des droits spĂ©cifiques ? [âŠ]
Il y a fort Ă craindre [âŠ] quâĂ vouloir dĂ©crire une rĂ©alitĂ©, la pĂ©riphrase la manque ou la simplifie dangereusement. Ici par exemple, elle fait oublier que le handicap est aussi constitutif. Ă ce compte-lĂ , tout le monde est, Ă un moment ou Ă un autre, « en situation de handicap90 ».
3.2. ExpĂ©riences personnelles de lâenseignement adaptĂ©
C’est lors d’Ă©changes avec mon directeur de mĂ©moire Denis Laborde que j’ai pris conscience que je pratiquais dĂ©jĂ , sans vĂ©ritablement lâavoir conscientisĂ©, diverses formes d’adaptations pĂ©dagogiques avec certains de mes Ă©lĂšves. Cette partie prĂ©sente deux cas concrets issus de ma propre expĂ©rience d’enseignement.
3.2.1. Hector et Lyn
Hector est mon Ă©lĂšve au conservatoire de Charenton, oĂč j’enseigne le violoncelle depuis septembre 2023. Dans cet Ă©tablissement, aucun rĂ©fĂ©rent handicap n’a Ă©tĂ© dĂ©signĂ©. Ă mon arrivĂ©e, Hector prĂ©sente un important retard par rapport au niveau attendu en quatriĂšme annĂ©e de premier cycle. Il joue uniquement en premiĂšre position, de maniĂšre peu assurĂ©e, avec des difficultĂ©s significatives d’oreille et une incapacitĂ© Ă chanter, Ă placer sa voix. Il a des difficultĂ©s Ă Ă©tablir des repĂšres corporels dans l’espace et sur l’instrument. Sa posture est caractĂ©risĂ©e par un manque gĂ©nĂ©ral de tonicitĂ©, son bras gauche est peu engagĂ© et il joue avec les doigts Ă plat, en serrant le pouce gauche. Hector est en difficultĂ© pour mĂ©moriser les apprentissages pendant la semaine : ceux-ci doivent souvent ĂȘtre entiĂšrement repris la semaine suivante.
La lecture de notes, le repĂ©rage sur la portĂ©e ainsi que la visualisation des notes sur le violoncelle lui posent d’importantes difficultĂ©s. La comprĂ©hension des altĂ©rations â dĂ©terminer si un diĂšse ou un bĂ©mol rend une note plus aiguĂ« ou plus grave â reprĂ©sente Ă©galement un dĂ©fi pour lui, de mĂȘme que la mĂ©morisation du seul demi ton entre mi et fa, et si et do. Cette comprĂ©hension est nĂ©cessaire au violoncelle pour intĂ©grer les doigtĂ©s sur les diffĂ©rentes cordes, et ce dĂšs la premiĂšre position. J’ai tentĂ© diverses approches, notamment le recours au clavier du piano pour visualiser le placement des altĂ©rations. Nous avons Ă©galement construit ensemble une Ă©chelle associant notes et positions au violoncelle, adaptĂ©e aux positions qu’il connaĂźt91 . MalgrĂ© ces efforts, Hector s’appuie encore trop exclusivement sur la lecture des doigtĂ©s notĂ©s sur la partition, une mĂ©thode qui devient inefficace lors de lâintroduction des changements de position. Par ailleurs, jâai remarquĂ© la nĂ©cessitĂ© de limiter la quantitĂ© d’informations ajoutĂ©es sur ses partitions, sous peine de le surcharger cognitivement et de provoquer une occultation de certaines indications.
J’ai d’abord interprĂ©tĂ© ces difficultĂ©s comme le rĂ©sultat dâun manque de pratique personnelle et de motivation, d’autant plus qu’Hector sâest dâabord montrĂ© trĂšs rĂ©servĂ© en cours Ă mon arrivĂ©e au conservatoire, affectĂ© par le changement dâenseignant. CâĂ©tait une erreur : Hector est en fait un Ă©lĂšve trĂšs volontaire, qui apprĂ©cie le violoncelle et le pratique rĂ©guliĂšrement chez lui. Il manifeste un rĂ©el enthousiasme face aux nouvelles abordĂ©es,
comme la dĂ©couverte des harmoniques, des extensions ou de la demi-position par exemple. Au conservatoire, nous ne disposons d’aucune information concernant un Ă©ventuel diagnostic de handicap Ă son sujet, et mes tentatives pour aborder le sujet avec sa famille nâont pas Ă©tĂ© fructueuses.
Lors de ma premiĂšre annĂ©e d’enseignement avec lui, Hector devait passer un examen de fin de premier cycle. Constatant son retard significatif par rapport aux compĂ©tences attendues Ă ce niveau, j’ai choisi d’adapter l’apprentissage Ă son rythme, en renonçant aux repĂšres d’acquisition habituellement attendus Ă son niveau. Il a finalement jouĂ© Ă l’examen (en prĂ©-fin de cycle, sans passage de cycle donc), la Petite romance de CornĂ©lius LiĂ©geois, un morceau ambitieux pour lui par sa longueur et intĂ©grant les nouveautĂ©s techniques apprises durant l’annĂ©e.
Cette annĂ©e, nous avons abordĂ© l’apprentissage de la quatriĂšme position, particuliĂšrement complexe pour lui en raison de ses difficultĂ©s Ă intĂ©grer les repĂšres de posture (position du pouce sur le manche, placement des autres doigts par rapport au pouce, Ă©cart lĂ©gĂšrement diminuĂ© entre les doigts de la main gauche) et Ă concevoir lâorganisation du manche du violoncelle : quelles nouvelles notes cette position permet-elle d’atteindre et quelle est leur relation avec la premiĂšre position ?
La question de l’examen s’est posĂ©e Ă nouveau cette annĂ©e (Hector Ă©tant en 1C5), mais la fermeture temporaire imprĂ©vue du bĂątiment du conservatoire a entraĂźnĂ© le remplacement de tous les examens d’instrument par un contrĂŽle continu, l’Ă©valuation du passage de cycle Ă©tant confiĂ©e au professeur d’instrument. Jâai sollicitĂ© des adaptations auprĂšs de la direction compte tenu de ses difficultĂ©s et de sa lenteur d’apprentissage. Selon moi, il a besoin de bĂ©nĂ©ficier de cours de 45 minutes, mais son niveau ne correspond pas Ă celui attendu pour une fin de premier cycle classique. Le rĂšglement des Ă©tudes ne prĂ©voyant pas la possibilitĂ© dâintĂ©grer un parcours personnalisĂ© avant le second cycle, le directeur mâa proposĂ© quâHector soit admis en second cycle, avec en perspective un Ă©ventuel passage en parcours personnalisĂ© Ă lâavenir. Le conservatoire a consenti Ă cette mesure sans exiger de justificatif officiel tel qu’un document de la MDPH ou d’un mĂ©decin, se fiant uniquement Ă mes propres observations.
Une autre adaptation qui me semblerait pertinente pour le profil d’Hector serait de le faire venir en cours de violoncelle deux fois par semaine, afin d’ancrer davantage les apprentissages par la rĂ©pĂ©tition. Cependant, cette organisation s’avĂšre impossible : mes jours d’enseignement sont le jeudi et le samedi, et Hector ne peut pas venir le samedi car ses parents sont sĂ©parĂ©s et son pĂšre, qui en a la garde certains week-ends, refuse de l’amener au conservatoire.
En ce qui concerne les stratĂ©gies d’apprentissage mises en place, nous rĂ©capitulons ensemble dans un carnet Ă la fin de chaque cours. Hector Ă©coute les morceaux qu’il joue (souvent enregistrĂ©s par moi-mĂȘme, en l’absence d’enregistrements disponibles). Il a rĂ©alisĂ© d’impressionnants progrĂšs en termes d’oreille et de chant : il est capable â et a pris lâhabitude â dâutiliser des unissons ou octaves par rapport Ă une corde Ă vide pour trouver sa note avant de commencer Ă jouer, et parvient Ă chanter la mĂ©lodie de ses morceaux. Il s’appuie de plus en plus sur la mĂ©morisation de la mĂ©lodie pour se repĂ©rer, le dĂ©veloppement de son oreille lui permettant dĂ©sormais cette approche. Il parvient Ă chanter pendant qu’il joue, ce qui constitue une progression remarquable depuis l’annĂ©e derniĂšre et un exercice extrĂȘmement utile pour poursuivre le dĂ©veloppement de son oreille et Ă©tablir le lien entre le chant et le violoncelle. Il utilise Ă©galement la couleur sur ses partitions pour mettre en Ă©vidence les coups d’archet, les changements de position et d’autres informations importantes. Les apprentissages se poursuivent Ă un rythme qui lui est propre ; Hector progresse de maniĂšre rĂ©guliĂšre et se montre trĂšs motivĂ© par ses progrĂšs au violoncelle, ainsi que par sa pratique de lâorchestre au conservatoire.
De son cĂŽtĂ©, Lyn est une Ă©lĂšve d’un conservatoire d’arrondissement parisien, au sein duquel j’effectue un remplacement depuis novembre et jusqu’Ă fin mai. Elle a intĂ©grĂ© la classe de la professeure que je remplace en dĂ©but d’annĂ©e, et se trouve en quatriĂšme annĂ©e de premier cycle. La nouvelle direction du conservatoire a instaurĂ© l’obligation pour tous les Ă©lĂšves en 1C4 de passer leur fin de cycle, avec un morceau imposĂ© et un morceau au choix â une nouveautĂ© par rapport au fonctionnement antĂ©rieur, oĂč les enseignants dĂ©cidaient de prĂ©senter ou non leurs Ă©lĂšves en fonction de leur niveau. Une incertitude prolongĂ©e quant Ă lâapplication ou non de cette l’obligation de prĂ©sentation de tous les Ă©lĂšves de 1C4, a compliquĂ© l’anticipation pĂ©dagogique.
La professeure titulaire m’a prĂ©sentĂ© le profil de Lyn en amont du remplacement. Son frĂšre a Ă©tĂ© diagnostiquĂ© dâun TDAH, et Lyn pourrait Ă©galement ĂȘtre concernĂ©e, mais les tests nĂ©cessaires Ă©tant trĂšs lourds Ă gĂ©rer, sa mĂšre n’Ă©tait pas certaine de les lui faire passer.
Lyn est une Ă©lĂšve trĂšs enjouĂ©e, heureuse de jouer de la musique. Elle fait partie de la maĂźtrise de chant de Notre-Dame. Au violoncelle, elle s’appuie exclusivement sur son oreille, trĂšs dĂ©veloppĂ©e par sa pratique du chant. A la maison, elle travaille uniquement avec sa mĂšre qui lâaccompagne et la guide au piano. Elle recherche toutes ses notes Ă l’oreille, sans dĂ©velopper des repĂšres instrumentaux et physiques. Par certains aspects, son profil prĂ©sente des similitudes avec celui d’Hector, notamment par ce manque de repĂšres spatiaux, ainsi que par des problĂšmes de mĂ©morisation des apprentissages d’une sĂ©ance Ă l’autre. Elle ne visualise pas l’emplacement des notes sur son violoncelle, et est peu Ă l’aise avec la lecture de partition. Elle sait jouer dans les quatre premiĂšres positions du manche, bien qu’elle les maĂźtrise imparfaitement.
Lyn Ă©prouve Ă©galement des difficultĂ©s avec son archet : son pouce est trĂšs tendu, sa main droite penche vers l’arriĂšre, ce qui limite son contrĂŽle de l’archet et accentue encore la tension de sa main, lui provoquant rĂ©guliĂšrement des douleurs pendant qu’elle joue. Jouer du violoncelle reprĂ©sente pour elle un effort de concentration considĂ©rable, et elle est en difficultĂ© pour gĂ©rer simultanĂ©ment de multiples enjeux techniques et musicaux, au dĂ©triment de la qualitĂ© du son ou l’Ă©tablissement de directions de phrase. A mon arrivĂ©e en novembre, dans la continuitĂ© du travail initiĂ© par son enseignante, j’ai tentĂ© de crĂ©er avec elle des repĂšres de positions et de notes, mais ces notions ne sont pas encore acquises. Son esprit a tendance Ă divaguer trĂšs rapidement, ce qui rend contre-productives les explications thĂ©oriques prolongĂ©es.
En tant qu’enseignant, je ressens une pression liĂ©e Ă l’approche de cet examen, ayant l’impression de ne pas pouvoir lui accorder suffisamment de temps d’acquisition pour qu’elle puisse maĂźtriser des notions qui devraient normalement ĂȘtre acquises en 1C4. La mĂšre de Lyn m’a informĂ© que sa fille avait passĂ© certains tests en cours dâannĂ©e, qui auraient rĂ©vĂ©lĂ© une altĂ©ration de son attention visuelle. Il est clair pour Lyn et sa mĂšre, comme leur avait annoncĂ© la professeure que je remplace, que son niveau n’est pas suffisant pour la fin de cycle. Elle n’est pas en mesure de jouer les morceaux de la liste des imposĂ©s pour lâexamen, ceux-ci Ă©tant trop avancĂ©s pour elle.
En concertation avec la mĂšre de Lyn, nous avons demandĂ© Ă la directrice des Ă©tudes qu’elle puisse bĂ©nĂ©ficier d’une adaptation de ses morceaux dâexamen92 . Cette demande a Ă©tĂ©
acceptĂ©e, bien que nous nous situions en dehors du cadre des compensations envisagĂ©es par le guide dâaccessibilitĂ© du ministĂšre de la Culture, puisque sans transmission dâun justificatif de mĂ©decin.
Les mĂ©thodes dâapprentissage de Lyn, basĂ©es sur son oreille et excluant les repĂšres instrumentaux, montrent actuellement leurs limites face Ă des morceaux comportant de plus nombreux changements de position. Cette progression ne semble pas inaccessible pour Lyn, mais elle requiert du temps et une prise de conscience de l’utilitĂ© de ces repĂšres, ce quâelle nâa pas encore intĂ©grĂ©.
3.2.2. Une expérience de la liminalité
Dans ces deux cas prĂ©sentĂ©s, les Ă©lĂšves Ă©voluent dans une zone d’incertitude concernant leurs besoins liĂ©s Ă de potentiels handicaps. Les amĂ©nagements acceptĂ©s par les conservatoires s’inscrivent davantage dans le cadre de discussions personnelles que dans un dispositif institutionnel formalisĂ©, ce qui confĂšre Ă ces dĂ©marches un caractĂšre improvisĂ©. Aussi, ces Ă©lĂšves sont particuliĂšrement affectĂ©s par les orientations de l’Ă©tablissement.
Cette situation dâentre-deux, oĂč se trouvent Hector et Lyn, peut ĂȘtre Ă©clairĂ©e par le concept de liminalitĂ©, dĂ©veloppĂ© par Victor Turner Ă partir des travaux de Van Gennep sur les rites de passage. La liminalitĂ© dĂ©signe une situation dans laquelle un individu flotte entre deux statuts sociaux : « La liminalitĂ© recouvre donc toutes les situations dans lesquelles les personnes ne sont ni ici ni lĂ , mais dans une sorte dâentre deux, mĂ©taphoriquement sur le seuil de la maison, ni dehors mais pas encore dedans93 ». Ce concept est employĂ© par Murphy aux Etats Unis ou Calvez en France, pour dĂ©crire la situation des personnes handicapĂ©s, et me semble pertinente pour comprendre la position ambiguĂ« qu’occupent Hector et Lyn au sein de leurs conservatoires.
En effet, ces deux Ă©lĂšves participent aux cours de violoncelle et sont intĂ©grĂ©s dans les cursus de ces Ă©tablissements, sans pour autant pouvoir s’intĂ©grer pleinement Ă leurs exigences normatives, notamment en termes de niveau et de progression attendue. Leur prĂ©sence dans l’institution ne garantit pas leur inclusion effective.
L’absence de diagnostic formel pour ces Ă©lĂšves renforce cette position liminale. Sans reconnaissance officielle de leurs difficultĂ©s, ils se trouvent dans un entre-deux : ils ne sont pas en capacitĂ© dâĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des Ă©lĂšves « ordinaires », mais ne peuvent bĂ©nĂ©ficier pleinement des adaptations formalisĂ©es qu’une reconnaissance de handicap pourrait permettre. Lâapproche au cas par cas des adaptations dont ils ont pu bĂ©nĂ©ficier place ces Ă©lĂšves dans une situation prĂ©caire. L’absence de cadre formel les rend vulnĂ©rables aux changements de personnel, d’orientation pĂ©dagogique ou de politique institutionnelle. De plus, ces Ă©lĂšves sont dans un processus d’apprentissage musical qui ne prĂ©voit pas d’aboutissement adaptĂ© Ă leurs capacitĂ©s et Ă leur rythme d’apprentissage.
La situation d’Hector et de Lyn illustre ainsi les dĂ©fis que pose l’inclusion dans l’enseignement musical spĂ©cialisĂ©. Si des adaptations sont mises en place, elles restent souvent informelles et dĂ©pendantes de relations interpersonnelles plutĂŽt que d’un cadre institutionnel stable. Cette prĂ©caritĂ© maintient ces Ă©lĂšves dans une situation liminale, ni tout Ă fait dedans ni tout Ă fait dehors, vulnĂ©rables Ă des changements dâorientation institutionnelle. DĂ©passer cette situation nĂ©cessite non seulement une formalisation des adaptations, mais aussi une transformation plus profonde des structures et des reprĂ©sentations pour qu’elles puissent vĂ©ritablement accueillir la diversitĂ© des Ă©lĂšves et de leurs modes d’apprentissage.
Conclusion
Au terme de cette recherche, j’ai explorĂ© l’accessibilitĂ© des conservatoires pour les Ă©lĂšves handicapĂ©s sous diffĂ©rents angles. Mon questionnement initial portait sur la maniĂšre dont les droits culturels des personnes handicapĂ©es se traduisent concrĂštement dans l’enseignement musical spĂ©cialisĂ©, et sur les adaptations nĂ©cessaires pour rendre cet enseignement vĂ©ritablement inclusif.
La premiĂšre partie de ce mĂ©moire a permis d’Ă©tablir lâĂ©volution de la conception du handicap et son cadre lĂ©gislatif, et la progression significative des droits reconnus aux personnes handicapĂ©es, tant au niveau international que national. La loi du 11 fĂ©vrier 2005 a constituĂ© une avancĂ©e majeure en instituant le droit Ă la compensation et l’obligation d’accessibilitĂ© universelle. Cependant, l’examen de sa mise en application a mis en Ă©vidence un Ă©cart significatif entre les ambitions affichĂ©es et la rĂ©alitĂ© du terrain. Vingt ans aprĂšs sa promulgation, des pans entiers de cette loi restent insuffisamment appliquĂ©s, que ce soit en matiĂšre d’accessibilitĂ© du cadre bĂąti, des transports, ou de la scolarisation inclusive des enfants handicapĂ©s.
L’Ă©tude des textes dĂ©terminant les orientations de l’enseignement musical a permis de constater que la question du handicap intĂšgre dĂ©sormais les directives institutionnelles, comme en tĂ©moigne le SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique de 2023. Le guide pratique pour un enseignement artistique accessible publiĂ© par le ministĂšre de la Culture en 2020 offre par ailleurs des orientations concrĂštes pour dĂ©velopper l’accĂšs aux pratiques artistiques. NĂ©anmoins, les rapports de diverses institutions comme le SĂ©nat, le DĂ©fenseur des droits ou le ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es de l’ONU soulignent que l’accĂšs Ă la pratique culturelle pour les personnes handicapĂ©es demeure entravĂ© par de nombreux obstacles. L’Ă©galitĂ© en droit ne se traduit pas encore par une Ă©galitĂ© de fait.
L’enquĂȘte « Musiques et handicaps » fournit pour la premiĂšre fois des donnĂ©es quantitatives sur l’accueil des personnes handicapĂ©es dans les lieux d’enseignement musical. Les rĂ©sultats rĂ©vĂšlent un retard significatif dans la mise en accessibilitĂ© de ces lieux et une forte disparitĂ© entre les types d’Ă©tablissements. Un nombre important de structures dĂ©clarent n’accueillir aucun Ă©lĂšve handicapĂ©.
Cette enquĂȘte confirme le rĂŽle dĂ©terminant du rĂ©fĂ©rent handicap dans la mise en Ćuvre de dynamiques inclusives efficaces. Elle Ă©tablit une corrĂ©lation forte entre la prĂ©sence d’un rĂ©fĂ©rent et l’ensemble des indicateurs d’inclusion : taux d’Ă©lĂšves handicapĂ©s accueillis, personnalisation des parcours, adaptation des Ă©valuations, actions partenariales, formations spĂ©cifiques… Cette fonction apparaĂźt comme un levier important dans la transformation des institutions. Pourtant, seules 45 % des structures rĂ©pondantes dĂ©clarent avoir nommĂ© un rĂ©fĂ©rent handicap – une exigence formulĂ©e dans le SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique de 2023 – avec des disparitĂ©s importantes selon le type d’Ă©tablissement.
L’enquĂȘte souligne Ă©galement l’importance de la formation pour rĂ©pondre au sentiment dâincompĂ©tence partagĂ© par la majoritĂ© des personnels. Par ailleurs, le faible taux de personnels handicapĂ©s dans les Ă©tablissements d’enseignement musical (1,3% des effectifs en moyenne) interroge sur les politiques de recrutement et d’inclusion professionnelle dans ce secteur.
L’Ă©tude de cas du Conservatoire Ă Rayonnement RĂ©gional de Caen mâa permis d’observer concrĂštement les adaptations pĂ©dagogiques et matĂ©rielles mises en Ćuvre au sein d’un Ă©tablissement pionnier dans ce domaine. L’observation des cours dispensĂ©s par Nicolas Heim a mis en lumiĂšre la diversitĂ© des approches pĂ©dagogiques et des adaptations nĂ©cessaires selon les profils des Ă©lĂšves. L’usage d’instruments spĂ©cifiquement adaptĂ©s permet d’offrir un accĂšs Ă la musique Ă des personnes prĂ©sentant des handicaps variĂ©s. Jâai Ă©galement pu constater lâindĂ©pendance entre les objectifs pĂ©dagogiques poursuivis par les enseignants et les attentes des institutions partenaires, qui peuvent diffĂ©rer sans forcĂ©ment sâopposer.
La troisiĂšme partie, consacrĂ©e Ă l’enseignement du violoncelle aux Ă©lĂšves handicapĂ©s, a approfondi ces questionnements Ă travers l’analyse des pratiques d’AurĂ©lie Groisil au Conservatoire Ă Rayonnement DĂ©partemental de Bobigny et de mes propres expĂ©riences pĂ©dagogiques. Les cours publics observĂ©s lors de la journĂ©e organisĂ©e au CNSMDP ont illustrĂ© la diversitĂ© des adaptations possibles pour l’enseignement du violoncelle. Enfin, l’analyse de mes propres expĂ©riences avec Hector et Lyn a introduit une rĂ©flexion sur la situation de liminalitĂ© dans laquelle Ă©voluent certains Ă©lĂšves concernant la reconnaissance dâun possible handicap et lâamĂ©nagement de leur apprentissage du violoncelle. Cette zone grise rĂ©vĂšle selon moi l’importance d’une approche individualisĂ©e, capable de s’adapter aux besoins spĂ©cifiques de chaque Ă©lĂšve, indĂ©pendamment de l’existence ou non d’un diagnostic formel.
J’ai choisi de ne pas spĂ©cialiser mon mĂ©moire sur un type spĂ©cifique de handicap, mais de maintenir une approche gĂ©nĂ©rale. Ce choix repose sur la conviction que l’exigence d’accessibilitĂ© est universelle et que les principes d’accueil et de formation Ă mettre en place concernent l’ensemble des situations de handicap. Si les adaptations doivent ĂȘtre dĂ©clinĂ©es au cas par cas en fonction des besoins spĂ©cifiques de chaque Ă©lĂšve, les fondements de l’inclusion, eux, demeurent communs.
LâaccessibilitĂ© ne peut se rĂ©duire Ă une question technique ou infrastructurelle. Elle implique une transformation des pratiques pĂ©dagogiques. L’inclusion des Ă©lĂšves handicapĂ©s invite Ă repenser les modalitĂ©s d’enseignement, d’Ă©valuation et de progression, en favorisant une pĂ©dagogie plus attentive Ă la singularitĂ© de chaque parcours.
Alors que les instances internationales comme l’ONU et le ComitĂ© des droits des personnes handicapĂ©es recommandent Ă la France de s’engager dans une dĂ©marche de dĂ©sinstitutionalisation, les institutions spĂ©cialisĂ©es demeurent des interlocuteurs incontournables dans le paysage français, y compris dans le champ culturel. Lors de mon observation au Conservatoire de Caen, j’ai pu constater que la majoritĂ© des Ă©lĂšves handicapĂ©s accueillis proviennent de ces diverses institutions. Le rĂŽle du rĂ©fĂ©rent handicap consiste prĂ©cisĂ©ment Ă aller chercher ces Ă©lĂšves lĂ oĂč ils se trouvent, notamment en allant dĂ©marcher les structures qui les accueillent.
La question budgĂ©taire constitue un enjeu majeur mentionnĂ© par tous les acteurs rencontrĂ©s au cours de cette recherche. Le coĂ»t Ă©levĂ© des instruments adaptĂ©s pour les Ă©lĂšves comme pour les structures peut reprĂ©senter un frein considĂ©rable. Ces contraintes budgĂ©taires imposent des choix aux collectivitĂ©s et aux directions d’Ă©tablissement : investir dans l’accessibilitĂ© relĂšve d’une dĂ©cision politique. NĂ©anmoins, l’absence d’Ă©quipements coĂ»teux ne doit pas servir de prĂ©texte Ă l’inaction, l’accueil et l’adaptation pĂ©dagogique constituant les fondements d’un enseignement accessible.
Ma conviction de la nĂ©cessitĂ© de dĂ©velopper l’accessibilitĂ© de l’enseignement musical en conservatoire se trouve renforcĂ©e au sortir de ce mĂ©moire. Ă mon Ă©chelle, je souhaite proposer un enseignement inclusif qui s’adapte Ă chaque Ă©lĂšve, en utilisant les outils dĂ©jĂ mis Ă notre disposition en tant qu’enseignants et en explorant les possibilitĂ©s d’amĂ©nagements. Les observations rĂ©alisĂ©es au cours de ce travail m’ont montrĂ© que des adaptations, mĂȘme informelles et modestes, peuvent avoir un effet significatif sur le parcours des Ă©lĂšves et leur relation Ă la musique.
Pour approfondir cette dĂ©marche, jâĂ©prouve le besoin de me former davantage, notamment en participant Ă des formations proposĂ©es par des organismes comme MESH. Ă terme, j’envisage de m’investir dans une fonction de rĂ©fĂ©rent handicap au sein d’un Ă©tablissement. Cette perspective s’inscrit dans ma vision d’un enseignement musical oĂč l’adaptation ne constitue pas l’exception mais le fondement mĂȘme de la pĂ©dagogie, permettant Ă chacun, quelles que soient ses capacitĂ©s, de dĂ©velopper sa relation Ă la musique et d’exercer pleinement ses droits culturels.
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Annexes
Entretien du 21 janvier 2025 avec Nicolas Heim
ThĂ©ophile DuguĂ© : Peux-tu me prĂ©senter le fonctionnement du conservatoire de Caen dans lâaccueil des Ă©lĂšves handicapĂ©s ?
Nicolas Heim : La loi de 2005 sur l’Ă©galitĂ© des chances date de 20 ans. L’inclusion est une obligation ! L’accessibilitĂ© du cadre bĂąti relĂšve plus des mairies et architectes que des enseignants dans les conservatoires.
Suite Ă cette loi, les Ă©tablissements doivent avoir un rĂ©fĂ©rent handicap, qui peut ĂȘtre le directeur. Dans une structure moyenne, cela peut reprĂ©senter environ 3-4 h de travail par semaine. Le rĂŽle est d’accueillir les familles et fixer des objectifs pour l’Ă©lĂšve.
Ă Caen, nous avons un centre de ressources depuis 2011. Le SNOP (SchĂ©ma National d’Orientation PĂ©dagogique) de 2023 a rendu obligatoire dâavoir un rĂ©fĂ©rent handicap pour les conservatoires classĂ©s. Je suis rĂ©fĂ©rent handicap du Conservatoire de Caen, et jâai un temps complet de 16h par semaine exclusivement consacrĂ© aux Ă©lĂšves handicapĂ©s.
T.D. : Et par rapport au Centre de ressources, quel est votre rÎle dans la région vis-à -vis des autres conservatoires ?
N.H. : Notre centre de ressources est soutenu par la DRAC et le conseil rĂ©gional, il est unique en France. Mon rĂŽle est de former « gratuitement » (câest pris en charge et ça fait partie de mon salaire !) les Ă©tablissements et les enseignants de Normandie sur l’accueil des personnes handicapĂ©es. Câest Laurent Lebouteiller qui a créé le Centre de ressources RĂ©gional sur le handicap en 2010, 5 ans aprĂšs la loi de 2005. CâĂ©tait un pionnier ! Maintenant il fait beaucoup de formations avec les CNFPT (Centres nationaux de la Fonction Publique
Territoriale), il en fait aussi au CNSMDP. Laurent Lebouteiller a beaucoup ĆuvrĂ© pour former des rĂ©fĂ©rents handicap, maintenant je travaille aussi Ă nous mettre en rĂ©seau. On a besoin de partager nos galĂšres, les choses qui fonctionnent, de pouvoir sâappuyer sur ce que font les autres. Il nây a pas de diplĂŽme de rĂ©fĂ©rent handicap.
T.D. : Quelles compensations tu peux proposer à un élÚve handicapé ?
N.H. : Le processus commence par un rendez-vous physique avec la famille. Nous demandons un justificatif de la MDPH pour valider l’inscription avec exonĂ©ration des droits dâinscription. Pour un handicap sĂ©vĂšre, lâimplicite câest que l’Ă©lĂšve suit des cours adaptĂ©s avec moi. Dans les autres cas, lâĂ©lĂšve peut suivre un parcours plus classique auprĂšs des autres professeurs. Il ne passe pas devant les autres sur liste dâattente !
Le principe des compensations est quâon met en Ćuvre tout ce qui est possible pour que la personne ait les mĂȘmes chances que les autres. On peut remplir avec les familles des contrats dâobjectif et de moyens. Pour un Ă©lĂšve en fauteuil roulant, nous augmentons le temps d’installation et de cours. Parfois, certains Ă©lĂšves, notamment les adultes, refusent cette compensation. On a une grande libertĂ© dans les compensations quâon peut mettre en Ćuvre, tout est marquĂ© dans le SNOP, dans des circulaires.
T.D. : Quel est le rapport de tes collÚgues aux élÚves handicapés ?
Certains collĂšgues ne veulent pas accueillir des Ă©lĂšves handicapĂ©s, par exemple dans les cours collectifs oĂč il est difficile de gĂ©rer un ensemble et un Ă©lĂšve particulier. On le sait par le retour de collĂšgues, des Ă©lĂšves. Ils nâont absolument pas le droit, mais en mĂȘme temps je prĂ©fĂšre quâils ne prennent pas en cours un Ă©lĂšve avec qui ça va mal se passer. Dâautres professeurs sont plus volontaires, dâautant que certains profils ne demandent pas dâĂ©normes adaptations, comme les TDAH (troubles du dĂ©ficit de l’attention avec ou sans hyperactivitĂ©). On travaille aussi en rĂ©seau avec les autres conservatoires pour pouvoir proposer aux familles dâaller voir des professeurs qui vont les accepter, ou si on nâa plus de place.
Pour le rĂ©fĂ©rent handicap, il faut quelqu’un qui a envie, pas forcĂ©ment un professeur. Ăa peut ĂȘtre un agent, le premier contact des Ă©lĂšves avec le conservatoire est Ă lâaccueil ! Il faut prĂ©voir un poste dâau moins 2 ou 3 h selon la demande.Â
T.D. : Comment on fait dans un conservatoire qui nâa pas du tout travaillĂ© le sujet, oĂč il ne se passe rien, pour initier un mouvement ?
N.H. : Beaucoup de gens n’osent pas venir au conservatoire. Il faut communiquer, avoir un site internet bien fait, prĂ©sentĂ© en format FALC (Facile Ă Lire et Ă Comprendre). Regarde la prĂ©sentation des parcours adaptĂ©s au Conservatoire de Montpellier94 ! Les gens arrivent aussi par le bouche Ă oreille. Câest au rĂ©fĂ©rent handicap dâamorcer les choses, de dĂ©marcher les structures mĂ©dico-sociales.
Concernant les formats de cours, il y a deux approches : soit l’atelier, qui peut mettre les Ă©lĂšves handicapĂ©s de cĂŽtĂ© : il y a des conservatoires qui font une journĂ©e dâinclusion par mois, câest trĂšs superficiel dans la volontĂ© de transmettre des choses, de faire un apprentissage. Soit comme Ă Caen des cours individuels hebdomadaires de 30 minutes, câest Ă©quivalent au cursus ordinaire, sur un cycle qui peut durer 10 ans. Je prĂ©fĂšre cette seconde approche qui permet de travailler des choses sur le long terme.
A Caen on propose aussi des cours collectifs, on a des publics et des profils de handicaps trĂšs diffĂ©rents. Les Ă©lĂšves inscrits en individuel viennent plutĂŽt de familles dâun milieu social assez aisĂ©. En cours collectif, j’ai des enfants et adultes en institutions, des profils avec des handicaps trĂšs importants.
Du point de vue de l’inclusion, nous avons nos crĂ©ations musicales oĂč nous faisons jouer ensemble des Ă©lĂšves handicapĂ©s et des Ă©lĂšves valides. Une annĂ©e sur deux on a une crĂ©ation avec danse adaptĂ©e, lâautre avec musique adaptĂ©e. On a aussi un budget de commandes inclusives, pour faire des crĂ©ations musicales. On a par exemple Regis Campo qui a Ă©crit pour nous ! Pour lâannĂ©e prochaine on a un projet gĂ©nial sur la musique solidienne (propagĂ©e par des solides), pour faire entendre la musique Ă des personnes malentendantes. On va travailler avec des scientifiques qui sont basĂ©s en Normandie. Câest le mĂȘme principe que les casques Ă conduction osseuse !
L’inclusion pour l’inclusion, sans rĂ©flexion autour, n’a pas de sens. Mettre un enfant qui prĂ©sente des troubles autistiques dans une salle avec d’autres n’est pas suffisant s’il n’y a pas d’interaction rĂ©elle.
T.D. : Et toi tes ateliers, câest au piano ? Ă la base tu es professeur de piano ?
N.H. : Oui, je suis professeur de piano, on utilise cet instrument parmi dâautres mais les ateliers ne sont pas centrĂ©s sur le piano. Ăa dĂ©pend de chaque enfant. On accueille certains Ă©lĂšves avec des handicaps importants, pour qui rentrer dans des Ă©tablissements et croiser des gens qu’ils ne connaissent pas, cela reprĂ©sente dĂ©jĂ de gros obstacles. Dire bonjour, gĂ©rer les transitions entre diffĂ©rents espaces, les changements de lumiĂšre, dâinterlocuteurs… Nous, on n’y pense mĂȘme pas. Ăa fait partie du temps de cours, des choses quâon peut travailler avec les Ă©lĂšves.
Pour le cours de musique, on utilise des instruments similaires Ă ceux de lâĂ©veil musical comme les cloches de chez Fuzeau (ensemble de 8 cloches diatoniques colorĂ©es95 ). On nâest pas forcĂ©ment fixĂ©s sur un instrument en particulier, on joue de la musique. Tout passe par lâoral, sans lecture de notes, sans nommer de rythmes.
Au piano, on joue en quatre mains, en essayant de ne pas appuyer sur les touches noires, de faire avec une seule main ou un seul doigt, on essaie de fabriquer une mĂ©lodie, de ne pas faire nâimporte quoi, dâĂ©couter⊠Pas forcĂ©ment faire que des clusters, on va essayer de sâappliquer, de changer les rĂšgles, distinguer un son aigu dâun son grave. On ne va pas forcĂ©ment en faire un concert mais on est sur les bases de la musique, du comportement de musicien. Toujours sans partition, sans support Ă©crit, dans lâimprovisation. Ăa permet dâĂȘtre dans lâaspect sensoriel.
Mais on a aussi des instruments conçus pour les personnes handicapĂ©es, des instruments Ă©lectroniques qui changent la façon de fabriquer un son : en poussant un bouton, par le passage dâune baguette⊠Il y a une infinitĂ© de possibilitĂ©s ! IntĂ©resse-toi Ă lâorgue sensoriel, câest un instrument incontournable96 . Nous on a aussi un BAO PAO, ça veut dire Baguette AssistĂ©e par Ordinateur â Puce A lâOreille (du nom de lâassociation qui lâa créé)97 .
Les instruments que j’ai pu citer, Ă eux deux, il y en a dĂ©jĂ pour au moins 13 000 euros de matĂ©riel. Pour les structures, c’est compliquĂ© de dĂ©penser autant. Câest couteux de crĂ©er une classe avec des instruments adaptĂ©s. C’est une dĂ©cision politique et une question de prioritĂ©s
: un piano Ă queue dâĂ©tude coute environ 8000⏠par exemple. La base, dans ce mĂ©tier, c’est vraiment comment tu accueilles les gens. A toi de proposer un parcours qui soit vraiment adaptĂ©. Si les politiques n’ont pas envie d’investir trop lĂ -dedans, tu nâauras pas ces instruments, mais ce nâest pas une condition sine qua non pour proposer un enseignement accessible.
Depuis la loi de 2005, et le SNOP de 2023, on a beaucoup de portes ouvertes par rapport au parcours projet. De plus en plus, on peut proposer des parcours qui ne sâinscrivent pas dans les cycles classiques, avec lâexamen Ă la fin. On peut sâappuyer dessus pour structurer lâaccueil de ces publics.
T.D. : Tu mâavais parlĂ© de la reconnaissance de handicap, le justificatif qui permet au conservatoire de mettre en place lâaccueil. Concernant les handicaps lĂ©gers, oĂč les Ă©lĂšves peuvent aller dans dâautres classes que la tienne, comment ça se passe ?
N.H. : C’est complexe car tous ces troubles de lâapprentissage scolaire, dyslexie, dyspraxies, dyscalculies⊠ne sont pas toujours reconnus comme handicap. Il faut Ă©valuer une sĂ©vĂ©ritĂ©, et je crois que pour avoir une reconnaissance de handicap de la MDPH, il faut ĂȘtre Ă au moins
80 % de taux dâincapacitĂ©. AprĂšs tu peux aussi avoir un mot dâun mĂ©decin, mais il faut quand mĂȘme passer par un professionnel de la santĂ©. La reconnaissance officielle par la MDPH peut prendre un an et demi Ă deux ans. Au conservatoire, ce nâest pas une condition indispensablepour avoir cours. En revanche, elle est nĂ©cessaire pour pouvoir avoir lâexonĂ©ration des droits dâinscription chez nous. Par contre, tu peux demander des amĂ©nagements avec un simple mot du mĂ©decin. On peut faire des amĂ©nagements de parcours, proposer des compensations, en amĂ©nageant le contenu ou les temps de prĂ©paration dâexamen, on peut agrandir les partitions⊠Quand il y a des handicaps lĂ©gers, câest des petits amĂ©nagements et un peu de sens pratique. Ăa ne demande pas beaucoup dâoutils et beaucoup de temps, câest juste des idĂ©es qui permettent de rĂ©gler des petits problĂšmes, de rĂ©ussir Ă compenser un peu.
Tout ça, câest dâaprĂšs des lois, comme la loi de 2005 ou la circulaire du 5 aoĂ»t 2011 sur les compensations. Câest impartial, on a besoin de se dire quâon propose ça parce que câest Ă©crit comme ça, câest la loi, et on lâapplique. Ce nâest pas une question de ce quâon a envie ou pas envie de faire. Personne nâa Ă te dire sâil est dâaccord ou pas dâaccord.
On doit aussi sâinformer de comment sâorganisent les structures mĂ©dico-sociales, ou alors des galĂšres des parents dâenfants handicapĂ©s, le temps que prend le cĂŽtĂ© administratif, pour faire un dossier pour la MDPH, pour avoir accĂšs aux aides, ou les dĂ©marches pour aller en structure dâaccueilâŠ
La loi de 2005 câĂ©tait il y a 20 ans, mais quand jâai quittĂ© la rĂ©gion parisienne en 2022, je nâavais jamais entendu parler du handicap dans les conservatoires oĂč jâenseignais. Il y a un gros dĂ©calage de temps entre une loi qui ouvre des portes et le moment oĂč les gens sâen saisissent.
Il faut bien se dire que dans l’enseignement, il y a une forte probabilitĂ© que tu aies de temps en temps des Ă©lĂšves qui ont un handicap ou en tout cas, pour qui tu te poses la question. Il faut savoir quâavec les TSA, tu pourras faire des heures de formation avec n’importe qui, tu n’auras jamais une mĂ©thode, un standard pour travailler avec ces Ă©lĂšves. Câest des profils trĂšs spĂ©cifiques, il ne faut pas oublier quâil faut toujours sâadapter au cas par cas, que câest diffĂ©rent Ă chaque cours !
Entretien du 02 mars 2025 avec Nathalie98 , éducatrice en hÎpital de jour
Théophile Dugué : Pouvez-vous présenter votre établissement ?
Nathalie : On est un hĂŽpital de jour qui dĂ©pend de l’EPSM de Caen, c’est-Ă -dire l’Ătablissement Public de SantĂ© Mentale. Il y a un pĂŽle de pĂ©dopsychiatrie, oĂč on accueille par demi-journĂ©e des enfants qui prĂ©sentent des problĂ©matiques diverses, diffĂ©rents types de handicaps.
On accueille les enfants pour une observation gĂ©nĂ©ralement de 3 Ă 4 ans. Ils sont tous scolarisĂ©s. Les mĂ©decins essaient de poser un diagnostic en s’appuyant sur nos observations dans les ateliers. Chaque annĂ©e ils ont un emploi du temps avec diffĂ©rentes activitĂ©s, ça peut ĂȘtre le conservatoire, le cirque, l’escalade, littĂ©rature et chansons⊠câest trĂšs variĂ© !
T.D. : Ces ateliers ont donc un but de diagnostic ?
N. : Oui, chaque enfant a un projet de soin, avec des objectifs individuels qu’on réévalue pour l’annĂ©e scolaire suivante. On regarde si la mĂ©diation est porteuse pour lui, si cela lui permet dâĂ©voluer dans le domaine de la socialisation par exemple.
T.D. : Lâatelier dâaujourdâhui Ă©tait censĂ© ĂȘtre un cours en petit groupe ? (note : Samir Ă©tait le seul Ă©lĂšve prĂ©sent en cours)
N. : Exactement, cela peut aller jusquâĂ trois Ă©lĂšves, normalement câest avec dâautres Ă©ducateurs mais il y a eu un changement en cours dâannĂ©e, du coup ça demande plus de concentration Ă Samir !
T.D. : Quand ils sont plusieurs, ils font des choses en groupe ou câest chacun Ă la suite individuellement ?
N. : Câest plutĂŽt individuel, chacun son tour, parce que ce que notre objectif câest que lâenfant arrive Ă transposer ce quâil fait dans les activitĂ©s organisĂ©es par lâhĂŽpital de jour dans son environnement (lâĂ©cole, la maison par exemple). Câest-Ă -dire de pouvoir patienter, pouvoir rester assis en groupe sans dĂ©ranger les autres, pouvoir attendre son tour pour faire lâatelier, quâil puisse se dire que ce nâest pas grave si ce nâest pas lui qui passe en premier, quâil nây a pas besoin de faire de crise, âŠ
T.D. : Est-ce que vous observez des apports particuliers de ces atelier au conservatoire sur les enfants ?
N. : Oui, clairement le fait dâattendre son tour, de ne pas dĂ©ranger lâautre, câest tout ce quâen classe on leur demande, donc oui le conservatoire a cet apport-lĂ . T.D. : Est -ce que les enfants ont une attente par rapport Ă cet atelier ?
N. : Câest plutĂŽt nous qui faisons lâemploi du temps en fonction de ce quâon observe. On demande quand mĂȘme Ă la famille, et on voit si lâenfant a une attirance pour la musique ou pas, mais câest nous qui dĂ©cidons des ateliers.
Ensuite les enfants manifestent sâils sont contents de venir, on voit sâils viennent Ă reculons le matin. Ils peuvent aussi en parler aprĂšs, selon leur niveau de communication. Ils en reparlent aux adultes sâils ont apprĂ©ciĂ©.
Débat terminologique
Figure 6 : Capture dâĂ©cran dâune discussion sur X (ex Twitter) entre Elisa Rojas, avocate et militante sur le handicap et le fĂ©minisme, et un militant anonyme, exprimant comment le terme « situation de handicap » peut ĂȘtre vĂ©cu comme un « euphĂ©misme insupportable », utilisĂ© « pour ne pas dire handicapĂ© ».
Demande dâadaptation pour Lyn
Figure 7 : Capture dâĂ©cran dâun mail envoyĂ© par moi-mĂȘme Ă la conseillĂšre aux Ă©tudes dâun conservatoire dâarrondissement parisien, demandant une adaptation de son programme dâexamen pour tenir compte de ses difficultĂ©s dâapprentissage.
Dispositif Celizy
Figures 8 et 9 : photos dâun Celizy disposĂ© sur un archet et montrant lâaide quâil peut apporter Ă la tenue de lâarchet, proposĂ©es par le site internet dĂ©diĂ© au Celizy
Figures 8 et 9 : photos dâun Celizy disposĂ© sur un archet et montrant lâaide quâil peut apporter Ă la tenue de lâarchet, proposĂ©es par le site internet dĂ©diĂ© au Celizy99
Dispositif CelloPhant
Figures 10 et 11 : photo dâun Cellophant disposĂ© sur un archet et montrant lâaide quâil peut apporter Ă la tenue de lâarchet, prĂ©sentĂ©es par le site internet de lutherie en ligne La Maison de la Corde
Figures 10 et 11 : photo dâun Cellophant disposĂ© sur un archet et montrant lâaide quâil peut apporter Ă la tenue de lâarchet, prĂ©sentĂ©es par le site internet de lutherie en ligne La Maison de la Corde100
Echelle des positions au violoncelle
Figure 12 : SchĂ©ma prĂ©sentant lâorganisation des sept premiĂšres positions et les notes auxquelles elles permettent dâaccĂ©der sur les quatre cordes du violoncelle, prĂ©sentĂ© sur le site internet The Cello Companion, blog tenu par Deryn Cullen, violoncelliste et professeur de violoncelle101 .
MĂMOIRE DE MASTER EN PĂDAGOGIE Dans le cadre de lâobtention du Certificat dâaptitude de professeur de violoncelle DirigĂ© par Denis Laborde
Remerciements
Je tiens Ă exprimer ma sincĂšre gratitude Ă Denis Laborde pour son accompagnement, ses conseils et sa patience tout au long de cette recherche.
Ma reconnaissance va Ă©galement Ă Nicolas Heim. Nos Ă©changes stimulants et lâobservation de sa dĂ©marche dâenseignement ont Ă©tĂ© dĂ©terminants dans la construction de ma rĂ©flexion.
Jâadresse mes plus profonds remerciements Ă Manon Leroy pour son aide et son soutien constants sans lesquels la rĂ©alisation de ce mĂ©moire n’aurait pas Ă©tĂ© possible.
Enfin, un grand merci aux enseignant.es rencontrĂ©s pendant ce travail de recherche, dont les contributions ont Ă©tĂ© prĂ©cieuses, ainsi quâaux Ă©lĂšves qui en constituent le cĆur et la raison dâĂȘtre.
Notes