Bénédictin de l’abbaye de Solesmes où Roland-Manuel reçut le baptême en 1926, le père Hala reconstitue le parcours spirituel du musicien en s’appuyant notamment sur sa correspondance avec Jacques Maritain ou le père Gaston Aubourg. Il ouvre également des perspectives sur la manière dont cette spiritualité s’incarne musicalement dans son œuvre, qu’elle soit religieuse (Cantique de la sagesse) ou profane (Le Diable amoureux).
Retracer l’itinéraire spirituel de Roland-Manuel n’est pas chose aisée, d’autant qu’il ne s’est jamais étendu sur le sujet. Il s’en expliquera en disant qu’il n’était guère l’ami des effusions : « Il y a bien de l’indécence, écrivait-il, à mêler une sentimentalité très bassement humaine à de telles émotions qui marquent le point de contact de notre sensibilité avec les réalités surnaturelles1… »
Quelles étaient d’abord les convictions religieuses de la famille ? Son père, Salomon Paul Levy, et ses grands-parents paternels étaient israélites. Sa mère était belge de naissance. Comme l’indique la Note sur Roland-Manuel et sa famille conservée à la Bibliothèque de l’Opéra, « tous ses ascendants sont purement aryens2 » : « M. Roland-Manuel n’appartient pas et n’a jamais appartenu à la religion juive. Ses parents ne l’ayant élevé dans aucune religion, en raison de la disparité de leurs origines et de leur commune indifférence religieuse. »
Roland-Manuel adolescent s’accommodera sans heurt apparent à son milieu familial, où l’on cultivait plutôt une religion de l’art. « Les dieux de la maison étaient Ravel et Satie3 », dira Pierre Bertin. Il faut dire que sa mère ménageait au jeune homme une liberté dorée. À l’époque de ses vingt ans, Roland-Manuel avait en effet son petit appartement qu’il avait lui-même aménagé, dans le grand appartement familial du 1 de la rue de Chazelles. Il y recevait ses amis, des jeunes poètes, le plus souvent, comme Marcel Ormoy, qui sera le parrain de baptême de son fils Claude.
C’est sur cette toile de fond qu’allait débuter le long et sinueux parcours spirituel de Roland-Manuel, qui passera, pendant près de quinze ans, par plusieurs phases avant d’aboutir à sa conversion et à son baptême à Solesmes, en 1926.
Ces phases correspondent chacune aux rencontres décisives qu’il fera, avec des personnages fort complexes au demeurant, et avec lesquels il nouera une amitié véritable, car c’était bien l’un de ses charismes que de susciter l’amitié.
Période « ésotérique », la rencontre avec Erik Satie
Roland-Manuel rencontra Erik Satie en 1912. Pierre Bertin a donné un petit aperçu de cette époque : « Sa chambre, tapissée d’étoffes sombres, avait un air vaguement oriental que lui-même accusait parfois en se drapant dans une sorte de gandourah et en allumant un cierge après avoir fait l’obscurité, en lisant d’une voix forte […] des poèmes du Sâr Péladan ou de Mallarmé4. »
Ce qu’il recherche chez Erik Satie, lorsqu’il le rencontre avenue de Villiers, chez Paulette Darty-Dreyfus, ce sont ses pièces écrites une vingtaine d’années auparavant, dans sa période régie par un austère mysticisme, où il collabora avec Joséphin Péladan, le célèbre occultiste. Le jeune homme retiendra surtout Le Fils des étoiles (1891, une série de 3 préludes), écrit pour accompagner un texte éponyme du Péladan, une « wagnérie kaldéenne », œuvre qui inaugurait la période Rose-Croix d’Erik Satie. Roland-Manuel orchestrera ces 3 préludes, charmé autant qu’intrigué par leurs étagements de quartes et leurs tonalités superposées.
Il orchestrera également le Prélude de la porte héroïque du ciel (1897), que Satie avait composé pour le drame ésotérique de Jules Bois mettant en scène un poète, le Christ, la Vierge, et aussi Isis.
Il est difficile de croire que Roland-Manuel ait pu rester insensible à toute cette « religiosité », comme par exemple au texte dédicatoire, écrit par Satie en préambule au Fils des étoiles, texte où l’on invoque « la miséricorde du Père, créateur des choses visibles et invisibles ; la protection de la Mère auguste du Rédempteur, Reine des Anges ». Est-il resté insensible, après avoir orchestré le Prélude de la porte héroïque du ciel, à ce qu’en avait dit Satie, qui renvoyait aux vertus des compositeurs médiévaux, l’anonymat, le recueillement, l’humilité et la chasteté de l’expression ? Satie l’avait composé « suivant les convenances si respectables et si touchantes qu’établirent justement nos Augustes Prédécesseurs, les Maîtres vénérés de l’Antiphonaire Suprême ». Tout renvoie aux moines et à la tradition bénédictine grégorienne. Or, on sait que Roland-Manuel deviendra oblat bénédictin après son baptême. On peut citer aussi les Danses gothiques (1893), aux titres à la spiritualité évangélique : « 3. En faveur d’un malheureux », « 5. Pour les pauvres trépassés », « 6. Où il est question du pardon des injures reçues ».
Et que dire d’Uspud, ce ballet chrétien que Satie avait envoyé à Roland-Manuel, qui met en scène un personnage unique, qui se convertit après avoir été assailli et meurtri par des hordes de démons vociférants qui surgissent de nulle part et disparaissent, et ces cohortes de saints aux noms irréels qui défilent dans le 3e acte, exhortant Uspud au martyre…
Roland-Manuel découvrait par là un monde mystique qui lui était jusque-là tout à fait inconnu.
Max Jacob et Roland-Manuel
Max Jacob et Roland-Manuel entrent en relation en 1917. Roland-Manuel devenait alors l’ami et le collaborateur d’un converti, baptisé deux années auparavant. Comme Max Jacob voulait le bonheur de ses amis, il priait et faisait prier pour eux en demandant leur conversion. C’est ce qu’exprimait sa première lettre à Roland-Manuel : « Je prie… nous prions pour ta conversion, mais mes prières seules seront entendues, s’il est vrai que les ailes du cœur seules peuvent être celles de la prière5 ».
Que retirer de cette période ? Apparemment peu de choses, si l’on s’en tient à leur seule correspondance. Max Jacob donnait à Roland-Manuel des conseils de lecture propres à nourrir sa vie spirituelle, comme l’Imitation de Jésus-Christ ou la Légende dorée (« c’est une abondante source d’inspiration pour une âme pure comme la tienne », soulignait-il dans une lettre), parfois une citation des évangiles. Dans une lettre, il sera tout de même question de péché et de vertu, de la vie après la mort. Il lui parle aussi des livres pieux qu’il lit lui-même : par exemple, les révélations mystiques d’une stigmatisée, Catherine Emmerich.
Parfois, Max Jacob aide Roland-Manuel à surmonter des moments de découragement ; par exemple, lorsqu’il manquait d’inspiration musicale. Il lui écrit, en y mêlant une note spirituelle : « Il ne se doute pas que Dieu n’a fait la nature que pour rabaisser de temps en temps l’orgueil des artistes, et aussi, comme il est bon, pour leur faire faire des progrès en les dépouillant, auront-ils autant de génie que ce cher petit oreiller de leurs présomptions6 ? »
La correspondance entre Max Jacob et Roland-Manuel, très riche, que va publier Patricia Sustrac, est surtout centrée sur leur collaboration artistique, et notamment autour de la création de leur opéra bouffe, Isabelle et Pantalon.
Max Jacob respectait Roland-Manuel, Max Jacob aimait Roland-Manuel, aussi n’a-t-il jamais forcé l’assentiment religieux de son ami. D’ailleurs, plus tard, Max ne se mêlera en rien à sa préparation au baptême. Il ne fera que constater après coup la conversion de Roland-Manuel. « Quels changements, lui écrira-t-il ! De style ! De vocabulaire ! D’esprit ! Voilà un vrai converti […] Moi, mon amitié qui a été si surprise de cette vacuité, cette viduité, mon amitié attendait en priant chaque jour, pour toi7. » D’ailleurs, à cette époque, les deux hommes ne se fréquentaient ni ne s’écrivaient pratiquement plus.
Max Jacob, cependant, aura été pour Roland-Manuel un important maillon dans son itinéraire. La complexité du personnage n’a pas manqué d’interpeller et de faire s’interroger le jeune homme sur la dimension spirituelle de la vie, la retraite de Max Jacob à l’abbaye désaffectée de Saint-Benoît-sur-Loire (autre repère bénédictin sur le parcours de Roland-Manuel) non plus.
Il faut évoquer maintenant la figure de l’abbé Léonce Petit, membre assidu du groupe des Apaches, que Roland-Manuel rencontrait surtout dans les salons et les concerts privés. Cet ecclésiastique – le futur aumônier de l’Opéra – était professeur de lettres, un homme de grande culture et un mélomane averti, qui devint l’ami de Ricardo Viñes et de Maurice Ravel.
Roland-Manuel lui dédiera son ouvrage À la gloire de Ravel 8. Pourtant éloigné de l’Église et de ses représentants, Roland-Manuel appréciera l’individu, au point de choisir cet abbé Petit pour administrer le baptême de son fils Claude9, né en 1922, alors que lui-même était bien éloigné de toute pratique chrétienne. Les raisons qu’il donnait de vouloir faire entrer son fils dans l’Église revêtaient plutôt un aspect socioculturel : puisque la France était de tradition chrétienne, se disait-il, il ne dérogerait pas à cet état de fait. Il souhaitait intégrer son enfant « dans notre civilisation française, comme il écrivait à un ami, Maurice Brillant10, et aussi pour lui épargner ce flottement où il vécut lui-même11. »
Plus tard, le baptême de son fils lui fera désirer le sien. Il dira à Jacques Maritain : « Mon petit garçon, qui a quatre ans, le seul chrétien de la famille. » « Merveilleux effet de la grâce du baptême chez un enfant qui n’a jamais entendu parler de Dieu. Croyez, mon cher Ami, que je suis impatient d’imiter mon petit garçon en dépit de toutes les difficultés que je rencontre encore12. »
Dans cette France où les arts et l’Église n’ont pas toujours fait bon ménage, l’abbé Petit apparaissait à Roland-Manuel comme un heureux trait d’union entre un monde ecclésiastique dont il se méfiait et le monde des artistes qu’il fréquentait assidûment.
Autre personnage dont l’influence allait aussi compter pour lui, Maurice Brillant, rédacteur comme lui au Correspondant, chrétien convaincu ; très impliqué dans les cercles catholiques, il s’efforçait de fédérer les écrivains chrétiens.
C’est lui qui introduira Roland-Manuel dans le cercle des Maritain à Meudon, ce lieu d’accueil de toute l’avant-garde artistique et littéraire de leur temps, en quête d’absolu, et le plus souvent désorientée.
Dans sa présentation de Roland-Manuel aux Maritain, Maurice Brillant notait ceci : « c’est un très bon et honnête garçon, avec des paradoxes ; moralement, il y a de l’étoffe. – Il a beaucoup fréquenté ces temps derniers chez les Bénédictines de la rue Monsieur, d’abord pour la musique. Mais la musique n’est pas une explication suffisante à son assiduité13. » Il est à remarquer qu’il assiste donc à des offices bénédictins en chant grégorien, dans un endroit qui était, il est vrai, le plus en vogue de la capitale. Roland-Manuel était avant tout travaillé par la grâce.
Jacques Maritain, trouvant Roland-Manuel un peu timoré dans son cheminement, allait alors précipiter les choses, d’ailleurs un peu trop, et il organisa une visite à Solesmes. Maritain l’avait annoncé en ces termes : « Roland-Manuel est Juif, il est très attiré par Dieu, sa visite à Solesmes peut être décisive, il est en pleine crise religieuse. C’est un esprit remarquablement cultivé, disciple de Ravel en musique et compositeur de grand talent. Faites-lui connaître votre admirable père organiste [le père Letestu]. Je rêve que Roland Manuel soit baptisé à Solesmes14 ! »
C’est Maurice Brillant qui conduira Roland-Manuel à Solesmes, en mai 1926, et qui l’introduira auprès du père Gaston Aubourg qui allait devenir le conseiller spirituel et l’ami du jeune homme.
Il reste une abondante et riche correspondance entre Roland-Manuel et le père Aubourg, mais malheureusement, aucune lettre du père Aubourg n’a été conservée, sinon une seule. Ces lettres sont du plus haut intérêt, en tant qu’elles nous livrent l’être intime et la vie spirituelle de Roland-Manuel, plus qu’aucun autre document d’archive.
La foi de de Roland-Manuel a-t-elle influencé sa création musicale ?
Si l’on envisage l’intégralité de son œuvre, il est difficile de se prononcer. Il reste que son esthétique est allée vers un plus grand dépouillement ; il y était d’ailleurs convié par le père Aubourg, auquel il confia en 1927 : « Je ne laisse pas d’entendre murmurer déjà à mes oreilles ce que vous appelez en des termes qui me frappent très vivement : « L’âpre cantique du dépouillement et de la force ». […] Trop de sirènes ont charmé le vieil homme, et s’il a fini par fermer ses oreilles à leurs chants les plus perfides, il n’est pas encore assez sûr de soi pour ôter les bouchons de cire afin d’écouter uniquement la mélodie plus pure et plus nue qu’entendent en lui le musicien et le chrétien15… » On peut encore ajouter cette citation éclairante de Roland-Manuel, qui conclut ainsi son ouvrage sur Ravel (1938) : « L’office propre du compositeur n’est pas et ne peut pas être de penser en musique, ce qui ne veut exactement rien dire, mais d’ordonner les sons d’une manière agréable à l’oreille. Cet ordre atteint par le sensible et dans le sensible, il reste à l’œuvre de retentir dans le spirituel » (p. 185). Citation qui demanderait bien des développements.
Il reste que la foi et la vie intérieure du croyant que fut Roland-Manuel ont suscité plusieurs pièces caractéristiques.
Le Diable amoureux est un opéra-comique sur un livret de Roger Allard, d’après le roman fantastique de Jacques Cazotte. Au final, le texte fort remanié fut intitulé Poème, comme l’indique la partition, et l’on pourrait préciser, « poème de la tentation ».Roland-Manuel l’entreprendra dès l’été 1924, puis le laissera en plan. Il reprendra le chantier en 1926, l’année même de sa conversion, année où s’opérait en lui une lente et sourde transformation intérieure, accompagnée de bien des révoltes. Les forces adverses étaient là, et bien là. Le vieil homme résistait. Plus tard, avec le recul, il considérera cependant que sa conversion aura été la plus belle aventure de sa vie.
À cette époque, le mot « démon » et surtout « diable » reviennent souvent dans son langage épistolaire. Il dira à Maritain : « Vous dire que le vieil homme ne résiste que par inertie, tandis que le Diable s’agite dans le merveilleux bénitier de Solesmes17. » Maurice Ravel, demandant parfois à Roland-Manuel où en était l’avancement, ne fut pas le seul à s’intéresser au Diable. Il y eut aussi les Maritain qui stimulèrent sans cesse Roland-Manuel pour qu’il poursuive cette œuvre jusqu’au bout. Après une période un peu aride, Jacques Maritain lui écrivait : « Comme c’est bien que Dieu vous redonne tout de suite l’amour de votre métier ! J’ai hâte de faire la connaissance de ce Diable amoureux qui sera venu au monde sous de si beaux signes18. » « Et le Diable avance-t-il en ses amours19 ? » Roland-Manuel dira au père Aubourg, en août 1926 : « Le Diable amoureux trouve effectivement dans mes regrets, mes souvenirs et mes espoirs, des aliments particulièrement favorables. Je le constate, sans plus m’y attarder, travaillant devant mon piano comme un artisan devant son établi, à petits coups de lime et de maillet. Et je demande à Dieu de faire de moi le bon ouvrier que je dois être20. » Depuis Dieppe, il confiera à Raïssa Maritain qu’avec le Diable amoureux, il mettait son histoire en musique : « Le Diable a si bien marché que j’en vois la fin et, si Dieu veut, cet hiver ne se passera point qu’on ne vous inflige les quatre actes d’un ouvrage à la fin duquel l’auteur s’aperçoit qu’il a mis son histoire en musique21. »
Il y travaillera avec acharnement, « impatient, écrivait-il au père Aubourg, d’en arriver à la scène où mon héros, entendant monter dans la paix pascale le Salve festa dies22, s’arrache au Diable – au désordre – et renonce à ses œuvres23. » D’un certain côté, Roland-Manuel a hâte de faire le grand saut dans l’inconnu de la foi, tout en étant retenu par la crainte. Il fit ce grand saut avant même d’avoir achevé son œuvre, qu’il était loin d’avoir terminée lorsqu’il arriva à Solesmes pour le grand jour de son baptême, qui eut lieu le 2 octobre 1926, fête des anges, date choisie par Maritain, qui fut son parrain. La cérémonie du baptême fut présidée solennellement par dom Germain Cozien, abbé de Solesmes, en présence de toute la communauté des moines. Roland-Manuel avait 35 ans. Il prendra alors le prénom de Siméon.
En septembre 1927, Roland-Manuel va tout faire pour avancer son opéra, impatient de voir la fin d’un ouvrage qui parachevait pour ainsi dire son nouvel état de chrétien.
Ce n’est qu’en janvier 1928 qu’il emploie les grands moyens. Il se retire à Solesmes pendant plusieurs semaines, et fait installer un piano qu’il avait loué dans sa petite chambre de l’hôtellerie monastique. Depuis Solesmes, il dira à Maritain : « Il m’a suffi de mener le Diable à Solesmes pour qu’il prenne un train d’enfer24. » C’est ainsi que pendant trois semaines, Roland-Manuel put terminer son Diable, « dans une atmosphère de bénédiction ».
Roland-Manuel eut beaucoup de déboires pour faire représenter son Diable. Toutefois, en octobre 1928, Le Diable amoureux fut donné en audition privée, chez les Maritain, à Meudon, une première audition à laquelle s’ajoutera celle de 1933, où furent donnés des extraits de l’œuvre par Pierre Monteux, avec l’Orchestre Symphonique de Paris.
Peña de Francia
Deuxième œuvre significative, liée à un événement qui aurait pu coûter la vie à Roland-Manuel.
En rentrant d’Espagne, la voiture dans laquelle Roland-Manuel se trouvait en compagnie d’Arthur Honegger et de sa femme, s’est littéralement fracassée contre un arbre. Ils s’en sortirent presque indemnes, sauf Mme Honegger, qui fut plus gravement blessée. Pour sa part, Roland-Manuel ne pouvait s’empêcher de penser au pèlerinage qu’il avait fait, trois jours avant l’accident, au sanctuaire dominicain de la Vierge de la Peña de Francia, qui apparut à un pèlerin français. La petite valise, qui contenait un morceau du rocher de l’apparition et des flacons fragiles, fut retrouvée à 10 m de l’accident, intacte. Roland-Manuel a toujours tenu cet épisode pour un miracle. À titre d’hommage, il composera Peña de Francia, une suite pour orchestre, inédite.
Puis il y eut la guerre, période où ses origines juives l’ont pratiquement empêché de pratiquer son métier pendant près d’un an. Il avait mis à profit cette retraite forcée pour essayer de payer à sa manière, qui est celle du jongleur de Notre-Dame, un peu de la dette qu’il avait contractée à l’égard de la Vierge, pour qui il gardera une vive dévotion. Il se mit à composer le Cantique de la sagesse pour contralto, chœur et orchestre (1951 ou 1953 ?). Il confiera au père Aubourg : « Je suis un peu terrifié par la tâche que j’ai entreprise et je prie Dieu et Notre-Dame de me permettre de la mener à bien25. »
En 1964, bien que « happé, comme il disait, par ces machines qui se nomment la Radio, la Sorbonne, la Schola cantorum et les encyclopédies », sa piété mariale lui fit mettre en chantier une Missa brevis de Beata Virgine pour chœur mixte et instruments, non recensée par ailleurs dans la liste de ses oeuvres26.
Sur le plan spirituel encore, il faut signaler sa dévotion pour sainte Thérèse d’Avila qui l’aidera beaucoup au quotidien. Les œuvres de la carmélite allaient devenir l’aliment privilégié de sa vie spirituelle. Elles correspondaient à son tempérament exigeant et entier qui repoussait toutes les lectures pieuses et sucrées. Il se rendra d’ailleurs plusieurs fois en pèlerinage à Avila. Roland-Manuel mit beaucoup de temps à s’exercer à la prière en traversant des périodes de grande sécheresse. Encore là, il suivra les recommandations de Thérèse d’Avila.
Plus tard, il écrira la préface au Livre des Fondations de sainte Thérèse de Jésus, une œuvre de la moniale traduite par Marcelle Auclair, et devenue depuis un grand classique.
Il avait aussi une prédilection pour Chesterton, qui, avec sa dialectique de l’ironie, était aussi un auteur qu’il aimait relire. « Ces armes légères me séduisent cent fois plus que l’onctueux jargon que tant d’écrivains pieux voudraient vous faire prendre pour le grand style27. »
Roland-Manuel fait ce qu’il peut pour éliminer les plaisirs inutiles. Par exemple, il « fréquente moins que jamais les derniers salons où l’on cause ». Dans sa vie de tous les jours, il s’efforçait surtout à vivre dans la vérité. Le père Aubourg lui avait fait comprendre, c’est Roland-Manuel qui écrit, « que tout le bonheur de l’homme ne consiste pas uniquement dans le jeu. Jeu de l’esprit, de la chair et du cœur, dont j’avais pris les caprices pour les lois éternelles28. »
Et lorsque sa vie spirituelle s’étiolait, Roland-Manuel allait se ressourcer à Solesmes. Si brefs que furent ses séjours à Solesmes, il ne quittait jamais « son » abbaye sans en emporter un souvenir qui rendait toujours plus difficile sa réacclimatation à la vie turbulente et désordonnée de Paris. Il se disait le « profiteur de la paix bénédictine29 ».
S’il progressait malgré tout, il redoutait beaucoup de devoir affronter les hommes d’église et le clergé séculier « qui, disait-il, semble mis en sentinelle à toutes les portes du royaume de Dieu pour en interdire l’accès aux hommes de bonne volonté. J’en sais quelque chose… mais j’admets aussi que s’il y a presque toujours un prêtre imbécile à l’origine des conversions, il nous faut bien considérer cette imbécillité comme providentielle30. »
Il lui fut douloureux que sa femme Suzanne ne partage pas ses convictions. Elle le félicitera, non sans une pointe d’ironie, d’être devenu vertueux… Elle lui fait servir malgré tout deux repas maigres le vendredi et fait faire tous les soirs à Claude, leur fils, sa prière et son signe de croix. Suzanne Roland-Manuel se rendra à Solesmes en 1927, et en reviendra charmée. Elle y retournera encore.
Roland-Manuel et l’amitié
C’est un fait, Roland-Manuel suscitait l’amitié. Ce charisme chez lui avait été très vite décelé par le père Aubourg : « Vous, lui écrivait-il, qui êtes le bon Ange de l’amitié et de la paix ».
Après sa conversion, cette propension prit certainement une dimension surnaturelle.
À combien d’êtres en difficulté, le plus souvent des amis, n’a-t-il pas prodigué son inlassable dévouement ? Pourtant son aîné de treize ans, André Caplet lui dira : « Merci pour la joie que vous me donnez et le bien que vous me faites31. » C’est sûr, on recherche sa présence. Entre Erik Satie et lui, il y avait bien plus qu’une relation amicale entre un maître admiré et un élève doué musicalement. Satie aimait la présence apaisante de Roland-Manuel, et elle lui manquait lorsqu’il en était privé.
Il accompagna beaucoup d’amis à Solesmes, et notamment Louis Laloy, qui se trouvait dans une mauvaise passe. Il eut une sollicitude presque maternelle pour un autre ami, le romancier, peintre et critique d’art François Fosca, aux prises avec un divorce presque inéluctable, pour qui Solesmes sera un lieu de refuge et de consolation. Il deviendra oblat de l’abbaye.
Il y eut aussi le monde du cinéma, où Roland-Manuel était très impliqué : ainsi, Diamant-Berger.
En décembre 1933, Roland-Manuel présentera le père Aubourg à Jean Grémillon, aux Deux-Magots. Ce lieu s’explique, car Roland-Manuel servait la messe du père Aubourg à l’église Saint-Germain-des-Prés, lorsqu’il se trouvait à Paris. Ce personnage tourmenté que fut Grémillon trouvera apaisement à Solesmes. En septembre 1936, Roland-Manuel écrivait au père de Laborde : « Comme il a plus besoin que jamais de respirer la paix du Christ, je dois surmonter mes scrupules d’indiscrétion et vous transmettre sa requête. Si la chambre à deux lits de la Rose était disponible, nous pourrions peut-être l’occuper32… »
Il introduira également des musiciens, tel Ernest Ansermet, qui était calviniste, et qui trouva des réponses à ses interrogations, éclairé qu’il fut par les lettres du père Aubourg.
En 1936, Roland-Manuel organisa un déjeuner avec Igor Stravinsky et le père Aubourg où les conversations furent surtout d’ordre philosophique. Mais plus tard, Stravinsky, grâce à Roland-Manuel encore, bénéficiera du secours spirituel du moine en 1938 et en 1939, après les épreuves qu’il dut subir coup sur coup, la mort de sa fille aînée et de sa femme.
En 1937, c’est un jeune compositeur juif, Manuel Rosenthal, l’un des dirigeants de la radiophonie d’État, que Roland-Manuel amènera à Solesmes. Il avait épousé une jeune catholique qui souhaitait vivement sa conversion. Roland-Manuel l’accompagnera de près avec un dévouement sans bornes dans une situation matrimoniale difficile. « Il est beau, il est bon d’être tout à tous dans de pareils moments33 », écrivait-il au père de Laborde.
Le 15 janvier 1938, après le décès de son ami Maurice Ravel, il eut ce geste fraternel de faire dire une messe pour le repos de son âme en la chapelle des dominicaines de la rue Vaneau, où il avait convié une poignée d’amis, dont Ricardo Viñes.
Faute de temps, Roland-Manuel ne se rendait plus à Solesmes, dans sa chère abbaye, mais il n’en avait pas oublié le chemin : « Il n’est semaine, il n’est jour que je ne le parcoure « en songe, souhait et pensée » comme parle ce doux exilé de Charles d’Orléans. Le port de Solesmes requiert sans cesse ma nostalgie et très instamment depuis quelques semaines. Car j’ai bien de la peine à m’accommoder des nouvelles prescriptions liturgiques dont l’observance me pèse34. » Finalement, il ne revint jamais à sa maison natale « solliciter son pardon aux pieds de saint Pierre35 », comme il l’avait écrit dans une dernière lettre au père de Laborde. Roland-Manuel mourut l’année suivante. Mme Roland-Manuel avait demandé, pour ses obsèques à Sainte-Clotilde, une messe en chant grégorien.
Suzanne elle-même demandera à être baptisée un an après le décès de son époux. Elle prendra pour marraine Yvonne Gouverné. C’est un père capucin, ancien élève de Roland-Manuel, qui l’y prépara, elle qui fit ce très bref témoignage au père de Laborde sur son mari : « Sa vie n’a été que bonté, indulgence, amour, générosité et travail intensif. »
Pour citer ce document
Patrick Hala, «Colloque Roland-Manuel (novembre 2016) | Roland-Manuel et le spirituel», La Revue du Conservatoire [En ligne], Actualité de la recherche au Conservatoire, Le septième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : 23/05/2019, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=2155.
Quelques mots à propos de : Patrick Hala
Le père Patrick Hala (o.s.b.) est entré à l’abbaye de Solesmes en 1983. À la tête des éditions de Solesmes, il est l’auteur de plusieurs commentaires des prières de la liturgie ; il étudie également la poésie sacrée et a publié plusieurs ouvrages, dont l’un sur les hymnes, intitulé Louanges vespérales, ainsi que, récemment, Solesmes, les écrivains et les poètes.
Notes
Lettre de Roland-Manuel au Père Gaston Aubourg, 1er octobre 1927. ↩︎
Lettre de Max Jacob à Roland-Manuel, 17 septembre 1917, archives Roland-Manuel. ↩︎
Lettre de Max Jacob à Roland-Manuel, 5 septembre 1921, archives Roland-Manuel. ↩︎
Lettre de Max Jacob à Roland-Manuel, 9 novembre 1927, archives Roland-Manuel. ↩︎
ROLAND-MANUEL Alexis, À la gloire de Ravel, Paris, Nouvelle Revue Critique, 1938. ↩︎
Le baptême de Claude Roland-Manuel eut lieu le 8 mai 1923, en présence du poète Marcel Ormoy, parrain, et d’Andrée Reeb (épouse Nolleau), marraine. ↩︎
De son vrai nom Moïse Brillant (1881-1953), poète, romancier, critique d’art et écrivain. ↩︎
Lettre de Maurice Brillant à Jacques Maritain, Paris, 22 avril 1926, BNU Strasbourg. ↩︎
Lettre de Roland-Manuel à Jacques Maritain, 22 juillet 1926, BNU Strasbourg. ↩︎
Lettre de Maurice Brillant à Jacques Maritain, Paris, 22 avril 1926, BNU Strasbourg. ↩︎
Lettre de Jacques Maritain à dom de Saint-Michel, 2 mai 1926, Archives Solesmes. ↩︎
Lettre de Roland-Manuel au père Gaston Aubourg, 12 avril 1927. ↩︎
Le Diable amoureux, opéra-comique sur un livret de Roger Allard d’après Cazotte (1929, création d’extraits sous la direction de Pierre Monteux à la tête de l’Orchestre Symphonique de Paris en 1933), inédit. ↩︎
Lettre de Roland-Manuel à Jacques Maritain, 13 mai 1926, BNU Strasbourg. ↩︎
Lettre de Jacques Maritain à Roland-Manuel, 29 juillet 1926, archives Roland-Manuel. ↩︎
Lettre de Jacques Maritain à Roland-Manuel, 23 juillet 1926, archives Roland-Manuel. ↩︎
Lettre de Roland-Manuel au père Gaston Aubourg, août 1926. ↩︎
Lettre de Roland-Manuel à Raïssa Maritain, 11 septembre 1927, BNU Strasbourg. ↩︎
Antique chant de procession pour le jour de Pâques, dont le texte provient d’un long poème composé par Venance Fortunat († vers 600). ↩︎
Lettre de Roland-Manuel au père Gaston Aubourg, 12-18 juillet 1926. ↩︎
Lettre de Roland-Manuel à Jacques Maritain, 13 janvier 1928, BNU Strasbourg. ↩︎
Lettre de Roland-Manuel au père Gaston Aubourg, 30 septembre 1941. ↩︎
Le projet d’Isabelle et Pantalon, opéra-bouffe en deux actes de Roland-Manuel sur un livret de Max Jacob, se décline en quatre étapes distinctes : une première phase d’élaboration en 1918 en collaboration avec Jane Bathori ; la création d’extraits en concert en 1921-1922 ; la création de l’opéra-comique en décembre 1922 au Théâtre du Trianon-Lyrique en décembre 1922 ; et la reprise à l’Opéra-Comique en 1959 pour deux représentations. Quelle fut la collaboration entre Roland-Manuel et Max Jacob, affirmant que « le fond de mon ventre est opéra-comique » ? Comment Max Jacob et Roland-Manuel se sont-ils emparés des genres traditionnels que sont l’opéra-comique et la commedia dell’arte ? Quels ont été leurs choix artistiques (rôle du chœur, décors, mise en scène, interprètes) et quelle fut la réception dans la presse des productions de 1922 et 1959 ?
Au regard des Mamelles de Tirésias de Poulenc, de Parade de Satie, des Mariés de la Tour Eiffel, ou encore du Dit des jeux du monde de Honegger qui fait scandale le 2 décembre 1918 au Théâtre du Vieux-Colombier, Isabelle et Pantalon, opéra bouffe1 en deux actes de Roland-Manuel (1891-1966) sur un livret de Max Jacob (1876-1944), créé à Paris, le 112 décembre 1922, au Trianon-Lyrique3, fait presque figure d’œuvre « rétrograde ».
Si le critique Maurice Bex salue « un opéra bouffe très réussi », qui « ressuscite pour la joie générale, les personnages éternellement sympathiques de la comédie italienne », au « ton jamais forcé », « léger, souvent plaisant et toujours aimable »4, Georges Auric écrit : « Isabelle et Pantalon, et cela frappe dès qu’on entrouvre la partition, dès qu’on en scrute les intentions, les tendances, ne veut pas se prêter un instant à l’équivoque du « modernisme »5. »
Par son sujet revenant à la commedia dell’arte et sa première phase de gestation, en 1918, en marge de la saison musicale programmée par Jane Bathori au Vieux-Colombier, Isabelle et Pantalon a peut-être été influencé par la réforme du théâtre de Jacques Copeau. L’élaboration, la création et la reprise d’Isabelle et Pantalon se déclinent en quatre étapes distinctes (cf. tableau chronologique du projet en fin d’article) : une première phase d’élaboration en 1918 en collaboration avec Jane Bathori (1877-1970) ; la création au concert d’extraits en 1921-1922 ; la création de l’opéra-comique en décembre 1922 au Théâtre du Trianon-Lyrique en décembre 19226 et la reprise à l’Opéra-Comique en 19597 pour deux représentations.
Un premier projet en collaboration avec Jane Bathori
Un temps accompagnateur au piano, Max Jacob fréquente le cercle des Apaches où il croise Roland-Manuel, de quinze ans son cadet, dont il fréquente également le salon8. Leur belle amitié s’est sans doute cristallisée autour d’Eugène Roux, père de Suzanne Roux9 devenue l’épouse de Roland-Manuel en 1916. Au ministère de l’Agriculture, Eugène Roux dirigeait le service des fraudes et son laboratoire central, dont Max Jacob allait retenir le titre de l’une de ses œuvres phares, contemporaine de l’élaboration d’Isabelle et Pantalon : Le laboratoire central10 publié en 1921.
La première mention d’Isabelle et Pantalon apparaît dans une lettre de Max Jacob à André Salmon de novembre 1918 : « Je fais jouer un opéra le mois prochain avec Honegger11 et je termine un opéra-comique avec Roland-Manuel… et la peinture ne se fait et ne se vend plus du coup12. » Le poète, pour qui « le fond de mon ventre est opéra-comique13 », apprécie ce « mélange de cliché romance et des réalités quotidiennes ». Depuis sa jeunesse, il fredonne des airs d’opéra-comique (le Barbier de Séville mais aussi Offenbach, Rossini, etc.)14 en travaillant. En décembre 1903, Max Jacob passait fréquemment ses soirées au Trianon-Lyrique, dessinant les acteurs sur un carnet de croquis15.
Aux premières loges de la création de Pelléas et Mélisande de Debussy en 1902, Roland-Manuel s’est passionné pour L’Heure espagnole16de Ravel et a acquis une maîtrise de la forme et du style de l’opéra-comique. Le choix d’emprunter le sujet à la commedia dell’arte a sans doute été décidé d’un commun accord entre Max Jacob, Roland-Manuel et Jane Bathori, investie dès les débuts du projet. Un dessin d’Arlequin et un dessin de Pierrot figurent respectivement sur les éditions du Cornet à dés17 et du Phanérogame18 de Max Jacob.
Une lettre non datée de Max Jacob à Roland-Manuel19 mentionne une lecture du texte, initialement intitulé L’Institut hydrothérapique : « Je lis L’Institut hydrothérapique à cinq heures et demie à Angèle Bathori20(madame Angèle). Voici deux chansons. Tu m’as demandé aussi un air pour Bartholo. Je le ferai bientôt. »
Roland-Manuel collabore aux deux saisons musicales programmées à partir du 25 novembre 1917 par Jane Bathori au Théâtre du Vieux-Clombier21 où sont donnés notamment les trois Quatuors vocaux de Maurice Ravel. Le nom de Roland-Manuel apparaît dans le programme du « Concert de musique d’avant-garde » du 11 décembre 1917, parmi des œuvres de Georges Auric, Louis Duré, Germaine Tailleferre, Arthur Honegger, et la première de Rhapsodie nègre de Francis Poulenc. L’Hommage funèbre22 de Roland-Manuel est donné le 24 décembre 1917, avec M. Meyer au piano23.
En programmant au Vieux-Colombier des œuvres telles que Le Dit des jeux du monde d’Arthur Honegger, Une éducation manquée d’Emmanuel Chabrier ou La Servante maîtresse de Pergolèse, Jane Bathori a-t-elle songé à y donner Isabelle et Pantalon ? Cette hypothèse est d’autant plus probable que Max Jacob était l’auteur du livret de La Mort de sainte Alméenne (musique d’Honegger) également programmé au Théâtre du Vieux-Colombier.
Cette hypothèse se pose également car le sujet d’Isabelle et Pantalon fait écho au retour à la commedia dell’arte prôné par Jacques Copeau au Théâtre du Vieux-Colombier, et à la programmation de pièces parodiant la médecine telles que L’Amour médecin, Le Médecin malgré lui ou Le Malade imaginaire. Le livret de Max Jacob est un prétexte, c’est une histoire de la commedia dell’arte avec tous les personnages habituels de la comédie italienne. En deux mots, avec une sorte d’imbroglio avec Pantalon dupé, dont l’amour sort vainqueur en la personne d’Isabelle et Arlequin, après mille péripéties.
La parodie de la médecine qui se joue à travers le personnage du docteur Pantalon (basse bouffe) et du chœur des malades renvoie au propre vécu de Max Jacob, alors patient du neurologue Jean-Martin Charcot. Ainsi les didascalies du début de la Scène et Chœur des malades où Max Jacob fait dire à Pantalon : « N’êtes-vous pas soignés par un médecin qui coûte très cher24 ? »et à la fin du chœur des malades : « La consultation est terminée. Diète aujourd’hui pour tout le monde. Douche générale à quatre heures25. »Tout au long du livret, Max Jacob prend un malin plaisir à se moquer de la médecine « générale ».
La mention d’un traitement par hydrothérapie prend un relief particulier au regard des problèmes d’alcoolisme de Max Jacob, comme en témoignent ces paroles de l’Air de Pantalon à l’acte 1 : « C’est la guérison nouvelle, L’eau ! Méthode universelle, Anéantit la douleur et enrichit le docteur. Recommandé aux familles, supprime cachets, pastilles, sirops, juleps26, ces liqueurs qui font toujours mal au cœur27.»
Le critique Maurice Bex souligne un décalage texte-musique : « la spontanéité subsiste dans les mots plus que dans la musique. Parfois, on souhaiterait que l’idée littéraire eut été relue puis corrigée, et que la phrase musicale, au contraire, n’ait pas été ciselée avec un soin aussi constant. Mais à ce décalage près, on ne se lasse pas d’admirer les recherches de timbres, d’écriture et d’élégance qui donnent un ton précieux à cette partition28. »
La mention, dans une lettre du 18 décembre 1918 de Max Jacob à André Salmon, de coupures et d’ajoutures illustre l’idée d’un état de « work in progress » : « J’avais rendez-vous avec Madame Bathori et Roland-Manuel à 11 heures pour des ajoutures, des coupures et des réglages. Je me suis aperçu à deux heures que nous n’avions pas déjeuné. Nous voulions profiter de cette chose rare : un rendez-vous où les trois intéressés sont présents29. »
S’il n’est plus possible d’identifier ces « coupures et ajoutures », la forme éditée de l’opéra bouffe répond aux conventions du genre avec une sinfonia d’ouverture (vif-lent-vif), deux actes clairement délimités par deux finales (quatuor pour l’acte 1 et quatuor + quintette final pour l’acte 2), une présence importante et structurante, outre son effet comique, du chœur des malades intervenant dès le lever de rideau ; des airs de solistes confiés aux rôles principaux : Pantalon, Isabelle et Zerbinette au premier acte ; Romance de Pierrot et Sérénaded’Arlequin au deuxième acte.
On note la présence intéressante, au regard du ballet Pulcinella de Stravinsky, composé en 1919, d’une Danse d’Arlequin30 (Presto) avant le final de l’acte I et de l’Entrée d’Arlequin31 (Maestoso, instrumental) de l’acte II, sans doute dansée. Outre l’admiration que Roland-Manuel portait à Stravinsky et sa collaboration à la rédaction de la Poétique musicale, il rédigea une critique de Pulcinella qui toucha particulièrement le compositeur russe32.
L’éventuel projet de faire représenter Isabelle et Pantalon au Théâtre du Vieux-Colombier a peut-être été abandonné en raison des bombardements de Paris et du bilan financier désastreux du théâtre. Mais, il est également possible que Jane Bathori ait reçu Roland-Manuel et Max Jacob chez elle, où elle enseignait33 ou, pour des raisons d’espace, au théâtre, sans avoir envisagé de programmer l’opéra bouffe. Jane Bathori était-elle la première interprète envisagée du rôle d’Isabelle ? La question reste ouverte.
À l’époque de la lecture de L’Institut hydrothérapique34 (lieu de déroulement de l’opéra mentionné sur la page de distribution des rôles de la partition pour piano-chant : « La scène se passe à Venise à une époque indéterminée, dans le jardin de l’Institut hydrothérapique du docteur Pantalon35. »), le titre définitif de l’opéra bouffe est encore en discussion, comme l’exprime Max Jacob : « Ce titre pour insister sur le sujet de notre pièce qu’on oublie trop dans le flot montant de ton admirable musique. Je trouve le titre que tu proposes un peu trop ‘velours de Gênes et popeline de soie’, étoffes me semblant vues déjà au théâtre de Mr. Georges Berr36 et somme toute correspondant peu à ce qu’il y a ici de parfois nerveux et satirique. Ceci modèle de beau style : je me grâte [sic] la main. De plus, ton titre manque d’éclat et se confond avec les titres de l’affiche générale, or, il faut innover37».Roland-Manuel a semble-t-il eu le dernier mot, en conservant le titre d’Isabelle et Pantalon pour la création au Théâtre Lyrique.
Le premier projet avec Jane Bathori était sans doute d’une forme moins aboutie que la version donnée au Trianon-Lyrique, et la spontanéité favorisée dans le contexte d’émulation du Théâtre du Vieux-Colombier. On peut supposer qu’après l’achèvement de la partition de piano, Roland-Manuel s’est attelé à l’orchestration, supposition corroborée par le manuscrit de la partition de piano dont la Sinfonia était partiellement orchestrée, sans doute en vue de la donner en partie séparée.
En effet, certainement dans l’attente de pouvoir créer l’œuvre entière, la Barcarolle, la Sinfonia et l’Air d’Isabelle ont été donnés séparément, avec orchestre. Les dates de signature des manuscrits de ces extraits indiquent que l’orchestration n’était sans doute pas encore achevée au moment de l’édition de la partition de piano. Si Isabelle et Pantalon avait été donné au Vieux-Colombier, cela aurait peut-être été, pour des raisons financières, avec une instrumentation réduite. La première version de l’opéra était sans doute plus « spontanée » que celle créée ultérieurement au Trianon-Lyrique où l’orchestration définitive a sans doute bénéficié de l’orchestration des parties séparées données dans le cadre des concerts Colonne et Koussevitzky.
Extraits : Barcarolle, Sinfonia et Air d’Isabelle
Après l’achèvement du manuscrit de travail38 pour chant et piano, signé et daté « Paris, février 1919-26 décembre 1920 » à l’encre noire sur des papiers divers39, ont été données la Barcarolle qui ouvre l’acte II, et la Sinfonia d’ouverture (manuscrit daté du 18 août 1920). Deux présentations ont fait l’objet de deux comptes-rendus distincts d’André Cœuroy dans LaRevue musicale de décembre (pour la Barcarolle40, aux Concerts Colonne) et de février 1922 (pour la Sinfonia, Concerts Koussevitszky41).
La Barcarolle
La Barcarolle est le premier fragment d’Isabelle et Pantalon donné en partie séparée, selon un compte-rendu d’André Coeuroy42: « Cette « Sinfonia » sert de prologue à l’opéra bouffe dont M. Roland Manuel a écrit la musique sur un livret de Max Jacob. Un fragment de l’œuvre (Barcarolle) avait été joué déjà avec un vif succès l’an dernier chez Colonne43. »Cette barcarolle (est-ce une allusion à la Barcarolle des Contes d’Hoffmann ?) qui ouvre l’acte 2 sert à introduire l’air d’Isabelle « Ah ! Que Venise est belle ».
André Cœuroy y souligne la cohésion entre texte et musique : « De même que le texte de M. Max Jacob ridiculise les grands élans du lyrisme romantique, de même la musique, avec une finesse extrême, se gausse des fadeurs sentimentales et des nuits vénitiennes, mais sans sécheresse aucune, et bien plutôt avec une indulgence un peu émue. Dès le début, une mélodie confiée aux cors rappelle malignement le Chant du gondolier de Mendelssohn et une des cavatines des Pêcheurs de perles. Des appels narquois de trompettes bouchées, des frissons de tambour de basque alternent avec de fugitifs soli de violoncelle et de premier violon, pendant que la mélodie vocale (très adroitement chantée par Mme Romanitza44) s’élance et monte vers des étoiles de papier doré. Les deux derniers accords, dans leur simplesse amusée de tierces, créent la béate atmosphère des Bords de la Riviera. Voilà de l’humour excellent, spirituel autant que sensible, qui nous met l’eau à la bouche pour la dégustation de l’œuvre entière45. »
La Sinfonia
Selon la tradition, le style « patchwork » de la sinfonia d’ouverture annonce celui de l’œuvre à venir. Brillante, dans la tonalité de ré majeur, affirmée par la présence constante d’une pédale, cette sinfonia est d’un plan tripartite traditionnel (vif-lent-vif : allegretto, molto moderato, lento et reprise de l’allegretto). Trois styles d’écriture distincts préparent l’auditeur à ce qui va suivre : un style contrapuntique-fugué fréquemment employé pour le Chœur des malades, récurrent à travers toute la partition (mes. 24-28 de la partition piano-chant), une écriture de type barcarolle dans la partie lente (mes. 53-57) symptomatique des parties d’Isabelle (cf. Air d’Isabelle du début de l’acte II). Et enfin, une écriture constituée de syncopes élégantes, presque « alla Poulenc » (Lento, mes. 61-73), instaurant un climat aérien, calme et paisible.
André Cœuroy est tout aussi élogieux sur la Sinfonia : « Monsieur Roland-Manuel a le sens du pittoresque, et il l’a de nature. Il a le sens orchestral et, par-dessus tout, ce sens aiguisé du ton qui sied le mieux à son vif penchant pour l’ironie. Il est ingénieux, il est charmant ; il possède la clarté et le piquant du discours ; et sa culture, qui est vraie, n’étouffe jamais sa musique qui est fine. Cette sinfonia en est le plus pertinent exemple, qui débute, allegretto, par un thème du plus pur dix-huitième aux violons46. »
Le manuscrit d’orchestre47 de cette sinfonia, signé du 18 août 1920, outre de nombreuses corrections, ratures et hachures, comporte de fréquents jeux dialogiques entre vents et cordes, de nombreuses indications de caractère et de tempi (« gracieux », « Pressez », « au mouvement ») et témoigne d’une grande finesse du travail d’orchestration (cf. mentions de modes de jeu : à la cadence « la moitié des violons », en pizz. Utilisation de baguettes d’éponge pour la cymbale, cordes arco ; au-dessus de la partie de tambours : « baguettes l’une sur l’autre »). On y retrouve l’usage du célesta. Le final de la Sinfonia requiert l’orchestre au grand complet.
Air d’Isabelle de l’acte I
L’Air d’Isabelle du premier acte (« Pauvre Isabelle »), écrit dans le style de la romance, est un andantino de forme ABA, avec cadence « alla Bellini » (mes. 52-60 de la partition chant-piano). Roland-Manuel projetait certainement de le donner également en morceau séparé, au regard du manuscrit de la partition d’orchestre conservé aux éditions Leduc48. Ce manuscrit, daté et signé du 28 août 1921, à Lyons-la-Forêt, témoigne d’une nouvelle étape intermédiaire avant la représentation au Trianon Lyrique. L’orchestration, qui est relativement analogue à celles de la Sinfonia et de la Barcarolle, prévoit 6 premiers violons, 6 seconds violons, 4 altos, 4 violoncelles, 4 contrebasses, flûtes, hautbois, clarinettes en la, bassons, cors en fa, trompettes, timbales et batterie (tambour de basque et triangle), célesta et harpe. L’Air de Pantalon en partie séparée (avec accompagnement de piano) est paru dans le supplément de La Revue musicale, le 1er avril 1921.
La création au Trianon-Lyrique
À la fin de l’année 1922, le projet est « sauvé » par le directeur du Théâtre du Trianon-Lyrique, Louis Masson49, et enfin donné en intégralité, avec Marcelle Evrard50 dans le rôle d’Isabelle. Roland-Manuel a sans doute rencontré Louis Masson par l’entremise de Ravel. Fils de Jean Ernest Masson (1894-1906), professeur de chant au Conservatoire de Paris, Louis Masson fait ses classes chez Gabriel Fauré, Paul Vidal, Albert Lavignac et André Gedalge. Depuis 1908, le Trianon-Lyrique, spécialisé dans l’opérette, est une succursale de l’Opéra-Comique51.
Proposition de décors
Une lettre de Max Jacob à Roland-Manuel de février 1922 (11 mois avant la création en décembre) indique que Roland-Manuel aurait proposé à Max Jacob de réaliser lui-même les décors : « Trouverais-tu excessif que je demandasse le quart des droits, en somme je suis un peu moins l’auteur du livret auquel tu as collaboré et insufflé ta gaieté. J’exagère, extravague, outrepasse mes droits ? Dis-le moi sans crainte de m’offenser. Toi, tu as tant travaillé et moi, je n’ai fait que des plaisanteries. Pour les décors, c’est impossible ! Je ne peux pas concurrencer Picasso et Derain, on se foutrait trop de moi, on le fait déjà assez ! […] J’aimais monsieur Masson, maintenant je l’adore, je ferai en novembre une gouache de Trianon que je lui offrirai ou à Madame Louis Masson52. »
Le décor sera finalement confié à Maxime Dethomas53, connu pour ses fusains rehaussés représentant des vues de Paris et d’Italie, au goût des maîtres vénitiens du XVIIIᵉ siècle. Ayant illustré les Esquisses vénitiennes de Henri de Régnier après plusieurs séjours à Venise en 1906, il fut sans doute désigné en raison de sa fascination pour un sujet proche du thème de l’opéra. Avec Maxime Dethomas, le choix se porte sur un peintre décorateur figuratif passionné par l’expression des physionomies. Une photographie de la représentation de 1922 au Trianon-Lyrique montre un décor traditionnel avec arrière-plan rocheux découpé, au devant duquel figurent Isabelle, Zerbinette, Pierrot, Pantalon et Arlequin en rôle muet. Cette photographie pourrait avoir été prise lors du Quatuor final« Voici la police ! » et Entrée d’Arlequin (acte 2, avant le grand final avec chœur)54. Quatre planches de costumes de Maxime Dethomas pour Isabelle et Pantalon, imprimées par Heugel et rehaussées au pochoir, montrent des costumes traditionnels, notamment un Pantalon vêtu de rouge, affublé d’une grande cape noire et de lunettes contemporaines.
Répétitions et interprètes
Une lettre de Max Jacob à André Salmon de novembre 1922 évoque les répétitions difficiles et la couverture de presse : « Je suis à Paris, assez malade de l’estomac et du ventre. J’habite chez un petit peintre amical et dévoué, 10 rue Berthollet, M. Dubuffet. Je fais répéter une petite opérette à Trianon qui passe le 4 décembre. Je doute qu’il y ait un service de Presse… tout de même on verra… Mes journées se passent à gueuler sur la scène, mes matinées et mes soirées trop souvent à gueuler sur un canapé ou un lit. On paie les excès de santé de la jeunesse55.» Dans ces conditions difficiles mentionnées par Max Jacob, il n’est pas impossible que la date de création ait dû être repoussée du 4 au 11 décembre. Une lettre de Louis Masson au chef d’orchestre André Caplet56 du 25 décembre 1922 évoque le paiement (« un petit chèque ») et une éventuelle représentation ultérieure le 3 janvier 1923.
La partition chant-piano mentionne une distribution pour cinq solistes : Isabelle, femme de Pierrot (soprano, Marcelle Evrard), Zerbinette, suivante d’Isabelle (mezzo-soprano, Andrée Moreau), le Docteur Pantalon (basse bouffe, M. Marrio), Arlequin (baryton Martin, Alex Jouvin) et Pierrot (ténor, De Trévi). Alex Jouvin, créateur du rôle d’Arlequin, appartient au Trianon-Lyrique depuis 1907. En 1922, il était notamment en charge des représentations des « samedis du Trianon-Lyrique »57.
Maurice Bex salue cette distribution: « Mlle Marcelle Evrard est une Isabelle douée d’une voix jeune et délicieusement frêle qui fait avec la voix tonitruante de M. Marrio le contraste même que M. Max Jacob a voulu créer entre la tendre Isabelle et le vieux docteur Pantalon. Melle Andrée Moreau, MM. Alex Jouvin et de Trévi ont joué et chanté leur rôle avec talent et bonne humeur. L’orchestre, sous la direction de M. André Caplet, a paru mettre en valeur les moindres intentions du compositeur58. » À cette distribution de solistes s’ajoute le rôle déterminant du chœur, tant pour sa fonction structurante que son rôle comique.
Le rôle du chœur
Le chœur dans l’œuvre poétique de Max Jacob
Le chœur joue un rôle déterminant dans le quotidien de Max Jacob et dans son œuvre poétique. Le 24 juin 1917, Max Jacob participe au chœur des Mamelles de Tirésias59 de Guillaume Apollinaire, au Théâtre Renée-Maubel, rue de l’Armée-d’Orient. Dans le Dos d’Arlequin60, achevé d’être imprimé le 30 avril 1921, le chœur occupe une fonction structurante dans L’Auteur au Théâtre où il intervient à trois reprises. Comme dans Isabelle et Pantalon, les paroles burlesques, en rimes croisées, confiées au chœur des choristes ou au chœur des travailleurs, ridiculisent leur fonction. Ces similitudes entre le Dos d’Arlequin et Isabelle et Pantalon montrent les influences réciproques entre les écrits du poète et ceux du librettiste. La comédie lyrique permet à Max Jacob de développer son propre lyrisme.
Rôle du chœur dans Isabelle et Pantalon
Le rideau se lève sur l’Introduction et Chœur des malades à l’écriture homorythmique qui facilite la compréhension du texte burlesque. Le style du grand et du petit chœur évoque les tragédies lyriques de Lully. Ainsi, le petit chœur « Ne tombez pas sous la coupe / de Pantalon le docteur / On y mange de la soupe / Faite d’eau et de couleur61 ». Ce petit chœur sera répété textuellement, accentuant l’effet comique, entre l’air de Pantalon et l’air d’Isabelle. Le style homophone (ainsi que les rimes croisées) est conservé dans le petit chœur qui précède le final de l’acte 1. Dans la Scène et Chœur de malades : « Je réclame du chocolat62 » (Pantalon, les malades), l’effet comique provient du contraste entre la rigueur d’une écriture fuguée et le burlesque des paroles. Étonnamment, le chœur est beaucoup moins présent dans l’acte 2.
Un style mélangé
Dans un autre article, Georges Auric mentionne l’usage de nombreuses citations utilisées par Roland-Manuel : « Au devant d’une pièce où l’esprit de Labiche, l’attendrissement des romances de Meilhac et Halévy, la forte saveur des farces que nous allons voir à Médrano, ressuscitent, s’incorporent et se poétisent avec une fraîcheur miraculeuse, trop de personnes, parmi les mieux intentionnées, furent déçues pour s’être à l’avance embarrassées d’idées et de jugements tous faits63. »
Une parodie d’« Adieu, notre petite table » de Manon de Massenet est identifiable dans la Romance de Pierrot où Max Jacob lui fait dire : « Il y a notre petite table, elle n’a jamais qu’un couvert, Venise à deux, c’était supportable, malgré les puces et le chemin d’fer, â64 » sur le motif musical de Massenet (mes. 25 à 32).
Entre autres « clichés » de l’opéra-comique, Roland-Manuel confie à Arlequin une sérénade hispanisante (Sérénade d’Arlequin65, acte II) avec mélismes hispaniques sur « Manola », « sonnez, bassons et castagnettes »et effets comiques sur « Nouga, Nouba : distributions de chocolats après l’entracte ». Selon Georges Auric, « dans Isabelle et Pantalon, il y a, par exemple, un peu trop pour notre gré de frôlements de percussions appuyant systématiquement certains rythmes. C’est pourquoi quelquefois l’essence même de tel morceau nous échappe à demi : ainsi pour la Sérénade d’Arlequin au IIe acte, où il nous a paru que nous retrouvions un peu de l’attirail sonore de L’Heure espagnole66. »
Les paroles de l’Ariette de Zerbinette « avoir l’amour de son patron »67 noté « Alla Chabrier» semblent empruntées au théâtre de boulevard. Roland-Manuel use fréquemment de passages dissonants comme pour évoquer la vie moderne et les références textuelles de Max Jacob mêlant rimes croisées classiques au langage familier moderne. Les paroles de l’air évoquent le modernisme de Ne coupez pas, Mademoiselle ou Les erreurs des PTT68, donné à la Galerie Simon, à Paris, en 1921.
Reprise à l’Opéra-Comique en mai 1959
La reprise d’Isabelle et Pantalon le 22 mai 1959, à l’Opéra-Comique, sera couplée à La Voix humaine de Poulenc avec Denise Duval et La Véridique Histoire du docteur de Maurice Thiriet. Selon le critique Jean-Louis Causson, la direction de Georges Prêtre manquait de répétitions : « J’ai dit plusieurs fois l’estime en laquelle je tiens Georges Prêtre. C’est un excellent chef d’orchestre et un homme consciencieux. J’aime la manière dont il met au point les ouvrages qu’il dirige. Mais c’est précisément la mise au point qui m’a déçu cette fois. L’orchestre était lourd, les tempi paresseux. Manque de répétitions suffisantes, voilà, me semble-t-il, l’explication. La liberté ne s’improvise pas69. »
Décors et costumes
Le décor70 ocre-orangé, confié à Jean-Pierre Ponnelle, représente un palais vénitien sur la droite avec fenêtres ogivales de style hispano-arabe, filigrané de blanc. Sur le côté est installée une haute tour vénitienne avec une cloche, sur laquelle est inscrit avec humour « douche ». L’arrière-plan montre Venise et la lagune. « La médecine » et « hyppocrate » sont inscrits sur deux socles. Des statues d’une femme et d’un homme nus, bras coupés, tous deux coiffés d’un chapeau de commedia dell’arte voisinent avec des poubelles d’hôpitaux blanches à croix rouge. Les costumes dessinés par Suzanne Roland-Manuel (13 planches de costumes71) sont dans le style de la commedia dell’arte.
Au-delà du rideau de scène reproduisant les personnages, un jeu de scène était prévu devant le rideau et le critique Jean-Louis Causson rend compte d’une doublure chorégraphique des acteurs72 imaginée par le metteur en scène P. E. Deiber, ayant fait appel au chorégraphe Jacques Chazot : « les trois personnages chanteurs seront doublé par les trois « mêmes » personnages danseurs. Les uns se substituent aux autres – dans des scènes de comédie, mais surtout pas durant les passages chantés – ; seules Liliane Berton et Nadine Renaux danseront elles-mêmes. Nous assisterons donc à une mise en scène entre le théâtre et la danse73. »
Dans un article du 3 janvier 1923, Boris de Schloezer évoque une « résurrection de l’opéra bouffe » : « Allons-nous assister à la renaissance de l’opéra bouffe ? Je suis tenté de croire à la possibilité de la résurrection depuis que j’ai entendue au Trianon-Lyrique l’Isabelle et Pantalon de M. Roland-Manuel. […] La musique de M. Roland-Manuel possède une qualité extrêmement rare : elle est gaie, spirituelle, gracieuse. C’est vraiment de la musique « légère », au sens exact de ce mot, que l’on a détourné de sa véritable signification. J’ai entendu reprocher à Isabelle de n’être pas suffisamment « drôle », de ne pas provoquer le rire. Mais il me semble que le compositeur et le poète, Max Jacob, n’ont nullement prétendu nous faire rire et écrire des drôleries : la gaieté, la bonne humeur, la grâce souriante peuvent être évoquées sans faire jaillir le rire ». Si le rire est au cœur du livret de Max Jacob, la musique de Roland-Manuel conserve une extraordinaire maîtrise des styles.
Isabelle et Pantalon rejoint une série d’œuvres liées au renouveau de la commedia dell’arte, dont Salade74 de Milhaud, contrepoint chorégraphique créé le 17 mai 1924 lors des Soirées de Paris du comte de Beaumont au théâtre de La Cigale, qui met en scène Isabelle, pupille du Docteur, destinée à Tartaglia alors qu’elle est amoureuse de Cinzio.
Mais on peut s’étonner du peu d’influence de la technique de la commedia dell’arte – retournements toujours possibles, surprises, résurgences les plus inattendues – sur la musique d’Isabelle et Pantalon. Dans son compte-rendu pour Nord-Sud des Mamelles de Tirésias, Max Jacob conclut : « Le burlesque doit être lyrique pour être de l’art, et le lyrisme peut être burlesque puisque le rire est le lyrisme du pauvre75. » Avec Isabelle et Pantalon, l’esprit Cornet à dés conquiert la scène et le music-hall. Car le théâtre de Max Jacob n’a guère été joué. Parallèlement à Isabelle et Pantalon, Poulenc mettra en musique Quatre poèmes de Max Jacob76composés en août-septembre 1921, d’une tout autre veine.
Roland-Manuel poursuivra l’aventure de l’opérette avec Le Diable amoureux, œuvre lyrique d’après Cazotte.
Rendant compte du Roi Pausole d’Honegger, Roland-Manuel relate des propos d’Honegger qu’il pourrait presque faire siens concernant Isabelle et Pantalon : « j’ai cherché, au contraire, à écrire un opérette de caractère uniquement musical en m’inspirant de Mozart, de Chabrier, de Messager – de réaliser, en un mot, une musique qui ne fut pas esclave des préoccupations du moment77. » Sans doute l’intention primaire de Roland-Manuel et de Max Jacob était-elle surtout de créer une œuvre « savoureuse », au-delà de toutes conventions.
Chronologie du projet
novembre 1918
Lettre de Max Jacob à André Salmon dans laquelle il évoque qu’il termine un opéra-comique avec Roland-Manuel.
18 décembre 1918
Répétition avec Max Jacob, Jane Bathori, et Roland-Manuel mentionnant des « coupures, ajoutures », etc.
février 1919-26 décembre 1920
Dates consignées à la fin du manuscrit chant-piano à l’encre noire sur des papiers divers : la Sinfonia sur un grand papier à 20 lignes, le reste sur des papiers oblongs, principalement à 16 lignes. Il a servi pour la gravure de la partition chez Heugel en 1922.
18 août 1920
Signature du manuscrit de la Sinfonia donnée en parties séparées aux Concerts Colonne
1er avril 1921
Édition d’un supplément à LaRevue musicale avec l’Air de Pantalon, version chant-piano
28 août 1921
Signature du manuscrit pour orchestre de l’Air d’Isabelle donné en parties séparées
novembre 1922
Répétitions d’Isabelle et Pantalon au Trianon-Lyrique
4-11 décembre 1922
Représentations d’Isabelle et Pantalon au Trianon-Lyrique
décembre 1922
Compte-rendu de la Sinfonia jouée aux Concerts Colonne
3 janvier 1922
Lettre d’André Masson à André Caplet dans laquelle il lui propose une représentation supplémentaire le 3 janvier 1923.
février 1922
Compte-rendu de la Barcarolle jouée au Concerts Koussevitzky
27 février 1922
Lettre de Max Jacob qui réclame ses droits à Roland-Manuel.
janvier 1923
Article de Maurice Bex sur le compte-rendu de la création intégrale en décembre 1922.
mai 1959
Reprise à l’Opéra-Comique sous la direction de Georges Prêtre, mise en scène de Paul-Émile Deiber, décors de Jean-Pierre Ponnelle, chorégraphie de Jacques Chazot et costumes de Suzanne Roland-Manuel.
Pour citer ce document
Dominique Escande, «Colloque Roland-Manuel (novembre 2016) | De l’Institut hydrothérapique à Isabelle et Pantalon», La Revue du Conservatoire [En ligne], Actualité de la recherche au Conservatoire, Le septième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : 24/05/2019, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=2111.
Quelques mots à propos de : Dominique Escande
Dominique Escande a soutenu sa thèse de doctorat sur les « Convergences et divergences de la musique et des beaux-arts autour de l’idéal classique en France : 1909-1937 » à l’Université de Paris-Sorbonne. Elle suit un double parcours dans l’enseignement (agrégation, universités) et dans la culture (Cité de la musique, Philharmonie Luxembourg), et enseigne depuis septembre 2018 la poétique comparée (esthétique), l’histoire de la musique et l’histoire des arts et civilisations aux départements Musicologie et Arts du spectacle de l’Université de Paris-Saclay (Évry). En 2012, elle a présenté une communication sur le ballet Le Tournoi singulier de Roland-Manuel et Foujita à la Maison de la Recherche. Son dernier article publié porte sur « La création de L’Enfant et les sortilèges de Maurice Ravel à Monte-Carlo » (Avant-Scène Opéra). Elle a présenté en septembre 2018 une communication sur Pelléas et Mélisande de Claude Debussy (production de Cocteau, 1962) et présentera prochainement une communication sur le ballet La Nuit transfigurée (1923) orchestré par Louis Aubert.
Notes
Dans une lettre à André Salmon du 18 août 1921, Max Jacob mentionne « une petite opérette » puis, en novembre 1918, dans une autre lettre à André Salmon, un « opéra-comique ». La terminologie choisie pour l’édition de la partition de chant-piano sera « opéra bouffe ». N.B. : l’original de cette lettre est aujourd’hui introuvable. Une photocopie conservée par Pierre-Marcel Adéma a été reproduite dans : JACOB Max, SALMON André, Correspondances : 1905-1944, Paris, Gallimard, 2009, p. 99. ↩︎
Cette date est celle qui figure sur une notice bibliographique rédigée par José Bruyr en 1930 (in : L’Écran des musiciens, préface d’André Cœuroy, Paris, Les Cahiers de France, 1930, p. 116). Sur la partition chant-piano est mentionné : « Représenté pour la première fois au Théâtre Trianon-Lyrique à Paris, en décembre 1922 », sans précision de jour. ↩︎
Le Théâtre du Trianon-Lyrique, situé au 80 boulevard Rochechouart dans le 18e arrondissement de Paris, était depuis 1908 une succursale de l’Opéra-Comique spécialisée dans l’opérette. À l’époque d’Isabelle et Pantalon, Louis Masson en est le directeur. ↩︎
Article de Maurice Bex dans Le Mois musical, Au Trianon-Lyrique, Isabelle et Pantalon, compte-rendu de la création le 11 décembre 1922. Le Théâtre et Comoedia illustré, 26e année, janvier 1923, no 13. ↩︎
Article de Georges Auric, découpe de presse non référencée et non paginée, archives privées de Gilles Roland-Manuel. ↩︎
Sous la direction d’André Caplet, décor de Maxime Dethomas, mise en scène de Léon Joubert. ↩︎
Sous la direction de Georges Prêtre, décors de Jean-Pierre Ponnelle, mise en scène de Paul-Emile Deiber, costumes de Suzanne Roland-Manuel, chorégraphie de Jacques Chazot. ↩︎
Le salon des Roland-Manuel, situé dans leur appartement du 42 rue de Bourgogne à Paris, est assidûment fréquenté le lundi par Maurice Ravel, Albert Roussel, Georges Auric, Arthur Honegger, Maurice Delage, Pierre Bertin, Jane Bathori, etc. ↩︎
Pianiste et écrivain, Suzanne Roland-Manuel dessinera les costumes de la reprise d’Isabelle et Pantalon en 1959. Présente aux répétitions, elle y a peut-être assuré une partie de l’accompagnement au piano. ↩︎
JACOB Max, Le Laboratoire central, 1921, long poème en vers achevé à Saint-Benoît-sur-Loire. ↩︎
La Mort de sainte Alméenne, mystère en deux tableaux, texte de Max Jacob, musique d’Arthur Honegger, au programme du Vieux-Colombier. ↩︎
Lettre de Max Jacob à André Salmon, novembre 1918. ↩︎
JACOB Max, Lettres à René Rimbert, notes de Christine Andreucci et Maria Green, Mortemart, Rougerie, 1983, p. 30. ↩︎
Max Jacob composera d’autres textes d’opérettes, notamment Un amour du Titien avec Henri Sauguet ou Les Impôts avec Cliquet-Pleyel. ↩︎
GUIETTE Robert, La Vie de Max Jacob, Paris, A.G. Nizet, 1976, p. 65. Ces croquis serviront de base aux illustrations du Dos d’Arlequin. ↩︎
Six ans après la création d’Isabelle et Pantalon, Roland-Manuel fera paraître Maurice Ravel et son œuvre dramatique, dans lequel il analyse L’Heure espagnole. ↩︎
Le Cornet à dés paraît sur souscription et à compte d’auteur en novembre 1917. Le volume réalisé chez l’imprimeur Levé compte quarante exemplaires de luxe, avec un Arlequin gravé par Picasso pour les exemplaires Japon. ↩︎
Phanérogame, « roman humoristique et philosophique » paru mi-décembre 1918, s’offre comme un vaste dialogue qui sort des presses Levé. Après l’Arlequin, c’est un Pierrot gravé de Picasso qui illustre les tirages de luxe. ↩︎
En pharmacie, préparation liquide, sucrée et aromatisée, servant de base aux potions (julep simple et julep gommeux). Le Mint Juleps est un cocktail alcoolisé. ↩︎
Article de Maurice Bex dans Le Mois musical, art. cit.↩︎
Lettre du 18 décembre 1918 de Max Jacob à André Salmon. N.B. : l’original de cette lettre est aujourd’hui introuvable. Une photocopie conservée par Pierre-Marcel Adéma a été reproduite dans : JACOB Max, SALMON André, Correspondances : 1905-1944, op. cit., p. 51. ↩︎
Partition piano et chant, op. cit., Acte I, Danse d’Arlequin, p. 28-29. ↩︎
Partition piano et chant, op. cit., Acte II, Entrée d’Arlequin, p. 78. ↩︎
Lettre à Roland-Manuel du 27 juin 1920 : « j’ai trouvé votre article sur Pulcinella qui m’a beaucoup touché ». Cité dans STRAVINSKY Igor, Poétique musicale, Paris, Flammarion, Harmoniques, édition établie, présentée et annotée par Myriam Soumagnac, 2000, p. 29. ↩︎
Ensemble des traitements mettant à profit les propriétés de l’eau, notamment au cours de la kinésithérapie, de la thalassothérapie (bains, douches, etc.). ↩︎
Partition piano et chant, op. cit., page de couverture. ↩︎
Georges Berr (1867-1942) était un acteur membre et sociétaire de la Comédie-Française de 1886 à 1923 qui mit notamment en scène L’Amour médecin de Molière en 1920 à la Comédie-Française. ↩︎
Lettre de Max Jacob à Roland-Manuel, propriété de Gilles Roland-Manuel. ↩︎
Ce manuscrit, qui présente de nombreuses ratures et corrections, a servi pour la gravure de la partition chez Heugel en 1922. ↩︎
La Sinfonia sur grand papier à 20 portées, le reste sur des papiers oblongs, principalement à 16 portées. ↩︎
La Revue Musicale, février 1922, 3e année, no 4. ↩︎
En 1921, Koussevitzky, qui avait créé son propre orchestre qu’il dirigeait, donna une série de concerts intitulée « Grands Concerts Symphoniques Koussevitzky ».Après le 20 avril 1922, ces concerts furent donnés bisannuellement, une série au printemps et une série à l’automne. Koussevitzky y dirige fréquemment la musique de Ravel. ↩︎
CŒUROY André, La Revue musicale, décembre 1922 (4e année, no 2, décembre 1922, p. 166). Dans les « Chroniques et notes, la musique en France et à l’étranger », « Ouverture d’Isabelle et Pantalon (concerts Koussevitzky) de Roland-Manuel » par André Cœuroy. ↩︎
CŒUROYAndré, Les Concerts, “Barcarolle” par Roland Manuel, La Revue musicale, 1er février 1922, p. 160. ↩︎
Madame Romanitza (1888-1944) est une artiste lyrique roumaine qui chanta notamment dans Le astuzie femminili, commedia per musica en 2 actes sur un livret de Giuseppe Palomba d’après l’Amor rende sagace de Bertati représenté à l’Opéra de Paris le 27 mai 1920 dans une version opéra-ballet avec une orchestration revue par Ottorino Respighi. Elle interpréta également la partie de chant des Biches, ballet en un acte avec chant de Francis Poulenc, commande de Serge Diaghilev pour les Ballets russes en 1921, composé en 1923. ↩︎
CŒUROY André, Les Concerts, “Barcarolle” par Roland Manuel, art. cit., p. 160. ↩︎
CŒUROY André, « Ouverture d’Isabelle et Pantalon (concerts Koussevitzky) de Roland-Manuel », La Revue musicale, in : « Chroniques et notes, la musique en France et à l’étranger », décembre 1922, 4e année, no 2, p. 166. ↩︎
L’écriture du conducteur est de la main de Roland-Manuel mais non celle des parties séparées. ↩︎
Louis Masson, directeur de la musique au Casino de Deauville et chef d’orchestre à la Gaîté-Lyrique, devient directeur du Trianon-Lyrique à partir de 1916. ↩︎
Marcelle Evrard est une chanteuse de la troupe de l’Opéra-Comique. ↩︎
Rappelons pour mémoire que l’Opéra-Comique est placé, depuis 1918 et jusque 1924, sous la direction d’Albert Carré. Son mandat expiré, il en conservera le poste de directeur honoraire aux côtés de Louis Masson et de Georges Ricou, désignés en septembre 1924. ↩︎
Lettre de Max Jacob à Roland-Manuel, 27 février 1922, N° 22 de l’épistolaire publié dans les Cahiers Max Jacob ↩︎
Maxime Pierre Jules, dit Maxime Dethomas, est un ami de Toulouse-Lautrec, et un proche de Vuillard et Bonnard. Jacques Rouché lui confia de nombreuses commandes de décors et costumes au Théâtre des Arts, puis à l’Opéra, à la Comédie-Française, à l’Opéra-Comique, au Trianon-Lyrique (La Belle de Haguenau, 1924) et au Châtelet. En 1915, il avait réalisé avec succès le décor pour l’acte III des Goyescas de Granados à l’Opéra de Paris. Le fonds Dethomas[53] (Répertoire Arts et spectacles, BNF, site Richelieu) réunit plus de 30 maquettes et dessins mais aucun d’Isabelle et Pantalon. ↩︎
Lettre de Max Jacob à André Salmon, novembre 1922 N.B. : l’original de cette lettre est aujourd’hui introuvable. Une photocopie conservée par Pierre-Marcel Adéma a été reproduite dans : JACOB Max, SALMON André, Correspondances : 1905-1944, op. cit., p. 130. ↩︎
Lettre autographe de Louis Masson à André Caplet, Paris, 25 décembre 1922. Bibliothèque nationale de France, Gallica. ↩︎
Présentation dans un programme de 1922, Temple de l’amour à Versailles. ↩︎
Maurice Bex, « Au Trianon-Lyrique, Isabelle et Pantalon », compte-rendu de la création le 11 décembre 1922, Le Mois musical, art. cit. ↩︎
« Drame sur-réaliste en deux actes et un prologue de chœurs, musique et costumes selon l’esprit nouveau ». ↩︎
Sous-titré « Petit drame portatif ». Tirage de ce volume limité. Achevé d’imprimer le 30 avril 1921 par Ducros, Lefèvre et Colas, 7 rue Croulebarbe, Paris. ↩︎
Ne coupez pas, Mademoiselle ou Les erreurs des PTT, conte philosophique de Max Jacob illustré par Juan Gris, 1921.↩︎
CAUSSON Jean-Louis, « Création à l’Opéra-Comique de Isabelle et Pantalon, opéra-bouffe de Max Jacob et Roland Manuel ». Article de presse du 22 mai 1959, dossier d’œuvre, BNF, site Opéra. ↩︎
Planches de costume de Suzanne Roland-Manuel, BNF, site Opéra. ↩︎
La distribution est complétée par Pierre Germain, Charles Clevensy et Raymond Amade. ↩︎
CAUSSON Jean-Louis, « Création à l’Opéra-Comique de Isabelle et Pantalon, opéra-bouffe de Max Jacob et Roland Manuel », art. cit. ↩︎
Livret d’Albert Flamand, musique de Darius Milhaud, chorégraphie de Massine, décors et costumes de Georges Braque. ↩︎
Cité dans : JACOB Max, Œuvres, Quarto-Gallimard, p. 62. ↩︎
Les Quatre poèmes de Max Jacob, avec accompagnement de flûte, clarinette, basson, hautbois et trompette, dédiés à Milhaud sont donnés en première audition le 7 janvier 1922. Édition en 1993 chez Salabert à partir de la copie conservée par Darius Milhaud. ↩︎
ROLAND-MANUEL, « L’œuvre lyrique d’Arthur Honegger et de Darius Milhaud », dans :Le Théâtre lyrique en France depuis les origines jusqu’à nos jours, Troisième partie, de l’année 1900 à nos jours. Tome 3, Ministère des P. T. T, Direction de la radiodiffusion, Poste national Radio-Paris, Conférences sur la musique, Paris, 1938, p. 257-265. ↩︎
Communication1 donnée le 11 janvier 2016 au Conservatoire de Paris dans le cadre des Journées Bach Traduction depuis l’anglais : Angèle Leroy
Dans cet exposé, l’auteur traite des principales caractéristiques de l’analyse des « inventions » de Bach au moyen d’une méthode paradigmatique développée dans son livre Bach and the Patterns of Invention (1996). Deux exemples (issus de genres contrastés) qui ne figurent pas dans le livre illustrent ici les avantages d’une méthode d’analyse « informée » : l’air « Ach, mein Sinn » de la Passion selon saint Jean (BWV 245) et le 2ᵉ mouvement de la Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin (BWV 1027).
Depuis le XIXᵉ siècle, l’analyse de la musique a tenté d’appréhender la structure musicale en explicitant les mécanismes qui confèrent sa cohérence à une œuvre et contribuent à sa beauté et à sa signification. Les analystes, selon leurs orientations théoriques, se sont focalisés sur différents éléments – harmonie, contrepoint, mélodie, rythme ou forme – afin de répondre à des questions telles que : « Comment fonctionne une pièce de musique ? », « quels en sont les facteurs de cohésion ? » La substance de telles analyses ne peut être dissociée de la manière dont chaque analyste conçoit la structure musicale puisque ces notions précédemment énoncées déterminent les paramètres musicaux censés jouer un rôle structurel. Néanmoins, dans le domaine de l’analyse musicale – très différent de celui des mathématiques ou de la physique –, c’est rarement l’élégance d’une grande théorie qui emporte l’adhésion. Les analyses efficaces se distinguent plutôt par leur caractère intrinsèquement plausible musicalement, si flou soit ce critère. Pour cette raison, la circularité apparente de l’analyse musicale apparaît moins troublante si l’on prend conscience que les analystes chevronnés doivent convaincre une communauté de musiciens qu’il est possible de percevoir le déroulement d’une œuvre « ainsi et pas autrement », pour paraphraser Theodor Adorno.
Je voudrais émettre ici l’idée selon laquelle les analyses musicales les plus plausibles sont celles dans lesquelles nous distinguons – implicitement ou explicitement – un ensemble d’actions mises en œuvre par un compositeur. L’analyse devient alors une sorte de dé-composition, démontant ce qui a été assemblé par l’auteur. Et l’on pourrait même se demander comment il peut en être autrement à moins de considérer le compositeur comme une sorte d’idiot savant [en français dans le texte] écrivant sous la dictée d’une quelconque muse lointaine ? Le débat sur cette question a longtemps été dévié par la crainte de considérer à égalité les affirmations analytiques et les affirmations verbales des compositeurs à propos de leur démarche compositionnelle – alors que ces affirmations sont somme toute assez rares. Dans le cas des compositeurs du passé, il paraissait en outre arrogant de soutenir qu’un analyste pouvait reconstruire des actions compositionnelles, dans la mesure où le compositeur, qui avait le bon goût d’être mort, ne pouvait ni confirmer ni réfuter l’analyse ! D’autres analystes, reprenant l’annonce de la « mort de l’auteur » par Roland Barthes en 1967, ont totalement renoncé à la notion d’intention compositionnelle et cherchent à conforter l’idée selon laquelle l’analyse est une discipline qui concerne la perception des auditeurs. Cette approche pourrait paraître prudemment empirique mais elle concède prématurément une défaite intellectuelle à l’égard des « sciences cognitives ». Car ce qui a véritablement porté les analystes vers les chefs-d’œuvre de la tradition européenne n’était pas une théorie psychologique mais plutôt la reconnaissance d’une signification et d’une valeur esthétiques qui demandent à être déchiffrées et appréciées.
Dans mon livre Bach et les mécanismes de l’invention (Bach and the Patterns of Invention, Harvard University Press, 1996), j’ai tenté de répondre aux objections théoriques faites aux analyses « intentionnalistes » et d’expliciter une approche paradigmatique, affirmant que le plus grand espoir de contribution à la connaissance humaine se fonde ici sur l’idée que l’analyse musicale « dé-compose » le travail d’un compositeur sensible et pensant. Car si ce que l’analyse décèle dans l’œuvre d’art n’est dû qu’indirectement à l’intervention humaine qu’elle soit consciente ou plus subliminale, pourquoi devrions-nous nous y intéresser ? De plus, il est déloyal de rompre le lien entre la lecture d’un analyste et les actions d’un compositeur pour deux raisons. D’une part, la majeure partie de la composition musicale est une affaire tout à fait consciente et il y a tout lieu de penser que les tentatives d’appréhension par l’analyse des méthodes de travail d’un compositeur permettent de mieux comprendre des événements musicaux volontairement conçus. D’autre part, les analystes font systématiquement référence, lorsque ceux-ci sont disponibles, aux documents relatant les intentions du compositeur (esquisses compositionnelles, affirmations documentées, lettres ou élaborations théoriques contemporaines) qui confirment les découvertes analytiques, démontrant ainsi qu’ils sont disposés à défendre l’intentionnalisme lorsqu’il sert leurs objectifs. Il en résulte que les analystes devraient reconnaître leur intérêt pour l’idée que le compositeur se fait de l’œuvre et devraient intégrer cet intérêt à leurs propres méthodes.
La musique de Johann Sebastian Bach a représenté un champ fertile d’analyse depuis que les auteurs du XVIIIᵉ siècle tels que Kirnberger, Marpurg et d’autres ont commencé à la considérer comme source privilégiée de connaissance harmonique. En effet, l’un des plaisirs de l’étude de Bach réside dans la compréhension de ses constructions complexes qui deviennent remarquablement limpides dès lors que l’on a découvert les composantes sur lesquelles un genre d’œuvre particulier est fondé. Nombre de genres – comme les fugues, les arias, les chœurs, les mouvements de concerto et de sonate – impliquent l’élaboration d’idées musicales répétées et variées de façon relativement rigoureuse tout au long d’un mouvement, et je vais me pencher ici sur certaines caractéristiques de ce type de « discipline » chez Bach. Il me paraît préférable de nommer « inventions » ces idées fondamentales dans la mesure où c’est le mot même utilisé par Bach à propos de ses Praeambulae à deux voix d’une exemplaire concision, qui avaient pour but, comme il l’a écrit, de montrer non seulement « comment trouver de bonnes inventions », mais aussi « comment les développer (ou les mettre en œuvre) convenablement » – en allemand : inventiones durchzuführen. Alors que la répétition exacte d’une invention ne fait que la dupliquer, l’idée de la développer ou de la façonner l’altère et l’infléchit de manière à exprimer quelque chose de nouveau. Il est utile, en outre, de distinguer deux types de variations : 1) l’embellissement de l’idée, dans laquelle la signification originelle demeure à peu près intacte derrière un simple ornement, et 2) une inflexion de l’idée qui altère son sens et ne pourrait être anticipée sans un effort mental substantiel.
Une première étape analytique logique consiste à réduire une pièce de musique à ses « dénominateurs communs » sous-jacents en identifiant toutes les répétitions exactes et les variations décoratives dans le but d’isoler l’ensemble des inventions primaires. Dans la plupart des genres musicaux utilisés par Bach, l’ensemble des idées signifiantes est relativement réduit, ou, pour le dire autrement, de nombreux passages musicaux voisins les uns des autres se comprennent mieux si on les conçoit comme des variations mutuelles.
Concernant Bach, il est même possible d’aller plus loin dans la mesure où il ne se contente pas de varier les idées d’une façon ingénieuse mais, plus encore, passe les inventions au crible de procédures relativement mécaniques qui constituent sa « boîte à outils » compositionnelle. Ces ensembles de procédures opèrent au niveau des inventions premières, produisant là de nouvelles variantes. Plutôt que d’adopter une attitude d’association guidée par le goût (attitude répandue chez ses contemporains) qui produit des variations élégantes, Bach tend souvent, dans ses procédures compositionnelles, à une recherche obsessionnelle de relations musicales congruentes. L’invention est dès lors non seulement une méthode mais aussi une quête et une recherche, et il me semble que cette soif d’invention rend compte de la complexité de la musique de Bach en même temps qu’elle la rend plus facile à analyser par l’observation des similitudes et des différences. La démarche est paradigmatique dans le sens où elle fait appel à l’idée d’une variation fondée sur des règles, idée que nous trouvons également dans le langage naturel, par exemple dans la conjugaison des verbes en français ou d’autres flexions comparables exprimant des variations de temps ou de modes.
Mettre l’accent sur la flexion des idées musicales inventées signifie que l’analyse ne naît pas de l’intérêt pour l’ordre des événements musicaux, c’est-à-dire ce que l’on nomme habituellement la « forme musicale ». Ce déplacement de l’attention peut paraître de prime abord déroutant pour les analystes pour qui la forme musicale représente en quelque sorte le lait maternel, à savoir l’un des principes fondamentaux d’organisation de la pédagogie de la théorie musicale. Cependant, d’un point de vue historique, pour Bach et pour le XVIIIᵉ siècle, il est clair que la forme musicale n’a jamais représenté un principe premier de composition. L’invention des idées venait en premier lieu, et ensuite seulement la question de leur disposition suivant les théories rhétoriques de l’époque. Étant donné le temps consacré par la suite aux formes musicales dans le domaine de la pédagogie de la musique – et tout particulièrement à la forme sonate –, on constate que toute cette attention portée à l’organisation musicale est un exercice fondamentalement syntagmatique plutôt que paradigmatique : il s’intéresse en priorité à une suite d’idées musicales dans une séquence linéaire : a, b, c, d, e. Il s’intéresse moins à identifier les paradigmes clés et à observer les variations qu’ils adoptent indépendamment de leur ordre dans l’œuvre musicale elle-même. Si je devais affirmer mon point de vue de manière plus provocatrice encore, je dirais qu’en raison de leur focalisation sur la forme musicale, les analystes musicaux ont passé beaucoup plus de temps à examiner le cadre du tableau que le tableau lui-même ! Regarder de plus près le tableau signifie se préoccuper des endroits auxquels le compositeur a dédié le plus de réflexion et prodigué la plus grande attention. Dans le cas de Bach, il serait facile de montrer que c’est précisément là que se trouvent ses meilleures et ses plus puissantes idées « inventées », qui ne sont pas des fragments statiques de musique mais plutôt des constellations dynamiques contenant la possibilité de leur propre « mise en œuvre » – leur « Durchführung ».
Le premier exemple que je vais analyser est l’air pour ténor « Ach, mein Sinn » de la Passion selon saint Jean de 1724. Bien que les questions concernant les rapports du texte et de la musique soient extrêmement intéressantes, je me concentrerai essentiellement sur la musique elle-même. Pour ce qui nous occupe ici, il est important de savoir que dans le récitatif précédent, selon le récit de la Passion, Pierre vient de renier le Christ : l’air reflète sa culpabilité et sa honte ainsi que son désir de fuir les conséquences ignobles de ses actions. Penchons-nous d’abord sur ce que je considère comme le ritornello idéal pour cette aria.
Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », ritornello et ligne vocale.
À écouter – Audio 1 :Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », ritornello (extrait de John Eliot Gardiner, Johannes-Passion, The Monteverdi Choir, The English Baroque Soloists, Archiv Produktion, 1986).
En observant la forme du ritornello, on peut voir que l’harmonie présente une ligne de basse claire en descente chromatique de tétracorde depuis la tonique fa dièse jusqu’au do dièse. L’harmonie reste ensuite proche de la tonique et de la dominante pour les quelques mesures suivantes avant d’initier une suite d’intervalles 10-7-10, 10-7-10. Cette séquence se fonde sur une progression de quintes à la basse avant de parvenir à la dominante. Cette dominante sur do dièse est prolongée pendant quelques mesures avant que la cadence ne soit opérée sur la tonique mineure. Enfin, celle-ci est étendue via des harmonies diminuées suffisamment longtemps pour majoriser la tierce de l’accord final de fa dièse mineur du la bécarre au la dièse.
Si l’on examine la ligne vocale du ritornello telle qu’elle est notée sur la portée supérieure, il est clair que seule une partie de la mélodie a été conçue par Bach pour être chantée : les deux premiers vers seuls conviennent à la musique, et certains mots conviennent bien mieux que d’autres. Il est ainsi intéressant de constater à quel point la mélodie instrumentale tend à prendre le pouvoir sur la ligne vocale. L’accent étrange sur l’adjectif possessif « mein [Sinn] » contrevient à une règle fondamentale de l’époque concernant le respect musical de l’accentuation poétique. A contrario, la musique suit l’accentuation poétique dans le vers suivant : « wo wíllt du éndlich hín ». Ici, Bach convoque l’inégalité rythmique doucement balancée de la chaconne française. Cette association est due non seulement à son schème métrique et son tempo rapide mais aussi – dans le mode mineur – au lien traditionnel qu’elle entretient avec la gravitas des lignes de basses descendantes du lamento. Il en résulte une idée géniale de Bach : construire un ritornello constitué d’une chaconne en deux courtes périodes de huit mesures sur une ligne de basse de lamento avec une petite reprise [en français dans le texte] à la fin.
Bien que les arias et les chœurs de Bach présentent plusieurs méthodes différentes de construction, les fonctions harmoniques de ce ritornello reflètent celles qu’il a développées plus tôt dans nombre de mouvements rapides de ses concertos instrumentaux, fondés sur des processus observés dans quelques concertos de Vivaldi qu’il avait commencé à transcrire plusieurs années auparavant. Le modèle d’Allegro vivaldien s’organise en trois segments principaux aux fonctions distinctes2 :
1) un Vordersatz [proposition, présentation] qui établit la tonalité, 2) une Fortspinnung [séquence, continuation] qui développe tout en évitant la cadence et 3) un Epilog [conclusion] où se trouve la cadence sur la tonique. Bach a observé à l’occasion chez Vivaldi et a développé de façon plus constante dans sa propre praxis la possibilité pour plus d’un segment d’occuper une seule fonction.
Quand tous les segments sont réunis, ils forment un ritornello « idéal » cohérent et complet auquel le compositeur, lorsqu’il sépare ou « segmente » le ritornello au fil de la pièce, peut se référer comme à une sorte de ressource fondamentale à laquelle la musique « revient » constamment.
Dans « Ach, mein Sinn », on observe deux sections d’ouverture qui définissent la tonalité – Vordersatz 1 et 2, notés [V1] et [V2] –, puis une section centrale mouvante (Fortspinnung, [F]) qui la suspend et enfin deux segments d’Epilog [E1] et [E2] qui la confirment et se ferment sur la tonique. (Les différentes sections sont indiquées sur la partition entre crochets.) Les segments individuels, de quelque façon qu’on les nomme, représentent les cellules sur lesquelles se fonde l’invention de Bach, car chacun d’entre eux se retrouve détaché des autres et répété d’une façon ou d’une autre au cours de la pièce. En réalité, la seule façon de parvenir à opérer cette segmentation est d’observer la façon dont Bach sépare les segments durant l’aria. Au fil du déroulement du mouvement, s’opère une alternance entre des idées relevant du ritornello et ce que l’on peut nommer des épisodes, qui ne relèvent pas d’un tel plan logique dans la mesure où ils ne font pas partie d’une unité harmonique plus large nommée ritornello. Pour Bach, plus une aria, un chœur ou un mouvement de concerto est de style soutenu, plus il élabore soigneusement ses paradigmes et impose à ses inventions un grand nombre d’inflexions paradigmatiques.
Ces paradigmes sont représentés dans le tableau 1. Ce « ritornellogramme » explicite le type de pensée constructive mis en œuvre à l’occasion de la composition de ce mouvement. La partie principale du tableau recense chaque occurrence des segments du ritornello dans l’ordre de leur apparition dans la pièce, de R1 à R9. Le tableau le montre : la musique en est saturée. Pour chaque occurrence, sont détaillés en outre le degré harmonique sur lequel le ritornello est présenté ainsi que l’identité et l’ordre des segments. Un regard approfondi montre qu’aucun ritornello n’est identique à un autre : même le premier et le dernier diffèrent. Et c’est une découverte capitale concernant Bach : nous avons affaire à un compositeur obsédé par les permutations et les reformulations incessantes de son matériau musical.
Table 1 :Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », « ritornellogramme ».
Les processus mis en œuvre ne relèvent ni de l’aléatoire ni d’un élégant jet de dés puisque les segments de ritornello eux-mêmes sont chargés d’associations affectives. Ainsi, le Vordersatz de « Ach, mein Sinn » est transposé dans le mode majeur afin d’exprimer la joie au moment où Pierre envisage de rester (« Bleibe ich hier ») plutôt que de fuir. De même, si l’Epilog avait été majorisé – une démarche parfaitement admissible « grammaticalement » et que Bach aurait adoptée sans aucun doute s’il s’agissait d’un concerto –, cela aurait transmis un message indiscutablement pastoral de tranquillité dans le style galant et de conclusion consolatrice. Or cette impression contredit la situation dramatique dépeinte par l’aria : un Epilog dans le mode majeur était dès lors inenvisageable et Bach s’en abstient ici.
Une autre habitude de Bach consiste à rechercher des liens inattendus entre les différents segments, spéculant sur la manière de forger de nouvelles connexions. Trois manières inattendues de relier des segments de positions ou de hauteurs distinctes sont ainsi référencées dans la dernière colonne du tableau précédent. Il est possible de les considérer comme des recherches musicales, terme que Bach lui-même utilisera vingt ans plus tard lorsqu’il composera des ricercari ou « recherches » dans son Offrande musicale ! Dans cette aria, pour n’en donner qu’un seul exemple, Bach a établi une connexion habile entre la fin du deuxième segment du Vordersatz à la tonique et le deuxième Epilog à la dominante qui produit une césure temporaire. Il s’emploie donc à explorer cette possibilité en prolongeant le do dièse majeur entre R2 et R3.
La science musicale de Bach se laisse mieux apprécier encore lorsque l’on démantèle l’aria et que l’on se penche sur les paradigmes eux-mêmes plutôt que de suivre l’ordre habituel de la pièce. De cette manière, on entend l’aria comme un ensemble de variations de ses segments fondamentaux. Si l’on écoute toutes les versions des deux Vordersatz [V1-V2], on est ainsi fasciné par le fait que la ligne vocale ne se répète jamais. Il faut aussi remarquer que ces segments de Vordersatz sont déployés sur quatre degrés harmoniques différents : I, IV, V et VII. Celui placé sur le septième degré de fa dièse mineur est transposé en majeur et représente une version du Vordersatz qui exige quelques ajustements pour justifier ce qui pourrait apparaître comme une transposition fautive.
À écouter – Audio 3, 3bis, 3ter : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », Vordersatz (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).
Les occurrences des segments de Fortspinnung se présentent également sur quatre degrés différents : le premier, le cinquième, le septième et le quatrième. Tout comme les segments de Vordersatz, ceux de Fortspinnung peuvent être transposés en majeur, ce que fait Bach.
Le premier Epilog, comme je l’ai dit, ne fonctionne que dans le mode mineur et il apparaît au début de l’air, en son milieu et à la fin.
Plus intéressant, le second fragment d’Epilog apparaît pour la première fois sur le degré de la dominante dans le ritornello 3, où sa fonction de prolongement de cadence n’est pas encore clairement définie par rapport au ritornello ; E2 ne sera pas relié dans sa relation syntaxique correcte à E1 avant les dernières mesures de la pièce.
On peut déduire de cette observation que le déroulement de la pièce est un obstacle à son analyse, ou, pour le dire différemment en empruntant à la linguistique, qu’il ne peut y avoir de « procédures d’analyse » (discovery procedures) explicites pour déchiffrer le processus de Bach : c’est la pièce elle-même et la connaissance des conventions historiques qui permettent de « détricoter » ce processus.
Dans les pièces avec ritournelles, il est d’usage que des énonciations complètes ou partielles du ritornello alternent avec ce que l’on nomme des « épisodes ». L’écart à la norme ici est dû au fait qu’à l’écoute des seuls fragments de ritornello, on a déjà entendu l’intégralité de la pièce – simplement, dans le désordre ! Cela signifie – et c’est incroyable – que Bach a délaissé son fonctionnement habituel afin d’élaborer son commentaire musical sur le reniement de Pierre de la façon la plus dense possible, sans jamais quitter le monde allégorique intense et désespéré qu’il a élaboré dans son ritornello idéal. Cela fait de cette aria, lorsqu’on l’écoute intégralement et dans l’ordre, une œuvre à couper le souffle, d’une grande concentration émotionnelle à la fois dans son caractère et dans son énonciation.
Pour servir ce but, Bach a contrevenu aux règles de l’époque relative à la subordination de la musique au texte. Il est ici fidèle à l’esprit d’une partie du texte, mais permet à la musique de dominer la poésie. Comme on le voit dorénavant, en dehors du début et de la fin de l’aria, c’est la poésie qui accompagne la musique et non l’inverse. En élaborant un ritornello remarquable, Bach a transformé ce qui était une chaconne rapide aux accents de lamentation en une danse de désespoir à laquelle le croyant ne peut échapper.
À écouter – Audio 5 : Johann Sebastian Bach, Passion selon saint Jean, « Ach, mein Sinn », entier (extrait de John Eliot Gardiner, ibid.).
Comme second exemple, j’ai choisi le deuxième mouvement de la Sonate pour viole de gambe et clavecin en sol majeur, BWV 1027. Je vais le traiter plus brièvement, mais je voudrais montrer comment Bach élabore ses inventions dans un genre de musique tout à fait différent : un allegro fugué au sein d’une sonate en trio. L’analyse de ce genre de mouvement de sonate avec les méthodes les plus conventionnelles s’avère relativement frustrante puisque, en dehors des gestes fugués initiaux (sujet/réponse ou dux/comes) des voix mélodiques, il n’existe pas de règles historiques connues concernant la conception de tels mouvements ou l’organisation de leurs idées principales. Bien entendu, les règles conventionnelles de l’harmonie voulaient qu’un mouvement commence et se termine dans la même tonalité, mais en dehors de la ou des modulation(s) prévisible(s) à la dominante (dans le mode majeur) et du rejet de certaines cadences dans des tons éloignés, il n’y avait pas de manière requise pour concevoir la disposition ou la « forme » d’un tel mouvement. Étant donné son penchant pour un traitement fugué des sujets (et, ici, des contre-sujets) thématiques, il n’est pas surprenant de trouver dans un allegro de sonate de Bach d’autres procédés fugués, comme du contrepoint renversable et même des imitations inverses, ainsi que des épisodes dans lesquels les thèmes sont absents. De plus, s’agissant ici d’un mouvement de sonate fugué plutôt que d’une fugue à proprement parler3, on s’attend à voir le compositeur utiliser des idées musicales en évolution, des inventions, qui ne fassent pas partie des idées fuguées exposées au début du mouvement, d’autant que les mouvements de sonate ont tendance à être plus longs et donc plus discursifs que les fugues strictes.
L’identification du genre de ce mouvement – un allegro fugué dans une sonate en trio – ne permet pas d’en déduire grand-chose à propos de la nature de l’invention compositionnelle ou du plan général de la pièce. En effet, considérée comme un tout, l’esthétique formelle d’un tel mouvement n’est pas tant guidée par la métaphore du drame que par la métaphore de l’invention ou de la découverte elle-même : plutôt que d’imaginer une pièce modelée par les changements et renversements du destin, menant sans relâche vers une résolution comique ou une catharsis tragique, l’on est mis au défi de donner sens à un puzzle musical dont la solution complète ne peut véritablement être envisagée avant que toutes les pièces n’aient été assemblées. Cependant, contrairement à un puzzle dans lequel toutes les pièces s’emboîtent par juxtaposition contiguë dans un plan en deux dimensions, le puzzle de Bach s’épanouit bien davantage à l’intérieur d’un espace tridimensionnel, dans lequel les inventions individuelles sont reliées les unes aux autres aussi bien par-dessus, par-dessous et par les côtés, à la fois comme des paradigmes et comme des syntagmes. Il en résulte que ce que l’on perçoit de l’ordre de la pièce au cours de son interprétation n’est qu’une façon plaisante, certes privilégiée parmi d’autres, de percevoir le puzzle. Parvenir à saisir pleinement le sens et la signification de ce puzzle implique cependant une autre démarche : reconstruire une disposition mentale idéale dont l’objet est à la fois la profondeur et la subtilité de la pensée musicale elle-même.
Au contraire de l’aria, fondée sur l’univers harmonique fermé d’un ritornello, ce n’est pas la question des fins de phrase et des cadences qui est importante dans la fugue ou le mouvement fugué. C’est le contrepoint qui joue ici le premier rôle dans l’élaboration de l’invention. Comme le montrent les exemples suivants, les paradigmes essentiels sont tous contrapuntiques. En cherchant de la même manière à isoler les idées clés répétées, on peut, comme je l’ai fait, identifier les inventions principales qui résument les différentes variantes de base auxquelles Bach soumet son sujet (nommé S). Ainsi que l’on peut le voir dans l’exemple 11.4, il façonne un double contrepoint inversé avec un contre-sujet ; étant donné que la permutation des voix est une condition sine qua non dans un mouvement fugué de sonate en trio, nous devons considérer cette invention comme le moteur premier du mouvement.
Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2ᵉ mouvement, inventions principales.
Les exemples suivants montrent comment Bach a importé dans ce mouvement deux ensembles de procédés fugués de haut vol qui sont habituellement étrangers à la sonate, deux canons à l’octave et à la sixte (voir exemple 11.2).
Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, canons à l’octave et à la sixte
Bien que le chevauchement entre les voix du canon soit assez court, il est intéressant de mettre cette invention sur un pied d’égalité avec le contrepoint renversable principal, car le travail de Bach sur les canons a vraisemblablement influencé la forme du sujet lui-même. L’exemple 11.3 montre les différents types d’invention mélodique pratiqués dans ce que l’on appelait contre-fugue : une transposition du sujet dans le mode mineur – ou modeswitch, « changement de mode » –, mais aussi les deux possibilités d’inversion mélodique du sujet : celle qui préserve les intervalles exacts du sujet, donnés en miroir, nommée SI1, et celle qui en préserve le mode, SI2.
Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, types d’invention mélodique.
Le « changement de mode » fonctionne ici sans difficulté sur l’intégralité du sujet et a dû être envisagé dès le premier stade de l’invention du sujet lui-même, puisque bien des thèmes – et particulièrement ceux d’une telle longueur – ne parviennent pas à faire continûment sens musicalement quand leur structure intervallique est à ce point altérée. Somme toute, ce qui est frappant à propos du genre de ce mouvement de sonate, c’est la manière dont il emprunte généreusement, mais pas complètement, à un genre particulièrement élevé de musique pour clavier : un hybride entre double fugue et contre-fugue !
Enfin, Bach réserve une partie de sa « recherche » pour la fin de la pièce, où il intègre le sujet dans le contre-sujet de manière à les faire sonner comme un seul thème et non pas deux. L’homme inventeur de la machine joue ici avec ses inventions pour créer une parenté d’une éblouissante simultanéité que seul un esprit musical ouvert aux potentialités les plus extraordinaires peut concevoir. En remplaçant le sol du contre-sujet (voir la flèche de l’exemple 11.1) par un fa dièse, Bach élabore une jonction parfaitement homogène entre les deux voix.
Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2e mouvement, inventions principales.
La recherche de ces relations de parenté fait bien entendu partie du plaisir de Bach à inventer son matériau ; cette approche exigeante de l’invention est évidente même dans des genres moins élevés comme la « simple » sonate en trio. Il est peu probable que tous les processus détaillés ici aient été clairement pré-compositionnels – c’est-à-dire que Bach ait pensé ses inventions tout à fait indépendamment de leur place finale dans le déroulement du mouvement comme un tout. Cependant, il a été utile de détailler leur structure et leurs mécanismes isolément du plan formel du mouvement afin d’observer la remarquable profondeur de pensée incarnée dans un ensemble de matériaux bruts relativement réduit. Cette idée se laisse appréhender facilement de manière statistique : la longueur totale du mouvement est de 113 mesures et, sans avoir traité les épisodes, nous avons rendu compte d’environ 85 mesures, soit 75 % du mouvement. Ce calcul suggère que, dans un mouvement de ce type, la question de la « disposition » ou de la forme ne peut être envisagée séparément des découvertes relevant de l’invention et, qu’en outre, elle est finalement liée à une mise en ordre rationnelle et satisfaisante des inventions.
À écouter – Audio 6 : Johann Sebastian Bach, Sonate en sol majeur pour viole de gambe et clavecin, 2ᵉ mouvement (extrait de Laurence Dreyfus, Ketil Haugsand, Bach: Sonatas for Viola da Gamba and Harpsichord, BWV 1027-1029, Simax, 1986).
Ainsi, l’analyse permet une meilleure appréhension de la pensée de Bach en éclairant les opérations musicales qu’il a sans aucun doute mises en œuvre. Bien que l’ensemble paraisse tenir du miracle, finalement, il n’en est rien. Plutôt qu’une création divine ou de la Nature, nous sommes ici en présence du fruit exceptionnel de l’effort et du génie humains, d’autant plus admirables et dignes de notre attention et de notre regard critique.
Quelques mots à propos de : Laurence Dreyfus
Laurence Dreyfus est l’auteur des deux ouvrages, Bach’s Continuo Group (1987) et Bach and the Patterns of Invention (1996), ce dernier remportant le prix Kinkeldey du meilleur livre de l’année décerné par l’American Musicological Society. Depuis lors, Laurence Dreyfus a publié une troisième étude, éditée par Harvard University Press, Wagner and the Erotic Impulse (2010). Il a enseigné à Yale, à Stanford, au King’s College de Londres et à l’Université d’Oxford où il est devenu professeur émérite en 2015. Il est membre de la British Academy depuis 2002. Il vit aujourd’hui à Berlin où est installé son consort de violes de gambe Phantasm qui a remporté de nombreux prix internationaux pour ses enregistrements – dont le Diapason d’or de l’année – et donne des concerts dans le monde entier.
Notes
Le texte de cette intervention est pour partie extrait des deux publications suivantes de l’auteur, avec l’aimable autorisation des éditeurs : – « Bachian invention and its mechanisms » inThe Cambridge Companion to Bach, ed. John Butt, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 171-192. – « The Triumph of ‘Instrumental Melody’: Aspects of Musical Poetics in Bach’s St John Passion » inBach Perspectives 8: Bach and the Oratorio Tradition, ed. Daniel R. Melamed, Urbana, University of Illinois Press, 2011, p. 96-121. ↩︎
Définies par Wilhelm Fischer en 1915 : cf. FISCHER Wilhelm, « Zur Entwicklungsgeschichte des Wiener klassischen Stils », in Studien zur Musikwissenschaft, 3, 1915, p. 24-84 (ndt). ↩︎
Comme la basse ne participe pas aux énonciations fuguées du début, il est clair que ce mouvement n’est pas une fugue stricte (comme une fugue pour clavier) mais plutôt un mouvement de sonate qui fait appel à certaines caractéristiques de la fugue. ↩︎
Brève biographie de Roland-Manuel (1891-1966), élève de Maurice Ravel, compositeur, critique musical, musicologue, pédagogue et homme de radio. Avec bibliographie et catalogue des œuvres de Roland-Manuel. En annexe, texte d’Hélène Jourdan-Morhange sur Roland-Manuel.
Repères biographiques
Roland-Manuel, pseudonyme de Roland Alexis Manuel Lévy, est né à Paris le 22 mars 1891 et mort à Paris le 1er novembre 1966.
Il fut compositeur, musicologue, critique musical, professeur d’esthétique musicale, homme de radio français.
Il étudia le violon à Liège, puis, à la disparition de son père en 1905, vint s’installer à Paris avec sa mère. Il poursuivit ses études musicales à la Schola Cantorum, auprès de Vincent d’Indy, Auguste Sérieyx et Albert Roussel. Présenté par Erik Satie à Maurice Ravel en octobre 1911, Roland-Manuel en devint d’emblée un des très rares élèves ainsi qu’un ami très proche, le premier biographe en 1914 et le transcripteur de l’Esquisse autobiographique de 1928. La mère de Roland-Manuel, Mme Fernand Dreyfus, fut marraine de guerre de Maurice Ravel, qui lui adressa une abondante correspondance en 1916-1917. Marié en 1916 à Suzanne Roux, pianiste, romancière, décoratrice à l’Opéra-Comique, Roland-Manuel recevra souvent chez lui et son épouse de nombreux artistes, écrivains (dont Michel Leiris, cousin par alliance de Roland-Manuel) et musiciens de leur temps, rue de Chazelles puis, à partir de 1921, rue de Bourgogne. Dans l’Eure, la villa « Le Fresne » de Lyons-la-Forêt, résidence secondaire de la mère et du beau-père de Roland-Manuel, accueillera Maurice Ravel à plusieurs reprises. Celui-ci y composa même de la musique, achevant en 1917 Le Tombeau de Couperin commencé en 1914, puis achevant en 1922 l’orchestration des Tableaux d’une exposition de Moussorgski et composant (en une journée) la Berceuse sur le nom de Fauré pour piano et violon dédiée à Claude Roland-Manuel, fils de Roland et Suzanne Roland-Manuel. Suzanne Roland-Manuel, qui fabriquait d’originales poupées en chiffon, en a offert une à Maurice Ravel, toujours présente sur son piano au Belvédère de Montfort-l’Amaury, représentant Adélaïde (clin d’œil au ballet Adélaïde ou le langage des fleurs, orchestration des Valses nobles et sentimentales). Elle avait également conçu avant 1923 une poupée représentant Maurice Ravel, aujourd’hui non localisée.
Roland-Manuel est surtout connu comme critique musical (L’Œil de veau en 1912, L’Éclair de 1919 à 1925, La Revue musicale d’Henry Prunières, Revue Pleyel, Combat en 1944-1945, etc.) et comme musicologue ; il devint membre de la Société française de musicologie en 1937. Roland-Manuel fut l’un des premiers critiques musicaux à s’intéresser, par exemple, à des musiciens tels qu’Alexandre Tansman ou Arthur Honegger. Il joua un rôle important dans la rédaction de la Poétique musicale d’Igor Stravinsky, récemment rééditée par Myriam Soumagnac.
Bon orateur et prolifique conférencier, Roland-Manuel se distingua comme homme de radio après la Deuxième Guerre mondiale, au cours de laquelle il s’illustra dans la Résistance : de 1944 à 1961, il anima, avec Nadia Tagrine, l’émission « Plaisir de la musique » (dont un certain nombre d’entretiens ont été publiés en quatre volumes – épuisés – parus au Seuil de 1947 à 1955). L’INA conserve de nombreux enregistrements radiophoniques de Roland-Manuel.
Parallèlement, Roland-Manuel fut professeur d’esthétique musicale à la Sorbonne ainsi qu’au Conservatoire de Paris de 1947 à 1961.
Parmi ses nombreuses fonctions au service de la musique, Roland-Manuel fut président du Conseil international de la musique à l’UNESCO (1945-1952) et membre de l’Académie Charles-Cros.
Cependant, il est trop méconnu que Roland-Manuel, de la même génération que les membres du Groupe des Six, était également un compositeur de talent, dont l’œuvre mériterait d’être redécouvert. Roland-Manuel n’occupe sans doute pas aujourd’hui la place qu’il mérite et le regretté Jean Roy est l’un des très rares musicologues à lui avoir consacré quelques textes. Sans doute, peu savent que Ravel, le « cher maître » de Roland-Manuel, l’a aidé dans ses premières œuvres, non seulement par ses conseils, mais aussi par la relecture et correction de manuscrits comme Le Harem du vice-roi, poème symphonique (1917) inédit et dont le manuscrit n’est pas localisé.
Publications de Roland-Manuel
Maurice Ravel et son œuvre, Paris, Durand, 1914 (1re édition), 1926 (2e édition revue et augmentée) (dédié à Michel-Dimitri Calvocoressi et Émile Vuillermoz).
Erik Satie, causerie à la Société Lyre et Palette, 18 avril 1916 (plaquette).
Arthur Honegger, Paris, Maurice Senart, 1924 (plaquette).
Maurice Ravel et son œuvre dramatique, Paris, Librairie de France, 1928 (dédié à Maurice Delage).
Manuel de Falla, Paris, Cahiers d’Art, 1930.
Tableau du XXe siècle 1900-1933. Les Arts. La Musique et la Danse, Paris, Denoël, 1933 (avec Pierre du Colombier).
À la gloire de Ravel, Paris, Nouvelle Revue Critique, 1938 (dédié à l’abbé Léonce Petit) (rééditions sous le titre de Ravel : Paris, Gallimard, 1948 ; préface et postface de Jean Roy, Paris, Mémoire du Livre, 2000).
Plaisir de la musique, Paris, Seuil, 1947-1955, 4 vol. (avec la collaboration de Nadia Tagrine ; vol. I : Les Éléments de la musique ; vol. II : La Musique jusqu’à Beethoven, 1950 ; vol. III : De Beethoven à nos jours, 1951 ; vol. IV : L’Opéra).
Frédéric Chopin, Unesco, 1949.
Réflexions sur l’art musical, Lausanne, Éditions Rencontre Lausanne, 1957 (dessins et aquarelle de Raoul Dufy).
Sonate que me veux-tu ? Réflexions sur les fins et les moyens de l’art musical, Lausanne, Editions Mermoz, 1957 (réédition : Paris, Editions Ivrea, 1996).
Histoire de la musique, Paris, Gallimard (Encyclopédie de La Pléiade), 1960-1963, 2 vol. (ouvrage sous la direction de Roland-Manuel) (réédition : Paris, Gallimard (Folio Essais), 2001).
Bibliographie sélective sur Roland-Manuel
« Hommage à Roland-Manuel », Musica. Journal musical français, janvier 1967.
Le Corf Philippe et Georges Piris, Plaisir de la musique : d’après les inédits de Roland-Manuel (thèse d’esthétique du CNSMDP, 1984)
Jourdan-Morhange Hélène « Roland-Manuel », Mes amis musiciens, Paris, Les Éditeurs français réunis, 1955, p. 178-191.
Ravel Maurice, Lettres à Roland-Manuel et à sa famille, préface et notes de Jean Roy Quimper, Calligrammes, 1986 (épuisé).
Roy Jean, « Préface », « Postface », « Œuvres principales de Roland-Manuel », « Écrits de Roland-Manuel », dans Roland-Manuel, Ravel, Paris, Mémoire du Livre, 2000, p. 9-17 et p. 199-210.
Catalogue de la vente aux enchères du 14 mai 1986 (commissaire-priseur Me Paul Renaud, Librairie Charavay, Librairie de l’Échiquier, experts Michel et Maryse Castaing), Hôtel Drouot (salle no 7).
Catalogue de la vente aux enchères du 24 mars 2000 (commissaire-priseur Me Paul Renaud, expert Thierry Bodin), Hôtel Drouot (salle no 2).
Catalogue (non exhaustif) d’œuvres de Roland-Manuel
Orchestre
Le Harem du Vice-Roi (1917-1919), inédit (création en 1919 aux Concerts Pasdeloup sous la direction de Rhené-Baton).
Peña de Francia (Entradilla, Cantiga, Charradas), suite pour orchestre, inédite (création en 1938 – avant le 1er avril – par le St. Louis Symphony Orchestra sous la direction de Vladimir Golschmann).
Une des sept pièces de La Guirlande de Campra (1953 ; variation sur un thème de Camille, opéra de Campra ; commande de Marc Pincherle pour le Festival d’Aix-en-Provence, six autres pièces par Arthur Honegger, Daniel Lesur, Germaine Tailleferre, Francis Poulenc, Henri Sauguet, Georges Auric).
Orchestrations
Prélude de La Porte héroïque du ciel d’Erik Satie.
Trois Pièces (1. Allegro, 2. Adagio, 3. Allegrissimo (La Chasse)) de Scarlatti (création sous la direction de Vladimir Golschmann le 20 janvier 1921 ; édité par Serge Koussevitzky).
Danse de Bach (audition le 13 mai 1936 par l’Orchestre Symphonique de Paris sous la direction de Pierre Monteux)
Divertissement romantique en un acte, musique de Franz Schubert, inédit (création 12 octobre 1951 à l’Opéra-Comique, chorégraphie de Jean-Jacques Etchevery, décors et costumes de Francine Gaillard-Risler).
Cinq pièces en forme de Suite en ut mineur (1. Sarabande, 2. Canaries, 3. Pavane, 4. Branle, 5. Passacaille) de Couperin (audition le 17 mai 1942 sous la direction de Charles Munch) ; enregistrement : Eugène Bigot, 20 novembre 1952, INA notice no PHZ05008017.
Le Diable amoureux, opéra-comique sur un livret de Roger Allard d’après Cazotte (1929, création d’extraits sous la direction de Pierre Monteux à la tête de l’Orchestre Symphonique de Paris le 8 janvier 1933), inédit.
Elvire, ballet de Mme de Brimont sur des thèmes de Domenico Scarlatti, chorégraphie d’Albert Aveline, décors et costumes d’après des maquettes de Sigrist (1931, création le 8 février 1937 à l’Opéra de Paris sous la direction de François Rühlmann).
Musique de scène
Jeanne d’Arc, musique de scène, texte de Charles Péguy (création à la Comédie-Française en décembre 1955).
Chœurs
Trois Chansons (1. Aurore, 2. Beau cavalier, 3. Faulcette confite) pour voix et chœur, inédites (créées le 15 juin 1920 par Mme Vinaucourt à la Société Musicale Indépendante).
Litanie nocturne, chœur sans paroles (1930).
Jeanne d’Arc, oratorio pour chœur et orchestre, paroles d’Edmond Fleg (1937, création le 25 février 1938 par l’Orchestre National) ; enregistrements : 14 mai 1950, INA notice no PHD98048505 ; Orchestre national de la RTF, Manuel Rosenthal, INA notice no PHD89037683 ; CD Concert du 14 juin 1960, Orchestre National de la RTF, Manuel Rosenthal, INA Archives, 2015.
Cantique de la Sagesse, pour contralto, chœur et orchestre (1951) (création, 22 avril 1954, André Cluytens, direction) ; enregistrements : Orchestre philharmonique de la RTF, Chœurs de la RTF, Jean Clergue, Irma Kolassi, 17 août 1962, INA notice no PHD89022403 ; Pierre Dervaux, Yvonne Gouverné, 16 novembre 1966, INA notice no PHD99280742.
Suite dans le goût espagnol (Entradilla, Villancico, Melodrama, Final), pour hautbois, basson, trompette et clavecin, musique de scène pour Violante d’Henri Géon sur un thème de Tirso de Molina (première représentation le 22 février 1933 au Théâtre du Vieux-Colombier), inédite (première audition en concert le 12 avril 1937 par Myrtil Morel, Fernand Oubradous, M. Adriano et Madeleine Grovlez aux concerts du Triton à l’École Normale de Musique) ; enregistrements : Ruggero Gerlin, clavecin, Robert Casier, hautbois, Maurice Allard, basson, Roger Delmotte, trompette, 1963, disque 45 tours, Résonances (collection Musique de Notre Temps) (disque numérisé par la BnF sur le site Gallica) ; Maurice Bourgue, Amaury Wallez, Roger Delmotte, Huguette Dreyfus, 16 novembre 1966, INA notice no PHD99280742 et 15 avril 1967, INA notice no PHD86075484.
Menuet sur le nom de RAVEL (1912), inédit (création mondiale le 10 septembre 2016 par Paul Beynet à Lyons-la-Forêt, concert organisé par l’association Les Amis de Lyons).
Hommage funèbre(1914), inédit, créé par Ricardo Viñes (1919).
Hommage à Ravel ou la Soirée de Viroflay(1916), inédit, créé par Ricardo Viñes (1919). (premier enregistrement mondial et radiodiffusion en direct le 3 mai 2016 par Vanessa Wagner, dans le cadre de la journée #FreeBolero de France Musique ; première audition publique depuis 1919 le 18 novembre 2016 par Florent Nagel, concert des Amis de Maurice Ravel)
Le Harem du vice-roi, inédit, transcription de l’œuvre d’orchestre (création le 21 avril 1917 par Ricardo Viñes et Suzanne Roland-Manuel (épouse de l’auteur) à la Société Musicale Indépendante).
Mélodies pour voix et piano
Trois Poèmes (1. Arbre, 2. Collier, 3. Septembre), inédits (création le 18 mai 1914 par Suzanne Vallin-Hekking).
Annexe : « Roland-Manuel », par Hélène Jourdan-Morhange1
Est-ce le titre d’élève de Ravel qui l’empêcha de se mêler au groupe des « Six » ? Au moment où les « Six » furent inventés par le journaliste Collet, Roland-Manuel était mobilisé ; de plus, l’esprit « Six » était antiravélien. Enfin, il faut bien le dire : Roland-Manuel n’aimait pas les groupes.
Né à Paris en 1891, il était le fils de M. Paul Lévy, ingénieur des mines, fou de musique, jouant piano, violoncelle, composant même à ses heures. Roland[-Manuel] vivait donc dans un bain de musique : Schumann, Massenet, Saint-Saëns et Mozart. De par sa profession d’ingénieur, son père prospectait beaucoup de pays. Ainsi, Roland[-Manuel] passa trois ans en Floride. Mais la patrie qui restera celle du petit garçon, c’est Liège, où il vécut de six à quinze ans. « Notre patrie, c’est notre enfance », a écrit Fargue. « Liège, c’est la patrie de mon âme », dit Roland[-Manuel].
À Liège, il commence le violon avec un excellent professeur, M. Robert, élève de Thomson. On peut dire que tout l’art moderne du violon vient de Belgique, la vie musicale étant entièrement axée sur le violon et le quatuor à cordes. Il n’y avait pour ainsi dire pas de musique au théâtre, les abonnés aux Concerts du Conservatoire entendaient le même concerto de violon répété dix fois par Kubelik, Kreisler, Ysa[ÿ]e, Enesco, Thibaud. La seule musique entendue couramment était celle, traditionnelle, de violon depuis Vitali, Corelli, Vivaldi jusqu’à Vieuxtemps ! Plus, les quatuors de Mozart et de Beethoven. « J’ai été élevé là-dedans, me dit Roland[-Manuel], et dans tout ce que j’écris, il y a un vieux fond « congénital » de classique italien de violon… L’idée de composer m’est venue sans que je m’en aperçoive… »
Ses premières compositions étaient de grands adagios, des arias mélodiques. Pour lui, c’était ça la musique. Son père était féru des romantiques : Berlioz, Meyerbeer, Wagner, et quand le jeune Roland[-Manuel] cherchait, au piano, des suites de quintes qui lui tiraient des larmes de joie, le père sursautait : « Tu cherches avec délices tout ce qu’il ne faut pas faire ! » Jusqu’au jour où, vers 1900, le professeur de violon apporte quelques pièces de piano d’un Russe inconnu : Borodine. Borodine avait été reçu quelque temps à Liège chez la comtesse de Mercy-Argenteau, grande égérie des Cinq Russes. C’est ainsi que sa musique, non jouée encore en France, trouva le chemin de Liège pour rejoindre le petit garçon… M. Lévy déchiffre le cahier et Roland[-Manuel] est subjugué. « Tu es un crétin ! » déclare son père pour qui Borodine n’était que fautes d’harmonies. « J’ai pris la partition, avoue Roland[-Manuel], et je l’ai cachée. Je la jouais quand j’étais seul à la maison… »
Révélation de la sensibilité musicale pour l’enfant qui ne cherchait qu’à s’évader des classiques… Les seuls modernes connus de lui étaient Saint-Saëns et Brahms et, dans la ville de César Franck, il ignorait même César Franck ! Cette musique de Borodine fut, pendant des années, le fruit défendu : « C’était comme si j’avais commis un vol », dit Roland[-Manuel] encore troublé par ce souvenir d’enfant.
En 1905, M. Lévy meurt d’une crise cardiaque. Roland et sa mère reviennent à Paris pour préparer le baccalauréat. Il a quatorze ans. Perdu à Paris, la musique le déçoit, il trouve que tous les violonistes jouent mal. Il reprend des leçons avec un violoniste de l’école de Liège : Droeghmans.
Mais voici l’événement qui devait axer toute sa vie : il entend, à l’Opéra-Comique, Pelléas et Mélisande. Anéanti par cette nouvelle musique, il ne sait pas au juste de quoi il s’agit, il n’y comprend rien, mais rentre chez lui si bouleversé qu’il est obligé de se coucher avec 40° de fièvre et des troubles nerveux produits par le choc debussyste ! Revenu à lui quelques jours plus tard, il affirme sa volonté d’être musicien et, avec beaucoup de difficulté, se fait offrir la partition de Pelléas. Droeghmans lui donne des leçons d’harmonie et de contrepoint et tout en préparant ses examens, Roland-Manuel garde le dimanche pour se délasser dans des bains d’accords de neuvième !
Il commence à suivre les concerts et entend pour la première fois du Ravel : La Rapsodie espagnole. Il trouve cela intéressant, curieux, mais Debussy reste son dieu. Plus tard, Ma mère l’Oye et les Valses nobles et sentimentales le rapprochent de Ravel. C’est peut-être pour cela qu’il considère encore aujourd’hui ces deux œuvres comme capitales dans la production ravélienne.
En feuilletant le dictionnaire musical Riemann, Roland-Manuel voit que Debussy a orchestré les Gymnopédies d’Erik Satie, le musicien de la Rose-Croix. Sa dévotion à Debussy lui suggère que Satie ne pouvait être qu’un « type épatant », puisque Debussy orchestrait ses œuvres… En 1910, personne ne connaissait Satie. C’est par Paulette Darty, qui chantait sa valse, Je te veux, au « Chat Noir », que Roland[-Manuel] put l’approcher. Elle l’invita à déjeuner avec Satie, et l’entrevue fut plus que troublante pour le jeune garçon, Satie le pétrifia : Comment un artiste évolué pouvait-il ressembler à ce point à un petit fonctionnaire de sous-préfecture, avec sa barbiche, son lorgnon, son chapeau melon et son parapluie ? Et de plus, quand Roland[-Manuel], avant toute chose, lui demanda : « Connaissez-vous Debussy ? » il lui répondit : « Il n’y a plus que deux musiciens : Ravel et Roussel ». Ce qui ne laissa point de troubler notre jeune debussyste !
Toujours affable avec les jeunes, Satie vint souvent déjeuner chez Roland[-Manuel], apportant Gymnopédies, Sarabandes, Morceaux en forme de poire, etc. Un jour, il dit à son jeune ami : « Il faut que vous travailliez la composition avec Ravel et le contrepoint avec Roussel ».
« Ce que je fis, dit Roland-Manuel, mais la première entrevue avec Ravel m’a beaucoup décontenancé : l’air froid, le côté « dandy » de Ravel m’inquiétaient. Pour moi, l’artiste d’avant-garde était moins élégant ! »
Bref, surmontant sa timidité, Roland-Manuel lui demanda de le prendre comme élève. Chose curieuse, Ravel accepta à la seule condition que les leçons seraient gratuites (il voulait rendre à Roland le cadeau que Gedalge lui avait consenti à lui-même).
Les premières leçons furent des catastrophes : Roland[-Manuel], ayant bien travaillé, pensait lui apporter des devoirs merveilleux. Il les démolissait aussitôt : « De deux choses l’une, lui disait-il, ou vous voulez chambarder les lois de la musique en instaurant un monde nouveau et ça ne casse rien, ou bien, vous croyez faire de la musique selon les traditions établies et dans ce cas-là, j’aime mieux vous dire que c’est mal fichu… Vous ne savez rien, il faut apprendre votre métier, mais on n’apprend pas son métier, on apprend celui des autres ! Copiez, imitez, faites des pastiches, si vous n’avez rien à dire, ça vaut mieux ; si vous avez quelque chose à dire, vous aurez beau copier, votre personnalité se fera jour… Regarder les copies de Delacroix si elles ne sont pas du Delacroix ! »
Roland[-Manuel] était navré. Il demandait à Ravel les mots d’ordre de la révélation musicale et se trouvait devant un musicien qui lui en rendait la quintessence : « Alors, me raconte Roland[-Manuel], je sortais de mes gonds… j’alléguais sa propre musique mais il me démontrait facilement que sa musique obéissait aux lois les plus traditionnelles et les plus classiques. Avec une astuce machiavélique, il m’opposait les arguments qu’il prenait chez les musiciens que je n’aimais pas. Massenet, par exemple. Il trouvait d’admirables exemples de modulations dans Manon et me disait sérieusement : « Prenez-en de la graine ! »
« Ravel m’a rendu un immense service en tuant en moi une facilité déplorable. Mais son enseignement de la composition était plutôt négatif ».
Avant 1914, les premières compositions publiées de Roland-Manuel furent un essai d’orchestration joué à la SMI pour la Porte héroïque du ciel, de Satie, puis, sept poèmes de Perse pour chant et piano : Farizade au sourire de rose, musique encore ravélienne et influencée aussi par les Poèmes hindous de Maurice Delage, autre élève de Ravel : subtilité des harmonies, recherches du climat « vitrail ». Jane Bathori, la fée des jeunes, chante ses mélodies.
Et voici la guerre de 1914, terrible coupure pour les jeunes musiciens qui finissaient leur service militaire : sept ans d’inaction intellectuelle. Roland-Manuel part comme volontaire pour l’expédition des Dardanelles. Il revient terriblement fatigué, obligé de se soigner entre 1915 et 1916. À ce moment, il compose des mélodies, un poème symphonique et des pièces pour piano. Est-ce exactement l’époque où j’eus le plaisir de créer à la SMI son joli Trio à cordes avec l’altiste Jarecki et la violoncelliste Lucienne Radisse2 ? Toujours est-il que c’est ainsi que je fis sa connaissance, ne me doutant pas que nos liens d’amitié, deviendraient des « câbles » avec les années…
Et comment ne pas associer à cette amitié sa fidèle compagne Suzanne Roland-Manuel ? C’est une artiste, elle aussi, ses dons et son esprit nous enchantent dans ses manifestations les plus multiples, depuis le spirituel tableau fait d’étoffes et de matériaux inusités3 jusqu’aux décors de théâtre dont L’Heure espagnole de Ravel, à l’Opéra-Comique, et L’Astrologue d’Henry Barraud, à l’Opéra, furent ses plus récents succès. Sa finesse et son humour lui ont dicté aussi de savoureux romans.
Une des plus belles réussites de Roland-Manuel est son opéra bouffe, Isabelle et Pantalon, dont le livret est de Max Jacob. Extrêmement bien monté au Trianon-Lyrique par Masson, ce fut un énorme succès. André Caplet avait voulu diriger et avait mené les répétitions avec un fraternel dévouement. Isabelle et Pantalon est une œuvre gaie, vivante, jamais triviale et qui devrait avoir sa place au répertoire de l’Opéra-Comique. André Messager, alors critique au Figaro, fit un grand éloge de l’ouvrage et devint, par la suite, un grand ami de l’auteur.
Après ce succès, Roland-Manuel compose de plus en plus. En 1933, il écrit une Suite dans le goût espagnol pour hautbois, basson, trompette et clavecin, qui est l’œuvre la plus jouée de son répertoire ; des ballets : Tournoi singulier, pour les Ballets suédois, L’Écran des jeunes filles, à l’Opéra. Elvire, ballet joué à l’Opéra en 1937, adapté de Scarlatti, est resté au répertoire.
L’Exposition de 1937 nous valut une œuvre de grande envergure : Jeanne d’Arc, donnée dans un spectacle présenté par « Mai 36 ». C’était une des fresques musicales qui reliaient les tableaux inspirés par « l’Histoire du peuple de France » à quinze littérateurs connus. La partie musicale la plus complète était la Jeanne d’Arc de Roland-Manuel sur un très beau poème d’Edmond Fleg. C’est une œuvre. Elle est, dans sa petite dimension, si proportionnée qu’elle rejoint en intensité les plus grands opéras : architecture des chœurs, mouvement des foules, musique et chants donnent une atmosphère de ferveur mystique qui s’harmonise au mieux avec le beau tableau de Fleg.
En février 1939, il donne son Concerto pour piano et orchestre, que Marcelle Meyer a merveilleusement présenté. Voici deux artistes que la probité rassemble ; ils ne trichent jamais : l’interprétation de Marcelle Meyer était toute soumission artistique et reflétait les moindres sensations de l’auteur. L’œuvre de Roland-Manuel est pensée, sentie, bien écrite. C’est un Concerto qui ne cherche pas à s’évader de la coupe classique des trois mouvements, extrêmement pianistique, orienté vers Scarlatti, un des dieux de Roland, et baigné d’ondes ravéliennes. Que d’influences pensez-vous ? Mais Ravel ne décelait-il pas dans sa propre musique l’influence de Chabrier ? Roland-Manuel n’est entamé par aucune préférence. Il reste Roland-Manuel ; son inspiration fraîche est bien à lui. Ce Concerto nous démontre l’attirance des compositeurs vers « le retour à la simplicité » dont on a tant parlé : on reprend les grandes traditions en y apportant sa sensibilité et ses dons d’harmoniste.
Parmi ses grandes œuvres, citons aussi les Benedictiones. Elles nous éclairent sur la ferveur mystique de Roland-Manuel. Ici, nous devons nous arrêter un moment. Quoique ce livre ne soit pas un livre de biographies, il faut que chacun y retrouve tout ce qui a compté pour l’artiste, tout ce qui a tissé sa personnalité humaine.
Le côté mystique de Roland-Manuel est une partie de sa vie. Dans son enfance, il eut une curiosité intense pour tout ce qui touchait à la vie spirituelle et à la liturgie de l’Église romaine. Cette curiosité était d’autant plus développée qu’elle restait secrète : sa mère, catholique, son père, israélite, ne l’ayant jamais initié à aucune religion. Roland allait donc en cachette à l’église : « J’ai toujours eu, me dira-t-il, dès mon enfance, une oreille naïvement accordée à la musique modale et il est naturel que la musique modale m’ait fait chercher sa source qui est la musique grégorienne ». La découverte de Debussy accentua cette tendance. « La même tendance modale, je la retrouvais aussi chez Ravel qui, ajoute-t-il en riant, ne s’en doutait pas ! »
C’est Maurice Brillant qui dévoila l’abbaye de Solesmes à Roland[-Manuel] : dom Mocquereau, le grand théoricien, en était le maître des chœurs. Le jeune musicien y resta d’abord une semaine, puis, il y retourna maintes fois, ayant trouvé là, non seulement la musique, mais l’apaisement qu’il cherchait déjà dans son jeune âge. Il était entouré de religieux extrêmement larges d’esprit qui lui donnèrent une culture philosophique étendue. Et c’est pendant la guerre de 1914 qu’il n’hésita plus… Seul, entre ciel et terre aux Dardanelles, il choisit la religion de sa mère et se fit chrétien. Jacques Maritain fut son parrain.
Dans la musique spirituelle de Roland-Manuel, les Benedictiones ont une place particulière. Elles ne lui ont pas posé de problème religieux ou mystique ; quand il rencontra le texte de la communion des enfants, il pensa : « Comme cela se prêterait bien à la musique ». Cette idée lui plut pour la musique et aussi pour la Communion, c’est pourquoi il rêve de les faire chanter par des voix juvéniles. C’est d’un esprit liturgique très libre. Roland-Manuel essaye d’y rejoindre la pureté d’une prière d’enfant.
Écrites pour chœurs a ca[p]pella et trois voix de femmes, elles sont extraites du Parnasse séraphique du père Martial de Brive, religieux franciscain du XVIIe siècle (1600). Les paroles en sont d’une poésie candide et lumineuse qui pouvait tenter un musicien sensible. Féru de la musique religieuse du XVe siècle, Roland[-Manuel] s’en est inspiré dans ces pages : sa pensée claire s’exprime clairement et son émotion contenue n’en est que plus émouvante. Ce qu’on aime, dans cette musique, reconnue de tous, n’interdit pas à la musicalité d’éclore fraîche et spontanée. La dernière pièce se terminant selon l’usage liturgique par le Psaume 150, lui a suggéré une montée vraiment céleste, un crescendo pénétrant où le thème obstiné s’impose et se cristallise en la mémoire. « Si j’écrivais de la musique sans commandes, me dira Roland plus tard, je n’écrirais jamais que de la polyphonie vocale. C’est pour moi la plus belle musique ».
Il ne devait pas se contredire puisqu’en avril 1954, il donnait à la Radio, avec l’Orchestre National dirigé par Cluytens, le Cantique de la sagesse, ouvrage commencé depuis plusieurs années.
On a l’impression, en écoutant cette œuvre sobre et pensée, que le compositeur a trouvé là le résultat de toutes ses expériences passées. Peu de musique exprime aussi bien ce qu’elle veut dire. Les paroles de ce Cantique pour contralto, chœurs et orchestre, sont du huitième chapitre du livre des proverbes de Salomon. Roland-Manuel a voulu rénover l’expérience tentée au XIᵉ siècle : les chœurs chantaient en latin alors que le soliste s’exprimait en français, ainsi, les fidèles comprenaient le texte. La gravité du début apporte cet élément de sérénité qui enveloppe l’œuvre entière, interrompue un moment par la « Danse de la sagesse devant l’Éternel », d’un rythme plus dur et d’une harmonie plus dépouillée.
L’effet de la voix grave du contralto contrastant avec les voix aiguës des chœurs est une trouvaille. C’est une œuvre réussie avec ce que cela comporte d’inspiration et d’innovation dans l’écriture orchestrale. Le Cantique finit dans un murmure de voix. La quiétude heureuse qui s’en dégage est bien le climat de la sagesse.
Si courte soit-elle, il faut parler aussi de cette page succulente, pochade faisant partie de la Guirlande de Campra par sept compositeurs contemporains, écrite à l’instigation de Marc Pincherle pour le Festival d’Aix-en-Provence (1953). Après les harmonies rudes de ses confrères, Roland-Manuel nous prouva que l’harmonie subtile (pas morte) trouve encore des oreilles assez fines pour la concevoir.
Dans les œuvres inédites, il nous promet un second Concerto pour piano, un autre pour violon, une Suite d’orchestre ; enfin, la Comédie-Française vient de lui commander la musique de scène pour la Jeanne d’Arc de Péguy.
Comme je m’étonnais qu’il recommençât une suite de Jeanne d’Arc, il me dit : « Jeanne de Péguy est d’un aspect moins mystique que celle de Fleg, l’élément surnaturel y est sous-jacent, c’est la vie de Jeanne sur la terre. C’est un texte rude qui enserre le musicien dans des limites impossibles à déborder. Ce qui compte pour le musicien n’est pas la méditation, c’est le contact avec la matière et comme le dirait Alain : c’est en se faisant que l’œuvre se fait ».
Roland-Manuel croit que l’inspiration n’existe pas : « C’est une émotion qui accompagne la découverte des éléments musicaux que l’on portait en soi ». C’est pour cela qu’il considère la technique comme le point essentiel : « Le reste ne dépend pas de nous, dit-il, je cherche les éléments en me promenant dans la rue, quand je les ai trouvés, je me mets au travail comme un type qui ferait des chaussures devant un établi. Au bout d’un temps très court, je suis obligé de m’interrompre et l’expérience m’a prouvé que le seul délassement valable était un divertissement abstrait. N’étant pas mathématicien, je n’ai trouvé que trois choses : faire un mot croisé, lire un chapitre de roman policier ou un bouquin de métaphysique. Après la détente, je me remets au travail. La récompense, le « gâteau », ce qui paye de tout, c’est d’orchestrer. Finie l’inquiétude ! On travaille dans la matière, comme un orfèvre… »
Il est impossible de camper la figure de Roland-Manuel sans parler de ses écrits. Plusieurs livres sur Ravel ont fait de lui son historiographe le plus complet. Peu de musiciens peuvent se targuer d’avoir son style, son aisance et sa mesure et n’oublions pas les dimanches de la Radio qui nous apportent à tous « Plaisir de la musique », avec sa charmante partenaire, la pianiste Nadia Tagrine. Nous y avons appris ses goûts (toute la musique y est commentée). Nous savons qu’il est antiromantique : « Ils ont trop tiré sur la corde ». Ses premières amours furent Vivaldi et les grands Italiens, ses premières antipathies : Wagner et Gluck. Gluck, pour lui, c’est la froideur, le manque de participation à la vie : « Gluck est un musicien qui cherche à traduire des idées générales ».
S’il se détache du germanisme wagnérien, il aime les grands classiques parce qu’ils sont presque tous autrichiens. Wagner est antiviennois. Roland-Manuel place au-dessus de tous Schubert et Mozart : « Même les œuvres les moins réussies de Schubert ont la générosité, la chaleur humaine de ses lieder ». Quant à Mozart, c’est, pour lui, « la plénitude de la joie ». « Musique du divin même quand il joue aux billes », dit-il avec amour. Il aime Purcell, Debussy et Ravel pour leur sensibilité modale.
Quand on connaît bien Roland[-Manuel], on l’aime autant pour ses paradoxes que pour son pertinent savoir. C’est toujours une chose inattendue qui répond à la question posée ; par exemple, si vous lui demandez quel poète il préfère mettre en musique, il vous répondra avec un grand sérieux que plus un compositeur a le sens du lyrisme, plus il sera attiré vers le mauvais poème. « Ainsi, suis-je comblé, me dit-il en riant, par mon premier recueil de mélodies : Le sourire de Farizade dont le poème, avoue-t-il humblement, est de moi ! » Le lyrisme de Toulet l’attire, mais il s’est brisé contre l’obstacle Mallarmé.
Roland-Manuel a pris une place prépondérante comme critique et pédagogue. Sa classe d’esthétique musicale au Conservatoire de Paris est très suivie, et l’Opéra, même, a eu recours à sa science aimable pour éduquer musicalement les petits rats et les étoiles. Roland-Manuel évolue dans tous ces milieux avec l’aisance des élus mais, dit-il, « la vie vous mange… pour faire normalement son métier il faudrait s’entretenir dans une espèce de « tempo musical ». »
L’ami qu’il est pour moi fut toujours incomparable et je dois dire que j’aime autant ses sarcasmes polis que ses compliments. Sa façon de parler, si particulière, m’amuse en m’instruisant : il semble toujours méditer ce qu’il va dire et vous offre ses paradoxes avec le même sourire entendu que le grand cuisinier qui, ayant mitonné un plat de sa façon, vous en découvre la succulence… Il est difficile d’évoquer Roland-Manuel sans le situer dans une grande discussion avec quelqu’un : les cheveux gris étonnent car l’œil, largement ouvert quand il veut convaincre, a tout de l’enfant illuminé ! Sa bouche pleine et sensuelle est un indice de bonté qui tempère son ironie intellectuelle. Simplement, quand il sourit, réfléchit, et vous guette : attention !
Pour citer ce document
Manuel Cornejo, «Colloque Roland-Manuel (novembre 2016) | Repères sur Roland-Manuel», La Revue du Conservatoire [En ligne], Actualité de la recherche au Conservatoire, Le septième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : 24/05/2019, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=2078.
Chapitre XIV de Mes amis musiciens, Paris, Les Éditeurs français réunis, 1955, p. 178-191. ↩︎
Le souvenir Hélène Jourdan-Morhange est ici approximatif : c’est le 11 avril 1919 qu’elle créa à la SMI le Trio de Roland-Manuel dédié à Maurice Ravel, avec Sigismond Jarecki et Félix Delgrange. ↩︎
Citons par exemple une exposition de « poésies chiffonnées » de Suzanne Roland-Manuel à la galerie Art Contemporain, 135 boulevard Raspail, du 2 au 15 avril 1927. ↩︎
La notation chorégraphique est un champ en pleine croissance, aujourd’hui en Europe et principalement en France. La danse a toujours eu besoin de connaître son histoire, son passé, pour construire son présent, en lien ou non avec sa continuité même.
Grâce à la notation du mouvement et quel que soit le système utilisé (Laban, Benesh, Comté, etc.), nous avons aujourd’hui trace d’œuvres chorégraphiques appartenant à un passé révolu.
Vient alors se poser la question de la relecture de ces partitions dans un cadre contemporain. Au fil des époques, la corporéité s’est transformée et la manière d’aborder le geste aussi. Lorsqu’il entre dans l’exercice de sa pratique, le notateur pose sur la matière de la danse un regard qui ne peut être détaché de toute subjectivité. C’est moins une vérité en soi qu’il délivre qu’une interprétation. Cette problématique nous pousse à parler de recréation ou de reconstruction de l’objet chorégraphique. Ainsi l’acte du notateur va au-delà d’une simple transposition de signes graphiques par le corps.
C’est en rapprochant notre expérience de notateur de celle d’un archéologue tel que Laurent Olivier que nous tenterons d’exposer les enjeux et les limites d’une « remise en corps » et en scène d’une partition chorégraphique.
Faire surgir le passé dans le présent, du moins tenter de le faire apparaître, est un exercice délicat et nous pouvons nous questionner sur sa légitimité. Depuis les années 1990, la danse est entrée dans une période de retour aux sources. La création prend racine dans l’histoire de manière explicite ou non. Nous notons par ailleurs un véritable essor de la notation chorégraphique en Europe et principalement en France depuis ces années-là, ce qui nous semble montrer le désir des chorégraphes et interprètes de lire et d’incorporer un passé mais aussi d’en penser l’avenir en déposant leurs traces.
Remettre en scène une pièce chorégraphique qui n’est plus dansée depuis plusieurs années est un acte complexe. Les façons de faire sont multiples mais les intentions et les choix parfois sous-jacents à cet acte naissent d’une même perspective : citer l’histoire. Certes, un retour ponctuel dans le passé, le temps d’une œuvre, ne permet pas de retracer l’histoire. Il s’agit de tenter de convoquer le passé d’une corporéité, d’une signature artistique ou encore d’un processus de création.
Le chroniqueur qui narre les événements sans jamais vouloir distinguer les petits des grands tient compte de cette vérité majeure que rien qui jamais se sera produit ne devra être perdu pour l’histoire.1
Comme l’explique ici Walter Benjamin, il faut sauver l’infime car c’est en cumulant les petites traces que s’écrit aussi l’histoire. Chaque détail a un rôle à tenir. Il n’y a pas de petite perte. Une œuvre chorégraphique semble parfois dérisoire face à l’immensité du passé. Bien qu’elle puisse paraître insignifiante, une pièce est un des reflets de son temps. Elle nous informe sur une corporéité que parfois nous avons perdue, oubliée. Danser une œuvre de répertoire, reconstruire une pièce chorégraphique peut être entendu comme une forme de sauvetage de la mémoire chorégraphique. La danse est un art éphémère dans la mesure où le corps porte en lui une matière première par essence immatérielle, qui est le geste. Le corps est le seul vecteur qui puisse porter le mouvement vivant, l’incarner. La transmission d’une œuvre et sa représentation, c’est ce qui permet au patrimoine des arts vivants d’exister. Quels sont les outils mémoriels disponibles pour garder le geste en vie ?
Il est important de traiter de la terminologie employée : recréation, reconstruction, reprise, remontage… autant de termes débattus aujourd’hui dans le monde de l’art chorégraphique. Pour le travail à partir de la notation chorégraphique nous parlerons de recréation. Ce qui nous pousse vers cette dénomination, c’est qu’elle est employée par un grand nombre de notateurs. En France, Noëlle Simonet, enseignante de la discipline au Conservatoire de Paris, nous dit : « J’aime bien recréation […]. Reprendre une pièce, c’est un long processus et si on ne recrée pas, s’il n’y a pas une part de création dans le sens où tu as l’impression d’apporter quelque chose de toi, toi en tant que remonteur et aussi interprète, j’ai l’impression que c’est plus. […] Il faut retrouver le vivant et forcément on doit d’une certaine manière apporter quelque chose de nous, de la contemporanéité du moment. » (propos recueillis lors d’un entretien le 10/03/14).
L’acte interprétatif est inhérent à la lecture d’une partition. Les lecteurs et interprètes en ont une pleine conscience. On sait que le geste transcrit sur la partition va passer par le premier « filtre » du regard du notateur. Parler de recréation est aussi une façon d’affirmer la multiplicité des possibles et la valeur subjective du processus de lecture.
Le passé : une histoire de débris
Que savons-nous du passé ? Que nous reste-t-il de ce temps que nous n’avons pas connu ?
En réalité nous n’en savons rien, nous ne pouvons rien savoir du passé « dans le passé », lorsqu’il était le présent en train de s’accomplir : il est passé et il est parti. Il en reste éventuellement des débris. L’interprétation des vestiges du passé, dans ces conditions, devient problématique : nous ne pouvons bâtir avec eux qu’une connaissance relationnelle des temps anciens ; c’est-à-dire un savoir fondé sur notre relation particulière – nous, ici, maintenant – avec les épaves du passé qu’il nous est donné d’appréhender.2
Cette relation est particulière parce qu’elle est personnelle. L’histoire est une interprétation des archives, des témoignages, des restes. En ce sens elle pourra toujours être sujette à des remises en question. Personne n’a le savoir absolu et ne peut affirmer connaître la pure vérité. Le travail de l’historien est peuplé de vide, de trous qu’il choisit de combler, camoufler ou mettre en présence. Quelle que soit sa stratégie, il ne pourra les ignorer. C’est aussi pour cela que son travail est porteur d’inachèvement, pourra toujours être remis en cause. Comme le dit Laurent Olivier, archéologue : « L’identité originelle du passé est définitivement perdue car elle est passée par un processus de fossilisation ; ce qu’il en reste matériellement se manifeste à nous tronqué, augmenté, transformé, sans que nous puissions désormais faire la part de ce qui existait réellement, aux origines – lorsque le passé était en train de se faire – et de celle des modifications qui sont venues par la suite. »3 Ces « déformations du passé », pour reprendre ses termes, sont irréversibles.
On ne pourra qu’imaginer ce que l’objet étudié était au temps de son présent. C’est aussi le cas pour le geste et de manière peut-être plus flagrante encore dans la mesure où, dès que le mouvement est exécuté, il est transformé. Son investigation dans un autre corps le déforme. D’autant plus si la mémoire vécue du geste disparaît par le fait que l’œuvre dans laquelle il s’inscrit n’est pas dansée. Alors l’œuvre n’existe pas ou n’existe plus. La mort d’un geste, c’est qu’il reste dans son temps sans être vu. Transmettre une danse c’est donc aussi la faire perdurer dans le temps, faire survivre le passé, mais il faut avoir conscience qu’en même temps c’est faire le deuil de « l’authenticité » du geste. On ne retrouvera jamais la danse originale, ne serait-ce que parce que le corps qui la portait n’est plus.
De cette exhumation de la mémoire, il n’est possible de rien garder sinon cette image du passé brutalement exposée qui se désagrège irrémédiablement et qu’il est impossible de retenir. On ne peut rien rapporter du passé parmi nous qui ne soit immédiatement condamné à se rompre et à se dissoudre puisqu’en arrachant ces vestiges du passé à la mémoire dans laquelle ils étaient enfouis, on les ramène violemment à la vie – c’est-à-dire aux attaques du temps qui les tuent. Et pourtant, nous n’avons pas d’autres possibilité que de tenter de tirer les vestiges du côté des vivants, de les ramener de cet autre côté où ils vont tomber en poussière avec nous.4
La partition chorégraphique comme outil archéologique
Nous vivons parmi les vestiges du passé et nous-mêmes produisons des restes qui constituent en puissance les vestiges de notre temps. Dans cette situation particulière, où le sujet et l’objet de l’archéologie sont entremêlés l’un à l’autre, comment la démarche archéologique peut-elle se constituer en champ de connaissances propres ? Quelles visions du passé transmet cette discipline du « il a été une fois » ? Dominée depuis toujours par l’histoire qui l’écrase, l’archéologie peine à trouver sa voie particulière, qui n’est pas celle de raconter le passé.5
La recréation chorégraphique par la notation raconte le passé dans la mesure où elle en est issue. Mais là n’est pas sa finalité. Son intention serait plutôt d’extraire une forme de son contexte passé pour l’étudier en tant qu’objet dans un espace-temps contemporain.
C’est en cela que nous pouvons rapprocher le travail du remonteur et celui de l’archéologue. Laurent Olivier définit ainsi ce dernier :
Celui qui trouve, qui fait resurgir de la terre les choses des mondes disparus et les ramène parmi les siens. Celui qui marche, observe le sol où est enfoui le souvenir des temps évanouis ; celui qui cherche à la surface de la terre, où le temps s’enregistre, une trace signalant le travail imperceptible de la mémoire.6
Le lecteur d’une partition chorégraphique a pour sol la partition. Il doit fouiller, dépoussiérer les signes, creuser entre les lignes pour faire remonter à la surface un geste disparu. Le notateur, lorsqu’il est lecteur, devient un « antiquaire » du geste.
La partition chorégraphique est la trace matérielle d’un geste impalpable, comme le fantôme d’une posture, d’un corps, d’une présence. Mais cet héritage du passé n’est pas immuable. Le temps passe et laisse aussi sa trace sur celui-ci. Que nous considérions cet objet comme enrichi ou altéré, une seule conclusion est possible : il n’est plus celui de son époque. Les pessimistes sont souvent ceux qui s’opposent à la notation chorégraphique, considérant que celle-ci ne peut pas conserver le geste puisqu’il sera incarné par un corps différent et ne sera donc pas le geste originel restitué. En revanche, ceux qui parleront d’enrichissement verront la notation chorégraphique comme un outil légitime de conservation du passé. Dans les deux cas le constat est similaire, nous ne retrouverons pas une forme originelle. Nous sommes dans une mémoire mouvante de l’objet étudié, cette mémoire ne se fixe pas dans le temps, au contraire elle continue de s’écrire.
Au-delà d’une simple lecture, le notateur qui choisit de remettre en corps une partition fait un acte interprétatif.
Or, rien n’est plus fort mais rien n’est également plus fugitif que l’intime. Dès lors que la vie qui l’animait l’a quitté, que, selon les mots de Proust, « l’odeur mélancolique, le parfum impérissable du passé », s’est définitivement évaporée, il n’en reste rien qu’un contenant vide et ordinaire, une carcasse matérielle quelconque. La signification s’est retirée dans la forme. Elle y subsiste cependant en latence et attend qu’on la ranime. Elle y est comme fossilisée ; la matière lui donne une forme, par nature insolite.7
Il faut ranimer les signes. En incarnant le signe, le danseur va l’interpréter et le rendre signifiant. La valeur, le sens donné au geste aura un double impact. Dans un premier temps, il va le rendre vivant mais dans un second temps il oblige à faire le deuil du passé. Le mouvement sera une interprétation subjective du signe. Cela implique de faire des choix et d’accepter que ce ne soit pas un objet absolu mais irrémédiablement altéré.
L’avantage de la partition est que la source est stable. L’écriture permet de fixer le mouvement sans le figer.
L’activité énonciative et interprétative consiste à élaborer des formes, établir des fonds, et faire varier les rapports fond-forme. La génération des fonds et des formes s’opère par rectification répétée (reformulation, corrections et reprise). Si bien qu’en quelque sorte un texte se génère en se réinterprétant : sa production est déjà une interprétation, et l’auteur en se corrigeant, se relisant, ne cesse de s’interpréter lui-même.8
En effet, si l’écriture de la partition résulte d’une interprétation, le seul fait d’en opérer une lecture en induit déjà une autre. Chaque recréation régénère l’œuvre, la fait évoluer. Le rôle du notateur, lorsqu’il remonte une partition, est de faire surgir le mouvement sans faire abstraction du temps présent. Le travail de lecture peut parfois être violent pour le notateur et les interprètes. En effet, le mouvement qui est transcrit ne lui sera sûrement pas familier, d’autant plus si les œuvres sont anciennes. Le corps n’est pas forcément formé à cette gestuelle. Il a ses propres habitudes qu’il doit apprendre à dompter. Il doit imposer un travail de précision pour réussir à outrepasser les réflexes de ce corps éduqué, façonné. C’est ce que l’on pourrait comparer à un travail de fouille. Le notateur et l’interprète, ensemble, doivent dépoussiérer le geste, aller dans les profondeurs d’un corps pour en extraire un objet fantomatique. Le geste, cet objet dont on connaît l’existence par essence immatérielle, est intégré à un corps contemporain. Bien qu’incorporé, celui-ci ne pourra jamais faire disparaître l’histoire du corps qu’il habite au présent. Il y a jonction entre deux corps, passés et présents, une jonction inhérente au processus d’interprétation. Une fois ce travail de fouille établi, l’objet retrouvé, il reste encore à l’exposer. Lorsque le notateur ouvre son chantier au public, les corps prennent la forme d’un site archéologique. Il devra faire des choix, prendre en compte le pourquoi de sa présentation afin d’être au plus juste dans sa « remise en scène ». Nous parlons ici de mise en scène puisque nous sommes dans un contexte d’art de représentation théâtrale. Comment insérer le passé dans le présent, par quel moyen ? Quel choix ? Quel but ? L’objet sorti de terre, le geste émergent, prend une forme muséale. On gratte la terre, on fouille dans un corps pour trouver l’objet ici représenté par « un geste archéologique ».
Là encore, cette révélation est paradoxale, car, en même temps qu’elle consiste à exhumer les vestiges d’un passé que l’on pensait disparu, la fouille archéologique les fait apparaître inéluctablement comme des objets du présent. Venus parfois de très loin dans le passé, les vestiges archéologiques sont désormais ici, avec nous qui les déchiffrons et tentons d’établir les histoires dont ils procèdent. Aussi, ce n’est pas tant le souvenir du passé révolu que l’archéologie fait resurgir, qu’une mémoire mouvante du passé, dont la signification ne s’établit que par et dans l’actuel.9
L’archéologue donne son point de vue sur le passé. Ce qu’il va donner à voir est extrait d’un temps révolu, mais il continue d’en écrire l’histoire en le traitant, aujourd’hui, comme sujet. Mais face à cela, comment les acteurs légitiment leurs gestes ? Comment rester dans l’objectivité face à un acte si intime ?
[…] mais au fond, nous ne sommes plus certains de savoir comment interpréter correctement ces données désarticulées auxquelles nous avons affaire. L’évidence rassurante des vestiges du passé ne cesse de se dérober de plus en plus loin. Il n’est plus assuré du tout que les restes de ces sociétés anciennes, qui nous semblaient jadis flagrants, disent bien ce dont ils semblent apparemment témoigner.10
Le notateur peut passer lui aussi par une phase de scepticisme face à son travail d’adaptation. Les signes sont pourtant bien là, installés sur le papier, prêts à être lus. Pourtant les informations données par ceux-ci peuvent induire des possibilités d’interprétations variées. Il appartient alors au lecteur, seule personne connaissant les signes, d’affirmer la sienne. Pour autant, cette position n’est pas sans inconfort. D’autant plus lorsque les interprètes eux-mêmes doutent. Ceux-ci sont au service d’un texte qui leur est inaccessible. La relation de confiance qui se construit entre eux et le notateur est alors primordiale. Lors de la lecture d’un texte traduit d’une langue à un autre, le lecteur doit se sentir en sécurité face à des mots qui pourtant ont été manipulés par un tiers avant de lui parvenir.
L’insaisissable des vestiges
Dans le champ chorégraphique, la perte liée au temps est inévitable. La notation du mouvement est un outil qui nous permet de faire trace d’un objet singulier : le geste. De la pièce originale à une remise en corps, au retour à l’incarné, une multitude de filtres interprétatifs entre en jeu. Cependant, au terme du processus de lecture de la partition apparaîtra quoi qu’il en soit, la signature d’un chorégraphe, un corps singulier, une trace du passé. Grâce à la notation chorégraphique, une perte définitive ne peut avoir lieu. Il reste une ruine, celle de l’écrit.
Bibliographie
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2011, La Reprise, un espace de problématisation des pratiques dans le champ chorégraphique français 1990-2010, Thèse de doctorat, Université Rennes 2 Haute Bretagne.
Notatrice du Mouvement Laban diplômée du Conservatoire de Paris (CNSMDP), Anaïs Loyer est actuellement en cycle de perfectionnement et chercheuse en danse.
Entre recréation, réécriture et recomposition de textes musicaux du premier XVIIIᵉ siècle – notamment de Giovanni Battista Pergolesi –, Pulcinella de Stravinsky doit selon nous être soustraite aux définitions de pastiche et d’œuvre néoclassique auxquels elle est souvent réduite. En prenant appui sur certains concepts de l’analyse littéraire développés par la linguistique structurale et sur le principe énoncé par Philippe Sollers pour la littérature et transposé à la musique selon lequel « un texte s’écrit avec des textes et non pas seulement avec des phrases ou des mots », cet article proposera une analyse de Pulcinella de Stravinsky en trois temps : l’examen de la structure formelle en lien avec la théorie de l’hypertextualité développée par le théoricien et critique littéraire Gérard Genette, l’étude des matériaux harmonique et mélodique en lien avec la théorie du « dialogisme » élaborée par le formaliste russe Mikhaïl Bakhtine et l’analyse de l’orchestration en lien avec les théories de l’intertextualité développée par Julia Kristeva, Philippe Sollers ou Antoine Compagnon.
Introduction
Pulcinella, ballet composé par Igor Stravinsky entre 1919 et 1920 sur une chorégraphie de Serge Diaghilev et des décors de Pablo Picasso, aurait été écrit « d’après des musiques de Giovanni Battista Pergolesi ». Pourtant, selon les études de sources réalisées par Barry S. Brook1 ou Maureen A. Carr2, seuls dix des vingt-et-un fragments arrangés et orchestrés par Stravinsky sont du maître italien. Pulcinella doit les autres pièces à Domenico Gallo, Carlo Monza, Alessandro Parisotti et Unico Wilhelm Van Wassenaer.
À l’étude comparée de Pulcinella et des pièces de Pergolèse, Gallo, Monza, Parisotti et Wassenaer que nous avons pu nous procurer3, deux constats s’imposent. À de rares exceptions près, les mélodies et les basses – soit l’essentiel du matériau – sont reprises telles quelles. Pourtant, le style stravinskien transparaît à tout instant. Le paradoxe pourrait être formulé dans les termes suivants : comment le style stravinskien peut-il s’exprimer dans une architecture prédéfinie, dans une structure prédéterminée, dans une texture aux matériaux préchoisis ? Quel espace reste-t-il pour l’invention, l’innovation, la création artistique ? Comment cet espace est-il dégagé, révélé, créé ? Comment est-il investi ?
En nous inspirant des théories de l’intertextualité4 et notamment du principe énoncé par Philippe Sollers pour la littérature et transposé à la musique selon lequel « un texte s’écrit avec des textes et non pas seulement avec des phrases ou des mots »5, nous procéderons à une analyse de Pulcinella en trois temps : l’examen de la structure formelle en lien avec la théorie de l’hypertextualité de Gérard Genette, l’étude des matériaux harmoniques et mélodiques en lien avec la théorie du dialogisme de Mikhaïl Bakhtine et l’analyse de l’orchestration en lien avec diverses théories de l’intertextualité6.
Transformations formelles et intertextualité
Si la catégorie générale d’intertextualité désigne pour Gérard Genette la « présence effective d’un texte dans un autre »7, la sous-catégorie d’hypertextualité désigne plus spécifiquement « toute relation unissant un texte B [que Gérard Genette appelle hypertexte] à un texte antérieur A [qu’il appelle hypotexte] »8 et résultant d’une opération de transformation qu’il appelle « dérivation »9.
Si ces catégories nous semblent parfaitement transposables à la musique, c’est qu’elles portent moins sur des contenus que sur des relations de contenus, moins sur des énoncés que sur des contextes d’énonciation. De ce fait, notre propos pourra rester à l’écart du débat ouvert dans les années 1970 et jamais refermé depuis sur les différences, similitudes ou proximités sémantiques et syntaxiques des textes littéraires et musicaux, sur l’identité de nature entre langage et musique. Il se contentera de décrire, analyser et spécifier les liens qui unissent ces multiples hypotextes datant pour la plupart du premier tiers du XVIIIᵉ siècle et l’hypertexte stravinskien de la seconde période, dite néoclassique.
La relation hypertextuelle la plus évidente est celle qui agit sur la forme : en la trans-formant, en la re-formant, en la dé-formant ou en la ré-formant, autrement dit en la simplifiant, en l’altérant ou en l’enrichissant.
Réduction
La plus visible des transformations formelles effectuées par Stravinsky est sans doute la réduction, définie par Gérard Genette comme une transformation « purement quantitative »10 d’abrègement. Dans le cas de Pulcinella, nous avons identifié trois procédés de réduction : par « sélection », par « excision » et par « condensation »11.
Réduction par sélection
La légende veut que Diaghilev, songeant à un spectacle sur des fragments manuscrits de Pergolèse découverts dans la poussière des conservatoires italiens et complétés dans les bibliothèques de Londres, ait fait appel à Stravinsky pour écrire la musique d’un ballet12. Stravinsky ayant accepté « la tâche délicate d’insuffler une vie nouvelle à des fragments épars et de construire un tout avec des morceaux détachés »13 selon ses propres mots, s’attelle entre 1919 et 1920 à un double travail de sélection et de recomposition.
Les morceaux retenus par le compositeur sont de différentes natures : extraits de la cantate Luce degli occhi miei et des opéras Il Flaminio et Lo frate ‘nnamorato de Giovanni Battista Pergolesi, mouvements isolés des Douze sonates en trio de Domenico Gallo, extraits des Arie antiche d’Alessandro Parisotti, des Pièces modernes pour le clavecin de Carlo Monza et des Sei concerti armonici de Unico Wilhelm Van Wassenaer. Pour la clarté de l’étude, nous reproduisons ci-dessous une partie de la table des correspondances entre les pièces élaborée par Barry S. Brook dans son article « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘‘Pergolesi’’ sources »14 :
Mouvements de Pulcinella
Sources de Pulcinella
Ouverture
Gallo, Trio Sonata I/i
Scène I
Serenata (Tenor)
Pergolesi, Il Flaminio I/iAria (Polidoro)
Scherzino
Gallo, Trio Sonata II/i
[Poco] Più vivo
Pergolesi, Il Flaminio III/xCanzona (Checca)
Allegro
Gallo, Trio Sonata II/iii
Andantino
Gallo, Trio Sonata VIII/i
Scène II
Allegro
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato I/xviiAria (Vanella)
Allegretto [Ancora poco meno] (Soprano)
Pergolesi, cantata Luce degli occhi miei, Aria « Contento forse vivere »
Allegro assai
Gallo, Trio Sonata III/iii
Scène III
Allegro [alla breve] (Basso)
Pergolesi, Il Flaminio I/v Aria (Bastiano)
Scène IV
Andante [Largo assai]
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
[Andante] (Soprano, Tenor, Basso)
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/v Arioso (Ascanio)
Andante
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
Larghetto (Tenor)
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato II/vii Canzona (Vanella)
Allegro (Soprano, Tenor)
Idem
Presto (Tenor)
Idem (middle section)
Larghetto [Andante (Tempo 1°)]
Idem (ending)
Allegro [alla breve]
Gallo, Trio Sonata VII/iii
Tarentella
Wassenaer, Concerto II/iv from Concerti Armonici [Ricciotti/Chelleri Concertino nº VI/iv]
Scène V
Andantino (Soprano)
Parisotti, « Se tu m’ami » from Arie antiche
Allegro [Toccata]
Monza, Pièces modernes pour le clavecin [First Suite] in E, Air
Scène VI
Gavotta con due variazioni
Monza, Pièces modernes pour le clavecin [Third Suite] in D, Gavotte
Scène VII
Vivo
Pergolesi, Sinfonia [Sonata] for Cello and Basso
Scène VIII
Tempo di minue [Molto moderato] (Soprano, Tenor, Basso)
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato I/ii Aria (Don Pietro)
Allegro assai
Gallo, Trio Sonata XII/iii
Finis
La sélection est un premier travail de réduction en tant que l’hypotexte est décomposé – au sens littéral où ses composantes musicales sont séparées les unes des autres – et dé-composé – au sens figuré où l’édifice musical d’origine est déconstruit, débâti. Ainsi, Stravinsky ne retient de l’acte I de l’opéra Il Flaminio que l’aria« Con queste paroline » de Bastiano et la canzona« Mentre l’erbetta » de Polidoro, et de l’acte III que la canzona« Benedetto Maledetto » de Checca. L’opération de sélection est donc bien une opération de réduction en tant qu’elle soustrait à, qu’elle retient à l’exclusion de, qu’elle tronque en creux. Conséquemment, l’opération de sélection soumet les morceaux à un procès de « délinéarisation »15 qui, en les isolant de leurs trames musicale et narrative d’origine, les prive du sens que leur conféraient leurs positions respectives dans des ensembles plus vastes.
L’opération de décomposition implique l’opération corollaire de recomposition – au sens littéral de re-formation d’un tout par l’assemblage de composantes diverses – et une re-composition – au sens figuré de re-création d’une cohérence musicale. Trois facteurs contribuent selon nous à cette cohérence réinventée :
1) l’homogénéité plus grande de l’effectif instrumental (qui permet d’éviter à Pulcinella le hiatus entre l’effectif de grand opéra de l’aria de Don Pietro et celui de la sonate en trio de Domenico Gallo qui lui succède, par exemple) ;
2) la cohérence du parcours tonal ;
Ainsi, dans la Scène I, Stravinsky utilise l’un à la suite de l’autre la canzona de Checca extraite de l’opéra Il Flaminio de Pergolèse et le troisième mouvement de la Sonate en trio nº 2 de Domenico Gallo :
Mouvements de Pulcinella
Sources de Pulcinella
Sc. I
[Poco] più vivo
Ré / La
Sol / Ré
Pergolesi, Il Flaminio Canzona (Checca)
Allegro
La
Si bémol
Gallo, Trio sonata II/iii
La tonalité de la majeur, commune à la seconde partie du Poco più vivo et à l’Allegro qui lui succède, favorise l’enchaînement d’une pièce à l’autre. À très petite échelle, l’opération de transposition permet donc de compenser l’incohérence structurelle que produirait la seule juxtaposition des pièces et de conférer, par la tonalité, une logique à leur enchaînement et une stabilité tonale à la scène.
Dans la Scène IV, Stravinsky reprend de Lo frate ‘nnamorato l’aria de Nina, l’arioso d’Ascanio et la canzona de Vanella :
Mouvements de Pulcinella
Sources de Pulcinella
Sc. IV
Andante [Largo assai]
Mi bémol
Mi bémol
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
[Andante] (Soprano, Tenor, Basso)
Mi bémol
Mi bémol
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/v Arioso (Ascanio)
Andante
mi bémol
Mi bémol
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato III/iii Aria (Nina) – Introduction
Larghetto (Tenor)
mi bémol
ré
Pergolesi, Lo frate ‘nnamorato II/vii Canzona (Vanella)
Allegro (Soprano, Tenor)
mi bémol / Sol bémol/ Fa
ré / Fa
Idem
Presto (Tenor)
ré
ré
Idem (middle section)
Larghetto [Andante (Tempo 1°)]
mi bémol
ré
Idem (ending)
Dans ce second exemple, Stravinsky altère le parcours tonal de plusieurs façons : en substituant à la reprise de l’aria en mi bémol majeur sa reprise au ton homonyme et en transposant en mi bémol mineur la canzona de Vanella. Ces deux transpositions lui permettent d’unifier l’Andante et le Larghetto par la tonalité de mi bémol mineur, lui offrant la possibilité d’un tuilage de leurs matériaux respectifs :
Pulcinella – « Chi disse ca la femmena »
Le matériau issu de l’aria de Nina peut être ainsi répété aux cordes bien après que celui de la canzona de Vanella a commencé au ténor et au hautbois.
Stravinsky commence donc la canzona de Vanella en mi bémol mineur (Larghetto) et choisit de se soumettre à la contrainte stylistique du XVIIIᵉ siècle qui veut qu’une pièce s’achève dans la tonalité où elle a commencé (Larghetto [Andante (Tempo 1°)]). Pourtant, une brutale bifurcation de sol bémol majeur vers les tonalités de fa majeur et ré mineur fait « dérailler » le parcours tonal, déraillement que justifieraient la volonté de « dépolariser » la scène IV des tons de mi bémol majeur et mineur et/ou le choix d’accompagnement orchestral de toute la première partie du Presto par des pizzicati en triples ou quadruples cordes, qu’une armure de six bémols rendrait impossible à réaliser. Qu’il réponde à une logique tonale ou à des contraintes organologiques, le choix des tonalités fait donc indiscutablement partie du travail de réécriture (au même titre que la composition des transitions sur laquelle nous reviendrons dans la partie consacrée à l’augmentation).
3) l’argument ;
Bien qu’il tienne plutôt de l’archétype ou du code que de l’histoire16, l’argument17 issu de la commedia dell’arte et la linéarité narrative qui en procède participent de la perception de Pulcinella comme totalité signifiante. Pour autant, ni l’argument ni le texte ne sont des vecteurs d’unification à proprement parler, ce que met parfaitement en évidence l’aria de Bastiano « Con queste paroline » qui, de support musical à une scène de réconciliation amoureuse dans Il Flaminio, devient celui d’une scène d’assassinat dans Pulcinella, la musique semblant n’avoir partie liée avec aucun de ces arguments littéraires. Cet exemple justifie à lui seul le peu de cas que cette étude fera du texte et de ses transformations, l’opération de délinéarisation participant de la perte de signification sémantique des hypotextes littéraires. Malgré la distance qu’elle entretient avec la musique, l’intrigue crée néanmoins une sorte d’unité superficielle que l’on pourrait presque qualifier de sur-unité ou de méta-unité en ce qu’elle unifie le texte musical au-delà de lui.
Il convient toutefois de ne pas se méprendre sur cette démonstration. Dans la mesure où ils ne possèdent pas le caractère de ce qui n’est ou ne fait qu’un, les mouvements qui composent Pulcinella ne sont pas indivis et ne forment pas une unité à proprement parler. Non seulement de nombreuses pièces sont juxtaposées sans autre forme de raccord, comme l’Ouverture et la Serenata ou le « Chi disse ca la femmena » et la Tarentella pour ne prendre que ces deux exemples, mais Stravinsky semble s’être volontairement refusé à maquiller les discontinuités liées à ce travail d’artisanat revendiqué comme tel18 de découpage, collage, combinaison et composition au sens que lui donne le latin classique de placer ensemble. Sans doute a-t-il « construit un tout avec des morceaux détachés » mais en désignant comme telles les attaches à l’auditeur. Il nous semble donc plus juste de parler d’ensemble cohérent cimenté par des rapports logiques que d’unité reconstituée.
Réduction par excision
Un second niveau de sélection réside dans ce que Gérard Genette appelle « l’excision », « suppression pure et simple »19 dont le critique littéraire précise qu’elle est « le procédé réducteur le plus simple, mais aussi le plus brutal et le plus attentatoire à la structure et à la signification [du texte] ». Stravinsky met en œuvre l’excision « par amputation »20 (« massive et unique »21) en tronquant la partie B et le da capo de l’aria « Contento forse vivere », les 42 dernières mesures et la reprise al segno de l’aria « Con queste paroline » ou encore l’aria de Vanella à l’exception de sa seule introduction. Dans les deux premiers exemples, l’excision par amputation brise la symétrie musicale, privant l’hypotexte de sa logique structurelle. Dans le troisième exemple, elle lui retire sa fonction structurelle d’introduction.
À l’échelle de la microstructure enfin, Stravinsky procède à des excisions par ce que Gérard Genette appelle « élagage »22 ou « émondage dispersé »23. Dans l’aria « Con queste paroline », Stravinsky élimine deux mesures après le chiffre 92, quatorze mesures à la mesure précédant le chiffre 100, vingt mesures au chiffre 102 et les quarante-deux mesures finales, ce qui lui permet, sans supprimer aucune partie thématiquement significative, d’alléger la pièce de ses très nombreuses répétitions. Dans ce cas, les catégories de « réduction par excision » et de « réduction par concision »24 définies et différenciées par Gérard Genette se confondent : l’élagage permet non seulement d’alléger l’aria mais de le rendre à la fois plus concis, plus dense en événements et plus lisible dans sa structure. Quelque part, ce travail très particulier auquel Stravinsky se livre sur la trame de l’hypotexte lui permet de produire un équivalent musical du résumé littéraire. Les opérations de réduction, bien loin de n’affecter l’hypotexte que dans sa longueur, l’affectent donc également dans sa structure. Comme l’indique Gérard Genette : « Réduire ou augmenter un texte, c’est produire à partir de lui un autre texte, plus bref ou plus long, qui en est la dérive, mais non sans l’altérer de diverses manières » 25.
Augmentation
Si les opérations de transformation formelle par réduction ne sont visibles qu’en creux, par l’étude comparée attentive de l’hypotexte et de l’hypertexte, les opérations de transformation formelle par augmentation sont beaucoup plus facilement identifiables et riches d’enseignements pour qui s’intéresse aux procès de réécriture.
Augmentation par extension
En reprenant la définition de Gérard Genette, nous appellerons « extension » toute « augmentation par addition »26, c’est-à-dire tout passage composé par Stravinsky sans base hypotextuelle. La liberté de composition et d’invention procédant de l’absence totale de contrainte structurelle, harmonique ou mélodique font de ces extensions le point de départ naturel d’une compréhension de la stylistique stravinskienne dans ce cadre très particulier de l’intertextualité contrainte.
Une première catégorie d’augmentation est l’extension que nous appellerons libre ou sans contrainte externe. Elle peut être constituée de quelques notes seulement, comme :
– le jet de flûtes sur le temps qui fait la jointure entre la Serenata et le Scherzino, à la levée du chiffre 9 :
Pulcinella – liaisonSerenata / Scherino
– le relais des bassons et flûtes soutenu par de discrètes basses27 entre l’Allegro et l’Andantino, au chiffre 34 :
Dans chacun de ces cas, Stravinsky compose une transition ou une levée qui tranche avec les marqueurs stylistiques du classicisme : superposition de quintolets de triples-croches et de septolets de triples-croches sur une échelle de doubles-croches dans l’exemple 2, énonciation avec fragmentation timbrique d’un mode myxolydien sur do, débouchant sur une pédale de dominante en harmoniques dans l’Andantino suivant dans l’exemple 3. C’est donc tout d’abord dans les interstices de la structure générale que se déploie de façon démonstrative la stylistique stravinskienne, dans ces espaces exempts de règles, libres de contraintes.
L’extension peut aussi être de dimensions beaucoup plus vastes, comme le mettent en évidence les dix premières et les quinze dernières mesures de l’Allegro assai (chiffres 68 à 69 et 89 à 91). La stylistique stravinskienne y est là encore manifeste : stase en homophonie et homorythmie sur un accord ambigu pouvant être compris comme le renversement d’un accord de tonique avec 6te majeure ajoutée ou comme accord du VIe degré altéré avec 7e ; disposition large avec prégnance des suraigus, doubles ou triples cordes non arpégées dans la nuance fortississimo ; rythmes obstinément répétés pour le passage qui sert d’introduction à la pièce (de 68 à 69) et faisant entendre une contraction de la carrure pour le passage qui lui sert de conclusion (de 89 à 90).
Chacun de ces paramètres pris séparément aurait suffi à rompre l’équilibre stylistique préclassique. Leur conjonction introduit une violence comparable à celle de la « Glorification de la victime » ou de « L’évocation des ancêtres » du Sacre du printemps, violence que l’on a pu qualifier de tribale ou de primitive en ce que son immobilisme harmonique faisait de chaque accord un impact rythmique signifiant pour et par lui-même, une percussion privant l’harmonie de sa nécessité structurelle. Dans cette perspective, les passages susmentionnés pourraient être perçus comme anti – plutôt que comme néoclassiques dans la mesure où ils renient les fondements mêmes du classicisme : son essence tonale, ses règles de conduite harmonique, son équilibre structurel. Mais dans la mesure où Stravinsky joue davantage sur l’alternance que sur la confrontation des époques, où l’écriture par blocs lui permet de maintenir étanche la frontière entre les siècles, l’intertextualité est réduite et l’influence réciproque d’un style sur l’autre limitée. L’augmentation par extension relève alors moins du dialogue que du face-à-face, permettant à l’auditeur d’identifier la dualité de l’écriture.
Paradoxalement, l’augmentation par extension prenant appui sur l’hypotexte remplit la même fonction, comme le mettent en évidence les inserts :
– de l’Ouverture (deux mesures après III) :
Pulcinella – Ouverture
– de la fin de l’Andantino (une mesure après 60) :
Pulcinella – Andantino (Scène I)
– des deux mesures faisant office de transition entre le « Sento dire no’nce pace » et le « Chi disse ca la femmena » (chiffre 112) :
Pulcinella – liaison « Sento dire » / « Chi disse ca la femmena »
Dans l’exemple 4, l’insert fait entendre l’un des motifs secondaires du 1ᵉʳ mouvement de la Sonate en trio no 1 de Domenico Gallo au premier violon et un accompagnement en syncopes au second violon. Tout concourt à faire entendre ces deux mesures comme un insert : l’isolement des deux violons solos par la réduction brutale de la masse orchestrale ; la suspension de la basse continue, difficilement envisageable dans le contexte stylistique préclassique ; l’incongruité de la référence populaire. Mais le tour de force de Stravinsky est d’avoir fait entendre comme insert et donc comme élément étranger à l’hypotexte le motif du second violon, alors qu’il n’apparaît sous sa forme initiale qu’à ce seul moment (toutes les versions précédentes et suivantes ayant été soumises à des mutations d’intervalles ou des déplacements rythmiques).
Dans l’exemple 5, l’extension relève de la réminiscence : seule la ligne brisée et la récurrence des intervalles d’octaves rappellent de façon explicite le thème de l’« Aria di Vanella » issu de Lo frate ’nnamorato de Pergolèse. Mais les marqueurs stylistiques sont bien stravinskiens en ce qu’ils dérogent à toutes les règles du contrepoint à deux voix tel qu’il était pratiqué à l’époque de Pergolèse : ambitus excessivement large, complémentarité rythmique limitée, présence de nombreux intervalles d’octaves (y compris directes) que le XVIIIᵉ siècle percevait comme « pauvres », de septièmes non préparées qu’il considérait comme « dures », etc. Là encore, l’augmentation par extension souligne le dedans et le dehors de l’hypotexte.
Dans l’exemple 6, comme nous l’avons déjà observé, Stravinsky reprend la deuxième partie de l’introduction à l’air « Suo caro e dolce amore » pour en faire une transition avec l’air « Chi disse ca la femmena ». Cette réutilisation du matériau semble avoir été anticipée par la complète rupture de caractère que Stravinsky avait artificiellement introduite entre la première et la seconde partie de l’introduction par des changements d’orchestration, de mode de jeu et de rythme au chiffre 107. L’anti-naturalité de cette rupture est amplifiée au chiffre 112 par l’arbitraire de la reprise. Peut-être est-ce là l’exemple le plus flagrant de la pratique de découpage et de collage pratiquée par Stravinsky qui, comme Pablo Picasso ou Georges Braque le faisaient avant la Première Guerre mondiale, comme Michel Leiris le ferait après la Seconde, peut pour construire, « tailler à coups de ciseaux, rogner, badigeonner, appliquer bien à l’équerre une surface sur une autre surface »28 sans gommer les heurts produits par la rencontre entre les matériaux de différentes natures, laissant à découvert son mode d’élaboration et le travail qui lui est lié.
Les augmentations par extension, qu’elles soient libres ou composées d’après l’hypotexte, partagent donc une même propension à signaler la co-écriture comme telle. S’intercalant dans les espaces libres de la trame narrative comme les blocs caractéristiques de la stylistique stravinskienne, dans une conception quasiment spatiale de la composition musicale, elles génèrent des ruptures propres à faire ressortir la nature hypertextuelle de Pulcinella.
Elles nous permettent par ailleurs d’avancer d’un pas dans la définition de cette œuvre ambiguë et multiforme qu’est Pulcinella : dans la mesure où certains passages échappent totalement à l’imitation stylistique ou à la fidélité mimétique et où la juxtaposition des styles souligne leurs différences bien plus que leurs similitudes, Pulcinella doit selon nous être soustraite à la définition de pastiche que lui attribuent certains musicologues29.
Augmentation par expansion
L’augmentation par expansion relève du prolongement de certaines structures ou de certains matériaux par ce que Gérard Genette appelle une « dilatation stylistique »30. Comme l’insert, l’augmentation par expansion est composée à partir de matériaux de l’hypotexte. C’est le cas à l’échelle de la microstructure dans l’Ouverture (chiffre V) :
Pulcinella – Ouverture
ou à plus grande échelle à la fin du « Contento forse vivere » (chiffre 67).
Dans l’exemple 7, la « dilatation » du motif par l’ajout d’un temps est particulièrement visible en tant qu’elle n’altère que l’un des membres de la marche. De ce fait, l’augmentation par expansion déforme et déséquilibre un pattern fondé sur le principe de répétition rythmique, déséquilibre que Stravinsky est amené à compenser par un tuilage de carrures au chiffre VI. Dans le dernier exemple, Stravinsky élargit le « Contento forse vivere » par une coda. La dislocation du tissu orchestral sur pédale et la fragmentation du thème en unités toujours plus petites rappellent le procédé romantique que Schoenberg avait appelé la « liquidation »31. Ainsi, que ce soit à l’échelle microstructurelle ou macrostructurelle, les augmentations par expansion travaillent, modèlent, altèrent la forme hypotextuelle de l’intérieur (et non de l’extérieur comme les augmentations par extension le faisaient).
Altération du temps
Au-delà des nombreuses extensions, expansions, ellipses et troncatures, Stravinsky peut être amené à altérer le temps pergolesien. Il est à cet égard frappant de comparer l’Allegro de la Scène I avec le 3e mouvement de la Sonate en trio no 2 de Domenico Gallo : outre le choix du tempo, les fusées en triolets de triples-croches, la superposition des formes originale et monnayée d’un même motif, les interminables lignes de mélismes ornementaux en doubles-croches, la micro-pulsation interne de chaque son par les trilles, les tremolos et les pizzicati créent, malgré le tempo (noire pointée à 112), le sentiment d’une vitesse vertigineuse qui était totalement absente du final de la Sonate en trio no 2 de Domenico Gallo.
Stravinsky intensifie l’alacrité de la pièce par trois procédés :
– la contraction du temps par tuilage des carrures (chiffre 69) :
Pulcinella – Allegro assai (Scène II)
– la contraction du temps par réduction des carrures (chiffre 86) :
Pulcinella – Allegro assai (Scène II)
– l’accélération du temps par introduction et rapprochement artificiel de nouveaux temps forts se surimposant aux temps forts de l’hypotexte (à la trompette, chiffre 79)32 :
Pulcinella – Allegro assai (Scène II)
Dans l’exemple 8, le chevauchement des motifs, en rompant la régularité du rythme établie dans l’introduction, joue sur un mécanisme d’anticipation pour provoquer l’effet d’une micro-ellipse temporelle33. Dans l’exemple 9, les ostinati des violons et des violoncelles, le premier fondé sur les quatre notes de tête du motif, le second sur un motif en arsis/thésis symétrique de huit notes (superposé à sa forme en diminution aux altos) créent un double conflit métrique en tant qu’ils sont fondés sur des divisions binaires (4 et 8) et inscrits dans une mesure impaire (3/8). L’effet produit est une compression temporelle, une précipitation du discours. Dans l’exemple 10, le fait que la trompette ponctue à trois, puis à deux (surimposant ses hémioles à la mesure à 3/8) provoque là encore une accélération du débit musical. Ainsi, la volonté de créer un sentiment d’extrême vitesse, voire de précipitation, conduit Stravinsky à utiliser des procédés d’écriture qui déforment la structure formelle.
Nous pourrions conclure avec Antoine Compagnon que :
« Le travail de l’écriture est une réécriture dès lors qu’il s’agit de convertir des éléments séparés et discontinus en un tout continu et cohérent, de les rassembler, de les comprendre (de les prendre ensemble), c’est-à-dire de les lire : n’est-ce pas toujours le cas ? Récrire, réaliser un texte à partir de ses amorces, c’est les arranger ou les associer, faire les raccords ou les transitions qui s’imposent entre les éléments mis en présence : toute écriture est collage et glose, citation et commentaire. »34
Cette définition de l’écriture comme « collage et glose, citation et commentaire » postule en fait une équivalence entre écriture et réécriture ou, pour le dire autrement, entre « composition » (au sens artistique) et « com-position » (au sens artisanal). Si, comme l’affirme Antoine Compagnon, toute création est effectivement et par nature intertextuelle, la singularité de Pulcinella ne repose plus sur une différence de nature mais sur une différence de degré. Ainsi nous pourrions affirmer avec Philippe Sollers que dans Pulcinella comme dans n’importe quel texte, « tout est écrit : la constitution du texte, sa structuration, ses niveaux de sens, ses ellipses, ses silences, ses suspensions, ses intervalles, ses jonctions, sa trame »35. D’un point de vue strictement formel, les opérations de réduction par sélection, excision et condensation, d’augmentation par extension et expansion, de juxtaposition de blocs, de collage de « surfaces textuelles », d’altération de la temporalité hypotextuelle feraient donc de Pulcinella une création absolue. En la comparant à celle des suites de danses à l’époque baroque, des pièces instrumentales des époques classique et romantique et même de certaines pièces de la Seconde École de Vienne, l’inventivité formelle de Pulcinella – soustraite à l’impératif de variation plus ou moins subtile d’une forme fixe – apparaît même comme beaucoup plus grande. Elle fonctionne néanmoins selon des modalités très différentes : l’interdépendance du matériau et de la forme qui devient la règle à l’époque classique y est beaucoup moins forte, le premier ne conditionnant la seconde qu’à la marge ; l’idée de déploiement de la forme à partir d’une ou plusieurs cellules que le discours développerait lui est étrangère. Quelque part, il n’est pas fortuit que le choix de Stravinsky se soit porté sur des pièces dont la forme était plutôt fondée sur des procédés de répétition et de variation que de développement. L’identité de Pulcinella repose donc aussi sur la proximité des principes de construction formelle de l’écriture préclassique et du style stravinskien.
Surimpression et dialogisme
Stravinsky a travaillé à même les partitions de Pergolèse, Monza ou Gallo « comme s’il corrigeait d’anciens travaux »36, selon sa propre expression. En ce sens, les ajouts hypertextuels sont comme surimprimés entre les lignes hypotextuelles, que ce soit dans les harmonies ou dans le contrepoint.
Harmonie
Si à de rares exceptions près Stravinsky maintient telles quelles les basses des hypotextes, les harmonies sont largement recomposées dans le sens d’une érosion par l’intérieur de l’équilibre harmonique et de l’unité tonale.
Stravinsky appose ses marqueurs stylistiques de plusieurs façons :
— en retravaillant l’étagement des accords dans le sens de l’inversion de la hiérarchie de leurs composantes ou de la mise en valeur d’éléments hiérarchiquement secondaires, comme le met en évidence le passage au chiffre 116 de « Chi disse ca la femmena ». Dans ce passage, non seulement Stravinsky fait entendre l’accord – inouï à l’époque de Pergolèse – de 9ᵉ de dominante majeure, mais les voix de bassons et les pizzicati de cordes, accentuant la double 5ᵗᵉ dans le grave, indiquent que la 9ᵉ de dominante est comprise comme étagement de 5tes (plus 7ᵉ) plutôt que comme étagement de 3ces. Ce « miroir grossissant »37 dirigé sur la double 5ᵉ permet à Stravinsky de générer un bourdon, sans presque rien changer de l’harmonie initiale de Pergolèse.
– en retravaillant l’étagement des accords dans le sens d’un déséquilibre des tessitures, comme le met en évidence l’entrée du ténor dans la Serenata (chiffre 3) :
Pulcinella – Serenata
Par contraste avec le début de la Serenata dont l’ambitus était restreint et le registre concentré dans le médium grave, la disposition de l’accord de l’exemple 11 permet un gain de basse et d’aigus. L’accord n’en est pas moins doublement déséquilibré, à la fois parce que le registre médium est déserté au profit des fréquences aiguës et graves et parce que les fréquences aiguës sont surreprésentées par rapport aux fréquences graves. En ce sens et comme l’avait relevé André Boucourechliev dans son ouvrage Igor Stravinsky, la redisposition de l’accord permet le déplacement de la perspective sonore38.
– en retravaillant la disposition des accords dans le sens de leur défonctionnalisation, comme nous pouvons l’observer dans la Serenata (chiffre 5) :
Pulcinella – Serenata
La comparaison de ce passage avec l’air « Mentre l’erbetta » de l’opéra de Pergolèse Il Flaminio nous permet d’analyser cet accord comme un Ier degré de mi bémol majeur avec 6ᵉ et 9ᵉ ajoutées. Mais la broderie du violon 2 du ripieno nous fait également entendre la 7ᵉ majeure et même la 7ᵉ mineure pendant quatre temps, sortes de broderie et de « broderie de la broderie » qui irisent l’harmonie, y introduisant, à l’échelle du battement du trille, des microvariations de nature à opacifier la fonction de premier degré.
Stravinsky peut par ailleurs altérer l’harmonie autrement que par des opérations de redisposition des accords :
– en y insérant sans préparation des dissonances telles que 4tes, 6tes et 9es ajoutées39 ;
– en dérogeant aux règles classiques de conduite des voix : sensibles40, 7es et 9es non résolues41, 5tes parallèles42, suite de 4tes parallèles43, suite de 9es parallèles44 ;
– en affaiblissant la tension dominante/tonique : par superposition de la tonique à la sensible45 dans les accords de dominante, par superposition des harmonies de tonique et de dominante, par évacuation de la sensible remplacée par la tonique46 ou par une note modale47 dans les accords de dominante. À cet égard, on se référera au premier temps de la troisième mesure après le chiffre 116, représentatif des hiatus générés par l’écriture par strates, la mélodie suggérant l’accord de tonique tandis que l’accompagnement reste sur l’accord de dominante.
Le diatonisme intégral, l’intégration de modes48 et l’omniprésence de la tonique dans les pédales49, les stases50 et les ostinati51 participent également de l’affaiblissement de la hiérarchie et de l’alternance, structurelles dans le système tonal, de la tonique et de la dominante.
Partout, nous constatons donc l’infime présence de la stylistique stravinskienne dans les harmonies classiques, Stravinsky ayant procédé par touches délicates, sculpture discrète et minutieuse des harmonies de l’intérieur, les basses et les mélodies hypotextuelles ayant été préservées de toute altération. Mais considérer que le style de Stravinsky s’insère ou s’immisce dans une harmonie fonctionnant indépendamment de lui comme totalité, c’est déjà reconnaître la dualité de l’écriture de Pulcinella.
Si nous reconnaissons maintenant que les modifications introduites par Stravinsky, en portant atteinte à ses fondements, minent de l’intérieur le système tonal – et par voie de fait l’esthétique classique –, parler de Pulcinella comme d’une œuvre néoclassique pose problème. Car si le principe même de néoclassicisme implique le réinvestissement de l’esthétique classique, il devient difficile d’admettre qu’une écriture qui en fissure la structure, qui en mine l’armature, qui en ronge la charpente en contrevenant à chacun de ses principes de hiérarchisation et de différentiation des fonctions harmoniques, de conduite des voix et de progression tonale, puisse être qualifiée de néoclassique. L’une des voix de Pulcinella est indéniablement classique, l’autre indéniablement moderne. Mais procéder en esthétique comme en mathématique, par opération d’addition du nouveau et de l’ancien, du moderne et du traditionnel, du néo et du classique pour faire de Pulcinella une œuvre « néoclassique », c’est selon nous méconnaître son essentielle structure dialogique52.
Matériau mélodico-harmonique
Anticipation d’un arrière-plan sur l’hypotexte
Stravinsky anticipe parfois l’arrière-plan du discours sur son début. C’est notamment le cas du « Contento forse vivere » (chiffre 61) :
Pulcinella – « Contento forse vivere »
Pulcinella – Andante (Scène IV)
ou de l’Andante (chiffre 104) :
L’insertion de matériau mélodico-harmonique prend alors la forme d’une anticipation d’un arrière-plan composé sur l’hypotexte. Dans l’exemple 13, l’ostinato introduit par les altos, violoncelles et contrebasses du ripieno avant d’être pris en charge par le seul violoncelle du concertino est composé de trois croches (la3 – fa3 – la2). Le fait de s’inscrire dans une mesure à 4/4 lui confère une irrégularité métrique structurelle. Lorsque le hautbois entre mesure 3 sur la mélodie fondamentalement binaire du « Contento forse vivere », un conflit métrique éclate, sans doute accru par l’élimination de la basse continue et des contre-chants d’une part, par l’ajout d’un écho de la tête du thème décalé dans la mesure qui déstabilise une carrure déjà fragilisée d’autre part. De fait, cet écrin confectionné par Stravinsky dans lequel la mélodie de Pergolèse ne s’insère qu’après coup infléchit son écoute, comme si le brouillage de la carrure par le violoncelle contaminait la mélodie du hautbois, déséquilibrait sa structure, ébranlait ses assises.
Dans l’exemple 14, Stravinsky anticipe de quatre mesures le début de l’introduction de l’air « Suo caro e dolce amore », extrait du IIIᵉ acte de Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse. Dans ces quatre mesures, une pédale de contrebasses tenuto et des entrées successives de pupitres de cordes sur pédales en tremolo sul tasto tissent un tapis sonore d’où émerge la mélodie du violon solo. La substitution du registre grave au médium privilégié par Pergolèse, le remplacement de l’accompagnement rapide et léger en rythme demi-soupir – croche – croche par des notes longues et tenues, le son assourdi lié au jeu sur la touche et pour le violon solo sur la corde de sol et enfin la nuance piano changent totalement l’atmosphère de ce qui était initialement un Andante amoroso. Les longues tenues et la vibration irrégulière de ces fonds d’orchestre réinventent la sonorité de l’orgue ; l’élargissement de la carrure par l’ajout d’une mesure à la septième mesure de 10453 et les entrées progressives des cordes, en modifiant insensiblement le volume sonore, ouvrent sur des effets d’écho et de profondeur qui rappellent la réverbération du son sur les parois d’une église ; autant de transformations à la marge de l’hypotexte qui permettent à Stravinsky de métamorphoser l’initiale déclaration d’amour en prière.
La rencontre synchronique – et non plus diachronique – de l’hypotexte et de l’hypertexte fonctionne selon des modalités comparables aux strates évoluant indépendamment les unes des autres dans L’Oiseau de feu ou Le Sacre du printemps. Dans le cas de l’anticipation d’un arrière-plan sur l’hypotexte, cette rencontre présente néanmoins plusieurs spécificités. Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, Gérard Genette définit la relation hypertextuelle comme « présence effective d’un texte dans un autre »54 ou présence d’un hypertexte (second) dans un hypotexte (premier). Dans les exemples 13 à 15, le déroulement des événements musicaux a une incidence sur la perception que l’auditeur a des rapports hypertextuel et temporel. En effet, l’hypotexte (premier) semble introduit dans l’hypertexte (second), comme si Pergolèse était postérieur à Stravinsky. Cette inversion du rapport d’antériorité de l’hypotexte et de l’hypertexte a pour corollaire l’inversion de la forme habituelle de l’anachronisme : ce n’est plus le texte stravinskien mais le texte pergolesien qui sonne comme étranger, issu d’une autre époque, sorti d’un autre contexte stylistique. Le procédé renvoie alors à l’hétérodiégèse ou transposition diégétique que Hélène Maurel-Indart définit comme « changement de cadre spatio-temporel »55. Si nous pouvons transposer le concept littéraire d’hétérodiégèse à la musique, c’est du fait de l’équivalence possible entre accompagnement musical et « cadre spatio-temporel », en tant qu’ils sont tous deux des arrière-plans en interaction avec une « action », qu’elle soit dramatique ou musicale. Ainsi, l’inversion des rapports hypertextuel et temporel serait la condition de possibilité que le texte pergolesien soit perçu comme hétérodiégétique.
La surimpression de matériau mélodico-harmonique peut également prendre la forme de strates glissées dans le tissu hypotextuel. Ce matériau est le plus souvent une pédale, comme dans la Serenata (voir l’exemple 11) ou dans l’Allegro de la Scène II (chiffre 46 à 47) :
Pulcinella – Allegro (Scène II)
Ce peut être également un ostinato (comme au début du « Contento forse vivere » présenté dans l’exemple 13), ou un contre-chant comme dans l’Allegro de la Scène I (chiffres 27 à 32).
Dans le passage de la Serenata présenté à l’exemple 11, sa seule position dans l’accord donne à la pédale de flûte en harmonique ajoutée par Stravinsky une position de premier plan. La flûte, seul bois à jouer dans la partie supérieure de l’ambitus, faisant sonner la note la plus aiguë de l’accord avec une régularité mécanique que soulignent son timbre métallique et le son détimbré si particulier de l’harmonique, est dans ce passage l’instrument structurellement le mieux perçu. Entendu comme l’opposé ou le complémentaire naturel de la voix de ténor, son timbre fait en négatif ressortir la chaleur de la voix, sa fixité rythmique et mélodique, la souplesse et la rondeur de la ligne vocale.
La pédale de basson surajoutée de l’exemple 15 remplit la toute autre fonction de fond d’orchestre, permettant l’éclatement de la ligne initialement vocale du « Gnora credetemi » extrait de l’opéra de Pergolèse Lo frate ‘nnamorato. Le fait d’être introduite presque à découvert, puis isolée dans le grave à deux octaves de la voix de cor et à quatre octaves de la voix de hautbois la donne néanmoins à entendre comme matériau thématique. Au sens où elle opère le recouvrement des fonctions de fond et de thème – voire de thème timbrique –, cette pédale est introduite dans l’hypotexte comme un anachronisme orchestral. Dans ce même exemple, la comparaison des premières mesures de l’Allegro de la Scène II avec celles du « Gnora credetemi » de l’opéra de Pergolèse révèle l’intercalation par Stravinsky d’une formule au basson 2, écho ornementé de la deuxième partie du thème initial. Il s’agit là de l’un des innombrables contre-chants glissés par le compositeur dans l’hypotexte, comme l’auraient été en littérature une glose ou un commentaire. Mais la particularité de celui-ci réside dans le fait que l’auditeur qui a en tête l’hypotexte ou qui connaît les conventions d’écriture des carrures du début du XVIIIᵉ a comme la sensation que ce contre-chant « bouscule » les barres de mesures ou « retarde » la suite du discours. Ainsi, le thème qui aurait dû reprendre sur le premier temps de la septième mesure reprend comme un temps trop tard. Cette incidence structurelle de l’insertion de contre-chant dans l’hypotexte dément ainsi le caractère décoratif ou superflu des opérations de surimpression hypertextuelle.
Dans l’Allegro de la Scène I (chiffres 23 à 26 et 27 à 32), c’est toute la partie de violon solo (prise en relais par celle de l’alto solo du chiffre 27 au chiffre 28) qui est incorporée à l’hypotexte, se présentant successivement comme contre-chant (chiffres 23 à 24), doublure ornementale de la voix principale (chiffres 24 à 25), voix principale (chiffres 25 à 26) puis véritable partie soliste du chiffre 28 à la fin, avec reprise de gestes idiomatiques du violon évoquant les grands concertos du XIXe siècle : doubles cordes, arpèges, fusées, etc. Par cette opération de surimpression d’une partie instrumentale au 3ᵉ mouvement de la Sonate en trio no 2 tel que l’avait écrit Domenico Gallo, Stravinsky déplace non seulement le centre de gravité thématique de l’œuvre, mais aussi, progressivement, son contexte musical de référence. Pour le dire autrement, en introduisant dans la pièce de Domenico Gallo la virtuosité violonistique propre aux concertos du XIXᵉ siècle, c’est le romantisme que Stravinsky fait surgir dans le concerto grosso.
Ces exemples révèlent selon nous que les opérations de surimpression telles que les pratique Stravinsky ne se résument pas au « procédé » ou à l’« effet » que veut y voir Pierre Boulez56. Elles participent pleinement de ce trait de la stylistique stravinskienne qu’est l’écriture par étagement de strates, la spécificité de Pulcinella résidant dans l’écart stylistique et temporel de ces deux catégories de strates que sont les hypotextes et les hypertextes et dans la (ou les) signification(s) expressive(s) que prend cet écart, étant entendu que la signification émerge là où s’articulent les différences. De ce point de vue, le contrepoint intertextuel pourrait être envisagé comme un dérivé ou une variante de l’écriture par strates. À ce stade de la réflexion, il convient d’analyser plus précisément la nature de cette texture que Mikhaïl Bakhtine qualifie indifféremment et non fortuitement de dialogique, polyphonique, plurivocale ou contrapuntique57.
L’écriture duelle de Pulcinella crée, en même temps qu’une polyphonie musicale, une polyphonie de styles. Mais peut-être faut-il introduire une nuance entre la langue de Stravinsky, que ses caractéristiques identifiables58 et son « écart par rapport au contexte » musical de l’entre-deux-guerres permettent de définir comme style, selon les critères qu’en a donné Robert Martin lors du colloque « Qu’est-ce que le style ? » en 199159, et la langue de Pergolèse, Monza, Gallo, Parisotti et Wassenaer que Le Degré zéro de l’écriture de Roland Barthes nous invite à envisager comme « écriture » en tant que ces auteurs « pratiquent un langage chargé d’une même intentionnalité, [qu’]ils se réfèrent à une même idée de la forme et du fond, [qu’]ils acceptent un même ordre de conventions, [qu’]ils sont le lieu des mêmes réflexes techniques, [qu’ils] emploient avec les mêmes gestes »60. Pour le dire autrement, la composition telle qu’on la pratiquait au XVIIIᵉ siècle résidait dans la variation plus ou moins subtile et plus ou moins virtuose de conventions partagées ; tandis que la composition telle que la pratiquaient les avant-gardes à l’époque de Stravinsky résidait dans l’invention par chaque compositeur de ses règles, de sa langue, en bref de son « style ». De ce point de vue, Pulcinella serait non seulement une polyphonie de « langues » au sens large (polyphonie d’une « écriture » et d’un « style »), mais une polyphonie de modèles socio-esthétiques : celui que l’on commence au début du XXᵉ siècle à renvoyer du côté de l’académisme et celui des avant-gardes. En laissant de côté les débats sur la corrélation entre emprunt stylistique et restauration sociale61 ou déchéance morale62 qui pouvaient faire sens dans les années 1950-1960 mais sans doute plus guère à l’époque postmoderne qui est la nôtre, ne pourrions-nous alors pas envisager Pulcinella comme une authentique œuvre d’avant-garde, non pas au sens où elle serait essentiellement ou ontologiquement d’avant-garde, mais au sens où elle reprendrait des principes et des valeurs de l’avant-garde des années 1920, en particulier cet attribut du « style » qui la « situe hors de l’art, c’est-à-dire hors du pacte qui lie l’écrivain à la société »63 ? Car si l’avant-garde peut se définir par sa propension à transgresser l’« écriture » commune par le « style » au sens de « solitude »64 que lui donne Roland Barthes, que fait Stravinsky sinon précisément confronter son « style » à l’« écriture » classique ? Que fait-il sinon transgresser de façon radicale, intégrale, absolue un système qui valait au XVIIIᵉ siècle comme totalité, comme horizon indépassable, voire comme Nature ? À une époque où l’idée même de langue commune avait volé en éclats, le potentiel de subversion de Pulcinella semble bien supérieur à celui d’œuvres d’avant-garde contemporaines, dont le caractère de transgression était limité à l’un ou l’autre des segments d’un champ artistique divisé. Pour le dire autrement, Stravinsky n’a pu concrétiser cette utopie des avant-gardes qu’était la transgression absolue que parce qu’il est passé par le biais détourné de l’époque classique. Précisons par ailleurs que s’il n’y a pas, selon nous, de contradiction entre « solitude » avant-gardiste et intertextualité, c’est parce que l’avant-garde est par essence (et par omission) intertextuelle : composer contre « l’écriture », c’est composer avec elle en creux. Réduire l’autre au silence ne le rend pas absent. Ainsi, il ne nous semble pas absurde de repenser la place de Pulcinella dans le paysage divisé de l’entre-deux-guerres, dans le sens d’une interprétation radicalement opposée à celles de Leibowitz, Adorno, Stockhausen ou Boulez.
Une polyphonie d’époques et de temps émerge donc de cette texture musicale qui accumule et croise des techniques, des matériaux, des conventions, des « langues » distants de deux siècles. Ce que l’histoire donnait comme successif devient contemporain (au sens étymologique de présent dans le même temps) ou, pour le dire comme Julia Kristeva, « la diachronie se transforme en synchronie »65, ce qui génère ces « écarts » non plus horizontaux mais verticaux d’où émergent les significations expressives : la transgression comprise comme telle mais aussi l’hétérodiégèse, l’anachronisme, l’invention hypertextuelle. La condition de possibilité de ces « écarts » et donc d’un dialogisme compris comme tel, c’est ce que Mikhaïl Bakhtine appelle l’« objectalité »66 des voix – ou leur univocité de sens –, garante de l’hétérogénéité des discours et des niveaux de discours. La confrontation permanente de ces deux strates que sont l’écriture hypotextuelle et l’écriture hypertextuelle déplace alors le centre de gravité de la signification de l’hypotexte à la frontière de l’hypotexte et de l’hypertexte, et conséquemment « relativise »67 la portée et la signification de chacun des systèmes68. C’est sans doute la raison pour laquelle certains ont pu penser que la stylistique du Sacre du printemps avait été évacuée dans Pulcinella, alors qu’elle n’était que « relativisée » par la coexistence (et la concurrence) d’une écriture autre. Nous avons en effet pu observer que les augmentations par extension continuaient à relever de l’écriture par blocs qu’Edward T. Cone avait définie comme caractéristique de la période dite russe69, que les superpositions de lignes hypo – et hypertextuelles dérivaient pour large part de l’écriture par étagement de strates, que les stases et les formes non-développantes que Richard Taruskin avait relevées dans LeSacre du printemps70 étaient toujours présentes dans Pulcinella, tout comme les procédés de bitonalité non fonctionnelle ou d’hybridation locale d’échelles. Ainsi, si l’on considère que Pulcinella fonctionne moins par intégration, appropriation ou syncrétisme que par plurivocalité et dialogisme, la stylistique stravinskienne ne perd rien de sa singularité ou de sa puissance novatrice.
Il faudrait néanmoins nuancer cette définition de Pulcinella comme œuvre unilatéralement dialogique. Il n’est tout d’abord pas rare que certains hypertextes comme les fonds d’orchestre ou les doublures soient extrêmement discrets. D’autres, notamment des contre-chants ou des formules d’accompagnement, peuvent reprendre les codes d’écriture de l’hypotexte et n’être par conséquent plus perceptibles comme hypertextes. Enfin, les hypotextes et les hypertextes peuvent être entremêlés ou enchâssés au point que l’oreille ne puisse pas les distinguer. Le degré de visibilité de la construction dialogique est donc variable. Mais si, comme le rappelle Mikhaïl Bakhtine, les frontières entre les voix sont parfois « intentionnellement mouvantes et ambivalentes »71, elles sont la plupart du temps suffisamment nettes pour que les voix soient perçues comme des « strates » (terme indifféremment utilisé par Mikhaïl Bakhtine pour parler de la littérature et par Stravinsky pour parler de sa technique compositionnelle) séparées et non solidaires.
Orchestration et altération
Si les interventions sur les matériaux harmonique et mélodique faisaient de Pulcinella un tissu dialogique, les interventions sur l’orchestration sont de nature à altérer ou à évacuer l’hypotexte.
Si cette nomenclature instrumentale reprend pour l’essentiel celle du concerto grosso – avec son quintette de cordes solistes –, elle n’en comporte pas moins plusieurs écarts. Un compositeur du XVIIIᵉ siècle aurait tout d’abord utilisé un cor naturel, propre à renforcer les toniques et les dominantes, à jouer quelques notes bouchées dans les passages modulants mais impuissant à interpréter des solos comme celui que joue le cor chromatique en fa au début du Scherzino, solo qui requiert la complétude de la gamme, une justesse égale et une force égale des émissions sonores.
Si l’usage de la trompette dans les concerti grossi était assez rare, les Concerti grossi op. 3 de Francesco Barsanti prouvent que sa présence n’était pas non plus inenvisageable. La facture instrumentale du XVIIIe siècle n’aurait néanmoins pas permis qu’une trompette en ut (et a fortiori une trompette en ut chromatique) joue dans une pièce en mi majeur tel que l’Allegro de la Scène IV.
Le timbre du trombone était à l’époque de Pergolèse réservé à la musique religieuse ou aux passages infernaux du répertoire opératique. Son utilisation en doublure de la voix comme dans le « Con queste paroline » était impensable avant le « Tuba mirum » du Requiem de Mozart.
Le piccolo enfin, exceptionnel avant le dernier tiers du XVIIIᵉ, cantonné après son apparition et pour plusieurs décennies aux musiques révolutionnaires, fait également figure d’anachronisme dans cette nomenclature instrumentale.
Anachronismes orchestraux
Dans cette perspective, la seule orchestration des hypotextes relève déjà de l’anachronisme, ce que confirme l’analyse de la Serenata. Si Pergolèse construit la totalité de l’accompagnement de l’air de l’opéra Il Flaminio « Mentre l’erbetta » sur le rythme noire – croche. Stravinsky en donne de nombreuses variantes aux violoncelles et aux violons (chiffres 1 à 3) :
Pulcinella – Serenata
aux cordes et flûtes (chiffres 3 à 4) :
Pulcinella – Serenata
aux violoncelles, altos et violons (chiffres 4 à 5) :
Pulcinella – Serenata
à la totalité des pupitres de cordes (chiffre 5) :
Pulcinella – Serenata
aux flûtes, cor 1, violoncelles et contrebasses (de trois mesures après le chiffre 5 jusqu’au chiffre 6) :
Pulcinella – Serenata
etc.
Nous observons successivement une première orchestration du rythme par le son percussif et mat du saltato « a punta d’arco » (« à la pointe de l’archet ») sur doubles cordes en harmoniques, rappelant le son lointain d’un tambourin médiéval (exemple 16) ; une seconde orchestration qui souligne l’attaque de la croche par les pizzicati en harmoniques et la résonance par la flûte dans l’aigu, le flautando des violons et la nuance pianississimo entourant la partie vocale d’un halo sonore à la fois diffus et doux (exemple 17) ; une troisième orchestration qui réattribue la noire aux cordes aiguës arco et la croche aux seuls alto et violoncelle solos en harmoniques, brisant l’équilibre sonore au profit de la noire pour donner plus d’allant au passage (exemple 18) ; une quatrième orchestration qui amplifie la précédente par la vibration que donne le trille à la noire et la brutalité que donnent à la croche les pizzicati sforzando en doubles et triples cordes du concertino et les staccato et staccatissimo du ripieno (exemple 19) ; une cinquième orchestration qui divise la noire entre les flûtes, les cors et le violoncelle solo en trilles et qui confie la croche aux contrebasses (exemple 20), etc.
Stravinsky réinvente donc en permanence le contexte orchestral dans lequel est entendu le thème de la Serenata, façon de renouveler par le timbre l’intérêt d’une canzona de facture assez simple. Par l’invention de modes de jeu (exemple 16) ou de combinaisons instrumentales faisant surgir des timbres inouïs (exemple 17), par des effets donnant à chaque son une vie interne que nous pourrions qualifier d’ « infra-rythmique » (exemple 20), par des jeux de déplacement ou d’inversion dans la hiérarchie des appuis rythmiques (exemple 19) et le réagencement permanent de la configuration timbrique, Stravinsky fait du timbre un paramètre du son à part entière – ce qu’il n’était pas à l’époque de Pergolèse. En prenant de façon littérale sa définition du timbre comme « base même de la matière sonore »72, nous pourrions même avancer que Stravinsky en fait – tout au moins dans Pulcinella – « le » paramètre premier du son.
Nous pourrions également conclure de cette analyse de la Serenata que Stravinsky invente le concept de variation rythmique par le timbre. Si nous nous référons à la définition initiale de la Klangfarbenmelodie comme variation d’une note unique par son timbre73, la variation timbrique telle que Stravinsky la met en œuvre dans la Serenata en est le strict équivalent pour le rythme. Cette orchestration de la Serenata, bien loin de se résumer à une recherche de combinaisons ou de couleurs, en divisant des sections que Pergolèse envisageait comme indivises, en dessinant des reprises ou des retours là où Pergolèse n’en avait pas placé, etc., crée par la seule « juxtaposition des timbres » ce que Stravinsky appelle « un dynamisme »74. Pour le dire autrement, elle surimprime une forme à l’hypotexte, composant un contrepoint de structures : l’une hypotextuelle de forme binaire à reprises, l’autre hypertextuelle de forme hybride, au croisement du « thème et variations » et de la forme lied. Les nombreuses incidences sur la forme de ce que nous avons appelé la variation rythmique par le timbre la rapprochent ainsi tout autant de la Klangfarbenmelodie – qu’elle rejoint par le travail du timbre – que du « thème et variations » – à laquelle le traitement formel l’apparente.
Dans les anachronismes orchestraux, certains d’entre eux procèdent de la défonctionnalisation des parties instrumentales. Ceux-ci sont nombreux et manifestes dès la première mesure de Pulcinella :
Pulcinella – Ouverture
D’après les usages en vigueur au début du XVIIIᵉ siècle et en admettant qu’il n’ait pas écrit cette pièce pour un effectif de sonate en trio mais de concerto grosso, il est probable que Domenico Gallo :
– aurait simplement porté la mention continuo sans distinguer les parties de contrebasses et de violoncelles ; – n’aurait probablement pas recouru au procédé d’octaviation entre altos et violons 1, qui n’avait commencé à devenir courant que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle ;
– n’aurait pas écrit la partie de violon 2 du ripieno en doubles et triples cordes (d’autant plus rares avant Mozart et Haydn que les esthétiques baroque et pré-classique exigeaient la fixité du nombre de voix – cadences exceptées) ;
– aurait composé des parties de cors pouvant être interprétées par des cors naturels ;
– aurait utilisé les parties de bassons en doublure de la basse d’archet du continuo et non à l’octave, dans une partie indépendante ;
— aurait écrit le hautbois colla parte avec le violon 1 et non en doublure allégée comme dans la tradition d’orchestration moderne.
D’emblée, Pulcinella introduit donc dans les hypotextes des pratiques d’orchestration qui leur sont totalement étrangères, la plus intéressante étant certainement la rupture de l’équivalence entre timbre et fonction qui prévalait au XVIIIe siècle.
Cette rupture est particulièrement tangible lorsque Stravinsky orchestre des passages dans le sens d’une hyperindividualisation des parties instrumentales, comme dans l’Allegro de la Scène II ou au contraire dans le sens de leur hyperhomogénéisation, comme dans le Tempo di minuetto75, dans le « Con queste paroline » (de la quatrième à la septième mesure du chiffre 92) :
Pulcinella – « Con queste paroline »
ou encore dans le « Sento dire » de la Scène IV (chiffre 110).
Pulcinella – « Sento dire »
Dans l’Allegro de la Scène II, les premières mesures de l’aria de Vanella extrait de Lo frate ‘nnamorato sont éclatées entre le duo cor/hautbois, le basson, le duo trompette/hautbois et le duo trompette/violon, tout allant dans le sens d’une segmentation extrême du timbre. Dans le « Con queste paroline », au contraire, ce sont des groupes (de bois et de cordes) qui deviennent solistes, indépendamment de la place qu’ils occupent dans le ripieno ou dans le concertino. De même dans le passage du « Sento dire » reproduit dans l’exemple 23 qui désingularise la partie de soprano en la doublant non seulement au ténor et à la basse mais à tous les pupitres de cordes (contrebasses exceptées). L’indifférenciation des parties est d’autant plus manifeste que Stravinsky indique en tête de chaque partie de cordes « e ben canto », unifiant toutes les parties dans un geste orchestral lyrique, uniformément vocal76.
Qu’elle aille dans le sens d’une hyperindividualisation ou d’une hyperhomogénéisation des parties, la défonctionnalisation des parties instrumentales permet à Stravinsky d’utiliser l’orchestre comme un ensemble à géométrie variable et de réattribuer en permanence les rôles de ripieniste et de soliste. Aussi la référence au concerto grosso est-elle maintenue, mais perpétuellement remise en question par la défonctionnalisation des timbres, la remise en cause de leur hiérarchie et la mobilité perpétuelle de la répartition ripieno/concertino.
Effets d’accentuation
Dans un texte intitulé « Écriture et révolution », Philippe Sollers affirme :
Tout texte se situe à la jonction de plusieurs textes dont il est à la fois la relecture, l’accentuation, la condensation, le déplacement et la profondeur.77
Il s’agit maintenant d’insister sur les effets d’« accentuation » par l’orchestration d’éléments de l’hypotexte, qui peuvent toucher un motif, une carrure ou un caractère. Ce peut être le cas au niveau microscopique pour une note ou pour un motif, comme dans le Scherzino (quatre mesures après le chiffre 10). Dans cet exemple, la doublure du violon solo par les violons 1 du ripieno, le basson 1 et la flûte 1 met en relief la formule conclusive par le renforcement des aigus, sélection qui amène Stravinsky à modifier l’équilibre de la phrase au profit de sa conclusion.
Au niveau intermédiaire, l’orchestration de Stravinsky souligne les articulations des phrases ou des carrures, ce que mettent en évidence les variations timbriques de la Serenata (de l’exemple 16 à l’exemple 20) ou l’architecture orchestrale du « Con queste paroline ». Comme cet extrait de la version de Pergolèse le montre, les motifs segmentent fortement la structure :
Pulcinella – Aria di Bastiano « Con queste paroline »
L’orchestration de Stravinsky renforce chacune des césures par des pauses structurelles, des variations soudaines d’effectifs instrumentaux, des contrastes de volume orchestral, de dynamiques ou de modes de jeux.
Ainsi, l’unisson des cordes à la quatrième mesure de 92 (voir exemple 22) a un rôle d’autant plus structurel que l’orchestration l’isole du reste de la pièce. En admettant la thèse de Schoenberg selon laquelle la musique occidentale s’est construite sur les principes de complexification croissante de l’harmonie et d’intégration progressive d’harmoniques de plus en plus éloignées, thèse dont procède la définition de l’unisson comme appauvrissement non seulement de l’harmonie mais de l’édifice sonore tout entier78, nous devrions pouvoir déduire de l’unisson de cordes du « Con queste paroline » qu’il produit un affaissement de l’architecture hypotextuelle – affaissement d’autant plus important que la densité harmonique de la coda de l’Allegro assai et le principe de mélodie accompagnée sur mouvement motorique de l’introduction du « Con queste paroline » en font par contraste ressortir la simplicité harmonique. Seulement, Stravinsky compense le déficit d’harmoniques par un effet de convergence et de concentration d’énergies, et l’image frappante d’un chorus a cappella. Ainsi, le changement d’effectif et l’unisson non seulement accusent la césure structurelle, mais donnent une identité esthétique à l’hypotexte ainsi transformé.
Dans le même ordre d’idée, la soudaine fermeture de l’effectif sur les bassons et les cors (deux mesures avant le chiffre 94) souligne la fonction structurelle de la formule de clôture, lui donnant par ailleurs une ampleur et une majesté que la tradition orchestrale de ces instruments seule ne pouvait lui conférer. D’autre part, le cor ayant souvent une fonction d’« appel » au début du XVIIIᵉ siècle, l’introduction de son timbre transforme naturellement cette formule conclusive en levée de la période suivante. Le timbre souligne donc, mais aussi déplace la structure.
Nous pourrions conclure de ces exemples que l’orchestration peut suggérer ou proposer d’autres lectures formelles ou esthétiques de passages choisis, lectures qui sont non exclusives, non exhaustives et non substituables à celles des hypotextes. La structure dialogique permet donc là encore de mettre en valeur l’autre ligne mélodique, l’autre combinaison orchestrale, l’autre choix dynamique, l’autre équilibre structurel ou formel par une complémentarité non pas de rythmes ou de hauteurs comme dans un contrepoint traditionnel, mais d’esthétiques musicales.
Après avoir constaté comment l’orchestration accusait, soulignait ou renforçait certains éléments hypotextuels comme le motif ou la structure, il nous reste à montrer qu’elle peut jouer un rôle comparable d’accentuation ou d’outrance du caractère. Toujours dans le « Con queste paroline », Stravinsky accentue par l’orchestration le caractère à la fois séducteur et roublard de Bastiano. L’entrée de la basse (chiffre 95) est ainsi accompagnée par la contrebasse, le trombone et les bassons, qui ponctuent pesamment le début de l’air par une pédale de tonique, interrompue par une dominante sans sensible lourdement accentuée sur temps faible dans la nuance forte. Le tempo à la blanche, la dynamique, l’inélégance de ce décrochage de la ligne et la lenteur d’émission de ce trio d’instruments à l’ambitus grave donnent à l’hypotexte une maladresse et une épaisseur qu’il n’avait pas dans Il Flaminio.
Cet exemple nous permet d’observer un double mouvement : un mouvement de l’hypotexte vers l’hypertexte et une rétroaction de l’hypertexte sur l’hypotexte. Le mouvement de l’hypotexte vers l’hypertexte réside dans l’orchestration – que la définition de « sélection des timbres à des fins expressives ou esthétiques déterminées »79 qu’en donne Christian Goubault nous permet d’envisager comme interprétation ; le second mouvement tient à la propension de l’interprétation à rétroagir sur l’hypotexte, à infléchir ou à orienter son sens80. C’est en vertu de ce second mouvement que l’orchestre semble « doubler » le personnage, le doter d’une démarche, d’un comportement, d’une psychologie. Le recouvrement des registres de la partie vocale et de l’accompagnement orchestral facilite l’effet de rétroaction, la facture grossière, l’inélégance et la gaucherie du second étant perçues comme des attributs de la première.
De la même façon, à la fin du mot « paroline » (cinq mesures après le chiffre 95), les violoncelles et les contrebasses jouent à découvert, avec accents et dans la nuance fortissimo, ce qui devrait n’être qu’un conduit discret :
La « couture » mise en valeur par l’unisson dans les graves devient ainsi démonstrative et maladroite. Là encore, le manque de finesse de l’accompagnement orchestral ne reste pas circonscrit aux quatre croches : son sens se propage à l’ensemble du passage – le personnage de Bastiano compris – qu’il empreint de la massivité de l’unisson, de la pesanteur des graves, de la lourdeur des accents successifs. Il y a là un équivalent musical de ce que Julia Kristeva, à la suite de Mikhaïl Bakhtine, a appelé pour la littérature une « ambivalence »80. La critique littéraire suggère que « l’auteur [puisse] se servir du mot d’autrui pour y mettre un sens nouveau, tout en conservant le sens que le mot avait déjà. Il en résulte que le mot acquiert deux significations, qu’il devient ambivalent. »81 On pourrait objecter à cette transposition de concept d’un domaine artistique à l’autre que dans l’exemple 25, il s’agit davantage d’une adjonction de signification à une fonction (de conduit) plutôt qu’à une autre signification. La mise en série de conduits pourrait néanmoins révéler que les attributs de légèreté, de discrétion et d’élégance peuvent souvent leur être associés. Ainsi, il y a bien superposition d’une signification hypertextuelle à cette signification hypotextuelle dérivée d’une fonction et par conséquent une « ambivalence » provoquant ce conflit de significations propre à la parodie. L’effet de lourdeur est d’autant plus frappant que l’écart de l’écriture hypertextuelle avec les codes de l’écriture hypotextuelle est grand.
Au chiffre 96, l’hétérophonie de la voix et du trombone procure à l’auditeur le sentiment d’un retard de la partie vocale sur la partie de trombone82 :
Le décalage provoqué par l’hétérophonie, le legato exigé par le mélisme et le repos de la ligne sur la voyelle « i » donnent à la vocalise – et par ricochet au personnage de Bastiano – l’air poussif de ce qui est « à la peine », ce que l’articulation des bois souligne en creux à la mesure suivante. Le portamentoa cappella sur une octave (à la levée de 97) achève le portrait du personnage : outrancièrement vulgaire, il ôte au personnage ce qui lui restait de crédibilité. Ainsi, loin d’être à la périphérie du sens, l’orchestration semble au contraire au service de sa définition la plus fine, la plus précise, la plus personnelle aussi, au sens où l’orchestrateur engage son interprétation de l’hypotexte.
Un second exemple d’outrance du caractère d’une pièce par l’orchestration nous est donné par le Più vivo (chiffres 20 à 23) :
Stravinsky accuse le caractère populaire de la canzona« Benedetto Maledetto » par le diatonisme de la mélodie et la référence au mode de fa, l’accompagnement en bourdon sur triple quinte à vide au violoncelle, à l’alto et au violon qui « cogne » avec la mélodie (fa bécarre du violoncelle contre fa dièse de la flûte mesure 4 par exemple) et les timbres réinventés de ces instruments populaires que sont le tambour (par les pizzicati « non arpégés avec 2 doigts ») et le fifre (par la registration du piccolo et du violon octava en harmoniques). Comme le montrerait également l’analyse de l’air « Chi disse ca la femmena » (chiffre 116), les bourdons de Pulcinella tirent les hypotextes du côté du populaire. En l’occurrence, la canzona« Benedetto Maledetto » était déjà fortement empreinte de cet esprit, que l’orchestration de Stravinsky n’a fait qu’amplifier.
L’orchestration peut enfin altérer le caractère, comme la transformation de la canzona légère « Suo caro e dolce amore » en chant d’église nous a permis de le mettre en évidence dans l’exemple 14. Deux exemples peuvent nous permettre d’aller plus avant, à commencer par l’introduction du Tempo di minuetto, reprenant l’air « Pupillette fiammette d’amor » de Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse. De danse légère et gracieuse chez Pergolèse, l’introduction de l’air devient une marche lente, solennisée par le cor, la texture contrapuntique, le mode de jeu legato, l’orchestration de certains passages83 évoquant même les marches funèbres des années révolutionnaires (flûtes, hautbois, bassons, cors, trompettes en homophonie/homorythmie avec soutien discret du trombone sur la levée).
De la même façon, le Vivo de la Scène VII (chiffre 170) transforme complètement la Sinfonia pour violoncelle et continuo de Pergolèse. Stravinsky transpose la partie concertante de violoncelle, toute en détachés secs et nerveux, aux cuivres et contrebasse. Ces instruments à la vitesse d’émission beaucoup plus lente, à la précision dans les détachés beaucoup plus faible, déforment le Presto de la Sinfonia au point de le rendre grotesque. Les détachés incisifs du violoncelle deviennent au trombone des glissandi sff selon les cas comiques ou vulgaires (chiffre 170) :
Pulcinella – Vivo
Les croches en levée toutes de grâce et de légèreté au violoncelle deviennent à la contrebasse – du fait des accents et du temps de mise en vibration de la corde – pesantes et malaisées (chiffre 172) :
Pulcinella – Più vivo
Les marches élégantes deviennent aux cuivres et aux bois (cors, trompette et trombone en double ou triple forte, marcatissimo au chiffre 171 ; flûtes, hautbois, bassons, cors, trompette et trombone « très fort en dehors » au chiffre 174 ; piccolo, flûte et trompette au chiffre 175) des fanfares populaires. Les seuls changements d’instruments et de modes de jeu permettent donc la stylisation comique non seulement du troisième mouvement de la Sinfonia de Pergolèse mais du style galant dans son entier, dont l’élégance et la légèreté, deux de ses traits caractéristiques, sont évincés au profit de leur « travestissement burlesque »84. Cette notion, définie par Gérard Genette comme la « [récriture] d’un texte noble, en conservant son « action », c’est-à-dire à la fois son contenu fondamental et son mouvement […] mais en lui imposant une tout autre élocution, c’est-à-dire un autre « style », au sens classique du terme, plus proche de ce que nous appelons depuis le Degré zéro de Roland Barthes une « écriture » »85, nous semble parfaitement correspondre à ces procédés par lesquels l’orchestration de Stravinsky détourne le sens de l’hypotexte vers le comique en travaillant sur les limites extrêmes du style galant. Ainsi, l’orchestration révèle le travail de lecture et de relecture (ce deuxième terme pouvant être compris comme re-lecture ou comme nouvelle interprétation) à l’œuvre dans Pulcinella.
Par l’orchestration, nous avons vu que Stravinsky désignait un motif, soulignait une carrure, outrait ou déformait un caractère. Ce faisant, il modifiait l’équilibre, altérait la structure, déplaçait l’écoute. Au terme de cette étude, il semble que l’orchestration seule altère la nature et la signification des hypotextes de façon radicale, profonde, presque subversive. Ceci s’explique par le fait que l’orchestration de l’hypertexte se substitue totalement à l’orchestration de l’hypotexte, la recouvrant – voire l’écrasant – jusqu’à la faire disparaître. Ainsi, la distance et l’écart que la structure dialogique de l’œuvre entretenait comme creuset de significations disparaissent avec l’univocité de l’écriture orchestrale. Autrement dit, la structure dialogique de l’orchestration n’est pas comme celle de la mélodie et de l’harmonie hyper – ou intratextuelle, mais littéralement intertextuelle. Le dialogisme orchestral existe mais de façon invisible (ou moins visible dans les cas des inflexions ou des détournements parodiques du « Con queste paroline » ou du Vivo de la Scène VII), il vit au-delà de l’œuvre. Si le traitement formel relevait de l’écriture hypertextuelle et le traitement mélodico-harmonique de l’écriture hypertextuelle et dialogique, le traitement orchestral serait donc plutôt de l’ordre de ce que Joseph N. Straus appelle la « re-composition »86. En effet, en reprenant la théorie de Massimo Bruni87, nous observons que l’orchestration de Pulcinella affecte ces trois paramètres essentiels du son que sont la ligne88, le volume89 et la couleur, ce qui justifie, selon le compositeur, de faire relever l’orchestration de la composition à proprement parler.
Conclusion
Finalement, les espaces d’invention sont inégalement distribués selon les modalités suivantes : les basses harmoniques et les thèmes de Pergolèse, Wassenaer, Gallo, Parisotti et Monza sont globalement préservés ; les contre-chants, pédales, ostinati font l’objet d’une répartition entre les compositeurs du XVIIIᵉ et Stravinsky ; la forme et l’orchestration sont investies par le seul Stravinsky. Ainsi, Pulcinella n’est pas une œuvre syncrétique au sens où elle aurait réalisé la fusion des systèmes de signes, au sens où deux énonciateurs n’auraient produit qu’un seul énoncé, au sens où Stravinsky aurait absorbé et « digéré » Pergolèse. C’est une œuvre duelle et dialogique, bien que les espaces de parole diffèrent selon les énonciateurs, bien que les rencontres n’aient pas toujours lieu dans les mêmes « plans », bien que les styles et les époques s’interpellent, se croisent et ou entrent en conflit depuis différents paramètres du son.
Nous pourrions conclure, comme Mikhaïl Bakhtine, qu’avec Pulcinella, Stravinsky se « [libère] d’un langage unique », la structure dialogique de l’œuvre lui permettant « de transférer ses intentions d’un système linguistique à un autre », « de parler pour soi dans le langage d’autrui, pour l’autre dans son langage à soi »90. Ainsi, Pulcinella serait la réalisation d’un rêve d’ubiquité stylistique, de dédoublement de soi, d’invention absolue.
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BAKHTINE, M.
1987, Esthétique et théorie du roman, trad. du russe par Daria Olivier, [Paris], Gallimard.
Guillemette Prévot est diplômée des classes d’histoire de la musique et d’esthétique du Conservatoire de Paris (CNSMDP). Au-delà des rapports entre musique et littérature, elle s’intéresse aux rapports entre musique et politique, ses travaux de recherche ayant porté ou portant sur le concept d’avant-garde, le futurisme russe des années post-révolutionnaires, la revue Musique en jeu comme chronique musicale et sociale de l’après-Mai 68, l’engagement syndical et les grèves de musiciens au tournant des XIXe et XXe siècles.
Notes
Barry S. Brook, « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘‘Pergolesi’’ sources », in Musiques. Signes. Images. Liber amicorum, François Lesure (éd.), Genève, Minkoff, 1988, p. 41-66. ↩︎
Stravinsky’s “Pulcinella”: A Facsimile of the Sources and Sketches, edited by Maureen A. Carr. Music in Facsimile (A-R Éditions), Middleton, WI: A-R Editions, 2010. ↩︎
Nous n’avons pas pu nous procurer la totalité des pièces ayant servi de support à Stravinsky, certaines n’étant disponibles à la consultation que dans des bibliothèques spécialisées de Londres, Glasgow, Bâle, etc. Par ailleurs, à l’heure où nous avons réalisé notre étude, l’ouvrage Stravinsky’s “Pulcinella”: A Facsimile of the Sources and Sketches qui reproduit l’intégralité des manuscrits, n’était accessible dans aucune bibliothèque de France. ↩︎
Nous nous appuierons notamment sur les théories développées par Gérard Genette (Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982), Philippe Sollers (Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 273-281), Julia Kristeva (Julia Kristeva, Sēmeiotikē : recherches pour une sémanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 1978), Mikhaïl Bakhtine (Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. du russe par Daria Olivier, [Paris], Gallimard, 1987), Roland Barthes (Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture ; suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Éditions du Seuil, 1972) et Antoine Compagnon (Antoine Compagnon, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Éditions du Seuil, 1979). On pourra reprocher à cette étude sa propension à transposer les concepts de la littérature à la musique en mettant en avant les différences et les spécificités des systèmes de signes et des signes linguistiques et musicaux. Nous objecterons à cette critique que la plupart des concepts que développent les formalistes russes (tels la « plurivocalité », la « polyphonie », le « contrepoint », le « trope » ou la « transposition ») et le champ lexical qu’ils mobilisent (utilisant de façon récurrente les termes d’ « orchestration », d’ « harmonie » ou de « dissonance ») viennent de la musique ; sans même parler du vocabulaire conceptuel que les domaines littéraire et musical partagent (comme les termes de « chant », de « strate », de « blocs » ou de « collage » le mettent en évidence). Ainsi, des outils qui ont montré leur utilité grâce ou malgré leur transposition du champ musical au champ littéraire devraient pouvoir montrer une égale utilité en étant re-transposés du champ littéraire au champ musical. Notre démarche consistant à utiliser (ou ré-utiliser) et adapter les outils de la critique littéraire à l’analyse musicale est donc totalement heuristique mais non sans légitimité historique. ↩︎
Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 279. ↩︎
Notre étude ne pouvant prétendre à l’exhaustivité, nous avons fait le choix de ne pas traiter l’inscription historique de Pulcinella. ↩︎
Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, Paris, Éditions du Seuil, 1982, p. 8. ↩︎
Nous reprenons ici les termes employés par Gérard Genette pour qualifier les différents procédés de réduction (Gérard Genette, Palimpsestes : la littérature au second degré, op. cit.). ↩︎
André Boucourechliev, Igor Stravinsky, Paris, A. Fayard, 1982, p. 177. ↩︎
Igor Stravinsky, Chroniques de ma vie : essai, Paris, Denoël, 2000, p. 102.↩︎
Barry S. Brook, « Stravinsky’s Pulcinella, The ‘‘Pergolesi’’ sources », op. cit., p. 63-64. ↩︎
Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne »,op. cit., p. 276. ↩︎
André Boucourechliev, Igor Stravinsky, Paris, A. Fayard, 1982. ↩︎
Pour le détail de l’argument : Robert Craft, « Analyse », Avec Stravinsky, Monaco, Éditions du Rocher, 1958, p. 121-122 ↩︎
Igor Stravinsky, Poétique musicale sous forme de six leçons, Paris, Flammarion, 2011, p. 96-97. ↩︎
Gérard Genette, Palimpsestes…, op. cit., p. 264. ↩︎
Michel Leiris, Biffures, Paris, Gallimard, 1948, p. 276. ↩︎
Françoise Escal, Le Compositeur et ses modèles, Paris, Presses Universitaires de France, 1984, p. 86. Christian Goubault, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, Paris, Minerve, 2009, p. 383. ↩︎
Gérard Genette, Palimpsestes…, op. cit., p. 304. ↩︎
Arnold Schoenberg, Fondements de la composition musicale, traduit de l’américain par Dennis Collins, Marseille, Media Musique, 2013. ↩︎
Nous observons un procédé comparable des chiffres 20 à 23 du Più vivo.↩︎
Nous observons un procédé comparable au chiffre 92 de l’air « Con queste paroline », la reprise du thème par la trompette étant engagée avant la fin de sa présentation par le cor. ↩︎
Antoine Compagnon, La Seconde main ou le travail de la citation, Paris, Seuil, 1979, p. 32. ↩︎
Philippe Sollers, « Niveaux sémantiques d’un texte moderne », op. cit., p. 280. ↩︎
Christian Goubault, Igor Stravinsky, Paris, H. Champion, 1991, p. 209. ↩︎
André Boucourechliev, Igor Stravinsky, op. cit., p. 179. ↩︎
Pour ne citer que quelques exemples significatifs : Ier degré avec 9e ajoutée à la troisième mesure de l’Ouverture, Ier degré avec 4te ajoutée au chiffre 5 de la Serenata, Ier degré avec 4te et 6te ajoutées dans l’Allegro de la Scène I ou à la septième mesure de 51 dans l’Allegro de la Scène II. ↩︎
Dans le Larghetto, à la cinquième mesure du chiffre 122. ↩︎
Dans la Serenata : parties de flûtes au chiffre 6. ↩︎
Dans la Serenata : parties d’altos et violoncelles à la quatrième mesure du chiffre 4. ↩︎
Dans la Serenata : parties de flûtes au chiffre 5. ↩︎
Dans la Tarentella : parties de violoncelles et contrebasses au chiffre 138. ↩︎
Dans la cadence de l’Ouverture, à la deuxième mesure de V ou dans la cadence de la Serenata, au chiffre 3. ↩︎
Dans l’introduction du « Sento dire », à la huitième mesure du chiffre 10 ou dans la péroraison finale du Tempo di minue. ↩︎
Dans l’Andantino de la Scène I : quatrième mesure du chiffre 60 ou dans l’Allegro de la Scène I, à la troisième mesure du chiffre 57. ↩︎
Dans « Chi disse ca la femmena », le si bémol du cor génère un mode de sol sur do dans le contexte plus large de fa majeur. ↩︎
Dans l’Allegro de la Scène I ou dans la partie b de la première partie de la Gavotta.↩︎
Dans l’aria« Una te fallan zemprece » ou dans l’Allegro de la Scène V. ↩︎
Au sens que Mikhaïl Bakthine donne à ce terme, soit une multiplicité de voix, de langues ou de discours internes à une œuvre, en situation de dialogue. ↩︎
Il s’agit là encore d’une augmentation par expansion, à une échelle bien plus réduite. ↩︎
Hélène Maurel-Indart, Du plagiat, éd. revue et augmentée, [Paris], Gallimard, impr. 2011, p. 297. ↩︎
Pierre Boulez, Relevés d’apprenti, Paris, Seuil, 1966. ↩︎
Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, trad. du russe par Daria Olivier, [Paris], Gallimard, 1987. ↩︎
Cette étude ne portant pas à proprement parler sur la stylistique stravinskienne, nous renvoyons à quelques ouvrages qui en recensent les traits saillants : Boris De Schloezer, Igor Stravinsky, recueil d’articles publiés de 1922 à 1929 dans la Nouvelle revue française et la Revue musicale, édition établie et présentée par Christine Esclapez, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012 ; Eric Walter White, Stravinsky, Paris, Flammarion, 1983 ; The Cambridge Companion to Stravinsky, Jonathan Cross (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 2003. ↩︎
Hélène Maurel-Indart, Du plagiat, op. cit., p. 381. ↩︎
Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture ; suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 15. ↩︎
Karlheinz Stockhausen, « Musique fonctionnelle », Avec Stravinsky, Monaco, Éditions du Rocher, 1958 ; Theodor W. Adorno, Philosophie de la nouvelle musique, Paris, Gallimard, 1962. Et plus près de nous : Michel Faure, Du néoclassicisme musical dans la France du premier XXᵉ siècle, Paris, Klincksieck, 1997, p. 305. Makis Solomos, « Néoclassicisme et postmodernisme : deux antimodernismes », in Musurgia, vol. 5, no 3/4, Dossiers d’analyse (1998), p. 94. ↩︎
René Leibowitz, « La musique : dialogue sur Strawinsky », in Esprit, no 70, juillet 1938, p. 587-589. ↩︎
Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, op. cit., p. 13. ↩︎
En effet, cette relativisation n’implique nullement la supériorité hiérarchique de l’hypertexte sur l’hypotexte : la prévalence de l’un sur l’autre est fluctuante, ce que révèle la partie de violon solo de l’Allegro de la Scène I, qui évolue de l’arrière-plan comme partie de l’accompagnement, au plan intermédiaire comme contre-chant ou au premier plan comme soliste. ↩︎
Craig Ayrey, « Stravinsky in analysis: the anglophone traditions », in The Cambridge Companion to Stravinsky, Jonathan Cross (éd.), Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 203-229. ↩︎
Richard Taruskin, Stravinsky and the Russian Traditions, Oxford, Oxford University Press, 1996. ↩︎
Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, op. cit., p. 129. ↩︎
De canzona dans Lo frate ‘nnamorato de Pergolèse, « Pupillette fiammette d’amor » devient un trio vocal dans Pulcinella.↩︎
On observe une même propension à l’interchangeabilité et à la substituabilité des parties de voix (ténor) et d’instrument (basson) dans l’air « Chi disse ca la femmena » (chiffre 113 à 114). ↩︎
Philippe Sollers, « Écriture et révolution », in Tel Quel (dir.), Théorie d’ensemble : choix, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 75. ↩︎
Arnold Schoenberg, Fondements de la composition musicale, traduit de l’américain par Dennis Collins, Marseille, Media Musique, 2013. ↩︎
Christian Goubault, Histoire de l’instrumentation et de l’orchestration, Paris, Minerve, 2009, p. 13. ↩︎
Bernard Sève, L’Altération musicale, Paris, Seuil, 2002, p. 211. ↩︎
Ferruccio Busoni, l’une des plus illustres figures de la musique au tournant des deux derniers siècles, a marqué toutes ses sphères. Aujourd’hui, son nom est souvent associé aux compositeurs qu’il a transcrits, principalement pour le piano. En tant que transcripteur, il a eu de nombreux prédécesseurs, mais il est celui qui a porté à son paroxysme l’interaction entre composition, transcription et interprétation. Pour lui, le compositeur est un prophète : il organise la musique qui, préexistante, émane d’une éternelle source divine. Et puisque toute la musique préexiste déjà sous quelque forme que ce soit, la frontière entre la composition et la transcription disparaît. L’interprète ne peut jamais recréer l’œuvre dans son original et devient lui-même un transcripteur qui crée de nouvelles versions des œuvres qu’il interprète.
Parfois, en des rares occasions, un homme a surpris, de l’essence de la musique, quelque chose qui n’est pas de ce monde, qui échappe des mains dès qu’on s’en empare, se fige dès qu’on veut le transplanter ici-bas, s’éteint dès qu’il passe par les ténèbres de notre esprit ; pourtant, son origine céleste reste encore suffisamment perceptible pour se révéler à nous comme le plus haut, le plus noble et le plus éclatant de tout ce qui nous apparaît haut, noble et éclatant dans ce qui nous entoure.
Ce n’est pas la musique qui est un « émissaire du ciel », comme le pense le poète, ce sont ces élus, à qui on a imposé la haute charge d’apporter quelques rayons de la lumière primitive à travers l’espace infini. Que vive le prophète !
Si nous parlons des personnalités du monde de la musique qui ont marqué toutes ses sphères, Ferruccio Busoni eut peu de rivaux. Il fut un pianiste phénoménal qui mit en œuvre la transition du pianisme romantique au pianisme moderne, un remarquable compositeur dont les œuvres n’ont pas encore été suffisamment mises en valeur, un chef d’orchestre, un excellent pédagogue qui a eu un nombre considérable d’importants successeurs, un brillant théoricien, un homme de haute culture, un passionné de théâtre et un citoyen du monde. Il fut un vrai prophète de la musique et une sorte de libérateur, qui essaya de la délivrer des cadres et entraves qui lui ont été parfois imposés.
Ses pensées sur la musique restent toujours d’actualité. Il a d’ailleurs tenté de prédire l’avenir de la musique pour y discerner un style « jeune classicisme » qui, contrairement à celui de Schoenberg, dans lequel un nouveau système remplaçait l’ancien, était basé sur un désir ardent d’innover et simultanément de se nourrir du passé. En août 1909, il écrit à Schoenberg :
Vous substituez une valeur à une autre au lieu d’ajouter la nouvelle à l’ancienne. Vous devenez différent et non pas plus riche.2
Ses nombreuses transcriptions sont le résultat de son grand intérêt pour le passé, intérêt qu’il a conservé toute sa vie. Il est probablement le compositeur dont le nom est le plus associé à celui d’autres compositeurs, notamment à ceux qu’il transcrivait. Sa réputation de transcripteur a ainsi surpassé celle du compositeur. Vraie ou fausse, l’anecdote qui circulait entre les élèves d’Egon Petri, son protégé, selon laquelle sa femme, à plusieurs occasions, aurait été présentée comme Mme Bach-Busoni, illustre bien le phénomène.3
La transcription
Même aujourd’hui la transcription est sujette à polémiques entre musiciens interprètes : elle n’est pas une œuvre originale et elle n’est pas non plus une simple copie, surtout dans ses exemples les plus réussis. Quelle est sa valeur ? À quoi l’attribuer ? À la fidélité à l’original ? Ou à la créativité de l’acte artistique qui l’a transformée ? Le transcripteur n’est-il pas un intrus dans le texte du compositeur ? Si le compositeur écrit plusieurs versions d’une œuvre, quelle est l’originale ? La première version ou la dernière ? J’ai personnellement entendu de nombreuses absurdités sur ce sujet. Les grands compositeurs du passé, notamment Bach, Beethoven, Brahms et Liszt approchaient eux-mêmes la transcription avec une attention extrême, démontrant s’il en était besoin toute la valeur qu’ils lui attribuaient.
Busoni parle d’une opposition à la programmation de transcriptions à Milan en 1895 dans une lettre à sa femme :
Le conseil de l’association pour laquelle je joue est remarquable. Ces messieurs sont très sérieux (ils se considèrent comme tels) et ils ne tolèrent pas de transcriptions dans leurs programmes. J’ai été ainsi obligé de retirer l’Ouverture de Tannhäuser. Mais quand j’ai dit que la Fugue pour orgue de Bach était aussi une transcription, ils m’ont répondu qu’il valait mieux ne pas le mentionner dans le programme…4
Cette lettre démontre à la fois l’abandon de l’esthétique du romantisme à la fin du XIXᵉ siècle autant qu’une approche superficielle de la transcription. En réponse, Busoni écrit dans son Esquisse d’une nouvelle esthétique de la musique :
La notation (« scription ») me conduit à la transcription : il s’agit là d’une notion presque déshonorante et très mal comprise. L’opposition importante que j’ai suscitée par mes transcriptions et l’irritation provoquée en moi par une critique souvent insensée m’incitent à essayer d’éclaircir ce point. Je vous livre ma pensée définitive sur ce sujet : chaque écriture est la transcription d’une inspiration abstraite. À l’instant où la plume s’empare de l’idée, cette dernière perd sa forme originale. Le désir de noter l’inspiration suppose déjà le choix d’une mesure et d’une tonalité. Les moyens formels et sonores pour lesquels le compositeur doit opter déterminent encore davantage une structure et ses frontières. Cela est comparable à l’homme : il est né nu, avec des propensions encore indéfinissables, puis vient le moment où, seul ou contraint, il doit choisir une direction. Au moment où la décision est prise, même si beaucoup de ce qui est original et impérissable en lui est préservé, il s’ajuste forcément à un système ou à une classe. L’inspiration [quant à elle] se transforme en sonate ou en concerto ; l’homme devient soldat ou prêtre. Le concept original a été « arrangé ». De cette première transcription à la seconde, la démarche est relativement aisée et le chemin de peu d’importance. Et, cependant, c’est généralement de la seconde dont on fait grand cas. Ainsi, on oublie qu’une transcription ne détruit pas la version originale et que, de ce fait, elle n’occasionne aucun préjudice à l’œuvre.5
Busoni a réalisé un nombre important de transcriptions d’œuvres de Bach et de Liszt, d’une certaine manière ses prédécesseurs spirituels, qui constituaient une grande part de son répertoire. À l’occasion d’un concert à Berlin en 1910, au cours duquel fut jouée sa transcription pour piano et orchestre de la Rhapsodie espagnole de Liszt, il publie pour la défendre le texte suivant, intitulé La Valeur de l’arrangement :
Les concertos de Vivaldi, les lieder de Schubert, l’Invitation à la danse de Weber résonnent tous dans leurs transformations respectives pour orgue de Bach, pour piano de Liszt ou pour orchestre de Berlioz. Mais où commence l’arrangement (Bearbeitung) ? De cette Rhapsodie espagnole existe une deuxième version avec le titre Grande Fantaisie sur les motifs espagnols. Laquelle des deux présente un arrangement ? Celle qui a été écrite en second lieu ? Ou la première est-elle déjà une transcription des chants populaires espagnols ? Cette fantaisie espagnole commence avec un motif qui est identique à celui de la danse dans Figaro de Mozart. Et Mozart avait déjà emprunté ce motif : il ne lui appartient pas, il l’a transcrit. En outre, le même motif apparaît dans le ballet Don Juan de Gluck. Nous arrivons à lier de manière convaincante le matériel musical des deux fantaisies de Liszt avec les noms de Mozart, Gluck, Corelli, Glinka et Mahler. Mon modeste nom maintenant les rejoint. L’homme ne peut pas créer plus qu’en utilisant ce qui existe sur terre. Et pour le musicien, ce qui existe, ce sont les sons et les rythmes.6
La carrière « ordinaire » du pianiste virtuose qui souvent transcrivait et modifiait les œuvres des autres aura sûrement influencé Busoni dans sa compréhension de la musique et pour ses propres compositions. Ainsi, ses œuvres originales incluent des exemples éclatants de réadaptation de matériel musical antérieur : des thèmes, mélodies ou passages entiers apparaissent dans plusieurs de ses œuvres, retravaillés, recomposés et placés dans de nouveaux contextes musicaux. De plus, ces réutilisations d’éléments musicaux qui lui sont propres se mêlent à des musiques empruntées à d’autres.
Busoni, évidemment, ne fut pas le premier à retravailler ou arranger les œuvres d’autres compositeurs, mais il a sûrement poussé à son paroxysme le « brouillage » des frontières entre la transcription et la composition. Cet univers qui est le sien est parfaitement visible dans sa Klavierübung, recueil d’études pour piano qui inclut des exercices, des fragments de passages de différentes œuvres, des études originales, des variations et des transcriptions qui forment presque un monde musical où l’original et l’emprunté, le retravaillé et l’intouché s’unissent dans une éternité spatio-temporelle de la musique.
En parlant de la transcription, il constate que les plus sévères critiques des transcriptions apprécient souvent hautement la variation, qui pourtant s’y apparente volontiers :
Curieusement, les variations sont très prisées par les « puristes ». Ceci est étrange, car, lorsqu’elles sont élaborées à partir d’un thème inconnu, elles donnent une série d’arrangements d’autant plus infidèles que l’inspiration est grande.7
L’interprétation
Les interprétations de Busoni pourraient être décrites comme libres, monumentales et parfois excentriques. Il a abandonné les excès du romantisme mais a conservé un haut niveau de liberté qui se manifeste dans son traitement des indications de la partition et dans de nombreuses modifications du texte. Dans son ouvrage The Great Pianists, Harold Schonberg l’appelle « Docteur Faust » et le décrit comme le premier pianiste moderne, auquel succèderont Josef Hofmann et Sergueï Rachmaninov. Il parle de son exceptionnel côté intellectuel qui, ne prenant rien pour acquis, retravaillait et repensait chaque détail.
En effet, Busoni retravaillait et transcrivait presque toutes les œuvres qu’il jouait. Avec ces transcriptions, contrairement à ce que l’on pourrait penser, il essayait de faire ressortir l’essence de l’œuvre. Comme un moyen avec lequel il ajustait les idées du compositeur à sa personnalité et à son pianisme, cela faisait partie de son étude de l’œuvre. Il transcrivait, sans aucune réticence, les musiques de Bach ou les concertos de Mozart.
Mais les législateurs exigent que les interprètes rendent la rigidité des signes, et estiment l’exécution d’autant plus satisfaisante que la notation est bien respectée. Par sa propre inspiration, l’interprète doit retrouver celle que le compositeur a obligatoirement perdue en utilisant les signes. […]
Chaque jour commence différemment, et cependant toujours par une aurore. Chaque fois que les grands artistes jouent leurs propres œuvres, ils en modifient l’interprétation, les façonnent à chaque instant, précipitent ou ralentissent le mouvement – ils jouent ce que les signes ne permettent pas de codifier –, et respectent ainsi les règles d’une « harmonie éternelle ».
Harold Schonberg parle dans son ouvrage8 des interprétations de Busoni qui parvenaient à faire ressortir ce côté essentiel de la musique. Les modifications textuelles, de manière inattendue, perdaient ainsi de l’importance : la notation, finalement, n’était peut-être que le moyen de conserver et de restituer l’improvisation.
Dans les concepts de Busoni, l’interprétation avait une véritable souveraineté par rapport à l’idée originale. En tant que variante sonore de l’œuvre, elle ne pouvait ni reproduire ni annihiler l’original, qui demeurait intouchable, quelle que soit sa variante sonore.
Même l’interprétation d’une pièce est une transcription, et quelles que soient les libertés qu’elle inclut, elle ne peut jamais annihiler l’original9 : avant et après avoir retenti, une œuvre musicale demeure inaltérée. À la fois temporelle et intemporelle, elle nous permet dans son essence une représentation tangible du concept de l’idéalité du temps, autrement insaisissable.
Ainsi l’œuvre, dans sa version originale, résonne avant et après l’espace temporel dans lequel elle est interprétée. Busoni dévoile que cette dernière idée provient d’Anatole France, écrivain français qu’il lisait avec grand intérêt :
Les phrases suivantes, extraites d’un roman d’Anatole France, pourraient être prises comme moto pour mon Esquisse d’une nouvelle esthétique de la musique (1906) : « Le contenu de l’œuvre musicale persiste, complet et inaltéré, avant et après sa résonance. » Dans ce roman du maître français, le médecin dit au jeune dramaturge qui, avec un cœur battant, attend la fin de la création de sa pièce : « Ne pensez-vous pas que ce qui doit s’accomplir ne soit déjà accompli et n’ait été de tout temps accompli ? »10
La position de son approche de la musique au début du XXe siècle, où le texte est considéré comme un des points déterminants de l’identité de l’œuvre musicale, est brillamment documentée par sa correspondance avec Schoenberg. Busoni arrange la pièce11 que Schoenberg lui a envoyée et l’« optimise » pour le piano, disant qu’il y trouve « peu d’ampleur de l’écriture du point de vue temporel et spatial »12. Cette « optimisation » a été mal reçue par le compositeur.
La musique préexistante
La conviction selon laquelle l’homme n’arrive à rien inventer de nouveau car toute la musique existe déjà dans la nature, sous quelque forme que ce soit, aura sûrement beaucoup apporté à Busoni dans son approche du texte musical. Selon son concept platonicien, les sons et les rythmes utilisés par les compositeurs émanent d’une inaudible source divine sous forme d’ondes sonores.
L’électricité était ici depuis toujours, bien avant d’être découverte… Ainsi l’atmosphère cosmique contient toutes les formes, motifs et combinaisons de la musique du passé et de l’avenir.13
Si toute la musique préexistait déjà et si le compositeur ne peut rien produire de nouveau, distinguer les compositions originales des transcriptions, et surtout les organiser dans un système hiérarchique selon les critères d’originalité devient impossible. Pour Busoni, la valeur de la composition réside dans le degré à la hauteur duquel elle reflète son modèle idéal, réflexion qui dépend surtout de ses figures et de ses formes.14 Ce point de vue, qui donne la priorité à la qualité de représentation d’une idée mère, provient pour partie de son activité de pianiste, qui l’amenait à faire ressortir l’essence des compositions qu’il interprétait.
Venez, suivez-moi au royaume de la musique. Voici la grille qui sépare le temporel de l’éternel.
Avez-vous brisé et rejeté vos chaînes ? Alors, venez. Il ne s’agit pas d’entrer comme autrefois dans un pays étranger où très rapidement nous apprenions à tout connaître et où plus rien ne nous surprenait. Ici, l’étonnement n’a pas de fin ; et cependant, dès les premiers instants, tout nous semble familier. […]
Toutes les mélodies – de l’amour et de la passion, du printemps et de l’hiver, de la mélancolie et de l’exubérance – déjà entendues ou non, retentissent pleinement et simultanément. […]
Si vous en observez une de plus près, vous verrez sa relation avec toutes les autres, la combinaison avec tous les rythmes, la coloration par toutes les sonorités, l’accompagnement par toutes les harmonies, du plus profond jusqu’à la plus haute voûte des cieux.
Dès lors, vous comprenez que les planètes et les âmes ne font qu’un, que nulle part il ne peut y avoir de fin ni d’obstacle, que l’infini réside pleinement et entièrement dans l’esprit de chaque créature, que chaque chose est à la fois immensément grande et infiniment petite : la plus vaste équivaut à un point ; la lumière, le son, le mouvement, la puissance sont semblables et chacun de ces éléments isolément ou tous réunis constituent la vie.15
La composition
Busoni a approché le processus de création musicale de manière analytique et il a expliqué ses différents aspects dans plusieurs écrits. Erinn Elizabeth Knyt, dans sa thèse Ferruccio Busoni and the Ontology of the Musical Work: Permutations and Possibilities16, a essayé de construire une image complète de ce processus. Le livre d’Antony Beaumont, Busoni the Composer17, présente une source remarquable pour la compréhension de son activité de compositeur.
Le processus de composition commence avec une idée qui ne provient pas nécessairement de la musique : étant en soi abstraite, elle trouve son origine dans l’expérience humaine, dans la littérature, l’architecture ou la vie quotidienne. Ainsi une idée peut être associée à une cathédrale gothique, à un évènement tragique ou à un poème littéraire.
Cette idée se transforme en concepts musicaux qui, au début, n’ont pas une forme définie. L’idée de la cathédrale gothique sera associée à un chant grégorien, un évènement funeste à une marche funèbre, le poème à des figurations qui créent une ambiance musicale particulière.18
Les concepts musicaux se transcrivent ensuite dans des réalisations musicales concrètes et finalement s’arrangent dans des structures plus amples, c’est-à-dire des œuvres musicales. On remarque que dans ce concept, la transcription et l’arrangement représentent des parties constitutives du processus de composition. Le compositeur transcrit les concepts musicaux associés à ses idées et il les arrange. Il peut parfois travailler simultanément sur la transcription et l’arrangement, ou déjà concevoir la forme de la composition au moment où ses premiers concepts musicaux apparaissent. La succession de ces étapes et le temps entre elles sont évidemment variables.
Busoni explique le processus de composition en prenant pour exemple la création de son opéra Die Brautwahl :
La scène présente une taverne dans la pénombre où le vieux et mystérieux Juif Manassé est assis seul. J’ai utilisé cette intermission pour dépeindre avec l’orchestre une sorte de portrait de cet Hébreu. Vieux et bourru, spectral et macabre, plutôt grand et imposant personnage, et surtout orthodoxe.
« Il paraît qu’il provient d’un passé lointain », dit E. T. A. Hoffmann, à qui j’ai emprunté le sujet.
Voyez-vous que maintenant me vienne une idée ? Ici, une allusion à une antique mélodie juive pourrait être utilisée comme motif musical qui évoquera des rituels de synagogue. Dans le présent cas, l’intervalle entre mon idée et sa conception a été considérablement réduit.
Maintenant, venons-en à l’exécution. Je voulais que ce chant sonne de manière profonde et sombre. Cela a déterminé mon choix d’instruments, et la tessiture requise a déterminé le choix de la clé. L’exécution ensuite avance et se construit sur l’harmonie, sur les caractéristiques, formes, atmosphères, couleurs, contrastes, en lien avec ce qui précède et succède…
Finalement, tout travail humain n’est qu’une élaboration du matériel existant sur terre. J’arrive à l’invention musicale et trouve un premier plan de réalisation dans les rues, le soir, de préférence dans les quartiers vivants.19
La musique entière devient ainsi un arrangement d’éléments préexistants et la frontière entre les transcriptions et les compositions dites originales disparaît. Le compositeur devient un prophète, un ambassadeur, plutôt qu’un créateur. Il devine la musique par contemplation et en fait le portrait dans des œuvres imparfaites. Il ne crée rien de nouveau, mais il aspire à une représentation optimale de la musique divine, en essayant de la rapprocher de sa forme idéale. L’interprète, finalement, devient un transcripteur qui, dans ses interprétations, donne de nouvelles versions d’œuvres dont il ne parviendra jamais à recréer l’original.
Les conclusions de Busoni devraient être observées afin d’en appréhender toutes les dimensions. Dans chacune de ses activités se reflètent les éléments des autres. Conformément à son esprit universel, ses points de vue restent toujours inclusifs et dépourvus de frontières inutiles. Et presque un siècle après la disparition de ce « Leonardo musical »20, ses pensées n’ont rien perdu de leur actualité.
L’art musical est né libre, acquérir la liberté est son destin.21
Pour citer ce document
Goran Filipec, «À l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Ferruccio Busoni : un prophète entre la composition et la transcription», La Revue du Conservatoire [En ligne], La revue du Conservatoire, Le sixième numéro, Création/Re-création, mis à jour le : 09/12/2017, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=1800.
Quelques mots à propos de : Goran Filipec
Goran Filipec, pianiste d’origine croate, poursuit actuellement ses études doctorales au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et à l’Université Paris-Sorbonne dans le cadre du programme doctoral « Recherche et pratique », sous la direction de Jean-Pierre Bartoli et Denis Pascal. Né à Rijeka en 1981, il a étudié le piano en Croatie, Italie, Allemagne, Russie et aux Pays-Bas. Il est lauréat de plusieurs concours internationaux, notamment le Concurso de Parnassós au Mexique, José Iturbi aux États-Unis et Premio Mario Zanfi en Italie, et il s’est produit en Europe, aux États-Unis, en Amérique latine, en Russie et au Japon. La Philharmonie de Paris, le Carnegie Hall de Londres, le Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, l’Auditorium de Milan, la Salle Minato Mirai de Yokohama et le festival Progetto Martha Argerich de Lugano, entre autres, ont accueilli quelques-unes de ses présentations. Goran Filipec cultive une affinité particulière pour le répertoire romantique et voue sa recherche au sujet de la transcription pour piano. Durant ses études doctorales en France, il a été soutenu par la Fondation Meyer et le Mécénat Musical Société Générale.
Notes
BUSONI, F., 1990,De l’essence de la musique, dans L’Esthétique musicale, Paris, Minerve. ↩︎
Dans Schoenberg-Busoni, Schoenberg-Kandinsky, correspondances, textes, Genève, Éditions Contrechamps, 1995. ↩︎
SITSKY, L., 2009, Busoni and the Piano: The Works, the Writings and the Recordings, Hillsdale, Pendragon Press. ↩︎
Lettre de Busoni du 5 décembre 1895 publiée dans Lettere alla moglie, Milano, Ricordi, 1955. ↩︎
BUSONI, F., 1990,De l’essence de la musique, op. cit.↩︎
BUSONI, F., 1965, The Essence of Music and Other Papers, New York, Dover. ↩︎
BUSONI, F., 1911, Sketch of a New Esthetic of Music, New York, Shirmer. ↩︎
SCHONBERG, H., 2006, The Great Pianists, New York, Simon & Schuster Paperbacks. ↩︎
Dans BUSONI, F., 1990, L’Esthétique musicale, Paris, Minerve, nous trouvons une erreur de traduction : recréer au lieu d’annihiler. Dans l’original allemand nous trouvons « aus der Welt schaffen ». ↩︎
L’œuvre d’Anatole France à laquelle Busoni se réfère est son Histoire comique. BUSONI, F., 1965, The Essence of Music dans The Essence of Music and Other Papers, New York, Dover. ↩︎
Ce texte, que Busoni a envoyé dans la lettre à sa femme du 3 mars 1910, comme une postface à son Esquisse d’une nouvelle esthétique de la musique, n’était pas destiné à être publié. Le Royaume de la musique dans BUSONI, F., 1990, L’Esthétique musicale, Paris, Minerve. ↩︎
KNYT, E. E., 2010, Ferruccio Busoni and the Ontology of the Musical Work: Permutations and Possibilities, Ph. D. en musique, Stanford University. ↩︎
BEAUMONT, A., 1985, Busoni the Composer, Indiana University Press. ↩︎
Pour ce dernier je pourrais citer, parmi de nombreux exemples, le Roi des aulnes de Schubert, dans lequel le début de la pièce illustre brillamment le bruit des sabots du cheval galopant et le caractère démonique du Roi. ↩︎
BUSONI, F., 1965, The Essence of Music and Other Papers, New York, Dover. ↩︎
Alfred Brendel dans son livre Music, Sense and Nonsense (Londres, The Robinson Press, 2015) mentionne que Wilhelm Kempff le surnommait ainsi. ↩︎
BUSONI, F., 1916, Entwurf einer neuen Ästhetik der Tonkunst, Leipzig, Insel-Verlag. ↩︎
Pour les œuvres de maturité de J.-S. Bach (Wohltemperierte Clavier, Brandenburgische Konzerte, etc.), nous sommes habitués à rechercher un caractère unique pour toute la pièce. Il apparaît que ce principe n’est pas valable pour beaucoup d’œuvres composées bien avant, c’est-à-dire vers 1708-1712. Nous y trouvons des indications de tempo (ou plutôt des affetti) très spéciales (poco adagio, par exemple) et des surprises étonnantes. Ces indications donnent à réfléchir sur les idées du jeune génie…
Les recherches sur l’œuvre de Bach, en particulier celles réalisées dernièrement aux Archives Bach de Leipzig (Bach-Archiv), ont donné d’étonnants résultats qui offrent de nouvelles perspectives pour l’interprétation. Des manuscrits jusqu’alors inconnus ont été exhumés récemment des archives municipales de Leipzig (Staatsarchiv), entre autres une copie des Toccatas manualiter en ré mineur et mi mineur BWV 913 et 914. Dans ces pages, on a pu relever des annotations de la main même du compositeur tandis que les spécialistes des sources de Bach identifiaient formellement le copiste de la partie musicale en la personne de Johann Martin Schubart, élève de Bach entre 1708 environ et 1717. L’écriture de Schubart et celle de Bach nous permettent de dater ce document important de 1708 ou 1709.
J’ai choisi des exemples d’indications de tempo (ou d’« affetto ») de la main de Bach qui nous donnent un accès formidable à l’interprétation libre et quasi improvisée du stylus phantasticus. Dans l’exemple 1 extrait de la Toccata en ré mineur BWV 913, les annotations adagio, allegro et presto nous suggèrent de jouer la pièce avec d’extrêmes contrastes : ainsi, l’interprète doit-il allonger le trille de la mesure 119 pour, aussitôt après, reprendre le tempo allegro ; à la mesure 122, il doit s’arrêter sur l’accord de sol mineur, jouer rapidement le passaggio pour arriver enfin à une section plus longue andante.
Bach, Toccata en ré mineur BWV 913, extrait.
De la Toccata BWV 913, nous possédons une version primitive [Frühfassung] composée aux environs de 1704 ; Bach a donc retravaillé une pièce qu’il jugeait importante quatre à cinq années plus tard. Et vers 1708-1709, jeune « sauvage fougueux » [« ein junger Wilder »] selon le musicologue allemand Peter Schleuning, il était encore vivement attaché aux contrastes.
Durant cette période de jeunesse, les indications de tempo – ou d’affetto – de Bach contiennent une palette étendue de nuances : à titre d’exemple, voici quelques-unes des indications rencontrées dans deux cantates autographes (Gott ist mein König BWV 71, Aus der Tiefen rufe ich BWV 131), dans les Toccatas BWV 913 et 914 et enfin dans la Partita 10 BWV 770 d’après une copie de Johann Gottfried Walther :
Adagio – Lente BWV 131/1
Largo BWV 131/3 (plus rapide que Adagio)
Poco adagio BWV 770/10
Affettuoso e larghetto BWV 71/6
Andante BWV 71, BWV 913/3
Arioso BWV 71/7
Un poc’allegro BWV 71, BWV 914/2
Animoso BWV 71/1
Vivace BWV 71
Allegro BWV 913, 914 etc.
Presto BWV 913
La dernière variation de la partita de choral Ach, was soll ich Sünder machen BWV 770 souligne elle aussi l’idée des contrastes de façon très frappante : entre les différentes périodes du choral, on trouve des interludes libres et un passaggio (mesure 21) qui rappelle le début du Prélude en mi majeur BWV 566. La variation commence par une section allegro qui renferme la première période du choral. Suit une section libre avec l’indication poco adagio, section dans laquelle il convient de trouver un caractère « un peu lent », ce qui n’a rien de simple quand la tendance consiste plutôt à garder le même tempo !
Bach, variation X, Partita sur le choral Ach, was soll ich Sünder machen BWV 770, extrait.
Comment trouver un tempo « un peu lent » ou « un peu rapide » ? Dans la musique vocale, les tempi s’appuient sur des textes contrastés ; la musique instrumentale elle-même propose parfois des « programmes ». Le dernier chœur de la Cantate BWV131, Aus der Tiefen rufe ich, commence avec trois sections courtes dont la deuxième nous parle d’espérance : « Israel » (adagio) – « Hoffe auf den Herrn » [« espère en l’Éternel »] (un poc’ allegro), et plus loin, le mot « Erlösung » [« rédemption, délivrance »] porte l’indication allegro. On pourrait donc établir une relation entre « espérance » et poco allegro.
Bach, CantateAus der Tiefen rufe ich BWV 131, dernier chœur, extrait.
Johann Kuhnau a publié six Biblische Sonaten (la présence d’une copie manuscrite de ces pièces dans le Andreas-Bach-Buch atteste que Bach en a eu connaissance). La troisième de ces Sonates bibliques évoque le mariage de Jacob. Jacob rencontre la belle Rachel et en tombe amoureux, mais Laban, père de Rachel, avait une autre fille plus âgée, Léa, qu’il entendait bien marier avant sa cadette ; aussi eut-il l’idée de faire coucher Léa auprès de Jacob, qui ne s’en aperçut que le matin venu.
Avec la patience dont seuls les personnages bibliques ont le secret, Jacob consent à travailler encore sept années durant chez Laban pour enfin gagner la belle Rachel ! Kuhn au fait état du travail pénible et fatigant [« mühsam »] de Jacob sous la prescription poco adagio, mais intercale des sections allegro qu’il relie au travail allégé par le badinage amoureux [« verliebter Scherz »]. Ici, un arrière-plan de ce type facilite le choix des tempi.
Johann Kuhnau, Biblische Sonate no 3, extrait.
Jetons un œil encore aux moments dramatiques des œuvres du jeune Bach. Que faire si un accord porte le mot « trem. » ? Bach nous en propose une réalisation dans la deuxième version de la Toccata en ré majeur BWV 912.
Bach, Toccata en ré majeur BWV 912, version 1 et version 2, extraits.
Mais, il y a un cas plus complexe encore dans le Prélude (avec fugue) en ré mineur (do mineur) BWV 549a. Pour la version en ré, nous possédons une source fiable où se trouve la notation suivante :
Bach, Prélude en ut mineur, version en ré mineur BWV 549a, extrait.
On notera que la pédale elle-même est concernée par le symbole du « trem. ». À l’inverse, dans la version en do mineur, il n’y a qu’un simple trille au soprano : le jeune Bach était donc apparemment plus audacieux et plus dramatique que le compositeur de l’Orgelbüchlein et du Clavecin bien tempéré ; on sait du reste que dans un conflit avec un élève, il pouvait aller jusqu’à se saisir de son épée ! En jouant ses pièces de jeunesse, il ne faut donc pas hésiter à chercher les contrastes et oser parfois des moments dramatiques.
Pour citer ce document
Jean-Claude Zehnder, «Les contrastes des affetti dans les œuvres de jeunesse de Bach. Communication donnée le 11 janvier 2016 au Conservatoire de Paris dans le cadre des Journées Bach», La Revue du Conservatoire [En ligne], Actualité de la recherche au Conservatoire, Le sixième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : 12/12/2017, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=1926.
Quelques mots à propos de : Jean-Claude Zehnder
Jean-Claude Zehnder, né en 1941 à Winterthur, est un organiste, claveciniste et musicologue suisse. Il a étudié au conservatoire de sa ville natale, à l’Université de Zurich et à l’Académie de musique de Vienne avec Anton Heiler ainsi qu’à Amsterdam avec Gustav Leonhardt. Depuis 1966, il est organiste et chef de chœur à l’église protestante de la ville de Frauenfeld et enseigne l’orgue et le clavecin au Conservatoire de Winterthur. De 1972 à 2006, il a dirigé la classe d’orgue de la Schola Cantorum de Bâle. Il est également organiste de l’instrument Johann Andreas Silbermann de la cathédrale d’Arlesheim. Jean-Claude Zehnder a fait paraître de nombreux enregistrements consacrés à Johann Sebastian Bach ainsi que des publications scientifiques, en particulier sur les premiers travaux de Bach, qui lui ont valu en 2002 le titre de Doctor honoris causa de l’Université de Dortmund.
À travers l’expérience des projets « Transversalissime » – rencontres entre musique classique et jazz– proposés par le département Jazz et musiques improvisées au sein du Conservatoire de Paris depuis 2010, cet article propose une réflexion multiple sur le principe de création/re-création, faite d’expériences riches et concrètes en la matière. Il apparaissait également intéressant d’étudier quelques exemples précis de musiciens ou d’albums emblématiques de l’histoire du jazz afin de soutenir l’idée que création et re-création ne formeraient qu’une seule et même entité.
Introduction
Au cœur de la démarche des musiciens de jazz d’hier et d’aujourd’hui, le principe de création/re-création est sans cesse présent. Il en est même le moteur essentiel. De la relecture des incontournables « standards » aux aventures improvisées du free jazz, le musicien de jazz s’est inscrit dans une démarche de créativité, de relecture et de remise en question permanente.
Mais concernant cette musique, la formule ne devrait-elle pas être inversée ?
Le blues et le ragtime sont à l’origine de la naissance du jazz ; c’est leur re-lecture puis leur association qui donneront naissance à cet art du XXe siècle.
Plus tard, les musiciens de jazz s’empareront du répertoire des standards afin d’en proposer leurs versions re-visitées, re-créées.
On peut dès lors considérer que le phénomène de création s’est inscrit dans l’action d’interprétation avec, pour chaque performance, une vision et donc une version différentes.
Quatre exemples dans l’histoire
Louis Armstrong
Le trompettiste et chanteur Louis Armstrong a été l’un des premiers grands créateurs/re-créateurs de la musique de jazz. Il est une des grandes figures du style appelé « New Orleans ». Mais c’est de ses interprétations dont on se souvient, pas de ses compositions. Chacune de ses interprétations étant unique, y a-t-il création ou re-création ?
Si l’on écoute sa célèbre introduction sur le morceau « West End Blues » : est-ce une pure création de l’instant, totalement improvisée, ou fut-elle préméditée, écrite « dans sa tête » ? Il ne la joua pas qu’une fois et chaque version est différente.
Écouter : « West End Blues », composition de Joe « King » Oliver enregistrée par Armstrong en 1928 au sein du « Hot Five ».
Duke Ellington
Ellington, lui, fut un grand compositeur et donc un créateur. Ses partitions pour grand orchestre et ses thèmes sont des chefs-d’œuvre incontournables de l’histoire du jazz.
Il a aussi créé le style « jungle ». Mais n’était-ce pas une manière de re-créer des sons venus de bien plus loin dans l’histoire de l’expression humaine, voire de l’expression animale ?
Le be-bop et Charlie Parker
Le be-bop est sans doute l’une des plus grandes révolutions/évolutions que le jazz ait connu. Ce style représente la « charnière » entre jazz classique et jazz moderne.
La liste des créateurs/acteurs associés à cette musique est éloquente : Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Bud Powell, Thelonious Monk, Charlie Christian, Max Roach, Kenny Clarke, Charlie Mingus…
Afin de cibler un aspect de ce mouvement radical qui permettait aux musiciens noirs de reprendre le jazz à leur compte (le jazz swing des années 1930-1940 étant considéré comme trop commercial) par la complexité des harmonies, des rythmes, des structures et de l’improvisation, évoquons le phénomène de la « démarcation » : une manière d’utiliser un thème de jazz ancien, de n’en garder que le cadre (nombre de mesures et structure harmonique, que l’on enrichira) sur lequel on bâtit un nouveau thème s’apparentant plus à une improvisation écrite qu’à une chanson reconnaissable.
C’est ainsi que « Indiana » est devenu « Donna Lee », « What Is This Thing Called Love » est devenu « Hot House », « How High the Moon » est devenu « Ornithology », « Cherokee » est devenu « Ko-Ko », etc.
Mais au-delà de ce phénomène flagrant de re-création, une réalité parallèle plus terre à terre était apparue : Herman Lubinsky, producteur de la maison de disques Savoy, premier label à enregistrer les musiciens be-bop, ne voulant pas payer de droits d’auteur (il souhaitait sans doute également pouvoir récupérer des droits d’édition sur de la musique originale), demandait aux musiciens de ne pas jouer de thèmes existants1. Les musiciens souhaitant garder les bases inspirantes de ces standards en firent donc des démarcations. Une sorte de re-création imposée.
Mais, au-delà de cette anecdote, on ne peut oublier que ces musiciens œuvraient pour l’évolution/révolution de leur art et ce principe de la démarcation reste un des éléments caractéristiques et fondateurs du jazz be-bop.
Une autre approche du sujet : Ornette Coleman
Ornette Coleman, saxophoniste, figure iconique du free jazz, ne rejouait jamais le même programme lors de ses concerts. Il ré-écrivait à chaque occasion un répertoire totalement original (quand un matériau écrit existait ! Coleman présentera maintes fois en concert et au disque un contenu totalement improvisé) :« Ne jamais rejouer le passé »2.
Il y aurait là un principe de création permanente, sans re-création ?
Oserait-on dire sans risque de re-création? Le risque étant de se répéter.
Les projets « Transversalissime » au CNSM de Paris
C’est au contact des musiciens « cultivés »3 et de la connaissance des éléments issus de la musique classique que les jazzmen de la première heure ont fait évoluer leur musique en termes d’harmonie, de forme, de mélodie…
Par ailleurs, le répertoire classique français a énormément inspiré le jazz depuis la fin du XIXᵉ siècle (musique moderne et contemporaine).
Autre réalité du monde des musiques d’aujourd’hui : la proximité, la « perméabilité » entre musique classique contemporaine, musique improvisée (au sens large) et jazz actuel (que chacun intègre ce qu’il souhaiterait voir figurer dans chacune de ces trois dénominations !).
Les richesses du Conservatoire de Paris
Richesse de l’histoire même de l’enseignement de la musique dans cet établissement (d’illustres compositeurs et interprètes s’y sont succédé et d’autres y enseignent encore aujourd’hui).
Ouverture en 19934 du département jazz et musiques improvisées au sein de ce même établissement : le « déclencheur » (ou, selon les points de vue : « le ver est dans le fruit » !).
Ce n’est néanmoins qu’après une dizaine d’années de cohabitation parfois distante que les portes se sont véritablement ouvertes. Nous devions sans doute faire nos preuves.
Mais, les éléments étaient réunis pour que les rencontres aient lieu, pour que les évènements se mettent en place.
Les acteurs
Les différents directeurs depuis 1993 – Marc-Olivier Dupin, Alain Poirier et, actuellement, Bruno Mantovani – ont toujours encouragé et soutenu l’existence du département Jazz et musiques improvisées et favorisé les rencontres et projets transversaux dans une dynamique de richesse artistique et pédagogique.
Riccardo Del Fra, directeur du département Jazz et musiques improvisées depuis 2004, contrebassiste de jazz et compositeur, est lui-même précurseur et acteur de la mise en place de ces projets de transversalité.
Sa passion ainsi que sa culture de la musique classique et, plus particulièrement, de la musique contemporaine, ont contribué à développer et à encourager cette communion des énergies.
L’auteur de ces lignes : pianiste, compositeur à « double culture », élève de Pierre Sancan puis d’Aldo Ciccolini au CNSM de Paris dans les années 1970-1980, je voue à la musique classique un amour et un respect que la liberté du jazz m’a fait fondamentalement vivre autrement.
Après quelques projets annonciateurs (avec la danse, avec la classe de saxophone classique de Claude Delangle, avec les classes de contrebasse de Thierry Barbet ou de Jean-Paul Céléa…) et en permettant aussi à des personnalités prestigieuses du Conservatoire de pouvoir venir à la rencontre des élèves en jazz (Gérard Pesson, Alain Mabit, Michaël Lévinas…), la première édition des « Transversalissime » a eu lieu en 2010.
Ce fut une rencontre entre les pianistes classiques de la classe de Bruno Rigutto et les pianistes de la classe de Jazz et musiques improvisées.
Sur la base d’un répertoire classique pour piano (Beethoven, Chopin, Schumann, Debussy), les pianistes conversaient entre versions originales et adaptations jazz et improvisées.
Pour les années qui ont suivi, il nous a paru important d’élargir le propos et de s’inspirer de compositeurs classiques marquants du XXe siècle : Messiaen (2011), Bartók (2012), Debussy (2014), Stravinsky (2015).
Chaque fois, nous avons fait appel à d’éminents professeurs d’analyse du CNSM, spécialistes de la musique de ces compositeurs, afin d’initier nos élèves à leurs techniques d’écriture et de composition. Il fut question d’harmonie, de forme(s), de modes, de contrepoint, de mélodie de rythmes, de chants traditionnels…
Les intervenants se nommaient Alain Mabit, Jean-François Boukobza, Yves Henry, etc.
Les étudiants ont mené par la suite leurs recherches sur deux axes :
– ré-utiliser les procédés d’écriture propres aux compositeurs classiques étudiés dans le cadre de leurs réalisations en jazz et musiques improvisées.
– reprendre une pièce du répertoire (Messiaen, Bartók, Debussy, Stravinsky) et en faire une adaptation, une re-lecture.
Chaque année, un concert public donné au CNSM de Paris met ces réalisations en lumière.
Au-delà de l’aspect évènementiel de ces projets, ces rencontres ont provoqué chez l’ensemble des jeunes élèves/musiciens participants une prise de conscience et engendré une perception approfondie et inspirante issue de ces mondes musicaux, comme « démystifiés ».
Les musiciens de jazz aiment et respectent ces musiques au plus haut point, mais peu ont eu l’occasion d’approfondir de la sorte l’œuvre de chacun. Il y a eu, à chaque fois, on peut dire, un avant et un après.
En 2013, l’idée fut de revenir à nos premières amours : le piano.
Ce fut la rencontre entre les pianistes classiques improvisateurs de la classe de Jean-François Zygel et les pianistes de jazz. Plus qu’une ou plusieurs thématiques à l’honneur, ce fut surtout l’improvisation sous toutes ses formes qui fut le maître mot de ce projet.
Notre dernier « Transversalissime » (2016) a fait se rencontrer deux univers déjà complices : le jazz et la danse. Créations originales musicales et chorégraphiques, œuvres de la musique de ballet revisitées et improvisations furent au cœur de cette septième édition5.
L’adaptation pour quartet de jazz du troisième mouvement de la Sonate pour piano d’Henri Dutilleux6.
Cette sonate, composée en 1948, est un chef-d’œuvre de la musique pour piano du XXᵉ siècle. Je l’ai découverte lorsque j’étais élève en classe de piano au CNSM de Paris à la fin des années 1970. Ce fut une révélation !
Je pratiquais déjà le jazz et l’improvisation (ce qui n’était pas toujours bien vu par certains de mes professeurs classiques à l’époque…)et l’écriture de cette œuvre me semblait établir la relation parfaite entre les deux univers, classique et jazz. L’écriture de Dutilleux est riche en rythmes (en « groove » pourrait-on même dire), ainsi qu’en « évènements » sonores, textures et mélodie(s). Je trouve, par ailleurs, qu’il y a chez lui ce concept, déjà rencontré chez Stravinsky, de la « mélodie de rythme ». Certains passages de ce « Choral et variations » sonnent comme une improvisation débridée ! Un choral et ses variations nous ramenant tout naturellement à ce que l’on pratique dans le jazz : thème/impros/thème.
Autre composante évoquant la proximité avec le jazz : l’utilisation par Dutilleux de la gamme ton-1/2 ton (gamme diminuée – appelée également gamme octatonique – et mode 2 de Messiaen) très utilisée dans l’harmonie du jazz moderne et dans l’improvisation qui s’y rattache.
Arrêt sur images : « vous avez dit re-création ? »
À partir de deux albums enregistrés par deux grands musiciens de l’histoire du jazz (Gil Evans et Herbie Hancock), je propose de nourrir notre réflexion à propos de ce phénomène de création/re-création.
Gil Evans : New Bottle Old Wine, paru en 1958
Dans cet album, Gil Evans re-crée, arrange quatre thèmes emblématiques de la période « New Orleans » dont le fameux « Saint Louis Blues » de W. C. Handy7 ainsi que quatre thèmes issus du jazz be-bop.
Écouter : Gil Evans, « Saint Louis Blues », New Bottle Old Wine.
Gil Evans, c’est l’un des artisans de Birth of the Cool8 aux côtés de Miles Davis mais aussi, et toujours aux côtés du trompettiste, de Miles Ahead, de Porgy andBess et de Sketches of Spain.
Evans est pianiste mais surtout arrangeur-orchestrateur de génie. Il a révolutionné l’art de l’écriture pour grande formation en jazz, tout d’abord en employant des instruments non utilisés jusqu’alors comme le cor, le tuba…
Mais surtout, son écriture fait appel à des sonorités, des textures nouvelles loin de l’écriture traditionnelle en sections que l’on entend dans les big band de la période swing. Il sera l’un des chefs de file du jazz « West Coast », style considéré parfois comme une sorte de « jazz de chambre ».
Le titre de l’album New Bottle Old Wine est sans équivoque ! Gil Evans re-visite, re-crée de sa plume si caractéristique huit « fleurons » de l’histoire du jazz.
À l’écoute de cet album, on assiste à une ré-appropriation totale du matériau thématique en raison de cette forte emprise des procédés d’écriture (arrangements et orchestrations) caractéristiques, encore une fois, de la plume de Gil Evans. Le répertoire vient servir le re-créateur pour un résultat qui n’est autre qu’un chef-d’œuvre. C’est un résultat assez unique dans la mesure où l’on considère habituellement, dans une approche fondamentale du jazz (et pour d’autres musiques également), que c’est le musicien qui doit être au service de l’œuvre.
À noter que, dans un souci d’équilibre parfait, Gil Evans a su faire appel à un soliste d’exception : le saxophoniste alto. Celui-ci sait se mettre, tour à tour, au service du répertoire, de la re-lecture orchestrale d’Evans, voire de l’histoire du jazz elle-même (swing, majestueuse pertinence du discours…).
Cet album est un exemple incontournable de re-création, inspiré et toujours inattendu.
On pourrait pousser l’analyse encore plus loin en admettant que l’équilibre de l’interprétation de l’ensemble des protagonistes de cet album (musiciens dits « de pupitres » et solistes) se présente comme une véritable création-interprétation.
Vous avez dit chef-d’œuvre ?
Herbie Hancock : The New Standard, paru en 1996
Hancock cherche à instaurer un nouveau « standard » de répertoire en jazz à partir de nouveaux « standards ».
Le répertoire est issu de pop songs de Peter Gabriel, des Beatles, de Stevie Wonder, Simon & Garfunkel, Prince, Kurt Cobain et Donald Fagen.
Comme l’annonçait Herbie Hancock lui-même lors des concerts de ce groupe (j’ai assisté à l’un d’entre eux) : « N’êtes-vous pas lassés d’entendre toujours les même vieux standards ? »
La démarche est-elle commerciale ou plus profonde et louable… sincère ?
L’album est magnifiquement réalisé mais un peu « acidulé », parfois.
Il est inégal : il y a de beau moments de jazz (idées d’arrangements, jeu des musiciens) mais quelques morceaux sonnent vraiment trop pop music, trop « easy listening ».
Pour ma part, je pense que l’on est en présence d’un très beau concept commercial avec un solide argument de vente : les chansons sont des tubes, les chanteurs sont des stars ! Quant à la démarche, elle offre sa part de provocation : il faut inventer de nouveaux standards pour le jazz !
Mais l’intelligence d’un Herbie Hancock est d’utiliser ces chansons comme un matériau thématique « neutre » : des mélodies qu’il ré-arrange à sa manière sans chercher à se rapprocher de l’original.
Évidemment, le sextet est un all-star de rêve : Herbie Hancock (piano), Dave Holland (contrebasse), Jack DeJohnette (batterie), Michael Brecker (saxophones), John Scofield (guitare) et Don Alias (percussions).
Les quelques surprises viendraient du jeu toujours incandescent et lumineux d’Hancock lui-même. Quoi qu’il fasse, ce musicien est toujours proche du génie et de l’inattendu. Il reste une inspiration fondamentale pour tous les musiciens de jazz moderne. Il fait partie de l’histoire. Me risquerais-je à dire que les autres membres du groupe ne sont « que » des joueurs de grand talent ?
Il y a néanmoins dans cet album une extraordinaire dynamique de groupe.
Livrons quelques critiques de l’époque :
Hélas Hancock ne peut s’empêcher de sacrifier son art à la mode : effets de guitare déplacés, boîtes à rythmes, sitar électrique, assises funky viennent ainsi parasiter un album dans lequel la pureté de « Manhattan », seule composition originale du pianiste en solo, apparaît presque comme un magnifique accident…
(Pierre de Chocqueuse, magazine Jazzman, mars 1996)
On pourrait épiloguer sur le travail de déconstruction/reconstruction, sur tel morceau pas assez démarqué de l’original ou tel autre que l’on ne reconnaît plus ; sur la flemme chronique d’Herbie Hancock côté compositions, lui qui dans les années 1960… Le cœur n’y est plus. Ces musiciens irréprochables jouent très bien leur rôle, jouent parfaitement au jazz. Au jazz acoustique haut de gamme…
(Frédéric Goaty, magazineJazzmag, mars 1996)
Interview d’Herbie Hancock pour le magazine Jazzmag en mars 1996
Sous-titre de l’interview : « Une réactualisation de l’annuaire des standards américains ? Hancock, nouveau standardiste, ne quittez pas… »
[…] voyez les disques des jeunes musiciens : beaucoup de compositions originales mais peu d’efforts pour essayer d’écrire les standards de demain […].
[…] les standards, quand ils ont été écrits, on les appelait jazz tunes (airs de jazz). Le jazz était la pop music de l’époque. Or les chansons pop actuelles sont rarement jazz. Jadis, mots, mélodies et harmonies étaient liées. Aujourd’hui, à quelques exceptions près, les mélodies sont moins intéressantes. Il faut faire plus d’effort pour « jazzer » des chansons […].
[…] mais je ne voulais pas seulement «jazzer » un morceau pop – n’importe qui peut le faire – je voulais re-créer ces morceaux, les faire sonner comme si ils avaient été écrits pour être des morceaux de jazz […].
(Propos recueillis par Frédéric Goaty)
Conclusion
Création/re-création ou re-création/création ?
Concernant le jazz, la réponse n’est pas aisée et ces quelques lignes n’ont sans doute pas contribué à trouver la solution !
On pourrait dire : laissons la logique faire son travail. Pour qu’il y ait re-création, il faut un matériau « antérieur »… Raccourci simpliste et réducteur.
Si l’on élargit le propos, la création n’est pas seulement le fait de proposer une œuvre qui n’aurait pas existé auparavant. L’acte de création se retrouve également dans l’interprétation, dans la mise en scène du discours artistique instantané (gestion du son, de l’espace, du rapport à l’auditoire, des « humeurs » de l’interprète…).
La re-création, elle, n’est pas seulement le fait de rejouer autrement une œuvre déjà existante. L’acte de re-création peut se retrouver dans la répétition (chaque interprétation est aussi une re-création), dans la rencontre (rejouer la même œuvre avec d’autres partenaires, dans d’autres lieux…).
L’improvisation, elle, pose la question de la dualité. Elle est à la fois création et re-création : on crée en temps réel un discours opportun, si possible inspiré, mais il est constitué d’éléments préalablement enregistrés, ancrés dans le subconscient (ou dans une conscience analytique réactive et sélective), sorte de « magasin », de « boîte à outils ». La mission de l’improvisateur étant de proposer la fusion de tous ces éléments avec talent et pertinence. Création et re-création se fondent alors en un acte unique au service de l’histoire que l’on s’apprête à raconter.
Pour citer ce document
Hervé Sellin, «Le jazz : un va-et-vient permanent entre création et re-création», La Revue du Conservatoire [En ligne], Création/Re-création, Le sixième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : 18/01/2022, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=1879.
Quelques mots à propos de : Hervé Sellin
Hervé Sellin est né en 1957. Ses études au Conservatoire national supérieur de musique et de danse (CNSM) de Paris en piano, musique de chambre, harmonie et analyse sont récompensées par les prix de piano (dans la classe d’Aldo Ciccolini) et de musique de chambre. Il s’oriente ensuite vers une carrière dans le jazz qui le conduira à jouer aux côtés de Art Farmer, Slide Hampton, Chet Baker, Dizzy Gillespie, Clifford Jordan… Pianiste attitré de Johnny Griffin pendant plus de quinze ans, il accompagne également Dee Dee Bridgewater de 1986 à 1990. Prix Django Reinhardt en 1989 pour ses activités de soliste, compositeur et arrangeur, il enregistre avec Branford Marsalis en 1991 (Sony Music) un album piano solo « Thèmes et variations » en 2000 (Jazz aux remparts/Night and Day), ainsi que deux albums avec le batteur Bertrand Renaudin : « Acoustic MOP » (trio) et « L’arbre voyage » (quintette) (CC productions/Harmonia Mundi). Entre 2002 et 2006, il est en tournée avec le groupe de Richard Galliano « Piazzola for ever » (300 concerts dans le monde, un CD et un DVD (Dreyfus Jazz). Il a été invité par Wynton Marsalis au Lincoln Center de New York en octobre 2003 pour y créer une suite à son album « Tentet ». En 2008 paraît son disque « Marciac-New-York Express » (Hervé Sellin Tentet, Cristal Records/Harmonia mundi), qui est unanimement salué par la critique (« Choc de l’année » Jazzman, « Disque d’émoi » Jazz magazine, « ffff » Télérama, « Meilleur disque de jazz français 2008 » de l’Académie du Jazz). En 2009, il reçoit un « Django d’or » catégorie « artiste confirmé ». En parallèle, il se plaît à explorer les liens entre musique classique et jazz, que ce soit en compagnie de Brian Lynch pour un projet franco-américain entre jazz, improvisation et musique française moderne et contemporaine (Satie, Ravel, Dutilleux, Messiaen) ou avec le pianiste classique Yves Henry (projet « Happy Birthday Mister Debussy! », relecture en jazz de l’œuvre de Debussy et pièces issues des standards de jazz revisitées « à la Debussy »). Il est professeur au département Jazz et musiques improvisées du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et fait partie des formateurs au Certificat d’Aptitude (CA) de jazz.
Notes
Source : Stefano Zenni, musicologue, professeur au Conservatoire de Bologne (Italie). ↩︎
Une anecdote : lors d’une master-class d’Ornette Coleman au département Jazz du CNSM de Paris, les élèves avaient eu à cœur de lui présenter une re-lecture de sa musique. Sa réaction fut sans appel : « Pourquoi rejouez-vous le passé ? » ↩︎
Quand certains musiciens de jazz afro-américains eurent accès à l’éducation classique traditionnelle. ↩︎
Les activités dans le domaine du jazz avaient débuté au CNSM de Paris en 1991 sous la direction de François Jeanneau, mais il ne s’agissait que d’une initiation au jazz pour les élèves déjà présents en cursus classique. L’ouverture d’une véritable classe se fera en 1993 avec le premier concours d’entrée ouvert à des candidats extérieurs. ↩︎
Voir la vidéo sur le site du CNSM : Transversalissime no 7 « La Danse inspire », http://www.conservatoiredeparis.fr/nc/voir-et-entendre/videos/article/transversalissime-la-danse-inspire/ ↩︎
Filmée et enregistrée lors de la nuit du 16 au 17 janvier 2016 au CNSM. Voir sur le site Internet : « Jusqu’au bout de l’impro », http://www.conservatoiredeparis.fr/nc/voir-et-entendre/videos/article/jusquau-bout-de-limpro-adaptation-pour-quartet-de-jazz-de-la-sonate-pour-piano-de-henri-dutilleu/ ↩︎
« Saint Louis Blues », que l’on peut considérer comme un des premiers « tubes » de la musique de jazz (parce qu’il fut aussi l’un des premiers morceau de jazz à être édité), fut composé en 1914. L’une des premières version fut celle de la chanteuse Bessie Smith aux côtés de Louis Armstrong (1925). ↩︎
Gil Evans n’a arrangé que deux pièces dans l’album Birth of the Cool. Les autres pièces sont de la plume de Gerry Mulligan, John Lewis et John Carisi. Mais les arrangements d’Evans peuvent être considérés comme les plus novateurs. ↩︎
Les groupes folkloriques émergent au début du XXe siècle. Ce sont des associations constituées de femmes et d’hommes qui ont pour but de mettre en valeur un patrimoine régional lors de démonstrations de chants et de danses d’une région, réalisés en costumes traditionnels locaux. En Normandie, le groupe Blaudes et Coëffes de Caen (Calvados), créé en 1942, occupe une place de chef de file parmi les groupes de cette région, qui adoptent son répertoire. Celui-ci, mis au point par la dirigeante du groupe, Jeanne Messager (1887-1971), est composé de chansons issues de collectes mais aussi de recueils établis à la fin du XIXe siècle par les premiers folkloristes de la région. Pour la restitution des danses, qui n’étaient pas notées, Jeanne Messager s’inspire de témoignages mais aussi de recueils de la Renaissance, pour tenter de reconstituer des danses adaptées à la scène. C’est donc à un répertoire réinventé que nous avons à faire. L’observation de la notoriété que le groupe Blaudes et Coëffes a acquise dans la seconde moitié du XXᵉ siècle nous éclaire sur le rôle clé qu’il a joué dans la recréation du répertoire traditionnel normand.
Introduction
Au XIXᵉ siècle, la France, comme le reste du monde occidental, connaît un véritable bouleversement économique et social avec le développement de l’industrie et de l’urbanisation. Le monde paysan subit une mutation sans précédent, tout comme les pratiques liées à ce milieu, notamment les musiques et danses populaires de tradition orale, qui disparaissent peu à peu de la vie quotidienne. Elles deviennent alors l’objet de recherches ethnologiques pour lesquelles des musiciens « savants » et des chercheurs manifestent un vif intérêt. Rapidement, les premières collectes visant à sauvegarder ce patrimoine oral, qu’on estime voué à disparaître, s’organisent. Au tournant du XXe siècle, des groupes folkloriques voient le jour et s’emparent du répertoire ainsi recueilli afin de le conserver par la mise en spectacle. Le but de ces groupes, réunis en associations, est de présenter au public des danses traditionnelles des régions dont ils sont originaires. Ces danses sont exécutées en costumes locaux et s’accompagnent de musiques traditionnelles. Ces groupes remportent un vif succès auprès du public et ne cessent de se multiplier pendant les premières décennies du XXᵉ siècle. En Normandie, les premiers groupes folkloriques apparaissent dans les années 1930 mais doivent abandonner leurs activités avec la guerre. Après cette interruption, la première formation à voir le jour est le groupe Blaudes et Coëffes, qui est créé à Caen, dans le Calvados, en 1942. Dirigé par Jeanne Messager, pianiste de métier, il a pour vocation de diffuser le folklore normand à travers la restitution de chants et de danses traditionnels de Normandie.
Les termes tels que « traditionnel », « folklore » et « populaire », bien qu’étant sémantiquement liés, ne désignent pas tout à fait la même chose. Aussi semble-t-il nécessaire, afin d’éviter toute confusion, d’expliciter leurs nuances.
L’expression « musique traditionnelle », que l’on emploie aujourd’hui pour désigner des chansons, danses et musiques instrumentales issues de la tradition orale du monde paysan, est un terme récent1. Le mot « traditionnel », bien qu’il soit critiqué car jugé réducteur et impliquant une « démarche passéiste » (Bonnemason, 2009, p. 6), est en effet devenu, depuis 30 ans, le terme officiel utilisé dans le « jargon professionnel » et dans les textes officiels2. Aujourd’hui, l’appellation de « musiques traditionnelles » est souvent raccourcie en « musiques trad » (Bonnemason, 2009, p. 13). D’autres formules ont été employées pour désigner les pratiques musicales de tradition orale depuis le XIXe siècle : « musique populaire », « folklore musical », « musique folklorique », « musique rurale », « musique régionale », « folk ». Ces expressions, encore usitées de nos jours, font toutefois référence à des courants différents qu’il convient de distinguer, notamment en ce qui concerne les musiques « folkloriques » et « folk ».
Au XIXᵉ siècle, le mot populaire se rapporte au peuple, à ce qui n’est pas « savant », et plus particulièrement au monde paysan. À partir de 1846, c’est le mot « folklore » qui est utilisé pour désigner le savoir populaire (« the lore of the people »)3. La musique folklorique se réfère donc à une musique populaire, issue d’un milieu paysan. Elle correspond au répertoire des recueils publiés par les musiciens savants et ethnologues locaux de la deuxième moitié du XIXᵉ siècle, utilisé ensuite par les groupes folkloriques qui n’entreprennent pas – ou peu – de collecte et s’éloignent de l’approche ethnographique au profit d’une démarche de représentation4. Le « folk », quant à lui, n’a rien à voir avec le folklore et désigne un mouvement de contre-culture de la jeunesse américaine puis anglo-saxonne des années 1960, importé en France dans les années 1970.
Une autre confusion très répandue concerne les sources des répertoires. En effet, une musique est considérée comme traditionnelle par les spécialistes (chercheurs et musiciens) si elle vient de la tradition orale, c’est-à-dire qu’elle puise dans un répertoire francophone anonyme et très ancien – pouvant remonter à la Renaissance – en perpétuelle évolution du fait de son oralité. Elle se distingue des chansons à caractère traditionnel, dont la mélodie et les paroles sont fixes, et dont on connaît généralement le nom de l’auteur. Ces chansons d’auteur sont en réalité composées dans un style régionaliste et populaire par des musiciens « savants » et lettrés à la fin du XIXᵉ siècle. Elles sont pourtant souvent intégrées au répertoire des groupes folkloriques.
On voit que les groupes folkloriques semblent utiliser un répertoire composite qui comporte aussi bien des musiques issues de collectes que des chansons d’auteur à caractère régional. Il est donc permis de s’interroger sur la part de musiques réellement traditionnelles et la part de recréation dans ce répertoire. Ces questions amènent alors à se demander comment se fabrique la musique traditionnelle.
La composition du répertoire de Blaudes et Coëffes : des sources hétérogènes réunies par Jeanne Messager
Le répertoire qu’on appelle aujourd’hui « traditionnel » fait référence à un répertoire de musiques et de danses transmises par voie orale et issues d’un milieu populaire et surtout paysan, « marqué par une relative inculture » (Guilcher, 1989, p. 173-174). Elles sont anciennes, anonymes et d’origine incertaine.
Les chansons traditionnelles présentent une structure schématique, une langue pauvre avec un vocabulaire restreint, sans pathos, et une syntaxe sommaire. Elles sont impersonnelles car elles usent de « clichés » (Guilcher, 1989, p. 113-134). Ces clichés correspondent à des formules composées de noms qualifiés par des épithètes fixes, tels que « les blancs moutons »5, que l’on retrouve par ailleurs dans d’autres types de poésie chantée, comme la chanson courtoise. Les expressions-types sont également caractéristiques de la chanson traditionnelle. Elles permettent par exemple de débuter l’action, de la contextualiser, de présenter un ou plusieurs personnages (« M’y promenant », « M’en revenant », « L’autre jour », « Ce sont les gars »…) mais aussi de marquer l’obéissance (« n’y a pas manqué »), d’enchaîner aussitôt avec une autre action (« n’en avais pas »), ou encore de marquer la fin d’un épisode (« Et quand ce fut »). De plus, les refrains des chansons, lorsqu’elles en ont, sont souvent composés de formules onomatopéiques interchangeables. Les structures des chansons traditionnelles, ainsi que leurs métriques, ne répondent pas forcément aux règles de la poésie savante. C’est le cas par exemple de la chanson strophique Il est une barbière en France – présentée dans un disque publié par l’association La Loure en 20156 – qui présente la métrique suivante :
Il est une barbière en France, extrait du livre-disque Chansons et traditions orales du Cotentin, op. cit., p. 32.
Strophe I : 8 – 9 – 7 – 7
Strophe II : 7 – 7 – 7 – 7
Strophe III : 8 – 7 – 7 – 7
Strophe IV : 7 – 8 – 7 – 8
La chanson étant strophique, on s’attend à ce que toutes les strophes présentent les mêmes mètres, or ceux-ci peuvent faire l’objet de variations qui n’altèrent en rien l’homogénéité de la chanson. Les chansons traditionnelles ont également la particularité de présenter de nombreuses variantes pour un même sujet ou une même mélodie. Enfin, elles ne sont pas spécifiques à la Normandie mais appartiennent au fonds francophone et on les retrouve partout en France, ainsi que dans des provinces où la culture française a laissé une empreinte déterminante comme le Québec ou la Louisiane7. Seules les différentes versions des chansons recueillies sont locales8.
Les danses traditionnelles elles aussi ont évolué avec le temps. Comme les chansons, elles sont soumises à des variations qui s’opèrent de façon lente et continue9. Ces remodelages peuvent affecter aussi bien les dispositifs des danses (à deux personnes, à trois, en chaîne ouverte, en ronde, en double ligne…) que leurs formes, leurs pas, leurs déplacements, leurs figures.
En ce qui concerne le répertoire des groupes folkloriques normands, il correspond en fait essentiellement à celui de Blaudes et Coëffes, compilé par Jeanne Messager depuis les années 1910. Les chansons qui constituent ce répertoire sont issues pour partie de notes de terrain de Jeanne Messager elle-même ou de contacts – principalement membres de l’Éducation nationale – qui les ont recueillies pour elle. Toutefois, Jeanne Messager n’a pas conduit d’enquêtes de terrain « programmées et organisées » (Colleu, Davy et Belly, 2012, p. 265) et ces chansons ont été notées au hasard de ses rencontres et de ses déplacements. Son but, en effet, « n’était pas de mener un travail de relevé systématique et exhaustif des chansons en Normandie, mais elle recueillait chaque fois que l’occasion se présentait »10, par curiosité personnelle. C’est donc en amateur qu’elle s’est intéressée à ce répertoire. Ainsi, les chansons qu’elle a collectées manquent souvent d’informations indispensables pour en retracer l’origine (nom de l’informateur, lieu et date à laquelle la chanson a été collectée…).
Outre ces collectes occasionnelles, la majeure partie des chansons qui forment le répertoire de Jeanne Messager provient de recueils compilés par des folkloristes locaux à la fin du XIXe siècle et qu’elle a pu consulter à la Bibliothèque nationale de France. Parmi ces recueils, trois ont particulièrement été exploités, à savoir ceux d’Édouard Moullé11 (1890), de Léon Leclerc12 (1899) et de Gaston Perducet13 (1913). Si ces auteurs s’appuient sur des chansons collectées en Normandie, la restitution qu’ils en font n’est pas pour autant fiable d’un point de vue scientifique. Édouard Moullé, par exemple, se veut scrupuleux sur le respect des textes des chansons mais en modifie certains lorsqu’il les juge d’une « grossièreté inutile » (Moullé, 1890, p. 3). De plus, les mélodies des chansons sont présentées avec une harmonisation, qui a pour but d’évoquer « des paysages musicaux » (Moullé, 1890, p. 4). Dans le recueil de Leclerc également, les chansons sont harmonisées et leurs mélodies ont été retouchées, ainsi qu’il l’indique lui-même dans son introduction :
« Il s’agissait ainsi de fournir des matériaux à l’érudition ; projet très louable assurément, mais qui ne correspondait plus au but que je m’étais proposé, lequel était de rendre à ces chansons oubliées ou méconnues, la faveur du public. Pour cela, il fallait de toute nécessité les restaurer, les compléter en confrontant entre elles les diverses variantes de nos contrées de Normandie, et les dégager des apports qui en altèrent souvent le sens […].
J’eus la bonne fortune de rencontrer, plus tard, en la personne de René Lefebvre le collaborateur attendu […] aussi prit-il un réel plaisir à restaurer puis à harmoniser les mélodies que je lui présentais. […] En les restaurant, quoiqu’avec la plus grande discrétion, nous ne nous défendons pas d’avoir fait œuvre personnelle. Mais pouvait-il en être autrement ?
Même lorsqu’il s’agit d’une chanson retrouvée tout entière, est-on encore bien certain de n’y avoir rien mis de soi-même ? Nous osons affirmer que non. Instinctivement on a redressé les vers boiteux – il s’en trouve toujours – on a ramené la mélodie dans sa limite ou dans sa forme tonale. […] » (Leclerc, n. d., p. 4-5).
Les retouches apparemment assez importantes qu’ont subi ces chansons remettent donc en cause leur caractère traditionnel, de l’aveu même des auteurs. Néanmoins, les recueils des folkloristes étant les seules restitutions du répertoire oral paysan existant à l’époque, c’est donc assez logiquement que Jeanne Messager s’en empare pour se constituer un répertoire « traditionnel ». On note par ailleurs un désir de sa part de se rapprocher d’une forme originale des chansons car elle semble ne conserver de ces versions que les mélodies et fait fi, dans la plupart des cas, des harmonisations, qu’elle sait inventées par les collecteurs et donc, non traditionnelles. Dans la chanson Les Gars de Senneville, par exemple, elle reprend telle quelle la mélodie seule, notée par Édouard Moullé, et ne procède qu’à une seule légère modification à la mesure 12, en rajoutant un rythme pointé sur les deux dernières croches (voir les figures 2 et 3).
Les Gars de Senneville, partition extraite du recueil 25 Danses normandes recueillies par Jeanne Messager, Bayeux, René-Paul Colas, 1950, p. 55.
La Belle Endormie, version des Gars de Senneville par Édouard Moullé, partition extraite de Chants populaires recueillis dans la Haute-Normandie, Paris, Moullé, 1890, p. 78.
Les chansons d’auteur à caractère traditionnel constituent une autre part du répertoire de Jeanne Messager. Ces chansons ont été composées dans un style régionaliste et populaire par des musiciens « savants » et lettrés à la fin du XIXᵉ siècle. C’est le cas notamment de la célèbre chanson Ma Normandie, composée par Frédéric Bérat (1801-1855) en 1836 et devenue emblématique de cette région grâce à son succès.
Enfin, rares sont les chansons en patois dans le répertoire de Blaudes et Coëffes. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ces chansons ne sont pas issues d’un milieu populaire mais sont également composées par des lettrés normands. Apparues dans les années 1830, elles se sont développées jusque dans les années 1980. Elles ne sont donc pas traditionnelles, même si certaines d’entre elles ont pu intégrer le répertoire oral, comme la chanson emblématique du Cotentin Sû la mé, composée par Alfred Rossel (1841-1926) en 189514.
En ce qui concerne les danses, Jeanne Messager semble en avoir très peu recueilli15. De plus, les sources sur lesquelles s’appuyer restent faibles car, si les chansons populaires rurales ont pu être recueillies dès 1840, les danses ont pour leur part été délaissées et les chansons accompagnant les danses ont été notées pour elles-mêmes, sans les danses qu’elles conduisent16. En outre, aucun chercheur ne s’intéresse à ce domaine en Normandie au moment de la mise en place du répertoire de Jeanne Messager, dans les années 1930-194017. Les danses qui le constituent sont donc reconstituées, voire complètement inventées. Pour ce faire, Jeanne Messager se base sur deux recueils, bien plus anciens que les travaux des folkloristes. Il s’agit de l’Orchésographie de Thoinot Arbeau18 (1596) et du recueil de danses de Jacques Mangeant19 (1615). Le choix de ces recueils s’explique par le nombre important de branles qui les constituent puisque, d’après trois écrits scientifiques sur lesquels s’appuie Jeanne Messager, d’Henri de Magneville20 (1841), Jérôme Bugeaud21(1866) et Eugène de Beaurepaire22 (1856), la danse la plus répandue dans les campagnes normandes est la ronde, aussi appelée branle de village.
Jérôme Bugeaud :
« La ronde, répandue partout, mais spéciale à nos provinces de l’Ouest où elle est nationale sous le nom de Branle de Poitou […] » (Bugeaud, 1866, p. 29).
Henri de Magneville :
« La Basse-Normandie avait aussi ses airs et sa danse, c’était le branle de village […] » (Magneville, 1841, p. 417).
La danse en ronde (chantée) est donc celle qui est le plus fréquemment utilisée par Jeanne Messager, dont le recueil 25 Danses normandes comporte en effet cinq rondes (ou « rondanses ») et onze branles23. Toutefois, le terme de « branle » semble être quelque peu générique et ne correspond pas forcément à une danse en particulier. Les gars de Senneville par exemple, chanson célèbre en Normandie, est présentée dans ce recueil comme servant de support à un branle, bien que la chorégraphie notée par Jeanne Messager ressemble plus à une contredanse, « avec une succession de mouvements individuels ou collectifs associés à un jeu de changement de cavalière » (Colleu, Davy et Belly, 2012, p. 265). Or, cette version n’a pas été relevée par d’autres enquêteurs dans l’Orne, où, de plus, les danses sont généralement soutenues aux instruments et non au chant. En outre il est rare que les contredanses soient accompagnées par des chansons longues comme celle-ci24. Par ailleurs, les pas décrits au début du recueil n’ont pas non plus été retrouvés auprès d’informateurs par les chercheurs actuels, tout comme l’indication de commencer les danses normandes par le pied droit25. Malheureusement, les archives de Jeanne Messager n’indiquent aucune source à l’origine de sa chorégraphie. Pourtant, on sait par ses archives26 qu’elle avait connaissance de mélodies servant de support à des rondes encore connues dans le pays de Caux dans les décennies suivantes27. Il est donc étonnant de ne pas voir figurer ces danses dans son recueil, qui se veut un ouvrage de référence sur les danses traditionnelles normandes.
L’explication se trouve dans la motivation du groupe folklorique à restituer le répertoire traditionnel. Contrairement à l’ethnomusicologie, la démarche d’un groupe folklorique n’est pas scientifique mais procède « d’une agrégation de sources disparates (orales, écrites, figurées) » (Colleu, Davy et Belly, 2012, p. 271). En effet, le groupe n’a pas pour but premier l’étude d’un répertoire mais sa mise en pratique par le spectacle, pour un public extérieur à la danse ou au chant présenté sur scène. Cette approche a pour conséquence de décorréler les musiques et les danses de leur fonction initiale qui était de renforcer la cohésion sociale dans les villages, lors des bals. Les danses, alors transposées « de la vie à la scène » (Guilcher, 1998, p. 217) par le groupe folklorique, doivent donc être suffisamment démonstratives pour intéresser le public, ce qui n’est pas forcément le cas des rondes traditionnelles relevées dans les campagnes, qui sont principalement constituées de pas « marchés » ne présentant pas d’emphase. Dans cette logique où prime l’aspect visuel, il n’est donc pas étonnant que les danses, comme les chansons, soient arrangées, retouchées, voire entièrement créées pour satisfaire l’objectif spectaculaire. Suivant le même raisonnement, il est donc naturel de constater que les recherches sur les costumes – éléments les plus visibles – entreprises par le groupe folklorique sont quant à elles beaucoup plus fiables que ses recherches musicales28. De plus, le spectacle étant présenté comme un objet fini, le répertoire qui le compose est fixe et ne présente pas, ou très peu, de variantes, l’éloignant par-là du répertoire traditionnel que l’on peut encore collecter aujourd’hui.
Le répertoire de Blaudes et Coëffes apparaît donc comme un « témoignage de la vision idéalisée des traditions populaires normandes, enjouées et démonstratives, mise en forme par le mouvement folklorique du milieu du XXᵉ siècle » (Colleu, Davy et Belly, 2012, p. 276).
La restitution du répertoire
Aux débuts du groupe Blaudes et Coëffes, les spectacles – réalisés en costumes naturellement – sont conçus comme un enchaînement de danses et de chants, sans rapport les uns avec les autres et qui font l’objet d’un salut après chaque morceau (et parfois d’une courte présentation de chaque morceau). Les spectacles peuvent aussi donner lieu à des saynètes représentant des scènes de village dont l’action se situe dans la deuxième moitié du XIXᵉ siècle. Dans ce cas, les chants et les danses s’articulent entre eux grâce à de courtes sections théâtrales29. Aujourd’hui, les représentations alternent des séquences de quatre ou cinq danses chacune, tandis que les chants en chœurs sont placés en début de spectacle ou en intermèdes entre deux séquences, et non entre deux danses au sein d’un même tableau, afin que les chanteurs, qui sont aussi les danseurs, ne soient pas essoufflés30.
Nous avons vu que les danses sont toujours les mêmes depuis les débuts du groupe. Pareillement, en ce qui concerne l’interprétation des pièces chantées, il ne semble pas y avoir eu d’évolution depuis les débuts du groupe. C’est du moins ce qu’il ressort des écoutes comparées des enregistrements du groupe et des témoignages de membres du groupe31. Ce qui peut en revanche varier, c’est l’instrumentation qui, elle, n’est pas notée car elle est considérée comme secondaire. Elle change en fonction des musiciens présents. Ainsi, à ses débuts, le groupe n’était accompagné que d’un violoniste et ce n’est qu’en 1967 qu’on a trace d’une augmentation des effectifs des instrumentistes avec l’acquisition d’une clarinette et d’un tambour32. On sait également que des cours d’accordéon et de violon ont été donnés par des musiciens professionnels en 1989 et 1990, ainsi qu’en 1994 et 1995 (pour le violon seulement)33. Aujourd’hui, quatre violons, une clarinette, un accordéon et une vielle accompagnent les danseurs. Le choix de ces instruments correspond à une réalité historique puisqu’on les trouve dans les milieux populaires de Normandie dès le XIXe siècle34] Mais, à part la variante instrumentale, on constate que le choix de l’interprétation sous un format spectacle tend à fixer l’idée d’une tradition normande immuable.
Dans le cadre de prestations face à un public, l’exigence de qualité, tant dans la présentation des costumes que des chants et des danses, est constante. Les costumes, d’une part, doivent être bien tenus et doivent répondre à un souci d’authenticité. Ainsi, comme le stipulent les différents règlements intérieurs du groupe, le port de la montre, de bijoux modernes, de vernis à ongles ou encore la consommation de chewing-gum ou de cigarette sont interdits lors des représentations. Le port des coiffes est en revanche obligatoire pour les femmes. Les membres du groupe doivent en effet « se conduire de façon irréprochable » (voir le premier règlement intérieur du groupe, n. d.), car il en va de la réputation du groupe. En ce qui concerne les chants et les danses, les membres sont tenus d’être le plus présents possible lors des répétitions, afin d’assurer le bon déroulement des spectacles. Ce point, précisé dans le premier règlement intérieur de l’association, est fréquemment repris lors des réunions de bureau35. Pendant longtemps, une liste des présences a même été tenue, pour déterminer qui pouvait participer aux prochains spectacles36. Afin d’assurer les meilleures prestations possibles, les sorties du groupe sont donc réservées en priorité aux membres assidus qui connaissent « parfaitement leurs chants et danses »37. Dans les premières années, un système d’amendes est même mis au point pour imposer une discipline et sanctionne aussi bien l’« emploi d’un prénom autre que le folklorique pendant les réunions » ou l’« oubli d’objets aux réunions et sorties » que « le mauvais entretien des costumes », « la non-constitution d’un carnet de danses et chants » et « la non-connaissance des paroles des danses » (règlement intérieur, mai 1947). De plus, ces chants et ces danses ne doivent pas se contenter d’être sus mais doivent également être exécutés en souriant et avec élégance38. Ce sont toutes ces exigences qui, très probablement, furent à l’origine du rôle de premier plan que le groupe a joué dans le développement de l’image de la région, ainsi que nous allons le voir.
Les représentations du groupe donnent lieu à des sorties. Celles-ci regroupent une dizaine à une quarantaine de membres, selon l’importance de l’événement, dans les premières années du groupe. Aujourd’hui, les spectacles sont réalisés par 25 à 30 danseurs, plus les musiciens. On distingue plusieurs types de sorties. Lors des sorties que l’on qualifiera d’« ordinaires », le groupe se produit pour animer des fêtes de villages, participer à des récoltes de fonds, à des festivals de folklore, proposer des démonstrations, voire des initiations à la danse folklorique dans la région, et notamment aux alentours de Caen. Blaudes et Coëffes est également appelé à animer des sorties que l’on nommera « officielles », et qui consistent en réceptions de personnalités politiques, militaires ou autres, françaises ou étrangères. La première sortie de ce type a lieu à Caen le 17 décembre 194439 à l’occasion de la réception du général Vanier, ambassadeur du Canada. Par la suite, notamment dans les années 1965-1970, le groupe est invité en délégation dès que la ville reçoit des personnalités officielles40. Les voyages sont la dernière catégorie de sorties qui constituent le calendrier du groupe. Ces voyages ont lieu en moyenne une à deux fois par an, en France (dans d’autres régions que la Normandie) ou à l’étranger et représentent généralement l’aboutissement de l’année41. Ils sont organisés dans le cadre de jumelages, comme ce fut le cas en 1962 lors du jumelage entre Caen et Würzburg (en Allemagne), ou bien dans le cadre d’échanges avec d’autres groupes folkloriques, qui sont à leur tour accueillis par les membres de Blaudes et Coëffes. Ce fut par exemple le cas en 2001, lorsque le groupe partit au Pays basque rencontrer le groupe Hegalka (du 10 au 15 juillet) et le reçut ensuite (du 16 au 19 août).
On voit donc, dans la diversité de ses sorties, que la notoriété de Blaudes et Coëffes se propage en Normandie, notamment dans la région caennaise, mais aussi aux niveaux national et international. Les jumelages, ainsi que les cérémonies officielles auxquelles il participe, à l’invitation de la mairie de Caen, font de lui un véritable ambassadeur de la ville et de la région. Ce rayonnement connaît son apogée dans les années 1960-1970. Jusqu’à cette période, en effet, le rythme des sorties du groupe est soutenu et s’élève à environ 20 à 25 par an42. Par la suite, cependant, ce rythme ne cesse de diminuer puisque le groupe ne fait plus que 10 à 15 sorties par an dans les années 1990, et seulement quatre à cinq sorties par an depuis deux ans43. Aujourd’hui, le groupe n’est plus l’émissaire de la mairie de Caen et ne participe plus à ses réceptions, notamment pour des raisons financières, la ville ne souhaitant plus investir dans une pratique qui ne correspond plus, semble-t-il, au goût de l’époque.
L’identité du groupe, une image idéalisée de la tradition
Jusqu’aux années 1990, Blaudes et Coëffes joue un rôle de représentant de la région normande, de laquelle il véhicule une certaine image qu’il veut authentique, notamment en interprétant un répertoire de musiques et de danses présentées comme traditionnelles et « spécifiquement normandes » (Messager, 1950, p. 8).
L’idée d’une tradition normande authentique et immuable est propagée par un certain nombre de représentations picturales du groupe, et notamment des cartes postales, vendues dans les années 1950 et 1960 pour financer l’achat des costumes44. Ces cartes représentent des membres du groupe costumés, seuls ou en couple, dans des décors d’intérieur évoquant l’ancien (château, reconstitution d’intérieur paysan). Les costumes, notamment féminins, sont particulièrement mis en valeur. Dans les portraits de femmes, les coiffes sont à l’honneur. Ces cartes postales mettent donc en avant la fierté du costume normand, véritable blason du groupe (voir ci-dessous)45.
Carte postale, « LA NORMANDIE PITTORESQUE », Groupe « BLAUDES ET COËFFES » de CAEN, F. 20. La causette, Caen, Éditions normandes Le Goubey, ca. 1965.
Le recueil 25 Danses normandes, paru en 1950, contribue lui aussi à véhiculer une certaine image de Blaudes et Coëffes par les photos qui y illustrent les chorégraphies des danses. Sur ces photographies, les membres du groupe, costumés et souriants, sont immortalisés en plein air afin d’évoquer la campagne normande (voir photo ci-dessous). La couverture du recueil, quant à elle, s’apparente à une image d’Épinal (voir ci-dessous). Il s’agit d’une gravure sur bois illustrant un couple de danseurs en costumes normands de la deuxième moitié du XIXᵉ siècle. Les deux personnages sont représentés face à face en train de danser, visages souriants. Ils évoquent ainsi la bonhomie paysanne normande, légende par ailleurs, véhiculée par la presse et les groupes folkloriques régionaux46. La campagne, figurée par un pré parsemé de quelques arbres et fleurs, sert, là encore, de décor à cette scène idyllique. Si tout, dans ce tableau, évoque un passé idéalisé, le graphisme, en revanche, est plutôt moderne et ne cherche pas à imiter un style du XIXᵉ siècle, comme le style réaliste par exemple, ainsi qu’on aurait pu s’y attendre. Il présente un trait dépouillé et franc, presque géométrique, et n’est agrémenté que des trois couleurs primaires, ce qui renforce son aspect simple et tranché. Ce choix graphique relève d’une « esthétique petite bourgeoise de la campagne » (Redhon, 1983, p. 57) et appuie l’idée, largement répandue dans le milieu folkloriste depuis le XIXᵉ siècle, d’une naïveté paysanne47. D’autre part, on remarque, dans ces représentations, qu’aucun instrument de musique n’apparaît, confirmant que la musique occupe une place de second rang, derrière la danse et le costume, ainsi que nous l’avons vu dans le chapitre précédent.
Photode Pierda, 25 Danses normandes, op. cit., p. 57.Première de couverture du recueil 25 Danses normandes, gravure sur bois de Jean Chièze.
Les illustrations de Blaudes et Coëffes présentent donc une conception théâtralisée et figée de la tradition normande et ont tout, jusqu’au format, de la carte postale pour touristes48. L’image de marque que le groupe véhicule ainsi vise à affirmer son identité, non pas dans un esprit de revendication régionaliste, ainsi que le stipule le règlement intérieur revu en 199749, mais dans le but de sauvegarder et de propager une culture populaire locale en voie de disparition. L’identité normande de Blaudes et Coëffes est donc apolitique et « dépourvue de toute dimension revendicative » (Bonnemason, 2009, p. 150). Par ailleurs, dans l’« univers de consommation généralisée » (Duflos-Priot, 1993, p. 103) qui se profile dans la deuxième moitié du XXᵉ siècle, affirmer son identité est, pour le groupe, un moyen de faire face à la concurrence d’autres groupes folkloriques (de Normandie et d’autres régions), d’autres types de danse ou encore d’autres activités de loisir qui se développent de plus en plus pendant cette période.
L’« école Messager » ou l’influence de Blaudes et Coëffes sur les autres groupes folkloriques normands
Dans le sillage de Blaudes et Coëffes, d’autres groupes folkloriques voient le jour en Normandie dès la fin de la guerre en 1945, comme Les Normands du Bon Vieux Temps à Rouen (1945), Les Goublins à Cherbourg (1946) ou encore L’Assemblée du Vieux Lisieux, portant aujourd’hui le nom de Normand’hier, à Lisieux (1947). De nombreux autres groupes folkloriques voient le jour en Basse et Haute-Normandie jusque dans les années 1980 – où on compte alors plus de 50 groupes en Normandie –, période après laquelle l’engouement pour ces formations retombe.
Tous ces groupes adoptent d’emblée le répertoire de Blaudes et Coëffes, qui, comme nous l’avons vu, est mis au point par Jeanne Messager. En effet, cette dernière, de par le temps qu’elle consacre à la pratique folklorique, sa passion, mais aussi grâce aux nombreux contacts qu’elle établit dans toute la région, s’impose vite comme la référence en matière de folklore, notamment musical et dansé. C’est principalement à l’occasion des Journées d’Études Normandes instaurées par l’Office Municipal de la Jeunesse (OMJ) de Caen à partir de juillet 1945 qu’elle diffuse son répertoire aux autres groupes folkloriques. Ces journées sont organisées sous forme de stages et proposent ateliers, conférences et visites sur des sujets tels que l’histoire de la Normandie, son archéologie, son économie mais aussi ses traditions et notamment ses chants et ses danses. Ces derniers, animés par Jeanne Messager et les membres de Blaudes et Coëffes, sont appris le matin et sont revus lors des veillées qui ont lieu après chaque journée de stage et à l’occasion desquelles les membres du groupe portent leurs costumes. Ces soirées visent notamment à reconstituer et à restituer l’ambiance qui pouvait être celle des veillées « traditionnelles » normandes. D’abord destinés aux élèves instituteurs des écoles normales, ces stages de chant et danse proposés par Jeanne Messager rencontrent rapidement un vif succès auprès des amateurs de folklore désirant fonder leur propre groupe. Ceux-ci s’emparent alors d’un répertoire prêt à l’emploi et peuvent réaliser très vite leurs premiers spectacles, sans avoir à mener de campagne de collecte au préalable. Ainsi, les danses pratiquées par le groupe Les Normands du Bon Vieux Temps, par exemple, « proviennent pour un bon nombre d’entre elles, de l’apprentissage reçu lors des ateliers de danses folkloriques organisés à l’OMJ de Caen » (Colin, 1983, p. 137).
La sortie du recueil 25 Danses normandes, dont la réalisation est décidée suite aux succès des stages en 1950, amplifie davantage la diffusion du répertoire de Jeanne Messager. Cet ouvrage est conçu comme un aide-mémoire, une compilation dans laquelle sont consignées « les paroles, la musique, les cadences des danses apprises à des centaines et des centaines de Normands, dont beaucoup, devenus à leur tour moniteurs, désiraient des textes pour mener convenablement leurs réunions » (Colin, 1983, p. 137). De l’aveu de tous les groupes, ce manuel est considéré comme « « la Bible » du folklore normand » (Redhon, 1983, p. 21). Il a pour effet de figer définitivement une certaine idée de la musique et de la danse traditionnelles normandes, qu’il affirme restituer de manière « rigoureusement exacte » (Messager, 1950, p. 15). S’adressant à un milieu qui n’est pas celui des danses originelles qu’il prétend transmettre et où la parole écrite constitue la forme principale de communication du savoir, ce recueil permet également d’asseoir la légitimité de la démarche de Jeanne Messager.
La communication avec les autres groupes normands est en outre facilitée par leur regroupement – seulement pour une partie d’entre eux toutefois – au sein de la Fédération normande des groupes folkloriques, créée en 1966 comme section de la Confédération nationale des groupes folkloriques français (créée en 1935). Cette fédération est aujourd’hui appelée Fédération folklorique Normandie-Maine et comporte une quinzaine de groupes répartis sur les cinq départements normands. En se fédérant, les groupes échangent leurs savoirs à l’occasion des stages, organisés dès 1968 et animés notamment par des membres de Blaudes et Coëffes. Les formations folkloriques améliorent ainsi leur connaissance du répertoire et la qualité de leurs costumes. Elles participent également à des festivals, où elles assistent aux démonstrations les unes des autres, et à des publications communes. Blaudes et Coëffes reste, encore aujourd’hui, un groupe moteur de la fédération, ce qui témoigne de l’influence qu’il a pu avoir sur les autres groupes folkloriques de la région.
L’invention de la tradition
L’adoption du répertoire de Jeanne Messager par l’ensemble des groupes folkloriques de Normandie, ainsi que sa diffusion dans le milieu enseignant, via les stages des Journées d’Études Normandes, permet une large dissémination des chants et des danses qui le constituent à travers l’ensemble du territoire normand et facilite leur appropriation par le grand public. Une certaine idée de la musique traditionnelle locale s’ancre alors rapidement dans toute la région et l’on assiste, de ce fait, à une véritable « invention de la tradition » (Bonnemason, 2009, p. 16) musicale normande.
Cependant, cette idée de la musique traditionnelle normande, présentée comme un répertoire uniforme et qui correspond à l’image d’un passé idyllique fantasmé, est contestée à partir des années 1970, par les tenants du revivalisme. Ce courant est lui-même issu du folk américain, mouvement contestataire qui prône un retour aux sources face à la montée du capitalisme, de la mondialisation, de la consommation de masse et de l’uniformisation culturelle. En musique, cette remise en cause de la société moderne se traduit par la redécouverte des musiques traditionnelles américaines, connues sous le nom de folksongs et popularisées par des artistes tels que Joan Baez ou Bob Dylan. Très vite, la musique folk s’exporte en France – par le biais de folk-clubs comme le Bourdon, créé à Paris en 1969 – où elle trouve un écho très favorable auprès de la jeunesse de mai 68. Cette dernière va alors peu à peu s’intéresser à son propre patrimoine musical. En parallèle à ce mouvement, des enquêtes de collectage sont amorcées dans les années 1960 par des mouvements d’éducation populaire comme la Ligue de l’Enseignement. Les musiques rurales de tradition orale sont ainsi l’objet de recherches approfondies qui permettent la (re)découverte d’une large part du répertoire traditionnel, jusqu’ici ignorée par les groupes folkloriques.
En Normandie, l’âge d’or de la collecte se déroule durant la décennie des années 1970, grâce à l’action de musiciens-chercheurs tels que Pierre Boissel, Anne Piraud, Michel Colleu, François Redhon, Philippe Gleises ou encore Jean et Mauricette Delahaye, qui recueillent des milliers d’heures d’enregistrements auprès d’informateurs répartis dans toute la Normandie. Ces acteurs du mouvement revivaliste s’opposent à la simplification du répertoire faite par les groupes folkloriques, qui en présentent une version uniformisée, alors que, pour une même chanson, il est possible de recueillir de multiples versions50. De plus, ces collecteurs désapprouvent l’utilisation que font les groupes folkloriques du répertoire traditionnel. En effet, la restitution de ces musiques et danses sous forme de démonstrations, d’une durée approximative de trente minutes, relève de la performance destinée à un public passif et extérieur à la culture représentée. Dans ce type de prestation, la musique et la danse tiennent de l’« émotion esthétique » (Redhon, 1983, p. 55) et perdent la fonction de cohésion sociale qui est la leur dans les bals – qui durent plusieurs heures – dont elles sont originellement issues. Elles ne font donc pas réellement revivre la tradition51.
Toutefois, s’il est vrai que, dans les représentations de groupes tels que Blaudes et Coëffes, le public reste simple spectateur, le lien communautaire que créent les danses et les chants n’a pas pour autant disparu. Il apparaît plutôt transféré à l’intérieur même du groupe, auquel les membres adhèrent en grande partie pour le plaisir de danser et chanter ensemble. Ainsi, il semble bien que le répertoire folklorique a conservé, du moins en partie, sa fonction de lien social, sa vocation à susciter des rencontres et des échanges entre personnes d’une même communauté. C’est cette communauté qui, elle, a changé. Elle n’est plus composée de personnes issues du monde paysan mais d’individus originaires de milieux différents, qui se retrouvent uniquement à l’occasion des répétitions et des spectacles. La présence, lors des représentations, d’un public extérieur va ajouter à l’événement une dimension qui est effectivement de l’ordre de l’émotion esthétique. On peut donc dire que les groupes folkloriques réinventent une nouvelle culture, basée sur le répertoire traditionnel local, et qu’on pourrait appeler tradition théâtralisée. Le succès que rencontrent ces groupes, au moins jusqu’au début des années 1980, concourt à imposer cette nouvelle tradition auprès du grand public.
De plus, jusqu’aux années 1960 environ, les groupes folkloriques sont les seules formations s’intéressant à la musique traditionnelle à bénéficier du soutien des pouvoirs publics et du Musée national des arts et traditions populaires (qui héberge le siège de la Confédération nationale des groupes folkloriques français). Par conséquent ils sont les seuls à avoir une réelle visibilité auprès d’une large audience. En outre, le mouvement revivaliste en Normandie repose finalement sur un petit nombre de personnes dont les actions restent assez circonscrites. Les groupes tels que Blaudes et Coëffes sont donc pendant longtemps les principaux vecteurs du répertoire traditionnel. De ce fait, Édouard Colin n’a pas tort quand il écrit que c’est « à Mme Messager […] que beaucoup de Normands doivent, pour une part importante, de connaître les chansons de nos « pays » et que la Normandie doit le renouveau de la connaissance et de la diffusion de ses traditions » (Colin, 1983, p. 139).
Les groupes folkloriques normands sont donc porteurs d’une certaine forme de culture traditionnelle locale, qu’ils ont imposée au grand public au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. Après plus de 70 ans d’existence du groupe Blaudes et Coëffes, il est donc possible de considérer que son répertoire est acquis à la tradition normande car il est au fondement d’un imaginaire régional.
Conclusion
Le répertoire des groupes folkloriques, qui se veut traditionnel, est en réalité hétérogène. Dans le cas de Blaudes et Coëffes, seule une très petite part des chansons est issue de collectes réalisées par Jeanne Messager elle-même et peut donc être considérée comme « traditionnelle », au sens où nous l’avons défini au début de cet article. Le reste des chants qui constituent le répertoire de ce groupe porte en effet à débat quant à son appartenance à la catégorie des musiques traditionnelles, puisque ces chants sont soit largement remaniés, pour ceux issus de recueils folkloristes, soit entièrement composés dans un style imitant les chansons populaires paysannes, pour les chansons d’auteurs. Quant aux danses, on a vu qu’elles sont, pour la plupart, complètement réinventées par Jeanne Messager. Ce répertoire, constitué dans une finalité de spectacle, vise donc à donner au public, non pas une reconstitution exacte des chants et des danses traditionnels de Normandie mais plutôt une certaine idée de la tradition régionale. Le folklore ne s’apparente pas ici à une démarche historique mais à une appréciation esthétique de la tradition.
Le succès rencontré par Blaudes et Coëffes dès sa création et sa participation aux cérémonies officielles de la ville de Caen a contribué à imposer son répertoire, à tel point qu’il est considéré aujourd’hui comme une des expressions les plus typiques de la culture régionale. Aussi, bien qu’on ne puisse pas tout à fait appeler ce répertoire « traditionnel », on peut néanmoins le définir comme spécifiquement normand. Aujourd’hui, si Blaudes et Coëffes ainsi que les autres groupes folkloriques ne sont plus amenés à animer les cérémonies officielles des communes, ils continuent malgré tout à incarner l’identité régionale et jouent toujours un rôle de représentation de la culture locale, au même titre qu’une équipe sportive par exemple.
Néanmoins, depuis une trentaine d’années, on observe que l’engouement pour les groupes folkloriques ne cesse de diminuer et qu’ils sont de moins en moins sollicités pour des démonstrations. La raison que l’on peut apporter à ce constat est le développement de loisirs de plus en plus diversifiés, avec l’essor de festivals de musiques en tous genres par exemple, qui détournent les gens d’une pratique désormais démodée. Pourtant, si on compare les effectifs d’hier à ceux d’aujourd’hui pour l’ensemble de ces groupes, en se basant sur l’exemple de Blaudes et Coëffes, il apparaît qu’ils attirent toujours autant d’adhérents (entre 30 et 70 membres en moyenne). Le folklore semble donc, à l’époque actuelle, intéresser davantage en tant que pratique sociale plutôt qu’en tant qu’objet de spectacle. Or, la représentation en spectacle étant la finalité des groupes folkloriques, cela amène à se questionner sur leur devenir. Aujourd’hui, ces groupes doivent faire face à la nécessité de s’adapter aux nouvelles attentes du public. Une des réponses possibles, déjà employée par certains groupes52, est de diversifier les époques représentées, les activités pratiquées et les types de manifestations proposés.
Bibliographie
BONNEMASON, B.
2009, Le Renouveau de la musique traditionnelle en France. Le Cas de la musique gasconne. 1975-1985, thèse de doctorat en Anthropologie sociale et historique, EHESS.
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1983, Histoire de l’OMJ – Office Municipal de la Jeunesse de Caen, Caen, édité à compte d’auteur.
COLLEU, M., DAVY, Y. et BELLY, M.
2012, « Ce sont les gars de Senneville. Les sources d’une chanson emblématique du folklore normand », in collectif, Pays de Caux, Pays de chanteurs. De l’étude à la valorisation d’une tradition chantée, Paris, L’Harmattan, coll. « Patrimoine culturel immatériel », p. 251-278.
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2001, Les Musiques traditionnelles aujourd’hui. Du regard historique à la prospective : l’action de La Loure en Normandie, mémoire de diplôme de gestionnaire d’organismes à vocation sociale et culturelle, CNAM/CESTE.
DUFLOS-PRIOT, M.-T.
1993, « Quelques jalons pour l’histoire des groupes folkloriques », in collectif, L’Air du temps, du romantisme à la world music, St-Jouin-de-Milly, Modal, FAMDT, p. 82-105.
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1989, La Chanson folklorique de langue française, La notion et son histoire, Créteil, Atelier de la Danse Populaire.
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1983, Les Groupes folkloriques normands : discours et pratiques. Ou la recherche de l’identité normande dans le spectacle folklorique, mémoire de DEA en Ethnologie, EHESS.
Pour citer ce document
Chloë Richard-Desoubeaux, «L’appropriation et la recréation d’un répertoire traditionnel par les groupes folkloriques en Normandie», La Revue du Conservatoire [En ligne], Création/Re-création, Le sixième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : 12/12/2017, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=1909.
Quelques mots à propos de : Chloë Richard-Desoubeaux
Chloë Richard-Desoubeaux est élève en cycle supérieur de musicologie au Conservatoire de Paris (CNSMDP) dans les classes d’Histoire de la musique de Rémy Campos et de Métiers de la culture de Lucie Kayas. Ses recherches portent sur l’activité musicale dans les camps d’internement pendant la Seconde Guerre mondiale et sur les musiques traditionnelles de Normandie. Parallèlement à son cursus de musicologie, elle poursuit des études instrumentales en violon baroque au CRR de Paris, dans la classe de Patrick Bismuth, où elle obtient son prix de perfectionnement en juin 2016. Elle étudie également la musique médiévale dans le cadre du master d’interprétation des musiques anciennes à l’université Paris-Sorbonne. En tant qu’instrumentiste, elle se produit régulièrement au sein de l’ensemble Les Ondes galantes, qu’elle dirige.
Ce terme s’est notamment officialisé en 1982 avec la création d’une Commission consultative des musiques traditionnelles au sein du Ministère de la Culture, alors sous la direction de Maurice Fleuret. ↩︎
Voir l’article : « Folklore et folklorisation, la construction de l’autre et de soi », dans Jean-Jacques Nattiez, Musiques. Une encyclopédie pour le XXIe siècle, vol. 5, Arles-Paris, Actes-Sud, Cité de la musique, 2004, p. 204-213. ↩︎
Voir la chanson Dans la forêt du bois joli, dans le CD de La Loure, Chansons et traditions orales du Cotentin, Vire, La Loure, coll. « Sources », 2015, plage 7. ↩︎
Yvon Davy et Étienne Lagrange, Chansons et traditions orales du Cotentin, Vire, La Loure, coll. « Sources », 2015. ↩︎
Yvon Davy et Étienne Lagrange, Chansons et musiques traditionnelles des Marais du Cotentin et du Bessin, Vire, La Loure, coll. « Sources », 2008, p. 5. ↩︎
Voir par exemple la chanson À la claire fontaine, connue par tous dans toute la France. Cette chanson connaît en réalité de très nombreuses versions mélodiques, qui présentent des refrains différents à chaque fois (le texte peut lui aussi légèrement varier mais le sujet reste le même). On la retrouve en Normandie sous le titre de En revenant de noces, dans des dizaines de variantes. Voir l’exposition Cotentin. Mémoire en chansons, présentée par La Loure en 2015 à Omonville-la-Rogue (Manche). Le cahier Chansons d’Opportune (Cahiers de Blaudes et Coëffes, no1, Caen, septembre 1992) présente par ailleurs trois versions différentes de cette chanson qui sont toutes au répertoire de Blaudes et Coëffes. ↩︎
Chansons d’Opportune, op. cit., p. 2. C’est ce qu’Yvon Davy, directeur de l’association La Loure, nomme la collecte « passive », c’est-à-dire qui n’est pas particulièrement provoquée (d’après un entretien mené le 20 janvier 2016). Notons en outre que, pendant la guerre, Jeanne Messager a probablement eu des difficultés à se rendre en campagne pour collecter. ↩︎
Édouard Moullé, Chants populaires recueillis dans la Haute-Normandie, Paris, Moullé, 1890. Édouard Moullé (1845-1923) était compositeur et facteur de pianos. Il a recueilli des chants populaires en Espagne et en Normandie (information tirée de la base du site internet de la BNF : http://data.bnf.fr/14846228/edouard_moulle/). ↩︎
Léon Leclerc, Chansons populaires du Pays normand, recueillies et illustrées par Léon Leclerc, harmonisées par René Lefebvre, Paris, R. Deiss [n. d.]. Ce recueil a été publié suite à la tenue d’un Congrès de la Tradition aux Pays normands en 1899, dont Léon Leclerc avait été Secrétaire général. ↩︎
Gaston Perducet, La Chanson normande, chansons du pays de Normandie, recueillies, notées et harmonisées par G. Perducet, Paris, Heugel, 1913. ↩︎
Voir à ce propos Jean-François Détrée, Musique et musiciens en Normandie,950-1950 : mille ans de pratique musicale, Cully, OREP, 2010, p. 97. ↩︎
Dans son recueil 25 Danses normandes (op. cit.), neuf danses seulement ont été directement recueillies, dont une seule par Jeanne Messager elle-même (les huit autres n’indiquent pas de nom de collecteur). De plus, parmi ces danses, trois d’entre elles puisent leurs mélodies dans les recueils d’Édouard Moullé, ce qui fait peser un doute sur la solidité des témoignages (cf. Michel Colleu, Yvon Davy et Marlène Belly, op. cit.). ↩︎
Livret du CD publié par Yvon Davy et Michel Colleu, Danse donc, Vire, La Loure, 2006, p. 4. ↩︎
Voir Michel Colleu, Yvon Davy et Marlène Belly, « Ce sont les gars de Senneville. Les sources d’une chanson emblématique du folklore normand », Pays de Caux, Pays de chanteurs. De l’étude à la valorisation d’une tradition chantée, Paris, L’Harmattan, coll. « Patrimoine culturel immatériel », 2012, p. 265. Il faudra attendre les années 1970 pour que les danses traditionnelles soient collectées dans cette région. ↩︎
Thoinot Arbeau, Orchésographie, Lengres, Jehan des Preyz, 1596. Jeanne Messager a probablement eu connaissance de cet ouvrage par l’édition suivante : Orchésographie, par Thoinot Arbeau. Réimpression précédée d’une notice sur les danses du XVIe siècle, par Laure Fonta, Paris, F. Vieweg, 1888. ↩︎
Jacques Mangeant, Recueil des plus beaux airs accompagnes de chansons à dancer, ballets, chansons folatres et bachanales, autrement dites Vaudevire non encore imprimés, Caen, 1615. Jacques Mangeant (1571-1639), imprimeur-libraire et éditeur de musique, est autorisé à imprimer dès 1590. Il est probablement le fils de l’imprimeur-libraire de Caen Simon Mangeant dont il hérite le matériel d’impression musicale en 1593 (information tirée de la base du site internet de la BNF : http://data.bnf.fr/16250944/jacques_mangeant/). Jeanne Messager a eu accès à une version de ce recueil transcrite par Jules Carlez dans Les chansonniers de Mangeant étudiés au point de vue musical (Caen, 1902), ainsi que l’indique la préface du recueil 25 Danses normandes, op. cit, p. 6. ↩︎
Henri de Magneville, « Sur les branles de village en Basse-Normandie », Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 2e série, second volume, XIIe volume de la collection, années 1840 et 1841, Paris, Drache, Caen, Hardel, Rouen, Frère, 1841, p. 416-417. Henri de Magneville (1771-1847) est un géologue caennais. ↩︎
Jérôme Bugeaud, Chants et chansons populaires des provinces de l’Ouest, Niort, Coulzot, 1866. Jérôme Bugeaud (1834-1880), est un folkloriste charentais (cf. http://data.bnf.fr/12593900/jerome_bujeaud/). ↩︎
Eugène de Beaurepaire, Étude de la poésie populaire en Normandie et spécialement dans l’Avranchin, Avranches, Tostain, Paris, Dumoulin, 1856. Eugène de Beaurepaire (1827-1899) est un historien normand. ↩︎
25 Danses normandes, op. cit. On remarque que, parmi ces onze branles, celui qui porte le titre de « Branle de village » (p. 73-75), ne se danse pas en ronde mais en couple, l’homme et la femme étant placés face à face. ↩︎
Michel Colleu, Yvon Davy et Marlène Belly, op. cit., p. 271. ↩︎
Voir, par exemple la publication Coiffes et costumes des Pays normands (Éditions Édilarge, Ouest France [n. r.]), qui regroupe les recherches de différents groupes folkloriques normands dont Blaudes et Coëffes. Voir aussi l’ouvrage de Marguerite Bruneau, Histoire du costume populaire en Normandie, Caen, C.A.E.N., 1983. Les groupes folkloriques qui se sont investis dans la collecte de musiques et de danses, comme le groupe du Cercle de l’enseignement public de Cherbourg (créé en 1946) ou Le Pied qui r’mue (Saint-Lô, 1963), sont très minoritaires. ↩︎
D’après des exemples manuscrits de déroulés de spectacles conservés dans les archives de Jeanne Messager, carton S : D.98.2.19 à D.98.2.29, Musée de Normandie, Caen. ↩︎
D’après un entretien mené avec l’actuel dirigeant du groupe, Alain Marie, le 9 avril 2016. ↩︎
Écoute d’après Les Chansons de Blaudes et Coëffes, Blaudes et Coëffes (réédition CD des chansons enregistrées sur vinyle 33 tours par le groupe entre 1959 et 1964) et des disques Reflets dansés, Fédération Folklorique Normandie Maine, Pluriel, 2001 ; Reflets chantés, Fédération Folklorique Normandie Maine, [n. d., années 2000]. Entretiens menés avec Alain Marie et une ancienne membre du groupe, le 9 avril 2016. On remarque que dans le CD Reflets chantés, tous les chants sont présentés en chœur alors qu’ils sont plutôt destinés à être chantés en solo, mais cela s’explique par le fait que ce CD est une réalisation collective des groupes de la Fédération Folklorique Normandie-Maine et doit donc faire participer le plus de monde possible. ↩︎
D’après le PV de la réunion de bureau du 18 novembre 1967, archives Blaudes et Coëffes. ↩︎
D’après les PV des réunions de bureau des 11 mars 1989 et 6 mars 1995, ainsi que d’après le rapport d’activités pour l’année 1990, archives Blaudes et Coëffes. ↩︎
Voir à ce propos le livret du disque de La Loure Danse donc, op. cit., p. 37-45. ↩︎
Voir le Règlement intérieur mai 1947 ainsi que, par exemple, les PV des réunions des 17 avril et 9 octobre 1948 ou du 11 mars 1989, archives Blaudes et Coëffes. ↩︎
Cette liste classait les membres selon leur assiduité aux répétitions, d’après un entretien mené avec une ancienne membre du groupe, le 9 avril 2016. ↩︎
D’après l’entretien du 9 avril 2016. Malgré toutes ces exigences, le groupe accepte des danseurs de tous niveaux car son but premier reste le plaisir de danser ensemble. ↩︎
D’après le cahier de route des années 1943 à 1946, archives Blaudes et Coëffes. Cette date est contredite par Édouard Colin dans son ouvrage Histoire de l’OMJ – Office Municipal de la Jeunesse de Caen (Caen, édité à compte d’auteur, 1983, p 74-75), qui situe cette visite le 17 décembre 1945. ↩︎
D’après notre entretien avec Alain Marie, le 26 janvier 2016. Cette période correspond à une époque où l’engouement pour les musiques traditionnelles est général en France, et même en Europe. Par la suite, on constate que la mairie de Caen continue à porter un intérêt aux activités du groupe par les subventions qu’elle lui accorde et par la maison qu’elle lui prête depuis 1987 et qui sert de quartier général et de vestiaire aux membres du groupe. ↩︎
Cf. Bénédicte Bonnemason, Le Renouveau de la musique traditionnelle en France. Le cas de la musique gasconne. 1975-1985, thèse de doctorat en Anthropologie sociale et historique, EHESS, 2009,p. 150. Ces voyages ont été organisés dès 1947, où le groupe partit en Suède au mois de juin. ↩︎
D’après notre entretien avec Alain Marie, le 26 janvier 2016. ↩︎
Voir à ce sujet le PV de l’Assemblée générale du 26 décembre 1959, archives Blaudes et Coëffes. ↩︎
Bénédicte Bonnemason (op. cit., p. 147) parle de « marqueur identitaire ». Cette fierté s’explique par le travail important de recherche et de couture qu’exige la réalisation d’un costume. ↩︎
Dans une coupure de journal datée du 6 novembre 1945 (archives Blaudes et Coëffes), on peut lire, par exemple, que le groupe a donné : « de vieux airs de chez nous, tous empreints de finesse, franchise et bonhomie, ces qualités éminemment normandes ». Voir également François Redhon, Les Groupes folkloriques normands : discours et pratiques. Ou la recherche de l’identité normande dans le spectacle folklorique, mémoire de DEA en Ethnologie, EHESS, 1982-1983, p. 18. ↩︎
Voir par exemple, chez Eugène de Beaurepaire, op. cit., p. 56 : « je ne sais trop si nos couplets naïfs n’émeuvent pas davantage par leur négligente simplicité, que ne le font les vers étincelans du grand poète allemand [Goethe] » (nous avons conservé l’orthographe originale) ou chez Jérôme Bugeaud, op. cit., p. 25 : « Ne trouvez-vous pas dans ces refrains naïfs, un je ne sais quoi plein de calme, de fraîcheur et d’innocence ». ↩︎
Il est vrai que le groupe se développe en même temps que le tourisme balnéaire, ouvert au plus grand nombre depuis les années 1930 et la politique du Front Populaire qui vise à instaurer pour tous un temps dédié aux loisirs. Dans ce contexte, le spectacle folklorique, qui diffuse une vision idéalisée de la région, sert donc de vitrine aux acteurs de l’économie touristique qui y voient une excellente publicité pour attirer les vacanciers (voir Jean-François Leroux, Trésor de la musique traditionnelle dans le Perche, Rémalard, Fédération des amis du Perche, 2005, p. 209 et François Redhon, op. cit., p. 50). ↩︎
L’article 1 de ce règlement précise en effet que les « ambitions [du groupe] ne peuvent en aucun cas être assimilées à un engagement de type politique ou régionaliste ou autonomiste ». ↩︎
Nous avons déjà cité l’exemple de la chanson En revenant de noces. La chanson ayant pour thème « la barbière », par exemple, est également répandue sous de nombreuses versions en Normandie, cf. Yvon Davy et Étienne Lagrange, Chansons et traditions orales du Cotentin, op. cit., p. 32. ↩︎
Sur ce sujet, voir François Redhon, op. cit., p. 51-57 et Jean-François Leroux, Trésor de la musique traditionnelle dans le Perche, Rémalard, Fédération des amis du Perche, 2005, p. 219-222. Les revivalistes et les « folkeux » tentent en revanche de rétablir la tradition du bal, qui devient leur moyen d’expression privilégié, cf. Bénédicte Bonnemason, op. cit., p. 104. ↩︎
On peut citer par exemple le groupe champenois Les Jasées, qui présente depuis quelques temps, en plus de son spectacle folklorique, des danses des XVe et XVIe siècles, notamment à l’occasion de festivals médiévaux lors desquels il propose également des démonstrations d’artisanat médiéval. ↩︎