Hip-hop. Musique classique. Deux entités stylistiques diamétralement opposées. Et pourtant… L’idée m’est venue de travailler sur les liens entre le hip-hop et le classique avec des élèves de conservatoire : de par mon goût de la musique rap et par mon travail de professeur de batterie et percussions dans la ville de Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis, une terre de hip-hop. Le constat que j’ai fait dans cette zone en difficulté est simple : les jeunes élèves du conservatoire ne voient pas de rapport entre la musique qu’ils travaillent en cours individuels et la musique du quotidien. Tout un projet pédagogique a donc vu le jour pour essayer de réunifier ces deux musiques et leurs acteurs respectifs ; un travail qui allait s’étaler sur plus de 10 mois de réflexion, d’action, et d’argumentation avec au final une restitution par deux concerts le 31 janvier 2015 à la salle Cipriani de Saint-Ouen. Cet article propose un retour sur cette aventure humaine et musicale, jalonnée de questions connexes qui se sont greffées au fur et à mesure de l’expérience : qu’en est-il de l’enseignement de tous les styles de musiques au conservatoire ? Peut-on jouer du hip-hop avec un instrument dit classique ? La musique classique parle-t-elle à tout le monde ? Peut-on être, d’un point de vue stylistique, simultanément en dedans et en dehors de l’ « institution conservatoire »? Le média principal de cet article, ou plutôt le fil rouge, sera le documentaire de 30 minutes réalisé pendant le dernier mois qui a suivi la restitution du projet.
Préambule
En préambule, je précise que j’ai délibérément choisi de ne pas répondre directement aux questions et problématiques qui sont apparues lors du déroulement de ce projet (cf. résumé ci-dessus). J’invite le lecteur à se forger sa propre opinion vis-à-vis de ces questions à la vue du documentaire de 30 minutes, véritable compte-rendu vivant d’une expérience m’ayant marqué profondément. Retour d’expérience subjective, le texte de cet article posera le contexte et permettra d’éclaircir les apports finals.
0:08 : Humoresque – Dvořák 1:00 : Interview : « Premières impressions après le premier concert ? » 2:30 : Gavotte – Bach 3:43 : Rondeau du Calumet de la Paix dans Les Indes galantes – Rameau 5:52 : Interview : « L’enseignement de toutes les musiques au conservatoire ? » 7:13 : Pavane – Fauré 8:50 : « Paparazzi » – Xzibit 11:38 : Intermède entre les deux concerts 12:40 : Hiphopisation en do mineur – Cédric Cossou 14:47 : Interview : « Quelle est l’action de l’association 1, 2, 3… Rap ! ? » 16:12 : « If I Ruled the World » – Nas and Lauryn Hill 18:53 : Interview : « Pousserais-tu la porte d’un conservatoire ? » 19:48 : Interview : « Connaissais-tu le hip-hop ? ou le rap ? » 20:47 : « The Breaks » – Kurtis Blow 21:18 : « The Message » – Grandmaster Flash 26:08 : Là ci darem la mano – Mozart
Photo prise lors des concerts de restitution à Saint-Ouen.
Objectifs et déroulement du projet
Introduction
L’idée de ce projet m’est venue suite à ma nomination au Conservatoire à rayonnement communal (CRC) de Saint-Ouen il y a plus de deux ans, et aux observations que j’ai pu y mener. En effet, Saint-Ouen est une commune de Seine-Saint-Denis pauvre, en difficulté avec beaucoup de problèmes de drogue et ancrée dans un environnement « street culture ». Grâce à une politique favorable de la ville pour l’accès à une pratique artistique, beaucoup de jeunes élèves issues de tous les horizons sociaux sont accueillies au sein du conservatoire. Ce projet s’inscrit ainsi dans la politique culturelle municipale et a tout récemment été « classé » pour une durée de sept ans.
L’idée générale du projet a été de travailler sur les liens entre le hip-hop et le classique avec des élèves du conservatoire en écho à ce contexte géographique et culturel mais aussi, bien évidemment, à mon goût de la musique rap. Car empiriquement, j’ai moi-même constaté que dans cet environnement en difficulté, les jeunes élèves du CRC ne voyaient pas de rapport entre la musique qu’ils pratiquent en cours individuels et la musique du quotidien. Ils sont au fait de nombreux éléments culturels musicaux non enseignés spécifiquement au conservatoire, car ils baignent dans une culture différente, ce qui est une vraie force. Cette dualité culturelle leur impose des limites factices : comme s’il était interdit de faire du hip-hop avec un violon et que cela ne leur venait même pas à l’esprit. L’inverse étant aussi vrai, de jeunes MCs (traduire : Masters of Ceremony, soit les rappeurs) ne sachant pas forcément qu’ils pouvaient rapper sur de la musique savante occidentale.
Le nom du projet fut tout trouvé : « Classic meets hip-hop – Quand le hip-hop rencontre le classique »
Affiche des concerts.
Il s’agissait donc initialement de produire un travail avec des élèves du conservatoire tous âges confondus, mêlant musique du conservatoire et musique de la rue : des « standards » de musique classique se retrouvant ainsi « hip-hopisés » avec des instruments en direct, en passant par des « tubes » rap transcrits pour un orchestre d’harmonie, des MCs rappant sur tout ce qui se jouait, des danseurs contemporains participant à une « battle » avec des danseurs hip-hop, jusqu’à la création d’une pièce diffusée sur bande par un élève en classe de Musique assistée par ordinateur (MAO) reprenant des éléments stylistiques de ces deux mondes. Pousser le conservatoire hors de ses murs était tout aussi important. C’est ainsi que l’association « 1, 2, 3… Rap ! » a collaboré avec le conservatoire en amenant ses jeunes à participer à ce travail grâce à leur rap, le but de cette association étant justement d’amener les jeunes à apprendre l’anglais via le rap.
Objectifs
Les principaux objectifs pédagogiques étaient de faire comprendre à tous les participants que la musique, même si elle est multiple, n’est en fait qu’une. Que les questions stylistiques ne définissent pas quelque chose de « nul » ou de « cool », mais simplement de différent tout en étant relié. Que l’on peut réussir à jouer en petits groupes de musique de chambre comme en grand orchestre même si l’on est en premier cycle, quel que soit le style. Que l’on peut passer un très bon moment et en être très satisfait quand un travail a vraiment été approfondi.
Concrètement, les objectifs de ce projet consistaient à : – dédiaboliser le du hip-hop auprès des musiciens classiques et vice-versa ; – montrer les liens entre musique classique et musique hip-hop ; – faire jouer ensemble des élèves qui n’en ont pas l’habitude (MC et orchestre, batteur et violoniste, chanteurs lyriques et danseurs contemporains…), donc décloisonner les disciplines ; – développer la confiance en soi en se « mettant en danger », en allant vers un style de musique que l’on a l’habitude d’écouter mais pas de jouer au sein du conservatoire ; – donner la chance à la pratique collective de musique de chambre dès le 1er cycle ; – accentuer un travail de rythme et de pulsation à destination des élèves du conservatoire par l’apport du groove propre au hip-hop ; – amener de nouveaux publics au conservatoire.
Déroulement
Plus de 60 élèves, 9 professeurs (et donc 9 disciplines artistiques différentes), 8 membres de l’association « 1, 2, 3… Rap ! » et 3 personnels administratifs ont participé au projet et à sa restitution finale qui a eu lieu le 31 janvier 2015 lors de deux concerts d’une heure à la salle Cipriani de Saint-Ouen.
Le travail sur les matériaux de base a commencé dès la rentrée 2014 pour les deux groupes de musique de chambre. Les répétitions à proprement parler ont débuté fin novembre 2014 avec mes premières interventions auprès de l’orchestre à vents de fin de premier cycle.
En janvier 2015 se sont succédé plusieurs samedis après-midi de travail spécifique au conservatoire, ainsi qu’une longue générale le samedi 24 janvier, directement dans la salle Cipriani.
Le travail de répétition se déroula jusqu’au raccord du jour des deux concerts de restitution, le samedi 31 janvier 2015. Le premier était programmé à 14h, le second à 17h.
Pourquoi deux concerts ? La raison en est assez simple : la jauge du public était réduite (environ 88 personnes) par rapport au nombre de participants au projet. Je m’attendais donc à beaucoup de public. En faisant deux concerts, cela nous permettait d’accueillir deux fois plus de spectateurs.
Une longue pause eut lieu entre les deux concerts, il me tenait à cœur que les élèves du conservatoire et les jeunes de l’association se côtoient et échangent. Nous avions même prévu un goûter avec jus de fruits et gâteaux, ce qui contribua à détendre tout le monde. En y repensant, je m’aperçois à quel point ce moment fut important en voyant les jeunes rappeurs s’intéresser aux instruments qui traînaient, les jeunes instrumentistes tenter de rapper, et surtout les voir jouer ensemble sans que j’y sois activement pour quelque chose
Flagrant délit d’échange didactique entre deux jeunes participants au projet.
Les deux concerts furent un succès complet, tant par la réaction du public que par l’enthousiasme des participants une fois la journée finie.
Le travail pédagogique fut orienté de la manière suivante.
Tout d’abord une « hip-hopisation » des groupes de musiques de chambre fut décidée : il s’agissait d’introduire des éléments peu communs comme la batterie dans les groupes, et de faire en sorte que la fusion opère, tout en respectant toujours une partie classique et une partie hip-hopisée.
Les morceaux choisis et joués furent « La ci darem la mano » tiré de Don Giovanni pour piano quatre mains et batterie, Humoresque de Dvořák pour violon, piano et batterie, le « Rondeau du Calumet de la Paix » tiré des Indes galantes de Rameau pour deux violons, violoncelle, deux chanteurs et batterie, et une Gavotte de Bach jouée par une jeune violoniste accompagnée par la batterie.
Le travail fut semblable chez Mozart et Dvořák, consistant d’abord à réussir à jouer « classiquement » le morceau, et ensuite à intégrer un batteur sur un groove hip-hop avec breaks dans une deuxième partie qui s’enchaîne (en réalité la reprise du morceau en entier), et à rendre le tout cohérent entre des musiciens peu habitués à jouer entre eux (violon, piano, batterie).
Pour Rameau, il a fallu dans un premier temps travailler l’alternance entre le refrain et la première reprise. Ensuite, nous avons décidé avec les élèves d’hip-hopiser une partie sur deux. Cela prenait sens avec le batteur qui différenciait les parties baroques (accompagnant avec des rythmes surpointés au tom basse) et les parties hip-hop (radicalisant son jeu de batterie sur des grooves actuels). Mais aussi avec les chanteurs qui chantaient de façon lyrique puis « R’n’bisante » avec les effets de « vibes » et d’improvisation en fin de phrase. Sur cette toile de fond, il a fallu encadrer et faire répéter les danseuses grâce au professeur de danse contemporaine qui avait créé la chorégraphie.
La Gavotte de Bach, quant à elle, nécessita d’aider la jeune violoniste à jouer avec une batterie ne rompant pas la pulsation, exercice plus délicat qu’il n’y paraît pour une instrumentiste à cordes en premier cycle.
Violoniste débutante sur une Gavotte de Bach accompagnée à la batterie.
Dans le même état d’esprit vint le travail sur la Pavane de Fauré. Pour replacer le contexte, je précise qu’elle a été samplée par un célèbre rappeur des années 90, Xzibit, dans une chanson appelée « Paparazzi ».
Il était amusant de mettre en perspective ces deux mondes, classique et hip-hop, et de recréer en direct un enchaînement cohérent de la Pavane et de « Paparazzi ». Ainsi, le premier travail fut de faire répéter en musique de chambre la flûtiste et la guitariste sur un arrangement classique. Par la suite nous avons structuré par l’apport d’un batteur à la fin de la pièce classique une deuxième partie qui était en réalité « Paparazzi ».
En ajoutant ou en enlevant la flûte (recréant de cette façon un sample acoustique), nous avons pu organiser la forme avec les élèves, à savoir une alternance de couplets et de refrains sur cette deuxième partie. Enfin, les deux MCs se sont ajoutés. Comme ils possédaient bien toutes leurs lignes (les paroles de rap), il a suffi de les guider sur la structure. En effet, il est malaisé pour des rappeurs de jouer avec de vrais instruments car ils rappent 99% du temps sur des « instrumentals » (des bandes).
La composition et création de la pièce d’un étudiant en MAO fut à la fois la plus excitante et la plus stressante. Ce fut très enrichissant de guider stylistiquement l’élève compositeur dans la phase préparatoire. Ce fut autrement plus complexe d’aboutir à la vision commune que nous partagions : faire danser des danseurs contemporains et des danseurs hip-hop en improvisant ensemble mais aussi contre eux-mêmes (esprit de « battle »).
Au terme de « hip-hopisation », je vais maintenant opposer le terme de « classication », si on me le permet. J’ai choisi un grand tube rap des années 1990 rappé par Nas et chanté au refrain par Lauryn Hill : « If I Ruled the World ».
Je l’ai ensuite adapté pour l’orchestre à vents de fin de premier cycle du conservatoire, engageant en ce sens un travail d’orchestration d’une « instrumentale » et en inversant le chemin mené jusque-là dans ce projet. La difficulté fut bien sûr dosée en conséquence, malgré des objets rythmiques d’une relative complexité.
En janvier, les élèves sortaient déjà de plusieurs répétitions avec moi, toujours en présence de la professeure de trompette également en charge des orchestres. Il a fallu réussir à enchaîner le morceau et habituer les instrumentistes aux contraintes que je leur avais imposées : jouer debout, danser la pulsation sur les moments rappés sans instruments pour « occuper » la scène.
S’est adjoint de surcroît l’atelier rock du CRC qui a permis, par sa moyenne d’âge plus élevée (15 ans contre 12 pour l’orchestre), de rassurer les enfants tant musicalement que scéniquement. Ce début d’année a donc été plus orienté sur l’adjonction des MCs et sur la nouveauté constituée par le fait d’avoir tant d’instrumentistes sur scène derrière eux.
« If I Ruled the World » interprété par de jeunes rappeurs, l’orchestre à vents de fin de 1er cycle et l’atelier rock du Conservatoire.
La pièce finale fut pensée pour réunir le plus grand nombre de participants, environ une cinquantaine. Au programme, l’atelier rock, l’orchestre à vents, l’ensemble de percussions corporelles monté pour l’occasion avec les danseuses contemporaines et des volontaires, les danseurs hip-hop, tous les MCs.
J’ai pensé l’arrangement de façon à ce que tout le monde prenne du plaisir. Il s’agissait d’un enchaînement entre le début rappé par tout le monde de la chanson « The Breaks » de Kurtis Blow enchaîné avec le tube de Grandmaster Flash « The Message ».
Le but était de permettre à l’atelier rock, une fois le morceau lancé, d’être indépendant et autonome (comme un vrai groupe), aux percussions corporelles d’accompagner scéniquement la batterie avec des tours de solo improvisés en utilisant des techniques que je leur avais apprises en trois séances d’une heure, aux rappeurs de réussir à reprendre en main et s’approprier un grand classique de la culture hip-hop, à l’orchestre à vents d’intervenir à chacun de mes signes, comme dans le soundpainting, en respectant les rythmes sur un accord de septième de dominante que je leur avais pré-soufflé par instruments.
L’orchestre intervenait alors pour ponctuer, sans partition et sur mon ordre, des moments précis. La difficulté résidait ici pour les enfants à se détacher de la partition et vivre la musique autrement, chaque signe correspondant à un rythme. J’avais en tout une bibliothèque de 4 signes différents pour 4 rythmes différents allant de la ronde aux croches.
Pièce finale rassemblant tous les participants au projet.
Analyse et apports du projet
Analyse critique
Je vais maintenant analyser des moments forts captés lors des restitutions : la rencontre classique et hip-hop sur la Pavane/« Paparazzi » de Fauré/Xzibit (7:12 à 11:28), l’intermède entre les deux concerts (11:38 à 12:38), la création sonore et chorégraphique d’un élève du conservatoire (12:38 à 14:45), l’incursion de l’orchestre à vents dans le morceau purement hip-hop de Nas (16:11 à 18:50) et le show final réunissant tout le monde sur scène (20:47 à 25:57).
Sur la Pavane/« Paparazzi » de Fauré/Xzibit (7:12 à 11:28), j’ai assisté progressivement à l’ouverture à la scène des deux musiciennes. Au début des répétitions, j’avais en face de moi davantage un très jeune duo n’ayant jamais joué ensemble qu’un groupe véritablement sensible ayant réussi lors des concerts à toucher les plus endurcis des MCs présents cet après-midi-là. Un vrai moment d’écoute s’est installé à cet instant, et c’est tout naturellement qu’au passage au moment rappé elles se sont placées au second plan dans un mode d’accompagnement. Là encore la magie a opéré entre les rappeurs, le batteur et les deux musiciennes, si bien que je fus tout à fait rassuré d’avoir fait le choix d’enchaîner ces deux pièces, les applaudissements de fin en guise de couronne. Les musiciennes sont ainsi reparties avec une nouvelle conception substituée à une ancienne. En l’occurrence : il est tout-à-fait possible de jouer des musiques modernes et éloignées stylistiquement de son instrument (et vice-versa pour les rappeurs).
L’intermède entre les deux concerts (11:38 à 12:38) fut calculé de ma part. J’avoue bien volontiers que ce parti pris de ne pas enchaîner les deux concerts de restitution exposait les participants au risque de se « disperser » en termes de concentration, etc. Mais je tablais sur ce moment didactique d’échange entre les jeunes, imaginant que cela se ferait naturellement. Ce fut un soulagement de constater que pendant ces deux heures des échanges se nouèrent : les jeunes vers les moins jeunes, les rappeurs essayant des instruments, le batteur se mettant spontanément à jouer un beat pour accompagner un MC, des danseurs dansant simplement pour le plaisir… J’en repars avec l’idée que tout cela aurait manqué au projet si un moment aussi simple de partage autour d’un jus de fruit, en faisant l’effort d’aller vers l’autre, ne s’était pas produit. Ne pas oublier l’aspect humain et laisser se faire naturellement le processus de la démarche vers l’autre, sans aide du professeur, c’est là un aspect absolument essentiel. Les jeunes furent à ce moment leur meilleur professeur dans la découverte d’un monde différent.
La création sonore et chorégraphique d’un élève du conservatoire appelée Hiphopisation en do mineur (12:38 à 14:45) fut une situation plus difficile, quant aux premiers contacts entre danseurs contemporains et danseurs hip-hop. La restitution fut une réussite – la vidéo en atteste – mais que ce fut angoissant ! J’avais demandé aux deux groupes d’improviser ensemble sur cette musique. Nous n’avions qu’une heure avant le concert pour réaliser cette symbiose, car il avait été impossible de réussir à réunir tout le monde avant. Force fut de constater que cela ne marchait absolument pas, les deux groupes improvisant chacun de leur côté. Il a fallu l’arrivée de leurs professeurs respectifs travaillant de concert pour qu’ensuite, à 10 minutes de la fin, les sourires apparaissent, les « chambrages » ne se faisant plus sur le ton de la moquerie mais du respect mutuel : certaines techniques étant irréalisables pour les uns ou pour les autres (ce moment où une danseuse se releva avec la seule force de ses doigts de pieds à 13:59 devant un danseur hip-hop de 1,90 m qui en resta coi en feignant de n’avoir rien vu). Il est encore une fois amusant de constater l’effet pyramidal de la résolution de ce problème : d’abord les professeurs travaillant de concert, puis les élèves. Cette situation ne nous fait-elle pas dire qu’en tant qu’adulte et professeur nous nous posons comme modèle envers nos élèves ?
L’incursion de l’orchestre à vents dans le morceau hip-hop de Nas (16:11 à 18:50) montre à quel point la musique est universelle et n’a pas de limite d’âge (l’âge de la saxophoniste au premier rang étant de 9 ans quand le MC principal en a 24). La didactique du rythme et de la pulsation fut pour moi essentielle sur ce morceau, prétexte à un travail de fond avec l’orchestre à vents. Je constate sur la vidéo que ce travail ne fut pas vain, mais en même temps bien loin d’être parfait à en juger par les décalages de pose de pieds entre tous les participants. Artistiquement parlant, on assiste aussi à une appropriation de la notion de groove (allant de pair avec la pulsation), qui s’installe chez les musiciens : hochements de têtes, prise de conscience du besoin de transmettre physiquement la pulsation.
Réalisation finale (20:47 à 25:57)
En vivant de tels moments, on s’aperçoit de la chance qu’on a de faire ce métier. Tous les participants ont été à la hauteur, malgré un léger relâchement sur le second concert. Mon avis est que beaucoup ne se sont rendu compte de ce qu’ils pouvaient réaliser que quand ils se sont retrouvés sur scène à la générale, voire pour certains au concert, quand ils ont vu le public devant eux et compris qu’ils ne pouvaient plus se cacher. Toute cette force, cette alchimie entre toutes les parties prenantes a explosé lors de ce dernier morceau pour un moment qui restera pour moi inoubliable.
Bénéfices personnels
Ce projet a été le fruit d’un travail très intense, mais m’a permis in fine de faire un retour sur ma propre façon d’aborder la pédagogie. Il m’est apparu ainsi que d’improviser dans l’enseignement relève de l’amateurisme, même s’il peut être parfois éclairé. En ce sens, si je n’avais pas didactisé en amont des répétitions avec les petits groupes que je ne connaissais pas encore, je serais, et je l’avoue bien volontiers, entré dans un mur. Je pense d’ailleurs après coup que j’aurais pu porter ce travail d’anticipation bien plus loin pour mieux aider mes élèves. Du point de vue pédagogique, j’ai appris à faire confiance à l’élève. Après des répétitions de qualité moyenne, je suis parvenu à garder un message positif auprès des jeunes et à ne pas les accabler dans le seul but de les culpabiliser. Difficile équilibre à trouver lorsque, bien qu’étant pétri de bienveillance, il s’agit tout de même de rester rigoureux et de faire passer un message clair et concis sur les bienfaits d’un travail régulier en dehors des répétitions. Plus que tout, le fait qu’en fin de compte les élèves se sont construits d’eux-mêmes m’a conforté dans l’idée que le professorat nécessite calme, rigueur et anticipation.
Conclusion
L’enseignement essentiel que je tirerais de ce projet est la nécessité, dorénavant, de proposer visions et projets à mes élèves. Cela indique une direction à tout le monde, fait avancer, travailler avec toujours à portée de main un objectif concret. C’est ce que nous faisons dans la vie de tous les jours et il est étrange que la transposition vers notre métier ne se fasse malheureusement pas automatiquement, que la didactisation ne soit qu’une vague notion. En tout cas, je constate que la pédagogie de projet n’est plus pour moi un obscur concept, et je serai très content de l’explorer plus profondément à l’avenir.
Par ces concerts, nous avons aussi montré que la musique collective en premier cycle peut être de qualité, et est tout autant nécessaire qu’aux autres niveaux. Ma pensée va aux cours de musique de chambre que nous ne donnons pas le plus souvent, dans nos conservatoires, avant le cycle 2, voire dans de rares cas en cycle 3. C’est un enjeu crucial de développer des projets à même de porter cette idée que plus tôt l’on forme l’enfant à jouer en groupe de son instrument (avec un vrai travail en amont), plus tôt un pas vers l’autonomie et le plaisir de jouer est engagé. Tout cela servira également à justifier et réclamer une vraie structuration des cours de musique de chambre en cycle 1, toute l’année, au sein de nos conservatoires.
Enfin, les objectifs fixés au départ ont été atteints, que ce soit dans le respect de l’autre, de son monde culturel et social, que ce soit dans la qualité des spectacles finals, de prouver et de se prouver que l’on peut faire du hip-hop avec un violon ou un orchestre ou rapper sur des pièces classiques, de faire dialoguer le monde associatif et le monde de l’enseignement artistique spécialisé, de faire sauter le manichéisme stylistique.
À l’heure actuelle, je ne vois que de superbes perspectives futures pour ce projet tout jeune. Je suis bien décidé à le mener au bout de ce que je pense pouvoir en faire. Il y aura de façon actée par le directeur un volume 2 à Saint-Ouen l’an prochain, avec plus de moyens, plus de libertés et encore plus d’envies. Avec les responsables de l’association « 1, 2, 3… Rap ! », nous allons encore plus loin en développant un projet pédagogique plus global pour faire entrer cette idée de jonction des deux mondes du conservatoire et de la rue dans des lieux plus ambitieux. Le travail est un work in progress, mais il ne s’arrêtera pas là. Le conservatoire doit en définitive s’ouvrir au tissu associatif de son territoire, car son retour sur investissement n’en sera que plus grand.
Benjamin Soistier, « Classic meets hip-hop, ou quand le hip-hop rencontre le classique », La Revue du Conservatoire [En ligne], La revue du Conservatoire, Le quatrième numéro, Dossier Individuel / Collectif, mis à jour le : 16/06/2021, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=1321.
Quelques mots à propos de : Benjamin Soistier
Benjamin Soistier commence très jeune ses études musicales par la pratique du tambour d’ordonnance français dans le giron de la musique traditionnelle. Récompensé en 2007 par un premier prix d’excellence, plus haute distinction nationale dans cet instrument, il s’oriente vers la percussion contemporaine et la batterie. Après des études aux conservatoires de Rennes et Boulogne-Billancourt où il obtiendra plusieurs prix dont un diplôme d’État, une licence de musicologie et une licence d’interprète, il est accueilli au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) dans la formation à la pédagogie instrumentale. Benjamin Soistier, soucieux de la problématique de la spécialisation sous toutes ses formes dans l’enseignement instrumental, prône un enseignement se voulant le plus large possible : d’un point de vue stylistique (musique contemporaine, hip-hop, danse, musique classique, musique traditionnelle) mais aussi social (cours particuliers, associations, conservatoires à rayonnement communal et départemental, stages) et géographique (Paris intra et extra-muros). Son projet « Classic Meets Hip-Hop » en est le reflet à tout point de vue, ainsi que le socle d’une réflexion personnelle profonde. Benjamin Soistier poursuit sa carrière de musicien professionnel à travers le monde : États-Unis, Australie, Europe, France, etc., avec notamment son ensemble de musique d’aujourd’hui soundinitiative dont il est un des membres fondateurs, mais aussi ses projets solo mêlant électro et langage contemporain ainsi que grâce à la batterie hip-hop acoustique dont il est un défricheur. Que ce soit en tant que musicien, compositeur, improvisateur ou pédagogue, Benjamin Soistier place l’idée de décloisonnement, de mélange, au cœur de sa démarche artistique.
L’enseignement professionnel de la danse propose des savoirs et des pratiques qui, loin d’être tout autant de générations spontanées, sont fondés dans l’histoire et la tradition de notre art. Isaac Newton nous rappelle : « Si j’ai vu plus loin, c’est en montant sur les épaules de géants. » La connaissance, sinon la reconnaissance, de ces traditions mérite d’être un axe majeur de notre transmission, recentrant la pédagogie sur le plan de l’éthique et de la maîtrise des fondamentaux qui régissent nos situations de représentation sur scène pour les danses d’aujourd’hui.
Le progrès
« La technique Graham aujourd’hui diffère de celle du passé, incluant des additions récentes, abandonnant certains autres principes. [… ]Chaque exercice peut être enseigné comme des séries qui progressent des fondements vers des développements plus complexes […]. La technique n’est qu’un guide […]. Le cours est un processus créatif et sa structure prend en compte les compétences physiques et émotionnelles des étudiants présents. La technique ne régule pas strictement. La présence de Martha était incroyablement dynamique dans la classe, telle une force unificatrice. Bien qu’elle ne soit plus là désormais, cette force existe toujours dans la technique. »1
Je suis une danseuse. Je suis professeur de technique Graham. De quels savoirs suis-je l’héritière ?
Dominique Dupuy nous aide en évoquant justement l’importance de Martha Graham : « Ne manque-t-il pas à la danse contemporaine un regard critique qui donne les moyens de la questionner, ou, mieux encore, de se questionner elle-même pour ne pas se figer dans ses formes, ce qui est contraire à sa nature même ? »2
Initions une visite de cette vision singulière et authentique de la danse pour découvrir non seulement sa vitalité, au sens premier du terme, mais aussi pour en tirer des enseignements pour les danses d’aujourd’hui, un archétype d’« outil pédagogique ».
On peut apprécier le concept d’éducation comme un héritage propre à une civilisation dans son espace-temps, façonnant l’individu dans son rapport à sa culture. Mais, l’éducation pose aussi en termes ontologiques la question du sens, et suggère une différence fondamentale entre la transmission de savoirs et la transmission de connaissances, où la connaissance est universelle, archétypale tandis que les savoirs sont précis, limités… À la base, il y a un constat éthique : l’apprentissage de la danse implique une connaissance fondamentale des règles explicites et implicites qui régissent la réalité corporelle du mouvement. Comment ?
Pour pouvoir traduire et exprimer toutes les nuances de son monde intérieur, le danseur doit notamment connaître, comprendre et maîtriser ses possibilités corporelles. Cela s’appelle la technique, ou encore la maîtrise de compétences. Martha Graham précise : « L’art du danseur est bâti sur une attitude d’écoute, qui implique tout être […]. On ne bâtit pas sur la sécurité. On risque. Tout est risque. On se sert de l’ensemble de ce dont on se souvient comme d’une partie du présent, de maintenant »3.
Il y a donc une exigence déontologique du professeur de danse : celle de proposer au danseur les outils et la maîtrise d’outil qui vont lui permettre de cheminer vers son plein potentiel d’expressivité. Cette approche de la danse n’est donc pas sans un entraînement précis, analysé, maîtrisé, reproductible…
La technique renforce la musculature, corrige le placement, améliore la souplesse et renforce la solidité des ligaments, fait découvrir et explorer le schéma corporel, les compétences et frontières somatiques de chacun, proposant tout autant d’ajustements anatomiques dynamiques, de mouvements initiés internes qui nous plongent dans notre corps profond. La technique ouvre la porte de l’exploration de nos univers intérieurs par le mouvement et, partant, la liberté d’expression, l’autonomie, l’art…
« On forme le corps, on le discipline, on l’honore et, le temps venu, on lui fait confiance. Le mouvement devient net précis, éloquent, véridique. Le mouvement ne ment jamais »4.
Martha Graham ajoute : « La technique est un langage qui élimine toutes tensions. On en fait ce qu’on veut en faire »5. Cette liberté de s’exprimer spontanément par la danse doit donc être gagnée en faisant sienne la discipline nécessaire pour acquérir la maîtrise éthique de son art6 et sa légitimité.
Le développement, la mobilisation et la maîtrise de compétences esthétiques corporelles sont alors les bases éthiques de la transmission en danse. Comment ?
À partir de propositions pédagogiques qui abordent et stimulent les imaginaires quant au sens et à l’origine du mouvement dansé, sa motivation, sa manifestation, etc., quel est alors l’intérêt de la technique Graham dans la pratique professionnelle des danses d’aujourd’hui ?
Comme avec toute contribution pionnière, il est judicieux de se pencher sur les origines de la démarche. Graham détaille son processus de recherche qui débute vers 1925 : « Le premier matin où je rentrais dans le studio, je pensais que je ne danserais rien de ce que je connaissais […]. Je voulais commencer non pas à partir de caractères ou d’idées, mais à partir du mouvement. Ainsi, je commençais avec ce qu’il y a de plus simple : marcher, courir, sauter. Et, je construisais sur ces bases. En corrigeant ce qui sonnait faux, je commençais à créer. Je voulais du mouvement signifiant. Je ne le voulais pas joli ou fluide. Je le voulais gorgé de sens intérieur, d’excitation, d’émotion. Je voulais perdre la qualité facile. Je ne voulais pas m’éparpiller donc je me concentrais sur un petit espace. Au fur et à mesure, je pus m’éloigner de l’ancien, de petites nouvelles choses commencèrent à grandir»7.
Ce laboratoire chorégraphique initié et analysé par Martha Graham favorise l’approche expérimentale et révèle, sui generis, les fondamentaux qui singularisent et identifient l’ADN de la danse d’aujourd’hui en mettant en relief sa dimension anthropologique. L’anthropologue André Leroi-Gourhan nous a rappelé que dans le processus d’évolution naturelle qui mène à Homo sapiens, tout a commencé par les pieds… Et que notre bipédie réside dans la maîtrise du sacrum8, le centre souverain, l’os sacré donné en offrande aux dieux, os racine de la colonne vertébrale, l’arbre de vie…
Leroi-Gourhan puis l’ethnologue Claude Lévi-Strauss nous enseignent aussi que la danse est un trait universel du comportement humain, un élément civilisateur et singulier de l’aventure humaine ; mais si la danse revêt aux origines un caractère cérémoniel évident, elle demeure a fortiori une énigme à part entière : qu’est-ce qui motive au fond la danse ?
On découvre ainsi que les archétypes du mouvement expressif sont bien inscrits dans notre schéma corporel intrinsèque lié ipso facto à la station verticale debout. Graham les met en relief dans son enseignement et nous donne à méditer : « On n’invente pas le mouvement. On le découvre. Et il n’y a qu’une seule loi corporelle que j’ai pu découvrir : la ligne perpendiculaire reliant le ciel à la terre. »9
Nous sommes au service des danseurs. Enseigner, en règle générale, c’est rattacher le non connu au connu ; ainsi notre rôle de « passeur » est d’exposer de façon claire et objective ce qui relie dans la danse tous les éléments et manifestations du corps dansant, et ainsi de mettre en relief la nature de la danse par la connaissance des fondamentaux de notre appareil locomoteur.
Ces notions anthropologiques constituent ipso facto l’essence de la danse. Martha Graham les redécouvre intuitivement, avec l’aide de son directeur musical et mentor Louis Horst, elle les retranscrit dès la fin des années 1920, les travaille tout au long de son œuvre… car ces signes corporels émergent bien sûr en permanence de nos danses…formes très simples10, strictement dépouillées de toutes fioritures susceptibles de recouvrir leur structure première. Ces signes, je les enseigne comme tels, je les suscite chez les danseurs telle une maïeutique corporelle, avec humilité et effacement, mue par la déontologie du passeur de tradition…un « griot » de la danse…
Cette danse est un livre ouvert, un champ d’étude appliqué à l’être humain en situation de représentation organisée. Daniel Dobbels évoque pour Martha Graham une « danse intemporaine »11, ce qui est parfaitement juste. Martha Graham initie en effet une danse « essentielle », une connaissance des caractères universels des facteurs physiologiques, poids, équilibre, mobilisation de la colonne vertébrale, direction du regard, etc., qui produisent des phénomènes organiques manifestant l’expressivité, l’acting12. La connaissance de ces caractères universels permet d’apprendre à apprendre, et de franchir ensuite les limites de la technique.
Le cours de technique Graham propose et expose ainsi des fondamentaux de la danse, explorant sa nature intime, son identité : une pierre d’angle13 sur laquelle manifester son urgence de danser…posséder la technique pour la dépasser ! Quelles que soient les époques ou les inspirations plus ou moins spontanées, chacun peut y plaquer les ornements qui lui plaisent sans pour autant faire quelque chose de nouveau.
Professée avec éthique, cette technique Graham se déploie dans le cours à partir de ses vraies racines, et ne propose rien d’autre qu’une réappropriation des universaux des mouvements corporels dans leur réalité anthropologique, en une synthèse esthétique à la fois anatomique et symbolique.
Cette danse est authentique, vivante, elle questionne sa propre causalité et propose alors une quête du « connais-toi toi-même ».
1991, Martha Graham : Evolution of her Dance Theory and Training, Gainesville, University Press of Florida.
LEROI-GOURHAN André
1964, Le Geste et la parole, Paris, Albin Michel.
LLOYD Margaret
1949, The Borzoi Book of Modern Dance, New York, Dance Horizons.
ROSEMAN Janet Lynn
2004, Dance Was Her Religion, Chino Valley, Hohm Press.
Pour citer ce document
Pasqualina Noël, «Danser avec Graham : une tradition contemporaine», La Revue du Conservatoire [En ligne], La revue du Conservatoire, Le troisième numéro, Dossier les savoir-faire de l’artiste, mis à jour le : 23/06/2014, URL : https://larevue.conservatoiredeparis.fr:443/index.php?id=982.
Quelques mots à propos de : Pasqualina Noël
Interprète du Martha Graham Ensemble et de la Compagnie Pearl Lang, Pasqualina Noël est formée notamment au sein de la Martha Graham School de New York par Marianne Bachmann, Armgard von Bardeleben, Pearl Lang et Diane Gray dont elle est l’assistante et avec laquelle elle suit avec succès l’enseignement spécifique de la Pedagogic Faculty en 1991. Pasqualina Noël enseigne ensuite au Kazakhstan (Académie Seleznova, Opéra national d’Almaty), en Russie (Université de la culture de Moscou, GITIS, Académie de danse du Bolchoï) et en France chez ACTS et au Conservatoire national supérieur de musique et de danse. Elle est interprète pour les compagnies OKOEM, Dance in corpore… Chevalier des Arts et Lettres, nommée master teacher de technique Graham par la directrice du Graham Center Janet Eilber, Pasqualina Noël perpétue et redessine ainsi l’héritage de Graham, en restitue toute l’acuité, toute l’intemporéanité. « Je suis une héritière de Martha Graham. Avec elle, j’estime que la certitude que tout est dit nous annule. Aucune danse n’est une entité close : ses signifiants sont en devenir perpétuel et n’appartiennent en définitif à aucun genre. » Contact
Notes
Christine Dakin, première danseuse de la Martha Graham Dance Company (Horosko, 2002, pp. 129-133). ↩︎
En étudiant par la paléontologie les processus d’hominisation, Leroi-Gourhan a précisé que l’outil ne vaut que par le geste esthético-technique de l’ouvrier pouvant mener, par le biais de chaînes opératoires maîtrisées, à « l’extériorisation de symboles non concrets » (Leroi-Gourhan, 1964, pp.161-166). ↩︎
L’héritage de François Delsarte, « père de la danse contemporaine », est ici une évidence. François Delsarte (1811-1871) est professeur de chant et développe une réflexion sur la nature, l’origine et le travail d’appropriation et de maîtrise du « geste juste ». Sa démarche pédagogique, connue sous l’appellation de « Cours d’esthétique appliquée », consiste en une mise au point de lois physiques sur l’art et l’esthétique, support d’une méthode de formation physique de l’artiste à la fois pratique et théorique. Ces principes universels de l’expression corporelle serviront de matrice à l’éclosion de la danse contemporaine à la fin du XIXesiècle. ↩︎
Tel l’angle du plateau sacré… entre notre cinquième vertèbre lombaire et notre première vertèbre sacrée. ↩︎
La langue chantée n’est pas cet idiome, mythiquement « pur », identifié souvent avec le modèle standard qui inclut au contraire de nombreuses variantes d’une langue. Quand nous chantons, nous avons besoin d’une variante linguistique qui permette à la fois la claire transmission d’un texte et une émission confortable. On peut observer chez de nombreux bons chanteurs de différents répertoires (du « classique » à la musique « pop/ulaire ») des ressemblances dans la qualité de leur diction, avec des particularités repérables déjà dans la voix parlée. Si l’on considère la « bonne diction » comme un système allophonique contribuant au fonctionnement optimal de l’appareil vocal, on comprendra mieux pourquoi on enseigne la diction lyrique qui permet par la suite une meilleure utilisation de la voix parlée également. Dans cet article, nous présentons brièvement, et de façon pragmatique, cette variante qui, grâce à « l’effet loupe » de la langue chantée, permet une personnalisation de l’italien dans différents répertoires, grâce à sa caractérisation allophonique. La méthodologie utilisée fait appel principalement aux critères physiologiques de la phonétique articulatoire (modes et lieux articulatoires). Seront aussi évoquées deux mélodies « d’aujourd’hui », écrites dans l’esprit pédagogique de Nicola Vaccaj, dont les textes permettent un travail systématisé sur deux arguments phonétiques majeurs : les nasalisations dans quatre langues du répertoire vocal (italien, français, allemand et anglais) et la gémination de la consonne italienne, avec ses conséquences rythmiques dans la réalisation musicale et interprétative.
« […] nous avons l’art pour ne point mourir de la vérité. »
Friedrich Nietzsche, Werke, XVI, p. 248, 1911
Les habitudes articulatoires de notre appareil phonatoire, acquises et entraînées tout particulièrement pendant l’enfance, ont leurs racines dans l’apprentissage du langage. Ce sont elles qui, en premier, donnent à notre voix des possibilités d’épanouissement plus ou moins importantes. Notre façon de parler influence directement la qualité de notre émission vocale, parlée bien entendu, mais également chantée, et témoigne aussi de la qualité de notre écoute.
Une technique vocale solide doit tenir compte des qualités de diction de chacun. Cette dernière peut/doit s’adapter aux exigences des différents styles, répertoires et émissions vocales, tout en respectant les possibilités individuelles de chaque appareil vocal, en vue de sa sauvegarde.
La phonétique articulatoire appliquée à l’étude de la langue chantée, qui fonctionne comme une loupe des phénomènes articulatoires, permet de redonner au concept de « bonne diction » une dimension linguistique et phonétique, en le basant avant tout sur la nécessité d’un fonctionnement optimal de l’appareil vocal.
Avec une telle démarche, on respecte un des principaux postulats de la définition d’une langue, qui est d’être « unité dans la variété ».
Souvent, les observations sur la bonne diction se tournent vers une recherche mythique de la « langue pure », du « beau » modèle linguistique, s’appuyant sur le modèle écrit, oubliant ainsi la nécessité de restituer la langue à sa dimension orale, riche et nuancée, surtout en vue de son expression chantée…
Dans l’optique phonétique que je propose, le concept de bonne diction doit signifier avant tout la recherche d’une articulation précise, mais souple, indissociable d’une place confortable pour la voix ; sans oublier que cet équilibre ne peut s’obtenir sans un corps souple et « d’aplomb ». C’est cela qui me fait dire souvent que « pour bien prononcer il faut être bien sur ses pieds et sur son bassin ».
Diction lyrique ou diction tout court ?
Le modèle articulatoire que l’on impose au chanteur, au nom de la langue « pure » et de la nécessité de la compréhension du texte, peut être contradictoire avec les capacités d’épanouissement vocal de répertoires qui exigent une puissance vocale, des aigus brillants, proches parfois du cri, une virtuosité mélodique accompagnée d’amples ou micro-intervalles, et tout cela dans des ambitus dépassant souvent les deux octaves, etc. Nos langues parlées, s’exprimant habituellement à l’intérieur d’intervalles qui vont grosso modo de la quarte à l’octave, faisant appel seulement rarement à un usage « yodlé » des deux principaux mécanismes1 (par exemple dans le système intonatif de la langue arabe), doivent adapter leurs modes et lieux articulatoires dans un système allophonique2 qui permette une personnalisation de la langue chantée dans les différents appareils vocaux.
Bon nombre de problèmes vocaux des chanteurs sont liés principalement à une mauvaise diction basée essentiellement :
– sur des voyelles et une « nasalisation » inadaptées au style vocal recherché ;
– sur un trop grand effort « musculaire » dans l’articulation ;
– sur le malentendu qui identifie la bonne diction à une forme souvent « dangereuse » de surarticulation qui peut entraîner à la longue une fatigue, sinon des dommages irréversibles dans le fonctionnement de l’appareil vocal.
La recherche d’un équilibre dans l’articulation doit être le but principal de tout travail sur la diction lyrique.
Diction lyrique italienne
Le bel canto métahistorique, que les Italiens ont divulgué aussi grâce à un modèle de diction dont certaines particularités phonétiques ont été adoptées par d’autres langues chantées, est souvent évoqué par de nombreux chanteurs, car il facilite leurs performances.
« Pour en venir au chant, je confesse ne pas éprouver le même plaisir en allemand qu’en italien. En italien, je ne dois produire aucun effort, je me régale à dire les mots et tout devient plus facile, même si la couleur exacte des voyelles est difficile à trouver. » (Natalie Dessay3)
« Chantez l’allemand comme l’italien. Vous allez ainsi rendre service à notre langue ! » (Hans Hotter)
« L’artsouverain de tout chanteur est dans le legato et le portamento, art italien de lier les sons, de faire en sorte qu’ils ne soient pas une succession, mais une intégration. » (Dietrich Fischer-Dieskau4)
Ici, bien entendu, il ne s’agit pas de créer une quelconque hiérarchie linguistique, car toutes les langues ont leur propre « art du chant », mais d’expliquer pourquoi la langue italienne est si souvent chérie par l’expérience proprioceptive5 de nombreux interprètes du répertoire vocal.
En réalité, ce n’est pas la langue italienne qui est en cause, mais justement son modèle de diction. Si l’on met de côté leur aspect anecdotique, les phrases citées plus haut, réunissant des chanteurs classiques de différentes générations, résument quelques aspects du modèle de diction que les Italiens ont pu donner au chant de leur langue, grâce à son histoire linguistique particulière et au « bilinguisme » singulier qui perdure encore aujourd’hui en Italie6. En effet, mis à part les « coquetteries » irréalisables, présentes dans quelques traités de chant dont celui du castrat Giovanni Battista Mancini qui conseillait de chanter sur la variante de « la langue florentine sur la bouche d’un habitant de Sienne avec la grâce de l’accent de Pistoia » (1777, p. 223), le modèle oral de l’italien chanté, utilisé notamment dans le répertoire d’opéra, s’est constitué dans un climat de liberté et de tolérance qui a permis de réunir des modes et lieux articulatoires qui ont facilité l’épanouissement des voix et la mise au point d’une technique où les aspects de la diction sont idéalement intégrés : l’approche pédagogique du Metodo pratico de Nicola Vaccaj7, « maestro di canto e di lingua », en est un exemple saisissant.
Prendre en compte ce modèle permet entre autres de distinguer les erreurs de prononciation de celles de diction : si les premières concernent la capacité d’interpréter l’écriture d’une langue, les deuxièmes indiquent en revanche la qualité des modes et lieux articulatoires que recherche toute approche correcte de la diction lyrique, afin de faciliter et équilibrer l’émission vocale.8
La variante italienne emblématique de ce modèle de diction n’est pas plus parlée à Florence9 qu’à Rome ou Milan, car aucune ville ou région n’a l’apanage de cette variante chantable de l’italien oral qui peut s’appliquer à de nombreux répertoires chantés. Cette variante linguistique fonctionne comme un « accent » particulier que l’on peut définir comme « beau » (bel canto !) uniquement dans le sens de la facilité et de la liberté de l’émission vocale qu’il peut/doit engendrer : le terme buoncanto de Giulio Caccini paraît d’ailleurs plus approprié.
Les principes articulatoires de ce modèle de diction :
– permettent d’accepter les nombreuses variantes linguistiques de chanteurs qui lui ont « fait honneur » : de Tito Schipa à… Carlo Bergonzi par exemple, qui ont coloré les voyelles italiennes, respectivement aux « accents » du sud (Lecce) et du nord (Vidalenzo/Parme) de l’Italie, sans trahir le « buon canto » italien ;
– peuvent s’appliquer à toutes les langues du monde, car ils permettent de respecter la personnalité vocale de celui qui les parle/chante, tout en obéissant à la plupart des règles de prononciation des langues concernées.
Ces variantes généralisent certaines particularités articulatoires déjà dans la phonation parlée, avec une nasalisation pondérée qui accompagne un « ruban » de voyelles longues, avec des consonnes bien intégrées10 et à la hauteur de la note, dans un lieu articulatoire oro-nasal évoqué par les termes italiens de vocali profonde (voyelles profondes) où naît la « mezza-voce » qui permet la « messa di voce », produisant un mécanisme que l’on retrouve ensuite dans les « suoni filati »11, etc.
L’attitude posturale du chanteur (des pieds… à la tête !) et sa capacité de détente de l’appareil vocal, avec une apnée cordes ouvertes, accompagne ce modèle linguistique qui nous permet aussi de préciser le concept de bonne diction défini comme un système « allophonique ».
Grâce à une telle démarche, les langues chantées peuvent donc être traitées comme des « variantes linguistiques » nous indiquant des modes et lieux articulatoires qui, tout en réalisant une parfaite intelligibilité de la langue en question, permettent un épanouissement souple de tout appareil vocal.
Qu’est-ce que l’apnée ouverte ?
Un détail fondamental pour la réalisation du modèle de diction lyrique résumé ici, qui par ailleurs précise les propos de la note 8, est le contrôle, ou l’acquisition, de l’apnée ouverte (ou respiration profonde) décrite ci-dessous par le célèbre pédagogue américain Richard Miller, illustrée par ailleurs par le linguiste suédois Bertil Malmberg dans le dessin B ci-dessous :
« Dans le chant, l’attaque coordonnée ne se produit que si la glotte a été entièrement ouverte lors de l’inspiration précédente. Ce total écartement des cordes vocales est suivi d’une fermeture nette et précise. L’ouverture partielle de la glotte, qui se produit par exemple lors de la respiration normale, par opposition à la respiration profonde, ne peut être suivie d’un début du son aussi net que celui exigé dans le chant savant. […] C’est en cette régulation du début du son que réside le germe de tout acte vocal correct. La préparation à un bon début de la phonation doit être composée d’une inspiration correcte, suivie du positionnement approprié des cordes vocales (sans éprouver aucune sensation au niveau du larynx) », Miller Richard, La Structure du chant, pédagogie systématique de l’art du chant, Paris 1990, Éditions Ipmc, p. 6.
L’apnée « cordes ouvertes » :
Dessin extrait de : Bertil Malmberg (1974), La Phonétique, PUF, p. 27.
Une présentation API du système allophonique de la diction lyrique italienne
La description qui suit est volontairement une courte et pragmatique présentation du système phonétique de la langue italienne en vue de l’émission chantée, tel qu’il est enseigné aux élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Elle témoigne aussi d’une démarche pédagogique de synthèse13 qui permet un premier accès rapide à des problématiques essentielles de la phonétique, pouvant faciliter ce type d’approche de la langue en musique.
Pour obtenir une bonne diction de la langue italienne, facilitant en même temps l’émission chantée, il faut apprendre à distinguer les 37 articulations du tableau ci-après qui comprennent à la fois des phonèmes et des allophones. Il faudra donc savoir les personnaliser, en les différenciant aussi bien entre elles que par rapport à celles qui leur sont très proches dans d’autres langues.
Quelques-unes de ces articulations (en italique dans cette présentation) ne sont pas mentionnées dans les dictionnaires qui comportent une transcription API, mais elles sont essentielles à une « bonne diction » de l’italien. Pour avoir des exemples de mots italiens correspondant aux symboles ci-dessous, voir dans les pages suivantes.14
Terminologie phonétique essentielle : voisées et non-voisées ; continues et momentanées…
Si nous ne perdons pas de vue qu’un de nos buts principaux est celui d’entraîner un modèle de diction qui tienne compte de la qualité de l’émission vocale, il est important de savoir utiliser correctement quelques termes de la riche terminologie de la phonétique, afin de classer les sons de nos langues, car ils rendent service à la construction d’une bonne technique vocale.
Les termes voisée et non–voisée (qui évoquent la présence de vibration des cordes vocales), venant de l’approche articulatoire de la phonétique, auxquels correspondent respectivement les termes sonore et sourde de la phonétique acoustique, sont plus connus et utilisés que les termes : articulations continues et momentanées.
Ces derniers termes renferment pourtant des notions très importantes lorsque l’on fait référence au fonctionnement de la langue chantée.
S’il est important de savoir que nous pouvons produire à la fois des articulations « avec la voix »(les voisées, correspondant à des sons périodiques) et « sans la voix » (les non-voisées, correspondant à des sons non-périodiques), les sous-catégories continues et momentanées nous rappellent respectivement que nous produisons aussi bien des articulations qui peuvent être tenues, pour les unes, « à longueur de souffle », tandis que les autres segmentent la chaîne phonique, car elles ont besoin pour exister phonétiquement de la présence d’une voyelle. Prononcez par exemple les voisées « v » et « b » : le « vvvvvvvvvv » permet une continuité dans le son que « b » ne peut pas avoir, car il a une existence « momentanée », ayant besoin d’une voyelle pour être prononcé : bababa, bebebe, etc.
Ces détails articulatoires exigent une attention toute particulière, afin de ne pas briser le legato que demandent la plupart des phrases musicales ; un legato qui évite des serrages inopportuns (souvent inconscients !) produits par des consonnes surarticulées.
Tous ces termes permettent en outre de mieux distinguer d’importants phénomènes articulatoires et d’éviter certaines ambiguïtés entretenues par la phonétique15 : notamment la nécessité de distinguer les nasalisations des consonnes nasales.
L’homorganicité 16 est une qualité articulatoire, évoquée souvent par les phonéticiens à propos des nasales, mais elle concerne surtout les « nasalisations » qui dans le modèle présenté sont à la fois continues et relâchées: anche, ancia, tonfo, tempio, tandis que les « consonnes nasales » sont momentanées et tendues17 : nano, canna, legno, etc.
Les positions :
– voyelle + « n »ou « m » + autre consonne,ou
– « n » ou « m » en fin de mot,
produisent des articulations relâchées et continues (homorganiques, voir note 15) qu’on peut appeler « nasalisations » en italien, mais aussi en allemand et anglais… tandis que la langue française les a « transformées » en voyelles nasales.
Le tableau ci-dessous résume en quelque sorte le passage progressif de la voyelle orale à la voyelle nasale… :
Paolo Zedda, 2003, « Varietà et qualità dell’articolazione nasale : dal parlato al canto », actes du congrès Il parlato italiano, Naples, 2003, M. D’Auria Editore (CD-ROM).
Ci-dessous des exemples « doubles », à prononcer en italien et français… :
– avec des simples ou doubles consonnes entre deux voyelles,ou
– précédées de consonnes
produisent des « consonnes nasales » ; autrement dit, des articulations tendues et momentanées :
nota, anno, amnesia etnico, ammirare, Maria, amare, somma
note, année, amnésie, ethnique, admirer, Marie, aimer, somme, etc.
Il est intéressant d’observer que les mots anno/année et somma/somme peuvent se prononcer avec une nasalisation qui accompagne plus ou moins la consonne nasale, selon la qualité de la diction, et que le « m » de organisme(o) est consonne nasale en français et en italien, mais en anglais c’est une nasalisation : organism18.
Les consonnes nasales sont précédées d’une « nasalisation » plus ou moins importante selon les sujets, les émissions, la qualité de la diction et la nuance expressive du mot ou de la phrase.
Observons, pour finir, comment d’anciens copistes avaient parfois senti la nécessité de noter ces nasalisations avec une évidente intuition phonétique : le tilde, utilisé aujourd’hui par l’API pour noter les voyelles nasales françaises, remplace ici la consonne nasale pour mettre en évidence la voyelle nasalisée de la nasalisation :
au lieu de : Degnati o gran Fernando, Tu, che sempre abborristi, e Marsia,
au lieu de : Ah crudo è ben quel core,
au lieu de : Ohi me convien ch’io mo—— ra
Extraits du Secondo libro d’arie musicali per cantarsi nel gravicembalo, e tiorba: a una, a dua e a tre vocide Girolamo Frescobaldi, imprimé en 1630.
Une façon claire d’essayer de signaler/rappeler au lecteur qu’il faut ajouter une simple résonance nasale à la voyelle au lieu de prononcer une “vraie” consonne nasale qui provoquerait tous ces “e” parasites qui déforment les mots et compliquent la diction legato : gran Fernando, crudo è ben quel, convien qui deviennent :
GranəFernando, crudo è benəquel, conəvien*
* [ ə ]= un « e » qui ressemble à celui que l’on prononce dans le mot « petit » !
– 5 voyelles : [a] , [e] , [i] , [o] , [u];+ les deux variantes « puristes » [ɛ],[ɔ]19
La difficulté majeure est celle de trouver des couleurs « italiennes », facilitant la technique d’émission vocale, parmi les nombreuses nuances qui accompagnent les voyelles dans les différents styles et répertoires. C’est dans ce sens qu’il fallait lire la phrase deNatalie Dessaycitée plus haut : « même sila couleur exacte des voyelles est difficile à trouver ! »
– 4 nasalisations déjà largement présentées : de type [ n] ou [ m];
correspondantes aux 4 symboles habituels:
[ŋ]*sangue, non gode ; [‘saŋgwe] ou [‘sangwe], etc.
[n] sento, in tempo ; [‘sento] ou [‘sen to], etc.
[ɱ]* invidia, un vuoto ; [iɱ’vidja] ou [im‘vidja], etc.
[m] impara, non posso, in pena, un prato ; [im’paɾa, nom’posso,] ou [im’paɾa, nom’posso];
la difficulté majeure étant celle de sentir leur articulation relâchée qui « envahit » la bouche et permet de chanter « avec le nez » et non « dans le nez » ! Le pharynx doit rester détendu et « ouvert » ; la sensation articulatoire doit être « vélaire ».
– 3 consonnes nasales :
[n] uno, nave, danno
[m] amo , mare, flemma
[ɲ] gnomo, sogna, ragni, [‘ɲomo],
Je rappelle que dans cette variante, elles sont associées à une nasalisation.
Les latérales
Il s’agit de consonnes dont le mode articulatoire donne la sensation que “l’air” passe des deux côtés du “barrage” fait par la langue, d’où le nom. Le « l » est une consonne qui n’est souvent pas assez articulée et qui « passe » mal dans les phrases chantées. Dans cette variante linguistique, le [ʎ] ne se prononce pas avec la pointe, mais avec le dos antérieur de la langue (voir plus loin, dans les dessins représentants les 4 principaux mouvements articulatoires que demande cette variante de la langue italienne : mouvement M II ).
– 3 latérales :
[l] alvéolaire : lana, pelle,
[l] dental : pala, sole, male (articulation qui reste proche de l’arcade dentaire inférieure)
[ʎ] paglia [‘paʎʎa] , soglio, veglio, etc.
Les vibrantes
On appelle ainsi les articulations qui produisent une vibration dans une partie de l’appareil phonatoire. En italien, c’est une partie « bien antérieure » de la pointe de la langue qui produit les deux principaux « r » : un « r » monovibrant et un « r » polyvibrant.
principalement entre deux voyelles à l’intérieur d’un mot, et dans quelques enchaînements : per amare, etc. et éventuellement, treno, prato ( « r » précédé d’une autre consonne)
[r] polyvibrant : rete, Roma, carta, carro, mais aussi treno, prato
dans tous les autres cas (début de mot, suivi de consonne, redoublé)
(*symbole API absent des dictionnaires)
Le « r » monovibrant est souvent confondu avec un « l » simple par de nombreux locuteurs : on « préfère » alors prononcer « morrirre » au lieu de « morire » par peur de prononcer « molile »… : [ɾ] et [l] dentale étant allophones en français. Autrement dit, ces sons étant très proches, on peut prononcer malaise ou placer par exemple avec un [ɾ] monovibrant italien ou un [l] dental sans que le sens ne change…
Il faut veiller à la qualité du voisement du « r », pour le distinguer de la variante non-voisée présente dans d’autres langues, dont l’allemand.
Les constrictives (fricatives)
Ce terme évoque la production de sons obtenus par le resserrement d’éléments de l’appareil phonatoire : la langue et les alvéoles pour le [z] dans « mese » ; la lèvre inférieure et les incisives supérieures pour le [v] dans « prova » ; etc. Il faut faire attention aux crispations de la mandibule surtout dans [z], [v] et à ne pas les articuler comme des occlusives ; mais aussi, à ne pas articuler [j] et [w] comme des voyelles « i » et « u » et à prononcer [ʃ], [s], [f] comme des « fuites d’air », sans serrages (excès de constriction).
– 4 constrictives voisées :
[j] fiore, piove [‘fjoɾe]
[w] cuore, quando [‘kwoɾe]
[z] posa, casa [‘poza]
[v] cavo, vaso
– 3 constrictives non-voisées :
[ʃ] scena, pesce [‘ʃena]
[s] seno, fosse
[f] fatto, tuffo
Les occlusives
Comme l’exprime bien le mot, ces articulations créent une fermeture momentanée dans différentes zones de l’appareil phonatoire : les deux lèvres pour [b]; la pointe de la langue avec surtout les incisives supérieures pour le [d] ; le fond (dos) de la langue avec le « début »du voile du palais pour [g].
– 3 occlusives voisées :
[b] bada, babbo
[d] dove, ridda
[g] gode, leggo
– 3 occlusives non-voisées :
[p] pace, perdo, sappia
[t] tempo, tiro, petto
[k] caro, chino, bocca [‘kaɾo]
Il faut éviter de trop « exploser » ces consonnes en les prononçant :
– bien poser la pointe de la langue sur les dents pour [d] et [t] ;
– chercher un lieu « vélaire » pour [g] et [k] (prononcés souvent comme des alvéolaires !)
– ne pas ajouter à l’occlusion bilabiale de [b] et [p] des serrages pharyngés. De plus, en général, il ne faut pas exagérer leur articulation ; sinon on crée souvent des tensions dans la langue ou dans le pharynx et une participation des fausses cordes (voir note 8).
Les mi-occlusives (affriquées)
Il s’agit d’articulations intermédiaires entre les constrictives et les occlusives.
Les premières (par exemple [ʃ] dans « scena ») rétrécissent le canal buccal dans certains lieux articulatoires, en obligeant l’air/son à passer (s’infiltrer) dans le « petit passage » qui reste, ce qui provoque l’articulation constrictive ; les deuxièmes (par exemple [t] dans « tema ») ferment complètement, ne serait-ce que pour un « très court instant » le passage à l’air/son, créant ainsi la consonne occlusive ; en revanche l’articulation mi-occlusive (ou affriquée) frictionne, masse les parties de l’appareil buccal qui entrent doucement en contact.
De nombreux chanteurs étrangers ont tendance à prononcer ces articulations comme des occlusives : le [dʒ] dans raggio devenant souvent [tʃ] « raccio », très proche donc de la mi-occlusive non-voisée.
– 4 mi-occlusives voisées :
[ð]*cade, odore , ed io… [‘kaðe]… [e’ðio] (à ne pas confondre avec « e Dio » [e’dio])
[dz] zona,mezzo, ronza [’dzona], etc.
[dʒ] giocare,ragione, fuggi [dʒo’kaɾe], etc.
[ɣ]*vago, segreto [’vaɣo], etc.
(*symbole API absent des dictionnaires)
– 2 mi-occlusives non voisées :
[ts]** ozio , mazzo, [’otstsjo], [’matstso], etc., à ne pas confondre avec [dz]
[tʃ] cena, bacio, tace [’tʃena] [’batʃo], etc.
Il est souhaitable d’utiliser l’avancement de la lèvre supérieure pour obtenir une bonne sonorité du [dʒ]; pour [ð], sortir légèrement la pointe de la langue, comme dans le « th » anglais de « think » par exemple, et pour [ɣ], faire glisser le dos de la langue doucement sur le voile du palais tout en gardant une mandibule souple.
Les huit articulations non-voisées
Par rapport à d’autres langues, l’italien compte peu d’articulations non-voisées !
Pour obtenir leur bonne diction dans la variante linguistique décrite, et garder ainsi un bon legato, il suffit de suivre les conseils déjà évoqués dans les modes articulatoires des voisées respectives.
– 3 constrictives :
[f] fatto, tuffo
[s] sassi, messa
[ʃ] scena, pesce
– 2 mi-occlusives :
[ts] pazzo, azione
[tʃ] luce, sociale, laccio
– 3 occlusives :
[p] peso, sapore, sappia
[t] teso, potere, tatto
[k] caso, pacato, sacco
Les consonnes suivantes se prononcent toujours comme des doubles :
On redouble d’ailleurs le symbole API entre deux voyelles dans la transcription phonétique : [baʎ’ʎoɾe] , [siɲ’ɲoɾe] , [laʃ’ʃaɾe ], etc…
Les « groupes consonantiques » (nessi consonantici) les plus difficiles à articuler en italien sont du type « str » ou « scr » (strada, scrigno, etc.).
Une voisée (le « r » dans ces cas) atténue toujours l’enchaînement de deux consonnes non-voisées : le célèbre « E’ strano » de Violetta ou le « Eh, scrivi, dico, e tutto io prendo su me stessa… » de la Comtesse des Noces de Figaro.
On est loin des groupes consonantiques contenus par exemple dans cette phrase allemande chantée par Papageno : « Und mich aufs Pfeifen zu verstehn » ou dans le russe « Ты лети за ясным солнцем вслед. (Ti lieti za iasnim solntsiém fsliét) » de la célèbre chanson traditionnelle Katjusha…
Par ailleurs, dans les cas où deux voyelles de même « couleur » se suivent, comme dans « si inizia » , « se entra », « vada a casa », « vago oggetto », les Italiens généralement articulent une variation tonale qui permet d’entendre les deux voyelles sans les « réattaquer » comme l’exigent l’allemand, le latin , l’anglais….
Toutes ces particularités articulatoires nous permettent de décrire le système allophonique de la bonne diction. D’après la terminologie phonétique, décrire le système « allophonique » de la bonne diction signifie ici faire un choix parmi les nombreuses variantes du système phonologique d’une langue, en choisissant ces allophones (ou variantes combinatoires) qui les rendent particulièrement propices à l’épanouissement d’une voix en bonne santé.
Gymnastique articulatoire des muscles de la langue
Voici ci-dessous une illustration des 4 principaux mouvements articulatoires que demande cette variante de la langue italienne :
M I est un mouvement qui permet la mobilité de la pointe de la langue indépendante de la mâchoire. Le soprano allemand Elisabeth Grümmer, qui fut aussi une très grande pédagogue que j’ai côtoyée à l’École d’Art lyrique de l’Opéra de Paris, utilisait le mot « lana », prononcé à l’italienne (M I), dans un exercice de technique vocale qui profitait de cette gymnastique articulatoire pour assouplir la voix.
M II en revanche permet de stimuler et « ouvrir » un espace pharyngé de résonance grâce à la langue en avant et la pointe qui touche la couronne dentaire inférieure.
M III permet un travail important du dos de la langue dans un lieu vélaire, une gymnastique absente dans l’articulation du français standard.
M IV, avec les dentales occlusives et mi-occlusives, entraîne la présence de la pointe de la langue en avant, une qualité essentielle pour garantir la bonne diction.
Variantes linguistiques et « solfège »
Toutes les consonnes de la variante à peine décrite s’articulent en règle générale en anticipant le temps20 et à la hauteur de la note qui suit.
Comme Nicola Vaccaj nous l’avait signalé dans les deux premiers exercices de sa célèbre méthode21, rejoignant ainsi une autre qualité phonétique de cette variante de la langue chantée, les syllabes articulatoires sont toutes « ouvertes » :
« Pour faciliter aux étrangers la syllabation en chantant, j’ai pensé démontrer comment unir les syllabes différemment de ce qu’enseignent les maîtres de langue italienne, puisque j’ai remarqué qu’ils mettent une scrupuleuse attention à s’en servir dans le chant, comme si ici on épelait. »22
Autrement dit, le célèbre « Semplicetta tortorella che non vede il suo periglio… » qui figure dans la méthode de Nicola Vaccaj se chante :
A) Se–mpli–ce–tta to–rto–re–lla che no–nve–dei–lsu-o pe–ri–glio, etc…
avec des syllabes ouvertes, et non
B) Sem–pli–cet–ta tor–to–rel–la che non ve–de il suo pe–ri–glio , etc…
comme dans la séparation syllabique de la langue écrite qui distingue justement les syllabes ouvertes et fermées selon qu’elles se terminent respectivement par une voyelle ou par une consonne (B) !23
Dans la présentation de la première leçon, Nicola Vaccaj nous disait en effet :
« La division des syllabes dans cette première leçon est « hors de l’ordinaire » pour donner le plus possible une idée de la façon de prononcer en chantant, comment on doit réaliser, avec la voyelle, la durée entière d’une ou plusieurs notes, et unir la consonne à la syllabe qui suit.
Avec cela, ce sera plus facile d’apprendre le chant legato, une chose que l’on ne peut parfaitement enseigner qu’avec la voix d’un maître avisé. »
Des « vocales d’aujourd’hui » pour entraîner ces systèmes allophoniques
Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris a contribué à la création de deux ouvrages pédagogiques consacrés à la musique « contemporaine », grâce à la participation, en tant qu’interprètes, de quelques étudiants chanteurs et instrumentistes qui ont permis des enregistrements de qualité dans les CD qui accompagnent les pièces présentées.
Le premier recueil, publié en 2004, Vocales 2000, a été réalisé avec la collaboration de l’Association française des professeurs de chant (AFPC), qui en 1997 avait contacté environ 150 compositeurs en leur demandant d’écrire des « pièces » courtes en vue d’un travail préparatoire à la vocalité contemporaine dans l’esprit de la méthode de Nicola Vaccaj.
En 2011, Vocales d’aujourd’hui continue cette opération de sensibilisation, en présentant entre autres deux mélodies qui permettent d’exercer deux caractéristiques fondamentales du système allophonique qui fait l’objet de cet article : l’intériorisation du rythme, véhiculé par le partage temporel entre voyelles et consonnes, et la qualité de résonance de la voix exprimée par les nasalisations.
Jean-Christophe Dijoux et Isabelle Aboulker ont mis en musique deux textes que j’ai conçus dans l’esprit pédagogique de Nicola Vaccaj, afin de faire un travail systématique sur deux aspects essentiels de la langue chantée, respectivement : l’intensité articulatoire des consonnes, qui tient compte du phénomène, phonologique et rythmique à la fois, de la gémination en italien (autrement dit, les « simples » et les « doubles » consonnes) et l’articulation des nasalisations qui ont une influence décisive sur la qualité de l’émission vocale, lorsqu’on repère le lieu articulatoire oro-nasal.
« Quelle excellente chose ce serait si les professeurs de chant enseignaient en même temps la diction, et si les professeurs de diction enseignaient en même temps le chant ! Mais puisque c’est impossible, il nous faut avoir des spécialistes des deux techniques, travaillant parallèlement. »24
Cette citation peut être étendue aux nombreux musiciens, dont les enseignants de formation musicale, qui devraient connaître et contrôler l’influence directe de leur « prononciation » de la musique, notamment dans l’enseignement du solfège.
Observons tout d’abord le texte de la mélodie Essences de temps, mis en musique par Jean-Christophe Dijoux, qui permet d’étudier les effets de la gémination consonantique dans les rythmes musicaux.
Le choix privilégié de l’accompagnement au clavecin, qui connaît dans son articulation instrumentale un mécanisme de retard sonore, que l’on retrouve dans une forme moindre dans le « double échappement » du piano, accompagne bien le problème de la consonne, avant ou sur le temps, et sensibilise l’exécutant à ce délicat problème d’écoute. Voici tout d’abord deux tableaux qui présentent quelques particularités de la construction du texte, sa transcription API et la traduction.
Voici maintenant un tableau qui classe les mots du texte par rapport à leurs similitudes articulatoires :
Ce texte, écrit avec les vers les plus célèbres et « libres » de la langue italienne, l’endecasillabo et le settenario (respectivement 11 et 7 syllabes), utilisés tout particulièrement dans le style recitativo, vise une prise de conscience de la qualité et de la place des consonnes et des voyelles dans le rythme musical.
La langue italienne standard permet en effet d’intérioriser une grande variété rythmique, grâce à l’alternance phonétique des « simples » et des « doubles » consonnes dont la valeur phonologique double la perception de chaque rythme que l’écriture musicale habituelle ne signale pas !25
Les « doubles consonnes » écourtent les voyelles qui les précèdent en rendant inégales les valeurs rythmiques de même nature, sans oublier que l’accent tonique en italien se réalise avec des voyelles allongées ; ce qui trouble de nombreuses oreilles ! Le tableau qui suit est une présentation de ces alternances avec une constante : la consonne « r » étudiée dans toutes les différentes positions de paroles « piane » (avec un accent sur la pénultième) de quatre syllabes. Je fais répéter aux chanteurs ces mots, par colonne et par ligne, afin qu’ils apprennent à « sentir » les différences apportées par ces alternances simple/double consonne sur la multiple perception des rythmes réguliers et pointés dans les deux premières syllabes :
D’abord avec
et ensuite avec :
Les + et ++ indiquent la présence des simples et doubles consonnes dans les mots.
On peut définir une double comme une consonne « tendue » (articulée de façon énergique), écourtant plus ou moins la voyelle qui précède, selon sa position par rapport à la syllabe tonique. En général, on caricature toutes les doubles consonnes comme dans le mot « babbo », ignorant que l’éloignement de l’accent affaiblit le léger arrêt qui écourte la voyelle : « babbo, babbino, abbandonata » ou bien « tutto, attento, attenzione ».
Lorsqu’on prononce babbino comme babbo, on risque de plus de déplacer l’accent : babbino, transformant ainsi la “piana” en une “sdrucciola” (accent sur l’antépénultième).
« En ce qui concerne la difficulté de dire quelques paroles, comme « tutto » par exemple, cela ne peut venir que de la vive voix d’un précepteur, et j’aurais fait un dictionnaire inutile en les énumérant tout simplement. »26
Issus de la langue écrite, les termes simple et double, qui nous rappellent la représentation orthographique des mots, pourraient être remplacés relativement par intensité articulatoire faible/relâchée (pour la simple) ou renforcée/tendue (pour la double)27, sans oublier que selon les langues et leurs variantes, certaines consonnes « doubles » peuvent être ressenties comme simples et, vice versa, on oublie de doubler d’autres consonnes…
Cela vient de la qualité des différents « accents » régionaux qui, dans chaque langue, peuvent se partager en deux grands groupes : les variantes « vocaliques » (avec de longues voyelles) ou « consonantiques » (où une articulation plus énergique des consonnes réduit considérablement l’espace des voyelles). En Italie, à l’accent très vocalique, et sans « doubles » consonnes, de Venise, s’oppose par exemple l’accent riche en consonnes des habitants de Sassari (Sardaigne du nord-ouest).
Pour une bonne compréhension, nos oreilles demandent souvent une articulation en miroir de notre propre prononciation. Des consonnes trop articulées gêneront l’écoute de ceux qui parlent une variante vocalique de leur langue maternelle et vice versa… Au-delà des aspects phonologiques28 qui font donc qu’une phrase comme « il caro core »(« le cher cœur ») risque souvent de devenir un « char qui court » (« il carro corre ») si on ne respecte pas la qualité de monovibrante du « r » simple, ou qui transforment le célèbre « M’ama » (« elle m’aime ») de Nemorino, dans la « furtiva lagrima » de L’elisir d’amore de GaetanoDonizetti, dans un appel de détresse (?) à la « mamma » (« maman »), à cause du redoublement du « m », etc., ce phénomène affecte aussi bien une des qualités articulatoires de la langue italienne que son « allure » prosodique. Nous venons de l’observer dans l’exemple de « babbino », dont la prononciation erronée peut même affecter la perception de l’accent.
Dans des tests de discrimination auditive conçus pour les francophones29, qui ont comme but de dissocier la perception de l’accent par rapport à la consonne, des erreurs reviennent systématiquement : par exemple, dans des mots comme verrò, fallì, la double consonne peut détourner l’accent, faisant croire qu’il est plutôt dans la syllabe soulignée verrò, fallì. Cela est en relation avec le fait que de nombreux francophones, dans un mot comme voilà par exemple, perçoivent l’accent plus sur le « v » que sur la voyelle « a » ! En effet, dans la langue française s’est développé un système de contre-accents où les accents expressifs l’emportent souvent sur les accents toniques30.
De nombreux étudiants en musique (dont de nombreux chanteurs) manquent de rigueur rythmique à cause entre autres d’une solmisation (pratique du solfège) où l’on ne donne pas à la diction du « texte », accompagnant cet apprentissage, l’attention qu’elle mérite ; cela concernenotamment l’intensité articulatoire des consonnes et leur « place » (avant ou sur le temps) : par exemple dans la prononciation du nom des notes (le cas échéant !), dans d’éventuelles onomatopées (ta ta, ti ti, etc.), dans les paroles versifiées d’un déchiffrage chanté par exemple, etc.
La diction des consonnes joue un rôle essentiel dans l’apprentissage et l’expression d’un rythme devant s’accorder entre les différents partenaires de musique.
Ces consonnes intériorisées se réalisent dans le jeu (l’enfoncement du doigt, le coup d’archet, etc.), ou dans la direction de chœur ou d’orchestre (le début du geste de la battue, plus ou moins anticipée), des « consonnes » et des « voyelles » qui marquent le véritable début du son.
À l’écoute d’un texte chanté, afin de créer l’indispensable complicité musicale, l’instrumentiste (pianiste ou autre) va prendre comme référence rythmique le début de la consonne ou celui de la voyelle, autrement dit : la consonne sur le temps ou en anticipation du temps. Une célèbre pianiste accompagnatrice française m’a avoué un jour avoir dû réapprendre, après un séjour en Allemagne et grâce à une masterclass sur le lied, à accompagner les chanteurs en sentant les voyelles sur le temps et non la consonne, comme elle l’avait pratiqué jusque-là !
La mélodie Babéliques résonances d’amour (2009), mise en musique par Isabelle Aboulker, permet d’exercer en parallèle les articulations nasales dans quatre langues majeures du répertoire vocal classique : allemand, anglais, français et italien.
Voyons tout d’abord une schématisation des mots utilisés pour le texte :
Voici le texte de la mélodie avec la transcription phonétique et la traduction :
La présence des vocalises qui permettent un repérage articulatoire des allophones [ ɱ ] et[ ŋ ], présents dans la prononciation des mots des langues proposées, et ensuite celles sur [ m] et [ ɔ̃ ]31, qui permettent de fixer les articulations à peine prononcées, dans le « mélange babélique » proposé, facilitent l’accès à une gymnastique articulatoire produisant des résonances déterminantes pour la qualité de l’émission vocale de chaque chanteur, tous styles confondus.
Par ailleurs dans le mot français « sentiment », qui contient deux voyelles nasales de type [ã] , en ajoutant un « o » à la fin, on obtient l’italien sentimento où l’on peut/doit sentir l’articulation des nasalisations relâchées et continues : la résonance nasale vélaire, qui se rajoute à la fin des voyelles « e », est en effet seulement partielle (par rapport à la voyelle nasale), et produite avec un léger abaissement du voile du palais, dans un lieu articulatoire oro-nasal qu’il faut connaître et sentir pour homogénéiser toutes ces différentes articulations. En comparant plusieurs langues, on peut observer que les consonnes nasales peuvent avoir un statut articulatoire différent : en anglais, par exemple, où la nasalisation du mot organism devient par contre une « vraie » consonne nasale, tendue et momentanée, dans le mot français organisme ou dans l’italien organismo…
Le troisième « terme » : oro-nasal
J’aimerais conclure cet article en soulignant les qualités de l’espace oro-nasal plusieurs fois évoqué, car il est un des principaux supports de la variante linguistique décrite ici qui facilite l’émission vocale et que la mélodie Babéliques résonances d’amour permet de repérer et entraîner.
En phonétique, on oppose souvent les articulations orales et nasales, ignorant ou négligeant l’existence d’un lieu articulatoire intermédiaire où elles se mélangent, créant un espace idéal pour la bonne diction de n’importe quelle langue !
Des articles sur l’utilisation des articulations nasales dans le chant apparaissent régulièrement, suscitant des polémiques entre les défenseurs et les détracteurs de ce type de recherche vocale à travers ce repère phonétique.
Même dans de nombreuses études qui s’appuient sur des analyses acoustiques, on essaye d’isoler l’oral du nasal en confondant souvent une voix « dans le nez » (nasillarde) et « avec le nez », cette dernière correspondant mieux aux exigences exprimées par de nombreux pédagogues de la voix.
Le terme récent, de mystérieuse origine, « moïto » qui correspond à un exercice de technique vocale sur l’allophone [ ŋ ], apparenté aux nombreux autres exercices dits « bouche fermée » (« humming » en anglais), témoigne pourtant de la recherche d’une résonance vocale trouvée à l’aide de ces types d’articulation.
Un bon travail sur la diction lyrique, distinguant les consonnes nasales des nasalisations, permet de repérer ou renforcer les sensations proprioceptives de ce lieu vélaire qui correspond au « back space » dont parlent de nombreux pédagogues américains, ou aux « vocali profonde » de la vieille école italienne de chant, etc.
On peut par ailleurs observer/entendre cet espace où oral et nasal sont mélangés, dans les voix des bébés avant l’éducation au langage.32
N’oublions pas qu’une voix de bébé peut facilement rivaliser avec celle, puissante, d’un soprano, car elle contient justement les caractéristiques acoustiques regroupées sous différents termes : celui consacré de « singing formant »33 qui autrefois s’appelait « squillo », dans une terminologie qui nous vient de l’ancienne école de chant italienne, mais aussi plus récemment le « twang » évoqué par la méthode Voicecraftet recherché entre autres par le Speech Level Singing di Seth Riggs,ou le « mix-belting » d’Elisabeth Howard (des approches techniques, ces dernières, qui incluent aussi les musiques actuelles).
Voici « in fine » un exercice34 que l’on peut faire pour repérer ce lieu oro-nasal.
En bouchant vos narines, prononcez ces phrases :
Si vous ne sentez pas d’obstacles au moment de la prononciation des nasalisations vous l’avez « trouvé » (!), sinon il faudra le « sentir » en essayant de reculer la zone articulatoire jusqu’à sentir ce lieu vélaire qui permet son épanouissement : la voix qui l’accompagne n’est pas puissante, mais lorsqu’elle est soutenue par une posture corporelle correcte et une technique de souffle équilibrée (appoggio35), elle peut s’amplifier (sans microphone !), facilitant ces suoni filati (voir note 9) qui permettent une bonne « suspension » et maîtrise du son.
Les chanteurs qui possèdent « naturellement » cet espace oro-nasal doivent le reconnaître et le préserver ; les autres peuvent l’acquérir grâce à un travail correct sur la diction lyrique, car il garantira non seulement une meilleure diction du texte, mais deviendra aussi un des éléments « porteurs » de leur voix.
Les pédagogues du chant (du professeur de chant… aux coaches de toutes sortes) devront aussi s’habituer à écouter et discerner les nuances phonétiques qui accompagnent ces articulations, lorsqu’elles sont bien prononcées, afin de guider la proprioception des chanteurs dans une juste direction.
« La production de la parole, et encore plus celle de la parole chantée, est un spectacle prodigieux, une extraordinaire forme de création. […] Il faut se rappeler […] qu’une bonne prononciation est une étude des proportions, dans l’ordre du temps et du rythme. »36
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Issu d’une famille de musiciens sardes, Paolo Zedda débute en 1978 dans une troupe de commedia dell’arte. Il enseigne, depuis 1984, la diction lyrique italienne au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, mais aussi à l’Opéra de Paris (1980 à 1995) et de Lyon (de 1983 à 1998). En tant que répétiteur d’italien, il collabore à des enregistrements discographiques (harmonia mundi, Deutsche Grammophon, etc.) et à de nombreuses productions d’opéra sous la direction de William Christie, Péter Eötvös, Roy Goodman, Philippe Herreweghe, Andrea Marcon, Peter Schneider, etc. Professeur de chant diplômé, il enseigne entre autres dans le cadre de la pédagogie du chant, et donne de nombreuses masterclasses sur le répertoire vocal en italien et sur les différentes émissions vocales (du classique au « pop ») dans d’importantes institutions musicales, en France et à l’étranger. Docteur d’université pour ses recherches sur les relations entre la langue et le chant (thèse sur la langue du bel canto à la Sorbonne en 1993), il a été maître de conférences titulaire à l’université Lyon 2 (de 1995 à 2004). Il a participé à de nombreux colloques sur la voix et écrit de nombreux articles, dont certains analysent les relations entre corps, langue et voix. Suite au concours CNFPT en 2002, il quitte l’université pour aller enseigner le chant successivement aux conservatoires de Beauvais et d’Alfortville. Président de l’Association française des professeurs de chant (1993 à 2000 et en 2006) et de l’European Voice Teachers Association (1999-2000), il a organisé le congrès Eurovox « Le chant dans tous ses états » au Conservatoire national supérieur de musique et de danse et à l’Opéra de Lyon en 2000. Il est l’interprète de nombreux récitals qui comprennent des œuvres allant de Monteverdi à Cole Porter : le concert-lecture « Chants de Sardaigne avec Auguste Boullier », présenté en 2000 à l’amphithéâtre de l’Opéra de Lyon, a été repris en 2006, et le programme « L’Italie dans le lied » dans le cadre des « Schubertiades à Beauvais » en 2007… En tant que dramaturge, il a créé de nombreux spectacles, dont « Goldoni et ses musiciens » à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille. Son dernier concert-lecture « Da Ponte à New York », où il interprétait le narrateur, a été présenté à l’Opéra de Nancy en avril 2006. Plus de renseignements sur le site : http://zeddap.perso.neuf.fr/paolozsite/ Contact : zeddap@club-internet.fr
Notes
Le mécanisme 1 (dit aussi : modal, lourd, « de poitrine »…) et 2 (dit aussi léger, « de tête »…) qui côtoient les mécanismes 0 (fry) et 3 (dit « de sifflet »), plus rarement utilisés. ↩︎
Les allophones sont des variantes libres (individuelles) ou combinatoires (dépendantes de l’entourage phonétique) d’un phonème. Les phonèmes représentent la sélection des sons d’une langue permettant de distinguer des sens. Par exemple, dans le couple phonologique pas/bas, « p » et « b » sont des phonèmes, car ils permettent de distinguer les deux mots. En français, le « r » roulé est un allophone du « r » grasseyé, mais, malgré sa différence articulatoire, il ne change pas le sens du mot. La notion de système allophonique nous rappelle la nécessité de rechercher les meilleurs modes et lieux articulatoires dans la diction de chacun ! ↩︎
Extrait d’un entretien donné à Opéra magazine, n° 2, décembre 2005, p. 8. ↩︎
• Extrait de Diapason/Harmonie nᵒ 308, septembre 1985, p. 32. ↩︎
« On appelle “sensations proprioceptives” ses propres perceptions (musculaires et résonatoires) des phénomènes physiologiques et acoustiques. De là viennent toutes ces images qui, étant personnelles, risquent de devenir inefficaces, voire dangereuses, dans une certaine approche pédagogique. », M. F. Busnel, Ch. Demangel, P. Zedda, « Le souffle du chant » (1994), Marsyas, n° 32, note 15. ↩︎
Il ne sera pas vain de rappeler qu’au moment de l’unification de l’Italie (entre 1860 et 1870, où commença la première véritable alphabétisation de tous les Italiens), même le roi, Vittorio Emanuele II, parlait mal l’italien ; il utilisait plutôt le « dialecte » piémontais et le français… Par ailleurs, à la cour du roi des Deux-Siciles (restaurée en 1816, jusqu’en 1860, englobant une bonne partie de l’Italie du Sud) on parlait en espagnol et en italien, mais il y avait aussi des documents officiels rédigés en « dialecte » napolitain. Quelques chiffres qui en disent long : en 1861, environ 78 % des Italiens étaient des analphabètes dialectophones, et seulement 22 % de la population parlait en partie en italien et en partie en dialecte. En 1951, 12 % de la population était encore analphabète et dialectophone, 70 % parlait en partie en italien et en partie en dialecte et seulement 18 % parlaient seulement en italien. Les chanteurs italiens vivaient donc depuis longtemps dans un contexte plurilinguistique complexe qui leur a permis de chercher une diction qui n’aille pas à l’encontre d’une « vocalità » libre et souple ! ↩︎
Je conseille l’édition Urtext : Nicola Vaccaj, Metodo pratico di canto italiano per camera in 15 lezioni e un’appendice, Giancarlo Zedde Editore (2000). ↩︎
Un exemple d’erreur de prononciation peut être le « sc » [ʃ] dans « scena » prononcé « s » [s], à cause de l’interférence avec l’orthographe française ; tandis que les erreurs de diction se réfèrent à la qualité de la diction de telle ou telle autre voyelle ou consonne : par exemple un [k] prononcé « alvéolaire » au lieu d’être « vélaire », ce dernier permettant d’accéder plus facilement aux résonances consacrées aujourd’hui par le terme « singing formant », l’héritier légitime de l’ancien « squillo » italien. ↩︎
« L’italien est d’origine toscane et dérive du florentin, mais ce n’est pas le florentin d’aujourd’hui et, dans le passé non plus, il n’a jamais pleinement coïncidé avec le florentin », Nora Galli de’ Paratesi, Lingua toscana in bocca ambrosiana, Il Mulino, Bologne,1984. ↩︎
Il faut éviter toute surarticulation qui produit des serrages pharyngés fatigants, avec une participation des fausses cordes (ou bandes ventriculaires) qui peuvent compromettre la bonne émission vocale. Pour mieux comprendre l’importance d’un contrôle des fausses cordes, vous pouvez consulter par exemple le site Le Chanteur Moderne, Outils et conseils pour les chanteurs futés : Bossons ensemble ! Semaine 1 – « la gorge ouverte » (http://allanwright.fr/), où vous trouverez un exercice intéressant pour contrôler cet important aspect du « début du son ».↩︎
Tous ces termes italiens ont un rapport entre eux car ils évoquent en effet cette zone articulatoire oro-nasale (vélaire) où l’on peut produire la « mezza voce » qui accompagne généralement une diction claire, que l’on peut préserver dans la nuance forte, si on ne déplace pas trop le lieu articulatoire de voyelles qui doivent rester « profondes » dans la bouche, afin de pouvoir produire la « messa di voce » : autrement dit, des sons émis dans la nuancepp, enflés ensuite jusqu’à la nuance f, pour revenir ensuite à la nuance pp ; un mécanisme technique utilisé largement dans de nombreuses cadences finales d’airs d’opéra ou dans des « points d’orgue » de mélodies, lieder, etc. Dans une syllabe que l’on veut mettre en relief, on produit des arrêts momentanés plus ou moins longs que l’on appelle des « suoni filati », pp < f> pp. Il faut faire très attention à ne pas pousser le son trop en avant, dans le « masque » (vers le front, les yeux et le nez !), pour obtenir une nuance f qui garde ce que de nombreux pédagogues américains appellent le « back space ». Une image significative étant celle d’essayer de préserver le même lieu articulatoire dans le pp et le f comme une petite balle de ping-pong (pp), au sommet d’un jet d’eau, qui se transformerait, sans se déplacer, en une balle de tennis (f) ; autrement dit, dans une « amplification » acoustique pluridirectionnelle, aussi bien vers le masque que vers les oreilles et vers la nuque ! Vous pouvez entendre des exemples de « messa di voce » dans l’intéressant document en deux parties que l’on peut visionner sur YouTube : « How to sing bel canto » 2/2. On commence à en parler à 5’05 environ de la deuxième partie et il est intéressant d’observer que Marilyn Horne décrit et produit magistralement cet exercice technique (vers 6’) si salutaire pour chaque voix. Dans ce même document, on assiste aussi à une petite et intéressante querelle terminologique (messa di voce et/ou mezza voce ?) qui montre combien il est nécessaire de repréciser continuellement tous ces termes qui circulent dans le vocabulaire de nombreux professeurs de chant et de chanteurs… ↩︎
En 1886, Paul Passy fonde la revue de phonétique Le Maître phonétique et l’Association Phonétique Internationale ; avec l’Anglais Henry Sweet, il rédige ensuite (1888) l’Alphabet Phonétique International (API ou IPA, terme correspondant en anglais); puis Daniel Jones l’applique à l’enseignement des langues. Le tout afin de faciliter l’accès à des prononciations rendues souvent de plus en plus difficiles par l’évolution orale des langues en relation avec leurs systèmes d’écriture. ↩︎
Lors de la Journée de l’enseignement supérieur culture au CNSMDP, en 2009, nous avons rappelé l’itinéraire de l’enseignement de la « diction lyrique italienne » pendant 25 ans… Cette appellation est la traduction d’un terme présent, entre autres, dans les « Lessons in Italian lyric diction » (1956) d’Evelina Colorni, qui enseignait cette « discipline » à la Juilliard School de New York. ↩︎
Les 4 symboles API habituels incluent les deux phonèmes [n] et [m] (qu’on retrouve dans les consonnes momentanées) et les deux allophones [ŋ] et [ɱ]. Les nouveaux symboles phonétiques [ n] , [ m], qui précisent mieux le caractère omorganique de ces articulations, ont été présentés et motivés dans l’article de Paolo Zedda, 2003, « Varietà e qualità dell’articolazione nasale : dal parlato al canto », actes du congrès Il parlato italiano, Naples, 2003, M. D’Auria Editore (CD-ROM). ↩︎
En effet, il faut aussi repenser l’opposition phonétique habituelle oral/nasal. Autrement dit : des voyelles qui seraient articulées systématiquement avec un voile du palais « soulevé » et des consonnes nasales, en revanche, avec un voile du palais systématiquement en position basse. Lorsque l’on sait, et l’on ressent (grâce à la proprioception), le rôle important que joue le voile du palais dans une émission vocale souple et facile, on comprend mieux pourquoi ce postulat phonétique peut être mis en cause grâce au concept de bonne diction développé ici. ↩︎
C’est-à-dire les articulations nasales qui se prononcent (lieu articulatoire) à la place de la consonne qui suit : anche, tonfo, non posso prononcés : [aŋke], [toɱfo], [nomposso].↩︎
Les traits articulaires tendu et relâché sont d’ailleurs développés par le linguiste suisse Édouard Joseph Matte, qui les a utilisés dans la théorie des modes phonétiques appliquée à la langue française, mélangeant savamment la philologie et la phonétique pour expliquer son évolution « orale ». Voir Histoire des modes phonétiques du français, Librairie Droz (Genève), 1982. En utilisant la terminologie de E. J. Matte, on pourrait distinguer deux grands modèles de diction : 1) La diction relative au mode tendu, croissant et antérieur, qui se caractérise par des voyelles antérieures, accompagnées souvent de consonnes avec un voisement faible et une articulation nasale excessive. Un modèle assez répandu dans certaines esthétiques de la mélodie française… 2) La diction relative au mode relâché, décroissant et postérieur; qui se caractérise par un lieu articulatoire postérieur oro-nasal, que les voyelles (profondes !) partagent avec les « nasalisations », est très répandue dans le modèle de diction de l’italien, notamment dans le répertoire vocal de l’opéra. ↩︎
Plus loin sera présentée une mélodie qui a été conçue pour exercer ces articulations dans quatre langues majeures du répertoire vocal : italien, français, allemand et anglais. Fernand Carton dans son Introduction à la phonétique du français (Paris, 1974), p. 40-41, précise par ailleurs la distinction entre voyelle nasale et voyelle nasalisée en français : « Au contraire, une voyelle nasalisée, par ex. le “e” (ai) de Germaine prononcé avec l’accent belge par Jacques Brel, ne comporte qu’un léger abaissement du voile. C’est une variante combinatoire. » Tout de suite après, il ajoute : « La prononciation méridionale “chante” est un archaïsme qui remonte à l’époque où un appendice consonantique homorganique suivait une voyelle qui n’était que l’élément nasalisé. » ↩︎
Dans l’article Des règles pour une bonne diction italienne s’inspirant de la variante linguistique du bel canto (1993, p. 217-253), j’avais présenté les raisons du choix de 5 voyelles, comme pour l’espagnol d’ailleurs, qui connaît pourtant de nombreuses variantes chromatiques « ouvertes et fermées »… J’avais ensuite proposé un nombre très réduit de règles, facilement mémorisables, au cas où l’on voudrait conserver un système de 7 voyelles. Dans le tableau qui suit, j’avais comparé les règles proposées par trois manuels de diction, auxquels j’ajoute celles d’un plus récent livre sur la diction italienne de Corrado Veneziani. Il est intéressant d’y remarquer que le seul auteur qui parle de diction lyrique, Evelina Colorni, avait déjà réduit ces règles au nombre de 28 par rapport aux 65 de Migliorini, Tagliavini, Fiorelli, que je présente aux étudiants du Conservatoire de Paris pour témoigner de l’italien vu par les « puristes » du langage … Tableau comparatif du nombre de règles proposées dans 4 manuels de diction italienne en vue de l’ouverture ou de la fermeture des voyelles « e » et « o ». Migliorini, Tagliavini, Fiorelli Colorni Romagnoli Veneziani [e] 20 15 21 20 [ɛ] 21 7 17 20 [o] 8 7 9 10 [ɔ] 16 4 11 10 Total règles 65 28 58 62 – Bruno Migliorini, Carlo Tagliavini e Piero Fiorelli, Dizionario d’ortografia e di pronunzia (E.R.I.), Turin, 1969. – Colorni Evelina, Singers’ Italian (A Manual of Diction and Phonetics), New York, 1970 – Romagnoli Anna Maria, La parola che conquista, Milan, 1987 – Corrado Veneziano, Manuale di dizione, voce e respirazione, Besa editrice, édition 2007 (1ère édition 1999) Malheureusement ce nombre de règles est souvent suivi de nombreuses listes de suffixes, désinences et « mots isolés » en guise d’exception… Par exemple, p. 42-43 du livre d’Anna Maria Romagnoli, on évoque ces suffixes : « – Désinence en -énta et en -ènta (attention : é = [e] è= [ɛ]) : fondaménta, giuménta, ménta, seménta, torménta, trénta, mais : polènta, sènta (verbe sentire)… – Désinence en -énte et en -ènte: comme nous l’avons déjà vu dans les règles, le « e » de cette désinence est fermé s’il s’agit d’un adverbe : allegramente, comunemente, incidentalménte, pienamente… Le « e » est toutefois ouvert s’il s’agit d’un participe présent (même ayant valeur de substantif) : attraente, credente, dipendente, eccellente, -ente… » Dans le livre La lingua italiana, storia e varietà dell’uso della grammatica, Milano (1981), les linguistes Anna Laura et Giulio Lepschy, qui ont enseigné entre autres à Zurich, Oxford, Paris et Londres, mais principalement avec un public d’anglophones (notamment à Reading), préconisaient : « En ce qui concerne les étrangers, […] on ne fait pas de distinction entre les voyelles ouvertes et fermées médianes ; on peut adopter des sons intermédiaires entre les voyelles “cardinales” [e] et [ɛ], et entre les voyelles cardinales** [o] et [ɔ] » (p. 82). ** les sons des voyelles dites « cardinales » peuvent être entendus, par exemple, dans l’enregistrement fait sur disque Linguaphone No. ENG 252-3, publié par le Linguaphone Institute, 207 Regent Street, London, W.i. D’une part, le nombre d’oppositions phonologiques voyelle ouverte/fermée est dérisoire en italien, et par ailleurs la langue chantée demande des ajustements acoustiques et articulatoires qui concernent la perception esthétique de ces voyelles faisant appel à des critères subjectifs à adapter aux différents styles et émissions. Dans mon article Le chant et ses systèmes vocaliques (2002) publié dans Moyens d’investigation et pédagogie de la voix chantée, Lyon, Symétrie, j’ai développé le concept de « série vocalique » qui permet d’aller bien au delà des phonologiques « e » et « o » ouverts et fermés, et penser plutôt à rendre compte des nombreuses nuances articulatoires et acoustiques de chaque voyelle. La langue chantée impose aux pédagogues de la diction et aux phonéticiens avertis, de s’engager dans une réflexion sur la richesse et la variété des différents systèmes vocaliques que résume cette célèbre phrase de l’abbé Pierre Rousselot (1846-1924), qui fut aussi un des créateurs de la phonétique expérimentale : « les langues humaines manquent d’unité absolue déjà à l’intérieur d’une même famille ». ↩︎
Dans le chant, la règle générale nous incite à prononcer les consonnes en anticipation du temps musical et sur des syllabes qui deviennent toutes ouvertes, se terminant toujours par une voyelle. Dans certains cas, on peut mettre la « consonne sur le temps », créant ainsi un retard qui peut avoir une valeur expressive, préconisé entre autres par Lully ! La consonne sur le temps doit toutefois rester une « exception », même dans le style baroque ! ↩︎
Vérifier dans l’édition Urtext du Metodo pratico de Nicola Vaccaj, révisée par Michael Aspinall chez l’éditeur italien Zedde (Torino). ↩︎
Extrait d’une lettre de Nicola Vaccaj à Francesco Bennati (Mantoue 1798-Paris 1834)* (*) Médecin qui étudia l’appareil vocal en relation avec le chant, tout en travaillant pour l’opéra italien à Paris. Il écrivit entre autres des Études physiologiques et pathologiques sur les organes de la voix humaine (1833 ; trad. it. 1834). Il obtint d’ailleurs le prix de l’Académie royale des Sciences physiques et chimiques de Paris. ↩︎
Il est très intéressant d’observer en revanche les syllabes fermées préconisées par Manuel García* : •Deh parlate che forse tacendo (aria de Domenico Cimarosa, extraite du Sacrifizio di Abramo) •Habituelle : De(h) par-la-te che for-se ta-cen-do •García : Dehp…arl….at…ech…ef…ors…et…ac…end…o •Vaccaj : De…(h)pa…rla…te…che…fo…rse…ta…ce…ndo •Men pietosi, più barbari siate (idem) •Habituelle : Men pie-to-si, più bar-ba-ri sia-te •García :Menp…iet…os…ip…iùb….arb….ar…is…iat…e •Vaccaj : Me…npie…to…si…più… ba…rba…ri… sia…te García justifiait cela en disant : « De cette façon […] ce sont toujours les voyelles qui commencent la syllabe, et les consonnes qui la terminent. (**) (**) M. Michelot, notre collègue, fut le premier à conseiller cet exercice. Une telle méthode pourrait tomber dans le défaut de redoubler toutes les consonnes : mais le remède est toujours facile à trouver. » (Manuel García, Traité complet de l’art du chant : 2e partie, Paris, 1840, p. 7.) ↩︎
Extrait du chapitre VII « Diction et chant » de La Construction du personnage de Constantin Stanislavski (Paris 1984, Pygmalion, p. 116). ↩︎
Dans l’air de Susanna, des Noces de Figaro mozartiennes, qui s’adresse à Cherubino (Venite, inginocchiatevi), dans la phrase « se l’amano le femmine, han certo il lor perchè », on double souvent le « m » de « l’amano », prononcé « ammano » à cause du rythme pointé, tandis que la double de « femmine » en position post-tonique se case plus facilement… Et cela parce que très souvent on apprend la petite note du rythme pointé comme une double consonne ! En italien, on est obligé d’intérioriser les différences de durée des « e » tenus dans le « pe—gno d’amore » et le « te—nnero core » du célèbre air de Linda di Chamounix de Donizetti (O luce di quest’anima…), écrits dans une même formule musicale avec des triolets, car on peut facilement chanter un erroné « tennero core », par sympathie avec l’intensité renforcée du « gn » de « pegno », où le redoublement du « n » de « tennero » fait entendre plutôt le passé simple du verbe tenir, etc. ↩︎
Extrait d’une lettre de Nicola Vaccaj à Francesco Bennati, ibidem. ↩︎
Carlo Tagliavini dans La corretta pronuncia italiana, Bologne, 1965, développe cet argument autour de l’intensité articulatoire de la consonne italienne dont il distingue trois degrés : faible, moyen et renforcé. ↩︎
Voici quelques oppositions phonologiques où le redoublement de la consonne change leur sens : pala/palla (pèle/balle), seno/senno (sein/esprit), caro/carro (cher/char) saremo/saremmo (nous serons/nous serions), etc. ↩︎
Voir Paolo Zedda, La variante linguistique du bel canto : essai de phonétique articulatoire (1993), thèse de Doctorat d’Université soutenue à Paris III (Sorbonne Nouvelle), janvier 1993. ↩︎
À ce propos, je conseille la lecture du livre de Jean-Claude Milner et François Regnault (2008), Dire le vers, car il nous permet de mieux comprendre les problèmes de l’accent de la langue française, et de sa versification. Les auteurs de ce livre expriment des arguments bien plus intéressants que la célèbre phrase de Romain Rolland, toujours en vogue : « La langue française n’a pas d’accent », qui mettait fin, de façon très maladroite, à la polémique engagée avec Richard Strauss sur les particularités des accents (prosodie) de la langue française, et cela, à partir d’observations faites sur la partition de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy. ↩︎
La gymnastique articulatoire conseillée pour obtenir toutes ces articulations est indiquée clairement dans les consignes données directement dans la partition. Je rappelle par ailleurs que pour distinguer les nasalisations des consonnes nasales, j’ai proposé la transcription nouvelle [ n ] ou [ m ] en exponentiel, par exemple : [ lang’wian] au lieu de [ laŋg’wian], laissant les symboles [ n ] et [m ] aux « vraies » consonnes nasales [‘mano] ; mais pour faciliter la lecture, j’ai tout de même gardé les symboles phonétiques utilisés habituellement. ↩︎
« Souvenez-vous un instant des cris joyeux ou des pleurs d’un bébé, ou de ces voix d’enfants qui, même sans crier, résonnent dans une cour d’école maternelle ou dans un square de jeux… C’est généralement le résultat d’un contact optimal entre le souffle et un appareil vocal encore « libre ». S’ils arrivent à échapper à une diction crispée de leur langue maternelle, ils conservent parfois ces possibilités d’épanouissement vocal, et même les développent. Certains d’entre eux, dont la croissance préserve la souplesse et un bon aplomb de leur corps, gardent en puissance quelques bonnes qualités de cette voix d’enfant, et cachent alors des chanteurs en herbe… », dans Paolo Zedda, Du chant (2000), dans http://zeddap.perso.neuf.fr/paolozsite/↩︎
« Le renforcement des harmoniques entre 2000 et 4000 Hz, qui caractérise la voix des chanteurs d’opéra, a été étudié par de nombreux auteurs sous le nom de « shimmer » (Bartholomew, 1934), de « ring » (Winckel, 1956 et Vennard, 1964) ou de « Singing formant » (Sundberg, 1970) », extrait de Nicole Scotto di Carlo (1998-1999), « Caractéristiques acoustiques de la portée de la voix »,Bulletin de l’Académie de chant, n° 7, p. 12-18. ↩︎
Extrait de Paolo Zedda, Velopharyngeal opening during the homorganic articulations in some variants of a language (2005) , ICVT6 (International Congress of Voice Teachers), août 2005, Vancouver, BC Canada, Poster Paper Session. ↩︎
Voir dans M. F. Busnel, Ch. Demangel, P. Zedda, « Le souffle du chant » (1994), Marsyas, n° 32. ↩︎
Traduit de Rachele Maragliano-Mori (1970), Coscienza della voce nella scuola italiana di canto, Milano, p. 49. ↩︎
L’invention de gestes instrumentaux pour créer les sons de nouvelles émotions est une part importante de la vie musicale de la première moitié du XIXᵉ siècle. Les fantaisies, pots-pourris, variations composés à cette époque nous laissent des indices de ce laboratoire du son, dont nous connaissons par d’autres textes le contexte social et l’évolution matérielle (progrès recherchés dans la facture instrumentale, foisonnement des traités instrumentaux, essor des publications autour de la vie musicale). Il est peu de périodes qui aient tant à souffrir de l’impossibilité d’entendre aujourd’hui comment la musique était jouée. Les témoignages d’auditeurs rapportent des émotions dont les causes sont difficiles à mesurer : qualité de son, phrasé, inspiration, énergie, présence, temporalité. Certaines de ces questions stimulantes pour l’interprète seront présentées ici, singulièrement sous l’angle de la musique pour guitare.
Jouer d’un instrument pour inventer des émotions : expériences d’invention expressive dans les gestes des guitaristes au XIXesiècle
L’invention de gestes instrumentaux pour créer des sons qui puissent provoquer de nouvelles émotions est une part importante de la vie musicale de la première moitié du XIXᵉ siècle. L’étude de cette question est motivée par l’évidence d’un mouvement général qui a vu à la fois beaucoup d’innovations dans la facture des instruments, le développement systématique des techniques de jeu, et une mutation esthétique valorisant les expressions individuelles. Sans entrer dans les détails de cette évolution, il apparaît que le son lui-même, tout en ayant toujours été au cœur du rôle des instrumentistes, devient une dimension de la musique propre à l’expérimentation. Le choix de la musique pour guitare permet d’observer ce travail au travers d’un instrument nouveau dans sa forme à six cordes simples, et joué dans l’Europe entière, alors que les plus remarquables guitaristes rencontrent les meilleurs musiciens et chanteurs dans les grandes cités de la vie musicale du début du XIXᵉ siècle : Paris, Vienne, Londres, Saint-Pétersbourg. La période considérée s’étend autour des années 18301.
L’instrument : laboratoire du son
L’essor du répertoire pour instruments solistes se fait en marge de l’activité principale qu’est l’opéra, et toujours en rapport avec le chant, depuis longtemps considéré comme le modèle de toute expression musicale. L’orchestre a cependant acquis une capacité d’émouvoir par des sonorités surprenantes et des contrastes formels. C’est une époque de transition de l’orchestration dont Martin Kaltenecker a montré la recherche d’effets nouveaux, et l’importance d’une notion de quantité en musique, en faisant l’histoire de « la musique en tant que geste et que phénomène sonore » (Kaltenecker, 2000, p. 28). Les musiciens ont commencé à chercher sur leurs instruments des effets susceptibles eux aussi de provoquer des émotions inouïes. Il en résulte une nouvelle inventivité des expressions et des gestes. C’est donc en tant que contemporains du développement d’innovations de l’orchestration que les « artistes de la musique » ont pu aussi transgresser les façons classiques de jouer, en dépit de ceux que le harpiste Nicolas-Charles Bochsa nomme « les partisans de la vieille école » (Bochsa, 1832, préface, en français dans le texte). Il s’est agi d’abord d’imiter d’autres instruments, d’augmenter la puissance d’émission du son pour accentuer les contrastes dynamiques, et de donner la sensation des textures et effets de masse de l’orchestre. Puis s’est développée une inventivité générale dans les façons de varier des thèmes favoris.
Le domaine de l’imitation des instruments a été longtemps le seul usage de sonorités périphériques permises (l’instrument se devant de restreindre ses possibilités d’expression à sa vraie « nature »). L’usage ancien des campanelas était déjà une imitation du carillon à la guitare. Au tout début du XIXᵉ siècle, on trouve dans les recueils de musique pour guitare de Doisy2 des variations indiquées «imitazione del fagotto (sempre staccato) » [« imitation du basson (toujours staccato) »] et «Tutto pezzicato Imitazione del mandolino »3 [« tout pincé, imitation de la mandoline »]. Fernando Sor détaille beaucoup de ces possibilités dans son chapitre sur la « Qualité du son » (Sor, 1830, pp. 18-24). Il donne quelques moyens d’imitation, et précise : « Il faut que le passage soit disposé comme il le serait dans une partition pour les instruments que je veux imiter » (il exclut un cas qui ressemble à une écriture pour cors, parce que le second cor devrait employer la main droite pour produire un si qui n’est pas « naturel » sur le cor de l’époque). Parmi les artifices proposés, l’imitation du hautbois est décrite ainsi : « Non seulement j’attaque la corde le plus près possible du chevalet, mais je courbe mes doigts, et j’emploie le peu d’ongle que j’ai pour les attaquer : c’est le seul cas où j’ai cru pouvoir m’en servir sans inconvénient » (id., p. 21). Suivent la trompette et finalement la harpe : « Je construis l’accord de manière à embrasser une grande distance […], et j’attaque les cordes à la moitié de la distance entre la douzième touche et le chevalet, en prenant bien soin d’avoir les doigts qui les attaquent un peu enfoncés en dessous, pour que le frottement de la courbe DE (fig. 19) soit plus rapide et me rende plus de son ; bien entendu que le passage sera dans le genre de la musique pour harpe » (id., p. 23). Dioniso Aguado lui suggère de placer la main droite au deuxième tiers de la corde (en la plaçant près de la case 12 comme le précise un exemple donné, ce qui est plus près de la moitié de la corde) (Aguado, 1847, p. 56). Il propose aussi l’imitation du tambour, qu’il nommeTambora (id., p. 55). Sor rapporte aussi qu’on appelait en Espagne sons flûtés les sons harmoniques (Sor,id., p. 57).
Citons encore pour les années 1810 : le Caprice no9 de Paganini avec ses «Sulla tastiera imitando il flauto » [« sur la touche en imitant la flûte »] et «imitando il corno sulla terza, e quarta corda » [« en imitant le cor sur la troisième et la quatrième corde »], ainsi que l’intéressante variation no4 desVariations pour guitareop. 6de Mauro Giuliani : «Con la mano destra vicino allo scanello per imitare il suono de corni » [« avec la main droite près du chevalet pour imiter le son des cors »].Mais à la ligne suivante, on lit : « la destra mano sul tasto 15mo ed insensibilmente rimettendola, à suo luogo » [« la main droite sur la 15ecase et insensiblement la remettre à sa place »], et il s’agit là d’une des rares précisions demandant le déplacement de la main droite depuis la touche vers la position ordinaire sans qu’il s’agisse de l’imitation du timbre d’un instrument, de sorte qu’on y observe une prise d’indépendance de la couleur du son par rapport à l’identité d’un instrument.
Le phénomène sonore produit par le jeu instrumental s’analyse à plusieurs niveaux : le geste instrumental est d’un côté une fabrique du son, et de l’autre une combinaison d’actions qui forme des figures. L’évolution des façons de jouer opère selon les deux modalités : la qualité du son change et nécessite des progrès de la facture instrumentale, et la diversification des figures composées augmente les exigences techniques des instrumentistes. C’est donc à la fois par des couleurs du son, et par l’expérience de figurations complexes que les musiciens ont élargi le champ du sonore.
Les sonorités nouvelles ont parcouru toute l’Europe avec les musiciens. Il serait bien incertain d’attribuer à tel ou tel virtuose l’origine d’un geste. Cependant, comme chacun des commentaires qui nous sont parvenus en témoigne, la nouveauté des façons de faire sonner les instruments a provoqué à chaque fois des sensations fortes. L’habitude de présenter dans les mêmes programmes des pièces dans des genres aussi variés que l’air, le mouvement de symphonie ou la fantaisie en solo a contribué à ce que les effets sonores les plus neufs soient réinventés sur les différents instruments. Les conséquences de ces événements sont parfois évidentes dans le répertoire, et déjà étudiées dans certains cas précisément datés. Citons la venue à Paris d’Ignaz Moscheles en 1821, qui modifie le jeu d’un pianiste-compositeur comme Henri Herz (cf.Schnapper, 2011). Moscheles lui-même a ensuite été très impressionné par le génial inventeur de sons Niccolò Paganini, dont l’influence sur la musique européenne est immense.
Niccolò Paganini
Parler de provoquer des émotions en jouant d’un instrument, c’est rendre hommage à Niccolò Paganini. La musique de Paganini crée un monde sonore par une exploration sans limite de toutes les possibilités de l’instrument pour en faire la matière de l’expression. Les innovations bien connues apportées par Paganini sont le jeu sur l’unique corde grave, l’emploi extraordinaire des pizzicati de main gauche, les passages en gammes, gammes chromatiques, arpèges embrassant l’ensemble du registre du grave aux suraigus, les couleurs sonores inouïes et imitations d’instruments, les trilles, les grands accords, traits en octaves, doubles harmoniques, le changement d’accord du violon, les contrastes entre des nuances extrêmes, etc. Ces caractéristiques ont été imitées par les musiciens sur tous les instruments. Il y aurait à observer comment les voyages de Paganini ont modifié la composition musicale là où il a été entendu. Le caractère spectaculaire de sa technique est le plus souvent relaté, mais il est certain que c’est par son expressivité que Paganini bouleversait les auditeurs, et que sa virtuosité en est une des dimensions, avec d’autre part son art du cantabile. Le philosophe allemand Hegel (1770-1831), connu pour sa réticence envers la musique instrumentale, et passionné par les grands chanteurs italiens, a modifié son jugement après avoir entendu Paganini. Les notes des étudiants qui ont suivi son cours d’esthétique de 1829 à Berlin rapportent : « Une pareille virtuosité, là où elle atteint son summum, témoigne non seulement d’une admirable maîtrise des aspects extérieurs, mais révèle aussi une liberté intérieure sans entrave », et plus loin : « elle peut même lui [à l’instrument]arracher des sonorités toutes différentes» et « nous jouissons […] del’étonnant mystèrepar lequel un outil extérieur se mue en un organe parfaitement animé » (Olivier, 2003, p. 79).
François-Joseph Fétis décrit en janvier 1834, dans la Revue musicale, le guitariste Zani de Ferranti (sur lequel le jeu de Paganini a eu une influence décisive)4:
« Je lève la vue et je la porte sur l’artiste ; que vois-je ? Des yeux ardens, une poitrine soulevée, des doigts d’acier qui, fermes et souples comme des ressorts, parcourent les cordes d’une manière inaccoutumée ; ce que j’entends n’est plus la guitare que vous connaissez, ce sont des accens qu’on ne croirait pouvoir être rendus par des cordes pincées, c’est une chanterelle pour le coup bien nommée, car elle chante comme une voix émue d’une tendre expression ; c’est quelquefois un accord jeté avec une plénitude de son qui semble plutôt appartenir à une bonne harpe qu’à une frêle guitare ; ce sont enfin des traits neufs, hardis, violens, passionnés, dont rien jusqu’ici n’avait fait soupçonner la possibilité sur le manche d’une guitare », et plus loin : « Comme il fait vibrer toutes les cordes ! Avec quel parfait sentiment sa main droite va chercher à diverses positions de la table et du manche une variété de sons parfaitement adaptée au caractère de chaque phrase, de chaque note même ! Et puis, au milieu des traits les plus hardis, les plus audacieux, voici venir une romance plaintive qu’une corde pincée vous rend comme ferait la voix et l’âme de Rubini. » (cité par Wynberg, 1989, p. 73)
Dans ce témoignage, tout est dit de ce qui est vécu dans le temps présent de cette exécution : l’attitude corporelle, la qualité du son, les gestes et l’énergie, la diversité des émotions. Le critique parle d’un art de l’instant. La virtuosité instrumentale n’est pas valorisée pour elle-même mais bien ressentie comme large palette expressive. Ce texte ne dit rien de la musique entendue mais parle du guitariste comme d’un artiste à l’origine de l’émotion ressentie. Fétis dit d’ailleurs au début de l’article son doute qu’un autre guitariste puisse lui procurer le plaisir qu’il avait eu auparavant à écouter Fernando Sor. Le problème de la musique instrumentale est alors de chercher à véhiculer des émotions d’abord imaginées par un musicien puis ressenties par un auditeur. Tout ce qui se passe entre ces deux sensibilités est un art du geste destiné à fabriquer des sons.
On trouve dans une des fameuses histoires de la musique du milieu du XXᵉ siècle cette phrase : « la virtuosité dans les arts du rythme ne laisse pas, comme dans les arts du dessin, de monument durable ; elle s’évanouit avec celui qui en a tiré gloire et richesse, après avoir ébloui pendant quelques soirées de concert un public stupéfait. Aussi est-elle stérile ; elle ne peut devenir principe d’aucun progrès fécond. » (Combarieu et Dumesnil, 1955, p. 166)5. C’est un constat qui juge sévèrement une musique dont l’auteur admet n’avoir rien entendu. Pourtant, beaucoup d’œuvres dont il est question nous sont parvenues sous forme de partitions. Et, la plupart sont soigneusement notées, avec des doigtés, des indications subtiles concernant le tempo, les nuances, le caractère, l’instrument, parfois conjointement à des traités précisant les moyens pour les exécuter.
Que s’est-il passé entre l’écoute passionnée du public d’autrefois et l’aveu d’une perte de mémoire qui a anéanti tout un répertoire ?
L’improvisation
Ce qui est perdu aujourd’hui, en dehors du son lui-même, c’est l’importance que prenait l’improvisation dans les concerts. On sait que « Paganini ne couchait pas toujours par écrit les pièces confiées à l’inspiration du moment, comme il « s’amusait » à accompagner des chanteurs ou à tisser des variations sur un thème qui lui traversait la tête » (Neill, 1991, p. 264). Le frontispice du traité d’improvisation de Carl Czerny paru à Vienne en 1829 est suggestif du caractère enchanteur de l’improvisation : on y voit l’image idéale et romantique d’une jeune femme angélique avec ses ailes de papillon, jouant de la lyre et auréolée de lauriers tressés comme s’il s’agissait des sons figurés.
Carl Czerny : Systematische Anleitung zum fantasieren auf den pianoforte, frontispice (1829).
On peut considérer l’improvisation comme une écriture qui n’utiliserait pas d’abord un crayon mais qui tracerait directement la musique au travers du geste. L’improvisation donne à la situation de jeu et d’écoute une intensité particulière qui peut même être ressentie lorsque l’instrumentiste joue une partition écrite avec une présence inspirée. Un critique relate en 1836 un concert de Zani de Ferranti, en insistant justement sur ce phénomène : « Les morceaux que M. Ferranti exécute sur sa guitare paraissent improvisés : ils ont toute la fougue, tout l’entraînement de l’inspiration subite, et l’artiste se montre tout absorbé par cette inspiration, et son âme semble avoir passé tout entière dans son instrument » (Van de Cruys, 2005, p. 179).
La littérature du début du XIXᵉ siècle, à laquelle appartient pleinement Zani de Ferranti par son goût pour la poésie et ses activités de traducteur, fait aussi une part importante à l’improvisation. La célèbre héroïne Corinne est elle-même couronnée pour ce talent au début du roman éponyme de Mme de Staël, et fait une improvisation au Capitole : « Corinne récitait avec une variété de tons qui ne détruisait pas le charme soutenu de l’harmonie ; c’était comme des airs différents joués tous par un instrument céleste. Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald une impression tout à fait nouvelle. […Quand ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes comme les instruments de victoire que l’on a comparés à l’écarlate parmi les couleurs ; quand ces paroles, encore toutes empreintes des joies qu’un beau climat répand dans tous les cœurs, sont prononcées par une voix émue, leur éclat adouci, leur force concentrée, fait éprouver un attendrissement aussi vif qu’imprévu. » (Staël, p. 67).
Sachant que Corinne touche la lyre pendant son discours, on pourrait la reconnaître dans le frontispice du traité de Czerny.
La plupart des traités d’instrument incluent l’art de préluder (et certains y sont consacrés) et détaillent les apprentissages requis : harmonie, transposition, cadences, avec les formules adaptées aux instruments telles que les arpèges et gammes de toutes sortes (cf.Berkowitz, 2010). Certains traités font remarquer l’importance de la sensibilité et de l’expression, en parlant du son, des nuances, du mouvement (en particulier les changements de tempo), du caractère.L’Art du violon de Pierre Baillot est très précis sur les façons de réaliser les cadences, préludes et les accents pathétiques. Il distingue deux sortes de préludes, dont la seconde est autonome : « Le Prélude improvisé n’étant point destiné, en général, à servir de préparation ou d’annonce, il peut être appelé prélude de fantaisie, ou improvisation ; il est libre dans son allure, dans ses formes, dans sa durée : honneur à celui qui, suivant l’impulsion de son génie, peut en même temps déployer toutes les ressources de l’art dans ce genre de rêverie qui lui permet d’atteindre jusqu’au sublime ! » (Baillot, 1834, p. 184).
Il est certain qu’une telle maîtrise du langage musical développe une mémoire et une expressivité qui ont des conséquences sur la façon de lier le mécanisme au son et de jouer avec le temps.
Par quels indices le musicien d’aujourd’hui peut-il approcher de l’expressivité gestuelle lorsqu’elle pouvait s’inventer « de suite », « ex tempore » ? Des témoignages rapportent des émotions d’auditeurs ; et même des musiciens eux-mêmes, comme Paganini écrivant à son ami Germi : « L’électrisation que j’éprouve en traitant la magique harmonie me nuit horriblement » (Neill, 1991, p. 265 ; Borer, 2011). Ils parlent de transports, d’étonnements, de nouveautés, etc. Il est assez peu question du niveau élémentaire des exécutions, mais bien des écarts qui les rendent touchantes : ce ne sont pas l’habileté technique ou l’aisance dans la conduite de l’harmonie qui sont à signaler, mais bien la capacité d’émouvoir. Le vocabulaire est alors celui de l’artiste : il est question de passions, de climat, de peinture, de drame. L’impression que donne l’improvisation, c’est le naturel du geste allié avec l’expression. Il est évident que la nécessaire présence d’un auditoire réuni pour écouter des instrumentistes ajoutait à l’écoute des dimensions visuelles, faisait converger des sensations. La virtuosité et la variété des sonorités étaient perçues comme un tout.
Les partitions ont intégré dans leur écriture des éléments apparentés à un style de jeu improvisé, qui est caractérisé par exemple par une fluidité temporelle. La liberté formelle de l’improvisation permet de jouer sur les vitesses et les flux sonores. On trouve dans les partitions des passages en petites notes, hors mesure, dans lesquels la notation tente parfois de préciser les accélérations et ralentissements, soit par des indications verbales, soit sous forme de valeurs de notes progressivement changées, soit par des espacements de la densité des notes à jouer. Pour un bel exemple de variation de vitesses du jeu, noté après un point d’orgue hors mesure, voir ci-dessous l’extrait du Divertissement sur trois romances anglaises de Zani de Ferranti, p. 2 :velocissimo-ritard-ad lib-ritard [visuel 5]. Comme ce passage, qui amène au thème de la première romance, les cadences en petites notes se trouvent souvent dans les transitions des pots-pourris, les cadences sur des points d’arrêt, parfois dans les introductions. L’exemple suivant est une page de transition extraite d’une des six fantaisies que Mauro Giuliani a éditées de 1822 à 1827 sur des thèmes de Rossini. On y reconnaît le style improvisé, ici dans une cadence particulièrement longue sur un accord de dominante, avec des effets de dilatation du temps, d’accélération de trilles, de parcours des registres et de brillant donné par des doigtés de tierces brisées sur deux cordes, ou d’arpèges sur trois cordes, avec l’alternance du mi à vide (lignes 4 et 5).
Mauro Giuliani : Le Rossiniane per la chitarra II Parte, op. 120, Vienne, Artaria, p. 3
Mauro Giuliani est l’un des excellents guitaristes d’origine italienne qui ont exercé leur art dans toute l’Europe, et jusqu’en Amérique, comme le fit Zani de Ferranti. Ce dernier, dont il sera beaucoup question dans cet article, a dans sa jeunesse entendu Paganini alors qu’il étudiait la littérature (cf. Van de Cruys, 2005, p. 16). Il semble qu’il ait dès lors étudié le violon, puis choisi ensuite de jouer de la guitare. D’autres guitaristes italiens de grande valeur ont été violonistes : Francesco Molino et Luigi Legnani, qui de plus était ténor et dont on sait qu’il s’accompagnait lui-même (Rossato, 1979)6. Il faut aussi rappeler que Paganini excellait à la guitare et ne s’en séparait jamais. Paganini a fait l’éloge de Zani de Ferranti, entendu à Bruxelles en 1834, en louant « la plus parfaite délicatesse et expression » (Van de Cruys, 2005, p. 173), et de Luigi Legnani, entendu à Milan en 1836, qui lui procura un « suprême plaisir » (cité par Neill, 1991, p. 303).
De l’influence du violon sur le jeu de la guitare
Le manche de la guitare a très longtemps été beaucoup plus étroit que dans les modèles modernes. Il permet une prise en main plus proche de celle du violon, et laisse possible l’utilisation du pouce gauche pour les doigtés sur la corde grave (cf. Ci-dessous l’extrait desVariations op. 16 de Luigi Legnani : le pouce gauche joue le do dièse de basse au début de la 3ᵉ ligne). Par exemple : l’écartement mesuré entre les cordes extrêmes au niveau du sillet est de 38 mm sur une Panormo de 1831, contre 44 mm sur une Fleta de 1991. L’écartement entre les cordes extrêmes peut même descendre jusqu’à 33 mm sur une guitare tierce de facture française (petite guitare accordée une tierce mineure au-dessus de l’accord de guitare ordinaire)7. Zani de Ferranti spécifie l’usage de la tierce pour jouer deux de ses Fantaisies pour guitare. Un doigté proche du violon est celui qui consiste à appuyer un doigt sur deux cordes voisines, pour la quinte au violon, pour la quarte le plus souvent à la guitare (ou la tierce sur les cordes 2 et 3): ce n’est pas un barré puisque le doigt n’est pas dans ce cas allongé, mais posé sur son extrémité, comme le montre ce petit extrait d’un Divertissement d’après Beethoven de Zani de Ferranti (le double trille est un autre intérêt de cet exemple).
M. A. Zani de Ferranti : Étude des tons favoris de la guitare, Paris, Carli, p. 16 : extrait du no 20,Divertissement d’après Beethoven.
Seul un montage de cordes à une distance assez proche rend possible de jouer les la et do dièse avec le 2ᵉ doigt, même avec une main telle que la décrit Carl Flesch : « Une main favorable pour le violon n’est jamais belle d’aspect, car l’extrémité des doigts est toujours trop grosse » (Flesch, 1926, p. 95)8. Une formation de violoniste donne au guitariste un imaginaire du legato qui conduit les mains à trouver des artifices de continuité des figures, et se distingue de l’imaginaire pianistique qui a longtemps favorisé le jeu détaché. La guitare est un instrument qui a l’avantage d’associer l’articulation et la polyphonie des instruments à clavier, et les possibilités expressives des instruments à cordes frottées. Citons la préface de la méthode de Francesco Molino, qui définit le son de la guitare ainsi :
« Il n’existe pas d’autre manière de jouer avec expression que de pincer d’abord la corde avec netteté pour en tirer un son doux et agréable, en imitant autant qu’il est possible celui du meilleur Clavecin et de caractériser ensuite avec âme et énergie toutes les idées et tous les sentimens que l’on doit exprimer par le moyen des Piano et des Forte bien gradués, qui doivent se faire remarquer dans le son, et qui produisent un si grand effet. Je ne saurais donc assez recommander aux Amateurs de les marquer, et de les faire sentir avec la plus scrupuleuse exactitude. »9
L’idéal du son de Zani de Ferranti s’exprime dans son introduction à l’édition de ses Caprices lorsqu’il observe que le « résultat » de ce qu’il cherche à faire sonner serait « impossible à obtenir en pinçant les cordes avec les ongles : car, entre un Guitariste qui a les ongles à la Tartare, et celui qui joue avec le gras des doigts, il existera toujours la même différence qu’on remarque entre les sons criards de l’épinette, et le jeu velouté du Piano » (Zani de Ferranti, Caprices op. 11)10.
L’imitation du violon a apporté aux guitaristes des gestes et effets qui se sont davantage développés dans les années 1820.
Le portamento
L’influence du violon (autant que celle du chant) est perceptible dans un geste expressif dont la bonne exécution demeure aujourd’hui comme autrefois délicate : le portamento, c’est-à-dire le port de voix. Les traités de chant de Manuel Garcia et de Gilbert Duprez en donnent une idée (le second avec des réserves, le jugeant aisément de mauvais goût) : « Porter la voix, c’est la conduire d’un son à l’autre en passant par tous les sons intermédiaires possibles. […] Il prend sa durée sur la dernière portion que l’on quitte. Sa vitesse dépend du mouvement du trait auquel il appartient » (Garcia, 1847, p. 29).
Les traités de violon de Pierre Baillot et de Charles de Bériot précisent les gestes préconisés. « On appelle port de voix une traînée de son qui remplit l’intervalle entre deux notes liées. Le port de voix employé à propos est du meilleur effet : c’est lui qui donne à l’exécution de la liaison, du moelleux, de la suavité ; mais son écueil est dans l’abus immodéré que souvent on en fait. […]Cet élément d’expression […] doit être toujours en rapport avec l’esprit de la musique. » (Bériot, 1857, pp. 214-215).
Charles de Bériot détaille les moyens de le réaliser sur six pages. Il distingue le port de voix vif, le doux, le traîné, et les signale par des symboles dans des exemples. L’adéquation du geste à l’expression recherchée (gracieuse ou énergique pour le premier cas, affectueuse pour le second, plaintive pour le dernier) en fait des véhicules d’expressivité verbale, dans l’esprit de sa recherche d’imitation de la musique vocale. Plus tard, Carl Flesch commente les façons de doigter le port de voix avec précision sur plus de cinq pages : quel doigt conduit le changement de position, quand faut-il changer de doigt, faut-il faire entendre une note intermédiaire, à quelle vitesse glisser, quelle pression exercer, jusqu’à décrire le doigté qui a un « un charme inimitable presque pervers » en le réservant à « un interprète qualifié » (Flesch, s.d., p. 29 à 35). C’est dire qu’il y a autant de manières de réaliser ce geste que de situations où la musique le demande.
Parmi les premiers exemples d’un usage étendu du portamento dans la musique pour guitare figure la Gran sonata en la majeur pour guitare avec accompagnement de violon de Paganini : la guitare chante amorosamente la romance avec des ports de voix sur tous les intervalles, les passages en octaves parallèles sont glissés de même, et la variation 5 de l’andantino variato utilise uniquement cette sonorité d’octaves parallèles glissées. (Le Sostenuto du début du 3ᵉ des 24 Caprices pour violon seul est entièrement écrit en octaves parallèles – la première édition des Caprices de Paganini chez Peters date de 1819, avec une très précise notation des doigtés).
Le portamento dans la musique pour guitare est parfois appelé glissé, Ligado llamado arrastre (Aguado, 1843, p. 39). Il apparaît dans les Variations op. 4 de Mauro Giuliani en un geste original, avec la précision «striciando sulla sestacorda » [« en glissant sur la sixième corde »] : il s’agit de l’arpègement d’un accord sur une seule corde, en glissant entre chaque note (le même geste est joué plusieurs fois, sur des cordes différentes). C’est typiquement un affect dans l’esprit de l’ornementation du XVIIIᵉ siècle11.
Mauro Giuliani : Six variations sur l’air favori de la Molinara pour une guitare, Vienne, Haslinger, p. 4.
Dans sa Méthode pour la guitare publiée en 1830, Fernando Sor, qui était né en 1778, fait le bilan de sa façon de jouer de la guitare. Le mode de jeu glissé y apparaît presque en marge, de sorte qu’il décrit une façon de jouer plus classique que celle que l’on trouve chez les Italiens ou bien chez son ami Dioniso Aguado. Sor fait d’abord un commentaire ironique sur les lieux communs dans les variations pour guitare des petits maîtres, avec leur morceau en mineur où l’on met « beaucoup de coulés et glissés, pour que l’exécution produise un effet plus touchant et plus expressif ; ce mineur doit être joué un peu lentement, pour faire sentir le contraste produit par les grandes batteries en majeur réservées pour le coup d’éclat de la variation suivante, qui peut être la dernière si on veut. » (Sor, 1830, p. 77)
En note de bas de page, Sor précise le mot « glissé » : « Je crois que c’est ainsi qu’on appelle l’action de faire parcourir par un même doigt toute la longueur du manche sur une corde attaquée au point de départ, de manière que l’on entende tous les demi-tons, ce qui donne à la musique une grâce toute particulière et du repos à l’exécutant ; si je me trompe sur l’acception de ce mot, je réclame un peu d’indulgence en faveur de la sincérité avec laquelle j’avoue mon ignorance sur un article trop important pour que je m’expose à induire en erreur celui qui aurait la bonté de me croire sur parole. » (ibid.)
On trouve dans le Divertissement sur trois romances anglaises pour guitare de Zani de Ferranti un magnifique exemple d’affect sous forme de portamento dont le doigté est parfaitement détaillé. Il s’agit de la troisième romance : Alice Gray.Mesure 3 : la figure reliant le ré dièse ausi de la mesure 4 est un chromatisme commençant par la liaison de trois notes et poursuivi par le glissé du 1ᵉʳ doigt sur les trois notes suivantes pour finir par la liaison ausi avec le 4ᵉ doigt en un dernier intervalle de tierce mineure. L’effet est subtil et touchant. Du point de vue de l’analyse acoustique, la différence entre des doigts frappés sur chaque demi-ton et le chromatisme parcouru par le premier doigt glissant donne une allure dynamique à la sonorité, et l’aboutissement ausi est lancé grâce à l’élan de la main gauche, avec une impression d’accélération. Précisons que seul le ré dièse est pincé par un doigt de la main droite dans ce geste. Il est significatif que les seuls doigtés notés sur ces deux lignes soient justement deux gestes deportamento. Quelques-uns des extraits de partitions donnés ci-dessous en exemple comportent d’autres détails de doigtés deportamenti(cf. Le début du thème “My Heart and Lute”)
M. A. Zani de Ferranti : Divertissement sur trois romances anglaises pour guitare, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 7, début de la 2e variation sur Alice Gray.
Dans l’exemple suivant se trouvent aussi plusieurs utilisations du portamento pour des effets très différents. La gamme de onze triples croches n’est pas à proprement parler un portamento : il s’agit d’un trait de main gauche réalisé par les doigts parcourant la corde desi sous forme de groupes liés (avec une attaque du si à vide, soit unique, soit renouvelée sur lesiaigu), c’est une sorte de geste hybride entre liés de main gauche et portamento. Un beau geste expressif est la répétition de do dièse que l’on observe dans la syncope située juste avant le point d’orgue sur l’accord de la majeur : le second do est joliment précisé « sur lesol », de sorte que l’accord forzando est lâché au moment où le premier doigt quitte lesol dièse pour glisser jusqu’au do dièse. Avec le ritardando précisé ici, le deuxième do dièse sonne au-dessus de la résonance du mi comme en un écho voilé.
M.A. Zani de Ferranti : Divertissement sur trois romances anglaises pour guitare, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2, extrait de l’Introduzion. Andante sostenuto.
Concernant cet extrait de la partition, il y a beaucoup à dire, et les remarques suivantes devraient convaincre de la nécessité de lire les éditions originales, ou bien de généraliser l’usage des parenthèses entre crochets pour signaler aux lecteurs les interprétations des éditeurs. Les partitions comparées sont : le fac-simile de l’édition chez les fils de B. Schott (Mayence-Anvers-Bruxelles), l’édition moderne établie par Simon Wynberg (Zani de Ferranti, 1989, p. 2), et celle que Marcus G. S. Van de Cruys a incluse dans son livre sur Zani de Ferranti (Van de Cruys, 2005, p. 248). Chez Wynberg, une grande liaison englobe le groupe de onze triple-croches à partir du si (2ᵉ corde) ; elle disparaît totalement chez Van de Cruys, et elle ne dessine que le groupe allant du si au la dans le fac-simile. Ce dernier la est précédé d’un bécarre dans les deux éditions modernes. Ce bécarre ne figure pas dans le fac-simile, et pour cause : il s’agit bien d’un la dièse qui reprend à l’octave supérieure l’appoggiature initiale dusi dans cette figure qui n’est qu’une ornementation de l’accord de sixte ré–fa dièse-si, 2ᵉ degré dans la tonalité de la majeur (la ligne suivante prouve que l’auteur précise bien les bécarres dans les sauts d’octaves quand il le faut). Sur le temps précédant ces onze triples croches, le sforzando concerne le mi aigu qui est ici une appoggiature expressive : son placement sous la portée est erroné dans l’édition de Van de Cruys. Observons maintenant le troisième temps de la mesure suivante. Il y a deux problèmes : le placement du sforzando et la valeur donnée aux trois notes graves mi, si et ré. Le sforzando est indiqué sur l’accord dans le fac-simile tandis qu’on le lit sur le deuxième do dièse chez Wynberg. Chez Van de Cruys, il est bien sur l’accord, mais les deux éditions modernes donnent une valeur de noire aux trois notes graves. Il est impossible de tenir lesi sur cette valeur puisque la main quitte la position dès la deuxième double-croche en un portamento vers le deuxième do dièse, comme on l’a vu. Il est clair dans le fac-simile qu’ici, seul le mi grave dure une noire. Or, Zani de Ferranti insiste sur la précision de son écriture des valeurs dans son texte d’introduction aux24 Caprices pour la guitare (dont seulement 8 sont connus) : « Une dernière observation que je crois essentielle est la suivante : Mes devanciers ont jugé à propos de coucher sur le papier des valeurs imaginaires, très satisfaisantes pour les yeux, mais impossibles à garder, et qui ne servent qu’à embarrasser les Elèves : sans parler d’une masse de compositeurs de Guitare aussi inconnus que dignes de l’être, je remarquerai, en passant, que Sor lui-même est tombé quelques fois dans cette faute. Je préviens donc les élèves que je suis très scrupuleux là-dessus ; et que si quelques-unes des valeurs indiquées dans le courant de cet ouvrage sont très difficiles à garder, elles ne sont jamais impossibles ».
Ce texte sur les problèmes posés par la notation est à rapprocher d’un passage de la préface du guitariste espagnol Dionisio Aguado à sa Nouvelle méthode de guitare traduite par François de Fossa : « Ils [bon nombre d’excellents professeurs] n’ont pas su écrire avec exactitude ce qu’ils exécutaient avec tant de succès. On en voit la preuve dans les compositions qui nous restent de Laporta, Ferandiere, […] mon maître le père Basilio et quelques autres ; on y reconnaît à peine le grand talent d’exécution de ces habiles professeurs, quoiqu’on s’aperçoive qu’ils avaient deviné en partie le caractère de cet instrument : mais on est bien loin de retrouver sur le papier ce qu’on était habitué à leur entendre jouer. Le genre de musique et la manière d’écrire ont éprouvé depuis peu un grand changement. De ce que cette musique est d’un genre entièrement nouveau, il s’ensuit que, pour l’exécuter, il faut aussi une manière nouvelle, un doigté différent de celui de nos devanciers ».
Alors que Carl Flesch, dans la lignée des précédents violonistes, parle du portamento comme lien expressif, on trouve dans les pièces de guitare des moments où les glissés s’apparentent à des textures et à des moments de pure sonorité.
Pietro Pettoletti fait sonner des accords glissés étonnants dans le passage ci-dessous, avec un glissé de quatre notes simultanées, et l’alternance sur la première corde du mi aigu et du mi à vide. C’est un effet de timbre que l’on retrouvera au XXᵉ siècle, par exemple, dans les glissements d’accords de l’étude no12 de Heitor Villa-Lobos ou du finale de la Sonate pour guitare d’Alberto Ginastera.
Pietro Pettoletti : Fantaisie sur une mélodie russe pour la guitare, op. 32, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2.
Le portamento prend dans la musique de Zani de Ferranti une importance telle qu’on peut y voir une couleur, une intonation particulière de la phrase. Il précise en note de bas de page de la Ronde des fées op. 2 : « en portant toujours le son et en le faisant vibrer comme la voix » (Zani de Ferranti,op. 2, p. 1) et pour la variation 2, toute en octaves brisées sotto voce e leggiero, de la Fantaisie capriceop. 4 : « toujours en glissant » (Zani de Ferranti,op. 4, p. 4).La continuité du son ainsi fabriquée sur la guitare va à l’encontre de l’articulation plus facilement détachée sur les cordes pincées. Il semble que ces effets de contours continus des mouvements mélodiques aient été très appréciés. Plus d’un siècle plus tard, les pièces de Iannis Xenakis Mikka (1972) et Mikka « S »(1975) pour violon, construites sur des glissandi constants, ont aussi fait forte impression sur les auditeurs.
Un autre effet propre au violon est le vibrato, longtemps considéré comme un ornement réservé à certains affects. « On entend parsons vibrés une certaine ondulation ou frémissement des notes tenues qui, dans le chant, indique l’émotion de l’âme transmise par la voix » (Bériot, 1857, p. 220). Les sons vibrés des chanteurs ont aussi été imités par les guitaristes et les luthistes, dès le XVIIᵉ siècle avec le miaulement.
M. A. Zani de Ferranti : Ronde des fées pour guitare, op.2, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 2 (*En portant toujours le son, et en le faisant vibrer comme la voix).
Une mélodie sans accompagnement est chantée avec « sons vibrés », uniquement sur les cordes filées (la précision de la notation va jusqu’à indiquer sous la portée les pauses : elles concernent les autres voix qui entreront ensuite)12. Zani de Ferranti utilise aussi cette couleur dans des accords. Dans l’extrait de la Fantaisie caprice op. 4, seule la note supérieure est vibrée (comme le précise la note de bas de page). Les accords sont glissés (portamenti triples) sur une pédale demi. Il y a dans ce passage une combinaison de sons vibrés avec des sons glissés assez raffinés, le tout sans jamais jouer sur la chanterelle.
M. A. Zani de Ferranti : Fantaisie caprice pour guitare,op. 4, Mayence, chez les fils de B. Schott, p. 7 (Allegro).
De l’influence de l’orchestre sur le jeu de la guitare
Comme l’art vocal et le jeu du violon, le nouveau son de l’orchestre (Kaltenecker, 2012) nourrit l’imaginaire et l’inventivité des instrumentistes de la première moitié du XIXesiècle.
Les contrastes dynamiques sont très marqués dans la musique de Zani de Ferranti. D’une part se trouvent des sons extrêmement ténus, glissés, liés, presque suggérés, beaucoup de moments indiquésmezza voce,sotto voceoudolce,piano et leggiero, beaucoup de sons harmoniques, et une remarque suggestive à propos desSix mélodies nocturnes :celles-ci « renferment des effets si fugitifs, et si difficiles à saisir, sans le silence le plus parfait, que j’ai cru devoir leur donner cette épithète [nocturnes] qui fit connaître d’abord que c’est surtout pendant le calme de la nuit qu’on doit les exécuter pour en obtenir le résultat qu’elles ont accordé à l’Auteur. » D’autre part, c’est une musique fortement contrastée avec des accents dynamiques subits, et de grands accords joués fortissimo. (Il est à noter que tous ces effets sonores donnent de l’amplitude à une élaboration harmonique sophistiquée, plus proche de l’imaginaire de Berlioz que du langage classique de Rossini.) Pour réaliser les accords fortissimo qui concluent la Fantaisie variée sur la mélodie « Un castel d’antique structure », Zani de Ferranti indique, en note de bas de page : « Après avoir attaqué la note la plus basse avec le pouce, il faut parcourir avec le même doigt les cinq cordes qui composent l’accord suivant : et cela avec rapidité et énergie pour imiter l’orchestre. » L’emploi d’une guitare accordée en mi majeur donne à ces accords finaux un éclat extraordinaire, puisque, mis à part l’accord de si majeur entièrement barré et le mi aigu du dernier accord, ne sonnent ici que des cordes à vide.
La fin de l’Impromptu op.29 de Pietro Pettoletti est très orchestrale, avec de grands effets de dynamiques et d’agitation. On y observe, dans la dernière page, à la fin de la 1re ligne, un très beau geste de portamento partant de la corde à vide si pour aller en une seule croche jusqu’au do (il est répété un peu plus loin, pour pouvoir être bien goûté). Les lignes 4 et 5 contiennent de belles idées harmoniques figurées avec une diversité de nuances et d’écriture (voir les syncopes de la basse, les successions d’accords de septièmes diminuées, la surprise de la quarte et sixte sur le sol, ligne 5, 2ᵉ mesure). Dans les dernières lignes, le geste d’arpègement des accords sur cinq cordes par le pouce (alterné avec la 1re corde jouée avec un autre doigt) est précisé «legato molto e più mosso » puis «rall.» jusqu’à «morendo poco a poco». Il donne l’effet de figures jouées par un pupitre de violoncelle dans un tutti d’orchestre. Que cela soit miniaturisé pour un instrument solo comme la guitare est une façon élégante de faire entrer l’orchestre dans un salon.
Pietro Pettoletti : Impromptu pour la guitare,op. 29, Saint-Pétersbourg, Büttner, p. 7.
L’orchestre est alors avant tout celui du théâtre. La musique européenne a longtemps eu pour modèle l’écriture de Rossini, qui réunit le bel canto et les effets sonores. Les instrumentistes arrangent, adaptent et varient les thèmes de Rossini, ou d’autres auteurs d’opéras. Par la transcription et la variation, les musiciens trouvent des gestes nouveaux. De colossaux travaux digitaux construisent un édifice de technique instrumentale. On y observe constamment des trouvailles originales. Luigi Legnani jouait d’une façon si spectaculaire qu’un critique écrit qu’on aurait dit un orchestre de guitares (Rossato, 1979). Ses arrangements d’ouvertures suivent de près le catalogue de Rossini, de L’italienne à Alger, op. 22 (joué à Vienne en 1822) à l’Andante et Allegro d’après « Guillaume Tell », op. 2022 (en 1840, pour la toute nouvelle guitare à 8 cordes de Stauffer qu’adopte alors aussi le jeune prodige Giulio Regondi). Le style théâtral est dans son écriture instrumentale un matériau formel, et on trouve par exemple beaucoup de pièces dans lesquelles alternent des ponctuations de grands accords, des récitatifs et des commentaires de toutes sortes.
Luigi Legnani : Gran variazioni per chitarra sul duetto « Nel cuor piu non mi sento » nell’opera La molinara,op. 16, Vienne, Artaria, p. 1.
Il faut imaginer dans ces récitatifs et cadences une chanteuse de tout premier ordre, comme Henriette Sontag (1806-1854), qu’admirait beaucoup Hegel, et qui possédait « au plus haut point l’art des trilles, des demi-teintes, des traits rapides, de l’improvisation, de tout ce qui constituait le beau chant italien, dont les partitions ne donnent malheureusement qu’une idée imprécise » (Olivier, 2003, p. 114). Zani de Ferranti, toujours dans l’éclairante introduction à ses Caprices, déclare les avoir composés « en jettant dans cet ouvrage quelques traits brillants et quelques motifs chantants, qui paraîtront aisés à ceux dont tout le mérite réside dans la froide exécution de la note, mais qui sembleront assez difficiles à tous ceux qui s’attachent par-dessus tout à faire parler la corde ».
Cette position exprime plus qu’aucun autre commentaire que l’art musical de Zani de Ferranti, comme celui de ses contemporains, est un art de l’éloquence. L’imagination qui se déploie dans tous les gestes instrumentaux est une recherche qui vise à frapper les auditeurs par des effets neufs et rares bien amenés dans le discours musical.
M. A. Zani de Ferranti : Fantaisie variée sur la romance favorite « Un castel d’antique structure », frontispice.
Le graphisme de ce frontispice dit autant que les exemples tirés des partitions l’importance de l’éloquence dans l’esthétique de Zani de Ferranti. En témoigne aussi le programme de son concert d’adieu organisé à l’occasion de son départ de Bruxelles en 1852. Parmi les participants à ce concert, dont on peut penser qu’il réunissait les membres d’une communauté d’idées et de goût, figure Alphonse Rastoul de Mongeot, présenté comme « improvisateur » (Van de Cruys, p. 186). Cet homme de lettres français vivait à Bruxelles, et avait consacré une biographie à Lamartine13. Sa présence comme orateur lors des adieux de Zani de Ferranti dit aussi combien la sensibilité de cet artiste est proche de « la véritable poésie qui éclatait dans les pages de Chateaubriand, de Bernardin de Saint-Pierre, de Mmede Staël, trinité révérée à laquelle Lamartine demandait des inspirations. Précisément, ces immortels prosateurs avaient tout emprunté à la poésie ; ils lui avaient ravi le mouvement, les images, l’harmonie, la couleur locale » (Rastoul de Mongeot, 1848, p. 12). Les inventions nouvelles de gestes instrumentaux, et singulièrement à la guitare, loin d’être en rupture avec la tradition musicale du XVIIIᵉ siècle, sont en continuité avec le monde où vivait le jeune Vittorio Alfieri, futur dramaturge, qui pourra dire : « J’apprenais à jouer de la guitare, instrument qui me semblait fait pour inspirer un poète. » (Alfieri, 1989, p. 172)
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Pour citer ce document
Caroline Delume, « Jouer d’un instrument pour inventer des émotions : expériences d’invention expressive dans les gestes des guitaristes au XIXᵉ siècle », La Revue du Conservatoire [En ligne], Le troisième numéro, Dossier Les savoir-faire de l’artiste, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.
Quelques mots à propos de : Caroline Delume
caroline.delume@orange.fr
Caroline Delume est guitariste et théorbiste. Son répertoire s’étend du XVIIᵉ au XXIᵉ siècle, avec de nombreuses créations (œuvres de Pascale Criton, Félix Ibarrondo, Philippe Fénelon, Suzanne Giraud, José Manuel López, Francisco Luque, Clara Maïda, Laurent Martin, Florentine Mulsant, Brice Pauset, Gérard Pélisson, Philippe Leroux, Klaus Huber). Elle étudie la musique du XIXᵉ siècle et les guitares de l’époque. Elle joue en Europe, au Japon, en Amérique latine, et participe à des concerts des ensembles Le Concert Spirituel, Solistes 21, 2e2m, l’Ensemble intercontemporain, West-Eastern Divan Orchestra, Les Siècles, ainsi qu’à des concerts de musique de chambre avec de nombreux musiciens. Diplômée du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en guitare et en analyse dans les classes d’Alexandre Lagoya, Claude Ballif et Michaël Levinas, elle y est professeure de lecture à vue, et est aussi professeur de guitare des conservatoires de la Ville de Paris. Parmi ses enregistrements, citons L’Art de la guitare contemporaine (Arion) et Multifonia 95, musique de chambre espagnole (l’empreinte digitale). Auteure d’articles d’analyse sur la Sequenza pour guitare de Berio, le geste chez Lachenmann, sur Sciarrino, entre autres, et co-auteure de La Musique au XXᵉ siècle, de Schoenberg à nos jours (Fuzeau), elle a édité lesTraités pour guitare en France 1600-1800 (Fuzeau).
Notes
En 1830, année de révolutions en Europe, Hector Berlioz (qui rappelons-le jouait de la guitare) donne la création de la Symphonie fantastique, Fernando Sor publie sa Méthode pour la guitare, tandis que Niccolò Paganini bouleverse la musique, poursuivant ses concerts en Allemagne, après Vienne en 1828, avant d’arriver à Paris en 1831.Der Freischütz de Carl-Maria von Weber et Guillaume Tell de Gioachino Rossini sont les opéras les plus importants de la précédente décennie. ↩︎
Charles Doisy était un acteur du monde de la guitare à Paris de 1797 à 1807. Cf. la notice en ligne sur : http://editions.cmbv.fr/pdf/cm-pdf/doisy/cm24103.pdf. Les variations citées sont à la Bibliothèque nationale de France dans les Six pots-pourris pour une guitare seule, cote Vma.3392 [ca.1805] ↩︎
Toutes les citations de cet article conservent l’orthographe originale. ↩︎
Marco Aurelio Zani de Ferranti (1801-1878) est un artiste très estimé comme guitariste, compositeur et écrivain, dont il sera beaucoup question plus loin. Deux auteurs lui ont consacré une biographie (Wynberg, 1989, et Van de Cruys, 2005). Il a séjourné à Saint-Pétersbourg au début des années 1920, à une époque où la guitare était représentée par d’excellents musiciens. Il est attesté qu’il a été en relation avec de nombreux musiciens et hommes de lettres. Citons Hector Berlioz qu’il admirait beaucoup (et qui nomme Ferranti dans le chapitre sur la guitare de son Traité d’orchestration), Gioachino Rossini, le violoniste Camillo Sivori, ainsi que, parmi les musiciens côtoyés à Bruxelles, Charles de Bériot et son épouse Maria Malibran. Il faut noter que plusieurs de ses œuvres portent les mêmes numéros d’opus et qu’il a réalisé lui-même avec soin l’édition de certaines d’entre elles. ↩︎
Construire le « monument » absent est une possibilité ouverte quelques années après la parution de cette histoire de la musique par la réflexion de Michel Foucault : « l’histoire, dans sa forme traditionnelle, entreprenait de “mémoriser” les monuments du passé, de les transformer en documents et de faire parler les traces qui, par elles-mêmes, souvent ne sont point verbales, ou disent en silence autre chose que ce qu’elles disent. » (Foucault, 1969, p. 14). Le musicien d’aujourd’hui a aussi à rendre la vie aux « monuments muets ». ↩︎
Il est question dans cet article, hormis de M. A. Zani de Ferranti, des guitaristes Mauro Giuliani (1781-1829), Luigi Legnani (1790-1877), Niccolò Paganini (1782-1840), Pietro Pettoletti (1795 ?–1870 ?), Francesco Molino (1768-1847), Fernando Sor (1778-1839), Dionisio Aguado (1787-1849), François de Fossa (1775-1849) et Giulio Regondi (1822-1872), ainsi que de Charles Doisy (cf. note 2). ↩︎
Erik Hofmann date l’invention de la « terz » guitare à Vienne de peu après 1813, probablement sur une idée de Mauro Giuliani (Hofmann, Mougin, Hackl, 2011, p. 46). Il montre que les améliorations majeures apportées à la guitare par le grand luthier viennois Johann Georg Stauffer datent des années 1813-1827 (id., p. 44). Citons parmi celles-ci le prolongement de la touche qui donne deux octaves sur la chanterelle, avec une touche surélevée, comme sur les violons (système dit « Legnani »). Pendant cette période, la facture parisienne atteint elle aussi un apogée avec René Lacote auquel Zani de Ferranti a acheté deux guitares en 1831. Il lui fallait deux guitares car il jouait souvent sur une guitare accordée en mi majeur, conjointement à l’accord ordinaire. ↩︎
Carl Flesch (1873-1944) est un violoniste hongrois qui a étudié au Conservatoire de Paris à la fin du XIXᵉ siècle. On peut considérer qu’il transmet un jeu du violon encore proche de l’école franco-belge issue de Charles de Bériot (1802-1870) et de Henri Vieuxtemps (1820-1881). ↩︎
La traduction est approximative, et il faudrait comprendre pianoforte, et non clavecin, comme on le lit dans les versions en allemand et en italien. Par ailleurs, quelle qualité d’écoute avaient les contemporains de Francesco Molino pour pouvoir parler de « si grand effet »? ↩︎
C’était aussi l’avis de Fernando Sor : « Je n’ai entendu de ma vie un guitariste dont le jeu fût supportable s’il jouait avec les ongles ; ils ne peuvent donner que très peu de nuances à la qualité du son ; les pianos ne peuvent jamais être chantants, ni les fortés assez nourris ; leur jeu est au mien ce que le clavecin était au pianoforté : les pianos étaient toujours pincés ; et dans les fortés on entendait plus le bruit des touches contre la table d’appui que le son des cordes. Il faut que le jeu de M. Aguado ait autant d’excellentes qualités qu’il en a pour lui faire pardonner l’emploi des ongles […]. Son maître jouait avec les ongles : il brillait dans un temps où l’on n’exigeait de la guitare que des passages d’agilité, où l’on ne visait qu’à étonner et éblouir. » (Sor, 1830, p. 21). ↩︎
Mauro Giuliani précise sa façon de faire dans la troisième partie de Studio per la chitarraop. 1 (1812, Vienne, Artaria). On lit au dessus de l’exercice no 11 (p. 39) : « Du Glissé. Avec le même doigt de la main gauche, qui produit le ton de la petite note on glisse, après l’avoir mis en vibration, jusqu’à la note de la mélodie, en faisant résonner tous les intervalles, à la façon de l’agrément que les chanteurs appellent port de voix » (« Dello Strisciato. Col medesimo dito della mano sinistra che forma il tuono de la piccola nota, doppo di averlo vibrato, si striscia fino alla nota di melodia, facendo risuonare tutti gl’intervalli a guisa dell’abbellimento, che nel canto si chiama portamento di voce. »). Matteo Carcassi dit la même chose : « Du son glissé ou porté : […] Le glissé produit un bon effet sur la guitare, parce qu’il imite le son porté de la voix. » et « On fait aussi des glissés en doubles-notes » (Carcassi, 1825, p. 39). ↩︎
Dionisio Aguado aimait aussi cette sonorité. Il l’utilise dans les introductions du Menuet affandangado op. 15, et du Fandango variéop. 16, que le musicologue Brian Jeffery date de 1836. Dans sa méthode de 1843, Aguado précise qu’il faut jouer l’exercice 89 sur les cordes graves (los bordones) avec le pouce droit (Aguado, 1994). Zani de Ferranti a séjourné plusieurs fois à Paris, et on sait qu’Aguado et Sor l’ont entendu jouer. ↩︎
Alphonse Rastoul de Mongeot (1800-1873) est aussi l’auteur d’ouvrages tels que Pétrarque et son siècle, ou Histoire des naufrages depuis les temps anciens jusqu’à 1850↩︎
Pianiste, compositeur et musicologue, André Boucourechliev (1925-1997) a réalisé à la fin des années 1950 des pièces pour bande magnétique, notammentTexte 1 (en 1957-1958 au Studio di fonologia à Milan) etTexte 2 (en 1959 au Groupe de Recherche Musicale – GRM – à Paris). Influencée par Berio, Maderna, Pousseur ou Stockhausen, sa nouvelle musique dépendait d’une sorte de « magie apprise sur le tas ». Dans ce sillage, le savoir-faire empirique de Boucourechliev a néanmoins offert au compositeur un moyen mis au service d’une « loi de continuité ». L’article de Pierre Albert Castanet se clôt par une annexe présentant une sélection d’œuvres « expérimentales » composées durant les années 1955-1960.
Le savoir-faire empirique d’André Boucourechliev ?À propos des œuvres expérimentales de la fin des années 1950
« Que la musique électronique, phénomène « moderne » par excellence, soit en consonance avec les bouleversements survenus dans tous les domaines de la création humaine, cela est certain. Or, si elle rend particulièrement sensible la remise en question d’un monde sonore, auquel elle ouvre des voies nouvelles et « inouïes », ce n’est pas en tant que domaine spécifique et séparé mais comme un des aspects de la musique actuelle. Cette consonance se découvre au niveau non de la technique, mais du langage. » (Boucourechliev, 2002, p. 421).
Avant-propos
En dehors de l’hommage sincère à André Boucourechliev (dont j’ai été l’étudiant puis le collègue, notamment lors de jurys de thèse et d’Habilitation à Diriger des Recherches), cet article qui fait suite à nos discussions entreprises notamment à l’École Normale Supérieure (ENS) de Paris dans les années 1980 se fonde sur une communication (Castanet, 2007) prononcée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, à l’automne 2007, à l’occasion de l’anniversaire des dix ans de sa disparition. « La mémoire est ce qui vit en nous », philosophait Boucourechliev (cf. Galliari, 1991, p. 52).
Né en Bulgarie, André Boucourechliev (1925-1997) a suivi des études à l’académie de musique de Sofia. Après avoir obtenu le Grand Prix national d’interprétation musicale (1948) dans son pays natal, il s’est établi en France – à l’âge de 24 ans (1949) – pour suivre notamment les cours d’harmonie de Georges Dandelot et les leçons de piano de Reine Gianoli à l’École Normale de Musique de Paris et de Walter Gieseking au Conservatoire de Sarrebruck. Pianiste, puis compositeur, Boucourechliev a ensuite enseigné le piano à l’École Normale de Musique de Paris, de 1952 à 1960. En tant que musicologue2, il a travaillé pour le compte de l’Université d’Aix-en-Provence puis dans le cadre de l’obtention du Diplôme d’Études Approfondies (DEA) en musicologie (CNSMD – Paris / ENS – Paris / Université de Tours) dont les cours se déroulaient à l’École Normale Supérieure (située boulevard Jourdan à Paris).
Le contact bienveillant avec les jeunes musiciens européens (surtout avec Luciano Berio et Bruno Maderna, au Studio de phonologie de Milan), l’esprit fédérateur et parfois polémique des cours d’été de Darmstadt3, les réflexions et digressions sur la « nouvelle musique », sérielle4 comme électronique, en faveur des uns (tel Henri Pousseur…) et contre les autres (tel Giacinto Scelsi…), les rencontres cruciales avec des « personnages intermédiaires »5 importants (tels Boris de Schlœzer6, André Souris7, voire Pierre Froidebise ou Pierre Boulez) furent d’importants jalons impérissables dans le développement de sa pensée et de son action militante envers notamment la « musique contemporaine ».
Le corpus électronique (1956-1992) d’André Boucourechliev
Les opus utilisant les vertus de la fée Électricité sont :
Années 1950
Étude 1, 1956, Radiotelevisione italiana (RAI – Milan), pièce très brève pour bande deux pistes – 3 min.
Étude 2, 1956-1957, exercice non abouti.
Texte 1, 1957-1958, RAI (Milan) – 6 min 20 – pour bande deux pistes – création à l’Exposition internationale de Bruxelles en août 1958.
Texte 2, 1959, Groupe de Recherche Musicale (GRM – Paris), pour trois pistes magnétiques (deux magnétophones), œuvre aléatoire de durée variable – création à la salle Gaveau (Paris), le 1ᵉʳ juin 1959.
Tic-Tac, 1959, GRM (Paris), musique du filmTic Tac de René Laloux, bande une piste – 8 min 408.
Années 1960
Akara (vraisemblablement en 1967), pièce composée sur un texte de Romain Weingarten et créée aux studios des Champs-Élysées (Paris), le 26 octobre 1967 – 20 min.
Années 1970
Les Possédés, musique élaborée en 1971.
Thrène, 1973-1974, œuvre conçue au GRM (Paris) – 31 min – commande de Radio France (d’après Pour un tombeau d’Anatole, poème inachevé de Stéphane Mallarmé, avec les voix récitantes de Valérie Brière et de Roland Barthes9) – création lors du Festival international d’art contemporain de Royan, le 27 mars 1975.
Le Nom d’Œdipe (1977-1978), opéra pour six solistes avec dispositif électroacoustique (texte d’Hélène Cixous) – commande de Radio France pour le festival d’Avignon. Les bandes magnétiques contenant phonèmes, réverbération objectale diverse et figuration chorale seront également présentes dans les chants de Jocaste intitulésTrois extraits du Nom d’Œdipe (arrangement réalisé en 1978). Version de concert chantée le 27 mai 1978 à la Maison de Radio France (Paris) ; représentation scénique donnée dans la cour d’honneur du Palais des Papes en Avignon, le 26 juillet 1978.
Années 1990
Montage d’Archipel 2 originellement conçu en 1968 pour quatuor à cordes. Adaptation sur bande magnétique (probablement en 1992) de l’ouvrage pour Les Enfants de la nuit (texte de Serge Rezvani) – œuvre diffusée sur les ondes de France Culture en 1992.
André Boucourechliev a légué à la réflexion commune moult textes musicologiques, tantôt avec une grande sagacité, tantôt avec un esprit de vulgarisation – tant le concept lui paraissait naturel –, dans la revue Esprit mais aussi avant, dès mars 195810, dans la Nouvelle Revue Française(Boucourechliev, 1958). Faisant suite aux diverses études de psychanalyse pour lesquelles on assistait à l’avènement du « sujet qui écoute », il convient de noter les nombreuses pensées transversales de l’« écrivain de musique » portant sur les problèmes de l’art sonore contemporain (Boucourechliev, 2002, pp. 15-18) et sur ce que la musique électroacoustique savante a pu avoir en matière d’impact sur l’auditeur dessixties. Ainsi, « parler de musique électronique, c’est parler de musique tout court. Parler de musique électronique, c’est aussi la démythiser : c’est auréolée de mystère, suscitant à la fois la défiance et la fascination, qu’elle est entrée dans la vie publique », agréait Boucourechliev (Boucourechliev, 2002, p. 41).
Alors qu’il débute la composition d’une Sonate pour piano, ce dernier affirmait dans un texte intitulé « La fin et les moyens » (1959) que l’intrusion de la musique électronique dans la création musicale mondiale n’était pas due au hasard : car « la rencontre du musicien aux prises avec un langage nouveau et des moyens électroacoustiques s’est produite à un moment où la musique remettait en question son matériau même. […] La musique (tout court) demeure l’unique référence des moyens électroacoustiques : ceux-ci ne constituent pas un domaine à part, une « musique dans la musique » en quelque sorte »11(Boucourechliev, 1959, p. 31).
À propos des musiques « antagonistes » de la fin des années 1950
Après un premier concert de bruits inauguré en 1948 et des séances de diffusion émaillées de quelques opus « révolutionnaires »12 mais artisanaux, Pierre Schaeffer et Pierre Henry élaborent quelques projets communs. En 1950, ils livrent le premier grand classique de la musique concrète avec la Symphonie pour un homme seul (opus chorégraphié en 1955 par Maurice Béjart, plus tard « stéréophonisé » par Henry en 1966). En 1953, le premier « opéra concret », Orphée 53, est en chantier. L’année suivante, l’ouvrage pour chanteurs solistes, instruments et bande (dont le livret est de Schaeffer) est présenté par les deux compères français au festival de Donaueschingen (Häusler, 1996). Bigarré à outrance, le spectacle déclenchera un scandale retentissant (cf. Delhaye, 2012, pp. 171-192). À cette époque, « enchaîner un son avec un autre son, d’un disque souple à un autre disque souple, était une entreprise très incertaine, bien que les hasards de l’aiguille sur le sillon et les incidents de parcours aient parfois pu représenter un véritable enrichissement, une part d’imprévu et de fantaisie », note Pierre Henry dans son Journal (Henry, 2004, p. 15).
Pochette du disque 33 tours Philips 6510 012
En ces temps audacieux et précaires, Jean-Étienne Marie inaugure le premier cours de « Musique expérimentale » dans les locaux de la Schola Cantorum, à Paris. Petit à petit, la nouvelle avant-garde concrète commence à prendre ses distances vis-à-vis de la science atonale et de ses aficionados dodécaphonistes. Rappelons qu’Olivier Messiaen, Michel Philippot, Jean Barraqué, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen… se sont initiés aux activités sonores du Groupe de Recherches Musicales. Il faut dire aussi que dans ce contexte à l’aura combinatoire, Pierre Henry s’est illustré dans le montage d’études sérielles (Antiphonie en 1951,Vocalises en 1952), pièces qui seront intégrées plus tard à la suite du Microphone bien tempéré13. Même le tout début (les douze premières notes) de Herma (1960-1961) pour piano de Iannis Xenakis montre les stigmates d’une série dodécaphonique.
À ce sujet, György Ligeti a expliqué qu’il y avait une très grande différence entre Stockhausen et lui-même, « car lui et tous les « officiels » comme Eimert ou Koenig (les « vrais membres » du Studio de Cologne) avaient pris leurs distances par rapport à la musique concrète. Ils disaient que ce n’était pas sériel ! Vous savez… il fallait que cela soit sériel !» (cf. Michel, 1985, p. 146). Dans Le Courrier musical de France, en 1970, André Boucourechliev avouait également : « Il y a eu un style commun avec la musique sérielle, autour des années 58-60, et il était une nécessité. Il fallait qu’une communauté stylistique se forme » (Boucourechliev, 2002, p. 26). Rappelons par ailleurs que dans ce mélange des genres et des styles, Pierre Schaeffer constatait que « les deux musiques antagonistes de 1950-1955, la concrète et l’électronique, avaient fait match nul, toutes deux ambitieuses, l’une de songer à conquérir le sonore d’un seul coup, l’autre de vouloir produire tout le musical par synthèse » (Schaeffer, 1966, p. 24).
Panorama discographique de musique expérimentale (musiques « antagonistes » : concrète et électronique) à l’aube des années 1960 – Disque 33 tours Mercury
Dès avril 1959, le concept du « Concert collectif » s’est mis progressivement en place au sein du Groupe de Recherche Musicale (GRM – Paris14), chaque participant15 devant mettre en œuvre une pièce de 10 minutes environ (avec ou pas le concours de l’EIMCP – Ensemble Instrumental de Musique Contemporaine de Paris – dirigé par Konstantin Simonovic). La même année, dans la préface desExpériences musicales, Olivier Messiaen16 tient à faire symptomatiquement la distinction entre « l’ancienne musique concrète » qui s’intitule maintenant « Recherches Musicales », le Club d’Essai parisien se spécialisant dans une « organisation mélodique du travail, dans la notation en partitions, dans une moins grande part de hasard […] » (Messiaen, 1959, p. 5).
Directeur de la musique de la Compagnie Jean-Louis Barrault (depuis 1946), auteur, entre autres, de deux Études de musique concrète (en 1951)17, Pierre Boulez, qui a initié les Concerts du Théâtre du Petit Marigny dès le mois de mai 1953 avec son ensemble instrumental du Domaine musical18, se met foncièrement à douter des bienfaits du « studio de concrétion »19 musicale français. Son article publié en 1958 dans l’Encyclopédie de la musique (1958-1961) montre que le mot concret « indique bien comment l’on s’est trompé et la façon naïve dont on a envisagé le problème ». Évoquant la laideur de la qualité des sons, Boulez parle aussi « des appareils pour le moins médiocres » et d’« un aimable laisser-aller » qui « ont fait de la musique concrète un bric-à-brac sonore ».
Plus loin, Boulez rappelle que, « travail d’amateurs en pèlerinage, la musique concrète ne peut même pas, dans le domaine du « gadget », faire concurrence aux fabricants d’« effets sonores » qui travaillent dans l’industrie américaine du film ». Catégorique, le futur directeur de l’IRCAM20 conclut : « N’étant donc intéressante ni du point de vue sonore ni du point de vue de la composition, on est fondé [sic] à se demander quels sont ses buts et son utilité. Le premier moment de curiosité passé, son étoile a beaucoup pâli. Les compositeurs qui se sont attaqués aux problèmes de la musique électronique avaient une autre envergure, et, si ce domaine devient un jour important, ce sera grâce aux efforts des studios de Cologne et de Milan » (Boulez, 1958, p. 577).
Pour sa part, György Ligeti trouvait la musique concrète « intéressante » mais trop élémentaire du point de vue structurel : « L’important, pour moi, était : « Que fait-on avec le matériel musical ? » Les formes musicales sont trop primitives chez Schaeffer et Henry, il y a trop de choses simples, répétitives » (cf. Michel, 1985, p. 147). Fondé en 1951, le Studio für elektronische Musik des Westdeutschen Rundfunk de Cologne diffuse, grâce aux travaux d’Herbert Eimert21, de Robert Beyer22 et du Dr Werner Meyer-Eppler (Meyer-Eppler, 1949 et 1955), des opus expérimentaux faisant résonner des sons de synthèse. Karlheinz Stockhausen (Stockhausen, 1991) entre dans cette institution en mai 1953 (studio qu’il dirigera par la suite). Ce centre deviendra, selon Armando Gentilucci, un laboratoire voué au « purisme de l’électronique » (Gentilucci, 1983, p. 42). Néanmoins, en 1955-1956, Stockhausen y réalise un opus de 13 minutes mêlant sons abstraits (sons provenant de générateurs sinusoïdaux) et sons concrets (voix d’enfant chantant des extraits du Cantique des jeunes gens dans la fournaise ardente). Sous-titré « musique électronique faisant usage d’une voix de garçon » (ce qui engendrera le concept de « musique mixte »), Gesang der Jünglinge fait ainsi entendre les éléments d’une synthèse sonore dont les extrêmes vont de la parole intelligible à des sons bruiteux d’ordre complexe. Si ce « Chant des adolescents » a pu influencer André Boucourechliev, il a également été remarqué par Olivier Messiaen : « Est-ce à cause du sujet qui évoque toutes les forces et tous les phénomènes de la nature, est-ce à cause des voix d’enfants, je ne sais, mais je tiens cette œuvre pour une réussite absolue » (cf. Szersnovicz, 1982, p. 653).
« Seule la musique électronique s’attaque à un nouveau monde de sons – en tout état de cause, non par le biais de nouveaux instruments mais par le processus de production qui s’oppose à l’orchestre », déclare alors Gottfried Michael Koenig (Koenig, 1961), au studio de la Westdeutscher Rundfunk (WDR) de Cologne. Assisté alors de György Ligeti, ce musicien compose en 1956-1957 la pièce Essay pour sons sinusoïdaux formant par endroits de véritables lignes mélodiques23. En 195924, Herbert Eimert écrit qu’« en aucun cas, une limite technique et artisanale entre la musique instrumentale et la musique électronique ne devra se dessiner. Les aspects théorico-musicaux sont les mêmes… Ceci signifie que les sons non contrôlés, ceux qui peuvent s’obtenir facilement par le biais de montage de la bande sonore, n’appartiennent pas à la musique électronique. D’aucuns croient que ces « mixages » sonores par des procédés de coupe et de montage sont une sorte de méthode de composition […]. Le système des sons rendus disponibles par les moyens électroniques ne peut être autre chose qu’un système de rapports virtuels, desquels le compositeur tire des structures tantôt sérielles, tantôt fondées sur des relations mathématiques, groupes, etc. » (cf. Gentilucci, 1983, p. 43).
Alors que la Radio Télévision Française (RTF) publie25 une collection de cinq disques vinyles consacrée à10 ans d’essais radiophoniques 1942-1952, Luciano Berio et Bruno Maderna26 fondent, en 195527 à l’exemple du collectif de Cologne, le Studio de phonologie de la Radio italienne à Milan. Dirigé par Berio de 1955 à 1961, ce laboratoire qui bénéficie de l’aide irremplaçable du technicien Marino Zuccheri et du directeur technique Alfredo Lietti accueille son premier visiteur étranger en la personne d’André Boucourechliev (cf. Novati, 2002, p. 74). Il y composera la très courte Étude 1 en 1956 (cf. Castelnuovo, 1956 et Schaeffer, 1956) ainsi queTexte 1 en 1957-1958, cette dernière pièce étant réservée à un concert donné lors de l’Exposition universelle de Bruxelles (1958). Rappelons que Claude Rostand avait remarqué queTexte 1 etTexte 2 – entre autres – d’André Boucourechliev faisaient « preuve d’une invention sonore extrêmement raffinée. L’architecte rigoureux s’y dissimule derrière le poète », concluait-il (Rostand, 1970, p. 39)28. Après des œuvres purement électroniques (Notturno,Syntaxis,Continuo, Sequenze e strutture), Maderna s’est dirigé, dès 1952, vers les musiques mixtes (Musica su due dimensioni pour flûte et bande magnétique créée à Darmstadt en 1952 et révisée en 1957) et même vers des horizons où, en plus de l’électronique pure, les instruments sont enregistrés et les sonorités manipulées (Serenata III créée à la Biennale de Venise en 1962)29.
Michel Chion et Guy Reibel ont noté de concert que « malgré la consonance scientifique de cette dénomination, il [le studio de Milan] fut moins le lieu d’une recherche systématique sur le son (comme à Paris ou à Utrecht) que le lieu de passage, d’expérimentation de brillants compositeurs internationaux, tous adonnés en priorité à la musique instrumentale » (Chion, Reibel, 1976, p. 171). Avant de créer un studio en Belgique et après avoir expérimenté le pool d’appareils technologiques à Cologne, Henri Pousseur (Pousseur, 1958, pp. 3-730) a aussi fait partie des visiteurs étrangers du Centre de phonologie milanais (comme John Cage du reste qui y réalisa Fontana mix en 1958). D’autres – et en premier lieu Luigi Nono31 – viendront compléter l’équipe des pionniers ultramontains : citons pour mémoire, Niccolò Castiglioni, Roman Vlad, Aldo Clementi, Edgardo Canton et Angelo Paccagnini, qui en sera le directeur de 1968 à 1970 (cf. Scaldaferri, 1997).
Au cœur de la sphère européenne des arts sonores expérimentaux, et parallèlement à l’essor de la musique concrète née en 1948 à Paris (Gayou, 2007, pp. 9, 17, 46, 47, 67, 71, 73, 74 ; Teruggi, 2007, pp. 213-231) et de la musique électronique née en 1951 à Cologne (Davies, 1968), la fin des années 1950 fait entendre la première composition entièrement automatique et programmée par ordinateur (Suite Illiac – 1956 – de Lejaren Hiller transcrite pour quatuor à cordes). Cette période féconde correspond également à la phase d’invention de la synthèse numérique des sons (1957-1961), montrant çà et là des pièces imaginatives aux effets somme toute rudimentaires. En outre, dès 1957, la musicologie française n’est pas en reste et se concentre sur le concept de l’experientia. En effet, publiée à Paris pour le compte des éditions Richard-Masse, La Revue musicale fait par exemple se succéder quelques numéros spécialisés : no236 – « Vers une musique expérimentale » – 1957, no244 – « Expériences musicales » – 1959.
Une lutherie expérimentale au service de l’inouï
Alors qu’André Boucourechliev compose des petites pièces pour piano ou pour violon et violoncelle (restées inédites), Pierre Schaeffer part, en 1952, « à la recherche de la musique concrète » (Schaeffer, 1952). Jacques Poullin teste, dans la salle de spectacles de l’ancien Conservatoire à Paris, un pupitre de spatialisation et de relief cinématique lors de deux concerts placés sous les auspices de l’Œuvre du XXesiècle. Dans ce sillage expérimental, après Cologne et Milan, le Studio de musique électronique de Bruxelles est fondé en 195832 par Henri Pousseur (cf.Lietti, 1959). La même année, Edgard Varèse livre son Poème électronique pour le Pavillon Philips de l’Exposition universelle de la capitale belge. Dans ce cadre cosmopolite, Iannis Xenakis (cf. Solomos, 2001 ; Harley, 2002, pp. 33-57), qui s’était aussi chargé de l’architecture du pavillon, fait diffuser ses Diamorphoses et son Concret PH. C’est l’époque où il publie à Stockholm ses « notes sur un geste électronique », dans lesquelles, en dehors des rapports aux domaines de la peinture, de la sculpture, de l’architecture et du cinéma, il écrit que l’art sonore peut jouer sur « le contrôle des variations continues des composantes des sons » (Xenakis, 1959). Sont alors abordées les techniques électroacoustiques du moment, les rapports à la bande magnétique, le magnétophone et les haut-parleurs, les thématiques de l’espace sonore et de la stéréophonie « statique » ou « cinématique ». Plus loin, il constate que « grâce aux technologies électroacoustiques, la conquête de l’espace géométrique, nouveau pas dans le domaine de l’Abstraction, est réalisable33».
À la lueur d’un bouleversement artistique d’ordre générationnel, Abraham A. Moles (Moles, 1960) relève pour sa part, en 1959, que « si les instruments de préparation électroacoustique proprement dits marquent d’une empreinte de procédé tous les objets sonores qui leur sont soumis, c’est essentiellement à cause de leur simplicité même : une machine de transposition totale, une inversion au magnétophone, un filtrage, sont toujours des appareils qui peuvent appauvrir tout au plus le contenu d’information du message sonore qui leur est fourni, mais non l’enrichir » (Moles, 1959, p. 42). Parmi les instruments de lutherie électrique officiant au service de l’inouï (c’est-à-dire étymologiquement : du jamais entendu), on trouve des magnétophones à doubles-plateaux, des phonogènes à clavier ou à coulisse, des oscillateurs sinusoïdaux, des morphophones à têtes multiples, des vocoders, des variateurs de vitesse de déroulement de la bande magnétique, des chambres d’écho, des modulateurs et filtres de fréquence et d’amplitude (en 1960, Boucourechliev louait les procédés de filtrages mobiles – continus ou discontinus (Boucourechliev, 2002, p. 49)…
Plus récemment, Olivier Baudouin (Baudouin, 2012, p. 51 ; Holmes, 2008 ; Ligeti, 2001, p. 183) a remarqué qu’à la fin des années 1950, un studio de musique électronique était généralement équipé de :
générateurs de sons, ou oscillateurs, à formes d’onde diverses ;
À l’écoute du « continuum des dimensions musicales »
En janvier 1960, dans l’article substantiel intitulé « La musique électronique » (Espritno280), André Boucourechliev a écrit qu’après avoir connu des débuts où le matériau était « statique », on ne compose plus « avec des fréquences, des intensités, des spectres, mais avec des évolutions de spectres, d’intensités, de densité. La matière sonore est désormais insaisissable à un instant donné» (Boucourechliev, 2002, p. 48). À l’évidence, les maîtres mots de la pensée embrassent ici les « relations constituantes et non constituées » mises en exergue par Boris de Schlœzer dans ses textes à teneur musicologique. En effet, les notions de différenciation par degrés insensibles34, mais aussi d’évolution en réseau, d’interférences de mouvements organisés au sein même de la forme, de distribution rationalisée d’objets sonores et de fuite extrêmement contrôlée dans le temps comme dans l’espace sont légion dans les écrits de la fin des années 1950. L’air du temps reflète les « nouvelles vues sur le monde des sons » qui se toisent de l’acoustique à l’esthétique (Winckel, 1960).
Dans le domaine électroacoustique, André Boucourechliev a tenu à préciser que : « saisir tel « objet », voire tel rapport sonore, est impossible : seul son parcours temporel peut en rendre compte ; matière et temps sont indissociables – ils sont, en fin de compte, identiques » (Boucourechliev, 2002, p. 48). Les magnétophones à pistes multiples de l’époque gèrent – certes d’une manière assez primaire, car stéréophonique – la diffusion spatiale des structures agencées ad hoc (le compositeur m’a avoué que la nouveauté du matériau lui faisait prévoir une sorte de chorégraphie de mouvements dans l’espace, dès la conception de l’œuvre). Aux aguets de l’émancipation des sons et de ses diverses modalités d’expansion et de diffusion, le musicologue compositeur était fasciné par les différentes idées que pouvaient incarner les notions de continuum et de continuité – voire d’unité.
En premier lieu, il se sentait attiré par les exercices probants déjà mis en pratique par Karlheinz Stockhausen (Gesang der Jünglinge dès 1955) et Bruno Maderna (en 1958, avec Continuo dont il avait assisté à la genèse). En effet, Boucourechliev semblait être ébahi par la « révolution »35 des flux continus allant du son sinusoïdal au bruit blanc, « spectre total » fourni par un générateur spécial et repéré subrepticement dans ce Chant des adolescents. Cet opus mixte fut qualifié par Boucourechliev de « chef-d’œuvre annonciateur » ou de pièce à la force « anticipatrice ». Et même quand il analysa le grand Klavierstück X(1954-1961) de Karlheinz Stockhausen, André Boucourechliev fut frappé par le sonore considéré comme un continuum d’aspects différents du temps, par exemple depuis les plus longues durées et jusqu’au domaine conjugué des hauteurs (Boucourechliev, 1993, p. 118 ; Castanet, 2005). En outre, on sait qu’il manifesta également un intérêt particulier pourKontakte (1969-1970) du même compositeur allemand, partition pour piano, percussion et bande illustrant « de façon presque didactique ce passage d’une région temporelle à l’autre » (Boucourechliev, 1995, p. 173).
En second lieu, André Boucourechliev avait remarqué que le son sinusoïdal – composante élémentaire de tout phénomène sonore – pouvait présenter la matière la plus pure, la plus stable, la plus homogène qui puisse exister dans l’univers de l’audible. Cependant, « c’est aussi une matière « morte », sur le plan de la perception, alors qu’un son instrumental apparaît non seulement comme un ensemble de fréquences, mais comme un réseau complexe de fluctuations internes » (Boucourechliev, 2002, p. 51). En règle générale, le compositeur pianiste fut séduit par la manière de faire évoluer qualitativement la matière sonore électronique d’une façon continue. Et dans le détail, il ne tarissait pas d’éloges à propos de la stratification riche et complexe des sons blancs opérée plastiquement dans Continuo de Bruno Maderna. Il faut souligner en l’occurrence, qu’attentif aux diverses « suggestions »36 de la matière jaillissante, le compositeur italien savait éminemment opérer sur les degrés agogiques d’une dialectique aux vertus rythmico-intervalliques complexes.
À l’écoute de cette pièce électronique, il est clair que l’imagination débridée de l’auteur chef d’orchestre « ouvert sur le Tout-monde » (Castanet, 2013) a provoqué tous azimuts des bourgeonnements inopinés. Émancipée à l’envi, la forme musicale était donc libre, confondant astucieusement transitions37 étirées, articulations vastes et larges développements. En fait, l’idée du continuum madernien s’était révélée grâce à deux types fondamentaux de sons qui se confrontaient sans cesse : des sons tenus, extrêmement longs, formant un ruban complété par des sons très brefs, insaisissables à l’unité. C’est après avoir connu cet opus providentiel que Boucourechliev a pu dire – en 1960 – que « totalité et continuité » pouvaient définir « l’univers sonore de la musique électronique » (Boucourechliev, 2002, p. 56).
Le futur auteur d’Anarchipel a été également subjugué par le continuum de « formes en mouvement » (nouveau concept de formes d’évolution) mis en branle en amont par les Perspectives (1957) de Luciano Berio. Cette pièce mettait en scène quatre familles de sonorités pures gérées savamment par différentes densités temporelles (considérées notamment en termes d’accélération). Ces mouvements étaient en fait élaborés à partir de la modulation de sons sinusoïdaux par un train d’impulsions périodiques à vitesses variables. La superposition de ces sons en couches évolutives structurantes tendait in fine à détruire la périodicité des signaux modulateurs pour n’en retenir qu’un « indice de mouvance ». Il est vrai que moins intuitif que Bruno Maderna, Luciano Berio savait s’affirmer comme un pionnier à l’âme fondamentalement exploratrice. Son ami Umberto Eco (qui œuvrait également à la RAI de Milan) relevait à la même époque que « la musique concrète et certaines réalisations de la musique électronique ne sont point autre chose que des organisations de bruits prenant ainsi valeur de signal » (Eco, 1965, p. 131).
En dehors de l’idée du total infrachromatique qui a concerné les travaux de Juan Carrillo, Ivan Wyschnegradsky et autres Alois Hába, d’autres manières de penser le continuum vont visiter l’esprit boucourechlievien : citons par exemple l’idée boulézienne de la fluidité (ou pas) du degré de compréhension de la parole – « Centre ou absence – croisement du faisceau » (Boulez, 1981, p. 188). À ce titre, il est facile d’analyser par exemple les divers degrés de mutation de la mise en musique du matériau poétique de René Char allant duVisage nuptial (1946-1947) au Marteau sans maître (1952-1955), même si Boucourechliev sera plus attentif à la conjonction Mallarmé-Boulez. Car force est de constater qu’à l’instar d’un Serge Nigg ou même d’un Claude Ballif, André Boucourechliev a été intéressé par la lecture multiple, non directionnelle et finalement « ouverte » qu’offraient les textes mallarméens. Pour mémoire, rappelons qu’en mai 1958, Pierre Boulez écrivait dans les Cahiers de la Compagnie Madeleine Renaud – Jean-Louis Barrault un article intitulé « Son et verbe » : « le texte musical étant ainsi structuré par rapport au texte poétique, surgit l’obstacle de son intelligibilité » (Boulez, 1966, p. 60).
Boucourechliev a parallèlement saisi dans Gesang der Jünglinge de Stockhausen ce principe de continuité-discontinuité qui règle la part vocale (paroles entières ou mots fragmentés, intelligibilité intégrale ou pulvérisation de la signification) dans l’ordre d’une fonction ambiguë de son sens rationnel et de sa portée proprement musicale. « La parole est ici comme un continuum de « degrés d’intelligibilité », ordonné sériellement par le principe organisateur qui commande l’œuvre entière. C’est au même principe, pour prendre un autre aspect de la composition, qu’obéit le mouvement des structures dans l’espace : la stéréophonie accède ici pour la première fois à son rôle de fonction musicale », analysait Boucourechliev (Boucourechliev, 2002, p. 52).
Au sujet deThrène débuté en 1973 – commande de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) pour le prix Italia 1974 –, André Boucourechliev écrivait que « le musicien peut tracer avec autant de liberté et de rigueur les réseaux poétiques et sonores de l’œuvre, les accorder, les rythmer dans le temps, créer des associations thématiques, phonétiques et acoustiques, ordonner et distribuer les interventions des voix parlées, des voix chantées et de leurs innombrables états intermédiaires, intermodulations et transformations… « dans quelque mise en scène spirituelle exacte », selon une phrase de Mallarmé. »38 L’œuvre réalisée au GRM (Paris) a joui de la transformation électroacoustique du support vocal, protégeant l’élocution compréhensible de la source parlée tout en accusant dynamiquement le matériau légué par les chœurs (en l’occurrence, ceux de la radio française). Dans la notice de présentation de l’opus mixte, l’auteur a ensuite noté, en guise de synthèse : « le son devient mot-fantôme et la parole, musique pure » (cf. Poirier, 2002, p. 356).
Dans un entretien avec Françoise Escal paru en 1987, André Boucourechliev a expliqué qu’« une des préoccupations importantes de notre génération avait été de traiter le texte en le situant dans un continuum : de l’intelligibilité parfaite à l’inintelligibilité totale » (Escal, 1987, p. 137). Le linguiste Nicolas Ruwet (en 1958) et l’anthropologue ethnologue Claude Lévi-Strauss (en 1964) avaient également décelé dans l’attitude moderne (et empirique) de la « génération 1925 » une problématique contradictoire concernant les « conditions qui déterminent la possibilité de tout langage » (Ruwet, 1972, p. 25). Ainsi, « quel que soit l’abîme d’inintelligence qui sépare la musique concrète de la musique sérielle, la question se pose de savoir si, en s’attaquant l’une à la matière, l’autre à la forme, elles ne cèdent pas à l’utopie du siècle qui est de construire un système de signes sur un seul niveau d’articulation », notait alors Claude Lévi-Strauss dans la préface des Mythologiques I (Lévi-Strauss, 1964, p. 32).
En dehors deThema, Omaggio a Joyce (1958) de Luciano Berio et Umberto Eco, André Boucourechliev montrait une admiration également pourCircles (1960) du même compositeur. Pour « désincarnées » que puissent paraître aujourd’hui les premières œuvres de Berio, elles ne restent pas moins « valables ». Elles témoignent d’une « création immédiate » de nouvelles formes et elles révèlent déjà une conscience très claire de cette distanciation relative des structures musicales, nous déclarait en substance le compositeur39.
Évoquons également une autre œuvre phare réalisée au studio de la RAI milanaise qui a intéressé au plus haut point Boucourechliev : il s’agit de Scambi (1957, « Échanges ») d’Henri Pousseur. Un des intérêts de ce morceau électroacoustique est qu’il possède la particularité de transporter l’électronique dans la sphère de l’ouverture (au sens d’« œuvre ouverte »), attendu que cette pièce au matériau « extrêmement limité » mais « parfaitement fonctionnel » obéissait à deux exigences : un caractère unitaire et une propriété statistique. Constituée de seize sections pouvant être combinées librement (chacune avec deux autres, en succession ou en superposition), elle est considérée comme une œuvre « variable » dont l’auditeur in fine est invité à composer lui-même sa version du jour, son mixage original. Car, à l’instar de John Cage et d’Earle Brown40 – que Boucourechliev respectait en tant que poètes de « l’instant captif » (Boucourechliev, 1978 a, p. 42) –, Henri Pousseur croyait en une ère inédite de l’imagination musicale, « une nouvelle sensibilité » collective de la matière sonore et de la gestion temporelle (cf. Decroupet, 2004, pp. 61-94).
Là encore, ce qui séduisait totalement Boucourechliev était la présence fondamentale du bruit blanc filtré dans deux de ses paramètres importants, à savoir : la fréquence (« bandes passantes » d’épaisseurs diverses) et l’amplitude. Cela était tout à fait nouveau pour l’époque, seul György Ligeti avait usé de ce genre de filtrage ingénu auparavant (cf. Glissandi en 1957 et Artikulation en 1958). Car dans Scambi, les fluctuations statistiques des poussières soniques mélangeant indistinctement des fréquences audibles ou pas étaient « écrêtées » par ce genre de filtre d’amplitude qui ne laissait passer que les pointes d’intensité maximale. Les éclats qui n’étaient pas tombés au travers du crible devenaient peu ou prou « des signaux » sur fond de souffle coloré, animé plus ou moins nerveusement, accusant des pulsations quelque peu affolées et distribuées dans le temps d’une manière aléatoire (cf. Lietti, 1958).
Nous l’avons déjà pointé, lors de ses séjours en Italie du Nord, André Boucourechliev a surtout côtoyé Luciano Berio et Bruno Maderna qui allaient devenir ses référents en matière de conception sonore électronique. Compositeur et critique musical ayant suivi ses études à Milan, Armando Gentilucci a alors remarqué, à propos de Boucourechliev, que « ce qui apparente la conduite de ce musicien à celle intéressante et bien autrement engagée de Berio et Maderna, consiste en une praxis en même temps désinhibée et rigoureuse qui tire de la substance phonique même de la matière les indications pour une articulation voulant ensuite être rigoureusement méditée » (Gentilucci, 1983, p. 61). En effet, si l’on peut reconnaître incontestablement « l’intellectuel » chez Boucourechliev – comme a aimé le souligner la compositrice Michèle Reverdy (cf. Boivin, 1995, p. 158) –, il y a peut-être également à mettre en lumière les valeurs paradoxales du pragmatiste et de l’utopiste.
La capitale lombarde a été également le lieu où Boucourechliev fréquentait avec assiduité Umberto Eco qui, dès 1958 (Eco, 1958), travaillait en secret au livre sur l’œuvre ouverte (paru initialement à Milan, en 1962). Dans l’« Appendice à l’édition française », l’auteur italien a même avoué que c’est à travers les entretiens avec Berio, Boucourechliev et Pousseur que les problèmes généraux de l’œuvre « ouverte » lui sont apparus dans l’évidence de leur « clarté » (Eco, 1965, p. 313). Boucourechliev a rédigé dans un premier temps une traduction partielle des propos d’Eco pour la Nouvelle Revue Française (NRF) dès 1960, puis a aidé Chantal Roux de Bézieux à la traduction française pour le compte des éditions du Seuil à Paris. Il écrivit aussi un texte intitulé « Contrepoints » dans la revue Preuves no188, en octobre 196641, qui démontre que l’œuvre ouverte apparaît comme « l’aboutissement d’une évolution des formes et comme le reflet d’une conception du monde, sous le signe non plus de la nécessité42 mais de la possibilité dont témoignent les domaines de la pensée, de la science et de la culture contemporaines, et que l’artiste traduit, pour sa part, dans la structure même de son œuvre » (Boucourechliev, 1966, p. 42). Le sémiologue et futur romancier italien a tenu d’une certaine manière à conclure en disant que : « pour nous, le problème reste celui d’une dialectique entre forme et « ouverture » ; entre libre multipolarité et permanence de l’œuvre jusque dans la variété des lectures possibles » (Eco, 1965, p. 91).
Multiples sont donc les conditions de vie et de survie de l’art, comme singulière est la complexité de l’être inventif et innovant. « Le moi des créateurs est double ; celui qui fait n’est pas celui qui vit […]. « L’œuvre a fait l’homme dans le même temps que celui-ci l’a faite », a déclaré André Boucourechliev (Boucourechliev, 1998, pp. 22-23). Alors que ce dernier songe à acquérir la nationalité française (1956) tout en élaborant son Étude I (débutée finalement en 1957), Bruno Maderna travaille dès 1956 – entre continuité et transformation (cf. Fearn, 1989) – au Notturno avec un esprit doué mais intuitif. Ce contexte appelant à un gestus quasi improvisé fera dire à Armando Gentilucci que le studio italien donnait proprement dans l’« empirisme »43 (Gentilucci, 1956). Mais si l’on peut dire que son habileté pragmatique pouvait paraître expérimentale, sa démarche intellectuelle restait conditionnée par un superbe « pressentiment »44 de la forme, pour prendre un mot faisant partie du vocabulaire poétique de René Char45. En l’occurrence, André Boucourechliev pointait les bienfaits de sa technique tellement sûre et rapide qu’elle permettait au compositeur, face aux instruments électroniques, d’établir sans scrupule un véritable dialogue avec la matière sonore.
Ainsi que le chantait par ailleurs René Char, il suffit de « tresser » les « sèves ensemble »46 ; c’est d’ailleurs une des particularités des théories de la complexité chère à Edgar Morin (cf. Darbon, 2007, p. 288). À l’instar du GRM parisien (fondé, rappelons-le, en 1958 par Pierre Schaeffer dans le cadre du Club d’Essai et sous les auspices de la Radiodiffusion-télévision française – RTF), le petit collectif milanais jouait pleinement son rôle dans les séances nocturnes de réalisation phonologique. Ainsi, au travers du prisme madernien, Boucourechliev disait avoir compris les mécanismes de principe unitaire et identitaire existant entre matière et structure. Comme le remarquait Gottfried Wilhelm Leibniz, ce qui constitue l’unité47 d’une même plante est d’avoir « une telle organisation de parties dans un seul corps qui participe à une commune vie, ce qui dure pendant que la plante subsiste, quoiqu’elle change de parties » (Leibniz, 1966, p. 197). Si certains commentateurs ont pu écrire que la plupart des opus de Maderna composés à Milan avaient « pour charme principal une musicalité très aérienne, voire volatile, qui s’amuse des sons les plus ingrats et les plie facilement, trop facilement peut-être, à ses caprices » (Chion, Reibel, 1976, p. 173), Boucourechliev relevait quant à lui la « grande complexité » et la « grande beauté » de la matière sonore léguée par le compositeur vénitien, laquelle accédait à « une valeur plastique propre, traitée à la manière d’un peintre » (Boucourechliev, 2002, p. 53).
D’où un sentiment de fluidité totale de la matière sonore révélée en Italie. Après les Mutazioni en 1956 et Momenti en 1957, œuvres dans lesquelles Berio fait montre d’un désir de virtuosité non assouvi, Boucourechliev a été l’assistant du musicien ligurien pourThema, Omaggio a Joyce datant de 1958 – « Je secondais Luciano, je lui servais de troisième, de quatrième main48», expliquait-il (cf. Cadieu, 2002, p. 44). Les pièces dites électroniques pures de la période 1958-1959 (notamment celles pour deux bandes baptiséesTexte) étaient alors symptomatiques à bien des égards. Car comme l’écrivait Roland Barthes, en 1975, « par la musique, nous comprenons mieux le Texte comme signifiance » (Barthes, 1982, p. 277). Dès lors, privé de son modèle syntaxique de phrase à l’ancienne, le flux d’« infra-langue » pointé par Barthes dans Le Plaisir du texte a pu sans doute se transmuer ici en ruban extensible d’extra-sons.
Le 1erjuin 1959, à la salle Gaveau (Paris) a eu lieu un concert qui faisaient entendre les œuvres d’Edgard Varèse (Déserts), Luc Ferrari (Étude aux accidents), Henri Sauguet (Aspect sentimental), Bruno Maderna (Continuo), Pierre Schaeffer (Simultané camerounais,Études aux allures et autres études), Iannis Xenakis (Concret PH), Michel Philippot (Ambianceno1), François-Bernard Mâche (Prélude) et André Boucourechliev (Texte). Dans le programme, ce dernier présentait sa pièce par ces mots : « Réalisée en 1958 au Studio di fonologia de la RAI de Milan, cette œuvre met en jeu des éléments sonores en évolution constante dans tous leurs paramètres (registres, timbres, intensités, épaisseurs), que différencie leurvitesse d’évolution. Dans ce principe de métamorphose continue, les éléments de l’œuvre apparaissent comme des « formants » en perpétuel devenir, plutôt que comme des « objets sonores » saisissables à un instant donné. À partir de ce matériau s’élabore une forme musicale dont le caractère discursif rappelle un texte parlé – d’où le titre de l’œuvre. »49
Dès 1959, André Boucourechliev avouait que « le domaine des moyens électroacoustiques n’est allé que progressivement à sa propre découverte, à travers les problèmes esthétiques de la musique contemporaine, à travers ceux que son développement révélait, à travers une sensibilité spécifique qu’il suscitait peu à peu chez les compositeurs. Le temps est révolu – il faut clairement l’affirmer – où le domaine électroacoustique fut considéré sous un aspect d’« inouï » et pratiqué en tant que tel, ou bien, autre extrême, envisagé comme un simple revêtement d’une spéculation musicale détachée a priori de son incarnation sonore. C’est dire que les malentendus qui ont pu, de ce fait, surgir entre réalisateurs et public n’ont plus de raison d’exister » (Boucourechliev, 1959, p. 31).
En matière de musique électroacoustique, rappelons que Michel Philippot conçut l’Étude1 en 1951 (une seconde naquit en 1957), que Pierre Boulez réalisa ses Étude 1 et Étude 2 en 1951-1952, que Karlheinz Stockhausen imagina ses Études 1 et2 respectivement en 1953 et 1954. Les premiers pas d’André Boucourechliev ont également cerné l’idée d’étude, cinq ans plus tard (Étude 1 – 1957-1959). Repérons que ce dernier entrevoyait dans l’Étude 1 de Stockhausen un « exemple sans précédent de recherche formelle. Bien que « dépassée » aujourd’hui, elle s’inscrit dans l’histoire de la musique moderne à une place toute particulière, dont je tiens à souligner l’importance », écrivait-il en 1960 (Boucourechliev, 2002, p. 45). Boucourechliev verra même dans cette pièce stockhausenienne au son sinusoïdal pur non plus un simple concept d’évolution classique (« d’un point à un autre », expression qu’incarne du reste l’étymologie du mot « processus »), mais une transcendance de ce principe, c’est-à-dire des « tendances » vers ce « néant » que sont les « seuils de la perception des sons » : à l’instar des principes mis en œuvre pour la Moment-form, « les notions de « début », de « développement », de « fin » sont abolies. C’est en quelque sorte « un monde sonore en rotation » (Stockhausen, 1954) qui filtre à travers les limites de l’audible, mentionnera-t-il, dans les cours qu’il a dispensés à l’ENS de Paris dans la deuxième moitié des années 1980.
DansTexte 1, le discours boucourechlievien reposait d’emblée sur un matériau mouvant (attaque et longue désinence en écho51, à la rumeur fantomatique) dont « l’expansion progressive, rigoureusement contrôlée, aboutit à un grand bloc sonore fondamental, extrêmement mobile à l’intérieur de lui-même, en constante évolution dans le temps. Des opérations sélectives dans toutes ses régions mettent à jour, dès lors, des types de métamorphoses sonores très caractérisées qui sont ordonnées selon leurs vitesses d’évolution, puis constituées en structures musicales. On peut dire, ainsi, que la matière musicale de l’œuvre n’est pas réalisée « avec des sons », mais avec des mouvements de sons, des évolutions constantes »52.
L’amateur peut retrouver ces idées mouvantes de « percussions avec effet de masque » (de style des chimes de bambou) dansTexte 2 (influencé par Henri Pousseur), tout comme du reste dans Le Nom d’Œdipe (Boucourechliev, 1978 b, pp. 90-101). En l’occurrence, il est possible d’imager de circuler de la position à la transposition, de la formation à la transformation, de la figuration à la transfiguration – ce préfixe « trans » indiquant l’idée de passage, d’évolution dans la continuité. Comme le remarquait Barthes par ailleurs, « il s’agit, par transmutation (et non plus seulement par transformation), de faire apparaître un nouvel état philosophal de la matière langagière ; cet état inouï, ce métal incandescent, hors origine et hors communication, c’est alors du langage, et non un langage, fût-il décroché, mimé, ironisé » (Barthes, 1973, p. 51).
Ainsi que l’apercevait Bruno Maderna en 1957, « la conscience devient le lieu d’émergence de nombreuses projections temporelles qui ne peuvent plus être représentées par une logique unidimensionnelle » (Maderna, 1985, p. 8453). Ce contexte véhiculaire figurait l’environnement circonstancié deTexte 2 fondé sur l’idée d’une forme mobile. Créé à la salle Gaveau (Paris), cet opus a exploité le déroulement simultané (ou « isochrone » comme dit Boucourechliev) de deux bandes aux points de départ multiples et circonscrits (arrêtés à l’avance). Ainsi que le soulignait Gottfried Wilhelm Leibniz : « il peut y avoir pourtant un changement de relation sans qu’il arrive aucun changement dans le sujet » (Leibniz, 1966, p. 194). Comme toujours dans ce genre de pièces transformistes, plusieurs « formes mobiles » peuvent éclore au cœur du vaste réseau de probabilités.
Signes avant-coureurs des Archipels (Ducharme, 2002) – appréciés par ailleurs par Messiaen –, les rencontres de ces deux sources entraînaient un échange relatif de libertés. Les versions étaient donc variables mais prévues et idéalisées dans l’espace de diffusion. De cette pièce, Pierre Schaeffer a dit en substance que le compositeur reprenait les soucis tant de l’intégration de l’espace que du déroulement du temps (Schaeffer, 1967, p. 102). À ce propos, François Bayle notait quant à lui que « l’espace stéréophonique agit comme le « révélateur » de la forme, mettant en relief les articulations mobiles en métamorphose continue du matériau, à chaque fois différent… » (Bayle, 2004-2006). Du reste, avec cette bande magnétique aux matériaux fixés mais à la mise en forme plurielle (principe des mobiles de Calder), « l’œuvre n’existe pas, pour ainsi dire, avant la projection dans l’espace » qui se charge « de lire l’articulation, à chaque fois renouvelée, de l’œuvre. En ce sens, on peut dire (par allégorie plutôt que par analogie) que l’œuvre, dans une version monaurale, n’est guère plus qu’une partition ; et que l’espace assume ici, en quelque sorte, le rôle de l’interprète aboli » (Boucourechliev, 2004).
Pochette historique du disque 33 tours BAM sur lequel est gravé Texte 2 d’André Boucourechliev
En outre, Jean-Christophe Thomas a vu, en filigrane deTexte 2, un auteur qui livrait « son style : surcharge épineuse, hérissée – généreuse – de deux univers parallèles, giclés hors du carcan brisé de leurs structures sans doute « ouvertes » (Thomas, 2004-2006). En fait, «Texte veut direTissu, énonçait Barthes ; mais alors que jusqu’ici on a toujours pris ce tissu pour un produit, un voile tout fait, derrière lequel se tient, plus ou moins caché, le sens (la vérité), nous accentuons maintenant, dans le tissu, l’idée générative que le texte se fait, se travaille à travers un entrelacs perpétuel, perdu dans ce tissu – cette texture – le sujet s’y défait, telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans les secrétions constructives de sa toile » (Barthes, 1973, pp. 100-101). L’habileté technique du « discours », qu’il soit musicologique ou musical, a toujours été la clé de voûte de l’art de Boucourechliev. Et après tout, le terme même de « phonologie » (même à la milanaise) impliquait à la fois les concepts de prosodie et de langue musicale. Mais « comment un texte, qui est du langage, peut-il être hors des langages ? », demandait encore le sémiologue pianiste (Barthes, 1973, p. 50).
Pour une « loi de continuité »
Entre technique et langage, André Leroi-Gourhan a montré qu’« il serait vain de prétendre échapper à un besoin fondamental aussi puissant que celui qui porte l’homme à se retourner vers ses sources, mais l’analyse des sources est peut-être plus lucide et certainement plus pleine si l’on cherche non pas seulement à voir d’où vient l’homme, mais aussi où il est, et où il va peut-être. » (Leroi-Gourhan, 1964, p. 10). De fait, fertiles autant qu’enrichissants, les divers terrains d’expériences (tant géographiques que technologiques, tant historiques qu’esthétiques) foulés par André Boucourechliev ont donné naissance à des balbutiements autant qu’à des découvertes, à des inventions autant qu’à des innovations. Car l’œuvre expérimentale italo-française du musicien a su mettre en place des éléments langagiers inédits dont l’inventaire permet d’y voir – outre l’émancipation de formes closes et immuables en vue de structures mobiles et de formes « ouvertes » (Castanet, 2003) – la confection de processus (plutôt) lisses, la mise en place de continuums conceptuels justifiant la conjonction relationnelle de divers paramètres (tels ceux de l’éclatement d’éléments pulvérisés à l’intégralité, l’intégrité d’un texte, du relief des hauteurs à l’agogique générale…). « On voit bien que le plaisir du texte est scandaleux : non parce qu’il est immoral, mais parce qu’il est atopique », concluait à sa manière Roland Barthes (Barthes, 1973, p. 39).
« Il n’y a pas de rupture, ni pour moi ni pour la plupart de mes confrères, entre la musique du passé et la musique actuelle, quoique les très jeunes auditeurs s’étonnent parfois que je puisse écrire un livre sur Beethoven et composer avec la syntaxe qui est la mienne », reconnaissait Boucourechliev (Boucourechliev, 2002, p. 29). Entre fiabilité du passé et espérance du futur, tout en absorbant les données présentes mises en œuvre ici ou là par ses congénères – influences émanant des forces vives desagénération (Ducharme, 2002, p. 251) : Berio, Maderna, Stockhausen ou Pousseur pour la gestion des flux d’objets électroacoustiques naissants et Boulez, Stockhausen ou Brown pour le traitement sériel acoustique ou l’ouverture de la forme –, Boucourechliev a épuré son miel en expérimentant des domaines atypiques pour l’époque. La mise en réseau évolutionniste déterminée par les mouvements des structures déduites de la forme, la quête d’identité quasi fractale entre macro- et microstructures54, l’envie d’amnésie au niveau des manières de pensée dualistes – la« tradition » comme « forme de pensée collective » (Boucourechliev, 1978 a, p. 41) –, le recours conceptuel d’une relativité et d’une multiplicité des rapports structurels, le rejet apriorique des données hiérarchisées… ont alors alimenté le réseau centrifuge, d’un imaginaire étoilé, « orienté » et « réalisé » (Revault d’Allonnes, 1982, pp. 138 et 118).
Dépendant d’une sorte de « magie apprise sur le tas », nous confiait Boucourechliev, la musique pour bande magnétique a offert au compositeur un moyen infaillible et fatal dans la quête de la notion de continuité. Ce nouveau support a permis une variété illimitée de combinaisons objectales, de métamorphoses sonores, de miroitements timbriques, de constructions polyrythmiques grâce aux techniques de modification de la vitesse de l’enregistrement, de surimpression et de réorganisation par collage ou mixage des divers éléments d’assemblage. « L’artiste, dès lors qu’il est à l’œuvre, est projeté plus haut que sa condition, à une hauteur où il ne se reconnaît plus », parachevait à sa manière le compositeur (Boucourechliev, 1998, p. 23).
Très attaché à Ulysse et à Finnegans Wake de James Joyce, le futur auteur des Archipels pouvait analyser au travers des ouvrages de l’auteur irlandais les éléments d’une forme de « continuité dans la discontinuité »55. À la simple analyse perceptive, il est également très clair que l’œuvre de Boucourechliev de la fin des « glorieuses » années 1950 avait le pouvoir de privilégier la progression graduelle plutôt que le schéma en dents de scie, le certain au bénéfice du probable, le continu émaillé de discontinu sporadique (Brelet, 1968, pp. 253-277), le périodique au profit du statistique – même si, à bien des égards, l’histoire de la musique post-webernienne préconisait l’inverse. Leibniz n’écrivait-il pas que : « Trouvant qu’il y a une « connexion graduelle » dans toutes les parties de la création, qui peuvent être sujettes à l’observation humaine sans aucun vide considérable entre deux, nous avons tout sujet de penser que les choses s’élèvent aussi vers la perfection peu à peu et par degrés insensibles » ? (Leibniz, 1966, p. 418)
Entre théorie de l’information et perception esthétique (Moles, 1958), loin d’un empirisme naïf et béat, « les années 1950 et le début des années 1960 sont celles d’une avant-garde « desperada » et fière, indifférente au succès médiatique »56, expliquait rétrospectivement l’auteur du Nom d’Œdipe, en mai 1979. Dans un essai sur l’expressivité, Célestin Deliège remarquait alors que « la ligne de partage des compositeurs depuis les années cinquante semble de plus en plus montrer que la réussite intrinsèque de l’œuvre, appréciée indépendamment de son audience immédiate, résulte du degré de rationalité que le créateur est en mesure d’intégrer entre son langage et son esthétique, l’un et l’autre transposables en termes de forme et de contenu, à quoi il faut superposer, mais en maintenant un degré élevé d’exigence de corrélation de ces facteurs, la nécessité d’éviter à tout prix le déjà entendu » (Deliège, 2007, p. 67).
Ayant voulu défricher de nouveaux « champs d’évolutions » après la naissance de la fée Électronique et grâce à l’avènement de ses diverses ressources de transformation sonore au début des années 196057, André Boucourechliev a pu se forger sa propre « loi de continuité »58 (en tant que compositeur comme en tant que musicologue) tout en cristallisant posément les présupposés de son destin artistique. En effet, une des vertus des Archipels imaginés entre 1967 et 1972, par exemple, n’était-elle pas de se projeter vers « l’avenir »59 ? – En tous les cas, c’était une des définitions du « moderne » arrêtée en son temps par son collègue et ami Boris de Schlœzer.
Sélection d’œuvres « expérimentales » composées durant les années 1955-196060
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Bruno Maderna :La musica su due dimensioni [1952, revue en 1957]
Edgar Varèse :Déserts[1954-1961]
Henri Pousseur :Séismogrammes 1 et 2[1954-1955]
Pierre Schaeffer / Pierre Henry :Symphonie pour un homme seul [1949-1952-1955]
1955 :
Philippe Arthuys :Le Crabe qui jouait avec la mer; Boîte à musique
Luciano Berio :Mutazioni
Luciano Berio, Roberto Leydi et Bruno Maderna :Ritratto di città. Studio per una rappresentazione radiofonica
Pierre Boulez :Symphonie mécanique (musique pour le film de Jean Mitry)
Herbert Eimert :Fünf Stücke[1955-1956]
Pierre Henry :Spatiodynamisme(œuvre multimédia : tour interactive érigée avec la collaboration de Nicolas Schöffer et Jacques Bureau) ; Arcane (pour le ballet de Maurice Béjart) ; Haut voltage
Gottfried Michael Koenig :Klangfiguren 1 und 2[1955-1956]
Bruno Maderna :Notturno
Karlheinz Stockhausen :Gesang der Jünglinge[1955-1956]
Toru Takemitsu :Static Relief
1956 :
Philippe Arthuys :Trois études chinoises ;Voilà l’homme ; Ils récolteront la tempête; Natures mortes, au vibraphone et à la guitare
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SZERSNOVICZ P.
1982, « Boucourechliev », inLarousse de la musique, Paris, Librairie Larousse, tome 1.
TERUGGI D.
2007, « Technology and musique concrète : the technical developments of the Groupe de recherches musicales and their implication in musical composition » inOrganised Sound, vol. 12, no3.
Thrène,Texte 1,Texte 2,Concerto pour piano(Cl. Helffer), CD INA 275952.
Notes
Cet article est paru initialement dans Esprit no 280, 1960, p. 98-110. ↩︎
Parmi les nombreuses monographies signées par Boucourechliev, on remarquera l’étude sur Schumann en 1956 (Paris, Seuil, 1989), l’ouvrage sur Beethoven (Paris, Seuil, 1963), le livre sur Igor Stravinsky (Paris, Fayard, 1982), le regard sur Chopin (Paris, Fayard, 1996) et le travail sur Debussy (Paris, Fayard, 1998)… ↩︎
Se remémorant les after, les soirées off qui avaient lieu après les concerts estivaux de Darmstadt (séances survoltées au possible et parfois bien arrosées dans les auberges locales), André Boucourechliev a souvent évoqué quelques épopées circonstanciées quant au rapprochement possible de quelques protagonistes cosmopolites : « À toute heure du jour et de la nuit, Maderna tenait une espèce de « boutique de doléances » où venaient se plaindre ceux qu’on n’avait pas joués ; en général, il arrondissait les angles ; parfois il ne pouvait faire éviter quelque molestage [sic] ou échange de coups » (Von der Weid, 2010, p. 288). Lire également de Boucourechliev : « Darmstadt 1957 » (Boucourechliev, 2002, pp. 63-68). On consultera aussi avec profit : Borio et Danuser, 1997. En complément, prière de lire : Trudu, 1992 et Stockhausen, 2001. ↩︎
Voir l’enquête que Boucourechliev a menée pour la revuePreuves no 177 (Paris, novembre 1965), ainsi que les « réponses » publiées dans les numéros suivants (nos 178, 179, 180, 181, 189). ↩︎
Christine Esclapez a montré que certains de ces « personnages intermédiaires » (expression elle-même empruntée à Laure Murat) ont « proclamé haut et fort la parole des créateurs et ont défendu la possibilité d’une lecture toujours ouverte des œuvres du passé » (Esclapez, 2007, p. 24). ↩︎
En dehors de l’Introduction à Jean-Sébastien Bach (De Schlœzer, 1947), prière de lire aussi : De Schlœzer, 1949. Compulser également Boucourechliev, 1981, pp. 17-24. ↩︎
Au sujet de l’expérience audio-visuelle, lire Langlois, 2012, p. 181. ↩︎
Pianiste amateur, Roland Barthes se définissait comme « un déchiffreur sans vélocité » (cf. Noudelmann, 2008, p. 123). À noter que ce sémiologue et critique littéraire français a été un temps l’élève pianiste d’André Boucourechliev. Quelques aspects du rapport complice entre Boucourechliev et Barthes ont été abordés dans l’ouvrage collectif : Poirier, 2002, p. 10. ↩︎
C’est précisément en 1958 que Pierre Henry a quitté les locaux de la radio française pour fonder un des premiers studios privés d’Europe : le Studio Apsome (Paris). ↩︎
Au sein de ce groupe de recherche français, en avant-première d’un « cycle acousmatique » imaginé par François Bayle, un portrait tracé en miniature d’André Boucourechliev a été radiodiffusé le 19 mars 1985 (cf. Roudier, 1986, p. 208). ↩︎
Le premier concert a fait participer les compositeurs Mireille Chamass-Kyrou, Luc Ferrari et François-Bernard Mâche (Mâche, 1986). ↩︎
À cette époque, Olivier Messiaen, auteur en 1952 d’une pièce intitulée Timbres-Durées (15 mn – réalisée au GRM par Pierre Henry), compose le volumineux Catalogue d’oiseaux pour piano. Au sein d’une classe devenue célèbre au Conservatoire de Paris, Pierre Boulez, Pierre Henry, Karlheinz Stockhausen, Iannis Xenakis… ont fait partie de ses nombreux élèves (cf. Boivin, 1995). ↩︎
Ces très brefs travaux de Pierre Boulez ont été réalisés au GRM : Étude 1 (démarche sérielle sur un son) et Étude 2 (conception sérielle sur sept sons). ↩︎
Les créations de la Sonate pour piano (1959), de Signes (1961), de Grodek (1963) et d’Anarchipel (1970) d’André Boucourechliev ont eu lieu dans les séries de concert du Domaine musical. Par ailleurs, il est aisé de lire les nombreuses critiques de Boucourechliev consacrées aux diverses représentations de cette institution parisienne dans : Boucourechliev, 2002.. ↩︎
Termes extraits d’une lettre de Boulez à Cage, datée de juillet 1954 (cf. Nattiez, 1991, p. 237). ↩︎
Institut de Recherche et de Coordination Acoustique / Musique inauguré en 1975 dans le cadre du centre Georges Pompidou (Paris). ↩︎
Antoine Goléa avait remarqué que le théoricien Herbert Eimert était « l’un des premiers compositeurs de musique sérielle, en 1923, après Schönberg » (Goléa, 1962, p. 204). Consulter également : Eimert, 1955, p. 8-13. ↩︎
Robert Beyer et Herbert Eimert ont composé plusieurs opus ensemble tels Klangstudie II, Klang im Unbegrenzten Raum… En avance sur son temps, Robert Beyer avait écrit, dans les années 1920, plusieurs articles portant sur la musique et l’électricité (voir par exemple : Beyer, 1928). ↩︎
Il existe une « partition de réalisation » ou guide d’écoute de cette œuvre électronique éditée en 1960 à Wien chez Universal Edition (cf. Ligeti, 2001, p. 181 et pp. 184-188). ↩︎
1959 : année de fondation du Centre de recherches sonores de la Radio Suisse-romande par André Zumbach, Robert Dunand et Pierre Walder ; année de la formation du Grupo Musica Nova de musique concrète (sous la dir. de G. Mendes et C. de Oliveira) basé à São Paulo. ↩︎
Éditée en 1955, cette collection originale était placée sous la direction de Wladimir Porché (directeur général de la radio) et Jean Tardieu (directeur du Club d’Essai et du CERT – Centre d’Études de Radio-Télévision). ↩︎
À noter que ces deux musiciens avaient composé ensemble la musique de Ritratto di città en 1954 pour bande magnétique (une piste). ↩︎
En 1955, sont également mis sur le marché spécialisé deux microsillons pressés par la firme Ducretet-Thomson (Paris) initiant une série intitulée Premier panorama de la musique concrète (pièces de Pierre Schaeffer et Pierre Henry). ↩︎
Ce point de vue n’était, semble-t-il, pas partagé par tous. En effet, Maurice Fleuret affirme, en 1969, que « l’impasse électronique des années cinquante a prouvé que le son musical a besoin d’être façonné à la main pour émouvoir l’oreille » (Fleuret, 1992, p. 55). ↩︎
Cf. le CD Musica elettronica renfermant des œuvres de Bruno Maderna (Stradivarius STR 33349 paru en 1994). ↩︎
Texte repris dans : Decroupet, 2004, pp. 61-94. ↩︎
Notons que l’Omaggio a Emilio Vedova (1960) de Luigi Nono a été réalisé pour un dispositif 4 pistes à la RAI (Milan) alors que la musique de Tic Tac (1959) d’André Boucourechliev est composée pour une bande 1 piste au GRM (Paris). ↩︎
En cette même année 1958, Edgard Varèse présente, à la Cooper Union for the Advancement of Science and Art à New York, Pitch Variations conçues en 1957 par Newman Guttman aux Bell Telephone Laboratories (cf. Risset, 1987, p. 549). ↩︎
Avant de conclure que « le Pavillon Philips de l’Exposition de Bruxelles représente à cet égard, une première expérience de cette synthèse artistique du son, de la lumière, de l’architecture, une première étape vers un « Geste Électronique » (Xenakis, 1959, p. 30). On remarquera que vis-à-vis du contexte de l’abstraction défendu en 1958 par Iannis Xenakis, Pierre Schaeffer plaide entre 1953 et 1957 pour une « inspiration du concret » (Schaeffer, 1967, pp. 25-32). ↩︎
Concept de « degrés de différenciation » prôné par Karlheinz Stockhausen, notamment lors de ses conférences érudites à Darmstadt. ↩︎
On se souvient de l’expression « La révolution dans la continuité », titre donné à la réponse de Bruno Maderna lors de l’enquête réalisée par André Boucourechliev sur « La musique sérielle aujourd’hui » (cf.Preuves no XV/177, 1965). ↩︎
Mot-clef tiré du texte figurant sur le disque 33 tours Prospective 21e siècle, Philips 836.897 DSY. ↩︎
Cf.Transition I (1958-1960) de Mauricio Kagel pour bande magnétique (réalisée à la WDR à Cologne) dans laquelle le matériau sonore est en strict rapport avec sa gestion temporelle. Le contenu électronique propose une organisation du temps jouant sur la notion de continuité (notamment continuité de surfaces de timbres qui évoluent d’un objet à l’autre). Ainsi émergent des translations et des « rotations » du son – concept cher à Karlheinz Stockhausen, au demeurant. ↩︎
Paris, Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF), 1974. Pour plus d’informations sur cette œuvre, voir Poirier, 2002, pp. 169-175 et pp. 355-357. ↩︎
Entretien de l’auteur avec André Boucourechliev, après un cours de DEA en musicologie à l’École Normale Supérieure (Paris) en février 1986. ↩︎
Olivier Delaigue et Alain Poirier, « La relation Boucourechliev-Brown « une sorte de pont entre l’Amérique du Nord et l’Europe » in Poirier, 2002. ↩︎
1966 : année où Boucourechliev connait son premier succès public avec Musique nocturne donné au Festival de Royan. ↩︎
« Toute œuvre d’art, même si elle est explicitement ou implicitement le fruit d’une poétique de la nécessité, reste ouverte à une série virtuellement infinie de lectures possibles : chacune de ces lectures fait revivre l’œuvre selon une perspective, un goût, une « exécution » personnelle », écrivait Umberto Eco à la fin des années 1950 (Eco, 1965, p. 35). ↩︎
À noter qu’au niveau du rapport à la plastique sonore embrassée par Maderna, Boucourechliev a lui-même qualifié la démarche du compositeur italien d’« empirique » (Boucourechliev, 2002, p. 53). ↩︎
« … La poésie, c’est à mes yeux le pressentiment, en tout cas l’espoir, que cette contradiction ne va pas être pour un temps, et qu’un jour la présence humaine et les signes qu’elle a créés et qui aujourd’hui lui échappent – le « je » et l’« autre » disait Rimbaud – échangeront avec gloire et joie une « réciprocité de preuves », pensait Yves Bonnefoy (Bonnefoy, 1981, p. 63). ↩︎
Cf. « Bel édifice et les pressentiments », extrait du Marteau sans maître, poème mis en musique par Pierre Boulez en 1953-1955. ↩︎
Il s’agit ici d’une unité synonyme à la fois d’identité et de continuité. ↩︎
Pour mémoire, notons que les Musiques nocturnes (1965) de Boucourechliev seront dédiées à Berio. ↩︎
André Boucourechliev, « notices et analyses » du concert du 1er juin 1959 (Boucourechliev, 1959, p. 63). ↩︎
Voir à la fin de cet article le nombre d’« études » composées entre 1955 et 1960 dans la sélection non exhaustive d’œuvres expérimentales proposée. ↩︎
Écho typique du « son » milanais. Cette réverbération est due en fait à l’usage d’une plaque EMT. ↩︎
Voir le « Catalogue commenté des œuvres » in Poirier, 2002, p. 308. ↩︎
Traduction de ce texte madernien dans Feneyrou, 2007, p. 452. ↩︎
Analysée dans la partition de l’Étude 2 (1954) de Karlheinz Stockhausen. ↩︎
Propos d’André Boucourechliev cités dans Galliari, 1991, p. 46. ↩︎
Propos d’André Boucourechliev recueillis lors d’un entretien avec Jésus Aguila (Aguila, 1992, p. 94). ↩︎
Variateurs de vitesse, modulateurs et filtres de fréquence et d’amplitude – continus ou discontinus –, chambres d’écho, etc. ↩︎
« Tout va par degrés dans la nature, et rien par saut, et cette règle à l’égard des changements est une partie de ma loi de continuité », avouait Gottfried Wilhelm Leibniz, en 1704 (Leibniz, 1966, pp. 419-420). ↩︎
Cf. André Boucourechliev répondant à François-Bernard Mâche (Mâche, 1978, p. 45). Les sixties verront l’avènement des œuvres de Milton Babbitt, François Bayle, Edgardo Cantón, Philippe Carson, Luc Ferrari, François-Bernard Mâche, Ivo Malec, Luigi Nono, Bernard Parmegiani, Krzysztof Penderecki (cf. – entre autres – Schaeffer, 1967, pp. 114-124) ; « Situation de la recherche 1960 », Cahiers d’études de radiotélévision, nos 27-28, Paris, Flammarion, septembre-décembre 1960 ; La Biennale diVenezia nos 44-45, Venise, décembre 1961. ↩︎
Pour les opus engendrés entre 1948 et 1955 au GRM à Paris, prière de consulter : Gayou, 2007, pp. 74-86. Parcourir aussi le catalogue paru in : Chion et Delalande, 1986. Par ailleurs, on pourra également visiter les titres figurant dans la présentation des 62 CD édités dans le cadre de l’Electroacoustic Music History (1937-2000), EMH 2009. ↩︎
Pour citer ce document
Pierre Albert Castanet, « Le savoir-faire empirique d’André Boucourechliev ? À propos des œuvres expérimentales de la fin des années 1950 »,La Revue du Conservatoire [En ligne], Le troisième numéro, Dossier Les savoir-faire de l’artiste, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.
Quelques mots à propos de : Pierre Albert Castanet
Compositeur et musicologue, Pierre Albert Castanet est professeur à l’université de Rouen (Département de musicologie) et professeur associé au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Directeur du département des Métiers de la culture (université de Rouen), il est aussi directeur de collection musicologique pour les éditions Michel de Maule, Basalte, Ina-GRM, Millénaire III, Les Cahiers du CIREM… Il a enseigné dix ans dans le cadre de la formation doctorale « Musique et Musicologie du XXe siècle » (IRCAM, ENS, EHESS – Paris) et intervient depuis 2004 comme conférencier au sein du Collège de la Cité de la musique à Paris. Spécialiste de musique contemporaine, il a signé des centaines d’articles à travers l’Europe et publié une dizaine de livres (sur Dufourt, Ferrari, Lemaître, Levinas, Louvier, Martin, Risset, Scelsi…). Parmi ses publications, Tout est bruit pour qui a peur –Pour une histoire sociale du son sale a reçu le Prix des Muses en 2000.Quand le sonore cherche noise – Pour une philosophie du bruit a obtenu un coup de cœur de l’Académie Charles-Cros en 2009 (deux ouvrages publiés chez Michel de Maule à Paris). En 2013, il a écrit pour le compte de la Revue du Conservatoire de Paris(no2) : « Bruno Maderna, un chef d’orchestre ouvert sur le « Tout-monde », Paris, CNSMDP, 2013
Le peu d’attention accordée par les étudiants aux signes de pédale indiqués dans la partition est étonnant. Lors de mes études, j’ai entendu à de nombreuses reprises dire que les signes de pédales n’étaient pas bien indiqués, ou que peut-être ils n’étaient réalisables que sur des instruments de l’époque. J’ai donc souhaité comprendre pourquoi nous en sommes arrivés à ne pas prendre au sérieux les indications de pédale notées par les compositeurs, en dépit de leur présence dans de nombreuses éditions urtext.
Pour tenter de comprendre quelle était l’utilisation du registre qui lève les étouffoirs, je vous propose de faire une expérience sonore et d’examiner successivement :
– les instruments et leurs systèmes pour lever les étouffoirs,
– les méthodes,
– puis de voir quels sont les changements qui interviennent à partir de 1875.
Le peu d’attention accordée par les étudiants aux signes de pédale indiqués dans la partition est étonnant. Récemment, j’ai montré à un étudiant les indications de pédale qui se trouvent au début de la légende de Saint François de Paule marchant sur les flots de Liszt :
Franz Liszt, Légende n° 2 : Saint François de Paule marchant sur les flots, Paris, Heugel.
En retour, je n’ai eu que doute et interrogation. Lors de mes études, j’ai entendu à de nombreuses reprises dire que les signes de pédales n’étaient pas bien indiqués, ou que peut-être ils n’étaient réalisables que sur des instruments de l’époque. J’ai donc souhaité comprendre pourquoi nous en sommes arrivés à ne pas prendre au sérieux les indications de pédale notées par les compositeurs, en dépit de leur présence dans de nombreuses éditions urtext.
Pour tenter de comprendre quelle était l’utilisation du registre qui lève les étouffoirs, je vous propose de faire une expérience sonore et d’examiner successivement :
– les instruments et leurs systèmes pour lever les étouffoirs,
– les méthodes,
– puis de voir quels sont les changements qui interviennent à partir de 1875.
Les instruments
On peut schématiser et dire que le pianoforte a eu deux ancêtres.
Le premier est le gravicembalo col piano e forte de Bartolomeo Cristofori. C’est un clavecin à marteaux qui permet de jouer piano et forte1. Chaque note est pourvue d’un étouffoir qui arrête les vibrations des cordes lorsque l’instrumentiste relève le doigt de la touche. Conçu comme un clavecin, il ne possède ni registre manuel ni pédale qui permettraient de lever tous les étouffoirs pour laisser toutes les cordes résonner.
Le second est le tympanon, notamment le tympanon géant inventé vers 1697 par Pantaleon Hebenstreit (1669-1750), musicien saxon qui fascina l’Europe entière avec son instrument dont les sons semblaient flotter dans les airs.
Vingt ans plus tard, on retrouve dans les instruments de Gottfried Silbermann les deux ancêtres réunis. Ces instruments2 peuvent se jouer avec ou sans étouffoirs, grâce à deux manettes, situées de chaque côté du clavier, que l’on peut actionner en quittant un instant le clavier et qui lèvent les étouffoirs, respectivement dans les aigus et dans les graves. On trouve encore le même système pour lever les étouffoirs dans les pianoforte de son neveu Jean-Henri Silbermann, trente ans plus tard.
Pianoforte Jean-Henri Silbermann, vers 1776, collection privée.
Dans la deuxième partie du Versuch über die wahre Art das Clavier zu spielen publié à Berlin en 1762, Carl Philipp Emanuel Bach parle des pianoforte et du jeu sans étouffoirs : « Le registre sans étouffoirs du pianoforte est le plus agréable et, si l’on sait user d’une nécessaire prudence à cause de la résonance, le plus charmant pour improviser. »3 (Bach, C. P. E., 1762, p. 327).
Dès le début, les pianoforte sont pourvus de registres qui permettent de laisser résonner tout ou partie des cordes, laissant ainsi le son flotter dans l’air à la manière d’un tympanon.
Pianoforte Christian Baumann, Deux-Ponts, 1782, collection privée.Pianoforte Christian Baumann, Deux-Ponts, 1782, registres.
Pour illustrer musicalement le texte de C. P. E. Bach, je vous propose d’écouter le Prélude KV 284a de Mozart, joué sur un pianoforte carré de Christian Baumann (Deux-Ponts, 1782) avec tous les étouffoirs levés dans la première partie, qui ressemble à une improvisation, puis seulement avec les étouffoirs levés dans l’aigu dans la deuxième partie, d’un style plus strict4.
Audio 1
Dès les débuts du pianoforte vont se côtoyer et se mêler les deux esthétiques issues, d’une part, du gravicembalo col piano e forte de Bartolomeo Cristofori et, d’autre part, du tympanon géant inventé vers 1697 par Pantaleon Hebenstreit ; d’un côté un jeu clair où la durée de chaque note est déterminée par le doigt du musicien, de l’autre un jeu où chaque note flotte dans l’air au milieu d’un halo sonore.
On voit sur les premiers pianoforte, par la disposition des manettes destinées à lever les étouffoirs, que le système fonctionne bien comme un registre, au même titre qu’un registre de clavecin ou d’orgue, c’est-à-dire un registre qui change la couleur.
Par la suite, les facteurs adapteront soit un système de genouillère, soit un système de pédale qui permettra de lever les étouffoirs tout en jouant, sans avoir à lever les mains du clavier.
Les méthodes
Cinq méthodes vont nous donner plus d’informations sur la manière d’utiliser le registre qui lève les étouffoirs.
La première est de Philipp Jacob Milchmeyer (Francfort-sur-le-Main, 1749-Strasbourg, 1813), personnalité étonnante, qui se consacre à la fois à la facture instrumentale et à l’enseignement du pianoforte, ainsi qu’à la publication didactique de musique pour le pianoforte. En 1797, Milchmeyer publie à Dresde sa méthode intitulée : Die wahre Art das Pianoforte zu spielen. C’est l’une des toutes premières méthodes destinées uniquement au pianoforte. Elle s’adresse à tous ceux qui n’ont pas de professeur ainsi qu’aux maîtres de musique des petits villages. Dans sa méthode, Milchmeyer explique qu’il enseigne depuis vingt-quatre ans, dont dix-huit ans passés à Paris et à Lyon, et qu’il a enseigné également dans les pays germaniques, à Vienne, Dresde, Munich et Berne. Il explique l’utilisation du registre qui lève les étouffoirs.
« Il faut rappeler plusieurs points concernant les étouffoirs : ils peuvent créer les plus belles choses, mais aussi les plus abominables, selon qu’ils sont utilisés avec goût ou mal utilisés ; car dans ce dernier cas tous les sons se mélangent et donnent une sonorité à ce point insupportable que l’on voudrait se boucher les oreilles. Je veux donc essayer de montrer clairement l’utilisation de ce registre au moyen de plusieurs exemples.
Avec ce registre on peut tout d’abord imiter le son de petites cloches ; il faut jouer la main droite tout en haut du clavier et chaque note mezzo forte, pendant que la main gauche accompagne au milieu, avec un jeu lié et pianissimo. » (Milchmeyer, 1797, p. 59)5
Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielen, Allegro p. 59.
Le tempo allegro de cet exemple est possible car les notes de la main droite, jouées mezzo forte dans l’aigu de l’instrument, n’ont pas un volume très important et ne vont donc pas trop se mélanger. Milchmeyer prend soin d’indiquer pianissimo pour la main gauche, afin que les notes d’accompagnement jouées dans le milieu du clavier conservent leur clarté sans gêner le chant. Les indications de dynamique sont données avec une grande précision et correspondent parfaitement à la pratique des instruments de l’époque. À la quatrième mesure, Milchmeyer indique de laisser les étouffoirs redescendre sur les cordes, pour ne les relever qu’au début de la seconde partie. Il crée ainsi une césure, comme une virgule ou une ponctuation auditive. On voit que le registre des étouffoirs est utilisé pour laisser résonner les notes comme sur un tympanon, mais qu’il faut maîtriser parfaitement les plans sonores pour que les mélanges occasionnés, comme ici dans les harmonies de la main gauche, soient perçus comme une coloration de la musique et non comme une confusion désagréable.
Il passe ensuite en revue différents cas d’utilisation du registre des étouffoirs :
« Dans une pièce avec un tempo lent, si l’on joue la main droite pianissimo et de manière liée, que l’on joue un chant mezzoforte dans les basses, avec tous les étouffoirs levés et le volet d’expression fermé, on peut très bien imiter un duo de deux hommes qui seraient accompagnés par un instrument. » (Milchmeyer, 1797, p. 60)6
Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielen, Adagio p. 60.
Le tempo lent permet de faire chanter la mélodie dans les graves, sans que le mélange des harmonies de tonique et de dominante ne soit dérangeant. La main droite doit être jouée de manière liée, précise Milchmeyer. On trouve dans la méthode la description du jeu lié, qui correspond parfaitement à la situation de cet exemple :
« Tous ceux qui jouent du pianoforte devraient, pour tenir compte de l’instrument, choisir de jouer de manière liée, car les notes frappées et hachées ne conviennent pas du tout à l’instrument, il faut plutôt le flatter d’une manière douce. Cependant il y a toujours des exceptions : ainsi, par exemple, je n’aime pas cette manière liée de jouer dans les roulades, dans les chromatismes et autres divers chants de la basse, parce que la longue résonance des grosses cordes génère des sons dissonants. Mais des morceaux composés seulement des notes réelles de l’accord, fussent-elles consonantes ou dissonantes, seront exécutés de façon parfaite par cette manière de jouer. Elle rend le son du pianoforte doux et en quelque sorte velouté, et l’on peut ainsi rendre les sons aigus de l’instrument, qui ont tendance à une certaine dureté et sécheresse, plus doux et amollis. » (Milchmeyer, 1797, p. 6)7
Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielen, Andante p. 61.
Milchmeyer continue :
« Lorsqu’on joue la main droite mezzo forte, sans étouffoirs et avec le volet fermé, on peut soutenir une note qui doit résonner longtemps soit par une attaque rapide, soit par la vibration du marteau contre les cordes. On peut ainsi imiter une voix féminine, mais il faut pour cela que la main gauche joue la basse mezzo forte et l’accompagnement pianissimo. À chaque changement [d’harmonie], afin d’éviter le désagrément qui se forme par de nombreuses résonances des sons, il faut ainsi étouffer la dernière note de l’accord et jouer aussitôt la première note de l’accord suivant sans étouffoirs. » (Milchmeyer, 1797, p. 61)8
Milchmeyer note avec grande précision les différents plans sonores de l’accompagnement. La réalisation des notes répétées n’est véritablement possible que sur une mécanique à simple ou double pilote. La remarque sur la nécessité de changer la pédale, lorsque le mélange des sons n’est pas bon, est très intéressante. En effet, l’exemple donné ne comporte aucun signe de changement de pédale. En le jouant, j’ai remarqué que le mélange des harmonies de fa majeur et de do majeur avec septième ne choque pas du tout si l’on respecte bien les indications dynamiques données. Le mélange d’harmonies n’est donc pas considéré comme dissonant. Ce sont, comme Milchmeyer l’indiquait plus haut dans sa description du toucher lié, les notes conjointes, les chromatismes dans les basses, qui sont considérés comme véritablement dissonants.
Il est très intéressant de noter que Milchmeyer précise la manière d’utiliser le registre des étouffoirs, pratique qui ne correspond pas à la nôtre aujourd’hui. En effet, il dit qu’il faut étouffer la dernière note de l’accord pour pouvoir jouer la première note de l’accord suivant sans étouffoirs. Cette pratique diffère de la pratique moderne, que l’on nomme pédale syncopée ; les étouffoirs sont baissés au moment où la première note de la nouvelle harmonie est jouée puis ils sont immédiatement relevés pour laisser à nouveau les cordes vibrer. La pratique décrite par Milchmeyer sera encore utilisée tout au long du XIXe siècle.
Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielen, Allegro p. 62.
Milchmeyer cite d’autres cas de figure :
« On peut très bien réaliser un decrescendo qui imite par exemple le coucher du soleil. On commence le trait fortissimo avec le volet ouvert et sans étouffoirs ; lorsqu’on a atteint le piano on laisse peu à peu le volet descendre et on termine pianissimo avec les étouffoirs. » (Milchmeyer, 1797, p. 61)9
Le registre des étouffoirs participe donc également à la réalisation des dynamiques ou nuances.
Philipp Jacob Milchmeyer, Die wahre Art das Pianoforte zu spielen, Adagio p. 63.
« L’harmonica10 peut très bien être imité sans étouffoirs ; il faut seulement le traiter conformément à son véritable caractère, comme pour chaque instrument que l’on veut imiter. En général, l’harmonica requiert des pièces de caractère très expressif, un tempo lent, et de longues notes tenues et chantantes. Mais pour réussir à créer sur le pianoforte un chant soutenu, il n’y a pas d’autre moyen que d’attaquer la note avec une certaine vitesse, ou de faire vibrer rapidement le marteau contre les cordes, comme je l’ai rappelé précédemment. Toutes les notes du chant et de l’accompagnement doivent faire partie du même accord. Si l’on change d’accord, les sons du précédent accord doivent, si l’expression le permet, disparaître peu à peu ou être étouffés, et les sons du nouvel accord doivent être joués tout de suite sans étouffoirs, car, sans cette précaution, la résonance des notes jouées précédemment créerait avec les nouvelles un mélange abominable. » (Milchmeyer, 1797, p. 62)11
Milchmeyer note à nouveau avec soin les différents plans sonores : les basses forte et le reste piano. Cet exemple ne pose aucun problème de confusion sonore. En effet, si l’on prend soin de respecter les dynamiques notées, les sons s’éteignent progressivement et il n’est pas nécessaire d’abaisser les étouffoirs – ce qui risquerait d’ailleurs de rompre le charme. Milchmeyer précise bien que ce sont les traits ou les passages chromatiques qui engendreraient des mélanges abominables. On voit donc peu à peu se dessiner assez clairement quels sont les mélanges sonores possibles ou non.
La deuxième méthode de notre étude est celle de Jean-Louis Adam (1758-1848). Né à Muttersholtz (près de Sélestat, Bas-Rhin), il se rend à Paris en 1775. Il est nommé professeur au Conservatoire de Paris en 1797, et ne prendra sa retraite qu’en 1848. Parmi ses nombreux élèves figurent F. Kalkbrenner, F. Chaulieu, Henri Lemoine, Mlles Beeck, Basse et Renaud d’Allen, Herold, Callias, Rougeot, Bréval fils, entre autres.
Fraîchement créé, le Conservatoire décide de publier des méthodes pour chaque instrument. Les premières motivations à la rédaction de cette collection de méthodes sont d’abord d’ordre politique. L’État souhaite en effet former ses propres musiciens et mettre un terme à la dépendance musicale de la France vis-à-vis des monarchies, et en particulier celles d’Allemagne et d’Italie. Chaque méthode est censée représenter ce qui se fait de mieux pour chaque discipline. Cela explique la cosignature d’un comité d’enseignants, car confier l’enseignement à un unique professeur serait en limiter la portée. Adam est ainsi désigné pour rédiger la méthode pour le pianoforte. Il va expliquer l’utilisation des pédales dans le chapitre dix, intitulé « De la manière de se servir des pédales » :
« Beaucoup de personnes croyent que la grande pédale [qui sert à lever les étouffoirs] ne doit s’employer que pour exprimer le forte, mais elles se trompent ; cette pédale qui laisse vibrer les sons indistinctement ne produira qu’une confusion de sons désagréable à l’oreille, nous allons donc indiquer la manière de s’en servir.
La grande pédale ne doit être employée que dans les accords consonants, dont le chant est très lent, et qui ne changent point d’harmonie ; si ces accords sont suivis d’un autre qui n’a plus de rapport ou qui change l’harmonie, il faudra étouffer le précédent accord et remettre la pédale sur l’accord suivant, en ayant toujours soin de la lever avant chaque accord dont l’harmonie ne sera pas la même que dans le précédent. » (Adam, 1805, p. 218-219)
On retrouve ici les mêmes prescriptions que chez Milchmeyer. On voit, dans les exemples qui accompagnent cette explication, que le fait de mélanger certains accords, en général les premier, quatrième et cinquième degrés d’une gamme, n’est pas considéré comme une véritable modulation, et donc que l’on peut les garder dans la même pédale. Notons au passage que la pédale se met sur le temps, simultanément à l’apparition de la nouvelle harmonie, comme le décrit également Milchmeyer.
« En général on ne doit jamais se servir de cette pédale pour exprimer le forte que [sic] dans les mouvemens lents, et quand il faudra soutenir pendant plusieurs mesures la même basse ou la même note de chant sans interruption ou changement de modulation. On sent aisément, que si l’on appliquoit la pédale à un chant d’un mouvement vif ou mêlé de gammes, les sons se confondroient de manière qu’on ne pourroit plus distinguer le chant. Rien ne produit un plus mauvais effet, que lorsqu’on exécute avec cette pédale des gammes chromatiques dans un mouvement vif, ou des gammes par tierces. C’est cependant la grande ressource des talents médiocres. » (Adam, 1805, p. 219)
On constate que les deux méthodes donnent les mêmes indications.
Une preuve de bien mauvais goût est de se servir de cette pédale pour tous les passages indistinctement ; car si l’on est sûr de produire de beaux effets en l’employant à propos, autant on peut être certain de déplaire et de fatiguer en l’employant à contresens. » (Adam, 1805, p. 219)
Cette remarque est particulièrement intéressante. L’usage continu de la pédale annule les contrastes ! Peut-être devrait-on se rappeler cette règle un peu plus aujourd’hui…
« Cette pédale est beaucoup plus agréable quand on s’en sert pour exprimer le doux, mais il faut avoir soin d’attaquer les touches avec beaucoup de délicatesse et d’une manière plus douce encore que lorsqu’on joue sans pédale. Le son de l’instrument est naturellement plus fort quand les étouffoirs sont levés, et une seule touche fait vibrer toutes les autres en même temps, si on appuie avec trop de force, ce qui n’arrive point lorsqu’on attaque la touche avec douceur.
Il ne faut se servir de cette pédale et de cette manière de jouer doux que pour les chants purs, harmonieux, dont les sons peuvent se soutenir longtems, comme par exemple dans les pastorales et musettes, les airs tendres et mélancoliques, les romances; les morceaux religieux, et en général dans tous les passages expressifs dont les chants sont très lents et ne changent que très rarement de modulation. » (Adam, 1805, p. 219)
Comme chez Milchmeyer, l’utilisation de la pédale des étouffoirs est liée au caractère de la musique, aux affects. Adam place ensuite deux pièces comme exemples d’utilisation des registres. La première est un Adagio, Air suisse nommé le rans des vaches imitant les échos. Adam montre l’utilisation combinée de la pédale qui lève les étouffoirs et celle du jeu céleste (languettes de cuir ou de tissu qui s’interposent entre les marteaux et les cordes, appelé aujourd’hui moderator) dans un tremendo imitant les sons filés des cors des alpes, avec les échos successifs dans les montagnes. Dans le premier couplet Andante, les harmonies de tonique et de dominante se mélangent sans qu’Adam indique de changement de pédale.
L’autre exemple est une Pastorale d’Adam. Le mouvement est Andantino, avec comme indications supplémentaires, legato et grazioso. La première phrase se joue sans étouffoirs et avec le jeu céleste. Comme dans les exemples des deux précédentes méthodes, il faut baisser les étouffoirs pour ponctuer le discours, comme pour mieux faire entendre les virgules et les points.
Jean-Louis Adam, Méthode, p. 224, 1er et 2e systèmes.
Un verset entier en la mineur doit être joué sans pédale, créant ainsi un grand contraste avec le refrain et les longs passages avec pédale.
En résumé, on voit que le registre qui lève les étouffoirs est utilisé avec grande parcimonie, les harmonies étant le plus souvent tenues avec les doigts. Son utilisation est liée au caractère de la pièce, et l’on ne craint pas de mélanger parfois les degrés harmoniques I, IV et V, créant des effets de couleur parfois assez audacieux.
La Méthode complète théorique et pratique pour le pianoforte de Johann Nepomuk Hummel nous apporte encore un éclairage complémentaire, plus tardif : publiée en allemand en 1827, elle paraît à Paris traduite en français, en 1838.
« Sur l’emploi des pédales
§ 1 L’usage de lever les étouffoirs presque continuellement est devenu assez général : c’est un excellent moyen de cacher un jeu défectueux, et souvent on aurait de la peine à reconnaître certains exécutans [sic], si on les entendait sans le secours des pédales.
§ 2 Quoique le véritable artiste n’ait pas besoin d’aucune pédale pour toucher ses auditeurs, il serait injuste de les rejeter entièrement ; car celle qui lève les étouffoirs et celle du jeu céleste se prêtent quelquefois avec avantage pour varier les effets ; mais elles s’employent principalement dans les mouvements lents, et dans les endroits où les accords ne changent pas trop vite. Les autres pédales sont superflues, et n’ont de valeur ni pour l’exécutant, ni pour l’instrument.
§ 3 L’élève n’emploiera donc pas la pédale avant de savoir jouer son morceau avec pureté et précision. En général, on fera bien de ne s’en servir qu’avec ménagement ; car il est faux de croire qu’un passage bien exécuté, sans la pédale, et dans lequel on distingue chaque note, ait moins de charme pour l’auditeur qu’avec la pédale, qui laisse entendre le bourdonnement d’une foule de sons.
Les oreilles peu délicates peuvent seules supporter un tel abus ; les hommes de goût seront assurément de mon avis. Ni Mozart, ni Clementi n’ont eu recours à ces moyens pour acquérir le titre glorieux de premiers pianistes de leur temps.
Voici quelques cas où ces deux pédales s’employent convenablement. » (Hummel, 1838, p. 460-461)
Johann Nepomuk Hummel, Méthode complète théorique et pratique pour le pianoforte, p. 460.Johann Nepomuk Hummel, Méthode complète théorique et pratique pour le pianoforte, p. 461.
Élève de Mozart, Hummel constate un emploi de plus en plus continu de la pédale.
À ce propos, il est très intéressant de relater le témoignage de Conrad Berg (Colmar, 1785-Strasbourg, 1852), professeur de piano à Strasbourg, compositeur et pianiste. Il publie chez Richault à Paris une Méthode progressive de piano accompagnée d’un Manuel à l’usage du Maître pour la Méthode progressive de piano. Dans ce manuel, Conrad Berg nous livre un témoignage empreint de sincérité et particulièrement révélateur :
« Chapitre IX – De l’emploi de la pédale
Le Piano par sa nature est un instrument sec, incapable de filer un son ; il ne se prête que difficilement à rendre un chant. Tous nos grands artistes ont senti ce défaut ; ils ont cherché par tous les moyens possibles, sinon à le faire disparaître, du moins à le cacher et à imiter ce charme dont la voix et certains instruments à vent ou à archet ont seuls le privilège.
Il existe pour cela deux moyens. 1º La manière de lier les sons par le toucher. 2º L’emploi de la Pédale.
Le dernier moyen est celui qui semble approcher le plus près du but désiré. Toutefois son emploi présente de graves inconvénients : d’abord il fait perdre au Piano une partie de son caractère distinctif, parce qu’il lui ôte la clarté ; ensuite il entraîne à des aberrations dans l’expression, dans le sentiment musical ; ces aberrations se manifestent surtout dans la mauvaise direction que l’emploi de la pédale imprime aux productions de nos jours ; enfin cet emploi fait perdre aux élèves le sentiment de la netteté si indispensable pour acquérir un jeu égal et correct.
Le degré de perfection atteint de nos jours dans la confection des Pianos a tellement développé l’usage des pédales qu’il semble parfois que les auteurs ne trouvent plus d’idées sans leur emploi et que toutes celles qu’ils inventent ne sauraient se passer de leur secours.
Pour s’en convaincre on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur les productions modernes. Mais quelque peine que se donnent les bons auteurs pour réprimer l’abus dans l’emploi des pédales et pour en renfermer l’usage dans les limites d’une harmonie correcte, cet abus n’en existe pas moins. La pédale est un moyen de produire de l’effet ; chaque compositeur cherche à en produire le plus possible, et à force d’enchérir sur les effets, on finit par n’en produire aucun.
Je suis loin de proscrire tout à fait l’emploi des pédales, je désire seulement le voir ramené à son véritable but, qui doit être :
1º De faire vibrer dans les passages lents une harmonie large, comme par exemple les basses dans une pièce pastorale. 2º D’établir une progression de force, dans des passages où l’harmonie s’y prête et où le dessin mélodique n’en souffre pas. 3º De produire surtout de ces évaporations harmoniques, si je puis m’exprimer ainsi, dans les phrases finales très lentes, ou dans des retours à un thême, ou dans sa préparation.
C’est surtout dans ces dernières combinaisons, si elles sont sagement amenées, que l’imagination de l’auteur trouvera un vaste champ pour ses inspirations poétiques. Mais, je le répète, tous ces effets doivent être ménagés avec une grand réserve et avec un discernement complet.
Que l’on ne croie point que je sois le seul à formuler ces principes. Ce sont aussi ceux d’une des plus grandes autorités de notre siècle, du célèbre J. N. Hummel. C’est à la suite d’un entretien que j’ai eu à ce sujet à Vienne avec cet artiste distingué que mes propres vues se sont développées sur ce point.
Je partageais alors les travers du siècle, et il ne m’a pas fallu moins de quatre ans pour me convaincre de mon erreur et de la justesse des vues de Hummel.
Après avoir fait mes études musicales à Paris, où je n’avais eu à ma disposition qu’un assez mauvais Piano à cinq octaves, j’eus l’occasion à mon passage à Stuttgart de jouer devant Madame Zumsteeg, veuve du célèbre compositeur de ce nom. Tout en me faisant compliment sur mon jeu, elle ajouta : « Pourquoi ne faites-vous pas usage des pédales ? Cela rendrait votre jeu bien plus intéressant. »
Ce mot intéressant me frappa. Je cherchai dès lors à rendre mon jeu intéressant, par le secours des pédales. Je reconnus que mes compositions jusqu’alors ne renfermaient que peu ou point d’effets de ce genre. Je me mis à créer de ces effets dans mes nouvelles compositions et cette manie de prodiguer la pédale augmenta au point que dans une de mes sonates intitulée : Sonate pathétique, la pédale se trouva employée sans discontinuation pendant trois pages consécutives. Je me trouvais malheureux quand j’étais obligé de jouer sur un piano dont les pédales n’étaient pas en bon état.
C’est alors qu’arrivé à Vienne, Hummel me parla de ma Sonate pathétique et me reprocha ma profusion dans l’emploi des pédales. Il me fit part de ses vues à ce sujet et me communiqua les idées que je viens de reproduire.
Je l’écoutais avec déférence et pourtant il m’était impossible de me rendre à ses raisons. Je ne voyais alors en Hummel qu’un homme à vues rétrogrades et je me promis, en moi-même, non seulement de persister dans mon systême de pédales, mais de le développer encore s’il était possible.
De retour à Strasbourg, il arriva tout naturellement que les élèves qui se fesaient [sic] entendre à mes exercices de musique, jouaient des pièces tantôt avec pédales tantôt sans pédales suivant le genre de composition qu’ils exécutaient.
J’eus bientôt lieu de m’apercevoir que ceux qui jouaient des morceaux sans pédales produisaient souvent plus d’effet et fesaient plus de plaisir que ceux qui jouaient des morceaux où elles étaient employées. Cette observation me frappait surtout, quand les premiers jouaient après les autres.
Je compris peu à peu que sans pédales, le jeu gagnait beaucoup en netteté, tandis qu’il perdait avec les pédales et plus encore lorsqu’elles étaient employées par des personnes timides ou peu musiciennes. Je finis alors par reconnaître la vérité des principes de Hummel, mais comme je l’ai dit plus haut, il ne m’a pas fallu moins de quatre ans pour me convaincre tout à fait. » (Berg, après 1850, p. 57-59)
La cinquième méthode est celle de Carl Czerny (Vienne, 1791-Vienne, 1857). Les trois premières parties de la Vollständige theoretisch-practische Pianoforte-Schule op. 500 sont publiées en 1839 et la quatrième partie, Die Kunst des Vortrags der älteren und neueren Klavierkompositionen, en 1842. Élève de Beethoven, pianiste, compositeur et grand pédagogue (il fut notamment professeur de Liszt), Czerny dresse un état de l’art pianistique comme l’avaient fait avant lui C. P. E. Bach ou D. G. Türk. Sa méthode analyse de manière très claire tous les paramètres du jeu de piano, depuis les rudiments de base jusqu’à la maîtrise la plus complète de l’exécution. Czerny explique l’utilisation des pédales du pianoforte dans la troisième partie de sa méthode, intitulée Vom Vortrage. On y retrouve les indications déjà vues dans les méthodes précédentes. La pédale qui lève les étouffoirs (appelée aussi pédale forte) permet de tenir une basse pendant que la main gauche joue les accords de l’accompagnement et la main droite la mélodie, créant ainsi trois plans sonores distincts.
Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 43.
Czerny explique la manière d’utiliser la pédale :
« Pour obtenir cet effet, celui qui joue doit baisser la pédale exactement avec l’octave ; car s’il le fait un instant plus tard la pédale ne crée plus le même effet et l’octave sonne courte et sèche. Comme cette octave doit résonner durant toute la mesure il ne faut pas relever la pédale plus tard que la dernière croche pour pouvoir l’abaisser à nouveau avec l’octave suivante. » (Czerny, 1839, p. 43)12
Cette indication d’utilisation de la pédale qui correspond à celles trouvées dans les méthodes précédentes est particulièrement intéressante car elle ne correspond pas à la manière moderne de mettre la pédale. En suivant les indications de Czerny et de ces prédécesseurs, on crée une petite césure sonore dans l’accompagnement entre chaque harmonie. La manière actuelle d’utiliser la pédale que l’on nomme pédale syncopée consiste à relever la pédale exactement au moment où l’on joue l’octave suivante et à l’abaisser très rapidement à nouveau pour garder la basse dans la pédale toute la mesure. De cette manière on crée une continuité sonore et l’on supprime la petite césure qui survient entre chaque harmonie, selon les indications de Czerny. Czerny fait encore observer que l’on ne change pas la pédale entre les mesures quatre et cinq car l’harmonie ne change pas. Il en déduit la règle qu’« il faut garder la pédale tant qu’un passage est basé sur le même accord. » (Czerny, 1839, p. 44)13
Visuel 14
Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 44.
Il donne ensuite deux exemples pour montrer une utilisation fautive de la pédale. Il explique que la pédale ne peut pas être utilisée dans des changements rapides d’accords ou dans des passages en gammes, particulièrement dans le grave de l’instrument.
Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 44.
L’exemple qui suit est particulièrement intéressant. Czerny explique que l’on peut cependant utiliser la pédale quand il y a des passages en gammes à la main droite, parce que la main droite se trouve dans l’aigu de l’instrument et que la main gauche a un accompagnement fondé sur des harmonies avec une basse qui doit résonner pendant la mesure. Czerny appelle ce genre d’accompagnement « eine harmoniöse Begleitung ». Il fait remarquer ensuite :
« On voit qu’il faut changer la pédale à chaque nouvel accord comme dans la mesure six. Cependant, à la mesure sept, la pédale reste pendant deux accords parce que, d’une part, la basse mi résonne et que, d’autre part, le passage est pianissimo et que la dissonance ne se remarque pas. » (Czerny, 1839, p. 45)14
On voit que le mélange d’harmonies peut être toléré sans être considéré comme dissonant, dans certains cas.
Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 45.
« Lorsqu’une note de basse est jouée très énergiquement, et lorsque la suite est jouée dans l’aigu de l’instrument et piano, il peut y avoir plusieurs changements d’harmonie dans la même pédale parce que la note grave sert de basse à tout le passage. » (Czerny, 1839, p. 45)15
Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 45.
« Dans les passages qu’il faut jouer avec une douceur particulière, on peut tenir la pédale pendant plusieurs accords dissonants. Cela fait l’effet du son doux et flottant de la harpe éolienne ou celui d’une musique que l’on entend de très loin. » (Czerny, 1839, p. 45)16
Les trois derniers exemples montrent que l’on accepte certains mélanges harmoniques pour créer des couleurs particulières. On ne considère alors pas ces effets comme dissonants. On continue à être fasciné par les sons doux, flottant dans l’air, qui rappellent le tympanon ou la harpe éolienne.
Carl Czerny, Méthode, 3e partie, p. 47.
« Une fin dans un caractère très doux avec des accords qui ne changent pas doit être jouée avec pédale. » (Czerny, 1839, p. 46)17
« À la fin on tiendra la pédale aussi longtemps que le dernier accord demeure clairement perceptible. » (Czerny, 1839, p. 47)18
Czerny résume la situation ainsi :
« Il y a des compositeurs dont les œuvres ne nécessitent pratiquement jamais l’utilisation de la pédale, et d’autres au contraire pour lesquelles elle est continuellement nécessaire.
Mozart, Clementi et leurs contemporains, ne pouvaient pas en faire usage, car elle n’avait pas été inventée.
Ce n’est qu’au début de ce siècle que Beethoven, Dussek, Steibelt, etc. en ont développé l’usage, tout comme Clementi qui l’a utilisée, plus tard, beaucoup plus souvent.
Beethoven a compté sur son utilisation dans plusieurs œuvres pour clavier, comme par exemple dans le finale de la Sonate en ut majeur op. 53 qui ne ferait aucun effet sans pédale.
Presque tous les nouveaux compositeurs l’utilisent très fréquemment, comme Ries, Kalkbrenner, Field, Herz, Liszt, Thalberg, Moscheles (dans ses œuvres plus récentes), etc., et il va de soi que celui qui joue doit mettre la pédale partout où il en trouve l’indication.
Il doit seulement faire attention lorsqu’il y a des changements d’accords si par hasard le graveur a noté une indication un peu trop longue pour mettre la pédale.
Dans les œuvres de Hunmmel, on n’en trouve presque pas l’indication, et l’on peut aussi la plupart du temps s’en passer.
Ainsi il n’est pas conseillé de l’utiliser souvent dans les œuvres pour clavier plus anciennes, comme par exemple de Mozart, Emmanuel Bach, ou dans les sonates plus anciennes de Clementi ; car l’emploi de la pédale dépend beaucoup du genre de composition qui, comme nous le verrons plus tard, peut être très varié.
Il faut encore signaler que Beethoven dans ses premières œuvres indiquait de mettre la pédale par senza sordino. Dans les cas où il indique con sordino il faut l’enlever. » (Czerny, 1839, p. 47)19
Dans la quatrième partie de la méthode, op. 500, intitulée Die Kunst des Vortrags der älteren und neueren Klavierkompositionen et publiée trois ans après les trois premiers volumes, Czerny passe en revue les caractéristiques des principales écoles pianistiques. Les deuxième et troisième chapitres sont consacrés à l’exécution des œuvres avec pianoforte de Beethoven. On y trouve encore quelques remarques importantes sur l’utilisation de la pédale. À propos de Beethoven, Czerny écrit : « Beethoven utilisait très fréquemment la pédale, bien plus que ce que l’on trouve indiqué dans ses œuvres. » (Czerny, 1842, p. 2)20 Nous avons vu avec les exemples tirés de la méthode de Czerny différents cas de figure qui permettent de comprendre à quel moment il était évident d’utiliser la pédale même s’il n’y avait pas d’indication dans la partition.
La Sonate en ré mineur op. 31 n° 2 de Beethoven présente plusieurs cas intéressants. Dans le premier mouvement (mes. 143 à 148), « lors de la réexposition du thème (Largo), il faut garder la pédale pendant le récitatif qui doit faire l’effet d’une plainte que l’on entend au loin. » (Czerny, 1842, p. 55)21 L’indication de Czerny ne laisse aucun doute sur l’utilisation de la pédale et sur son but expressif.
Carl Czerny, Méthode, 4e partie, p. 56.
L’exemple musical que donne Czerny dans la méthode, pour le début du troisième mouvement, comprend des indications de pédales qui ne se trouvent pas dans la première édition. Czerny explique que Beethoven a improvisé un jour de 1803 le thème de ce mouvement en apercevant un cavalier qui passait au galop devant la fenêtre.
« Ce mouvement dure toute la pièce et c’est l’exacte observation des piano, forte, crescendo, diminuendo ainsi que l’utilisation de la pédale dans les passages harmonieux (beiharmoniösen Stellen) qui vont lui donner vie. » (Czerny, 1842, p. 56)22
Czerny précise dans une note de bas de page ce qu’il entend par là :
« Par le mot harmoniös nous désignons précisément l’utilisation de la pédale aussi longtemps que l’harmonie ne change pas. » (Czerny, 1842, p. 115)23
Le Troisième concerto op. 37 en do mineur présente un cas très intéressant dans le deuxième mouvement (mesures 1 à 11). Voici ce qu’en dit Czerny :
« Beethoven (qui joua ce concerto en public en 1803) laissait la pédale pour toute la durée du thème, ce qui convenait très bien aux pianoforte de l’époque qui avaient un son peu puissant, et d’autant plus si l’on prenait également la pédale d’una corda. Mais maintenant que le son est devenu plus puissant, nous conseillons de changer la pédale à chaque changement important de l’harmonie, toutefois sans que l’on remarque le moindre arrêt dans le son. Car tout le thème doit résonner comme une harmonie lointaine, sacrée et céleste. » (Czerny, 1842, p. 109-110)24
Ce passage nous permet de saisir les changements intervenus dans la facture instrumentale qui ont un impact sur l’exécution. On peut se demander toutefois si le goût n’avait pas déjà commencé aussi à changer et si le côté « improvisation libre » sur un instrument qui résonne sans étouffoirs n’apparaissait pas comme trop osé ? En effet, j’ai essayé ce passage sur un instrument contemporain de 1803, et les sons se mélangent tout de même passablement. Il faut alors utiliser un jeu très rhétorique avec certaines syllabes très accentuées et d’autres à peine esquissées. Un jeu trop soutenu amène inévitablement des mélanges harmoniques plus difficiles.
Pour le rondo de la Sonate en ut majeur op. 53, Czerny répète à nouveau ce qu’il avait déjà dit dans la troisième partie, tout en précisant le caractère du mouvement : « Ce rondo de caractère pastoral est basé sur l’emploi de la pédale qui apparaît ici essentiel. » (Czerny, 1842, p. 59)25
Le premier chapitre est consacré aux compositions des contemporains. Czerny fait à nouveau un bref rappel historique de l’utilisation de la pédale et décrit les derniers changements ainsi :
« Pendant cette période, le pianoforte a été considérablement amélioré. On a utilisé des cordes plus épaisses, ce qui a donné de la puissance et une rondeur de son aux octaves supérieures qui jusque-là avaient un son si faible.
Et finalement, dans les années 1820 à 1830, on a atteint, spécialement dans les ateliers viennois, un tel degré de perfection dans la manière de recouvrir les marteaux, que l’on a pu obtenir simplement par le toucher toute une gamme de nuances et ouvrir ainsi de nouveaux horizons dans le jeu du pianoforte. Sans avoir recours à ces aides mécaniques que sont les pédales [jeu céleste], il devenait possible d’exécuter le plus léger des pianissimo ; dans le même temps, dans chaque octave, un toucher plus énergique ne produisait pas seulement un son plus fort, mais d’une certaine manière également un timbre différent. […]
C’est de cette période que l’on peut dater l’invention du jeu moderne de piano qui est maintenant devenu la règle générale. Pendant que les notes de la mélodie sont jouées avec énergie dans le milieu du clavier et que leur sonorité est prolongée par une utilisation habile de la pédale, les doigts peuvent alors exécuter de brillants passages piano dans un toucher délicat ; de cette manière on réalise cet effet remarquable qui donne l’impression que la mélodie est jouée par une autre personne ou un autre instrument. » (Czerny, 1842, p. 3)26
Czerny donne des indications concernant l’exécution des œuvres de Liszt et parle également de son utilisation de la pédale :
« Nous devons encore remarquer que dans ses compositions, Liszt emploie parfois la pédale sans interruption dans des passages chromatiques ou d’autres passages situés dans la partie la plus grave de la basse, et qu’il produit ainsi une masse sonore qui, tel un épais nuage dans un tableau, n’est calculée que par rapport à un effet global. S’il est utilisé modérément et dans les endroits appropriés, cet effet n’est en aucune manière de mauvais goût, puisque même Beethoven a parfois fait de même, et que l’école moderne de piano en fait un usage assez fréquent. » (Czerny, 1842, p. 28)27
La deuxième Légende de Liszt, Saint François de Paule marchant sur les flots, comporte de nombreux passages dans lesquels il utilise de tels effets, créant ainsi un résultat dramatique comme pour dépeindre les flots menaçants et sans fond.
Chez Beethoven, deux passages recourent à cet effet. Le premier se trouve dans le premier mouvement du Troisième concerto en ut mineur op. 37, mesures 225 à 227. Beethoven indique de mettre la pédale sur un grand trait chromatique qui traverse le clavier de haut en bas. L’effet est tout à fait saisissant. On a l’impression que l’instrument « s’enflamme » avec un effet de crescendo qui va aboutir dans le forte de l’orchestre. Le deuxième passage se trouve dans le Quintette avec instruments à vent op. 16. Au début du développement (mesures 135 et 136), les vents tiennent un accord fortissimo et le trait ascendant doublé à l’octave qui part du grave jusqu’à l’aigu du pianoforte doit être joué dans la pédale.
Czerny résume ensuite ainsi :
« Nous pensons qu’il est maintenant prouvé que la manière actuelle de jouer du piano consiste à faire montre d’une bravoure qui peut difficilement être dépassée, d’une expression hautement raffinée, mais plus particulièrement dans les effets qui sont produits par l’usage de la pédale. » (Czerny, 1842, p. 28)28
Czerny termine en mettant en garde contre certains abus qui, lui semble-t-il, peuvent aboutir à une impasse :
« Le premier de ceux-ci est l’abus de la pédale. Beaucoup de pianistes sont tellement habitués à employer celle-ci qu’une simple exécution classique avec les doigts seuls a été presque totalement négligée ; – que certains ne sont presque pas capables de jouer un simple passage lié, à quatre parties, vraiment legato sans la pédale ; – que les doigts, de même que l’oreille, comptent simplement toujours sur l’emploi de la pédale et les effets qu’elle produit, si bien que le pied a une action presque plus importante que les mains. En conséquence, beaucoup de pianistes qui sont maîtres de cet art moderne sont totalement incapables de jouer une simple sonate de Mozart ou de Clementi ou une Fugue de Bach d’une manière honorable. » (Czerny, 1842, p. 29)29
La conclusion que Czerny apportait déjà à son chapitre concernant l’utilisation de la pédale, dans la troisième partie de sa méthode, n’est donc que plus valable :
« En outre il faut faire attention de ne pas utiliser cette pédale de manière incessante (ce qui serait un usage fautif). Tout perd son charme lorsqu’on l’utilise trop souvent. Un jeu clair et parlant reste toujours la règle, les autres cas n’étant qu’exceptions. » (Czerny, 1839, p. 47)30
Les changements
Un grand changement dans la manière d’utiliser la pédale va être amené par le livre de Hans Schmitt, Das Pedal des Claviers, publié à Vienne en 1875 et réédité à de nombreuses reprises. Ce livre est un cycle de quatre conférences données au Conservatoire de Vienne. Schmitt va tout d’abord donner la définition de ce qu’il va nommer une pause sonore. Il donne les exemples suivants :
Hans Schmitt, Das Pedal, p. 3.Hans Schmitt, Das Pedal, p. 5.
Pour lui, cela revient au même de jouer en tenant les notes ou pas, puisque la pédale laissera résonner les cordes.
Schmitt explique ensuite que, pour lier une série d’accords, il faut mettre la pédale un peu après l’accord de manière à libérer les mains afin qu’il n’y ait pas la moindre discontinuité dans le son. C’est ce que l’on va appeler la pédale syncopée.31
Hans Schmitt, Das Pedal, p. 6.
Schmitt explique aussi son système de notation.
Selon Schmitt, sa manière de mettre la pédale libère les mains du clavier et permet également de jouer plus fort :
« Maintenant nous en arrivons aux libertés du jeu qui appartiennent directement au domaine de la virtuosité. Le virtuose utilise aussi les « pauses sonores » pour renforcer le toucher. Lors du jeu legato, le degré de l’intensité sonore est limité aussi longtemps qu’on n’utilise pas la pédale. En dehors du poids du bras, l’augmentation de la puissance sonore dépend encore principalement de l’élévation des doigts. Plus on lève les doigts, plus le toucher sera fort. Mais on ne peut pas lever les doigts plus haut que leur longueur ; c’est pourquoi la puissance du legato des doigts est partiellement limitée par la longueur des doigts. Il ne reste alors rien d’autre, en général, que de renoncer au legato si la puissance du legato des doigts ne suffit pas. On doit alors jouer staccato avec les doigts et faire la liaison en mettant la pédale. Pour cette raison donc, même s’il y a clairement des signes de liaisons sur les notes, on les joue fortissimostaccato. » (Schmitt, 1875, p. 12)32
On voit donc se dessiner une des raisons de ce changement dans la manière d’utiliser la pédale. Il est poussé par un désir de jouer de manière plus puissante, sur des instruments devenus de plus en plus robustes et dans des salles probablement plus grandes.
Dans sa deuxième conférence, Schmitt explique qu’une note jouée avec la pédale est enrichie par les harmoniques des cordes qui se mettent à vibrer par sympathie. Il en déduit donc tout naturellement :
« Puisque la pédale embellit et renforce chaque note jouée, on met par conséquent la pédale à chaque longue note ainsi qu’à chaque accord isolé. Que le compositeur l’ait indiquée ou non, on met la pédale pour chaque note et chaque accord isolé dont la durée permet de mettre et enlever la pédale pendant son émission. Dans ce cas, la durée de la note correspond ainsi à un signe de pédale. Ainsi par exemple met-on la pédale dans la Sonate en ré mineur de Beethoven :
Hans Schmitt, Das Pedal, p. 56.
On joue ainsi chaque note de la mélodie avec la pédale et ce n’est que sur les notes brèves qu’on laisse les doigts jouer seuls. » (Schmitt, 1875, p. 56)33
Dans sa troisième conférence, Schmitt va expliquer que le fait de mettre la pédale supprime le poids des étouffoirs et donc allège le toucher. Il conseille donc de mettre la pédale avant de jouer pianissimo, car cela permet de mieux doser l’énergie à transmettre aux touches puisqu’il ne faut pas vaincre la résistance du mécanisme des étouffoirs. (Schmitt, 1875, p. 117)
Dans la quatrième conférence, il indique où et quand on peut mettre la pédale.
« La réponse à la question de savoir quand on peut mettre la pédale serait très simple, si on disait, comme dans les anciennes méthodes imprimées : la pédale se met partout où c’est indiqué et nulle part où le signe manque. Mais cette règle ne suffit pas, premièrement : parce qu’il y a des compositeurs qui simplement dédaignent d’indiquer la pédale, car ils présument que l’interprète, qui peut se risquer à jouer ses œuvres, doit être assez intelligent pour bien utiliser la pédale sans cela ; deuxièmement : la règle ne suffit pas, car les indications ne sont pas mises assez consciencieusement par les meilleurs compositeurs eux-mêmes ; troisièmement : elle ne suffit pas, parce que le signe usuel pour l’indication précise de l’usage de la pédale ne convient généralement pas bien. Quand le compositeur ne met aucun signe, l’ignorant ne sait plus du tout comment faire, mais le manque total de signes n’est pas aussi dangereux qu’une indication d’utilisation totalement fausse ; car là où les signes manquent totalement, l’exécutant peut faire appel alors à sa propre réflexion, mais là où un signe est indiqué, il se trouve devant l’obligation d’obéir. Cela demande beaucoup d’indépendance de la part de l’interprète d’oser consciemment changer les indications du compositeur. » (Schmitt, 1875, p. 124)34
Schmitt estime que les indications des compositeurs sont très souvent inexactes et, plutôt que d’incriminer le graveur ou l’éditeur, donne cette explication :
« Ajoutons encore que les compositeurs font la grosse erreur de noter habituellement les indications de pédale et d’exécution à leur table de travail, sans même peut-être les essayer une seule fois au clavier. Cela provient très souvent du fait que le compositeur écrit la nuit, à un moment où il n’est pas admissible de jouer bruyamment. » (Schmitt, 1875, p. 125)35
Il continue :
« En effet, Moscheles n’est pas le seul à se tromper, presque tous les compositeurs notent de fausses indications de pédale. Où que nous regardions, de grosses et énormes erreurs apparaissent presque partout. Rubinstein m’indiqua personnellement que je ne devais pas oublier que la plupart des signes de pédale notés dans les œuvres de Chopin devaient être erronés. » (Schmitt, 1875, p. 129)36
Si l’on met en regard de cette affirmation ce que disait vingt ans auparavant Friedrich Wieck, on perçoit l’important changement qui est en train de se mettre en place :
« Chopin, ce compositeur et virtuose génial, plein de goût, sensible, devrait aussi ici vous servir d’exemple… Mais examinez et observez ses soigneuses et délicates indications dans ses compositions et vous pourrez ainsi tout à fait vous renseigner sur le vrai et bel usage de la pédale. » (Wieck, 1853, p. 31)37
Élève d’Antoine Marmontel, successeur d’Adam au Conservatoire, Albert Lavignac (Paris 1846-1916) publie à Paris en 1889 L’École de la pédale, dans laquelle il va reprendre toutes les idées défendues par Hans Schmitt à Vienne.
« Nous voici en possession de tous les éléments qui nous étaient nécessaires : nous connaissons assez l’histoire des pédales pour pouvoir déterminer à partir de quelle époque leur emploi est opportun ou indispensable ; nous savons comment fonctionne l’admirable mécanisme du piano moderne ; enfin, nous avons établi que si l’usage de la sourdine est anodin, inoffensif, il est loin d’en être de même à l’égard de la pédale, dont trois circonstances, que je remets ici sous les yeux du lecteur, peuvent seules motiver l’intervention :
Premier cas : pour prolonger les sons.
Deuxième cas : pour les renforcer.
Troisième cas : pour alléger le clavier. » (Lavignac, 1889, p. 28)
On voit dans le texte qui suit une nouvelle esthétique en train de se mettre en place, celle de la pureté sonore, sans aucun mélange.
« Il me paraît superflu d’ajouter que dans toutes les circonstances, quelles qu’elles soient, où l’on juge convenable d’employer la pédale, la plus grande pureté d’exécution est d’absolue rigueur. On conçoit que la plus légère fausse note, qui par elle-même produirait déjà une impression désagréable, mais de courte durée, devient intolérable lorsqu’elle est prolongée et renforcée par la suppression des étouffoirs ; car la pédale agit aveuglément de la même manière sur toutes les notes jouées, elle ne fait pas de sélection entre celles qui sont justes et celles qui peuvent être fausses. Il importe donc, quand on en fait usage, d’attacher une importance encore plus grande que de coutume à la netteté, à la propreté du jeu ; car même sans qu’il y ait fausse note à proprement parler, il suffit d’une note effleurée au passage, d’une touche légèrement abaissée par inadvertance en même temps que sa voisine, pour transformer l’effet sonore le mieux combiné en un affreux charivari. La pédale est une loupe qui grossit tous les effets, et avec eux toutes les imperfections ; ces dernières prennent même une importance prépondérante, d’autant plus marquée que l’impression discordante est plus longuement prolongée. » (Lavignac, 1889, p. 74)
Lavignac résume ensuite l’utilisation de la pédale en indiquant qu’il faut bien la changer de manière à ne pas garder des notes étrangères à l’harmonie.
« Pour ceux qui possèdent une connaissance bien complète de la Science de l’Harmonie, l’enseignement à tirer de cette étude peut, après lecture complète, se résumer ainsi :
Étant donné que l’emploi de la pédale ne saurait jamais avoir pour objet que de prolonger les sons, les renforcer, ou alléger le clavier ; quel que soit le but qu’on se propose, il convient de la renouveler complètement à chaque changement d’harmonie qui donnerait lieu à un nouveau chiffrage, et à plus forte raison, à chaque nouvelle note de la Basse ; et de la soulever plus ou moins rapidement pour toute note étrangère à l’accord chiffré, qu’elle soit diatonique ou chromatique, que ce soit une note de passage, une altération, une appoggiature ou une broderie quelconque. Ce soulèvement doit en outre être proportionné à l’intensité de la note émise et à la région du clavier à laquelle elle appartient : dans l’extrême grave et le grave, on n’obtient l’extinction des vibrations que par un contact prolongé de l’étouffoir sur la corde, c’est-à-dire qu’il faut procéder par soulèvements complets ; dans le médium, où les sons s’étouffent déjà plus rapidement, et à plus forte raison dans l’aigu, un demi-soulèvement plus ou moins bref est suffisant ; enfin au-delà de l’étendue normale des voix humaines, dans la région suraiguë, la pédale est sans action nuisible nettement appréciable. » (Lavignac, 1889, p. 80-81)
Un témoignage particulièrement révélateur de ces changements nous est livré par un texte écrit par le pianiste Moritz Rosenthal (1862-1946), daté du 21 mars 1924. Natif de Lvov (actuellement Lviv), Rosenthal entre à l’âge de dix ans au conservatoire de cette ville dans la classe de Karol Mikuli, le plus important disciple professionnel de Chopin (1872-1874). Il continue à Vienne avec Joseffy et s’attache ensuite à Liszt (1877-1878).
« La vieille et la nouvelle écoles de piano
Certains critiques musicaux de haut rang m’attribuaient le titre le plus flatteur de l’« un des plus distingués » ou même (dans certains cas) « du plus distingué » représentant de la vieille école de piano. Je commençai à méditer au sujet de la différence entre la vieille et la nouvelle écoles de piano. […]
Depuis environ 1833 jusqu’en 1848, la vraie quintessence du jeu du piano semblait être incarnée par trois personnes : Chopin, Liszt, Thalberg. Thalberg était un merveilleux pianiste correct et brillant, mais sans grande distinction musicale. Sa ruse la plus manifeste consistait à jouer une mélodie avec le pouce et à entourer le thème des plus brillantes gammes, arpèges, passages, etc. De même qu’il emprunta ce dispositif à Parish Alvars, le fameux harpiste qui mérite un souvenir durable, de même le grand Richard semble l’avoir utilisé, transférant cet arrangement musical efficace pour le grand orchestre dans l’ouverture de Tannhäuser. […]
Dans le triumvirat Chopin, Liszt et Thalberg, Chopin tient facilement la place de Caesar Octavianus, Liszt la place d’Antonius (avec de nombreuses Cléopâtre !) et Thalberg celle de Lepidus. Nous pourrions facilement chasser Thalberg de cette position élevée en remplaçant son nom par celui d’Anton Rubinstein. Il est vrai que Rubinstein manquait de finesse d’exécution et même d’un certain niveau d’interprétation et que ses passages étaient souvent noyés, brouillés au-delà de la reconnaissance, mais le style de son jeu héroïque, ses « climaxes » colossaux, et en premier lieu ses compositions lui donnèrent une place parmi les tout grands. D’ailleurs il était à ma connaissance le premier pianiste à introduire la pédale syncopée dans ses interprétations.
Ceci peut sembler presque incroyable à la jeune génération de pianistes, qui a appris presque au berceau le vrai usage de la pédale et à qui on a enseigné presque au début de leurs études qu’on ne devait pas frapper les touches et la pédale simultanément. On leur a dit de descendre le pied sur la pédale au moment précis où ils lèvent les mains des touches pour éviter les mélanges des sons et garder le déroulement continu de la ligne mélodique, en maintenant l’émission du son sans rupture tantôt avec les mains, tantôt avec la pédale. Je peux le prouver grâce à une lettre que Liszt écrivit en juillet 1875 à Louis Köhler, le pédagogue de piano et critique musical bien connu. Quand Köhler lui envoya un exemplaire de ses études techniques où il présentait quelques exercices de pédale syncopée, Liszt répond les lignes suivantes (j’omets le début de la lettre qui n’a aucun rapport avec notre sujet) : « Merci beaucoup pour votre aimable lettre et l’envoi de votre Opus 147 : Technische Künstler-Studien. Et bien que j’aie plutôt envie de me détourner des méthodes et de la pédagogie, j’ai pourtant lu votre ouvrage avec intérêt. L’entrée de la pédale après la frappe des accords, comme vous l’indiquez au début de la page trois, et comme vous l’indiquez très consciencieusement sans discontinuer presque jusqu’au bout, me semble une idée ingénieuse, et son application doit être grandement recommandée aux pianistes, professeurs et compositeurs – spécialement dans les tempi lents. »
Cette lettre prouve sans aucun doute que Liszt, le souverain maître du piano, n’utilisait pas la pédale syncopée, mais bien plus encore ; cela prouve qu’il n’a même pas saisi l’immense importance de la découverte quand Louis Köhler la lui apporta.
Qui inventa la pédale syncopée ? Mikuli, et par conséquent Chopin ne la connaissaient pas. Köhler ne présenta aucune revendication de la découverte, Rubinstein non plus. Le grand bienfaiteur et inventeur mérite d’être immortalisé. Je considère que la pédale syncopée est l’une des plus importantes découvertes car elle contribue à la musique et rend une vraie lecture musicale possible. Elle se situe au plus haut niveau entre un glorieux passé et un futur encore plus glorieux. Plus besoin d’un travail assidu des doigts pour les accords legato, plus de jeu sec sans pédale et sans nuances pour éviter les mélanges des sons. La pédale syncopée signifie l’affranchissement du ton sec ou flou, la libération du poignet et du bras par rapport aux touches ; il en résulte un véritable jeu orchestral ; avec sa cantilène continue, elle est même supérieure aux autres instruments musicaux et à la voix humaine qui s’épuise.
Je déclare que cette découverte est l’une des plus importantes de l’histoire du piano. Hélas, c’était aussi jusqu’ici la dernière ! […]
Après avoir exposé les mérites et imperfections des méthodes de Chopin, Liszt, Thalberg et Rubinstein, il semble très facile de répondre à la question : quel progrès a été réalisé et quelles sont les caractéristiques de la nouvelle école de piano ; c’est-à-dire l’école de la nouvelle génération de pianistes ?
La réponse doit être la suivante : il n’existe pas réellement une « nouvelle école de piano ». Le simple fait de ne pas avoir étudié avec Liszt, de n’avoir pas entendu l’école de Chopin, et de n’avoir jamais eu le privilège d’entendre Rubinstein est un formidable retour en arrière et cette attitude négative sans espoir ne peut jamais prétendre à la distinction ou à la grandeur. N’ayant jamais rencontré le grand triumvirat Liszt-Chopin-Rubinstein, les pianistes de la jeune génération sont obligés d’apprendre avec ceux d’entre nous qui ont eu le grand privilège d’étudier directement ou indirectement avec ces pianistes et ces géants de la musique. S’ils se détournent de nous, ce n’est pas à nous qu’ils feront du tort, mais à eux-mêmes. » (Mitchell, 2006 ; Evans, 2006, p. 74-77)38
Conclusion
Il est tout à fait significatif de voir le nombre d’ouvrages publiés après 1875 qui traitent exclusivement de l’utilisation de la pédale.
On peut citer entre autres, les ouvrages de :
Georges Falkenberg, Les Pédales du piano, 1891,
Alexander Nikitich Bukhovtsev, Guide to the Proper Use of the Pianoforte Pedals, 1897,
Enrique Granados, Método téorico práctico para el uso de los pedales del piano, 1905
Teresa Carreño, Possibilities of Tone Color by Artistic Use of Pedals, 1919.
Ce désir de codifier le nouvel emploi de la pédale est révélateur d’un changement d’esthétique certainement lié aux changements intervenus dans la facture instrumentale avec des pianos devenus de plus en plus robustes et imposants, mais également aux changements dans la grandeur des salles de concerts, avec pour conséquence la recherche d’un jeu de plus en plus fort.
Les éditions musicales vont également laisser transparaître ces changements, comme on peut le voir avec l’édition par Ignaz Friedman de la deuxième Légende de Liszt.
Franz Liszt, Légende n° 2 : Saint François de Paule marchant sur les flots, Vienne, Universal, édition revue par Ignaz Friedman.
En revanche, si l’on cherche à respecter les indications de pédale originales, l’on est amené à devoir adapter la dynamique de son jeu, la dynamique des plans sonores, des différentes voix. Dans les passages sans pédale, il faudra par conséquent tenir les harmonies avec les doigts, comme on le faisait sur le clavecin, le clavicorde ou l’orgue au XVIIIᵉ siècle et comme on a continué de le faire au XIXᵉ siècle. Hipkins rapporte que Chopin « pratiquait la substitution aussi souvent qu’un organiste. » (Eigeldinger, 2006, p. 73)
Aujourd’hui le pianiste a accès à des éditions Urtext qui comportent les indications de pédale fidèles aux sources. Cependant, la manière de mettre la pédale n’a pas encore suivi le retour au texte d’origine. La force des habitudes, de la « tradition » ainsi que la cohorte d’« avantages » de la pédale syncopée en sont probablement la raison. J’espère cependant que vous regarderez dorénavant les indications de pédale d’un autre œil.
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Quelques mots à propos de Pierre Goy
Pierre Goy étudie le piano avec Fausto Zadra, Edith Murano, Esther Yellin et Vlado Perlemuter, et participe à des cours d’interprétation notamment avec Jörg Demus et Nikita Magaloff. Passionné par les possibilités expressives des instruments anciens, il suit les séminaires de Paul Badura-Skoda et de Jesper Christensen.
Pierre Goy cherche à rendre la musique de chaque époque avec l’instrument correspondant. Il a enregistré les Années de pèlerinage, Première année : Suisse de Liszt (cantando 9814) ; Chopin à Vienne (lyr 247) ; Claviers mozartiens (lyr 2251) (Diapason d’or). À paraître en 2013, Chopin œuvres concertantes : Concerto en mi mineur, Krakowiak, et Fantaisie, avec accompagnement de quatuor (membres du Giardino Armonico).
Il forme avec Nicole Hostettler un duo aussi bien à deux pianoforte, au clavecin et au pianoforte, ou à deux clavicordes. Ils ont enregistré : J. G. Müthel (cantando 2016), et Armand-Louis Couperin & les claviers expressifs de Pascal Taskin (lyr 2262).
En formation de musique de chambre il a pour partenaires entre autres des membres de l’Orchestre de la Suisse romande, des membres d’Il Giardino Armonico, le Quatuor Mosaïques, l’Ensemble baroque de Limoges.
Il enseigne dans les hautes écoles de musique de Genève et Lausanne.
Il transmet également ses connaissances des instruments anciens ainsi que les pratiques d’interprétation lors de masterclasses, notamment à l’Abbaye de Royaumont.
Pierre Goy est l’instigateur des Rencontres internationales harmoniques de Lausanne qui rassemblent tous les deux ans depuis 2002 des facteurs d’instruments, des musiciens, des musicologues et des conservateurs de musée autour des instruments anciens.
Notes
Les trois pianoforte de Cristofori conservés aujourd’hui sont datés : 1720, Metropolitan Museum of Art, New York ; 1722, Museo Strumenti Musicali, Rome ; 1726, Musikinstrumenten-Museum, Leipzig. ↩︎
Les instruments de Gottfried Silbermann conservés à ce jour sont datés : 1746, Staatliche Schlösser und Gärten Preußischer Kulturbesitz, Potsdam, Sansssouci ; ca. 1746, Staatliche Schlösser und Gärten Preußischer Kulturbesitz, Potsdam, Neues Palais ; 1749, Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg. ↩︎
„Das ungedämpfte Register des Fortepiano ist das angenehmste, und, wenn man die nöthige Behutsamkeit wegen des Nachklingens anzuwenden weiss, das reizendeste zum Fantasiren.“ ↩︎
CD Claviersmozartiens, Lyrinx Strumenti, LYR 2251, 2007 plage 4. ↩︎
„ Uiber die Dämpfer ist viel zu erinnern, sie machen die schönste aber auch die abscheulichste Veränderung, je nachdem sie mit Geschmack oder übel angewendet werden, denn im lezten Falle klingen alle Töne unter einander, und verursachen so unerträglichen Uibellaut, dass man sich die Ohren verstopfen möchte. Ich will also den Gebrauch dieser Veränderung durch verschiedene Beispiele deutlich zu machen suchen. Mann kann erstlich damit das Spiel kleiner Glocken nachahmen, wenn die rechte Hand ganz in der Höhe spielt, und alle Töne mezzoforte abstösst, indess die linke die Begleitungstimme in der Mitte der Claviatur gebunden und pianissimo vorträgt.“ ↩︎
„Wenn man in einer Stücke von langsammer Bewegung die Begleitungstimme mit der rechten hand pianissimo und in der gebundenen Spielart vorträgt, und einen Gesang im Basse mezzoforte abstösst, und zwar alles ohne Dämpfer mit zugemachtem Deckel, so kann man dadurch sehr gut, das Duett zweier Männer vorstellen, das von einem Instrumente begleitet wird.“ ↩︎
„Alle Spieler des Pianoforte sollten überhaupt, um des Instruments willen, die gebundene Spielart wählen, da geklopfte und gleichsam gehackte Noten für dasselbe gar nicht passen, sondern man ihn vielmehr auf eine zarte Art schmeicheln muss. Doch hat alles seine Ausnahmen, so liebe ich z. B. diese gebundene Spielart nicht in den Läufen, in den chromatischen und verschiedenen andern Gängen des Basses, weil, das lange Nachsingen der stärkern Saiten übel lautende Töne verursacht. Solche Gesänge aber, welche bloss die wahren Noten des Accords enthalten, sie mögen wohl oder übel lautend seyn, werden durch diese Spielart vollkommen. Sie macht den Ton des Pianoforte weich und gleichsam sammetartig, und man kann dadurch die obern Töne dieses Instruments, welche zu einer gewissen Härte und Trockenheit geneigt sind, versüssen und erweichen.“ ↩︎
„Wenn man die rechte Hand mezzo forte ohne Dämpfer mit zugemachtem Deckel spielt, kann man eine Note, welche lange fortdauern soll, durch geschwindes Anschlagen, oder durch das Zittern des Hammers gegen die nämlichen Saiten sehr gut unterhalten, und dadurch eine Frauenzimmerstimme nachahmen, nur muss die linke Hand dabei den Bass mezzo forte, und die Begleitungstimme pianissimo spielen, bei jeder Veränderung muss man alsdann um des Uibellauts willen, der bei vielen Fortsingen den Tönen entsteht, die letzten gespielten Noten des Accords dämpfen, die ersten Noten des folgenden Accords aber gleich sogleich ohne Dämpfer anfangen.“ ↩︎
„Durch das Gegentheil, kann man das decresc. welches z. B. der untergehenden Sonne gleicht, sehr gut ausdrücken. Man fängt dabei den Gang fortissimo mit aufgemachtem Deckel ohne Dämpfer an, lässt beim piano den Deckel nach und nach fallen, und endigt pianissimo mit dem Dämpfer.“ ↩︎
Harmonika ou Glassharmonika, harmonica de verre, instrument inventé par Benjamin Franklin en 1763. ↩︎
„Die Harmonika kann sehr gut ohne Dämpfer nachgeahmt werden, nur muss man sie, wie jedes Instrument, welches man nachahmen will, nach ihrem wahren Charakter behandeln. Im Ganzen verlangt die Harmonika empfindungsvolle Stücke von langsamer Bewegung, mit unterhaltenen oder fortsingenden Tönen. Um aber dieses Fortsingen auf dem Pianoforte hervorzubringen, dazu giebt es kein anderes Mittel, als geschwindes Angeschlagen des nämlichen Tons, oder geschwindes Zittern des Hammers gegen die nähmlichen Saiten, wie ich schon vorhin erinnerte. Alle Noten des Gesangs und der Begleitungstimme, müssen hierbey sich in dem nämlichen Accorde befinden, und wenn man den Accord verändert, so müssen die Töne des vorhergehenden, wenn es der Ausdruck erlaubt, nach und nach erlöschen, oder gedämpft werden, und die Töne des neuen Accords sogleich ohne Dämpfer anfangen, denn ohne diese Vorsicht würde der Nachhall vergangener, und der Klang gegenwärtiger Noten, einen abscheulichen Uibellaut hervorbringen.“ ↩︎
„Allein um diese Wirkung hervorzubringen, muss der Spieler das Pedal genau mit der Octave zugleich andrücken; denn auch nur um einen Augenblick später, wirkt das Pedal nicht mehr, und die Octave bleibt kurz und trocken. Da ferner diese Octave durch den ganzen Takt klingen soll, so darf er das Pedal nicht eher auslassen, als mit der letzten Achtel, um es dann mit der nächsten Octave sogleich wieder zu nehmen.“ ↩︎
„Das Pedal darf nur so lange fortgehalten werden, als die Stelle aus einem Accorde besteht.“ ↩︎
„Man sieht, wie im 6ten Takte beim jeden Accord ein neues Pedal genommen werden muss. Dagegen bleibt das Pedal im 7ten Takte durch 2 Accorde, weil besonders daran liegt, dass das untereE fortklinge, und weil die Stelle pp ist, wo das dissonierende nicht auffält.“ ↩︎
„Wenn eine untere Bassnote sehr kräftig angeschlagen wird, während die nachfolgende höhere Fortsetzung piano nachfolgt, so kann auch während dem Pedal einiger Accordwechsel stattfinden, weil die untere Note als Grundbass forttönt.“ ↩︎
„Bei äusserst zart anzuschlagenden Stellen kann das Pedal bisweilen durch mehrere dissonirende Accorde fortgehalten werden. Es bringt da die sanftverschwebende Wirkung der Äolsharfe, oder einer sehr fernen Musik hervor.“ ↩︎
„Ein sehr sanfter Schluss, dessen Accord nicht wechselt, ist stets mit diesem Pedal zu spielen.“ ↩︎
„Das Pedal wird am Ende noch so lange gehalten, als der letzte Accord deutlich tönt.“ ↩︎
„Es gibt Tonsetzer, in deren Werken das Pedal fast gar nie angewendet werden soll, dagegen Andere, wo es durchaus nothwendig ist. Mozart, Clementi, und deren Zeitgenossen konnten davon keinen Gebrauch machen, da es damals noch gar nicht erfunden war. Erst zu Anfang dieses Jahrhunderts haben Beethoven, Dussek, Steibelt, etc., dasselbe in Anwendung gebracht, und auch Clementi hat es in der späteren Zeit häufig genug benützt. Beethoven hat mehrere Clavierwerke eigends darauf berechnet, wie z. B: das Finale der C-dur Sonate op. 53, welches ohne Pedal gar keine Wirkung machen würde. Fast alle neueren Tonsetzer benützen es sehr häufig, wie Ries, Kalkbrenner, Field, Herz, Liszt, Thalberg, Moscheles, (in seinen neuren Werken) etc., und es versteht sich von selber, dass der Spieler es überall nehmen muss, wo er es angezeigt findet. Nur hat er auf die Accordenwechsel auch da Rücksicht zu nehmen, wo bisweilen das Pedal im Stich zufällig zu lange dauernd vorgezeichnet steht. In Hummels Werken findet man es selten, und kann es auch meistens entbehren. Eben so ist es nicht rathsam, es in älteren Clavierwerken, wie, z. B. bei Mozart, Em. Bach, in den älteren Clementischen Sonaten, oft anzuwenden;denn der Gebrauch dieses Pedals hängt sehr von den Compositionsarten ab, deren es, wie wir später sehen werden, mehrere sehr verschiedene gibt. Noch ist zu bemerken, dass Beethoven in der frühern Zeit das Nehmen des Pedals mit den Worten: Senza Sordino Bezeichnete. Das Wort con Sordino zeigt in dem Falle an, es wieder wegzulassen.“ ↩︎
“Beethoven, in particular, employed it in the performance of his Pianoforte works much more frequently than we find it indicated in those compositions.” ↩︎
„Beim wiederkehrenden Thema (Largo) wird das Pedal während dem Recitativ fortgehalten, das, wie aus weiter Ferne klagend, ertönen muss.“ ↩︎
„Diese Bewegung dauert durch das ganze Stück und wird nur durch die genaue Beachtung des piano, des forte, crescendo, diminuendo, und auch durch die Benützung des Pedals bei harmoniösen Stellen belebt.“ ↩︎
„Mit dem Worte: harmoniös bezeichnen wir vorzüglich eine richtige Anwendung des Pedals durch die Dauer einer consonirenden Harmonie.“ ↩︎
„Beethoven, (der dieses Concert 1803 öffentlich spielte,) liess das Pedal durch das ganze Thema fortdauern, was auf den damaligen schwachklingenden Clavieren sehr wohl anging, besonders, wenn auch das Verschiebungspedal dazu genommen war. Aber jetzt, wo der Ton weit kräftiger geworden, würden wir rathen, das Dämpfungspedal bei jedem bedeutendern Harmoniewechsel immer wieder von Neuem zu nehmen, jedoch so, dass im Klange keine Lücke merkbar sei. Denn das ganze Thema muss wie eine ferne, heilige und überirrdische Harmonie klingen.“ ↩︎
„Dieses Rondo von pastoralem Character ist ganz auf den Gebrauch des Pedals berechnet, welches hier wesentlich erscheinet.“ ↩︎
“During this epoch the Pianoforte was considerably improved. Thicker strings were used for it, whereby the upper octaves which had previously been so weak in tone, acquired unusual power and melodiousness. And lastly, between the years 1820 and 1830, the important covering of the hammers was brought to such a degree of perfection, especially by the Vienna manufacturers, that, by the mere touch, we could draw from each key numerous shades of tone, and suddenly gain a new feature in Pianoforte playing. Without having recourse to those mechanical contrivances – the pedals, it became possible to execute the lightest pianissimo; whilst, in each octave, a more energetic touch produced not only greater power, but in a measure quite another kind of tone. […] From this period may be dated the invention of the modern style of Pianoforte playing, which has now become general. While the notes of a melody are struck with energy in a middle position and their sound continued by a skilful use of the pedal, the fingers can also perform brilliant passages piano, with a delicate touch; and thus arises the remarkable effect, as if the melody were played by another person, or on another instrument.” ↩︎
“We have yet to remark on Liszt’s compositions, that he sometimes employs the pedal uninterruptedly during chromatic and other runs in the lowest part of the bass, and thereby produces a mass of sound, which, like a thick cloud in a picture, is only calculated for the total effect. When introduced sparingly and in the proper places, this effect is by no means unartistical : for even Beethoven has occasionally had similar in view, and the modern school makes sufficiently frequent use of it.” ↩︎
“We think it has now been proved, that the present style of Pianoforte playing consists in a degree of bravura which can scarcely be exceeded, in a highly refined expression, but particularly in effects which are produced by the use of the pedal.” ↩︎
“The first of these, is, the abuse of the pedal. Many players have so much accustomed themselves to employ the same, that a pure and classical performance with the fingers only, has been almost totally neglected; – that some are scarcely in a condition to perform a simple, four-part, connected passage duly legato without the pedal; – that the fingers, as well as the ear, always rely simply on the connection and effects producible by the pedal, and that consequently the foot performs almost a more important part than the hands. Hence, many pianists who are masters of all this modern art, are quite unable to play a simple Sonata by Mozart or Clementi, or a Fugue of Bach, in a worthy manner.” ↩︎
„Übrigens hüthe man sich, von diesem Pedal einen immerwährenden Gebrauch (folglich Missbrauch) zu machen. Alles verliert seinen Reitz, was man zu oft anwendet. Das klare deutliche Spiel bleibt immer die Regel, das Übrige sind nur Ausnahmen.“ ↩︎
„Nun gelangen wir zu Spielfreiheiten, die direct dem Gebiete des Virtuosenthums angehören. Die klingenden Pausen benützt der Virtuose auch zur Verstärkung des Anschlages. Der Grad der Tonstärke ist bei dem Legatospiele ein begrenzter, so lange man kein Pedal tritt. Das Wachsen der Tonstärke hängt, ausser dem Drucke des Armes, hauptsächlich noch von dem Heben der Finger ab. Je höher man den Finger hebt, desto stärker wird der Anschlag sein. Höher aber kann man den Finger nicht heben, als er lang ist; daher hat die Tonstärke des Fingerlegato theilweise ihre Grenze in der Länge der Finger. Reicht die Stärke des Fingerlegato nicht aus, dann bleibt nichts anderes übrig, als dass man das Legato überhaupt aufgibt. Man muss dann mit den Fingern staccatirenund die Bindung durch das Pedaltreten herstellen. Fortissimo-stellen spielt man aus dem Grunde selbst dann staccato, wenn in den Noten ausdrücklich Bindungsbögen angezeigt sind.“ ↩︎
„Da also das Pedal jeden angeschlagen Ton verschönert und verstärkt, so trete man das Pedal bei jeder einzelnen längeren Note, sowie bei jedem stillstehenden Accord. Jeden einzelnen Ton und jeden solchen Accord, dessen Dauer lang genug ist, um während derselben den Fuss auf das Pedal zu setzen und abzuziehen, nehme man mit Pedal, mag das Treten vom Componisten angezeigt sein oder nicht. In diesem Fall also bildet die Dauer der Note ein Pedalzeichen. So z. B. tritt man das Pedal bei der D-moll-Sonate von Beethoven bei dieser Stelle: Man spielt also die Melodienoten mit dem Fusse mit, und nur bei den zu kurzen Noten lässt man den Finger allein spielen.“ ↩︎
„Die Antwort auf die Frage, wann man das Pedal treten dürfe, wäre sehr einfach, wenn man mit der gedruckten alten Schule sagen würde: Man trete das Pedal überall, wo es angezeigt ist, und nirgends, wo das Zeichen fehlt. Diese Regel aber genügt nicht, erstens: weil es Componisten gibt, welche es geradezu verschmähen, das Pedal anzuzeigen, da sie voraussetzen, dass der Spieler, welcher sich an ihre Compositionen wagen darf, ohnehin genug Intelligenz besitzen muss, um das Pedal richtig zu gebrauchen; zweitens genügt die Regel nicht, weil die Zeichen selbst von den besten Componisten nicht genug gewissenhaft gesetzt werden; drittens genügt sie nicht, weil sich das übliche Zeichen zur genauen Angabe des Pedalgebrauches überhaupt nicht gut eignet. Wo der Componist gar keine Zeichen angibt, da ist der Laie wohl vollkommen rathlos, aber doch ist der gänzliche Mangel des Zeichens nicht so gefährlich, wie eine total falsche Angabe für den Gebrauch; denn wo die Zeichen gänzlich fehlen, da fühlt sich doch der Spieler zu eigenem Nachdenken berufen, wo aber ein Zeichen besteht, da legt sich ihm die Verpflichtung auf, zu gehorchen. Es gehört viel Selbständigkeit von Seite des Spielers dazu, bis er es wagt, die Angabe eines Componisten mit Bewusstsein umzustossen.“ ↩︎
„Ein grosser Fehler der Componisten ist ferner der, dass sie die Pedal- und Vortragszeichen gewöhnlich nur am Schreibtisch niederschreiben, vielleicht, ohne sie auch nur ein einzigesmal am Claviere zu probiren. Gar oft rührt dies wohl davon her, dass sie der Componist in der Nacht notirt, also zu einer Zeit, wo das laute Musiciren unzulässig ist.“ ↩︎
„Doch nicht allein Moscheles hat sich so vergangen, fast alle Componisten setzen falsche Pedalzeichen. Wohin wir blicken, fast überall zeigen sich grobe und gröbste Fehler. Rubinstein gab mir eigens an, dass ich ja nicht vergessen solle anzuführen, dass die meisten Pedalzeichen in den Werken Chopin falsch gesetzt seien.“ ↩︎
„Chopin, dieser geniale, geschmackvolle, feinfühlende Componist und Virtuos möge Ihnen auch hier zum Muster dienen…. Aber untersuchen und beobachten Sie seine sorgfältige und delikate Bezeichnung in seinen Compositionen, so werden Sie sich über richtigen und schönen Gebrauch des Pedals vollständig unterrichten können.“ ↩︎
“By some musical writers of high rank I was most flatteringly alluded to as “one of the most distinguished” or even (in some instances) “the most distinguished” representative of the older school of piano playing. I began to meditate about the difference between the older and the new schools of pianism. […] From about 1833 until 1848, the very quintessence of piano playing seemed to be embodied in three names: Chopin, Liszt, Thalberg. Thalberg was a wonderfully correct and brilliant player, but without great musical distinction. His most conspicuous trick consisted in declamating [i.e., declaiming] a melody with the thumb and surrounding the theme with most brilliant scales, arpeggios, passages, etc. Even this device he took from Parish Alvars, the famous harpist, who deserves lasting memory, as even the great Richard seems to have used it, translating this musically effective scheme for grand orchestra in this Tannhäuser Ouverture. […] In the “Triumvirate” of Chopin, Liszt, and Thalberg, Chopin holds easily the place of Caesar Octavianus, Liszt the place of Antonius (with many Cleopatras!) and Thalberg of Lepidus. We could easily dismiss Thalberg from his exalted position, replacing his name with that of Anton Rubinstein, It is true that Rubinstein was lacking in finesse of execution and even to a certain extent of interpretation, and that his passages were often blurred beyond recognition, but the heroic vein of his style, his colossal climaxes, and in the first place his compositions gave him claim to true greatness. Moreover, he was to my knowledge the first pianist who introduced the syncopated pedal to his readings. This may sound incredible to the younger generation of pianists who learned the right use of pedals almost in their cradles, who were told almost when they began to study that one should not strike keys and pedal simultaneously. They were told to come down with the foot on the pedal at the very moment when they raise the hands from the keys in order to avoid blurs and to keep a continuous flow of the melodic line, keeping the sound ringing now with the hands, now with the pedal, without break. I can prove it by a letter which Liszt wrote to Louis Köhler, the well-known piano pedagogue and musical critic, in July 1875. When Köhler sent him a copy of his technical studies, where he introduced some exercises for the syncopated pedal, Liszt answers with the following lines (I omit the beginning of the letter as not pertinent to our theme): “Best thanks for your kindly letter and for sending your Opus 147: “Technische Künstler-Studien”. And although I am more disposed to turn away from than toward Methods and Pedagogics, still I have read this work of yours with interest. Theentrance of the pedal after the striking of the chords as indicated by you at the beginning of page three, and as consistently carried through by you almost to the utmost extreme, seems to me an ingenious idea, the application of which is greatly to be recommended to pianoforte players, teachers and composers – especially in slow tempi.” This letter proves beyond any doubt that Liszt, the supreme ruler over the piano, did not use the syncopated pedal, but not only this: it proves that he did not even grasp the immense importance of the discovery when it was brought to him by Louis Köhler. Who invented the syncopated pedal? Mikuli, and consequently Chopin, did not know it. Köhler does not put forth any claim for the discovery, nor did Rubinstein. The great benefactor and inventor deserves to be immortalized. I consider the syncopated pedal to be one of the most important discoveries because it promotes music and makes true musical readings possible. It constitutes the high-water mark between a glorious past and a more glorious future. No more painstaking fingering for legato chords, no more dry playing without pedals and without overtones, in order to avoid blurs. The syncopated pedal signifies the emancipation from dry or blurred tone, the emancipation of wrist and arm from sticking to the keys; it constitutes true orchestral playing; in its unbroken cantilena, it is superior even to other musical instruments and to the exhaustible human voice. I call this discovery one of the most important in the history of piano playing. Alas, it was also so far the last one! […] After having stated the merits and the shortcomings of the methods of Chopin, Liszt, Thalberg, and Rubinstein, it seems very easy to answer the question: What progress has been made by and what are the characteristics of the new school of piano playing; that is, the school of the younger generation of pianists? The answer must be the following: There is no such thing in existence as a “new school of piano playing.” The mere fact that one has not studied with Liszt, that one has not heard the Chopin school, and that one has never been privileged to listen to Rubinstein is a colossal drawback and can never constitute in its helpless negativity any claim to distinction or greatness. Having missed the great Triumvirat Liszt-Chopin-Rubinstein, the pianists of the younger generation are bound to learn from those of us who had the great privilege to study directly or indirectly with these pianistic and musical giants. If they choose to turn away from us they will not harm us, but themselves.” Il est très intéressant de noter que Milchmeyer précise la manière d’utiliser le registre des étouffoirs, pratique qui ne correspond pas à la nôtre aujourd’hui. En effet, il dit qu’il faut étouffer la dernière note de l’accord pour pourvoir jouer la première note de l’accord suivant sans étouffoirs. Cette pratique diffère de la pratique moderne, que l’on nomme pédale syncopée ; les étouffoirs sont baissés au moment où la première note de la nouvelle harmonie est jouée puis ils sont immédiatement relevés pour laisser à nouveau les cordes vibrer. La pratique décrite par Milchmeyer sera encore utilisé ↩︎
L’emploi du verbe interpréter pour désigner l’activité de l’instrumentiste ou du chanteur est devenu si banal qu’on n’imagine plus aujourd’hui qu’il ait pu exister d’autres manières de désigner – et donc de concevoir – l’acte musical. Longtemps, on a préféré un autre terme : les musiciens n’interprétaient pas la musique, ils l’exécutaient. L’abandon d’un mot au profit d’un autre au milieu du XIXᵉ siècle n’est pas anodin. Il coïncide avec le renoncement des musiciens au rapport très libre qu’ils entretenaient avec la partition depuis des siècles, remplacé par une vision très stricte du rendu sonore du texte musical. Cet article propose d’explorer les conditions de ce bouleversement qui affecta aussi bien le jeu instrumental et vocal que la nature du métier de musicien ou les pratiques d’écoute.
L’histoire musicale des deux derniers siècles est marquée par un accroissement sans précédent du nombre de musiciens tant amateurs que professionnels. Ce mouvement s’est accompagné de la production industrielle d’instruments à prix relativement réduits et d’une inflation de la matière écrite : partitions, méthodes, traités, littérature pédagogique et textes sur la musique (revues spécialisées, études sur des œuvres ou biographies de compositeurs). Au point que la présence massive d’imprimés dans le quotidien des instrumentistes et des chanteurs est devenue un des traits caractéristiques de la vie musicale moderne.
La familiarité croissante des musiciens avec les textes notés les a entraînés à faire confiance à ces objets en ne les soumettant que très rarement à une approche critique. Certes, même le moins informé des amateurs sait que dans des âges anciens les partitions ne disaient pas tout et qu’il fallait ajouter quelques ornements pour obtenir une œuvre complète, mais sa connaissance de ce qui a précédé la révolution graphique accomplie dans le courant du xixe siècle ne va souvent guère au-delà. Surtout, le répertoire courant (composé entre la fin du xviiie siècle et le début du xxᵉ) ne semble pas nécessiter un savoir-faire particulier, une tradition de jeu des classiques s’étant perpétuée jusqu’à nous.
Le point de départ de cet article prend à rebours ces idées admises. En dépit des apparences, le rapport des musiciens aux textes s’est non seulement radicalement transformé dans les deux derniers siècles, mais cette mutation a surtout eu des conséquences considérables sur l’ensemble des acteurs du monde musical. Pour décrire ce phénomène, nous nous intéresserons aux deux manières opposées de faire la musique que l’on observe au départ et au point d’arrivée de la période qui va nous occuper et que nous désignerons par deux verbes. Lorsqu’on dépouille de grandes quantités de documents liés à la musique au XVIIIᵉ siècle, on est frappé de l’absence du mot interpréter1.Celui-ci est remplacé par beaucoup d’autres termes et en particulier par le verbe exécuter. Derrière la lente disparition de ce dernier à la faveur de la généralisation du terme interpréter, il n’y a pas un simple effet de mode mais une véritable révolution des pratiques musicales qui n’a, jusqu’à présent, pas été vraiment étudiée.
De l’histoire des signes à l’histoire des pratiques de lecture
Depuis deux siècles, les historiens – qu’ils aient été antiquaires, archéologues ou plus tard musicologues – ont pris l’habitude de concentrer leur attention sur la partie écrite de la musique, même lorsqu’ils avaient pour projet de comprendre les aspects concrets du métier d’instrumentiste ou de celui de chanteur. Dès le milieu du XIXᵉ siècle, les premiers travaux sur les pratiques musicales anciennes, bien oubliés aujourd’hui, se réduisaient souvent à des inventaires des signes dont la signification s’était perdue.
Qu’elles l’aient revendiqué ou pas, ces approches étaient marquées par la philologie, science reine à l’époque romantique2. Elles culminèrent dans un type d’ouvrage qui apparaît au milieu du xixe siècle et se maintiendra jusqu’à nos jours : le guide de réalisation des ornements. Le premier du genre en France figure au seuil d’une des plus ambitieuses entreprises de remise à jour des anciennes œuvres pour clavier : les vingt livraisons duTrésor des pianistes publiées par Aristide et Louise Farrenc entre 1861 et 18723.
Louise Farrenc, Traité des abréviations (Signes d’agrément et ornements) employés par les clavecinistes, xviie et xviiie siècles d’après L. Farrenc, Paris, Alphonse Leduc, 1895, p. 20 – ce volume est une amplification de : Aristide et Louise Farrenc, « Des signes d’agrément », Le Trésor des Pianistes. Collection des œuvres choisies des maîtres de tous les pays et de toutes les époques depuis le xvie siècle jusqu’à la moitié du xixe siècle, accompagnées de notices biographiques, de renseignements bibliographiques et historiques, d’observations sur le caractère d’exécution qui convient à chaque auteur, des règles de l’appogiature, d’explications et d’exemples propres à faciliter l’intelligence des divers signes d’agrément, etc., etc. Recueillies et transcrites en notation moderne par Aristide Farrenc avec le concours de Mme Louise Farrenc, compositeur et professeur de piano au Conservatoire impérial de Musique. Préliminaires, Paris, Aristide Farrenc, 1861 (collection particulière).
Fruit d’une vaste compilation, elle se présente comme une table de concordances compilant des définitions d’époque et des exemples tirés de la littérature musicale. Les remises à jour auxquelles procédèrent pour la suite les musicologues en fonction de l’avancée de leur travail ne remirent pas en cause le principe qui demeura inaltéré dans les décennies qui suivirent : un signe (ancien) = un signe (moderne).
Paul Brunold, Traité des signes et agréments employés par les clavecinistes français des xviie et xviiie siècles. Préface de Maurice Emmanuel, Professeur d’Histoire au Conservatoire National de Musique et de Déclamation, Lyon, Les Éditions musicales Janin, 1925, p. 33 (collection particulière).Jean-Claude Veilhan, Les Règles de l’interprétation musicale à l’époque baroque (xviie-xviiie s.) générales à tous les instruments selon : Bach, Brossard, Couperin, Hotteterre, Montéclair, Quantz, Rameau-d’Alembert, Rousseau, etc., Paris, Alphonse Leduc, 1977, p. 35 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
La constitution dans la deuxième moitié du XXᵉ siècle d’un véritable mouvement d’analyse des pratiques essentiellement porté par des chercheurs et des musiciens anglo-saxons (les performance practice studies4) ne changea pas réellement la donne5. L’emprise de la musique comme écriture fut une constante des travaux musicologiques. Le message envoyé aux instrumentistes et aux chanteurs était clair : munis d’un outil de traduction des signes, ils seraient capables de faire revivre les musiques du passé s’ils s’obligeaient à un respect scrupuleux des textes notés. Or, en décrétant que les activités musicales anciennes se résumaient à l’interprétation de partitions par des musiciens à qui on interdisait de déroger aux indications écrites, les historiens de la musique passèrent jusqu’aux années 1980 à côté du fait que la définition même de la musique et de sa pratique différaient sensiblement selon les périodes considérées – ce qui n’était un truisme qu’en apparence.
Ainsi, l’improvisation musicale fut longtemps négligée par les chercheurs alors qu’elle avait occupé une place considérable dans le quotidien des musiciens et des amateurs pendant des siècles6. N’ayant laissé que des traces indirectes et souvent très lacunaires, l’art de l’improvisation était quasiment invisible pour une histoire essentiellement composée à partir d’archives écrites et du postulat que toute la musique du passé reposait dans les ruines notées.
Ainsi, l’écoute n’intéressa guère les historiens avant les vingt dernières années. Un article fondateur de William Weber ébranla bien des certitudes7. Le musicologue américain y soutenait que nos ancêtres n’écoutaient pas la musique comme nous, qu’ils faisaient d’ailleurs souvent autre chose lorsqu’ils se rendaient au concert ou à l’opéra. Quantité d’autres auteurs prirent le relais8. Le modèle de l’écoute moderne est désormais bien connu (l’ancien reste encore à explorer) : des auditeurs plongés dans des salles obscures, ayant préparé leur expérience aurale par la lecture d’une note de programme analytique ou par la fréquentation assidue des partitions jouées devant eux, et s’efforçant de retrouver mentalement la structure formelle des œuvres.
Ainsi, le corps musicien n’a été étudié que récemment. Les travaux de Lothaire Mabru sur la tenue du violon sous l’Ancien Régime ont montré il y a une vingtaine d’années que l’on pouvait articuler posture, répertoire et représentations sociales9. Il en existe malheureusement peu d’autres aussi systématiques10. Des études d’iconographie musicale ont porté attention à la position des instrumentistes, mais elles sont encore trop rares11.
Ainsi, l’écriture musicale ne fut quasiment jamais envisagée à travers les usages qu’elle avait pu susciter. Les historiens du livre avaient montré la voie il y a plus de trente ans en passant d’une histoire des objets imprimés considérés isolément à celle des pratiques de lecture. Le principal promoteur de ce déplacement fut Roger Chartier12. Au fil de ses travaux, l’historien a insisté sur le fait que les usages des livres étaient matériellement inscrits en eux et que les formes de la matière manuscrite ou imprimée avaient une incidence directe sur sa diffusion. À l’heure où Michel de Certeau publiait une enquête sur les usages du quotidien13, la nouvelle approche de la lecture sonnait en écho comme un manifeste pour une histoire de l’appropriation des livres par des communautés de lecteurs aux usages pluriels14.
L’histoire des pratiques de lecture a quasiment laissé de côté la partition musicale et ses usages15. Dans les travaux sur la notation, l’intellection des signes n’est jamais perçue que comme un décodage mécanique plus ou moins délicat selon l’ancienneté des œuvres. Pourtant, entre le texte décrypté et le geste de l’instrumentiste ou du chanteur, on trouve un espace et un instant quasiment jamais étudiés : l’acte de lecture.
Alexis de Garaudé, Solfèges avec la basse chiffrée, ou Nouvelle Méthode de Musique, Adoptée par Monsieur l’Intendant Général Directeur des Fêtes et Spectacles de la Cour, pour l’Enseignement des Pages de la Musique du Roi, et en usage dans les principaux Conservatoires, Écoles et Instituts Royaux de France, d’Italie, des Pays-Bas, &c. composés par Alexis de Garaudé, Professeur de Chant, Membre de l’École royale de Musique, de la Chapelle de S. M. Auteur de la Méthode complète de chant (Prix 40 Fr.) Œuv. 27. Troisième Édition revue et considérablement augmentée. Prix 36 Fr. La 1ère Partie qui remplace avec avantage le Solfège de Rodolphe, Se vent séparém.t 20f. la 2e Partie, qui contient L’art d’Écrire la musique, ou Dictée musicale, des Solfèges sur toutes les Clefs et sur les Mesures composées, des Solfèges à deux et trois voix &c. Se vend séparément 20 f., Paris, à la Classe de Chant de l’Auteur et chez P. Vaillant, s. d (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
L’analyse de ce moment capital de l’activité du musicien implique de ne pas s’intéresser seulement au sens des signes mais d’aborder aussi ces derniers en lien avec les gestes, les instruments, les techniques et les situations qui transforment l’écriture musicale en sons produits, entendus et compris. En résumé, nous mettrons ici de côté la philologie pour considérer la musique en train de se faire et la partition comme un élément parmi d’autres – même si son importance n’a cessé d’augmenter – d’un dispositif artistique complexe.
Quand l’œuvre était une performance
Que faisait-on donc avant 1880 lorsqu’on faisait de la musique ? Ouvrons un périodique musical rendant compte des concerts donnés à Paris à la date du 17 mars 178216.
« 1782, 17 Mars », Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, Paris, Au Bureau de l’Abonnement littéraire, 1783, pp. 177-178 (collection particulière).« 1782, 17 Mars », Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, Paris, Au Bureau de l’Abonnement littéraire, 1783, pp. 177-178 (collection particulière).
Le rédacteur y écrit que M. Bréval « a joué seul un concerto de sa composition », que M. Duport a joué sur le violoncelle un nouveau concerto » (on a pu admirer la « perfection de sonjeu» et la « légèreté de sessons»), que M. Mara « aaccompagné Madame Mara », que M. Virbes « a exécuté sur le forte-piano un concerto de sa composition », que M. André « a rempli [dans un motet]un accompagnement obligé», que M. Devienne « a exécuté sur la flûte » un concerto, que M. Hugot « ajouéun concerto de flûte », que MM. Caravoglia et Bezzozi « ontexécutésur le hautbois un concerto », que M. Solers « aexécuté» un concerto de clarinette, que M. Rathé « aexécutésur le même instrument un concerto de sa composition », que M. Ozi « a joué sur le basson un concerto », que les frères Tornbusch « ontjoué » un concerto pour cor de chasse ou encore que M. Punto « a exécuté un concerto de cor de chasse ».
Dans toutes ces phrases où abondent les mots d’action (exécuter, jouer, accompagner, remplir un accompagnement), il n’est jamais question d’interprétation. La partition n’est pas au centre de l’activité musicale. Le compte rendu de 1782, comme tant d’autres textes de cette époque, parle de performances, pour emprunter à la langue anglaise ce mot qui désigne la mise en œuvre de la compétence de l’instrumentiste ou du chanteur pour la réalisation d’un acte musical qui déborde le seul texte noté.
Pour tout auditeur jusqu’au dernier tiers du XIXᵉ siècle, il est évident que le musicien procède à l’imitation de l’orateur. Un exemple parmi cent : à propos du pianiste Théodore Stein, originaire de Riga et se produisant à Paris en 1855, Henri Blanchard écrit qu’il est un parfait improvisateur parce que « non-seulement il sait tirer parti d’une idée mélodique, mais de deux, de trois, sans confusion et sans sécheresse. Il y a unité de la pensée dans sa manière d’amalgamer les pensées complexes qu’on lui donne à paraphraser : il les prépare, les annonce avec ingéniosité, les résumant ensuite dans une chaleureuse péroraison. »17
L’indice le plus évident du règne de la rhétorique dans le monde musical est la place des chanteurs au cours des représentations d’opéra. Héritage du temps où une représentation théâtrale était avant tout la mise en scène d’une parole éloquente, les artistes s’avancent sous les feux de la rampe pour prononcer leur air ou pour dialoguer avec leurs collègues, ce qui ne choque personne jusqu’à la guerre de 191418. Le théâtre demeure une tribune où le discours chanté prédominera jusqu’à la révolution wagnérienne.
Louis Schneider, « Grand-Théâtre de Lyon. Armor. Drame lyrique en trois actes, de M. Ernest Jaubert, Musique de M. Sylvio Lazzari », Le Théâtre,janvier 1906, p. 22 (« Acte ier – L’Île enchantée ») (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).Roland Lefèvre, « L’Opéra-Comique dans les théâtres de quartier », Musica, décembre 1904, p. 428 (« Le dernier acte de Mireille au Théâtre des Gobelins ») (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
Au concert aussi, la musique est pensée comme un art oratoire. Jusque tard dans le xixe siècle, toute exécution soliste est ponctuée de gestes sonores éloquents. Pour faire entendre au public les articulations de leur discours, les musiciens soulignent le mouvement d’une période à une autre. L’édition musicale a conservé la trace de ces ponctuations comme ces traits en petites notes non mesurées (souvent athématiques) qui fourmillent dans les milliers de paraphrases, fantaisies ou airs variés produits par les virtuoses du temps qui les improvisaient souvent en public avant de les fixer par la plume.
Dans l’adaptation par Franz Liszt de la valse du Faust de Gounod, on trouve un tel « passage », pour reprendre un terme d’époque, au moment de rupture le plus fort, lorsqu’un dialogue entre Marguerite et Faust vient s’immiscer dans la danse.
Franz Liszt, Valse de l’opéra Faust de Gounod pour le piano par Franz Liszt, Berlin, Ed. Bote & G. Bock, 1863, p. 10 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
À la main droite, qui porte la mélodie (véritable corps du discours), un trille à découvert maintenu ad libitum par un point d’orgue suspend le déroulement des périodes. Un trait chromatique parcourt ensuite le clavier de haut en bas à trois reprises comme s’il fallait effacer tout souvenir thématique des premières sections. Pendant ces quelques secondes, l’auditeur est entièrement dépendant de la volonté de l’exécutant qui dilate ou précipite en toute liberté le déroulement du temps – profitant du point d’orgue d’abord puis de la suspension du mètre. Ajoutons que le pianiste faisait généralement entendre à cet endroit un matériau musical de son cru, les petites notes imprimées constituant autant d’invitations à l’improvisation.
Les ponctuations oratoires ne sont pas la propriété exclusive des solistes. Dans les orchestres aussi, jusqu’au début du XIXᵉ siècle, il était d’usage de s’écarter de la partition. Les souvenirs de Ludwig Spohr contiennent une anecdote significative. Alors qu’il séjourne à Rome en 1816, le compositeur allemand est frappé de l’indiscipline des instrumentistes italiens :
« L’orchestre, qui rassemblait quelques-uns des meilleurs musiciens de Rome (hommes qui regardent avec mépris les instrumentistes des théâtres), était néanmoins le pire de tous ceux qui m’ont accompagné jusqu’ici en Italie. L’ignorance, le manque de goût et l’arrogance stupide de ces gens sont au-delà de toute description. Les nuances de piano et de forte leur sont inconnues, ce qui pourrait encore aller, mais chacun orne sa partie comme il lui plaît, avec des diminutions sur presque chaque note, au point qu’ils sonnent plus comme un orchestre se chauffant et s’accordant que comme un orchestre faisant de la musique. Bien sûr, je leur ai à maintes reprises interdit de jouer aucune note qui ne soit écrite dans les parties, mais l’ornementation est à tel point devenue une seconde nature pour eux qu’ils ne peuvent s’arrêter. Le premier cor en si, dans un passage entutti, joue au lieu de la simple cadence : ce qui suit : tandis que le clarinettiste joue au même moment quelque chose de ce genre : à la place de :
Maintenant, ajoutons à cela la figuration dans la partie de violon écrite par le compositeur, et on aura une idée de l’affreux vacarme que cet orchestre transmet pour de la musique. »19
Un orchestre est alors conçu comme une réunion de gens de bonne compagnie conversant avec plus ou moins d’ensemble et qui n’accepteront pas l’anonymat et l’uniformité du jeu avant plusieurs décennies20. Pour ces musiciens rompus à la prise de parole publique, les cahiers posés sur les pupitres ne sont que la trame du discours organisé par le compositeur mais laissé inachevé. Ce dernier ne prend généralement pas la peine de noter les grands piliers de la performance éloquente : exorde, transitions, péroraison. Pour ces instants où l’orateur s’adresse directement à son public, il existe un ensemble de conventions que quelques traités apprennent à maîtriser (l’un des plus complets est celui publié par Carl Czerny en 183021). Les cadences des concertos, souvent étudiées par les musicologues22, sont un des aspects les plus spectaculaires de l’improvisation oratoire mais l’entrée en matière n’est pas moins digne d’intérêt.
Il fut, en effet, longtemps impensable de commencer un morceau musical sans poser quelques accords qui étaient parfois agrandis en une véritable pièce introductive23. On retrouve des modèles pour ces moments improvisés dans les ouvrages pédagogiques ou dans des recueils qui se multiplient dès le premier tiers du XIXᵉ siècle à l’heure où nombre d’amateurs désirent pouvoir se produire en public sans avoir eu le temps de s’initier à toutes les arcanes de la rhétorique musicale24. Que ce soit dans le volume de préludes du violoncelliste Félix Battanchon ou dans celui conçu pour les pianistes par Henri Herz, que la pièce soit brève ou développée en alternant formules toutes faites et passages composés, ces morceaux remplissent au moins deux fonctions : ils servent au musicien à « préparer l’auditeur, et en même temps à s’assurer des qualités de l’instrument, qui, la plupart du temps, lui est étranger. »25
Félix Battanchon, 25 Préludes dédiés aux Artistes op. 10, Leipzig, Friedrich Hofmeister, 1906 [ca 1858 pour la 1re éd.], p. 14 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).Henri Herz, Collection d’Exercices, Passages, Préludes, Sonates, Rondos, Variations, et autres Morceaux d’une difficulté progressive pour le Piano Forte à l’usage des Élèves qui désirent faire des progrès rapides par Henri Herz Jne, Paris, Maurice Schlesinger, [1823], p. 16 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).Frédéric Kalkbrenner, « Preludio 20 », Vingt-quatre Préludes pour le Piano Forte dans tous les Tons majeurs et mineurs pouvant servir d’Exemple pour apprendre à préluder Dédiés à Mademoiselle Clotilde de Courbone par F. Kalkbrenner Op. 88, Milan, François Lucca, [ca 1827], livre 2, pp. 16-17 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).Frédéric Kalkbrenner, « Preludio 20 », Vingt-quatre Préludes pour le Piano Forte dans tous les Tons majeurs et mineurs pouvant servir d’Exemple pour apprendre à préluder Dédiés à Mademoiselle Clotilde de Courbone par F. Kalkbrenner Op. 88, Milan, François Lucca, [ca 1827], livre 2, pp. 16-17 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
La frontière entre improvisation et composition est alors ténue, toute musique, même celle qu’on n’a pas conçue soi-même, appelant l’intervention directe de l’exécutant pendant la performance. Tard dans le siècle, le pianiste et compositeur Louis Lacombe écrit à son éditeur : « J’ai joué et je joue encore dans les salons la mazurka en si bémol majeur de Chopin, avec certains traits que j’ajoute pour ne pas répéter les reprises de la même manière. Vous serait-il agréable de graver cette bluette avec ces petits changements dont l’effet a toujours été bon ? Dans l’affirmative, jetez-moi un mot à la poste, et vous aurez un de ces petits ornements, points d’orgue, et avant la fin de la semaine. »26
Comprendre la nature de l’exécution musicale à cette époque suppose donc de se méfier de l’évidence : en dépit de la précision de la notation en usage au xixe siècle, la musique réelle est en grande partie invisible dans les partitions manuscrites ou éditées. C’est particulièrement frappant dans les dernières pages du célèbreTraité complet de l’art du chant de Manuel Garcia fils, où le pédagogue propose plusieurs airs d’opéra dans une présentation originale puisqu’elle superpose la notation courante et ce que l’on entendait réellement sur les théâtres. Les ajouts ne sont pas seulement des embellissements musicaux : toutes les passions du personnage, en l’occurrence le Paolino d’Il matrimonio segreto de Cimarosa, sont insufflées par le chanteur entre les notes écrites27.
Manuel Garcia fils, École de Garcia. Traité complet de l’art du chant en deux parties. Seconde partie, Paris, chez l’auteur / Troupenas, 1847, p. 89 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
L’écart entre la musique imprimée (un squelette mélodico-harmonique) et la densité des ornements, diminutions et autres effets est saisissant. Il permet de mesurer le rôle écrasant joué par l’exécutant au moment de donner une consistance sonore au texte.
Au fil des témoignages, nous avons peu à peu précisé ce que recouvre la notion d’exécution. Elle dérive avant tout d’une définition de la musique comme un discours, soumis à des règles bien connues pour les musiques anciennes28, mais dont on réalise mieux aujourd’hui qu’elles se sont perpétuées tard dans le xixe siècle29.
En second lieu, l’exécution suppose une inversion du modèle actuellement en vigueur où l’acte créateur ordonne l’ensemble de l’économie de la pratique30. À l’époque que nous venons d’évoquer, composer se confond avec le fait de jouer ou de chanter. Alors que le droit d’auteur commence à peine à s’imposer, le texte musical est encore instable et fait l’objet d’interventions permanentes de toutes sortes de personnes : auteur, exécutant, éditeur, organisateur de concert ou directeur de théâtre, public, etc.31
Troisième point : la fonction d’une édition musicale n’était en rien comparable à ce que nous connaissons aujourd’hui. Jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle, éditer une pièce, c’était détacher du corps éloquent la mémoire compositionnelle en la confiant à des signes qui ne conservaient d’ailleurs que le canevas de la prestation sonore originelle – c’était net dans les exemples pris chez Liszt et chez Lacombe. À cette époque, la lecture consistait moins à découvrir une œuvre inédite qu’à revivifier des lieux communs instrumentaux et vocaux mémorisés par le musicien.
Dans cet univers musical disparu, l’exécutant ne joue pas devant un public entièrement absorbé dans une écoute silencieuse. L’audition à l’ancienne manière est, au contraire, discontinue. Le concert ou l’opéra sont encore indissociables d’activités sociales non artistiques. La principale d’entre elles – la conversation – n’est d’ailleurs pas très éloignée de la conception de l’exécution instrumentale ou vocale en vigueur jusqu’au milieu du xixe siècle. Dans cet imbroglio des discours, la relation entre le musicien et ses auditeurs est un souci de chaque instant : on a vu que le soliste mettait toutes ses forces dans la disposition des artifices oratoires et qu’il ajustait en permanence sa prestation aux réactions d’une salle qui goûtait particulièrement les effets de manche.
Précisons enfin que la vieille conception de l’exécution met plusieurs décennies avant de disparaître totalement. Dans le dictionnaire de Charles Soullier, par exemple, qui paraît en 1855, on ne trouve pas une occurrence des mots interprétation ou interprète. La notice « exécution » ne fait par ailleurs aucune allusion directe au texte écrit ou à la pensée du compositeur et insiste plutôt sur ce qui se joue dans une situation donnée :
« Exécution, s. f. – Action du musicien exécutant qui joue ou chante sa partie, au théâtre, dans un salon ou dans un concert ; on dit qu’une composition musicale est bien ou mal exécutée, selon que les artistes symphonistes, harmonistes ou chanteurs exécutants, y ont plus ou moins bien rempli leur tâche, c’est-à-dire plus ou moins bien joué ou chanté individuellement leur partie. L’effet que peut produire un [sic] œuvre de musique dépend principalement de sa bonne exécution, et sa bonne exécution dépend de son ensemble. La précision, l’expression du sentiment et la fidèle observation du rythme et de la mesure, sont les trois conditions principales qui constituent les bonnes exécutions. »32
Dès les années 1820, étaient apparues les prémices du nouveau régime du jeu musical. L’éminent critique Castil-Blaze écrivait dans son Dictionnaire de musique moderne : « Exécuter, v. a.Exécuterune pièce de musique, c’est chanter et jouer toutes les parties qu’elle contient, tant vocales qu’instrumentales, dans l’ensemble qu’elles doivent avoir, et la rendre telle qu’elle est notée sur la partition. »33 La condition impérative du respect du texte allait de pair avec une méfiance systématique envers lemediumhumain soupçonné de trahir les intentions des créateurs : « Si le compositeur est à la merci de l’ignorance des exécutans, ou de leur malveillance, il y est aussi de leur faux savoir et de leur faux goût. Ce qu’ils ajouteraient à ce qu’il a fait serait quelquefois plus pernicieux que ce qu’ils y pourraient omettre. »34 À ce moment, Castil-Blaze est un des rares à formuler ce type de préoccupations, qui émergent surtout chez les musiciens de métier et dans les milieux d’amateurs où la musique de Beethoven est en passe d’être acclimatée (à Paris la Société des Concerts du Conservatoire, les sociétés de musique de chambre, etc.)35.
Lorsque l’œuvre devint une partition
Dans la presse européenne, on perçoit l’émergence dès les années 1830-1840 de nouvelles manières d’écouter la musique et de la jouer. Un compositeur suscite initiatives, commentaires et pratiques inédites : Ludwig van Beethoven, dont les symphonies, les quatuors et les sonates demandent aux exécutants et aux auditeurs un effort inaccoutumé36. La discussion mondaine sur le plaisir immédiat apporté par les morceaux exécutés s’avère insuffisante. L’appréhension de certaines pièces de Beethoven demande un important travail en amont du concert, une attention soutenue pendant l’écoute et des manières inédites de formuler ses impressions à la sortie de la salle.
À Londres, où on a pris l’habitude de longue date d’exhumer des partitions anciennes37, la notion d’interprétation s’est assez vite imposée. Les échos de ces nouvelles manières de concevoir le concert parviennent jusqu’en France. En 1837, la Revue et Gazette musicale de Paris publie un compte rendu racontant une série de trois concerts récemment donnés par Moschelès. Passons sur la nouveauté de la forme du récital, pour nous arrêter sur la façon dont le correspondant décrit le programme composé d’« œuvres vénérables à tant de titres différents, écrites pour des instruments à clavier par les Hændel, les Bach, les Scarlatti, les Mozart, les Beethoven et les Weber. Moscheles, qui s’était chargé d’être leur interprète à tous, s’est montré plus divers encore qu’on ne peut l’imaginer, non seulement dans la traduction de maîtres séparés les uns des autres par un intervalle séculaire, mais encore dans l’exécution des ouvrages du même musicien. »38 Plus loin encore, il est question de « la reproduction des leçons de Scarlatti » sur un clavecin, « l’instrument même pour lequel elles furent écrites ».
Tout le problème de l’interprétation moderne est contenu dans ces observations : un corpus de textes amené à être infiniment fréquenté (les classiques) ; des textes sacralisés (« œuvres vénérables ») pris en charge par un musicien spécialisé dans l’exégèse des partitions (un « interprète »), tantôt « traduisant » les maîtres, tantôt les « reproduisant », dans tous les cas s’effaçant derrière les génies défunts ; enfin une démarche aux présupposés historiques qui n’applique pas à chaque pièce le goût contemporain mais respecte les caractéristiques de chaque auteur, fût-il très éloigné dans le temps.
Cette nouvelle façon de considérer les œuvres, qui se généralisera avec la diffusion des opéras d’Eugène Scribe et Giacomo Meyerbeer puis avec l’engouement pour les drames de Richard Wagner39, place la partition au cœur de la pratique des artistes comme des auditeurs40. La technique d’intelligence des textes musicaux qui s’échafaude dès le premier tiers du XIXᵉ siècle relève d’une discipline alors en plein essor : l’herméneutique, science de l’interprétation des textes sacrés et bientôt par extension des textes tout court41. Le dictionnaire de Littré détaille cinq acceptions du termeinterprétation:
«Interprétations. f.
1.Traduction d’une langue en une autre.
2.Explication de ce qu’il y a d’obscur ou d’ambigu en un texte.
3.Explication, par une induction positive, de certaines choses.
4.Action de prendre en bonne ou mauvaise part des paroles, des actes, etc.
5.Terme de rhétorique. Sorte de répétition nommée autrement synonymie, figure analogue à l’insistance. »42
L’interprète est celui qui amène à la lumière le sens enfoui du texte. Face aux mystères des œuvres des créateurs les plus exigeants, les musiciens sont mis en demeure de traduire, d’expliquer, de lever toute ambiguïté. Certains corpus posent des défis aux plus valeureux de ces croisés de la signification. Les neuf symphonies de Beethoven, ses derniers quatuors ou ses trente-deux sonates sont le sommet à gravir pour tout exégète digne de ce nom. Les Leçons écrites sur les sonates pour piano seul de L. van Beethoven de Thérèse Wartel (1865) constituent à ce titre un tournant, bien au-delà du monde pianistique43.
L’injonction herméneutique pouvait attiser la crainte d’un anéantissement des individualités musiciennes éclipsées par les auteurs dont elles devaient célébrer le culte. Dans son avant-propos, Wartel prend soin d’expliquer que son entreprise n’aura pas pour résultat de « comprimer [l]a personnalité » de l’élève mais de l’éveiller44 ou encore que « la meilleure des leçons est celle qui apprend l’élève à penser lui-même. »45 Ne nous y trompons pas néanmoins, tout a désormais changé. L’opuscule de Wartel ne ressemble pas à l’une de ces innombrables méthodes parues depuis la fin du xviiie siècle. Elle porte non pas sur le mécanisme instrumental (il n’est mentionné qu’allusivement dans l’avant-propos) mais sur une collection d’œuvres qu’il s’agit de comprendre avant de les jouer. Partant, ce corpus clos est abordé dans une perspective affichée dès les premiers mots du livre : « Nous vivons dans un siècle éminemment analytique. »46
Le temps du divertissement est effectivement révolu : Wartel ne conçoit l’apprentissage du piano ou la vie d’amateur que comme un labeur perpétuel pour se hisser à la hauteur des chefs-d’œuvre. Dans le manuel de 1865, toute l’entreprise analytique est tournée vers la pensée de Beethoven que Wartel suivra à travers ses trois époques créatrices, « aidée pour cela d’un long séjour en Allemagne, durant lequel nous avons, pour ainsi dire, vécu familièrement avec son souvenir. »47 Cependant, la pianiste attribue une fonction à l’interprète qui est encore loin de l’humilité absolue qui sera la norme à la fin du siècle :
« Il est difficile aujourd’hui, bien que nousyn croyions en France, de retrouver les traditions du maître, pour ce qui est des intentions et des mouvements : chacun dit avoir les vraies, et toutes sont contradictoires.
Mais,s il est un fait qui renferme tout :
Ce vaste génie aimait laisser faire à l’exécutant. Il comprenait la place que devait tenir sa propre création.
Il n’aimait pas les signes marqués, qu’il trouvait vagues et insuffisants, et avait les chiffres du métronome en horreur (Lenz, Schindler, tous l’affirment).
Celui qui comprend, disait-il,n’en a pas besoin ; celui qui ne comprend pas, n’apprend rien par là. »48
Pour quelques temps encore, l’interprète est un collaborateur actif du compositeur. Du moins Wartel se présente-t-elle en bras armé de l’auteur, dégageant sans relâche les textes de la gangue des commentaires abusifs, ces « explications mélodramatiques, – traduisant des pensées musicales par des mots, amoindrissant si bien [l’œuvre instrumentale], qu’à force d’être éclaircie il n’en reste plus rien »49. Dans les analyses proposées par Wartel, les questions formelles occupent une place centrale, descriptions objectives censées se substituer aux phraséologies inutiles qui proliféraient depuis quelques années50.
Ouvrons le livre de Wartel au chapitre consacré à laSonate op. 27 no2.
Thérèse Wartel, Leçons écrites sur les sonates pour piano seul de L. van Beethoven par Madame Th. Wartel, Paris, E. et A. Girod, 1865, pp. 80-81 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
C’est la structure de la pièce qui détermine l’explication et sur laquelle repose la clarification des intentions du maître. Dans la compétition exégétique que se livrent critiques, compositeurs, interprètes et amateurs, Wartel défend avec ardeur la position des techniciens du clavier. Tout le travail du pianiste consiste à faire entendre à ses auditeurs les rouages de la composition, autrement dit la pensée de Beethoven à l’œuvre : les variations de modes de jeu accompagnent le déroulement des diverses reprises, telle intention doit souligner la rentrée du thème ou permettre de distinguer l’intermède du morceau principal. Pour aider à l’approfondissement de la signification de la sonate, Wartel cite autant qu’elle le peut l’auteur lui-même : « Beethoven a dit à propos de ces deux sonates fantaisies, que celui qui veut en comprendre le sens, doit lire leSonge d’une nuit d’été, de Shakespeare [sic]. »51
Le sillon tracé par Thérèse Wartel fructifia au-delà de ses espérances. Dès le début du XXᵉ siècle, il n’était pas un musicien de renom qui ne publiât des conseils d’interprétation. Raoul Pugno, Édouard Risler, Blanche Selva, Alfred Cortot, plus tard Marguerite Long ou Claude Helffer divulguaient analyse, conseils techniques voire confidences d’artistes expérimentés. La plupart annotaient des chefs-d’œuvre classiques, forts de l’expérience acquise sur scène pendant des années ou du savoir-faire forgé en enseignant leur art. Ainsi, se multiplièrent pour le quotidien du travail instrumental, des prothèses toujours plus sophistiquées.
La série conçue par Georges Sporck est emblématique de la littérature d’encadrement des travailleurs de l’interprétation.
Ludwig van Beethoven, Édition moderne des classiques. Sonate op. 27 no 2 pour piano. L. van Beethoven analysée par Georges Sporck (Toutes les annotations et explications adjointes au texte musical constituent la propriété exclusive de l’auteur) Toute imitation ou contrefaçon sera rigoureusement poursuivie, Paris, Georges Sporck, 1908, p. i et p. 14 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).Ludwig van Beethoven, Édition moderne des classiques. Sonate op. 27 no 2 pour piano. L. van Beethoven analysée par Georges Sporck (Toutes les annotations et explications adjointes au texte musical constituent la propriété exclusive de l’auteur) Toute imitation ou contrefaçon sera rigoureusement poursuivie, Paris, Georges Sporck, 1908, p. i et p. 14 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
La forme des objets imprimés implique leur mode de lecture : l’éditeur a conçu deux cahiers qui peuvent être placés côte à côte sur le pupitre ou à la table pour une lecture parallèle. Dans le premier, le texte du commentaire contient des informations sur l’histoire de l’œuvre, une foule d’indications sur la manière de réaliser le texte musical, des remarques analytiques et des exemples notés. Dans le second, la partition est lourdement annotée entre les portées où Sporck détaille chaque épisode de la construction formelle et dans les marges où les phrases de l’exégète insérées dans le texte de Beethoven sont elles-mêmes glosées. La profusion des commentaires est symptomatique de la posture herméneutique. Il n’est plus une mesure, plus une note qui ne provoque un éclaircissement. L’œuvre musicale n’est désormais qu’un tissu sémantique aux mailles serrées.
Dans une autre de ces « éditions de travail » (l’expression avait été imaginée par Alfred Cortot pour intituler une célèbre série de classiques commentés), l’obsession de l’exactitude notée porte jusqu’à la pédale – et pas seulement pour des raisons pédagogiques.
Frédéric Chopin, 24 Préludes.Œuvres classiques pour piano revues et doigtées par Benjamin Cesi – Sigismond Cesi – Luca Fumagalli – Alexandre Longo – Ernest Marciano – Bruno Mugellini. Édition française revue par I. Philipp, Professeur au Conservatoire National de Musique. Préface de Gabriel Fauré, Directeur du Conservatoire National de Musique. Compositions de F. F. Chopin revues par Benjamin Cesi, Paris, Société anonyme des Éditions Ricordi, [ca 1910], p. 3 (collection particulière).
Les 24 Préludes de Chopin sont systématiquement auscultés et annotés par le pianiste et pédagogue italien Beniamino Cesi. Pour l’édition française, une préface d’Isidor Philipp (l’un des principaux maîtres parisiens du piano) complète les suggestions à l’attention des interprètes par une notice historique et par une collecte méthodique des témoignages d’artistes (Heller, Moschelès, Sand, Liszt, Rubinstein ou Mathias) s’étant exprimés sur la signification des préludes.
Autour de l’œuvre de Chopin se dessine tout un cortège d’exégètes : Cesi, Philipp, mais également plusieurs générations de pianistes, contemporains ou élèves d’élèves, qui apportent les uns après les autres leur pierre au débat sur le véritable sens de la musique de Chopin et sur la manière de la faire comprendre aux auditeurs modernes. Au tournant du siècle, les communautés de commentateurs développent des arènes spécifiques : éditions annotées, on vient de le voir, concerts-conférences ou ce qu’on appellera les classes de maître52. Dans la presse ou sous forme de livres, les leçons d’interprétation se multiplient pendant l’entre-deux-guerres :
Étienne Royer, « Sur l’interprétation », ,Le Courrier musical, 15 avril 1922, pp. 133-134.
Yvonne Lefébure, « Laa pédagogie del’interprétation », ,Le Monde musical, 31 juillet 1926, pp. 267-268.
Édouard Risler, « L’interprétation de la “SonateAppassionata” », Le Courrier musical, 1ᵉʳ février 1927, pp. 58-59.
« Opinions de virtuoses sur l’interprétation »,Le Courrier musical, 15novembre 1927, pp. 549-553.
Marcel Reynal, « Commentt on travaille et fait travailler un quatuor à cordes », ,Le Courrier musical, 15 mars 1929, p. 183.
Alfred Cortot, ,Cours d’interprétation recueilli et rédigé par Jeanne Thieffry, Paris, Librairie musicale Legouix, 1934.
Roger Hauterive, « Dee l’interprétation pianistique », Le Ménestrel, 12 janvier 1934, pp. 9-11, et 19 janvier 1934, pp. 17-19.
Alfred Cortot, « Attitude de l’interprète », ,La Revue internationale de musique, avril 1939, pp. 885-888.
Dans le courantdu XXᵉ sièclee, on assiste à une véritable division du travail éducatif avec l’impression d’objets éditoriaux de plus en plus spécialisés. Aux partitions commentées, s’ajoute toute une littérature analytique aux formes variées. En 1958, Amy Dommel-Diény (professeur d’harmonie et de contrepoint à la Schola Cantorum à Paris et au Conservatoire de Strasbourg) publie un guide conduisant le musicien « de l’analyse harmonique à l’interprétation »53.
Amy Dommel-Diény, De l’analyse harmonique à l’interprétation. Avant-propos de Marc Pincherle, Neuchâtel, Delachaux & Nestlé S. A., 1958, pp. 66-67 (collection particulière).
L’ouvrage ne s’adresse pas particulièrement aux pianistes mais à tout musicien soucieux d’appréhender correctement la langue et le style des classiques – écho du manuel de Jacques Chailley paru quelques années auparavant54. Dans l’Avant-propos, Marc Pincherle éclaire les intentions de l’auteur : « L’analyse, ici, n’est pas une fin en soi, mais un moyen d’approcher la pensée du compositeur, une étude préalable à l’interprétation de sa musique, une base de départ pour d’éventuelles créations originales. »55 Quant à Dommel-Diény elle-même, elle prend soin de préciser que son volume se propose de donner les outils d’une « compréhension approfondie des œuvres, dessein élémentaire de tout interprète authentique. »56
La rhétorique est définitivement enterrée : l’heure est à la linguistique (qu’elle soit ou non structurale) et à l’herméneutique. Dommel-Diény cite Wilhelm Furtwängler parlant de l’œuvre comme d’une « chose notée – signes fixes et forme immuable – dont il faut après coup déchiffrer le sens et deviner l’énigme, afin de pénétrer jusqu’à l’œuvre elle-même, qu’il s’agit ensuite de faire revivre. »57 L’analyse harmonique est dès lors l’affaire de tous.
L’analyse formelle l’était déjà depuis plus d’un siècle. Dès les années 1830, elle avait envahi les comptes rendus de concert et finit par prospérer en brochures dans les dernières années du siècle : les guides d’écoute58. Lorsqu’il organise des concerts à Paris à la fin du siècle dans la salle qu’il venait de faire bâtir (1892-1896), Eugène d’Harcourt accompagne ces manifestations d’une série de publications consacrées aux symphonies de Beethoven à l’affiche pendant plusieurs semaines. Le texte fournit des repères notés et découpe le continuum musical afin de donner aux auditeurs le plus de prises auditives possibles.
Eugène d’Harcourt, Concerts d’Harcourt. Aperçu analytique de la Cinquième Symphonie de Beethoven par Eugène d’Harcourt, Paris, Librairie Fischbacher, [1898], pp. 5-6 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).Eugène d’Harcourt, Concerts d’Harcourt. Aperçu analytique de la Cinquième Symphonie de Beethoven par Eugène d’Harcourt, Paris, Librairie Fischbacher, [1898], pp. 5-6 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
L’analyse s’adresse autant au spectateur qu’au chef d’orchestre ou aux instrumentistes. Tous se retrouvent autour de l’idée qu’une expérience musicale est avant tout affaire d’intelligibilité d’un texte.
On retrouve cette conception de l’audition de la musique comme un acte de lecture dans toutes sortes de témoignages. Lors de la création à Bruxelles duProphètede Scribe et Meyerbeer en 1850, un critique belge déplore des approximations dans l’exécution et regrette que le chef d’orchestre Hanssens n’ait pas consulté ses confrères parisiens pour recueillir leurs avis sur la nouvelle œuvre pour tâcher « de se bien pénétrer de la pensée du compositeur. »59 Le journaliste déplore que le musicien ne s’en soit malheureusement remis qu’à lui-même : « Nous en avions la conviction vendredi [au moment de la représentation] ; aujourd’hui que nous avons eu recours à la partition elle-même, qu’un habile pianiste de nos amis a bien voulu la feuilleter avec nous, nous en avons la certitude. »60 Une fois encore, la discussion critique des pièces musicales se déroule en dernière instance autour de la partition. Les spectateurs se transforment alors en arbitres, forts d’une expertise technique n’ayant plus rien à voir avec l’universel savoir de l’honnête homme qui avait caractérisé des générations d’amateurs.
Dans ses souvenirs, l’organiste Marcel Dupré raconte une anecdote survenue lors de la béatification de Thérèse de Lisieux dans la cathédrale de la ville le 8 août 1923 :
« Au cours de vêpres, le Cardinal Touchet, Évêque d’Orléans, monta en chaire. Il parlait depuis quelques minutes lorsque l’on entendit comme un battement d’ailes qui remplissait l’église. C’étaient trois mille personnes tournant une page en même temps. Le discours, imprimé, avait été distribué avant la cérémonie. Le Cardinal, jugeant, à juste titre, ce contrôle de mémoire déplaisant (j’en avais fait l’expérience au cours de mes récitals Bach, pendant lesquels j’entendais tourner les pages des partitions), changea un mot, puis une phrase et, finalement, retourna le plan de son magnifique panégyrique.
Le soir, au dîner qui eut lieu à l’évêché, le Cardinal Touchet, évoquant cet incident, nous fit part de la sensation désagréable qu’il avait éprouvée. »61
Le disque ne fera que conforter le principe d’une écoute instrumentée. La littérature d’accompagnement du son enregistré ou radiodiffusé qui voit le jour dans le premier tiers duxxesiècle culmine dans les années 1950 lorsque la démocratisation de la radio, la large diffusion de l’enregistrement phonographique et la multiplication des concerts éducatifs fait entrevoir la possibilité à court terme d’une éducation de masse du public62:
AndréCœuroy,Histoire de la musique avec l’aide du disque suivie de trois commentaires de disques avec exemples musicaux, Paris, Delagrave, 1931.
L’Initiation à la musique à l’usage des amateurs de musique et de radio comportant un Précis d’histoire de la musique, suivi d’un Dictionnaire des œuvres, d’un Lexique des termes et de Chapitres variés dus à la collaboration de Maurice Emmanuel, Reynaldo Hahn, Paul Landormy, Georges Chepfer, Hugues Panassié, Émile Vuillermoz, Dominique Sordet, Maurice Yvain…, Paris, Éditions du Tambourinaire, 1935.
Marcel Sénéchaud, ,Concerts symphoniques. Symphonies, oratorios, suites, concertos et poèmes symphoniques. Guide à l’usage des amateurs de musique, de disques et de radio…, Lausanne, Marguerat, 1947.
Claude Rostand, ,Petit guide de l’auditeur de musique. Les chefs-d’œuvre du piano par Claude Rostand. Avant-propos d’Alfred Cortot, Paris, Éditions Le Bon plaisir, 1950.
André Coëuroy et Claude Rostand, ,Petit guide de l’auditeur de musique. Les chefs-d’œuvre de la musique de chambre, Paris, Éditions Le Bon plaisir / Plon, 1952.
Marcel Sénéchaud, ,Le Nouveau Répertoire lyrique. Opéra, opéra-comique, opérette. Guide des amateurs de théâtre, de musique, de disques et de radio. 2eédition entièrement refondue, Paris, Librairie théâtrale, 1952.
Georges Favre, ,Musiciens français modernes. Essai d’initiation par le disque, Paris, Durand, 1953.
Georges Favre, ,Musiciens français contemporains. Essai d’initiation par le disque. Deuxième livre, Paris, Durand, 1956.
Que le medium soit sonore ne doit pas faire illusion. C’est bien l’œuvre-texte que les auteurs de ces guides cherchent à faire entendre aux amateurs. Animés par l’idée que l’écoute ne doit pas être déviante (on ne saurait entendre de travers un chef-d’œuvre dans lequel on voit la manifestation de la puissance sacrée du génie), les auteurs de manuels transmettent pas à pas le sens de chaque pièce. L’analyse musicale dès lors est un instrument de vérité. Il s’agit de lever toute équivoque sur la partition – l’une des définitions du Littré parlait de l’interprétation comme d’une « explication de ce qu’il y a d’obscur ou d’ambigu en un texte ».
La réussite des opérations herméneutiques garantit à l’auditeur de sortir de l’expérience artistique moralement grandi. D’où l’importance d’une initiation dès le plus jeune âge. Les Jeunesses musicales de France initiées dès 1942 par René Nicoly63 ne furent pas les seules à sensibiliser des milliers d’amateurs à la pratique de la musique savante en leur proposant des conférences ou des modes d’emploi imprimés. Dès 1928, l’Union française des œuvres laïques d’éducation artistique s’était dotée d’un bulletin lu par « cette phalange d’éducateurs groupés au sein de la Ligue française de l’enseignement, et qui, plus nombreux et plus enthousiastes chaque jour, se sont assigné la mission de faire connaître à leurs élèves, à leurs anciens élèves, aux amis de leur école, les trésors de la musique. »64
En 1952, Jean Ruault, professeur d’éducation musicale aux écoles de la Ville de Paris et à l’École normale d’instituteurs de la Seine, réunit en un livre les commentaires primitivement conçus pour le périodique de liaison de l’UFOLEA. Le manuel s’appuie sur 56 disques contenant l’essentiel du répertoire musical courant classé de façon progressive. Les pages dédiées à la Danse macabrede Camille Saint-Saëns sont exemplaires de la conception cursive des analyses de ce genre.
Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).Jean Ruault, « Danse macabre de Saint-Saëns », Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, pp. 31-33 (collection particulière).
C’est le disque Gramophone DB 3077 qui sert de fil directeur au commentaire, Ruault renvoyant avec précision au minutage à chaque fois qu’il isole un événement musical. À l’évidence, il s’agit de meubler la mémoire du novice (« Retenez bien ces deux thèmes ») à coup d’extraits notés et de passages enregistrés dont l’audition est répétée (l’auteur explique comment répartir les trois écoutes nécessaires pour assimiler chaque œuvre au sein de trois journées de travail scolaire65).
Le soubassement de la forme moderne de l’alphabétisation musicale auquel travaillent pédagogues, artistes et amateurs est l’évolution de l’enseignement du solfège. La discipline connaît un développement phénoménal au xixe sièclee et se distingue rapidement de l’exercice pour chanteur – les airs des solfeggi italiens de la deuxième moitié du xviiie siècle ayant constitué les modèles du genre66. Peu de temps après sa fondation en 1795, le Conservatoire de Paris donne à la maîtrise de la lecture virtuose une importance considérable. Les classes de solfège seront obligatoires pour tout musicien désireux d’apprendre un instrument. En un siècle, le solfège aura achevé de se vider de sa dimension musicale et aura engendré des virtuoses scolaires qui brilleront dans les concours67.
Les éditeurs imaginent alors des panoplies complètes de manuels apprenant à lire dans toutes les clefs, à démêler les plus invraisemblables combinaisons rythmiques, à prononcer le nom des notes le plus rapidement possible, à déchiffrer les écritures les moins lisibles, à prendre en dictée les phrases les plus alambiquées, à chanter jusqu’au bout des leçons bourrées de chausse-trappes, etc. Ces encyclopédies de la gymnastique solfégique sont évidemment les pendants des études de virtuosité instrumentale qui font la fortune des maisons d’édition.
Les pédagogues débordent alors d’imagination pour plier les jeunes et les moins jeunes à la discipline de fer de la lecture rigoureuse.
Hortense Parent, Lecture des notes dans toutes les clés. Méthode fondée sur la mémoire des yeux en Trois Parties par H. Parent Fondatrice-directrice de l’École préparatoire au professorat du piano, Officier de l’Instruction publique, Paris, J. Hamelle et Henri Thauvin, [1890], couverture et p. 46 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
Hortense Parent, Lecture des notes dans toutes les clés. Méthode fondée sur la mémoire des yeux en Trois Parties par H. Parent Fondatrice-directrice de l’École préparatoire au professorat du piano, Officier de l’Instruction publique, Paris, J. Hamelle et Henri Thauvin, [1890], couverture et p. 46 (Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève).
L’attention quasi obsessionnelle portée à cette dernière est le terreau sur lequel peuvent ensuite se construire toutes les pratiques de la rectitude textuelle qui sont au fondement des techniques d’interprétation musicale68. Cette éthique du texte inculquée dès les premiers temps de l’apprentissage est répétée tout au long de la vie. Le premier des conseils donnés en 1899 par Saint-Saëns à un pianiste est qu’« on doit tendre à interpréter la musique le plus exactement possible, sans rien omettre des indications écrites par l’auteur. »69
L’enfer du texte
Dans cet enfer d’exactitude, les fausses notes devinrent intolérables. Elles avaient pourtant eu droit de cité pendant des siècles. Dans le fragment de l’Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-troisdéjà cité, le rédacteur parle des concertos joués par un jeune violoniste : « Les tours de force que M. Berthaume a faits sur le violon, & dont il n’est pas sorti avec le même bonheur, n’ont point diminué l’enthousiasme avec lequel le Public l’a accueilli toutes les fois qu’il s’est présenté à ses regards. »70 En d’autres termes, les erreurs et imperfections du jeu d’un exécutant ne sont pas un obstacle à son succès.
Cinquante ans plus tard, des voix commencent à s’élever pour désigner à la vindicte publique ceux qui négligent le respect pointilleux des signes notés. Dans le compte rendu d’un concert donné à Paris en 1830, François-Joseph Fétis explique que « l’absence de fautes matérielles » ne suffit pas à produire une bonne exécution, que l’oreille peut pardonner « quelques imperfections partielles » à un orchestre qui serait traversé par « l’esprit de la composition et la pensée de l’auteur », qu’aux concerts de l’École royale « quelques légères fautes individuelles n’y sont pas sans exemple ; mais à peine sont-elles remarquées par les musiciens les plus habiles, et le public ne les aperçoit pas », que « chaque année, ces fautes deviennent plus rares, parce que chacun devient plus attentif, et sent la nécessité de ne point porter atteinte à une réputation de supériorité justement acquise », que dans la symphonie ensibémol de Beethoven supérieurement exécutée au premier concert de l’année « quelques légères inadvertances avaient jeté des ombres sur certains passages », qu’au quatrième concert « la même symphonie a été dite de nouveau, et toutes les fautes avaient disparu pour faire place à l’exactitude la plus scrupuleuse », qu’il avait lui-même « signalé quelques hésitations nées de la rapidité du mouvement dans le morceau final [et qu’]on n’en a plus aperçu de traces dans le concert du 4 de ce mois. »71
Dans le texte du critique, la question de la faute est omniprésente et les reproches adressés aux exécutants couvrent un spectre très large, depuis l’erreur de lecture ou de jeu jusqu’à l’infidélité à l’esprit de l’œuvre. Le ton général demeure toutefois à l’indulgence. À la fin du siècle, la chasse à la fausse note est clairement ouverte tandis que les campagnes contre le vandalisme musical se multiplient72 et que les censeurs haussent le ton contre les barbares :
« La voix de MmeMiolan-Carvalho n’était point tout à fait assurée dans les récitatifs qui précèdent le grand air :O beau pays de la Touraine ! Mais la cantatrice s’est vite remise et a égrené, à l’émerveillement général, le chapelet de ses plus audacieuses vocalises. Il nous semble même que ce chapelet s’est augmenté d’un long point d’orgue que Meyerbeer, s’il l’eût ouï aussi merveilleusement exécuté, n’aurait pas hésité à écrire dans sa partition, mais, enfin, qu’il a oublié d’y mettre.
Nous savons que les chanteurs ont le droit d’implanter ainsi quelques points d’orgue à certains endroits de leurs grands airs, mais nous serions heureux de ne point les voir user de ce droit dans un ouvrage tel que lesHuguenots. »73
Comme souvent, les capitales mènent la danse et l’opprobre est jeté sur les artistes qui transportent sur les scènes nationales les – dorénavant – mauvaises habitudes persistant dans les villes de second rang. En 1871, les vieux gestes oratoires de Jean-Baptiste Faure sont sévèrement condamnés lorsqu’il chante sur la scène de l’Opéra de Paris la sacro-sainte partition de Don Juan. À propos de la sérénade, cheval de bataille de tous les barytons, Henri Chabrillat écrit : « Le seul reproche que je ferai à Faure, c’est de se croire obligé de sacrifier au gros du public en finissant sur un effet vocal qui sent sa province d’une lieue. Cette note est là, me dira-t-on, pour bien faire comprendre au spectateur que le morceau est fini et qu’il faut applaudir. Je le regrette ; la claque est là qui part à la réplique, et le vrai public, celui dont un artiste de la valeur de M. Faure devrait se préoccuper avant tout, n’attend pas le moment indiqué par ce malencontreuxfa dièze. »74
Alors que les gardiens du temple sermonnent les interprètes, les compositeurs affirment leur autorité par l’écriture et confient leurs intérêts aux plus zélés des truchements. En 1939, Marguerite Long publie les conseils que lui aurait confié Claude Debussy :
« Scrupuleux vis-à-vis des autres, il a voulu pour lui-même, pour l’exécution de ses œuvres, nous laisser les plus sûres et les plus précises indications, notant avec le soin le plus extrême la moindre nuance, le moindre accent. D’une intransigeance absolue, il se sentait incapable de supporter la plus légère altération de sa pensée, et Maurice Ravel, soucieux lui aussi du respect de ses intentions, me faisait souvent raconter un propos que Debussy m’avait tenu : un pianiste venu lui jouer quelques-unes de ses œuvres, prétendait à la liberté de ses interprétations. « Comment, s’écria le maître, dès qu’il me vit, il y a des gens pour faire de la musique, des gens pour l’éditer et ce monsieur pour fairece qu’ilveut ! »» Il était furieux. C’est ce même sentiment qui lui fit autrefois opposer un refus formel à la proposition d’une artiste de « génie » pour chanter Mélisande, disant qu’une « interprète fidèle » lui suffisait. »75
Dans le même numéro de revue, le pianiste Lazare-Lévy décrie « la fièvre interprétative » qui saisit depuisquelques temps ses collègues. L’article est l’occasion pour lui de préciser la vieille dialectique de l’esprit et de la lettre :
« Tout vrai musicien sait fort bien que jouer exactement « ce qui est écrit »ne peut past suffire à l’exprimer. Il sait qu’on ne respecte qu’imparfaitement la musique en se contentant d’une exécution simplement littérale. L’observation stricte des signes ne suffit pas. Mais les signes, pour imparfaits ou insuffisants qu’ils soient, doivent scrupuleusement être respectés puisque c’est à eux que l’auteur doit recourir pour communiquer sa pensée. Ces signes constituent donc les guides les plus sûrs, les plus autorisés, les seuls peut-être auxquels nous devons nous référer pour bien assimiler la pensée de celui qui en a fait usage. »76
Dans un univers où l’altération du texte musical est, plus qu’une bévue artistique, une faute morale, se développel’idée,e ou plutôt le fantasme absolu,u d’une suppression du facteur humain afin de conserver toute sa pureté au face-à-face de l’auditeur et de l’œuvre du génie. On connaît les déclaration provocantes d’Igor Stravinsky77 à ce sujet mais un demi-siècle plus tôt l’idée traverse déjà certains esprits. En 1906, le critique Paul Locard écrit à propos des quatuors de Beethoven : « Peut-être faudrait-il les lire plutôt que de les écouter, tant il est à craindre que toute exécution ne les trahisse ; car jamais la pensée et l’expression ne se livrèrent un combat aussi rude. »78 Le comble de l’interprétation serait alors la lecture silencieuse, lorsque autour de pages inaltérées se rencontrent les esprits éthérés de l’initié et de l’auteur.
La chimère du texte pur en vient à affecter les interprètes eux-mêmes. Au début du siècle, Jules Combarieu raconte avoir visité Francis Planté au lendemain d’un concert (27 avril 1902). Le célèbre pianiste est surpris dans une étrange posture : « Je le trouve lisant,le crayon en main, le concerto de Bach qu’il a joué la veille devant un public enthousiaste ; et comme je m’étonne de ce travail : – J’étudie, me répond Planté, ce que j’ai joué hier. Le concert, c’est la dépense (sic) ; le recueillement après le concert, c’est le profit. Voilà un concerto que j’ai exécuté deux dimanches de suite ; j’ai conscience d’avoir fait des progrès dans l’intervalle. J’en cherche de nouveaux… »79 Nul besoin de repasser au clavier. L’approfondissement de l’œuvre peut avoir lieu à la table. Travailler, pour un interprète, c’est annoter un texte ou le macérer mentalement. Jeu d’esprit, une fois encore, qui semble faire l’économie de la matérialité du corps laborieux et suspend la possibilité même d’une fausse note.
Le modèle herméneutique que nous venons de décrire est la conséquence d’un coup de force des compositeurs qui réussirent en quelques décennies à s’élever au sommet de la hiérarchie musicale. Les effets de cette révolution furent profonds et durables. Une fois le créateur définitivement maître du jeu, l’exécutant (bientôt rebaptisé interprète) ne put conserver sa légitimité qu’en assimilant totalement les écritures sacrées. L’auditeur se mua en un être passif passant son temps à se disposer à recevoir la pensée de l’écrivain de musique.
Les conséquences furent mécaniques. L’autorité renforcée du créateur eut tendance à figer les conditions de la performance. L’évolution est particulièrement sensible dans le domaine de l’improvisation. On sait le scrupule que des musiciens comme Richard Strauss ou Giacomo Puccini mettront à noter les moindres détails de leur composition, enserrant les interprètes dans un étroit carcan de signes. Les chanteurs, longtemps réputés pour la liberté de leur parole, avaient progressivement été emprisonnés dans les détails des textes. Un des exemples les plus saisissants est la manière dont les traits (héritages de la vieille éloquence) furent peu à peu intégrés dans les compositions écrites. À la fin de sa carrière, Giuseppe Verdi finit par noter tout ce que le chanteur devait faire80. Pour les répertoires où les ornements étaient jadis laissés à la discrétion de l’artiste, on édita des aides à l’invention défaillante comme le célèbre recueil de Mathilde Marchesi.
Mathilde Marchesi, Variantes et points d’orgue composés pour les principaux airs du répertoire par Mathilde Marchesi pour les élèves de ses classes de chant, Paris, Heugel, 1900, pp. 54-55 (collection particulière).
La stricte séparation des tâches entre l’inventeur de musique (un compositeur de plus en plus rarement capable de se produire au concert) et le réalisateur des œuvres (un interprète oubliant de plus en plus ses antiques compétences oratoires) transforma la nature même duconcert,t qui devint une séance de lecturecollective,e et incita à l’abandon – du moins dans les milieux les plus radicaux – du spectacle de la virtuosité éloquente. Dans le compte rendu d’un concert donné par le pianiste Édouard Risler à la Salle des agriculteurs (18 octobre 1910), Lionel Dauriac écrivait :
« La partie du récital la plus religieusement écoutée en fut aussi la plus intéressante, Risler donnant lecture de la sonate en mi de Vincent d’Indy. Les yeux fixés sur le texte, pour le comprendre et le faire comprendre : il donnait l’impression d’un artiste qui pense et qui cherche ; qui même lorsqu’il trouve, ne laisse pas que de chercher encore, allant toujours plus au fond. C’est un assez beau spectacle et un bel exemple. La récompense ne s’est point fait attendre si c’est, pour un artiste de ce genre, être récompensé, que de rendre intelligible à l’élite, un des textes les plus riches, les plus médités, les plus pensés de la musique de piano contemporaine. Et vraiment, je ne sais quel scrupule m’empêche d’écrire : « de la musique », la musique, tout court. »81
La nécessité de dominer l’ensemble des techniques de traitement des textes, depuis leur édition jusqu’à leur glose écrite ou orale en passant, bien entendu, par leur interprétation en public, accéléra l’émergence de la figure du musicien intellectuel82. Les plus passionnés d’entre eux se transformèrent même en savants philologues, tel Édouard Risler qui contribua pendant la Première Guerre à l’Édition nationale de musique classique en publiant chez Sénart les sonates de Beethoven dans une « édition révisée, annotée et doigtée » en collaboration avec Vincent d’Indy (1916).
Les répercussions de la prise de pouvoir du compositeur sur l’éthique des interprètes sont non moins importantes. Au début duxxesiècle, il était désormais clair que le comble de l’art consisterait pour les musiciens à se rendre invisibles afin de ne pas gêner la relation des auditeurs avec les chefs-d’œuvre qui leur étaient présentés – Adolphe Boschot félicite alors Édouard Risler qui fait entendre aux quatre coins de l’Europe l’intégrale des trente-deux sonates pour piano de Beethoven dans la plus parfaite humilité : « Le plus bel éloge que l’on puisse faire de cet interprète, c’est de constater qu’il se fait oublier lui-même et ne laisse parler que Beethoven. »83
Une technique, longtemps modeste, s’est rapidement retrouvée au cœur de la machine herméneutique : le solfège à travers ses sous-disciplines (lecture, dictée, déchiffrage, etc.) fournit aux musiciens les outils de la restitution littérale des œuvres. Au même moment, les paramètres de la musique étaient stabilisés et standardisés grâce à l’invention du métronome et à la fixation d’un diapason universel. Le monde sonore devint alors un immense ensemble de signes attendant leurs exégètes.
Le basculement du dire au lire frappa les contemporains dès le milieu du xixesiècle. Le critique A. Lemachois écrivait dans le Journal de la Meurthe et des Vosges (22 décembre 1865) à propos du quatuor à cordes de Maurin, Chevillard, Mas et Sabatier alors en tournée à Nancy où ils faisaient apprécier leur « merveilleuse interprétation » des derniers quatuors de Beethoven :
« Beethoven parle une langue que les profanes ne comprennent pas, si les textes ne leur sont expliqués par des maîtres. Ehbien ! Les quatre maîtres ont paru ; ils ont lu, en les ponctuant, en les accentuant, en leur donnant l’intonation et la mesure, ces pages savantes du demi-dieu. Ils ont prouvé que si le livre écrit par Beethoven n’avait pas été compris dans toutes ses parties, la faute n’en était pas à Beethoven dont le génie n’avait pas pu s’égarer. Ils ont convaincu, ils ont charmé. »84
De même que le monde de l’exécution ne sombra pas en un jour, le principe moderne de lecture des textes mit plusieurs décennies pour se mettre en place. Tard dans le siècle, il continue à se commettre beaucoup d’entorses aux nouvelles règles. Lorsqu’on reprend Hamlet d’Ambroise Thomas à l’Opéra de Paris en 1880, la nouvelle Ophélie exige du compositeur qu’on aménage le quatrième acte à ses capacités : « L’air de la folie a été transposé d’un ton pour la belle Marie [Heilbron], m’affirment plusieurs abonnés. – M. Thomas, cependant, refusait cette faveur à toutes les Ophélies passées. – Il y a, paraît-il, certaines grâces d’état. – Le ton est repris ensuite pour le motif de la valse, et délaissé de nouveau pour les couplets qui suivent. – Le trait final est même modifié de façon que la voix de la cantatrice ne dépasse pas lesi bémol. – Faiblesse d’autant plus coupable qu’on a toujours refusé, je le répète, tous les changements de ce genre à Daram et aux autres. »85
Les deux régimes (celui de l’exécution et celui de l’interprétation) voisinent jusque dans le dernier tiers du siècle86. Antoine Marmontel peut ainsi écrire dans les années 1870 : « Cramer excellait dans l’interprétation des andantes, et nul virtuose ne disait avec plus de perfection et de charme, les adagios de Mozart. Son exécution se distinguait par une égalité merveilleuse, une indépendance parfaite des doigts aux deux mains. Sa manière de phraser et de faire chanter le piano était un modèle d’expression et de naturel. »87 La confusion des verbes (interpréter, dire, exécuter, phraser) dénote l’âge de Marmontel, né en 1816 et formé par des musiciens ayant vécu sous l’Ancien Régime. À la date de parution de ses Pianistes célèbres(1878), des dizaines d’autres sources attestent de la nette augmentation de l’emploi de la notion d’interprétation et du reflux tout aussi clair de celle d’exécution.
Le projet de cet article était triple. Montrer tout d’abord l’intérêt d’enrichir la philologie de la musique (histoire des signes) par la connaissance des pratiques concrètes des musiciens (histoire de la lecture). Décrire ensuite les deux manières de jouer ou de chanter qui se sont succédées au cours des deux derniers siècles : l’art oratoire (où l’exécutant était maître de son discours) et le savoir-faire herméneutique (où musiciens et auditeurs commentent des textes avec abnégation). Dater précisément, enfin, l’adoption de la pratique moderne (entre 1860 et 1880), ce qui conduit à réfléchir sur la limite de ce qu’on appelle communément « la musique ancienne ». Beaucoup de pièces du répertoire traditionnel (c’est-à-dire les œuvres signées Beethoven, Schubert, Chopin, Rossini, Liszt ou Vieuxtemps) ne gagneraient-elles pas à des exécutions « historiquement informées » après avoir été tant de fois interprétées ?
Pour citer ce document
Rémy Campos, « De l’exécution de la musique à son interprétation (1780-1950) »,La Revue du Conservatoire[En ligne], La revue du Conservatoire, Le troisième numéro, Dossier Les savoir-faire de l’artiste, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.
Quelques mots à propos de : Rémy Campos
Rémy Campos enseigne l’histoire de la musique au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris depuis 2001. Ses recherches ont porté sur la redécouverte des musiques anciennes (La Renaissanceintrouvable ?? Entre curiosité et militantisme : la Société des concerts de musique vocale, religieuse et classique du prince de la Moskowa (1843-1847), 2000), sur les conservatoires (Instituer la musique. Les Débuts du Conservatoire de Genève (1835-1859), 2003) et sur les questions d’historiographie (avec Nicolas Donin, dir.,L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, 2009 ;François-Joseph Fétis musicographe, 2013). Il travaille actuellement sur l’histoire des pratiques musicalesaux xixe et xxᵉ siècless (avec Aurélien Poidevin, La Scène lyrique autour de 1900, 2012 ;Le Piano français et la technique du jeu perlé (1840-1960), à paraître en 2014).
Notes
Les travaux sur la question sont rares ; mentionnons l’article suivant même s’il n’est pas encore paru à ce jour (janvier 2014) : Joël-Marie Fauquet, « Exécuter / interpréter. Variations sémantiques sur le thème du maçon et de l’architecte », in Michel Noiray, dir., L’Architecte et le Maçon. Compositeur et exécutant en France du Moyen Âge à nos jours, Paris, CNRS Éditions (mentionné dans : Damien Colas, Florence Gétreau et Malou Haine, dir., Musique, esthétique et société au xixe siècle. Liber amicorum Joël-Marie Fauquet, Wavre, Mardaga, 2007, p. 16). ↩︎
Bernard Cerquiligni, Éloge de la variante. Histoire critique de la philologie, Paris, Le Seuil, 1989 ; Pascale Hummel, Histoire de l’histoire de la philologie. Étude d’un genre épistémologique et bibliographique, Genève, Droz, 2000 ; Rémy Campos, « Philologie et sociologie de la musique au début du xxᵉ siècle. Pierre Aubry et Jules Combarieu », Revue d’Histoire des Sciences humaines, no 14 (« Musicologie et sciences sociales : rendez-vous manqués ? »), 2006, pp. 19-47. ↩︎
Aristide et Louise Farrenc, Le Trésor des pianistes. Collection des œuvres choisies des maîtres de tous les pays et de toutes les époques depuis le XVIᵉ siècle jusqu’à la moitié du XIXᵉ siècle, accompagnées de notices biographiques de renseignements bibliographiques et historiques, d’observations sur le caractère d’exécution qui convient à chaque auteur, des règles de l’appogiature, d’explications et d’exemples propres à faciliter l’intelligence des divers signes d’agrément…, Paris, Aristide Farrenc, 1861-1872. ↩︎
Pour un panorama des performance practice studies: Colin Lawson et Robin Stowell,The Historical Performance of Music. An Introduction, Cambridge, Cambridge University Press, 1999 ; John Butt,Playing with History. The Historical Approach to Musical Performance, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, en particulier pp. 3-50 ; Peter Walls,History, Imagination, and the Performance of Music, Rochester, NY, Boydell and Brewer, 2003 ; Danielle Pistone, « De l’interprétation à la critique pianistique d’aujourd’hui », in Danielle Pistone, dir.,Pianistes du xxiie siècle. Critique, pédagogie, interprétation, Paris, Université de Paris-Sorbonne/Observatoire musical français, 2007, pp. 9-19. ↩︎
Rémy Campos,François-Joseph Fétis musicographe, Genève, Droz/Haute École de Musique de Genève, 2013, pp. 468-473. ↩︎
Il faut attendre la fin des années 1980 pour que se multiplient les travaux sur l’improvisation instrumentale. Parmi une littérature désormais pléthorique : Frederick Neumann,Ornamentation and Improvisation in Mozart, Princeton, Princeton University Press, 1986 ; John Scott Rink,The Evolution of Chopin’s “Structural Style” and its Relation to Improvisation, thèse, University of Cambridge, 1989, 2 vol. ; Robert D.Levin, « Instrumental Ornamentation, Improvisation and Cadenzas », in Howard Mayer Brownand Stanley Sadie, dir.,Performance Practice. Music after 1600, London, New York, Norton, 1989, pp. 267-291 ; Martin Gellrich,Üben mit Lis(z)t : Wiederentdeckte Geheimnisse aus der Werkstatt der Klaviervirtuosen, Frauenfeld, Waldgut, 1992 ; Robert D.Levin, « Improvised Embellishments in Mozart’s Keyboard Music », in Early Music, vol. 20, no2, 1992, pp. 221-233 ; Jean-Pierre Dambricourt, dir.,L’Improvisation musicale en question. Actes du Colloque international de l’Université de Rouen les 16, 17 et 18 mars 1992, Rouen, Université de Rouen, 1994 ; Valerie WoodringGoertzen, « By the Way of Introduction : Preluding by 18thand Early 19thCentury Pianists », inThe Journal of Musicology, t.xiv, no3, 1996, pp. 299-337 ; OdileJutten,L’Enseignement de l’improvisation à la classe d’orgue du Conservatoire de Paris (1819-1986) d’après la thématique de concours et d’examens, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2001, 2 vol. ; AngelaEsterhammer,Romanticism and Improvisation, 1750-1850, Cambridge, Cambridge University Press, 2008 ; GabrielSoliset BrunoNettl, dir.,Musical Improvisation. Art, Education, and Society, Champaign, University of Illinois Press, 2009 ; Martin Edin, « Cadenza Improvisation in Nineteenth-Century Solo Piano Music According to Czerny, Liszt and Their Contemporaries », in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes. Improvisation in Western Music of the Eighteenth and Nineteenth Centuries, Turnhout, Brepols, 2011, pp. 163-183 ; Steven Young, « Practical Improvisation. The Art of Louis Vierne », in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes. Improvisation in Western Music of the Eighteenth and Nineteenth Centuries, Turnhout, Brepols, 2011, pp. 185-190 ; Siebgert Rampe, « Improvisation bei Beethoven », in Musik Theorie. Zeitschrift für Musikwissenschaft, 26eannée, vol. 2, 2011, pp. 103-122. Pour les chanteurs, voir la bibliographie indiquée plus loin. ↩︎
William Weber, « Did people listen in the xviiith Century ? », in Early Music, vol. 25, no4, novembre 1997, pp. 678-691. ↩︎
Parmi une littérature désormais abondante : Leon Botstein, « Listening through Reading : Musical Literacy and the Concert Audience », in19th-Century Music, vol. 16, no2, 1992, pp. 129-145 ; James H.Johnson,Listening in Paris. A Cultural History, Berkeley, University of California Press, 1995 ; Rob C.Wegman, dir., « Music as Heard » [numéro spécial], in Musical Quarterly, vol. 82, nos3-4, 1998 ; Peter Szendy,Écoute, une histoire de nos oreilles, Paris, Éditions de Minuit, 2001 ; Rémy Campos, « Aimer Beethoven. Les années d’apprentissage d’Henri-Frédéric Amiel, amateur de musique genevois (1840-1860) », inRevue de musicologie, t.lxxxviii, no1, 2002, pp. 9-42 ; EricClarke, « Listening to Performance », in JohnRink, dir.,Musical Performance : A Guide to Understanding, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, pp. 185-196 ; AntoineHennion, « L’écoute à la question », inRevue française de Musicologie, t.lxxxviii, no1, 2002, pp. 95-149 ; RichardLeppert, « The Social Discipline of Listening », in Hans ErichBödeker, PatriceVeitet MichaelWerner, dir.,Le Concert et son public. Mutations de la vie musicale en Europe de 1780 à 1914 (France, Allemagne, Angleterre), Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2002, pp. 459-484 ; Matthew Riley, « Johann Nikolaus Forkel on the Listening Practices of ”Kenner” and ”Liebhaber” », in Music & Letters, vol. 84, no3, 2003, pp. 414-433 ; Andrew Dell’Antonio,Beyond Structural Listening? Postmodern Modes of Hearing, Berkeley, University of California Press, 2004 ; Matthew Riley,Musical Listening in the German Enlightenment: Attention, Wonder and Astonishment, Aldershot, Ashgate Publishing Limited, 2004 ; Mark Evan Bond,Music as Thought. Listening to the Symphony in the Age of Beethoven, Princeton, Princeton University Press, 2006 ; Nicolas Donin, « Pour une « écoute informée » de la musique contemporaine : quelques travaux récents », in Circuit. Musiques contemporaines, vol. 16, no3, 2006, pp. 51-64 ; Martin Kaltenecker,L’Oreille divisée. Les discours sur l’écoute musicale aux xviiie et xixes siècles, Paris, Éditions MF, 2011 ; Rémy Campos,« Paul Scudo contre Richard Wagner : autopsie d’une oreille réactionnaire », in Luca Sala, dir.,The Legacy of Richard Wagner. Convergences and Dissonances in Aesthetics and Reception, Turnhout, Brepols, 2012, pp. 53-75 ↩︎
Lothaire Mabru, « Des postures musiciennes », in Ethnologie française, t.xxv, no4, 1995, pp. 591-606 ; « De l’écriture du corps dans les pratiques musicales à transmission « orales » : le cas du fifre en Bazadais », in N.Belmontet J.-F. Gossiaux, dir.,De la voix au texte. L’ethnologie contemporaine entre l’oral et l’écrit, Paris, Editions du C.T.H.S., 1997, pp. 49-59 ; « Donner à voir la musique : les techniques du corps des violonistes », in Musurgia, analyses et pratiques musicales, vol.6, no2, 1999, pp. 29-47 ; « Vers une culture musicale du corps », in Cahiers de musiques traditionnelles, no14, « Le geste musical », Genève, Ateliers d’ethnomusicologie, 2001, pp. 95-110. ↩︎
Par exemple : Richard Leppert,The Sight of Sound. Music, Representation and the History of the Body, Berkeley, University of California Press, 1993 ; Paul Metzner,Crescendo of the Virtuoso. Spectacle, Skill, and Self-Promotion in Paris during the Age of Revolution (Studies on the History of Society and Culture), Berkeley, University of California Press, 1998 ; Sarah R.Cohen,Art, Dance and the Body in French Culture of the Ancien Régime, Cambridge, Cambridge University Press, 2000 ; Bruce W.Holsinger,Music, Body and Desire in Medieval Culture. Hildegard of Bingen to Chaucer, Stanford, Stanford University Press, 2001 ; Anthony Grittenet Elaine King, dir.,Music and Gesture, Aldershot, Ashgate, 2006 ; Vernon Alfred Howard,Charm and Speed. Virtuosity in the Performing Arts, New York, Peter Lang, 2008. ↩︎
Florence Gétreau a consacré plusieurs articles au sujet : « Les images de pianistes en France, 1780-1820 », in Musique-Images-Instruments, no11 (« Le Piano forte en France 1780-1820 »), 2009, pp. 136-149 ; « Retour sur les portraits de Mozart au clavier : un état de la question », in Thomas Steiner, dir.,Cordes et claviers au temps de Mozart. Strings and Keyboard in the Age of Mozart, Berne, Peter Lang, 2010, pp. 73-112 ; « Corps, mains et visages de musiciens sous les crayons de Watteau », in Florence Raymond, dir.,Antoine Watteau (1684-1721). La Leçon de musique, Bruxelles, Bozar Books, Hannibal, 2013, pp. 39-43. ↩︎
• Par exemple : Roger Chartier, Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Paris, Le Seuil, 1987 (pour le chapitre 5 : « Du livre au lire. Les pratiques citadines de l’imprimé, 1660-1780 », pp. 165-221) ; Roger Chartier, dir.,Pratiques de la lecture, Paris, Payot et Rivages, 1993 [1985 pour la 1re éd.] (pour le chapitre : « Du livre au lire », pp. 79-113) ; Roger Chartier, dir.,Histoires de la lecture. Un bilan des recherches. Actes du colloque des 29 et 30 janvier 1993, Paris, Paris, IMEC Éditions/Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1995 ; Roger Chartier, Culture écrite et société. L’Ordre des livres (XIVᵉ-XVIIᵉ siècles), Paris, Albin Michel, 1996. ↩︎
Michel de Certeau, L’Invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1980. ↩︎
« L’appropriation telle que nous l’entendons vise une histoire sociale des usages et des interprétations, rapportées à leurs déterminations fondamentales et inscrites dans les pratiques spécifiques qui les produisent [une note renvoie ici à L’Écriture de l’histoire de Michel de Certeau]. Donner ainsi attention aux conditions et aux processus qui, très concrètement, portent les opérations de construction du sens (dans la relation de lecture mais dans bien d’autres également) est reconnaître, contre l’ancienne histoire intellectuelle, que ni les intelligences ni les idées ne sont désincarnées, et, contre les pensées de l’universel, que les catégories données comme invariantes, qu’elles soient philosophiques ou phénoménologiques, sont à construire dans la discontinuité des trajectoires historiques » (RogerChartier,Au bord de la falaise. L’Histoire entre certitudes et inquiétudes, Paris, Albin Michel, 1998, p. 74 – reprise de : Roger Chartier, « Le monde comme représentation », Annales ESC, novembre-décembre 1989, pp. 1505-1520). L’art du bricolage ou du braconnage, pour reprendre deux notions formulées par Michel de Certeau (Michel de Certeau, L’Invention du quotidien…,op. cit., p. xxxix et p.xlix [éd. 1990]) est une notion que les historiens de la lecture ont utilisée pour insister sur la créativité des formes d’appropriation de l’écrit (Roger Chartier, « Lectures “populaires” », Culture écrite et société. L’Ordre des livres (XIVe-XVIIe siècles), Paris, Albin Michel, 1996, p. 215). ↩︎
Voir en particulier : Kate Van Orden, dir.,Music and the Cultures of Print, New York, London, Garland Publishing, Inc., 2000 (le livre contient un article de Roger Chartier : « Afterword : Music in Print », pp. 325-341). ↩︎
« 1782, 17Mars»,Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, Paris, Au Bureau de l’Abonnement littéraire, 1783, pp. 169-179. ↩︎
Henri Blanchard, « De l’improvisation musicale : Théodore Stein. – Piétro Cavallo. – Schwencke », in Revue et Gazette musicale de Paris, 9 septembre 1855, p. 276. ↩︎
Rémy Camposet Aurélien Poidevin, La Scène lyrique autour de 1900, Paris, L’Œil d’or, 2012, pp. 153-192. ↩︎
Ludwig Spohr, « Rom, den 19. Dezember [1816] », in Lebenserinnerungen. Erstmals ungekürzt nach den autographen Aufzeichnungen herausgegeben von Folker Göthel, Tutzing, Hans Schneider, 1968, vol.1, p. 296. Sur l’improvisation collective : John Spitzeret Neal Zaslaw, « Improvised ornamentation in eighteenth-century orchestras »,Journal of the American Musicological Society, vol. 39, no3, 1986, p. 524-577. ↩︎
Rémy Campos, « Jouer ensemble : une mutation des pratiques orchestrales dans la première moitié du XIXᵉ siècle », inIntermédialités. Histoire et théorie des lettres, des arts et des techniques, no19, 2012, pp. 25-44 ; Rémy Campos, « La répétition d’orchestre : d’un objet historique inédit à de nouvelles pratiques musicales », in Roberto Illiano et Michela Niccolai, dir.,Orchestral Conducting in the Nineteenth Century, Turnhout, Brepols, à paraître. ↩︎
Carl Czerny,Systematische Anleitung zum fantasieren auf dem Pianoforte von Carl Czerny. 200tesWerk, Vienne, Diabelli, [1829] ; Charles Czerny,L’Art d’improviser mis à la portée des pianistes par Charles Czerny. Œuvre 200, Paris, Schlesinger, [1829]. ↩︎
Frederick Neumann, Ornamentation and Improvisation in Mozart, Princeton, Princeton University Press, 1986 ; Robert D.Levin, « Instrumental Ornamentation, Improvisation and Cadenzas, » in Howard Mayer Brown and Stanley Sadie, dir.,Performance Practice. Music after 1600, London, New York, Norton, 1989, pp. 267-291 ; Robert D.Levin, « Improvised Embellishments in Mozart’s Keyboard Music, » Early Music, vol. 20, no2, 1992, pp. 221-233; Martin Edin, « Cadenza Improvisation in Nineteenth-Century Solo Piano Music According to Czerny, Liszt, and their contemporaries, » in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes. Improvisation in Western Music of the Eighteenth and Nineteenth Centuries, Turnhout, Brepols, 2011, pp. 163-183. ↩︎
Sur les anciennes techniques d’improvisation au clavier : Paul Collins,The Stylus Phantasticus and Free Keyboard Music of the North German Baroque, Ashgate, 2005 ; Jean-Pierre Bartoliet Jeanne Roudet,L’Essor du romantisme. La Fantaisie pour clavier de Carl Philipp Emanuel Bach à Franz Liszt, Paris, Vrin, 2013. ↩︎
Valerie Woodring Goertzen, « By the way of introduction: preluding by 18th- and early 19th-century pianists, » The Journal of Musicology, t.xiv, no3, 1996, pp. 299-337. ↩︎
Charles Czerny,L’Art d’improviser…,op. cit., p. 3. ↩︎
Lettre de Louis Lacombe à Jacques-Léopold Heugel, 23 avril 1861 (reproduite dans : Danièle Pistone,Heugel et ses musiciens. Lettres à un éditeur parisien, Paris, PUF, 1984, p. 25). ↩︎
Sur ce sujet : Austin B.Caswell, « MmeCinti-Damoreau and the embellishment of italian opera in Paris, 1820–1845 », inJournal of American Musicological Society, vol.28, 1975, pp. 459-492 ; WillCrutchfield, « Vocal ornamentation in Verdi : the phonographic evidence », in19thCentury Music, vol.7, no1, 1983-1984, pp. 3-54 ; DamienColas,Les Annotations de chanteurs dans les matériels d’exécution des opéras de Rossini à Paris (1820-1860) : contribution à l’étude de la grammaire mélodique rossinienne, thèse, Tours, Université François Rabelais, 1997, 4 vol. ; Hilary Poriss,Changing the Score. Arias, Prima Donnas, and the Authority of Performance, Oxford, Oxford University Press, 2009 ; Damien Colas, « Improvvisazione e ornamentazione nell’opera francese e italiana di primo Ottocento », in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes…,op. cit., pp. 255-276 ; Laura Moeckli, « “Abbelimenti o fioriture”. Further evidence of creative embellishment in and beyond the rossinian repertoire », in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes…,op. cit., pp. 277-294 ; Naomi Matsumoto, « Manacled freedom. Nineteenth-century vocal improvisation and the flute-accompanied cadenza in Gaetano Donizetti’s Lucia di Lamermoor », in Rudolf Rasch, dir.,Beyond the Notes…,op. cit., pp. 295-316. ↩︎
Martin Kaltenecker, « À propos du contexte philosophique et physiologique du paradigme rhétorique au xviiie siècle », in Revue de Musicologie, t.xcv, no1, 2009, pp. 65-96. ↩︎
George Barth, The Pianist as Orator. Beethoven and the Transformation of Keyboard Style, Ithaca, Cornell University Press, 1992; Robert Toft, Expressive Singing in England, 1780-1830, Oxford, Oxford University Press, 2000. ↩︎
Jim Samson, « The Great Composer », in JimSamson, éd.,The Cambridge History of Nineteenth-Century Music, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, pp. 259-284; Rémy Campos, « L’analyse musicale en France au xxiie siècle : discours, techniques et usages », in Rémy Campos et Nicolas Donin, dir.,L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, Genève, Droz/hem–Conservatoire de Musique de Genève, 2009, pp. 353-451. ↩︎
C’est à l’opéra que la question a été le mieux étudiée ; voir par exemple : Lorenzo Bianconi et Giorgio Pestelli, dir.,Storia dell’opera italiana, Torino, EDT/Musica, 1987 (vol. 4) et 1988 (vol. 5 et 6) ; Philip Gossett, Divas and Scholars. Performing Italian Opera, Chicago, University of Chicago Press, 2006. ↩︎
Charles Soullier,Nouveau dictionnaire de musique illustré élémentaire, théorique, historique, artistique, professionnel et complet À l’usage des jeunes Amateurs, des Professeurs de Musique, des Institutions et des Familles Dédié à M. Halévy Professeur de Composition au Conservatoire de musique, membre de l’Institut de France, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, etc., etc. par Charles Soullier, Paris, E. Bazault, 1855, p. 120. ↩︎
Castil-Blaze,Dictionnaire de musique moderne par M. Castil-Blaze, Paris, Au Magasin de musique de la Lyre moderne, 1821, vol. 1. ↩︎
Rémy Campos,François-Joseph Fétis musicographe,op. cit., pp. 490-493. ↩︎
Rémy Campos, « Aimer Beethoven. Les années d’apprentissage d’Henri-Frédéric Amiel, amateur de musique genevois (1840-1860) », in Revue de musicologie, tome XXXVIII, no 1, 2002, pp. 9-42. ↩︎
William Weber,The Rise of Musical Classics in Eighteenth-Century England. A Study in Canon, Ritual, and Ideology, Oxford, Oxford University Press, 1992 ; Simon McVeigh, Concert Life in London from Mozart to Haydn, Cambridge, Cambridge University Press, 1993 ; William Weber, « The history of the musical canon, » in Nicholas Cooket Mark Everist, dir.,Rethinking Music, Oxford, Oxford University Press, 1999, pp. 336-355; William Weber, The Great Transformation of Musical Taste. Concert Programming from Haydn to Brahms, Cambridge, Cambridge University Press, 2008 ; Ian Taylor,Music in London and the Myth of Decline. From Haydn to the Philharmonic, Cambridge, Cambridge University Press, 2010. ↩︎
« Correspondance particulière. Londres, 20 mars 1837 »,Revue et Gazette musicale de Paris, 26 mars 1837, p. 106. ↩︎
Rémy Campos, « Paul Scudo contre Richard Wagner : autopsie d’une oreille réactionnaire », in Luca Sala, dir.,The Legacy of Richard Wagner. Convergences and Dissonances in Aesthetics and Reception, art. cit. ↩︎
Rémy Campos,François-Joseph Fétis musicographe,op. cit., pp. 394-400. ↩︎
Denis Thouard, dir.,Critique et herméneutique dans le premier romantisme allemand, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1996; Ian Bent, « Plato-Beethoven : a hermeneutic for nineteenth-century music ? », in Ian Bent, ed., Music Theory in the Age of Romanticism, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 1996, pp. 119-120. ↩︎
Émile Littré,Dictionnaire de la langue française… par É. Littré de l’Académie française, Librairie Hachette et Cie, 1873, vol. 3, p. 136. ↩︎
Thérèse Wartel,Leçons écrites sur les sonates pour piano seul de L. van Beethoven par Madame Th. Wartel, Paris, E. et A. Girod, 1865. ↩︎
Sur les différents types de discours analytiques au xixe siècle, voir Ian Bent, éd.,Music Analysis in the Nineteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, 2 vol. (Volume One. Fugue, Forme and Style, Volume Two. Hermeneutic Approaches). ↩︎
Wilhelm Jerger, ed., The Piano Master Classes of Franz Liszt, 1884-1886. Diary Notes of August Göllerich, Bloomington, Indiana University Press, 1996; Rémi Jacobs, « Alfred Cortot, inventeur des “masterclasses” publiques ? », in Cécile Reynaudet and Herbert Schneider, dir.,Noter, annoter, éditer la musique. Mélanges offerts à Catherine Massip, Genève, Droz, 2012, pp. 621-628. ↩︎
Amy Dommel-Diény,De l’analyse harmonique à l’interprétation. Avant-propos de Marc Pincherle, Neuchâtel, Delachaux & Nestlé S. A., 1958. ↩︎
Jacques Chailley,Traité historique de l’analyse musicale par Jacques Chailley, Professeur au Conservatoire National de Musique, Préface de Nadia Boulanger, Professeur au Conservatoire National de Musique, Paris, Alphonse Leduc, 1951 ; sur la nature de cet ouvrage, voir : RémyCampos, « L’analyse musicale en France au xxe siècle : discours, techniques et usages », in RémyCamposet NicolasDonin, dir.,L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, Genève, Droz/hem– Conservatoire de Musique de Genève, 2009, pp. 364-370. ↩︎
Marc Pincherle, « Avant-propos », in Amy Dommel-Diény, De l’analyse harmonique à l’interprétation…,op. cit., p. 7. ↩︎
Amy Dommel-Diény, De l’analyse harmonique à l’interprétation…,op. cit., p. 9. ↩︎
Rémy Camposet Nicolas Donin, « La musicographie à l’œuvre : écriture du guide d’écoute et autorité de l’analyste à la fin du xixe siècle », in Acta musicologica, vol. 77, no2, 2005, pp. 151-204 ; Rémy Campos et Nicolas Donin, « Wagnérisme et analyse musicale. L’émergence de nouvelles pratiques savantes de lecture et d’écoute en France à la fin du xixe siècle », in Rémy Campos et Nicolas Donin, dir.,L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, Genève, Droz/hem– Conservatoire de Musique de Genève, 2009, pp. 35-80 ; ChristianThorau, « Guides for wagnerites : Leit motifs and wagnerian listening », in Thomas S.Grey,Richard Wagner and his World, Princeton, Oxford, Princeton University Press, 2009, pp. 133-150. ↩︎
Article de L’Indépendance cité dans : «Le Prophète, apprécié par la presse bruxelloise », in Le Diapason. Revue musicale de Bruxelles, 12 septembre 1850, p. 128. ↩︎
Marcel Dupré,Marcel Dupré raconte… Préface d’Emmanuel Bondeville, Secrétaire Perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts, Paris, Éditions Bornemann, 1972, p. 112. ↩︎
• Sophie Maisonneuve, « L’art d’écouter la musique”. Les commentaires discographiques des années 1910 à 1950 : genèse et paradigmes d’une nouvelle pratique analytique », in Nicolas Donin, dir.,L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, Genève, Droz/hem– Conservatoire de Musique de Genève, 2009, pp. 241-276. ↩︎
Yannick Simon, « Les Jeunesses musicales de France », in Myriam Chimènes, dir.,La Vie musicale sous Vichy, Paris, Éditions Complexe, 2001, pp. 203-215. ↩︎
Jean Binot, « Préface », in Jean Ruault, Commentaires d’œuvres musicales. Premier cycle d’initiation à la musique (56 Disques). Suivi d’une méthode d’enseignement musical sur les thèmes des œuvres commentées. Préface de Jean Binot, Paris, Éditions Bourrelier, 1952, p. 3. ↩︎
Ibid., p. 6. « En outre, les enfants auront intérêt à entendre plusieurs fois les œuvres commentées, afin de les mieux connaître. De temps à autre, des séances seront donc organisées, qui leur permettront d’apprécier davantage ces belles pages musicales. Chaque trimestre, on prévoira également une “audition-surprise”, au cours de laquelle des fragments d’œuvres déjà présentées devront être reconnus par les enfants » (ibid., p. 7). ↩︎
Pierre Levesque et Jean-Louis Beche, Solfèges d’Italie avec la basse chiffrée composés par Leo, Durante, Hasse, Scarlatti, Porpora, Mazzoni, Caffaro, David Perez, etc. recueillis et mis en ordre par MM. Lévèque et Bèche, Paris, Leduc, 1772. L’ouvrage connaîtra de nombreuses rééditions jusqu’au début du XIXᵉ siècle. ↩︎
Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographe, op. cit., pp. 556-563. ↩︎
Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographe, op. cit., pp. 483-493. ↩︎
Camille Saint-Saëns, « Conseils pour l’étude du piano », in Le Monde musical, 8 février 1899, p. 53 [repris dans : Marie-Gabrielle Soret, éd., Camille Saint-Saëns. Écrits sur la musique et les musiciens 1870-1921, Paris, Vrin, 2012, p. 545]. ↩︎
« 1782, 17 Mars », in Almanach musical pour l’année mil sept cent quatre-vingt-trois, op. cit., p. 176. ↩︎
[François-Joseph Fétis], « Nouvelles de Paris. Concert de l’École royale de musique. Quatrième concert et concert spirituel », in Revue musicale, 10 avril 1830, pp. 311-312. ↩︎
Jules Combarieu, « Le vandalisme musical », in Congrès international d’histoire de la musique tenu à Paris à la Bibliothèque de l’Opéra du 23 au 29 juillet 1900 (viie section du Congrès d’histoire comparée). Documents, mémoires et vœux publiés par les soins de M. Jules Combarieu… délégué par le comité du congrès, Solesmes, 1901, pp. 298-305 ; « Le vandalisme musical (Séance du Sénat du 25 mars 1905) », in Revue musicale, 15 avril 1905, pp. 227-228 ; Jules Combarieu, « Cours du Collège de France. Le vandalisme musical. (Leçon du jeudi 6 avril, d’après une sténographie) », in La Revue musicale, 1er mai 1905, pp. 256-265. Sur la question du vandalisme musical : Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographe, op. cit., pp. 277-321. ↩︎
Charles Darcours, « Opéra. Reprise des Huguenots », in Le Figaro, 28 avril 1875. ↩︎
Henri Chabrillat, « Théâtres », in Le Salut, 13 novembre 1871. ↩︎
Marguerite Long, « Conseils de Debussy », in La Revue internationale de musique, avril 1939, p. 889. ↩︎
Lazare-Lévy, « La fièvre interprétative », in La Revue internationale de musique, avril 1939, p. 897. ↩︎
Philip Stuart, Igor Stravinsky. The Composer in the Recording Studio. A Comprehensive Discography, New York Greenwood Press, 1991 ; Nicholas Cook, « Stravinsky Conducts Stravinsky », in Jonathan Cross, dir., The Cambridge Companion to Stravinsky, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, pp. 176-191. ↩︎
Paul Locard, « Sur les trente-deux Sonates de Beethoven. À propos des Concerts Risler. Suite », in Le Courrier musical, 15 janvier 1906, p. 52. ↩︎
Jules Combarieu, « Francis Planté (au Conservatoire et à la salle Érard) », in Revue d’histoire et de critique musicales, mai 1902, p. 194. ↩︎
Will Crutchfield, « Vocal ornamentation in Verdi : the phonographic evidence », in 19th Century Music, art.cit. ↩︎
Le Monde musical, 30 octobre 1910 (cité dans : Gilles Saint-Arroman, Édouard Risler (1873-1929) et la musique française, Paris, Honoré Champion, 2008, p. 191). ↩︎
Le seul travail d’envergure sur ce thème s’est concentré sur le cas des compositeurs : Jane Fulcher, The Composer as Intellectual. Music and Ideology in France 1914-1940, Oxford, Oxford University Press, 2005. ↩︎
Adolphe Boschot, « Risler. Un interprète de Beethoven », in Chez les musiciens (du xviiie siècle à nos jours). Deuxième série, Paris, Librairie Plon, 1924, p. 207. ↩︎
Article cité dans : Joseph d’Ortigue, « Musique de chambre », in Le Ménestrel, 8 janvier 1865, p. 45. ↩︎
Panserose, « Paris la nuit », in L’Événement, 14 février 1880. ↩︎
Le témoignage le plus explicite d’une conscience du passage de l’une à l’autre notion se trouve dans les souvenirs de Léon Escudier : « Ce n’est pas tout. Il y a la grande question de l’exécution, de cette exécution qu’on a élevée, à juste titre, au rang d’interprétation, tant il est vrai que le talent, l’intelligence, le goût des exécutants y jouent un rôle capital. / Interprétation, en effet, c’est le mot qui convient le mieux à l’exécution d’un ouvrage musical ; car c’est à l’artiste de comprendre la pensée des musiciens et de la transmettre à l’auditeur ; c’est lui qui doit traduire par la voix ou l’instrument cette pensée écrite, en deviner l’expression, en saisir le coloris, les nuances, en faire valoir la beauté ; être, en un mot, l’interprète de l’intention du compositeur. / Aussi l’artiste est-il le véritable collaborateur du musicien » (Léon Escudier, « Mes Souvenirs. Deuxième volume. L’Exécution musicale », in L’Art musical, 2 juillet 1863, p. 243). ↩︎
Antoine Marmontel, Les Pianistes célèbres. Silhouettes et médaillons par A. Marmontel, Professeur au Conservatoire, Paris, Imprimerie centrale des chemins de fer / A Chaix et Cie, 1878, p. 132. ↩︎
« L’art se trouve dans la nature, et celui qui est capable de le lui arracher, celui-là le possède.»
Albrecht Dürer
Ma fréquentation des volcans m’a fait découvrir des modèles naturels impressionnants, dont l’approche bouleverse fréquemment nos outils d’analyse face à des données hors de nos mesures. Cependant, en dépit de ces difficultés, j’ai pu, grâce à quelques scientifiques, observer certains phénomènes, en dessiner les cycles et courbes dynamiques, et me risquer à la notation d’effets acoustiques provenant de l’Etna, du Piton de la Fournaise, etc., tout en sachant que je n’en percevais que la part audible (comme on évoque la part émergée de l’iceberg). Persuadé, comme Gauguin, que « devant la nature elle-même, c’est notre imagination qui fait le tableau », j’en espérais moi aussi le bénéfice pour la musique…
Par ailleurs, bien que réduites aujourd’hui au rang des « risques majeurs », ces « montagnes de feu » qui ont modelé diverses cosmogonies et nombreuses légendes, ne cessent pourtant d’interroger les rapports de l’homme et de l’univers.
À côté de quelques rares ouvrages musicaux, cet article présente plusieurs de mes œuvres qui à leur tour, se ressourcent d’effets volcaniques inouïs et en réactualisent les mythes.
Mots-clés : phénomènes naturels, géographie fantastique, défi à la pensée, mythes guerriers et amoureux, jaillissement artistique, Atlantide, Atitlan.
Depuis les années 1970, j’ai eu la chance d’approcher l’Etna, le Merapi, le Popocatepetl et quelques autres « montagnes vivantes », d’ici ou d’ailleurs. Ces découvertes, de même que les légendes qui en décuplent les mystères – de la cordillère mésoaméricaine jusqu’à l’archipel indonésien –, ont remodelé mes regards et écoutes de la nature et du monde. Quoi de plus impressionnant en effet que le volcan ? Et de plus stupéfiant encore, quand on pense que cette « bouche du monde » ne représente en réalité que l’épiphénomène des vastes mouvements terrestres ? À l’enivrante beauté qui se dévoile entre brumes et fumées, constamment changeante et polychrome, se joint la troublante fascination de cratères insondables, de lave bouillonnante. En rouge, bleu et cendres, les entrailles de la terre surgissent et, en un clin d’œil, sous un ciel de feu, se pétrifient. Avec cette perpétuelle Genèse, tous les fantasmes de la vie, de l’amour et de la mort sautent à la figure des peuples qui côtoient et vénèrent ces géants de la nature comme évidente manifestation des dieux. Sur la scène tremblante du monde, les indigènes aménagent leurs danses, affûtent leurs voix, construisent leurs mythes. Entre tourmente et passion, les tambours éructent et grondent comme lorsque Héphaïstos, le « dieu boiteux », artiste et ami des Cyclopes, forgea la première femme, au cœur de l’Etna, une Pandore littéralement dotée de tous les dons (Pandora) : beauté, grâce, persuasion, habileté 1 !
Beaucoup d’autres mythes ou légendes volcaniques contribuèrent aux fondements de nos civilisations feront naître de nombreux ouvrages littéraires ou philosophiques, d’Hésiode et Platon jusqu’à Malcolm Lowry, mais aussi des films, de L’Explosion de la montagne Pelée (Ferdinand Zecca, 1902), jusqu’à Stromboli (Rosselini, 1950) ou Les Rendez-vous du diable (Haroun Tazieff, 1958). Mais curieusement, à l’exception de quelques compositeurs baroques (Haendel, Rameau) et modernes (Vincent Paulet, Yann Robin), le volcanisme n’a pas suscité beaucoup d’œuvres musicales. Il est vrai qu’un cataclysme comme celui de Santorin peut donner du fil à retordre (je pense à de Falla), car de l’observation jusqu’à la partition, les sentiers sont escarpés et tortueux. Et si le musicien en veut restituer les impressions, de quel solfège, de quelles images sonores dispose-t-il ? On peut d’ailleurs se demander s’il perçoit aujourd’hui le volcanisme avec la même acuité, quand les sciences modernes en expliquent la plupart des manifestations ; si la volcanologie n’a pas estompé l’étrangeté radicale, fait taire les anciens mythes et croyances, désagrégé les mélopées qui rythmaient chacun des rituels environnants. Pourtant, bien que réduites au rang des « risques majeurs », les « montagnes de feu » ont-elles jamais cessé d’interroger les rapports de l’homme et du cosmos (en l’occurrence fondamentalement chaotique) ? Méditer sur ces rapports, n’est-ce pas entrouvrir les stores du rêve, du penser et du créer ? Ou simplement du vivre ? À l’inverse, le mépris de la nature, aujourd’hui devenu réellement critique, ne signe-t-il pas aussi le déclin des civilisations ?
Illustré de quelques partitions, cet article s’appuie principalement sur une « écoute poétique » (I. Prigogine, La Nouvelle Alliance, Métamorphose de la science, p. 393) du monde volcanique, sans souci d’exhaustivité. Au-delà des sciences exactes, de la musicologie ou de l’anthropologie, ces réflexions se veulent objet de recherche en soi, et se situent du côté du sensible, en dehors de tout dogmatisme. Comme Albrecht Dürer, je suis persuadé que « l’art se trouve dans la nature», mais aussi que nous ne l’en « arrachons » qu’au travers de l’imaginaire et des songes (partie I). Car cette nature est si exceptionnelle, si imprévisible qu’elle paraît narguer le riverain comme le volcanologue (II). Défiant la pensée elle-même, elle suscite des constructions mentales et des mythes non moins exceptionnels (III), et où filent systématiquement des métaphores amoureuses et guerrières (IV). Le mythe étanche notre soif de savoir, comble les vides de la science et de tous les Faust, avec un dynamisme poétique irremplaçable. Sur la pointe des pieds, le plaisir surplombe les gouffres du doute, et le plongeon dans l’imaginaire fera rejaillir finalement une création, terrible mais irrésistible, à l’image du volcan (V).
La nature et les songes
« À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte Une fête s’exalte en la feuille éteinte : Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus Sur ta lave posant ses talons ingénus Quand tonne une somme triste où s’épuise la flamme. »
Mallarmé, Le Faune
La nature exerce des pouvoirs de fascination comparables en bien des points de vue à ceux de l’amour, ce que trahit un même vocabulaire où se mêlent séduction et angoisse – comme en témoigne Le Faune de Mallarmé, ici en exergue. Je suis moi-même séduit par les grands espaces, de l’intrigante forêt vierge du Mato Grosso amazonien jusqu’au « Triangle d’or » asiatique, et plus encore par les volcans et leur aspect constamment changeant. Sans doute ai-je un peu gardé mon âme d’enfant (l’in-fans, celui qui n’est pas encore muselé par le langage et la raison) devant ces grandioses spectacles de la nature. Ou, comme un adolescent découvrant les premières sensations de l’amour, je n’ai pu résister aux charmes du Merapi dont les rougeoiements illuminaient les Bouddha gardiens de nos veilles au sommet du grand temple de Borobudur, à Java. Comme les riverains ou les volcanologues audacieux, comme les historiens ou les créateurs de mythes, en m’approchant des montagnes fumantes, j’ai compris une double leçon : et la puissance démesurée de leurs mouvements et, face à elle, la précarité de la condition humaine. Katia Krafft parlait des amours « volcanophages » de son mari peu avant leur disparition tragique sur le mont Unzen, le 6 juin 1991 au Japon. Il est vrai que l’envoûtement de tels paysages, à chaque fois uniques et aussi irrationnels que l’élan amoureux, l’emporte parfois sur les risques encourus. Devant les dangereuses « sculptures de Vulcain », je partage les images de Claudine Mulard inspirées des laves en torsade du Kilauea (Hawaï). C’est « du Kandinsky, écrit-elle, mâtiné de Botero, le tout passé au four très chaud » (Le Monde du 11 août 2003).
Avec l’ascension – quasi rituelle – de plusieurs volcans, de l’Etna sicilien jusqu’au Rinjani de Lombok, du Penandjakan au Bromo de Java, ou par l’approche plus timide du Popocatepetl mexicain ou du Gunung-Agung balinais, j’ai découvert peu à peu les légendes qui les accompagnent encore de nos jours. Il n’est pas étonnant en effet que ces lieux de vie et de mort fassent naître toutes sortes de commentaires, éveillent les fantasmagories les plus oniriques. Tertullien, par exemple, désigne le Vulcano italien comme la « cheminée de l’Enfer », tandis que les Islandais imaginent avec l’Hekla la « porte » d’un autre Enfer. Le Merapi, amoureux de la princesse de Jogjakarta, livre à son rival le Semeru une bataille digne des premiers Titans. Le Nyiragongo (Congo) fait mijoter la « soupe du diable » pour garder les ancêtres prisonniers en son cratère. Popocatepetl lutte contre les ennemis de l’empire aztèque pour obtenir la main de la Linda Ixtla, etc.
Nu couché, ciel de feu et les flûtes de Milomaki
« La chair du ciel, nue, saignait aux franges du jour. »
Takis Theodoropoulos, La Part du ciel
Le Trio d’argent, hôte privilégié de l’Amérique latine, m’avait demandé de travailler pour le spectacle « El horizonte » et suggéré dans le même temps d’inscrire l’ouvrage dans les « paysages » (historiques, géographiques ou mythiques…) du Mexique. À côté de réflexions sur mes propres « expériences naturelles », deux mythes indiens, revisités pour ce projet, ont retenu particulièrement mon attention : celui de Milomaki pour les voix et flûtes, et celui de la « femme couchée », pour les volcans.
Outre leur irremplaçable dynamisme poétique, les grands mythes ouvrent le paradis des origines où nature et culture ne faisaient qu’un. Les Indiens Yahuna célèbrent l’harmonie de cette fusion en vénérant Milomaki, le grand inventeur de la musique. Dans un manuscrit nahuatl du XVIᵉ siècle, cité et commenté par Eugen Drewermann, Tezcatlipoca, le « dieu étoilé », décrit l’événement :
« Vent, la terre est lasse du silence. Elle a la lumière, la couleur et les fruits, Pourtant il lui manque la musique […]. Quand les musiciens s’éparpillèrent sur la terre et que le bonheur fit son entrée, alors le vent oublia ses plaintes et chanta, en caressant les vallées, les forêts et les mers » (p. 53-56)
Sorti de la « maison aquatique », le petit garçon Milomaki chantait de façon si merveilleuse que tous accouraient pour l’entendre et le voir. Mais revenus chez eux, tous ceux qui l’avaient entendu et mangeaient du poisson, tombaient raides morts. Alors les proches des victimes saisirent Milomaki et le sacrifièrent sur un grand bûcher. Les flammes emportèrent l’âme du jeune chanteur jusqu’au ciel. Mais peu après, un arbre magnifique, le premier palmier paschiuba, naquit de ses cendres. À partir de son bois, on fabriqua de très grandes flûtes qui imitèrent à s’y méprendre les airs les plus divins de Milomaki… On peut rapprocher ce mythe de ceux de Pan ou Marsyas. Pan, le dieu des bergers aux pieds de bouc, a inventé lui aussi la flûte. Et Marsyas, le satyre phrygien joueur d’aulos, ose se mesurer à Apollon, le maître à la lyre d’or. Le roi Midas, qui donna sa préférence au sauvage, sera sur le champ transformé en âne tandis que l’aulète, écorché vif par Apollon, subira un châtiment à la mesure de son grand talent. À l’encontre des cordes vibrantes qui marquent la supériorité d’une culture au diapason des dieux, donnant la préférence à la rationalité et à la beauté « lisse » (glabre et polie) apolliniennes, l’instrument à vent reste lié à l’animalité (le bouc, l’âne), à la monstruosité fantaisiste, « poilue » 2 (le satyre) et barbare (un Phrygien). La musique, comme toute la vie, n’est pas seulement l’affaire du cerveau gauche et du rationnel ; dans le « concert » qui unit l’homme à la nature, les flûtes, ainsi que les voix – même rugueuses – jouent un rôle tout aussi déterminant.
C’est toute la nature, l’air, le feu, le souffle, qui pénètrent la flûte. C’est ce qu’écrivait Djalâl al-Dîn Rûmî (XIIIe siècle) : « La plainte de la flûte est non seulement l’air, mais aussi le feu. Celui qui est privé de ce feu est comme fou. C’est le feu de l’amour qui donne son âme à la flûte […]. La flûte est la confidente des amants malheureux. » Le feu dont parle le mystique persan est celui de l’amour, et le feu des volcans en donne une troublante idée. Empruntant quelques motifs à la légende de la « mujer acostada », mon œuvre Nu couché, ciel de feu (2004) fera surgir de semblables images. Ce mythe – qui est un peu la version aztèque de notre Roméo et Juliette – conte les amours malheureuses de Popocatepetl et Ixtaccíhuatl.
Il y a très longtemps, le royaume d’un vieil empereur aztèque subissait les affronts ravageurs de tribus ennemies. Triste et meurtri, le monarque promit d’offrir en mariage son unique et très chère fille la linda (jolie) Ixtla à celui qui réussirait à défaire ces hordes guerrières. C’est ainsi que le vaillant Popocatepetl, qui avait croisé les regards de la belle princesse, s’élança dans un combat impitoyable et décisif. Du cœur de ses ennemis transpercés jusqu’au dernier, on vit s’échapper une âme obscurcie. Cependant, un des généraux de l’empire, jaloux et plein d’ambition, courut vers l’empereur pour annoncer la victoire de son armée en même temps que… la mort du jeune héros, Popocatepetl. À cette nouvelle, Ixtla défaillit et exhala son dernier souffle dans les bras de son valeureux amant arrivé trop tard. Alors Popocatepetl fit construire deux immenses pyramides, déposa le corps d’Ixtla sur l’une d’elles et se hissa lui-même sur la plus haute pour admirer la « femme couchée » jusqu’à la fin des temps. On surveille encore les deux géants de la nature qui portent le nom des amoureux mythiques et dominent Mexico à plus de 5000 mètres d’altitude. Car le feu de ces héros figure l’image sublime de nos amours, « l’orgasme, la culmination de la jouissance brûlante […], l’achèvement du désir » (Pascal Quignard, 1994, p. 238). Des fumerolles rougeoyantes sur le manteau neigeux de l’Ixtla dessinent parfois des traces, éloquentes pour certains, indéchiffrables pour d’autres. La silhouette des deux volcans mexicains fait encore renaître les héros de ce mythe sur la palette un peu naïve de Gerardo Murillo. Peut-être pour en calmer les effets…
Si mon spectacle ne fait que des allusions au mythe – un des plus célèbres dans tout le Mexique –, en revanche, j’ai essayé de traduire avec mes sons et mes mots le rituel des Indiens aztèques qui « gravissent les flancs de la femme couchée » et « boivent sans fin les amours de Popocatepetl », aménagent leurs danses, et tout au long de l’année, affûtent leurs voix et souffles pour respirer aux rythmes et couleurs des volcans.
Pythagore disait que le souffle des volcans était à divers degrés responsable des éruptions. C’est aussi ce qui fait dire à Ovide :
« Ou bien la terre est un être animé, qui vit et dont le souffle se manifeste en nombre d’endroits par des exhalaisons enflammées […] ou bien des vents légers se trouvent comprimés dans le fond de ses antres et projettent rochers sur rochers, avec une matière contenant des germes de flamme » (Les Métamorphoses, p. 380)
Le début de Nu couché, ciel de feu joue précisément sur le souffle. Le souffle des flûtes basses et des voix (pré-enregistrées), colorées par diverses amplifications et transformations électroniques, illustre si l’on veut les propos d’Ovide. Mais c’est aussi comme le « Qi » des chinois, le souffle des origines, le souffle inouï de l’âme. Cette âme, dont le sens s’est aujourd’hui liquéfié, représentait encore au XVIIᵉ siècle le cœur et l’intelligence, tout ce qui constitue un esprit sensible, unifié. On peut dire, sans mysticisme, qu’une belle âme, habitée par le Qi ou l’anemos des sages, goûte à une sérénité d’ordre cosmique…
Tout le début de mon œuvre, avec ces souffles et rythmes quasi étales, peut évoquer certains paysages, visuels et sonores, propres aux volcans, et spécialement ces moments fugaces où, à travers les voiles de brumes « laiteuses ou transparentes », surgit en un clin d’œil une « image stupéfiante comme un air obsédant… » 3. Cette épiphanie de la beauté, je l’ai moi-même consignée sur mes carnets après une nuit quasi solitaire au sommet du temple de Borobudur 4. Mais de fait, seul un « vocabulaire musical » me semblait à la mesure du prodige, à la hauteur d’une émotion première, antérieure au langage, parfois pétrifiante comme le regard de Méduse. Je restai plusieurs fois sans voix devant le spectacle de la prompte métamorphose d’un magma visqueux, impalpable et informe en pierre dure et définitive. Transmutation à rebours de la Galatée de Pygmalion !
Un vocabulaire musical
« Un chant dort dans toutes les choses qui rêvent perpétuellement, Et le monde commence à chanter, si tu trouves le mot magique. »
Joseph von Eichendorff
Ce « vocabulaire musical » qui caractérise le chant et les jeux vocaux des anciens rituels précède tout langage structuré, et la vocalisation, privilégiée en ces circonstances, reste en deçà des systèmes rationnels du discours. J’ai ici partiellement constitué ce « vocabulaire » à partir de noms de volcans qui sourdent peu à peu, rythmés par les instrumentistes eux-mêmes (équipés de micros de contact). En agençant la liste de ces montagnes sacrées selon des critères purement phonétiques, j’ai mis en valeur des sonorités parfois mystérieuses, parfois métaphoriques. Toujours onomatopéiques. Les effets des plosives, fricatives et autres consonnes labiales ou vibrantes grossies à la mesure des mouvements et éructations qui ébranlent les entrailles de la terre, font jaillir « des dieux de lave », attisent le désir de faire corps avec la nature, avec l’autre.
Égrenés à la façon des généalogies, ces noms, comme ceux des ancêtres, sont soulignés et plus souvent relayés par les instruments. Je donnerai ci-après davantage de précisions en ce domaine avec Atitlan, en bleu et cendres. L’énumération quasi incantatoire de ces volcans ponctue le déroulement musical – comme souvent dans la rhétorique baroque – et prolonge les allusions au mythe auquel il redonne vie. Certes, des lambeaux de phrases (mexicains ou français), parfois à peine audibles, alimentent également ces « allusions » qui s’impriment sur la toile de fond que constitue le mythe. Il n’en fallait pas davantage pour ébranler la mémoire des auditeurs mexicains familiers de la « femme couchée ». Pour y contribuer, j’ai également fait en sorte qu’au milieu de ces fragments et multiples allitérations, l’auditeur prît une part active au spectacle et partageât le jeu final du premier flûtiste remontant lentement les marches du théâtre, à travers le public. Comme happé par le rituel des Indiens, le musicien, lui-même « pris aux charmes de l’enivrante Ixtla au sein d’émeraude », gravit les flancs de la « femme couchée », puis s’interrompant : « Je brûle… el fuego… me brûle… je… ardo… », dit-il, dans les silences qui isolent les derniers sons de sa flûte.
Impressions de Borobudur
Les pigments de la chair nue et des fantasmes ne Faisaient qu’un Leurs teints s’enchaînaient dans une continuité sans faille.
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Sous l’intimidante vigilance de Bouddhas flasquement assis Dans une brillance marmoréenne L’écheveau du temps se grippait Immense – couleur Soulages – Le ventre de la nuit retenait son souffle
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À peine esquissés les sourires de Bottisatva Forcent l’apnée du visiteur transi Ses tempes ondulent au rythme accéléré des caisses claires Quand dans l’obscurité point le clou du spectacle Soudain avec « le père de l’aurore aux paupières de neige » Des tourbillons inouïs me portent jusqu’aux nuées de Mésomède
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Dans la confusion du sang volcanique le disque de Phoebus S’immole un instant (Josué y aurait-il contribué ?) – dieu rougeoyant nietzschéen – Au sommet d’un stûpa tendu vers le ciel Dieu égorgé
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Appoggiature de l’unité parfaite Fondue en un accord « inclassable » Si ce n’est dans l’orgasme des songes
Une nature exceptionnelle
« Vus de la lèvre, ces effondrements surprennent et effraient, mais le spectacle en est d’une puissante grandeur… »
Haroun Tazieff
L’étymologie habituelle, et notamment celle de Littré, considère le volcan comme le lieu désigné de Vulcain, le dieu du feu souterrain. Mais certains philologues démontrent que le latin ancien ne connaissait pas ce terme qui n’apparaîtra qu’au XVe siècle. Volcan ou bolcan, mais aussi bulcan ou bucan serait la montagne à rumeur, la montagne à fracas… Ce fracas s’exprime de façon gigantesque et de manière toujours diversifiée. Des images et textes extrêmement variés tentent de fixer (immortaliser ?) les effondrements de laves incandescentes du Merapi (Java), les nappes de gaz et pluies acides du Benbow (Vanuatu), les tonnes de soufre émergeant du Kawah Idjen (Java) depuis des millénaires, constamment changeants…
Gigantisme et diversité
Les plus anciens écrits témoignent de phénomènes volcaniques dont l’ampleur démesurée des explosions et secousses ont bouleversé et transformé le regard des riverains et poètes, de Pline le Jeune à Alexandre Dumas (je me souviens du Capitaine Arena), questionné les historiens et savants. Tous, d’Hésiode jusqu’à Katia Krafft, sont subjugués ou terrorisés par le gigantisme de ces « montagnes de feu ». Mais si Dumas n’a pas connu le géant Klyuchevsky (Kamtchatka) qui s’affale sur une centaine de kilomètres, en revanche, David Johnston qui surveillait les caprices du mont Saint Helens, disparut corps et biens dans l’éruption de mai 1980 qui dégagea une énergie 27 000 fois supérieure à celle provoquée par la bombe d’Hiroshima ! Peu de temps après, le Nevado del Ruiz éliminera de la carte colombienne la ville d’Armero, ensevelissant 25 000 personnes dans un linceul de tephra (cendres et blocs volcaniques). C’est bien cette activité volcanique et la puissance symbolique des mondes souterrains qui ont dû mobiliser le compositeur Yann Robin (né en 1974) pour Vulcano, une « création fleuve de trente-cinq minutes, convaincante d’énergie et d’autorité », ainsi que l’écrit Christian Wolff5.
Tout au long de cette partition figuraliste, c’est une masse de 29 instrumentistes qui s’ébranle et met en lumière ces « géants terrestres » aux entrailles bouillonnantes, et toujours prêts à projeter leurs bombes ou fontaines de lave mortifères. La spatialisation de l’orchestre a été conçue à l’image du cône volcanique, et la clarinette contrebasse figurant le cratère sommital imite les borborygmes du magma en fusion. Par ailleurs, les percussions métalliques des bidons et tambours de frein renvoient aux forges mythiques de Vulcain. Mais au-delà de ces figuralismes, cette musique éminemment éruptive, parfois bruitiste et boiteuse comme le dieu tutélaire du Vulcano, restitue bien les sons bruts d’une nature imprévisible et soumise aux lois du hasard. « Ressortent de ces gerbes de notes, une folle énergie cinétique, une rythmique syncopée parfois proche du jazz. Et au final, un silence gourd à l’odeur de soufre »6.
Exactement contemporaine de Vulcano, la partition orchestrale de Vincent Paulet (1962) s’intitule Volcaniques, mais son auteur explique que le titre n’est survenu qu’après coup, « pour rendre compte de l’essence spectaculaire, virtuose, agitée » de l’œuvre. Ici, plus que chez Robin, le hasard semble davantage muselé, la forme aussi bien que l’expression mélodique ou harmonique contribuant à traduire des émotions, certes « spectaculaires », mais sans doute moins audacieuses. Les motifs souvent chromatiques et redoublés sur deux, trois ou quatre octaves – comme les « mutations » d’un grand orgue – parviennent à un très puissant cluster de 12 sons, qui s’appuie cependant sur la base solide d’un accord de si bémol majeur/mineur (voir exemple p. 87).
Vincent Paulet, Volcaniques, p. 86-87.
C’est peut-être aussi la vision plus subjective d’un artiste qui se projette lui-même dans le paysage : « Même si nous feignons de l’ignorer, écrit-il, que ce soit par inconscience ou élégance, c’est sur un volcan que nous marchons. Cette métaphore du volcan peut également renvoyer à l’agitation d’un monde intérieur en perpétuelle ébullition. Cet aspect symbolique ouvre, me semble-t-il, une perspective métaphysique et la possibilité pour l’homme de surmonter in fine les menaces de ce monde. Avec les diverses étapes que représentent ses trois mouvements, la partition fait alterner « inquiétude latente et violence tellurique […], n’excluant pas une expression jubilatoire (celle du vivre dangereusement) analogue à la jouissance esthétique… » 7.
Repoussant et parfois excitant, le hasard des éruptions (un substitut des caprices divins ?) s’avère donc stimulant pour certains. Les récentes découvertes confirment cette nature chaotique, et, qui plus est, nous apprennent que le volcanisme est mécaniquement lié à la tectonique des plaques, si bien que l’ensemble quasi indissociable de ces ébranlements apparaît de plus en plus considérable. La planète entière est ainsi soumise à des mouvements difficilement contrôlables dans le temps et l’espace prométhéens qui les régissent. Je n’ai plus qu’à rire de ma précarité et oublier les œuvres « immortelles » de notre merveilleuse humanité qui, elle, n’existe que depuis le dernier quart de millième de l’âge de la Terre, avant d’expliquer les humeurs et foucades de ces monstres goyesques qui nous auront à peine vu passer !
Des images …
« Je vis alors les flammes s’avancer, laissant derrière elles l’air tout coloré, et elles avaient l’aspect de longs traits de pinceau. »
Dante, Le Purgatoire, XI, 94
Outre leur gigantisme, les volcans sont tellement multiples et leurs types tellement nombreux et colorés, tellement versatiles et changeants, qu’on a désormais tendance à abandonner les vieilles catégories. Un même volcan peut très bien se réveiller après une longue cure de repos (comme le Puy de Dôme, né il y a 10 000 ans et rendormi récemment, au Ve millénaire avant J.-C.), sortir de sa léthargie et produire successivement, d’une éruption à l’autre, des coulées visqueuses ou liquides, des explosions de magma en fusion, des jets de cendres, etc. Avec les siècles, il se transformera en vieillard paisible ou bien, dans l’espace de quelques heures, il pourra surgir au milieu d’un lac de cratère et, comme le Gunung Baru de Lombok, s’élever au mitan du XXᵉ siècle, à près de 3000 mètres. On comprend que Pietro Fabris, qui accompagna Lord Hamilton dans ses explorations du Vésuve, et bien d’autres peintres rougissent d’envie en contemplant des couleurs qui d’un instant à l’autre franchissent les plus subtiles gammes de l’arc-en-ciel. Du noir vitreux de l’obsidienne jusqu’au jaune orangé des palagonites de l’Erta’Alé, ou les bruns rougeâtres de l’hématite islandaise. Pour en saisir la riche palette, toute une iconographie (peintures et gravures), de l’Antiquité jusqu’à Gerardo Murillo, gomme ses frontières entre réalité et fantasmes. Les dessins de Riou, par exemple, ont fait rêver les nombreux lecteurs du Voyage au centre de la terre, la célèbre fable de Jules Verne. Produits indistincts de l’observation et de l’imaginaire, ces représentations n’en sont que plus suggestives. Les photos de Jean Robert, qui s’est aventuré aux abords de l’Erta’Alé (Éthiopie) et son fameux lac de feu8 aux teintes jaunes, noires et rouges, pourraient s’exposer à côté des Dali les plus surréalistes. On trouve aussi de splendides effets de couleurs – du Thingvellir ou du Vatnajökull – dans le livre de Jacques Durieux et Philippe Bourseiller intitulé Des volcans et des hommes. Concernant la filmographie que j’ai par ailleurs déjà mentionnée, je dois indiquer les remarquables images (et enregistrements) que m’a fournis Frédéric Lecuyer pour le spectacle d’Atitlan, en bleu et cendres. À leur tour, mes titres arborent des couleurs entre nature et culture (Nu couché, ciel de feu, Le Volcan de l’Effroi…), matière de peintres, brute ou construite (Anthropométrie sans titre, ou Fantasmes en rouge…).
… Et des textes
La silhouette de la Bocca Nuova, surgie comme un adolescent frondeur au printemps de 1968, a également fait mûrir mes Espaces etnéens, pour piano et percussion (2011).
Véritable tuyau d’orgue de 350 mètres de long sur à peine 8 de diamètre, la Bocca Nuova (jouxtant le cratère de la Voragine au sommet de l’Etna) exhala à plusieurs reprises un anneau de fumée, aussi fascinant que la vulve d’Aphrodite, blanc « comme la pâle boutonnière réticente d’un sexe exsangue, celui qui est dit s’être entrouvert au ventre de l’Abîme, à l’origine du temps » (Roger Caillois, op. cit., p. 118). À l’instar de cette « nouvelle bouche » qui métamorphosa les « espaces etnéens » en quelque dix-huit mois, mon premier mouvement lance des salves qui se scindent en nœuds et ventres, avant de se dilater peu à peu jusqu’à produire une rumeur assourdissante et des souffles rugissants
« dont chacun dardait verticalement une flamme qui au haut de sa course se divisait, bifide et diabolique, vivante, eût-on dit. Ces souffles, au nombre de dix à quinze par série, se répétaient à intervalles d’une seconde sept dixièmes exactement, régularité déconcertante dans l’univers chaotique, tumultueux et presque démentiel d’un volcan en éruption » (Haroun Tazieff, op. cit., p. 128).
Les mots de Tazieff, comme ceux de Caillois, me rappellent que « devant la nature elle-même, c’est notre imagination qui fait le tableau » (Paul Gauguin). Réalistes ou non, objectifs ou fantasmés, des récits souvent haut en couleurs rassemblent un vocabulaire des plus étonnants et filtrant des émotions à peine contenues, chez les volcanologues et savants aussi bien que chez les écrivains. Dès le Ve siècle avant notre ère, Empédocle, philosophe et brillant homme politique, qui avait installé un observatoire proche du sommet de l’Etna, proposa une des premières théories complète et imagée du volcanisme. On y découvre que l’amour et la haine contribuent de façon surprenante à l’alternance cyclique de l’univers ! Le deuxième mouvement de mes Espaces etnéens, pour piano et percussion, s’intitule « La Torre del Filosofo », comme ce cône de l’Etna près duquel le savant grec notait ses observations, à 2919 mètres d’altitude.
Bruno Ducol, Espaces etnéens, « La Torre del Filosofo », p. 8.
Si aujourd’hui la Torre d’Empédocle s’est peu à peu effacée sous des amas de cendres, en revanche perdure la mystérieuse légende du philosophe qui aurait plongé au cœur du volcan pour en sonder les entrailles avant de renvoyer ses sandales. Le calme et les étranges résonances de ces espaces m’ont inspiré ces arabesques qui s’étirent comme un rideau de fumées bleutées, sur un fond hypnotique quasi monochrome, serein.
À côté des descriptions d’Empédocle teintées de fantaisies poétiques, celle de Pline le Jeune, une des plus fameuses, évoque avec une extrême précision le nuage « en pin parasol » qui accompagne l’éruption du Vésuve. Éruption qui détruisit Pompéi et Herculanum le 24 août 79 après J.-C. :
« Un nuage s’élevait […]. On ne saurait comparer son aspect et sa forme à aucun arbre mieux qu’au pin. Car il déployait une sorte de ramure, élevé vers le haut comme un tronc fort long, parce que je crois, emporté par un souffle initial […] tantôt d’un blanc éclatant, tantôt sale et tâché, selon qu’il avait emporté de la terre ou de la cendre » (Pline le Jeune, Lettresà Tacite, livre VI, n° 16).
Les textes antiques, de Sénèque à Lucrèce et Strabon, prouvent le souci constant des mots les plus précis pour décrire, commenter, expliquer tous les phénomènes volcaniques. C’est par exemple à Aristote qu’on doit le mot « cratère » dans son sens aujourd’hui habituel, sa forme rappelant celle des coupes dans lesquelles les Grecs buvaient le vin. J’ai cité quelques auteurs anciens dont les théories nous font parfois sourire. Mais il me plaît encore de lire des comptes-rendus de scientifiques modernes comme Haroun Tazieff qui eux aussi piochent dans un lexique qui dépasse leur propre domaine :
« Les espaces immenses se déroulent jusqu’à des horizons de pervenche claire. Vallons et croupes se mêlent comme de larges ondes et leurs couleurs de pastel sont tout en tendresses. Au loin le vert doux et fort, merveilleux et rare qui habille des mamelons m’enchante, me fascine et je marche sans le quitter des yeux, un vert comme on en voit dans certains vitraux et tableaux du Quattrocento, vert délicat et puissant qui est d’herbes ou d’arbres, je ne sais pas, trop loin pour que je distingue. Et je n’essaie même pas, tant ce vert me suffit. Par-delà, c’est l’émeraude sombre des pinèdes, au-delà encore le gris bleuté des lointains habités, et la mer » (L’Etna et les volcanologues, p. 194).
En fait le volcan, vécu comme défi à la vie, s’avère aussi défi à la pensée, qui a du mal à trouver ses images et ses mots. C’est pourquoi il offre les clés d’une symbolique quasi inépuisable et très efficace. D’ailleurs le volcanologue, revêtu de sa combinaison d’amiante, est lui-même objet de fascination : il est cet être prométhéen qui ose se mesurer à une nature hors de ses mesures. Son accoutrement lui donne des airs surhumains où transparaissent les hiéroglyphes de son ambition. François Mortier dit à sa manière qu’« en tout volcanologue, il y a un Faust pressé d’accéder à cette connaissance immédiate » (Volcans en feu, op. cit., p. 78). Les mots de Tazieff, comme ceux de Mallarmé et des poètes, voisinent avec ceux de l’amour, et empruntent ici et là ceux du mythographe. Ils ouvrent une voie à mi-chemin entre mythe et réalité.
Entre mythe et « réalité »
« Les voici donc, ces chants qui, jadis, tel un torrent de lave échappé de l’Etna, ont jailli impétueusement du tréfonds de mon âme. »
Schumann (à propos de Myrthen op. 25)
Les images volcaniques se retrouvent souvent dans les récits cosmogoniques. Je pense à la description des éléments chez Héraclite où le feu s’avère le principe de toutes choses. Pythagore et Aristote reprendront ces idées. De son côté, Virgile compose un grand poème sur l’Aetna, dont les 600 vers redessinent l’aube des temps. Tous, poètes ou savants, sont intrigués par ces surprenantes manifestations de la nature dont l’histoire et la géographie dépassent souvent l’entendement. On explique par exemple la disparition des dinosaures et de plus de 80 % des espèces vivantes par le surgissement d’un « point chaud » d’origine thermique très profonde, il y a 65 millions d’années !
Des origines chthoniennes
Plusieurs œuvres du XXᵉ siècle se sont inspirées à divers degrés des mouvements qui animent le monde depuis son origine. Je pense au Cycle de l’eau du compositeur Ahmed Essyad (né au Maroc en 1938), à La Dérive des continents (ce qu’on appelle aujourd’hui la tectonique des plaques) de Tristan Murail (1947), mais plus encore à Iannis Xenakis. Bien qu’aucun ouvrage de Xenakis ne se réfère explicitement au volcanisme, beaucoup d’entre eux semblent y emprunter leur énergie. François-Bernard Mâche souligne l’importance chez le compositeur grec du mythe chthonien, qui « apparaît jusque dans les titres. « Depuis le séisme de Diamorphoses jusqu’à Erichthon (puissante terre), en passant par Terretektorh, […] la caverne d’Er [La légende d’Eer] dans le Diatope, l’œuvre de Xenakis est une méditation sur les forces telluriques et cosmiques dans leur aspect sensible, et pas seulement dans les lois qui les gouvernent » (Regards sur Iannis Xenakis, p. 165, cité par Makis Solomos, Iannis Xenakis, p. 116). La fin de Persephassa (1969), pour six percussionnistes, est digne du mythe de Perséphone, un mythe chthonien par excellence. Après les rumeurs et spasmes du début, surgiront tour à tour les bombes projetées par chacun des instrumentistes disposés tout autour du public (p. 4 de la partition). Les « nuages de trémolos irréguliers » (p. 10) et « par salves très serrées » sur les peaux graves conduiront à un épisode central qui affectera un tempo très légèrement différent à chaque instrumentiste (p. 14), provoquant les sensations d’un étonnant chaos. Les neuf dernières pages, comme l’émanation d’une gigantesque déflagration longtemps contenue, porteront l’œuvre à un apogée critique pour les interprètes : un crescendo général des dynamiques (jusqu’à la nuance ffff) et des tempi (de noire = 30 jusqu’à blanche pointée = 120).
Iannis Xenakis, Persephassa, p. 21.
Au « ventre de l’abîme », une géographie fantastique
Hésiode situait à l’intérieur même de l’Etna, le plus célèbre volcan de l’Antiquité, le séjour du géant Typhon vaincu par Zeus. Pour tenter de s’en évader, Typhon (l’Encélade des Latins) secouait la terre et, exhalant son haleine enflammée, crachait des cris aussi brûlants que des blocs en fusion. Les Cyclopes, qui l’habitent également, observent le monde d’un œil tout autre : un œil unique, à l’image du cratère d’où il émerge. Quant à Héphaïstos, le dieu boiteux et jaloux, il se serait vengé, si l’on en croit Homère, de son épouse Aphrodite tombée dans les bras d’Arès, le dieu guerrier. Grand ingénieur et geôlier des Titans, Héphaïstos aurait réussi à capturer les amants en leurs ébats et sous le regard hilare des autres divinités, grâce aux mailles invisibles qui les retinrent sur sa couche de lave (Odyssée, Θ VIII, 266-322) ! Trois siècles après Homère, Platon, mû par son souci d’exactitude, trace une carte très précise des lieux où séjournent les âmes après la mort. À la suite de l’Odyssée (K, 513, p. 23) et d’Hésiode (Les Travaux et les Jours), Platon évoque le « Pyriphlégéton » (un fleuve de feu), qui coule dans l’Hadès, et où vogue l’âme de ceux qui ont eu une conduite non conforme aux lois de la société.
« Un troisième fleuve […] se jette dans un lieu vaste, brûlé d’un feu violent ; il y forme un lac plus grand que notre mer, bouillonnant d’eau et de boue […]. C’est le fleuve qu’on nomme Pyriphlégéton, dont les courants de lave lancent des éclats en divers points de la surface de la terre » (Phédon, p. 173-174).
Avec Hésiode et Platon, on avoisine les rives du mythe, et c’est le vocabulaire spécifique des volcans qui en façonne les récits. On pourrait encore souligner la rigoureuse géographie de Jules Verne, quoique nul scientifique ne se soit risqué jusqu’à présent à vérifier la topographie du Voyage au centre de la terre, contrairement à celle des fonds marins ou à celle de la lune ! Avec Le Navire aux voiles mauves, sur des textes originaux (2010-2011) de Gilbert Lascault, j’avais l’intention de composer une autre Odyssée, un autre Retour d’Ulysse…
Durant les deux tableaux de cette « action musicale », les matelots voyagent à travers des îlots, réels (La Falaise de Sappho), fantasmatiques (Les Roches errantes) ou mythiques (L’Île de l’Enchanteresse). Relativement éloignée du récit homérique, leur épopée se heurte néanmoins à divers écueils et troublants volcans dont les images rappellent parfois les Enfers où s’aventurait Ulysse. Ces volcans occupent le centre des deux tableaux (scènes 5 et 14) et encadrent aussi le deuxième, structurant ainsi toute la dramaturgie et la dynamique du spectacle. Mais, tandis que Le Volcan de l’Effroi (scène 5) s’imposait, avec les images du livret (« comme un lion irascible, il rugit, il hurle, il vomit… fumées, flammes, cendres brûlantes…, les laves détruisent les édifices, les temples, le cirque, la Cité »), de son côté, L’Île des Zombies, ou les Sortilèges d’Héphaïstos (scène 14), plonge au deuxième tableau dans les méandres d’un imaginaire peuplé des « dieux infernaux qui aiguisent leurs couteaux, jugent les morts », lesquels « sortent parfois du cratère… » Comme pour Le Volcan de l’Effroi, cette scène 14 restreint son effectif instrumental aux percussions et piano dont la virtuosité rivalise avec les turbulences volcaniques de la bande magnétique, mais ici le chœur, quasiment absent, ne relaiera pas la voix parlée du baryton. À ce type de mélodrame s’ajoutent les rumeurs, bulles de boues et éruptions toutes enregistrées sur les flancs de l’Etna, du Krakatau ou du Piton de la Fournaise. Avec Franck Rossi, ingénieur du son, nous avons, bien sûr, retravaillé ces documents sonores9, mais tout en nous laissant imprégner de leurs stupéfiants effets. Je dois dire aussi que l’analyse de ces enregistrements, aussi minutieuse que possible, a prévalu et m’a procuré les modèles à partir desquels j’ai pu élaborer tout à la fois l’« adaptation » et la « composition » de sonorités, elles aussi issues du « ventre de l’abîme ».
Bruno Ducol, Le Navire aux voiles mauves, scène 14 : L’Île des Zombies, p. 113.
Le volcan en personne
Les descriptions et la géographie du volcan s’accompagnent d’une terminologie, technique ou poétique, qui personnifie le volcan et nous entraîne encore à la lèvre des gouffres mythiques. Du pied du volcan jusqu’à la gueule de feu, la bouche ou l’œil. Les langues sont elles-mêmes de feu tandis que les entrailles et le cœur palpitent, que les flancs se gonflent. Partout, les riverains guettent le volcan qui respire et gronde, crache et vomit. De leur côté, les scientifiques accourent au chevet du monstre, craignent ses hémorragies, contrôlent les artères et publient régulièrement – sur un site web – le bulletin de santé des grands volcans. Une santé qui peut approcher la schizophrénie. Plus belles encore les images de Jacques Drouin qui succombe au chant du Kilauea :
« C’est une pulsation venue des profondeurs, un cœur qui bat et projette ses larmes de feu, un chant puissant célébrant les noces de l’eau et du feu » (Mémoires volcaniques, p. 74).
Le quatrième mouvement de mon concerto Une griffure de lumière pour piano, percussion et grand orchestre, s’intitule Le noir trouble des corps … gyrocéphale.
On relèvera les ambiguïtés de ce titre, dont le vocabulaire (l’adjectif trouble peut être aussi un verbe) et le décor des corps, accentuent le caractère anthropomorphique et connotent également toute l’ambivalence de phénomènes qui enroulent l’homme et la nature au creux l’un de l’autre. Le volcan est un corps plein de secrets et d’attraits : sa bouche, sa noire chevelure en torsade, ses grondements, sa respiration haletante, ses vapeurs et ses écoulements à vous faire tourner la tête (gyrocéphales)… Au cours de cette page musicale, les appels répétés et spasmodiques des violons et altos s’élancent comme des cris et déchirent les voiles que tisse le clavier électronique sur les harmoniques de cordes graves.
Bruno Ducol, Une griffure de lumière, 4e mouvement : Le noir trouble des corps … gyrocéphale, p. 46.
Comme dans un décor intime, la respiration tremblée des tambours de bois, des log-drums et autres cordes (jouant « à la pointe de l’archet »), acquiert progressivement une prégnance qui l’apparente aux curieux effets d’un trémor volcanique10. Malgré l’impression d’une présence ininterrompue, cette respiration à peine audible alterne avec les gestes plus mouvementés d’un marimba soliste, lui-même subtilement éclairé par la harpe et les bois. Les traits souples du soliste se dénouent peu à peu, comme les laves en cordée du Kilauea.
À Hawaï, les riverains affirment qu’on peut voir les « cheveux de Pélé », ces fils de verre dorés au bord des fontaines de lave. Mais ces filaments de lave se cassent dès qu’on les touche et c’est alors que « Madame Pélé » se fâche. Cette fois, nous entrons vraiment au cœur du mythe.
Mythes guerriers et amoureux
« L’amour m’enveloppa de ton ombre chérie et, malgré la saison, l’air me parut brûlant. »
M. Desbordes-Valmore
Lieux de mort et de fertilité, les volcans génèrent tout un ensemble de mythes avec tous les éléments qui les constituent : cosmogonies, pactes avec les humains, rituels et sacrifices, eschatologies. Dans l’Antiquité, on avait même fantasmé sur la naissance des dieux, une « théogonie » que rapporte Hésiode. Mais je me contenterai de distinguer ici deux registres qui m’attirent particulièrement : les registres guerriers et amoureux (pour paraphraser Monteverdi). Pour cela, il convient de remarquer une forte divergence entre les civilisations européennes et extra-européennes.
L’Europe et les fantômes de l’Atlantide
En Europe où les éruptions sont relativement rares, les volcans engendrent la peur et font germer les idées de mort et de destruction. Déjà Cacus, le fils de Vulcain, mi-homme et mi-satyre, vomissait des tourbillons de flammes et de fumée, suspendait des têtes sanglantes à la porte de son antre. Son nom même (en grec κακός désigne le méchant) ne pouvait dissimuler ses faits et gestes. Bien d’autres exemples appuieront le caractère désastreux des volcans européens. Chez les Gréco-romains, Platon considère le cataclysme de Théra (Santorin) comme le symbole signifiant la fin de la grande civilisation minoenne. Ses descriptions pourraient bien correspondre à la réalité des diverses éruptions qui recouvrirent l’ancienne Akrotiri sous des monceaux de pierres ponces. « Le “chaudron” de Santorin, explique Yves Paccalet, est presque quatre fois plus vaste que celui du Krakatau (23 kilomètres carrés) ; et le volume de sa chambre magmatique une dizaine de fois plus important. L’épaisseur des cendres, sur le cône subsistant du Krakatau, atteint six à sept mètres, contre cent cinquante à Théra ! Si l’éruption du Krakatau équivaut à l’explosion de plusieurs bombes atomiques, celle de Santorin a dû égaler celle d’une bombe nucléaire » (Atlantide, rêve et cauchemar, p. 210). On comprend que pour l’auteur du Timée et de Critias cette catastrophe représente la fin d’un âge idéal, celui de la cité radieuse de l’Atlantide. Or, cette cité-État fut détruite par les dieux11 parce que ses habitants négligeaient les principes que Socrate entendait inculquer à ses concitoyens (Platon, Timée, p. 118-120). Son but était certes plus politique qu’historique. Mais ce qui est particulièrement notoire, c’est que les anciens (quelles qu’aient été leurs intentions) intégraient toujours dans un même processus et sans discontinuité le réel raisonnable et les fictions de l’imaginaire, la nature et les mythes.
La guerre de 1870 fera resurgir quelques avatars de l’Atlantide. Après L’Atlantida de Verdaguer (1877), Les500 Millions de la Begum (1879) de Jules Verne, ce sera L’Atlantide patrie primitive des Aryens (1922), un livre de Karl Georg Zschaetzsch « qui pousse, ainsi que l’indique Pierre Vidal-Naquet12, sa largeur d’esprit jusqu’à retrouver trace de l’Atlantide dans les traditions des Incas du Pérou », mais aussi chez Héraclès et « quelques héros d’origine atlante » (L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien, p. 125). Je ne dirai rien, au demeurant, de l’ignoble sentence qui semble résumer l’opuscule de Zschaetzsch : « Sans la présence d’une souche aryenne, aucun État ne peut subsister. » Peut-être Viktor Ullmann, un élève de Schoenberg, a-t-il eu connaissance de ce livre quand il composa, dans le ghetto de Terezin, son opéra Der Kaiser von Atlantis, quelques quelques mois avant d’être assassiné (avec Peter Kien, son librettiste) à Auschwitz, en octobre 1944. L’Atlantide, à laquelle s’identifiait le Reich allemand, y apparaît comme le symbole d’un empire totalitaire. Overall, le sosie d’un Hitler un peu ubuesque, y sera proclamé empereur sur l’air du Deutschlandüber alles. Il décrète la guerre totale, à l’image de la destruction cataclysmique de l’empire minoen, mais du coup la mort, sous la forme d’un vieux soldat, se met en grève. Alors personne ne peut mourir, et donc personne ne peut vivre. En dépit de l’intense vie musicale de Terezin, Der Kaiser von Atlantis y sera interdit et ne sera représenté qu’en 1975 à Amsterdam, dans une version incomplète…
Contemporaine de l’opéra d’Ullmann, mais dans une sphère tout autre, Atlantide occupera les vingt dernières années de Manuel de Falla (1866-1946). Selon une récente biographie, le poème catalan de Verdaguer qui sert de livret à cette grandiose « cantate » mêlerait dans sa destruction de l’Atlantide celles de Sodome et Gomorrhe et de la tour de Babel, détruites par la colère divine. Falla lui-même, en fin connaisseur des mythes antiques, y apporta sa touche personnelle (sur les Nymphes des Hespérides, par exemple), si bien que, « fasciné par l’inextinguible puissance de l’inachèvement » (Jean-Charles Hoffelé, p. 538), il ne réussit pas à mettre un terme à cette titanesque entreprise. Dans la deuxième partie (la plus inachevée, mais la plus inventive), Alcide – ici un curieux substitut d’Hercule ! – ouvre en grand le détroit de Gibraltar et la Méditerranée pour engloutir le royaume corrompu des Hespérides (p. 219). « La terre éclate ; l’Atlantide se fissure », scande le chœur accompagné d’un grand crescendo de l’orchestre. Avec la destruction de la « tour des Titans », le compositeur espagnol parviendra à un sommet dramatique d’une grande modernité : hurlements dissonants des chanteurs et matraquage rythmique des onomatopées, violentes déflagrations des percussions, jusqu’au naufrage final : « Atlantes, vous devez mourir / Les mondes sont désunis/ La mer qui vous engloutira sera de flammes ! » Alcide gravera alors son « non plus ultra » (pas plus loin) sur les colonnes d’Hercule pour fixer les limites du monde grec. Et Christophe Colomb, héros d’une troisième partie toute ouverte sur les Amériques, sera célébré jusqu’aux incantations lumineuses du Gloria final. Tout se passe comme si s’ouvrait alors un avenir radieux pour Don Manuel, lui-même perdu en son exil argentin, moribond et miné par les désastres de la guerre.
Au-delà des sphères gréco-romaines, le judaïsme refusera toute explication rationnelle et ne verra dans les phénomènes volcaniques que les avertissements de Yahvé, le Dieu tout-puissant et vengeur. Le gigantesque tsunami de Théra aurait ainsi provoqué la scission de la mer Rouge, et les plaies d’Égypte pourraient bien provenir des cendres de Santorin… Dans la Bible, une impressionnante théophanie rappelle à Moïse le poids d’une menace terrible, presque aussi mythique que celle de l’Atlantide :
« La montagne du Sinaï était toute fumante parce que Yahvé y était descendu sous forme de feu. La fumée s’en élevait comme d’une fournaise et toute la montagne tremblait violemment. Il y eut un son de trompe qui allait s’amplifiant. Moïse parlait, et Yahvé lui répondait par des coups de tonnerre » (Exode XIX, 18-19).
Pire encore, l’iconographie et les écrits chrétiens considèreront les volcans comme les « bouches de l’enfer » par lesquelles se manifeste le châtiment divin, et l’ampleur des éruptions est proportionnelle à la gravité du péché « mortel ». Pompéi, souillée par la luxure et autres dépravations éminemment païennes, sera condamnée et, comme les anciennes Sodome et Gomorrhe, disparaîtra sous les feux de Dieu. Depuis la Bible – de l’ancien Livre de Daniel jusqu’à l’Apocalypse de saint Jean –, toute l’eschatologie chrétienne est pensée comme vision d’un autre monde, et emprunte ses images à un volcanisme géant, accompagné de tonitruantes fanfares. C’est le cas du Rex tremendae (des messes de requiem) dont les « flammes ardentes » et « la fosse profonde » menacent d’« avaler » le pécheur. Pour en produire les effets, Berlioz en donnera encore un magistral exemple : à côté d’un chœur de plus de 200 chanteurs, un effectif de cuivres totalement inédit (4 cornets à pistons, 12 trompettes, 16 trombones et 6 tubas), spatialisé en quatre groupes orchestraux (en plus des 12 cors, 4 cornets, 4 tubas, 20 instruments à vent et les 110 cordes de l’orchestre principal), rythmé par 16 timbales, 2 grosses caisses, 4 tamtams, 10 cloches, etc. Véritablement dantesque, cet ensemble est encore capable aujourd’hui d’ébranler les esprits les plus ramollis, comme le font elles aussi les visions hallucinées d’un Jérôme Bosch.
La Renaissance, relisant les anciens, diffuse grâce à l’imprimerie ses commentaires sur les champs Phlégréens, mais ses préoccupations ne sont pas davantage rationnelles. À relire l’histoire de San Gennaro, évêque et nouveau « patron » de Naples, on se rend compte que l’Europe des Temps modernes redoute toujours les phénomènes volcaniques avec toute la part étrange et irrationnelle qui les auréole. Poursuivi par la Grande persécution de l’an 302 prononcée par Dioclétien, Gennaro avait vu le feu du bûcher de Nola, dressé à son intention, s’incliner jusqu’à s’éteindre mystérieusement devant lui. Peu après, les fauves du cirque de Pouzzolles avaient eux-mêmes dédaigné la proie de cet exceptionnel chrétien. Mais il fut finalement décapité dans le cratère de la Solfatara, et son corps aurait rejoint, dit-on, celui d’Empédocle au cœur de l’Etna. Depuis lors, le saint évêque est devenu le protecteur de Naples et ses « miracles » sont à l’origine du rituel qui lui est régulièrement consacré depuis le XVe siècle : à chaque éruption du Vésuve, on présente ses reliques au volcan.
Acis et Galatée ou le théâtre des illusions
À côté de cette gorgone christianisée (!), certains mythes qu’on croyait éteints resurgissent et, tels des volcans, sous des aspects nouveaux. Je pense à Acis et Galatée qui depuis Ovide (livre XIII), subit de nouvelles métamorphoses dans le genre singulier de l’opéra français (Charpentier en 1660 ; Lully en 1686), anglais (John Eccles en 1701) ou italien. L’exemple fameux d’Aci, Galatea e Polifemo (HWV 72) de Haendel avec ses diverses versions italiennes (1708) ou anglaises (1718 ; 1739…), est particulièrement intéressant pour mon propos. Les librettistes anglais (John Gay, Alexander Pope ou John Hughes), séduits par les Métamorphoses (retraduites par Dryden en 1717), s’adonnent avec le compositeur au genre encore à la mode de la pastorale. Rien n’y manque : ni les « verdoyantes prairies » et les « ruisseaux gazouillants », ni les « nymphes voluptueuses » et les « heureux bergers ». Ondulant sous le « souffle du zéphyr », le rythme à 3/8 s’épanouit dans un fa majeur qui sied à l’éthos élégiaque. Ainsi de l’air n° 7, As when the dove, qui précède le premier duo des amants, ainsi du très preste chœur n° 9, Happy, happy we, qui clôt le premier acte. Mais la pastorale ne fait pas tout. Le hautbois, qui n’est pas seulement l’instrument des gentils bergers, joue à mon sens un rôle déterminant dans ce spectacle musical aux franges de la cantate, du mask et de l’opéra. Lointain avatar de l’aulos antique, le hautbois entraînera l’auditeur vers d’autres espaces13. Dans l’ouvrage de Haendel, Damon – au nom prédestiné – ne regrette-t-il pas le « tuneful pipe » qui opérait le miracle amoureux dans le cœur d’Acis (n° 5), brûlant de désir, à la vue de Galatée, jusqu’au supplice du n° 6 qui s’achève en un sombre sol mineur (No grace, no charm is wanting, to set the heart on fire). Ce même hautbois (et non pas la flûte qu’évoquent certaines traductions) arrondira encore la douleur aiguë de Galatée, en accompagnant la métamorphose d’Acis (n° 23).
Anéanti par les éruptions de Polyphème (une personnification de l’Etna), Acis deviendra « source limpide ». Limpide aussi pour le spectateur vigilant, car ici également jouent les sortilèges de Galatée. À travers ses vocalises doublées par deux hautbois, ses « pouvoirs magiques » opèrent cette progressive transformation. Le passage de la nature au mythe saisit l’auditeur à son insu. Ceci est d’autant plus vrai que le caractère traumatique de Polyphème couvait sous les traits adorables de « montagnes aux versants boisés » (les woody mountains du n° 3), avant d’affirmer sa vraie nature dans le chœur n° 10 qui ouvre de façon très émouvante le deuxième acte. Le canon initial se transforme peu à peu en intervalles diminués, provoquant d’étranges harmonies sur la terrible injonction : « Infortunés amants […], abandonnez votre rêve » (Wretched lovers, quit your dream).
Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 10.
Le même canon s’étire dans un cantus firmus quasi sacré et menaçant comme d’inquiétantes fumerolles, et plane au-dessus des voix du « monstre Polyphème » qui s’animent en un staccato vertigineux. Le chœur s’interrompt soudainement quand « la montagne explose » (The mountain nods) à chaque fois sur un rythme de péon quatrième (uuu – : variante caractéristique du péan) que les Grecs considéraient comme magique.
Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 10.
À chacune de ces explosions répond un silence étourdissant du chœur et de l’orchestre d’où rejailliront des « vagues effrayées » (the waves run frightened) et les impressionnants « rugissements du géant » (thundering giant). Impressionnant par la prestance de la voix dont la rapidité et l’étendue sont encore inédites pour l’époque. À la mesure du géant, la voix de basse descend dans l’extrême grave (récit n° 11) pour signifier la profondeur de sa « bouche » (capacious mouth), un cratère aussi insondable que les caprices du destin.
Haendel, Acis & Galatea, acte II, n° 11.
Alors la voix de Polyphème s’immobilise un instant et la gravité de son registre ne peut laisser le spectateur de marbre. Chose exceptionnelle, ce récit accompagné et « furioso », doit jusqu’ici se chanter fortissimo, avant de céder la place à un Adagio e piano, subitement plongé dans un ré mineur aussi dépité qu’inattendu. Les charmes de la douce Galatée (sweet Galatea’s beauty) échapperaient-ils aux accents enflammés de Polyphème ? Quasi imperceptible, le passage de la pastorale au drame, de la nature au mythe, de la réalité à l’illusion et au rêve, a été ménagé sans transition grâce aux nouveaux lieux, moyens et perspectives de la théâtralité baroque.
Dessin d’après la sculpture Polyphème surprenant Acis et Galatée, Auguste Ottin, jardin du Luxembourg, Paris.
Hors du pré carré européen
« Longue vie à nos cratères en feu, car sans eux il n’y aurait ni atmosphère ni eau sur la planète. Longue vie pour que nous puissions admirer longtemps encore ces colères grandioses, mystérieuses et fascinantes, les éruptions volcaniques. »
Maurice Krafft
Dans les civilisations extra-européennes où les éruptions volcaniques sont fréquentes, le volcan abrite plus souvent les divinités du bien. Les laves, on le sait, produisent des terrains fertiles où poussent la vigne et tous les fruits qui nourrissent bêtes et hommes. Je pense à ces tortues géantes qui se repaissent d’herbes fraîches sur les hauteurs de l’Alcedo (un volcan des Galapagos) et se satisfont d’une humidité quasi permanente grâce aux nuages qui en couronnent le sommet. C’est pourquoi le volcan est vénéré comme force créatrice et élément de vie. Il est fréquemment regardé comme une femme, mère nourricière ou amante (le Fuji-Yama ou Pélé), et tous les fantasmes érotiques et incestueux l’animent. À la fois dangereuse et fascinante, elle est tout à la fois attrayante et impénétrable. La volcane Etna a elle aussi libéré des menstrues fertilisantes, et même parfois, en véritable déesse des origines, hermaphrodite, elle a rassemblé en son sein les principes mâles et femelles… Mais c’est en Indonésie que ce genre d’assimilation me semble le plus répandu.
L’archipel aux mille volcans rassemble en effet tous les éléments et principes, du « bien-feu » jusqu’aux limites du « mal-eau », où s’abreuvent les légendes et nombreux mythes. La princesse Rinjani de Lombok, figure féminine par excellence, en donne un stupéfiant exemple : au centre du lac azur qui occupe son immense caldeira, a surgi le Gunung Baru (la toute « nouvelle montagne ») aux sons et couleurs de feu. Dans les thermes naturels qui l’avoisinent à quelque 3000 mètres d’altitude, ses adorateurs prennent alternativement des bains tièdes ou très chauds, peut-être à la recherche du goût amniotique oublié… Si, de son côté, la déesse Ratu Kidul de Java initie à l’art de la guerre, c’est pour mieux saisir les secrets amoureux qu’elle enseigne aux sultans successifs et à leurs sujets. Fut-il animé de pulsions comparables, ce fameux Merapi, l’un des plus terrifiants volcans javanais, dont le nom signifie la « montagne de feu », mais aussi « courage » et « force » ? S’il dévasta le Semeru, c’était à l’évidence pour manifester la puissance d’un amour irrésistible et sans faille pour sa belle amante. D’ailleurs, au cours des cérémonies du Labuhan, les habitants de Jogjakarta disent que le Sultan lui-même « porte Merapi » en son cœur. On confectionne des offrandes et des gâteaux qui, pense-t-on, deviendront le corps du Sultan. Et une fois consommés, ces gâteaux apporteront bénédiction et protection du Sultan, et du volcan auquel on l’assimile…
J’ai eu le bonheur de fréquenter aussi le Bromo qui occupe au centre de Java l’espace quasi indépendant des Tengger. Ce petit peuple Mojopahit, de religion hindouiste, s’est retiré en ces lieux sauvages afin de conserver ses coutumes au moment de l’islamisation. Chaque année, les Tengger (nom contracté du prince Joko Senger et de la princesse Roro Anteng qui les gouvernaient) célèbrent la grande fête du Kesodo. Le dieu Hyang Widi – équivalent de Brahma – avait promis aux jeunes princes une riche descendance, à condition de lui sacrifier leur aîné. Mais les enfants grandirent et le couple oublia ses promesses. Alors un jour, le Bromo s’éveilla et dans un feu de colère s’empara de Raden Kusuma, l’aîné princier. Avant d’être englouti dans le cratère, Raden demanda au peuple Tengger de faire des offrandes pour apaiser et satisfaire Hyang Widi. Ces faits eurent lieu un jour de pleine lune du quatorzième mois, le mois de Kesodo. Désormais, la paix et la sérénité règnent autour du Bromo grâce aux offrandes des Tengger, chaque année renouvelées.
En Amérique latine, on retrouve également les registres amoureux et guerriers. Dans une légende quechua, le Chimborazo, le plus haut volcan de l’Équateur (6300 mètres) disparut un jour dans une ronde de brumes. Privée de son spectacle, sa compagne, Mama Tungu (« gueule de feu » en quechua), succomba aux charmes du jeune Altar (5315 mètres). Quand il recouvra la vue et les esprits, Chimborazo frappa fort et roua de coups l’amant (Altar) responsable de ces infidélités. Il frappa si fort qu’Altar est depuis ce temps resté éteint, endormi dans une quiétude muette. La déesse Pélé à Hawaï n’est pas moins irascible. À la moindre contrariété, elle répond par des bombardements et des torrents de lave. À la fin du XVIIIᵉ siècle, lorsque les soldats d’une île voisine tentèrent d’envahir Kilauea, plus d’une centaine d’entre eux furent massacrés et définitivement pétrifiés sous les cendres et gaz toxiques. Les experts de la volcanologie eux-mêmes ne badinent pas avec la déesse Pélé, car selon les autochtones, lorsque Pélé s’en mêle, il en faut craindre les fureurs !
La symbolique amoureuse est l’un des principaux leviers des mythes méso-américains et s’accompagne là encore de terribles combats. Ces combats pour la vie et l’amour sont aussi violents et douloureux que ceux qui gouvernent la connaissance. Le même ordre régit ces irrépressibles désirs de vivre et de connaître, d’aimer et de créer. Dans leurs traditions rituelles, les riverains en savent le prix au moment d’escalader leurs volcans. Cette ascension, vécue comme initiatique, offre une « connaissance objective », et, de ce fait, permet d’éprouver indirectement les vertus et puissances enthousiasmantes de la création et de l’amour. Tout au long de son roman, La Ceinture de feu, Conrad Detrez dirige ses personnages animés des sentiments les plus fiévreux à travers le Nicaragua de 1979, tourneboulé par les éruptions du Momotombo et déchiré par une sanglante guerre de libération. Les retours sur le volcan rallument les espoirs.
« Tu montes, tu bouffes de la poussière, tu t’esquintes les pattes […] Et pourtant s’asseoir au sommet, quelle sensation de puissance ! […] Ô pouvoir des montagnes en feu ! […] L’éternité du volcan suscitait l’extase : une extase pour la matière et sur la matière. Dans la pierre, le feu, gisait la toute-puissance. Solitaire là-haut, tu marchais sur Dieu » (p. 138-142).
La perspective des Indes galantes
L’amour et la guerre se disputent encore l’essentiel des Indes galantes (1735), un opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau, tandis que ses mythes et espaces aspirent à sortir du pré carré européen et désertent les rives familières du mare nostrum. Je pense principalement au deuxième tableau (Les Incas du Pérou), le centre exact de l’ouvrage, qui nous transporte aux abords d’un volcan dévastateur. Situant son livret au cœur de la conquista espagnole, Louis Fuzelier fournit à Jean-Philippe Rameau le creuset incandescent d’inventions surpassant toutes les fables exotiques qui passionnent ce XVIIIᵉ siècle. Par ailleurs, si aucune ascension du volcan n’y est aussi évidente que dans le roman de Detrez, on percevra cependant, tout au long de ce tableau, un double mouvement vertical, en partie symbolisé par la montée et le déclin du soleil. Tout le cérémonial au dieu Soleil s’effondrera avec les derniers vestiges incas dans la gueule du volcan – probablement le Huascaran qui domine la cordillère Blanche à plus de 6700 mètres. Tout empreint de son nom, le grand prêtre Huascar s’y précipitera lui-même. Un instant séduit par la jeune Phani (scène 3), Huascar dissuade la belle Inca de répondre aux charmes de Carlos, un des colons espagnols, car, lui dit-il, « c’est l’or qu’avec empressement […] ces barbares dévorent, le seul dieu que nos tyrans adorent. » Sur les ruines fumantes des temples spoliés, le grand prêtre entouré des derniers adorateurs du Soleil introduit le rituel (scène 5). Sa voix grave et puissante s’élève au-dessus d’un la mineur sombre : « Soleil, on a détruit tes superbes asiles/ Il ne te reste plus de temple que nos cœurs. » Tout en prolongeant la ferveur hiératique de cette scène, un fugato purement instrumental, avec cordes et bassons (p. 16914) donnera au rituel lui-même une orientation nouvelle, lui conférant par sa riche texture polyphonique et ses nuances en demi-teinte une dimension quasi secrète, prémonitoire :
Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 5.
Mais soudain, avec la deuxième invocation vouée au Brillant Soleil (p. 172), la cérémonie s’éclaircit franchement. Le célébrant entonne un air animé de rythmes pointés, et dans le ton lumineux d’un la majeur dont Rameau précisa l’éthos : « grand et magnifique » (Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels). Le chœur, soutenu par tout l’orchestre, relaiera le grand prêtre, assumant ainsi cette adhésion sans faille qui signe tous les grands rites. Les nombreuses imitations y contribuent, ainsi que le subtil figuralisme des mouvements instrumentaux qui s’élèvent, souvent à rebours des voix. Comme si la ferveur des fidèles pour l’astre primordial était contrecarrée par d’autres forces attractives : « Jamais nos yeux […] n’ont vu tomber de noirs frimas. »
À cette brillante page s’enchaîne la Danse de Péruviens et de Péruviennes pour la dévotion du Soleil (p. 191). La danse, qui constitue un élément capital dans l’opéra-ballet depuis Campra, Mouret ou Destouches, s’inscrit ici encore dans la lignée des cérémonies archaïques, en dépit d’allures souvent plus versaillaises que péruviennes. Je pense spécialement à la Loure qui accompagne la dernière invocation au Soleil (p. 199). Son instrumentation avec hautbois et bassons à la française dans l’étrange tonalité de fa dièse mineur ménage un dégradé de couleurs vers le cataclysme final, nettement plus habile que le simple divertissement de cour et la naïve transition imaginés par le librettiste : « Permettez, astre du jour / Qu’en chantant vos feux, nous chantions d’autres flammes. » Cette danse participe de façon active au rituel sacré, de même que ces pas de gavottes qui déjà s’impriment sur fond de rumeurs volcaniques. Afin de mieux sensibiliser son auditoire au drame qui s’annonce, l’auteur d’Hippolyte et Aricie l’entraîne au rythme d’une danse légère et insouciante (p. 202). Comme dans certaines bouffonneries de Shakespeare – je songe à la scène du cimetière juste avant le final de Hamlet –, la chute de tension précède les derniers assauts dramatiques qu’elle accroît avec une redoutable efficacité. Et c’est par le sortilège des hautbois et le ténébreux la mineur de la deuxième gavotte que s’enrayera progressivement le bal.
La fête se trouble en effet jusqu’à l’infernal tremblement de terre dont l’intensité sera à la hauteur du rituel initial.
Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 8.
Ses effets musicaux sont d’emblée aussi inventifs que terribles. Sur la grave vibration d’une pédale de fa et le sourd ferraillement du clavecin se déploient successivement les dissonances les plus vives des cordes. Plusieurs mesures seront nécessaires avant que s’affirme la modulation en fa mineur, un ton éloigné et susceptible de traduire, selon le Traité de Rameau, les « plaintes et chants lugubres » (op. cit., p. 61). Émergeant à peine du noir magma, l’accord de septième diminuée prend soudain un tour violent avec l’entrée des bassons, dans la nuance forte et toujours sur l’obsédante pédale de fa. La courbe dynamique s’amplifie assez naturellement avec l’entrée du chœur, lorsque « Dans les abîmes de la terre / Les vents se déclarent la guerre. » Et les notes répétées de tout le continuo (p. 209) s’intensifient avec les fusées stridentes des flûtes, hautbois et violons qui déchirent les airs comme les blasts15 du mont Saint Helens (États-Unis). Pour souligner les effets de l’éruption, avec force didascalies – « L’air s’obscurcit, le tremblement redouble, le volcan s’allume et jette par tourbillons du feu et de la fumée » –, le compositeur use de divers contrastes : doux / plus fort / très fort (p. 212) et, tandis que « les rochers embrasés s’élancent dans les airs », tout le chœur à l’unisson grimpe vers le mi 4, et, lors d’un second élan, atteint le fa 4. Avec « les flammes des enfers » qui « portent jusqu’aux cieux », le chœur redevenu polyphonique culminera pendant trois mesures sur un sol 4, avant de retomber comme bombes de basalte en fusion plus de deux octaves au-dessous (p. 219). Mais c’est avec l’ultime monologue du grand prêtre que le drame parviendra à son acmé.
Rameau, Les Indes galantes, deuxième entrée, scène 8, monologue de Huascar.
La mélodie, distendue et truffée de « quintes superfluës » (mi bémol-la, do–fa dièse), s’abîme sur quasiment deux octaves en l’espace de trois mesures : « Déchirez le sein de la terre », et provoque fausses relations et rythmes exacerbés au sein d’un orchestre trépidant. En guère plus d’une minute, comme le Tengger Raden Kusuma, Huascar sera avalé par le volcan. Véritable personnage de théâtre, noble par sa voix à l’immense tessiture, noble par la présence chorale et orchestrale qui l’auréole, et surtout noble par sa détermination au-delà de la jalousie et de ses sentiments contrariés, il résiste de toutes ses forces aux conquistadors. Son suicide (« La flamme se rallume encore / Loin de l’éviter, je l’implore ») sera perçu comme l’incontournable sacrifice des rituels. Sacrifice qui épargnera l’empire inca, le sauvera de l’extermination.
Il n’est pas facile d’élaborer une mise en scène satisfaisante des Indes galantes, qui rassemblent, on l’a vu, toutes les caractéristiques des anciens rituels. Comment en effet coordonner un tel sujet hors des grands mythes gréco-latins habituels et les autres « entrées » qui ne sont que prétextes à galanteries exotiques ? C’est la dynamique et solide architecture musicale qui me semble donner la clé et la cohérence dramaturgiques d’un spectacle tout en jeu de miroirs – miroirs et multiples diffractions dignes d’un Vélasquez. Le compositeur, cet « Euclide Orphée », comme l’appelait Voltaire, agence ses « entrées » comme les multiples reflets d’un miroir qui recueille les regards d’une société tiraillée entre ses passions et son rêve des Lumières. On pourra alors saisir le Prologue et la dernière entrée comme l’encadrement symétrique de cette grande galerie des glaces, des glaces sans tain et un peu ternies où se mirent encore les anciens rondeaux, menuets et autres gavottes. Au fond de cette perspective glisse la danse de Zima, la sémillante indigène qui a repoussé les avances des soupirants européens et gagné le cœur du « sauvage » Adario. Dans la mise en scène de Pier Luigi Pizzi (au Théâtre du Châtelet de Paris, 1983), Zima apparaissait comme une incarnation d’Hébé, le personnage phare du Prologue. À peine suggérée, l’union sacrée d’Hébé, la déesse de la jeunesse éternelle, avec le valeureux Héraclès, se confondait avec celle des « bons sauvages ». Et, bien cadrées, les illusions de la fable pouvaient satisfaire nos exigences d’unité esthétique et théâtrale.
« La poésie aztèque sourd goutte à goutte du paradis, le Tlalocan-Tamoanchan. C’est parce qu’elle donne la vie qu’elle en peut dire les secrets (azo tle nelli in tlalticpac) »
En composant Atitlan en bleu et cendres (2010) pour chœur, percussions et dispositif électroacoustique, je me suis moi-même inspiré d’un mythe guerrier et amoureux qui est, contrairement aux Indes galantes, bien connu en Amérique centrale. Si l’exploration des voix, du souffle et des légendes volcaniques inscrit bien cette pièce dans la succession de Nu couché, ciel de feu, en revanche plusieurs aspects importants les distinguent, à commencer par l’ensemble des percussions et voix. Et si ce dispositif introduit un autre paysage sonore, c’est aussi qu’il met en scène une légende autre, et donc de nouvelles interprétations. Il s’agissait naguère, on l’a vu, d’une fiction amoureuse avec des symboles de créativité éveillés et embrasés jusqu’à la lèvre du volcan. Ici, avec sa plongée dans les profondeurs de l’inconnu, Alpaya la belle indienne, fera plutôt miroiter les reflets gorge-de-pigeon de l’ambiguïté. L’amour de la linda Ixtla se trouvait sublimé dans le vertige ascensionnel du volcan devenu gratte-ciel, exhaussement pyramidal jusqu’au ciel de feu. On aurait pu dire comme le narrateur du roman Au-dessous du volcan (p. 528-529), lorsqu’il faisait parler le « poète » (alias le Consul) :
« Devant eux, Popocatepetl et Ixtaccíhuatl dominaient toujours le nord-est, la Femme Endormie maintenant peut-être la plus belle des deux, de la neige rouge sang aux angles dentelés de sa cime, s’estompant à leurs yeux sous les fouettées d’ombre plus noire des rochers, la cime elle-même comme suspendue au milieu des airs, flottante au sein d’un amas de noirs nuages caillés. »
Le guerrier Popocatepetl n’était qu’un poète qui échafaudait en une nuit les tours rêvées d’une passion inextinguible. Ixtaccíhuatl, aussitôt trouvée, aussitôt perdue, avait provoqué malgré elle l’étincelle d’un éternel brasier amoureux. Avec Atitlan s’ébauche une autre entreprise, mais qui pourrait elle aussi croiser quelques-uns des chemins tracés par Lowry – une entreprise placée sous le signe de forces antagonistes. Je rouvre Au-dessous du volcan (p. 562-563) :
« Le Popocatepetl dressait par la fenêtre ses flancs immenses, en partie cachés par des nuages d’orage ; barrant de sa cime le ciel, il semblait presque droit au-dessus, avec juste au-dessous la barranca, le Farolito. Au-dessous du volcan ! Ce n’était pas pour rien que les anciens avaient situé le Tartare sous l’Etna et dedans, le monstrueux Typhée aux cent têtes et aux yeux et voix – relativement – effrayants. »
À côté du « poète » qui mystifiait ses amours, le Consul (son alter ego) est irrémédiablement entraîné dans la ronde infernale du mescal – une « eau de vie » (?) mexicaine – et à jamais absorbé par la forêt mortelle du « Farolito », il s’anéantira dans l’obsédante « barranca », ce grand fossé béant de laideur où roulent les immondices et chiens crevés… Tout un autre monde, au-dessous du volcan, vient barrer ses élans amoureux, corroder ses désirs faustiens de connaissance à fleur de plaisirs. À son tour, la légende d’Atitlan apparaît comme le carrefour de tels contrastes, le terreau de multiples divergences. Atitlan désigne à la fois le volcan et son lac de cratère (d’où mon sous-titre en bleu et cendres). Dans ce mythe, l’eau et le feu sont aussi indissociables et complémentaires que les amours du prince Toliman et de la jeune paysanne Alpaya. Chaque élément se heurte à un obstacle qui modifie sa trajectoire, et l’ascension du volcan paraît comme neutralisée par le plongeon mortel. On retrouve bien en effet des perspectives alternatives et constamment contrariées, comme chez Malcolm Lowry. Mais que racontent exactement les Indiens mayas ?
La légende d’Atitlan
Alpaya, la petite paysanne des bords du lac Atitlan, était si jolie qu’on la surnommait « la princesse du lac ». Quand il croisa les regards de la belle indigène, le prince Toliman fut troublé au point d’en perdre le sommeil. Quittant son palais, il erra pendant des jours avant de trouver la modeste maison d’Alpaya. Celle-ci résista d’abord au prince qui lui demandait de l’épouser : une pauvre paysanne comme elle pouvait-elle partager la vie d’un tel personnage ? Et puis la petite Maya comprit que l’amour surpasse toutes conditions quand les dieux décident de réunir deux cœurs amoureux. Peu après, on célébra les fiançailles des jeunes amants. Or, tandis que la fête battait son plein, le volcan Atitlan s’éveilla brutalement, crachant des blocs de feu très haut dans le ciel et recouvrant les eaux du lac où il se mire. On s’interrogea sur la volonté des dieux, visiblement proches de la fête : le mariage aurait-il lieu comme prévu à la deuxième lune de printemps ? En guise de réponse, de sombres nouvelles faisaient écho aux agitations du volcan. Les Espagnols, déjà maîtres du Mexique, arrivaient en pays maya, pillant les villages, brûlant les cultures, violant les plus belles femmes… Le prince lui-même sera déchu et dépouillé de ses richesses. Alpaya s’enfuira, se terrant bien à l’abri pour échapper aux « conquistadors ». Sachant qu’Alpaya était fiancée à Toliman, les Espagnols annoncèrent la mort du prince, pensant qu’ainsi la belle Maya sortirait de sa cachette. Mais, pour témoigner de son indéfectible amour, Alpaya grimpa sur les hauts rochers d’Atitlan et, comme Sappho la grande amoureuse, se jeta dans les flots où elle s’engloutit. Quand il apprit la triste nouvelle, le jeune amant se précipita à son tour dans le lac. Ému par tant de désespoir, Xocomil, le dieu du vent, dévala les pentes d’Atitlan et effleura les eaux du lac, frémissant jusqu’à réunir en un seul accord les deux âmes éperdues. Et depuis ce moment, les Indiens racontent qu’Alpaya et Toliman vivent leurs amours dans une paix profonde et une harmonie abyssale.
Un mythe réactualisé
L’histoire d’Atitlan (une nouvelle Hébé d’outre-Atlantique), je l’ai réécrite à ma façon, c’est-à-dire bien sûr avec mes mots (français ou espagnols), mais aussi une interprétation qui oriente ses rythmes et sonorités dans un sens qui m’est personnel. À la différence de Nu couché, ciel de feu, je n’ai pas voulu gommer le récit, mais cherché au contraire, par divers moyens, à réactualiser le mythe. Pour ce faire, j’ai tout d’abord assemblé voix, percussions et danses, avec l’intention de recréer une implantation peut-être plus proche des anciens rituels que celle de Rameau. J’ai ensuite articulé la présence vocale – ici primordiale – sur un quadruple niveau :
a – Un niveau narratif où prime le récit, un récit qui se brise çà et là d’une langue à l’autre, achoppant parfois sur le silence, parfois sur d’autres voix. À ce premier niveau, les voix parlées pratiquement sans artifices électroniques sont diffusées sur l’avant-scène de façon à paraître proches de l’auditoire. Je voulais qu’elles eussent l’air « naturelles » et jusqu’à un certain point crédibles, comme celles des conteurs de légendes. Ainsi apparaît la sensuelle Princesse du lac :
« Ses yeux, comme le lac Atitlan, étaient d’un bleu tellement profond / Tellement transparent qu’on s’y serait perdu tout entier / Comme braises dans la nuit, le carmin de ses lèvres irradiait / Ses cheveux, comme laves en torsade, glissaient soyeusement sur ses épaules nues / Ses cheveux coulaient jusqu’au creux sombre de ses reins / Épousaient les mouvements de son souffle… »
Ce niveau narratif est perceptible surtout dans le Prologue et lors du quatrième tableau où, comme dans Les Indes galantes, interviennent les colons espagnols. Tout public, qui a plus ou moins en mémoire les évènements, dates et espaces conquis par Cortès et ses hommes, peut à la simple évocation d’un tel récit, suivre ses étapes, en goûter les effets16. Cependant, par divers truchements, la voix des narrateurs s’estompe comme évanescentes fumerolles, et cède imperceptiblement la place à d’autres espaces volcaniques.
b – Un second niveau, constitué par les voix directes du chœur, occupe une bonne partie du spectacle. Tantôt a cappella, tantôt associé aux voix électroniques ou à celles des percussionnistes (quatrième niveau), ce chœur à douze voix mixtes endosse plusieurs rôles. Tantôt il prolonge la suggestive présence du volcan (comme dans l’Hymne à Atitlan) ou les frissons de Xocomil, tantôt il incarne plus prosaïquement la foule agressive des conquistadors terrifiés comme les Pompéiens du Ier siècle par les assauts mortels du Vésuve. Et bien sûr, le chœur participe aux Évocations rituelles du troisième tableau.
Bruno Ducol, Atitlan, en bleu et cendres, p. 71.
c – Cet exemple permet de discerner un troisième niveau, d’ordre plutôt réflexif. Une fois séduit par la légende amoureuse (premier niveau), l’auditeur sera attiré par d’autres voix provenant de haut-parleurs placés au lointain (p. 34). Des voix surgissant comme une aurore aux étranges camaïeux lui font découvrir subrepticement d’autres contrées. Travaillées et comme mises à distance par l’électronique, elles interrogent le volcan, sondent la nature environnante, évoquent les rites indiens et les brumes alentour qui voilent par intermittence les sens et perspectives des pyramides de feu. Il arrive aussi parfois, comme le montre l’exemple déjà cité (p. 71), que des bribes de phrases se répercutent dans le chœur : « bien avant les cris… las voces de fuego… les danses des hommes… »
d – Les voix directes des instrumentistes équipés de micros élaborent un quatrième niveau. Plus intimement liées aux percussionnistes, elles occupent l’espace et le temps présents du spectacle. Grâce aux haut-parleurs qui les projettent tout autour de la salle, ces voix énumèrent des centaines de noms de volcans dont les désignations, souvent pleines de mystère, agrémentent à elles seules les reliefs les plus colorés du monde. Tous ces noms, comme dans Nu couché, ciel de feu, s’enchaînent en interminables jeux phonétiques et percussifs. Aux bouillonnements de l’Etna répondent les labiales Ol Doynio, Yellow Stone, Loihé, Hawaï, Kaguyak (p. 3) ; au souffle des fricatives s’associent les maracas, shell-shimes, gravières ou cymbales ; aux consonnes plosives le son mat des peaux, marimbas ou blocs de temple (ex. 14), tandis que les gongs, tam-tams et autres sons de timbales ou grosse caisse prolongent les vibrantes (p. 81). Parfois abstraites et purement musicales, toutes ces sonorités anticipent comme de modernes figuralismes les éructations du volcan, les caresses de Xocomil (p. 15 et sq.) ou la violence des colons espagnols. Parfois, ces mêmes voix murmurent quelques syllabes en contrepoint des voix enregistrées ou les relèguent paradoxalement à l’état d’écho. Avec cette spatialisation, les sources et ses échos se confondent comme en songes indistincts. Nous voici désormais à la croisée du mythe et de l’histoire, à la limite de l’instant et de la durée.
Bruno Ducol, Atitlan, en bleu et cendres, p. 32.
Le plongeon d’Alpaya
« Un jour d’avril 2008 Fumerolles sur Néa Kaméni Au cœur de la caldeira la « nouvelle brûlée » De la proue d’un caïque stupidement hérissée PLONGER Brasser le ventre marin de l’antique Théra effondrée Aux parfums rouges ferriques se délecter bulles amniotiques Comme un nectar gazeux plurimillénaire pétillant goûter Aux saveurs douces-amères d’une Atlantide Vaporeusement recomposée Un jour d’avril 2008 à Santorin »
Le trouble s’accroît lorsque les voix des instrumentistes, happées par le récit et l’enchevêtrement mythiques, entrent plus directement dans le spectacle présent. L’image du plongeon, avec les allusions à Sappho17, rebondit d’un musicien à l’autre, tandis qu’un vibraphone solo s’élance par mouvements contraires vers les registres aigus et graves, haut et profond (p. 100). Je n’insisterai pas sur le figuralisme ici évident. Le double plongeon des amants, à l’instar du saut de Leucade, pourrait lui aussi guérir des amours contrariées. La référence à l’Antiquité de Sappho élargit alors l’espace et le temps du récit, généralise le mythe et fait du spectacle le parangon des anciens rituels. De plus, cette plongée dans l’imaginaire, assortie de nombreux mythes et légendes, depuis l’antique Arion jusqu’à Louis II de Bavière ou la Lady Macbeth, devrait toucher une partie du public. Mais ici les perspectives s’éloignent de Malcolm Lowry. Au-dessous du volcan, roman certes extrêmement fin et subtil, apparaît encore comme pris dans la tourmente dualiste qui, dans la lignée des romantiques, oppose aux grandioses idéaux des sentiments et une psychologie sans cesse embourbée dans le quotidien et ses menues contingences. Or, le lac Atitlan ne me semble pas le « Farolito » du volcan homonyme, et ici, les amants ne plongent pas dans une nouvelle « barranca » qui viendrait anéantir leurs pulsions amoureuses et créatrices. Je crois plutôt que toutes les forces antagonistes se fondent (au double sens des verbes fondre et fonder) en Atitlan, sans fin ni commencement. Atitlan, lieu fertile de l’imaginaire, absorbe les contraires, de l’eau et du feu qui régénèrent du sommet jusqu’aux profondeurs abyssales qui unifient. Mue par son désir de partage cosmique, Sappho plonge pour transfuser à toutes les mers son énergie amoureuse. De la même manière, les amants s’élancent dans un suprême élan d’amour. Ces images finales resteront emblématiques de l’énergie créatrice de la nature et de l’homme qui s’en laisse pénétrer. Alors le souffle (le Qi des Chinois) ouvre des espaces et un temps sans limite18. Ce pourrait être :
Lassé de sa prison sombre et sinistre le noir magma il broie la terre l’extirpe et l’éventre blême et encore parturiente Informe et turbulent le noir magma terriblement
Amazone à la crinière humide du plein azur flamboyante elle écume se cambre et défie les plus frigides glaces flamboyante étonnamment
Arc-bouté dans son brutal et fier exhaussement il éjacule rubicond tout son soûl Le VOLCAN au mépris des voluptés tropicales confondues comme Artaban
À la figure en pourpre et cristal ils sautent de la vie l’amour la mort Les FANTASMES et façonnent ses amoureuses épopées en pourpre et cristal inlassablement
Déesses de pierre au sein d’émeraude les furies dans les draps de fumée froissée elles s’alanguissent au rythme du sang et des fleurs sacrifiés sur la jupe point une toison verte et fertile les furies divinement
En bleu et cendres au fond de moi elles couvent et tourneboulent les paresseuses fumerolles des braises cramoisies OPULENTES par tous les pores jaunis les soupirs de soufre ils blessent la chair et s’exhalent du fonds de moi vaporeusement
Ardente et inaltérée elle brûle permanente sans se consumer LA FLAMME joyeuse et dévorante surnaturellement
Comme un immense dragon, les coulées de laves caressent les flancs de l’Etna avant de plonger leurs dernières griffes parmi les jets de vapeurs sous-marins. Capture, Frédéric Lecuyer.
Bibliographie
Antiquité
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Des extraits des partitions et enregistrements des œuvres citées sont à retrouver sur le site : http://www.ducol.net/
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Quelques mots à propos de : Bruno Ducol
Compositeur né en 1949
Parallèlement à des études de philosophie et de musicologie, Bruno Ducol passe du piano à la composition, du conservatoire de Lyon à celui de Paris (notamment avec Olivier Messiaen, André Boucourechliev, Claude Ballif), de Rome à Madrid avec la récompense des traditionnels itinéraires des Villa Médicis ou Casa de Velázquez.
Jalonnée aussi de quelques prix (Sacem, Fondation Beaumarchais, Institut de France) et commandes, sa route le conduit fréquemment vers d’autres horizons. Peu à peu, des poésies et une nature encore exotiques remplissent ses bagages, abreuvent l’imaginaire hautement coloré des Fantasmes en rouge ou d’Atitlan, en bleu et cendres. Des traces extrême-orientales ont ainsi guidé les pas de Li Po ou des Éclats de lune, tandis que des empreintes latino-américaines parsèment le Nuevo amor ou l’Elegia.
Passionné par les diverses formes de spectacle jusqu’au grand opéra (Les Cerceaux de feu), il remonte jusqu’aux sources grecques qu’il étudie en particulier avec Annie Bélis à l’École Pratique des Hautes Études (Paris-Sorbonne). Ses allées et venues croisent souvent l’antique « nombril du monde » où brille encore L’Aurore aux paupières de neige. Les Metalayï, aussi bien que Les Estampes du désir, en réveillent quelques vestiges… Une griffure de lumière, commande de Radio France pour piano, percussion et grand orchestre, fut créée en janvier 2009 à Madrid par Jean-Claude Pennetier, Jean Geoffroy et l’ORCAM (Orquesta de la Comunidad de Madrid), sous la direction de José R. Encinar.
En marge de ses activités, Bruno Ducol enseigne au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. L’enregistrement d’Éclats et autres pièces vocales (MFA Radio France/harmonia mundi, HMCD 76, octobre 2000) témoigne de ces « déplacements » et a été salué par la presse (5 diapasons).
En 2006, il obtient le Prix de composition Paul-Louis Weiller de l’Académie des Beaux-Arts (Institut de France).
Notes
Pour certains auteurs comme Hésiode (Théogonie, 571 et sq.), Héphaïstos œuvrait au sein de Lemnos, une île volcanique au nord de la mer Égée. ↩︎
Aristote emploie exactement ces termes (lisse et glabre, poilu et monstrueux…) pour expliciter ce type d’opposition (Problèmes, XIX). ↩︎
Ces mots sont issus de l’œuvre Nu couché, ciel de feu, p. 1-2. ↩︎
Pour en conserver la mémoire, j’ai tenté un petit essai poétique mais son intensité et ses mots volent hélas très au-dessous de l’émotion. J’ai reporté ci-après des fragments de ces impressions (juillet 2002) qui peuvent évoquer à leur tour celles de Roger Caillois, parlant de « bombes volcaniques que terminent des torsades et où halète un souffle d’éruption. Elles affectent des formes tantôt de dragons tels qu’on en voit déployés sur les soies d’Asie, tantôt de spectres acrobates faisant des entrechats… » (Pierres, p. 112). ↩︎
Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 10 octobre 2010. ↩︎
Dans son Apocalypse, saint Jean écrit que « la mort et le temps seront précipités dans un lac de feu (lumnh tou purou) » (XX-14). ↩︎
Ces enregistrements – fournis par le volcanologue Frédéric Lécuyer, et par les ingénieurs de l’IPGP (Institut de Physique du Globe de Paris), Alain Bonneville, Sylvie Vergnolles, Arnaud Lemarchand, Guillaume Levieux – sont difficilement utilisables à l’état brut, du fait de fréquences souvent inaudibles, de durées et dynamiques hors de toutes échelles humaines… ↩︎
Les vibrations harmoniques du trémor que génère l’arrivée en surface du magma chargé de bulles de gaz signent l’imminence d’une éruption. ↩︎
Pour Homère (Odyssée) et Pindare (Odes), il s’agissait de Poséidon, l’Enosicton, l’ébranleur de terre. De son côté, Hésiode évoque Zeus qui, dans son combat contre les Titans, « fait bouillonner la terre tout entière, et avec elle le ciel et la mer… » (op. cit.). ↩︎
Pierre Vidal-Naquet a mis son expérience d’historien (spécialiste de la Grèce antique) au service de son engagement politique ; il fut lui-même touché par la Shoah, après la mort de ses parents en déportation. ↩︎
Il faut rappeler qu’on exploitait les « charmes » de l’aulos dans le péan, et que ce péan pouvait guérir toutes formes de pathologies, physiques, spirituelles ou politiques. ↩︎
La pagination correspond à l’édition des œuvres complètes de Rameau établie par Saint-Saëns, 1895-1921. ↩︎
Le blast est un souffle qui provient d’une violente explosion et expulse des gaz, rocs et cendres brûlantes capables de détruire, comme au mont Saint Helens, toute la forêt des montagnes voisines. ↩︎
Dans son Introduction à la littérature fantastique (Le Seuil, coll. Points, Paris 1976), Tzvetan Todorov remarque judicieusement que le récit fantastique est d’autant plus efficace que les lieux et époques sont initialement décrits selon des critères de vraisemblance. Shakespeare le sait très bien lorsqu’il met en scène Prospero, roi de Naples au XVIIe siècle, et son frère Alonso l’usurpateur du trône. Le dramaturge commence La Tempête comme ses grands drames historiques avant de nous embarquer sur l’île de ses fantasmes, une île peuplée de personnages dotés de pouvoirs surnaturels. ↩︎
Cette allusion est de mon fait et, bien sûr, ne fait pas partie de la légende indienne. On retrouvera le personnage de Sappho dans mon opéra Le Navire aux voiles mauves. ↩︎
Je fais ici référence aux ouvrages de François Cheng (L’Écriture poétique chinoise) et de François Jullien (Du “temps”) qui, chacun à leur manière, évoquent l’« ouverture » de la langue chinoise. Dépourvue de conjugaisons, celle-ci n’induit pas comme en Occident une pensée du temps divisé (avec la conscience tragique qui l’accompagne fatalement). ↩︎
L’apport des diverses recherches mises en œuvre par un musicien instrumentiste, en l’occurrence cornettiste, pour interpréter le répertoire de cet instrument écrit entre 1450 et 1750 environ démontre que le musicien ne peut pas « ne pas chercher », que sa recherche soit d’ordre « historique » (basée sur des sources illustrant les pratiques historiques) ou, dans le cadre d’une tradition d’interprétation, qu’elle représente un travail sur les moyens divers d’atteindre une certaine idée de la qualité. Dans les deux cas, ces recherches touchent de nombreux domaines : la notation, le sens de la partition, la compréhension de l’œuvre, le rapport outil/idée (l’outil étant à la fois le corps de l’instrumentiste et son instrument). Le processus dynamique de la recherche et les transformations que cette dernière induit peu à peu amènent à penser, en conclusion, que la recherche est la phase inspiratoire de la pratique et la pratique la phase expiratoire de la recherche. Des citations du sinologue Jean-François Billeter sur l’apprentissage de la calligraphie chinoise illustrent le propos et élargissent aux arts en général ce que chaque musicien vit dans son travail.
Avant-propos
Ce texte est la rédaction remaniée et amplifiée de l’introduction d’un exposé concernant ce que m’avait apporté la recherche autour des pratiques des musiques de la Renaissance et du premier baroque. Dans le cadre de cet exposé, à la suite de l’introduction, des exemples musicaux (audio et « live ») ainsi que des citations diverses donnaient vie à ces descriptions de recherches, de découvertes, images de mon évolution. L’idée de ne reprendre que l’introduction dans le cadre d’une communication écrite a naturellement amené des transformations et des amplifications du propos. Malgré tout, la place manque pour mentionner les diverses descriptions des pratiques anciennes et leur possible mise en œuvre aujourd’hui qui furent illustrées tant par des exemples sonores que par des sources visuelles diverses. Le but du propos qui suit est de cerner ce que le mot recherche peut impliquer pour le musicien. Quelques citations mettront, je l’espère, le lecteur en appétit d’en savoir plus sur les sujets évoqués.
Captatio benevolentiae : ce terme désigne dans la rhétorique la phase initiale d’un discours par laquelle l’orateur essaie de s’attirer la sympathie de son auditoire. Le procédé consiste à se présenter de la manière la plus humble possible, à s’excuser de tout un tas de choses, notamment d’une relative incompétence à propos de son sujet. Je ne dérogerai pas à la règle, d’autant que j’ai découvert la rhétorique via mon itinéraire de musicien « baroqueux » et que les quelques notions de rhétorique (musicale et autre) que je connais sont issues de cette démarche de recherche qui m’a peu à peu métamorphosé.
Par ailleurs, dans le cadre de l’exorde, il convient également de se présenter afin que l’auditoire puisse comprendre le contexte dans lequel le propos a été conçu.
Ainsi je peux m’excuser vis-à-vis du lecteur de n’être pas écrivain et de n’avoir reçu aucune formation universitaire ; et surtout d’avoir été tout d’abord trompettiste (!), d’être devenu cornettiste à bouquin et de ne pratiquer quasiment que la musique entre 1450 et 1700. De ne pas être musicologue, mais praticien et d’envisager la recherche essentiellement sur le mode pratique. Sans formation académique, je demande aussi au lecteur son indulgence en ce qui concerne la forme littéraire de ce texte : qu’il s’attache simplement au contenu, dans la mesure de son possible…
La recherche en musique : essai de définition
Qu’est-ce qu’un musicien ?
La réponse n’allant pas de soi, poser la question inverse « y a-t-il un musicien [sérieux] qui ne cherche pas ? » permet de jalonner le cadre de ce propos et de limiter le champ des questions évoquées. Pour préciser aussi le terme musicien (et le terme musique pour une part), il faut mentionner qu’il est pris ici dans son sens moderne. Jusqu’au XVIIIᵉ siècle, à une époque où nombre de personnes possèdent et entretiennent des talents multiples en musique, il est utile de rappeler ce que certains entendent par musicien1. L’ancienne distinction médiévale (issue de Boèce) entre le « musicien » et le « menestrel » ou le « cantor » a mis du temps à disparaître2. La permanence, dans la pensée occidentale, d’une conception qui attribue à l’intellect (esprit ou âme, c’est selon…) une supériorité sur la pratique a de multiples conséquences dans la société et le monde de la musique. Cet état de fait est encore théorisé au XVIIIᵉ siècle par le chevalier de Meude-Monpas (Dictionnaire de musique, 1787) :
« Musicien, s. m. homme qui compose de la musique. Par abus de langage, on donne ce nom à celui qui exécute la musique des autres ; mais c’est très improprement. Tout le monde sait que les anciens musiciens étoient des poëtes, des philosophes, des orateurs du premier ordre. Tels étaient Orphée, Terpandre, Stésichore, etc. Aussi, comme le dit Rousseau, Baëcene ne veut-il pas honorer du nom de Musicien celui qui pratique seulement la musique par le ministère servil des doigts ou de la voix, mais celui qui possède cette science par le raisonnement et la spéculation. Comme le dit encore Rousseau, il semble que pour s’élever aux grandes expressions de la musique oratoire et imitative, il faudrait avoir fait une étude particulière des passions humaines et du langage de la nature. Cependant les musiciens de nos jours, bornés, pour la plupart, à la pratique des notes et de quelques tours de chant, ne seront guère offensés, je pense, quand on ne les tiendra pas pour de grands philosophes. À quoi j’ajouterai les réflexions suivantes, pour prouver que le nom de musicien n’appartient qu’aux compositeurs et non aux simples exécutants ; c’est ainsi que les Arts d’imagination, tels que la Poèsie, la Peinture et la Musique, en peuvent se restreindre à de froids récits. En effet, quel cas fait-on d’un copiste de tableaux ainsi que d’un traducteur de poèmes ? La meilleure copie d’un tableau de Raphaël vaut-elle l’incohérence d’un tableau d’un auteur médiocre ? De même, une traduction littérale d’Homère vaut-elle les égarements du génie et de l’originalité ? Encore une fois, le titre de musicien ne doit appartenir qu’aux compositeurs, et non pas aux exécutants, qui ne font que répéter les idées des autres. Autant vaudrait-il donner le titre d’auteur à quelqu’un qui ne fait que lire les œuvres d’autrui.Imitatores servum pecus. Ainsi, comme il est reconnu que la musique n’est pas seulement une combinaison de sons, mais encore un langage ; pour être décidément musicien, il faut parler d’après soi, et ne pas répéter servilement ce que les autres ont dit. »
On trouve une définition plus large du musicien chez Marin Mersenne (Harmonie universelle, 1636, Livre des instruments) :
« Et parce que cet instrument [le cornet] doit sonner la musique presque toute en diminution, il est nécessaire que celui qui veut apprendre à en jouer sache composer, et qu’il soit bon musicien, afin qu’il fasse les fredons et les diminutions bien à propos. »
Je ne suis donc pas musicien selon la définition de Meude-Monpas, mais m’approche peu à peu de celle de Marin Mersenne !
Je voulais rappeler ce distinguo qui joue un rôle essentiel dans l’appréhension des questions concernant la recherche et la relation que « le musicien » entretient avec elle, à cause de la diversité des sens contenue dans les mots « musique » et « musiciens » tels qu’ils sont utilisés aujourd’hui. Historiquement, le musicien/praticien ne cherche pas3. Il exécute selon les « procédés d’exécution » un mode de jeu vocal ou instrumental et les usages de son époque. La recherche étant de nature intellectuelle, elle est donc (trop) vite rattachée essentiellement aux fonctions de compositeur/créateur. Aujourd’hui, le musicien/exécutant souvent cherche, doute. La musique a perdu son aspect fonctionnel et la tradition d’exécution est rompue pour le répertoire jusqu’à 1850 environ. L’exécutant contemporain, toutes catégories confondues, cherche souvent avec un but très concret : donner des bases à sa quête de « qualité musicale », notion sur laquelle il convient de ne pas s’étendre ici, faute de se retrouver d’emblée hors sujet, ou à tout le moins de faire un détour conséquent.
Les axes de la recherche
Il y a deux axes de recherche pour le musicien praticien : un axe qui peut être qualifié d’historique et l’autre de non-historique. Qu’est-ce que la musique historique ? Et, la question corollaire : qu’est-ce que la musique contemporaine ? À partir de quel type de changement de langage musical ou de société passe-t-on de la musique « actuelle » à la musique historique ? Pour les praticiens, un indice ressort du questionnement précédent : quand la « tradition » et les transmissions de mode de restitution des partitions sont rompues, ou se sont profondément altérées et que la pratique musicale peut prendre des formes diverses, on peut alors aller à la recherche des usages anciens : le musicien, les auditeurs, peuvent vouloir réentendre la musique « comme elle sonnait avant4». Nous pouvons aussi formuler ceci : l’usage moderne d’exécution sert-il correctement les musiques du passé ? Que leur apporte-t-il ? Que leur retire-t-il ? La réponse intellectuelle est vraisemblablement complexe et la prestation musicale vivante est une réponse à chaque fois différente. Mais, dès que ces questions sont soulevées, certaines brumes se dissipent. Sans oublier qu’il y a des publics pour recevoir cela et non un public.
Les axes historiques
Ceci étant posé, voyons, de manière non exhaustive, quels sont les axes historiques de la recherche sur les pratiques historiques. Ces axes sont suivis par des musiciens/exécutants qui, pour une raison ou pour une autre, décident que la connaissance des modes de restitution d’une musique à l’époque où elle est conçue et créée mène à une exécution plus convaincante du point de vue de l’auditeur :
– la recherche de répertoire au-delà de ce qui est spontanément connu et très accessible ;
– la compréhension de la notation, de ce qu’elle mentionne, de ce qu’elle omet ;
— la recherche des pratiques générales : quels instruments et quelles voix, où et quand cette musique était produite, les « lieux » même de la musique, etc. ;
– la recherche des modes d’exécution des instrumentistes et chanteurs en particulier (improvisation, ornementation et diminution, diapasons, tempéraments, transpositions usuelles et relation générale à la partition) ;
— les connaissances organologiques. Aller au-devant de l’instrument comme « outil ».
Les axes non-historiques
Ils sont suivis par ceux qui, quoi qu’il arrive, restent dans ce qu’on peut néanmoins appeler « la tradition », la transmission des usages d’exécution, devenus depuis un siècle environ des modes d’interprétation, reliés à une analyse de la musique.
Ils mettent ainsi en œuvre :
– une certaine connaissance et approche de la musique telle qu’on l’écrit (analyse des partitions selon les concepts « contemporains ») ;
– la recherche de l’instrument idéal selon un concept sonore lié aux nécessités du moment ;
– la connaissance du corps et de son mode de fonctionnement indépendamment du « style » et de l’esthétique. Cette recherche concerne tout praticien ;
– une réflexion esthétique générale pouvant être connectée à une réflexion philosophique ;
– une interrogation sur la notion de qualité, qui concerne elle aussi tout praticien.
Ces deux types de recherche de nature différente se recoupent naturellement. Cela est magnifiquement illustré par les citations de Jean-François Billeter que l’on peut lire à la fin de ce texte.
Dans les deux cas, le musicien exécutant va peu à peu travailler à définir son « style ». Il ne faut pas oublier que le mot vient de l’outil qui permet d’écrire,stylet… L’idée musicale, le corps de l’instrumentiste, comme l’instrument de musique, sont les différents outils de production artistique. De plus, ils sont d’une certaine manière, indissociables.
L’interprète qui joue « du répertoire »
« Du répertoire », donc, quel que soit le sens, de la musique du passé, plus ou moins proche.
L’interprète dans le cadre de la musique historique
A – Il se situe dans une « tradition d’interprétation » (dit-on aujourd’hui) et ne se pose que peu les questions concernant l’exécution de l’époque. Il peut et doit ajouter à sa formation, à différents niveaux, une « touche personnelle ».
Le musicien qui officie dans le cadre d’une tradition de restitution de la musique utilise des modes d’exécution qui représentent le cadre où s’expriment ses choix et son talent.
B – Ou bien, il se pose d’abord la question de savoir comment était jouée ou chantée cette musique, afin de s’en inspirer. Il remet éventuellement en cause la manière dont ce répertoire est abordé aujourd’hui.
Celui qui aborde le répertoire hors « tradition d’interprétation » se doit donc d’interpréter les différentes données qui peuvent alors déterminer le cadre d’exécution. Il se sert de la musicologie et de sources diverses (autres traditions musicales mises en comparaison, sociologie des époques concernées, histoire de la société…).
Aux informations musicologiques s’ajoute pour lui, aujourd’hui, l’idée que l’interprétation est le fait obligé du musicien pratiquant : il n’est plus envisageable de penser seulement en termes de simple « exécution » de la musique, comme si à ce moment il manquait une touche personnelle, qui « anime » la musique.
Sur quoi repose le courant de la musique jouée « selon les normes de l’époque » (un domaine où la recherche joue un rôle essentiel). Celui dont on a dit qu’il conduit à la restitution de « la musique authentique », selon les « normes historiques » ?
Quelques remarques :
– personne n’ose plus le mot authentique ;
– ce courant est installé et les polémiques se sont calmées ;
– l’instrumentiste « moderne » est, consciemment ou non, sous influence de ce courant, et, de part et d’autre, certains essaient de créer des esthétiques de compromis, sans changer d’instrument…
– ce retour sur le passé est un mouvement global de la société. En musique, il est né au XIXesiècle.
À ce stade, je me dois d’éclairer le lecteur de ce que je crois et qui motive ma démarche, où la recherche est une composante importante, touchant à de nombreux paramètres.
Jouer comme à l’époque, ce n’est pas retirer à l’exécutant ses prérogatives « d’interprète » ou quoi que ce soit de sa « personnalité »5. Il restera toujours des plages d’incertitude et les circonstances pour rejouer ce répertoire seront toujours sociologiquement, spatialement et psychologiquement différentes. À vouloir moins interpréter les partitions, nous n’en interprétons pas moins les sources auxquelles nous puisons à partir d’un socle idéologique qui est immanquablement contemporain, quelles que soient nos idées. Et in fine, je ne peux faire autrement qu’être « moi-même » devant le public en lui offrant une synthèse vivante de mon travail.
Le geste musical dans les partitions. Signes et absences de signes
L’écriture musicale (disons, l’édition de certains types de partitions) recèle des traces du geste historique, notamment les traités de pratique musicale qui existent dès la fin du XVesiècle et nous renseignent sur les usages des exécutants de l’époque ou les manuscrits et éditions de musiciens pratiquants (et notamment les tablatures d’orgue et de luth). Se « couler dans ce geste » consiste à s’attacher autant que possible à retrouver ce qui est derrière la notation, à ce moment bien plus précise que celle de la musique polyphonique écrite « telle qu’on écrit la musique » : en effet la musique polyphonique, de « style ancien », ne contient jamais, jusque très tard, de figures « virtuoses ». Celle-ci n’appartient pas au domaine de la composition, mais au domaine de la restitution. On retrouve ici une partie des définitions de Boèce.
« Les compositions ne cheminent pas toujours par degré conjoint, mais contiennent parfois des intervalles de tierce, de quarte, de quinte, d’octave, etc. Ainsi, il sera bien, pour se concilier des auditeurs bienveillants, de s’efforcer de donner quelque accent délicat [vago accento] aux notes. En effet, le compositeur qui les écrit n’est attentif à rien d’autre qu’à ordonner ces notes selon la convenance des règles de l’harmonie [dell’harmonice dipositioni]. En revanche, le chanteur, dans leur exécution, est obligé de les accompagner de la voix, et de les faire résonner selon la nature et la propriété des paroles. Il doit donc savoir que certaines notes s’accompagnent de quelques accents, causés par certains retards et soutiens de la voix [alcune rittardanze ; & sustentamenti di voce], qui se font en enlevant une petite partie d’une note et en l’attribuant à une autre. »6
On trouve également chez Titelouze cette remarque sur l’absence de notation des ornements :
« La mesure et les accents7 sont recommandables tant aux voix qu’aux instruments, la mesure réglant le mouvement, et les accents animant le chant des parties. Pour la mesure, le demi-cercle sans barre que j’ai apposé fait la loi d’altérer le temps et mesure comme de la moitié, qui est aussi un moyen de facilement toucher les choses les plus difficiles. Pour les accents, la difficulté d’aposer des caractères à tant de notes qu’il en faudroit m’en a fait rapporter au jugement de celui qui touchera, comme je sais des cadences qui sont communes ainsi que chacun scait. »8
On pourrait remplir un livre de ce genre de citations : jusqu’en 1600, mais encore bien après, la notation ne révèle qu’une partie des « notes » que le musicien doit jouer. La question, hier comme aujourd’hui, est celle-ci : combien de notes en plus selon le contexte ?9
À ce propos, je ne résiste pas à faire connaître au lecteur ce surprenant passage, extrait du récit d’une soirée d’humanistes italiens, qui se retrouvent après avoir dansé, pour parler art et philosophie et chanter des madrigaux. Le texte est illustré de vingt madrigaux de compositeurs illustres des années 1530-1540 (Ruffo, Arcadelt, Parabosco, Buus, etc.) :
« Signor Giovaniacopo Buzzino jouait du violon soprano, comme il le faisait merveilleusement, lorsque quelqu’un l’interrompit et dit : « Osignore, bougez vos doigts un peu plus lentement ; il est si laid de vous voir bouger vos doigts si vite sur le manche de votre instrument. » Buzzino, se pliant à cette demande insolente, commença à jouer sans les diminutions, ce sur quoi le pauvre idiot, entendant la mélodie si dépourvue de grâce, lui demanda beaucoup de honte de bouger ses doigts rapidement à nouveau. »10
Les procédés d’exécution anciens pour faire parler la musique selon sa nature
Retrouver physiquement le geste de l’exécutant historique correspondant à l’instrument peut permettre de rendre plus rapidement/efficacement cette musique convaincante.
Je trouve passionnant de comprendre le langage d’une époque à partir des données de cette époque et de la mentalité. Beaucoup pensent que la musique est un langage universel indépendamment des différentes musiques et manières de faire : il y a, à terme, un cheminement personnel de connaissance de soi et de sa culture qui est nourri par la recherche musicale. Si nous ne sommes pas des hommes du XVIᵉ siècle, nous n’en avons pas moins des points communs avec eux, nos possibilités corporelles sont proches : copier les modes d’apprentissage, les instruments, les modes d’articulation, les figures d’ornementation, d’improvisation, retrouver peu ou prou les tempi, etc., tout ceci installe un cadre propice à une restitution « logique » par rapport à la partition. On peut supposer aussi que le mode historique de restitution est le plus adéquat pour faire parler, faire agir au mieux ces musiques sur l’auditeur. Cela nous aide à ne pas nous écarter trop des critères de qualité d’une époque, de son esthétique, de son goût. Les restitutions ainsi faites peuvent cumuler les qualités « naturelles » du répertoire et la qualité d’investissement de l’exécutant moderne, qui restera quoi qu’il arrive un homme du XXᵉ siècle. Mais, à l’inverse, l’absence de recherche de type musicologique au profit d’une recherche centrée sur le souci d’une expression forte issue de la partition peut tout aussi bien donner des exécutions extrêmement touchantes, parce qu’habitées. Car la démarche formelle issue de la musicologie prive quelquefois le praticien de cette introspection dans le répertoire qui est nécessaire11.
Comment fonctionne la recherche concernant la pratique de la « musique historique » ?
Elle agit en mode circulatoire. C’est un jeu de transformation de l’être (musicien). C’est ce qui la rend passionnante. Car au-delà de l’intérêt intellectuel des matières de recherche mentionnées plus haut (notamment pour le musicien qui lie sa pratique à un travail sur les usages anciens), cette démarche est un chemin assez long, fait de « dialogues » entre la « tête », le « corps » de l’exécutant et l’instrument.
Car le corps du musicien (mental inclus, disons, fonctions cognitives incluses) est un carrefour entre l’idée de la musique et l’instrument. Remarquons que l’idée de la musique ne se conçoit pas sans la possibilité corporelle. Cette proposition est indémontrable : elle ressort de l’expérience et j’invite le lecteur à simplement s’interroger de cette manière sur sa pratique.
Comment cela fonctionne-t-il ? Prosaïquement, le dialogue entre corps et mental (pris là sous son aspect intellectus) est incontournable : la lecture des sources transforme l’idée intellectuelle, elle-même transforme la perception, cela induit une autre pratique qui transforme le corps et les habitudes et ce nouvel état permet lui-même une nouvelle lecture…
J’ai constaté qu’on ne comprend (avec la tête) que ce que le corps accepte… Et connaît.
Du reste, le mental lui-même ne peut « créer » quelque chose qui ne lui soit propre. Le « nouveau » ressort de l’association faite par le cerveau d’éléments qui lui sont connus. Les pratiques et différentes pédagogies de l’improvisation (quelles que soient les musiques) mettent cela en évidence. Une belle improvisation ne recèle rien que le cerveau et le corps n’aient déjà produit. Il en est de même naturellement pour « jouer autrement », grâce à telle ou telle recherche, du répertoire ancien.
Conclusion
Ce que la recherche n’apporte pas
Elle n’apporte pas de recettes (ou seulement en mode illusoire et stérile) et elle ne transforme malgré tout pas le musicien en musicologue. Le musicologue est un autre type de chercheur. Le musicien qui cherche a autant besoin du musicologue que le musicologue a besoin de constater les cadres possibles de concrétisation de son travail.
Ce que la recherche apporte
De fait, la recherche est un labyrinthe, qui apparaît aussi comme un chemin.
Mais, on met un doigt dedans et on est happé… La recherche me rapproche, illusion partielle (!), du sentiment d’être à l’aise avec le répertoire. Elle conforte ou détruit des idées et c’est alors un dynamisme de travail. Elle amène, voire oblige, à faire des choix sur le répertoire et, à terme, à force de pratique, à se sentir « à la maison ». Elle produit une conscientisation des choix musicaux. Elle permet peu à peu de considérer la musique comme une langue et d’apprendre à la parler de mieux en mieux. Elle accélère le premier travail sur les partitions, l’approche théorique des œuvres et crée des automatismes sur certains points formels qui permettent ensuite de raffiner le travail et d’aller plus loin… pour ceux qui se donnent la peine d’aller plus loin. La recherche amène à envisager d’autres critères « esthétiques », d’autres critères de qualité, qui semblent plus en adéquation avec les éléments implicites et/ou contenus dans la partition et dans la connaissance des pratiques historiques. Mais, en aucun cas avec le sentiment de nécessairement « faire mieux » : on fait autrement…
Propos intempestifs et optimistes pour finir
Peu à peu, recherche après recherche, se met en place naturellement un questionnement par rapport à l’académisme. Surtout quand, comme c’est mon cas, on enseigne dans les institutions. L’académisme des « modernes », mais également celui des « baroqueux » et de tous ceux qui s’arrêtent en chemin, créent des dogmes et des normes à partir de stades précis de la recherche. Ces normes, nécessaires, étouffent la capacité expressive, voire créatrice. La recherche ne doit pas s’arrêter, sinon la pratique se fossilise. Car à chaque étape, on peut refuser d’aller plus loin… et se couler dans un sillon, une habitude.
Dans une société qui vit de marketing et d’économie, la question se pose pour chacun : à qui plaire et de quelle manière ? Nombre de recettes réellement efficaces pour le succès des interprètes se transforment en concepts qui font vendre. L’effet de mode n’est alors pas loin. La recherche et le souci de qualité sont les antidotes à ce phénomène qui assèche le monde musical.
Pour mémoire, certains gauchistes (parmi mes amis) disaient et théorisaient dans les années qui ont suivi Mai 1968 : « Je ne lis pas de livres pour ne pas être influencé. » Chacun appréciera cette formule à sa manière. Je pense au contraire qu’il faut se confronter au maximum d’informations et faire sa propre synthèse. L’art devient paradoxalement plus personnalisé quand il a reçu un maximum d’influences. La pratique est toujours un cocktail.
En guise de conclusion, je dirais que la recherche est la phase inspiratoire de la pratique et la pratique la phase expiratoire de la recherche.
Nota bene :
Je renvoie le lecteur qui veut approfondir l’aspect de la recherche non-historique, comprendre les limites de la recherche historique, approfondir les relations qu’elles entretiennent ou encore la relation à l’apprentissage aux ouvrages du sinologue suisse Jean-François Billeter. De fait, l’apprentissage de la calligraphie révèle la même problématique que celle de l’exécution musicale en général. Les quelques citations ci-dessous illustrent à merveille, parce que moins directement, des propos maladroits de votre humble serviteur !
Deux ouvrages (petits mais denses) à signaler sur l’apprentissage et les régimes de l’activité :
Jean-François Billeter,Leçons sur Tchouang-Tseu, Paris, Allia, 2002
Jean-François Billeter,Un paradigme, Paris, Allia, 2012 (cet ouvrage n’est pas un ouvrage de sinologie, mais traite uniquement des régimes de l’activité et des apprentissages).
Jean-François Billeter,L’Art chinois de l’écriture, Skira, Genève, 1989, ouEssai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements, Paris, Allia, 2010, qui est la refonte du premier ouvrage.
« Au moment d’écrire, le calligraphe interprète son texte comme l’instrumentiste sa partition. Il n’invente aucune forme, il n’ajoute ni ne retranche rien. Les cadences improvisées à part, le musicien et le calligraphe ont les deux pour tâche de prêter vie à des formes données d’avance et d’exprimer à travers elles quelque chose qui leur appartient en propre. La contrainte à laquelle ils se soumettent constitue paradoxalement la source de leur liberté : n’ayant pas à se soucier de l’invention des formes, ils peuvent se vouer entièrement à la réalisation de leurs virtualités expressives…. »
« Le calligraphe interprète son texte comme l’instrumentiste sa partition. Ils n’inventent pas des formes nouvelles, mais donnent vie à des formes définies d’avance. La contrainte à laquelle ils se soumettent rend possible la puissance de l’effet parce qu’ils consacrent toutes leurs ressources à la seule interprétation. »
« De même, quand je suis [lin] les œuvres des anciens calligraphes, je ne me soucie nullement d’imiter le détail des formes extérieures. Je recherche uniquement la forme structurante. Lorsque je l’ai saisie, les formes extérieures naissent d’elles-mêmes. Je réussis dans ce que j’entreprends parce que je me mets toujours, avant d’agir, dans l’état de préparation qui convient. » (l’empereur Taizong)
« Lorsqu’on suit, on manque souvent les proportions exactes des Anciens mais on saisit par contre plus facilement l’expression du pinceau. Lorsqu’on se contente de copier, en revanche, on saisit souvent les proportions exactes, mais on perd facilement l’expression. » (Jiang Kui)
« Le style [personnel] advient. Il est involontaire. »
« En calligraphie, ce n’est pas de plaire qui est difficile, mais de ne pas chercher à plaire. Le désir de plaire rend l’écriture convenue, son absence la rend ingénue et vraie. » (Liu Xizai)
Bibliographie
Ouvrages historiques :
MEUDE-MONPAS J. J. O. de
1787,Dictionnaire de musique.À Paris,s chez Knapen et Fils, Lib.-Imprimeurs de la Cour des Aides, au bas du Pont St-Michel [Minkoff Reprint, Genève, 1981].
DONI Anton Francesco
1544,Dialogo della musica di M. Antonfrancesco Doni Fiorentino,Venise, chez Girolamo Scotto.
2007, « Les figures du musicien au Moyen Âge. Figures, discours et images », inBulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA, mis en ligne le 15 août 2007.
1969,La Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit.
Pour citer ce document
William Dongois, « L’apport de la recherche pour un musicien instrumentiste : écho de la séance du 4 avril 2014 du séminaire du Conservatoire de Paris », La Revue du Conservatoire [en ligne], le troisième numéro, Actualité de la recherche au Conservatoire, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.
Quelques mots à propos de : William Dongois
Après des études de trompette au Conservatoire national de région de Reims et au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, William Dongois enseigne cet instrument parallèlement à une activité musicale soutenue. Il approfondit ses connaissances musicales en classe d’écriture et s’initie au cornet à bouquin auprès de Jean-Pierre Canihac. Il poursuit sa formation avec Bruce Dickey à la Schola Cantorum de Bâle.
Soliste invité de nombreuses formations, il dirige Le Concert Brisé (http://www.concert-brise.eu). La revue Diapason a décerné « cinq diapasons » à leur disque La barca d’amore (1997, Carpe Diem, rééd. Accent), saluant « un interprète hors norme » et « un guide précieux sur le chemin d’un style supposé d’époque ». Le Monde de la musique a attribué un « Choc » à L’Âge d’or du cornet à bouquin (2006, K617), reconnaissant « un chercheur-poète » à la « technique instrumentale infaillible » et saluant « l’intelligence du projet artistique du Concert Brisé ». Craig Zeichner dans Early Music America (été 2011) écrit au sujet de l’enregistrement live des sonates de Pandolfi Mealli (Carpe Diem 2010) : « Dongois est superbe et joue avec un timbre fluide et précis tout à fait irrésistible, un timbre qui peut être clair et brillant mais également moelleux comme celui de Miles » et Jacquet Viret (dans la Revue musicale suisse, mars 2011) en fait un « émule inattendu de John Coltrane ou Eric Dolphy ».
Il enseigne le cornet à bouquin à la Haute École de Musique de Genève.
Notes
Lire à ce sujet l’article très intéressant de Martine Clouzot, « Les figures du musicien au Moyen Âge. Figures, discours et images », in Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA [en ligne], nov. 2007, mis en ligne le 15 août 2007, consulté le 8 avril 2014. http://cem.revues.org/1552↩︎
Du reste, elle n’a pas complètement disparu : dans des milieux « non musiciens », combien de fois ne m’a-t-on pas demandé « tu ne composes pas ? ». Les jeunes gens créant des groupes de rock et de musiques actuelles composent naturellement, à l’inverse du « musicien » classique chez qui la composition est réservée à une élite, même si tout un chacun peut faire des classes d’écriture et de composition. ↩︎
Mais très souvent il compose. Les « compositeurs » du passé sont tous aussi praticiens. Palestrina, comme nombre de polyphonistes, était chanteur et a gagné sa vie comme tel. J.-S. Bach, de son vivant, fut adulé plus comme organiste que comme compositeur. ↩︎
L’histoire de la classe de clavecin du Conservatoire de Paris des origines à nos jours est représentative de la place de l’instrument dans la vie musicale de la fin du XVIIIesiècle jusqu’au XXIesiècle. Si la présence du clavecin au Conservatoire s’interrompt en partie au XIXesiècle, cette institution sait accompagner, tout au long du XXesiècle, la redécouverte progressive de l’instrument.
Introduction
Si j’ai choisi d’évoquer dans le cadre de la Revue du Conservatoire l’histoire de la classe de clavecin, c’est parce que cette histoire me paraît tout à fait représentative de la situation du clavecin de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. C’est un parcours discontinu, avec des périodes d’ombre et de lumière, et par cela même intéressant. Plusieurs ouvrages m’ont aidé dans la réalisation de cet article : les travaux de Constant Pierre, les livres parus pour l’anniversaire du bicentenaire du Conservatoire en 1995, et les archives du Conservatoire. Enfin, quelques témoignages directs m’ont aussi permis de recomposer cette sorte de puzzle.
La création du Conservatoire de Paris
Deux institutions successives d’enseignement musical, l’une royale, l’autre révolutionnaire, aboutissent à la création du Conservatoire de Paris en 1795. À la fin de l’Ancien Régime, une École royale de chant permet de constituer un vivier de chanteurs promis aux scènes lyriques parisiennes. Puis, à la Révolution, une autre école va former des instrumentistes pour célébrer les fêtes nationales et pour porter la parole politique nouvelle au-delà des frontières.
Le 3 janvier 1784, unArrest du Conseil d’État du Roifixe l’ouverture d’une École royale de chant pour le 1eravril de la même année1. Cette école est dirigée par François-Joseph Gossec ; elle est située dans l’Hôtel des Menus-Plaisirs, à l’angle de la rue Bergère et de la rue du Faubourg-Poissonnière. Le 14 juillet 1789, celui qui va devenir le fondateur et premier directeur du Conservatoire de Paris, Bernard Sarrette, procure à cent cinquante soldats de différents régiments les armes qu’il a trouvées aux Invalides ; il est en outre « chargé du commandement desmusicienset des élèves du dépôt des gardes françaises »2. En 1790 est constitué un corps de musique commun à toute la Garde nationale. Sarrette, qui en est le capitaine, a l’idée d’une école où ses musiciens pourraient instruire de futurs soldats. Celle-ci voit le jour le 9 juin 1792, quelques semaines avant la chute de la royauté le 10 août 1792. Gossec, toujours directeur de l’École de chant, mais aussi lieutenant de la Garde, en devient le maître de musique, bientôt rejoint par les compositeurs Étienne Méhul, Jean-François Lesueur et Luigi Cherubini. Plusieurs musiciens de la musique du roi sont rapidement agrégés à l’ensemble des professeurs. Un peu plus d’un an après la proclamation de la Première République, l’Institut national de musique est créé le 8 novembre 1793 (18 brumaire an II). Peu après, au dernier trimestre 1794, apparaissent aussi l’École polytechnique, le Conservatoire des arts et métiers et l’École normale supérieure. Le 3 août 1795 (16 thermidor an III), l’Institut de musique assimile l’École nationale de chant et de déclamation, en abandonnant le nom d’« Institut » réservé dès lors à l’Institut national des arts et des sciences (l’actuel Institut de France) ; il prend le nom de « Conservatoire de musique » sur le modèle des fameux conservatori italiens.
Le clavecin à l’École royale de chant puis au début du Conservatoire
Qu’en est-il de l’enseignement du clavecin dans ces années de bouleversement total de la société française ? Qu’advient-il de ce « vieil » instrument depuis la fin de l’Ancien Régime jusqu’au début du XIXesiècle ?
Le clavecin à l’École royale de chant
Peu avant la création de l’École royale de chant et de déclamation, le Projet de dépense annuelle pour l’École de musique (sans date) rend compte de l’importance de l’instrument au sein de l’institution. Ce Projet prévoit parmi les professeurs un « maître de clavecin et d’accompagnement » selon une formule très usuelle dans la France du XVIIIe siècle3. On peut remarquer, quelques lignes plus loin, un intéressant glissement sémantique dans le paragraphe consacré aux Devoirs et fonctions du directeur général et des maîtres où il est désormais question d’un « maître de clavecin pour l’accompagnement et la composition » et non plus d’un « maître de clavecin et d’accompagnement »4. Dans ce Projet, on lit encore que les maîtres de musique « seront tenus d’apprendre la musique aux élèves […] enfin ils ne négligeront rien pour leur former l’oreille ; en conséquence, ils se serviront uniquement du clavecin, l’usage de tout autre instrument devant être sévèrement interdit. »5Ainsi, le clavecin est-il très présent dans toute l’École puisqu’on constate aussi que « le maître de clavecin se rendra aux écoles pour l’accompagnement aux heures prescrites pour les maîtres de chant »6.
Viennent les nominations des professeurs. Dans le Projet pour l’établissement des différentes personnes attachées à l’École dont les fonctions seront plus détaillées dans le règlement(sans date), on trouve : « Art. 5.Un maître de clavecin.– Le s. Gobert paraît réunir toutes les qualités nécessaires, il peut dans l’occasion être d’une grande utilité pour l’Opéra, et même pour le service de la cour dans le besoin. Ses appointements seront de… 1, 800 lt. »7 Enfin dans l’Arrest du Conseil d’État du Roi, concernant l’Opéra, du trois janvier 1784mentionné plus haut, on annonce : « À compter du 1eravril prochain, il sera pourvu à l’établissement d’une École tenue par d’habiles Maîtres de Musique, de Clavecin, de Déclamation, de Langue Française et autres, chargés d’y enseigner la Musique, la Composition, et en général tout ce qui peut servir à perfectionner les différents talents propres à la Musique du Roi et à l’Opéra »8.
Les Notes des professeurs sur l’aptitude, le travail et les progrès de différents aspirants et élèves(de 1784 à 1789) sont conservées. Dans les Notes particulières concernant quelques sujets de l’École Royale de chant. Avril 1786, on trouve : « Les srs Mozin et Rigel fils. Ces deux sujets, employés comme sous-maîtres, méritent aussi quelqu’attention par leur zèle et leur assiduité ; ils ne manquent pas un jour de l’année à se rendre à l’École, leur travail est de la plus grande utilité pour nos jeunes enfants à qui ils développent les commencements de la musique, font répéter les chœurs, les rôles même, accompagnant du clavecin au théâtre, à la classe des maîtres de chant et de la déclamation, surtout le s r Mozin qui, dans cette partie, a beaucoup de talent et d’intelligence. Ils vont être aussi chargés de seconder le sr Gobert pour les leçons de clavecin, attendu que ce dernier ne peut suffire au nombre qui s’accroît chaque jour. Cet accroissement vient en raison des progrès que font les élèves dans le chant ; ce qu’il est essentiel qu’un chanteur ou cantatrice sache s’accompagner du clavecin. Il y a d’ailleurs à l’École quantité de jeunes élèves qui ont un commencement de clavecin qu’il faut cultiver, cela les rend musicien, les organise et leur donne l’avantage de parcourir des partitions, de s’exercer eux-mêmes, et de faire enfin des progrès infiniment plus rapides. On pense que le sr Mozin aux appointements de 600 lt pourront être porté à 800 lt et le sr Rigel de 400 lt à 600 lt. »9
Le clavecin au début du Conservatoire (de 1795 à 1816)
Nous sommes maintenant en 1795 et le Conservatoire est en train de naître. Les textes d’alors mentionnent, et pendant plusieurs années, des professeurs de « clavecin ». De quel instrument parle t-on ? Est-ce encore le clavecin, est-ce déjà le piano-forte, est-ce les deux ? Le mot « clavecin » est-il employé comme un terme générique désignant tout instrument à clavier hormis l’orgue ?
Dans le Projet d’organisation de l’Institut national de musique dont l’établissement a été décrété par la Convention nationale, proposé aux comités de Salut public et de l’instruction publique, par la réunion des artistes musiciens de la Garde nationale parisienne(sans date), on lit à la Section 2e: Instruments: «clavecin: 4 professeurs, 32 élèves »10. Le 3 août 1795 (16 thermidor an III), est promulguée la Loi portant établissement d’un conservatoire de musique à Paris pour l’enseignement de cet art. Alors qu’il est indiqué au début du texte que le Conservatoire est chargé d’« exécuter » et d’« enseigner la musique » et qu’il est composé de « 115 artistes » et « six cents élèves des deux sexes » qui « reçoivent gratuitement l’instruction », on mentionne aussi que « 6 professeurs de clavecin » ont besoin d’être requis11. Le 21 octobre 1795 (29 vendémiaire an IV) l’institution en recrute trois12. Les trois noms qui figurent ensuite dans la Liste des professeurs admis au concours à compter du 1erFrimaire An IV, 22 novembre 1795sont-ils ceux de ces professeurs de « clavecin » : Hélène de Montgeroult et Nicolas Séjan dans la catégorie des professeurs de 1reclasse, et Hyacinthe Jadin dans celle des professeurs de 2eclasse13?
À partir de 1795, ou plutôt de 1796 lorsque les cours commencent, il est possible, en regroupant les différents documents, de citer plusieurs professeurs ayant pu être en charge du « clavecin » : Louis Geneviève Jules Gobert (rencontré à l’École royale de chant), André P. Mozin (rencontré lui aussi à cette même École) et Benoît François Mozin, Hélène de Montgeroult, Hyacinthe Jadin, Nicolas Séjan et Antoine Louis Granier : ce qui semble porter à sept le nombre de professeurs concernés. Certains enseignent-ils le clavecin, d’autres le piano-forte ? Sans doute, il est plausible de penser qu’Hélène de Montgeroult, bientôt auteure d’une fameuse méthode de piano-forte utilisée tout au long du XIXesiècle14, enseigne cet instrument dès la création du Conservatoire. Mais qu’en est-il de Gobert ? Qu’en est-il de Jadin ?
Les palmarès des concours de fin d’année en apprennent-ils davantage sur une terminologie qui semble ambiguë aujourd’hui ? Voici un extrait des Prix pour les cours d’études de l’An V. distribués le 3 Brumaire An VI. [1796, distribués le 24 octobre 1797]. À la rubrique « Premiers Prix. Clavecin », on trouve : « À la citoyenne Rose Dumey, âgée de 16 ans, Seine, élève du citoyen Hyacinthe Jadin. (le prix est un piano) ». À la rubrique « Seconds Prix », on trouve : « Au cit. Louis Pradère, âgé de 15 ans, Seine, élève du cit. Gobert. (le prix consiste en divers œuvres relatifs à ce genre.) / Au cit. Marie-Joseph Ozi, âgé de 10 ans, Seine-et-Oise, élève du cit. Gobert. (Le prix consiste en dive.s œuvres relatifs à ce genre.) / À la cit. Thérèse Desmarre, âgée de 16 ans, Seine, élève du cit. Hyacinthe Jadin. (Le prix consiste en divers œuvres relatifs à ce genre.) »15 L’année suivante, dans le palmarès desPrix pour les cours d’étude de l’An VI, distribués le 14 Frimaire An VII, [1797, distribués le 4 décembre 1798] à la rubrique « Premier Prix », on trouve maintenant « Piano » et non plus « Clavecin ». On y lit : « Pradère (Louis), seine, Prof. : Gobert. Le prix consiste en un choix d’œuvres à l’usage de cet instrument. »16
Ces deux palmarès suscitent quelques remarques. Rose Dumey, inscrite dans la classe de Hyacinthe Jadin, gagne un piano pour l’obtention de son premier prix de clavecin. Louis Pradère qui obtient un second prix de clavecin en 1797, obtient ensuite un premier prix de piano en 1798 avec le même professeur Gobert17. Le cas de Rose Dumey témoigne-t-il d’une différence établie entre son cursus, le clavecin, et l’instrument qu’elle gagne et peut-être qu’elle joue, un piano ? Le cas de Louis Pradère prouve t-il que s’opère alors une sorte de « conversion » des classes de clavecin en classes de piano ? Les deux cas démontrent-ils que le mot « clavecin » reste dans les écrits alors que l’instrument lui-même est déjà délaissé ? Quoi qu’il en soit, l’information souvent reproduite selon laquelle Hyacinthe Jadin serait le premier professeur de clavecin du Conservatoire de Paris me semble pour le moins discutable18. Sans doute est-ce à cause de ce premier palmarès du Conservatoire : le seul premier prix de « clavecin » étant attribué à Rose Dumey, élève de Jadin, ce dernier a été répertorié par la suite comme « professeur de clavecin ». Mais plusieurs autres musiciens, Gobert par exemple dont deux élèves obtiennent des seconds prix de clavecin la même année, peuvent alors aussi enseigner cet instrument.
Le mot « clavecin » continue d’être employé dans les textes officiels concernant le Conservatoire. Dans un Rapport […] sur l’établissement d’écoles spéciales de musique ; 7 Frimaire An VII – 27 novembre 1798, sont mentionnés, pour le Conservatoire de Paris, cinq professeurs de clavecin et un d’orgue19; ainsi en est-il aussi dans le Rapport […] sur l’organisation nouvelle du Conservatoire de musique […] séance du 6 Vendémiaire An VIII(28 septembre 1799)20, puis dans l’Arrêté portant réduction du personnel ; 27 Ventôse, An VIII – 18 mars 180021. En outre, il subsiste un grand nombre de programmes de ces fameux « exercices publics d’élèves » qui sont en fait des concerts donnés par les étudiants. Le clavecin a-t-il sa place dans ces concerts ? En 1802 encore, le 21 mars, le jeune Antoine Henry Lemoine (le futur auteur du Solfège des solfèges), âgé de 16 ans, joue une sonate de sa composition. Le 31 mars le Journal des Arts précise qu’il s’agit d’« une sonate exécutée de mémoire sur le clavecin »22. Ce journal sait-il vraiment de quel instrument joue alors Lemoine ?
On le comprend aisément, il n’est pas facile de définir ce que désigne alors le mot « clavecin ». Le Dictionnaire de l’Académie française, dans sa cinquième édition de 1798, présente deux articles distincts pour le mot « clavecin » et pour le mot « piano-forte » :
« CLAVECIN. sub. M. Instrument de Musique, qui est une espèce de longue épinette à un ou plusieurs claviers, et dont les cordes sont de métal et doubles. Jouer du clavecin. Toucher le clavecin. Accompagner du clavecin. Pièces de clavecin. Clavecin de Flandres.
On appelleClavecin à ravalement, Un clavecin qui a quelques touches en plus que les clavecins ordinaires, pour exécuter la musique qui a de l’étendue ;
On appelleClavecin organisé, Un clavecin dont le clavier fait jouer une petite orgue. »23
« PIANO-FORTE, ou Forte piano. subst. masc. (On pron.Forté.) Terme de Musique. Espèce de clavecin, dont la construction est telle qu’on peut renforcer ou adoucir le son à volonté. Jouer du Piano-Forte. On dit par abréviation, Piano. Toucher du piano. Exécuter une pièce sur le piano.»24
Ces textes eux aussi suscitent quelques remarques. Dans le premier article, rédigé avec précision, le clavecin est défini comme un « instrument de musique » ; la possibilité d’employer le mot « clavecin » pour désigner le piano-forte n’est pas indiquée. Dans le second article, le piano-forte est défini comme un « terme de musique » et non comme un « instrument de musique », sans doute parce que « piano » et « forte » sont d’abord des termes italiens pour adoucir ou renforcer un son avant d’être le nom d’un instrument ; le texte décrit ensuite le piano-forte comme une « espèce de clavecin ». Ainsi, le premier article donne le sens propre du mot « clavecin », le second semble en suggérer une sorte de sens figuré.
Je me garde donc de conclure d’une façon catégorique. On ne peut pas vraiment affirmer qu’il y a – ou qu’il n’y a pas – des cours de clavecin au début du Conservatoire. Certes, le piano-forte devient très vite le seul instrument à clavier enseigné, en dehors de l’orgue. Cependant, en se remémorant la place du clavecin à l’École royale de chant et en tenant compte de la persistance de l’usage de la basse continue en France à cette époque, il est tout à fait possible de concevoir, comme par tradition et par nécessité, qu’un enseignement du clavecin soit dispensé au Conservatoire dans les premières années de sa création. Un document en date de germinal an IV (avril 1796), publié récemment, indique clairement la présence d’un clavecin dans la salle de classe de Gobert : l’accordeur Nicolas Blanchet est venu au Conservatoire pour démonter « les claviers du clavecin de la classe du Citoyen Gobère » et pour le « remplumer en entier »25. Visiblement, l’instrument n’est pas alors en très bon état puisqu’il faut le remplumer entièrement ; est-ce parce qu’il est trop joué ou pas assez ? Quoi qu’il en soit, il est difficilement imaginable de penser que l’instrument remis en état de jeu ne serve pas pour donner des cours ou pour accompagner des chanteurs. En outre, il faut rappeler que, à la différence de l’Angleterre ou des pays germaniques, les pianos français de la fin du XVIIIesiècle ne sont essentiellement que des pianos carrés et non des pianos à queue. Ainsi, seraient-ils davantage destinés aux heures d’étude chez soi plutôt qu’à des cours au Conservatoire ? Cela pourrait expliquer le cas de Rose Dumey qui gagne un piano pour son prix de clavecin.
Le « cabinet des instruments » et le terrible mois de mai 1816
Les choses sont plus claires en ce qui concerne le « cabinet des instruments », ancêtre de l’actuel Musée de la musique. Les auteurs des textes concernant ce cabinet ont peut-être de meilleures connaissances organologiques que leurs collègues de l’administration du Conservatoire. Peu après le décret de novembre 1793, les artistes musiciens de la Garde nationale proposent d’établir dans l’Institut national de musique une bibliothèque et un rassemblement d’instruments : « Il y aura une bibliothèque dans l’Institut ; on y réunira les principaux ouvrages traitant de la théorie de cet art […]. Il y aura aussi un cabinet d’instruments antiques, modernes et étrangers et à nos usages »26. Ainsi en août 1796, plus de trois cents instruments sont transportés à l’Hôtel des Menus-Plaisirs dont 56 clavecins et épinettes27. Mais en septembre 1797, Sarrette est autorisé à procéder « à la vente d’instruments applicable aux frais de construction et de couverture des bâtiments »28. Ainsi, en regroupant plusieurs inventaires, on peut dénombrer au moins dix clavecins qui sont alors dispersés et non des moindres : J. Ruckers, H. Hemsch, Pascal Taskin, Blanchet « et autres bons auteurs »29. Mais le pire est encore à venir… Le peu d’intérêt manifesté par la direction du Conservatoire va se muer en acte de vandalisme. En mai 1816, sous la Restauration, plus de vingt caisses de clavecins sont brûlées pour chauffer les salles de classes de ce qui s’appelle maintenant l’École royale de musique30. Ce terrible saccage termine bien tristement l’histoire du clavecin au Conservatoire de Paris au XIXesiècle. Il faudra beaucoup de temps pour qu’il y retrouve sa place.
Le clavecin au Conservatoire au XXesiècle
Le clavecin attend désormais son heure ; le silence est long… Sans doute est-il parfois rompu par quelque amoureux de l’instrument et de son répertoire : je pense à l’importante figure de Louis-Joseph Diémer, professeur de piano au Conservatoire de 1887 à 1919, figure si essentielle pour la redécouverte de la musique ancienne française. Diémer présente-t-il parfois à ses étudiants le clavecin et les œuvres qu’il joue en concert31? En outre, et on peut le déplorer, la venue à Paris, dès 1900, de la claveciniste Wanda Landowska est beaucoup plus remarquée dans le cercle de la Schola Cantorum que dans celui du Conservatoire.
Jacqueline Masson (1950-1955)
Nous sommes maintenant après la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1911, le Conservatoire a pris place rue de Madrid dans le huitième arrondissement de Paris, où il va rester jusqu’en 1990. De 1940 à 1954, le Conservatoire est dirigé par Claude Delvincourt. Sous l’impulsion de Norbert Dufourcq, professeur d’histoire de la musique de 1941 à 1975, un cours de clavecin est organisé sans qu’ait lieu une véritable création de classe. C’est à Jacqueline Masson que revient ce « cours annexe ».
Jacqueline Jeanne Masson est née le 1erjuin 1925 à Paris. Au Conservatoire de Paris, elle obtient une deuxième médaille de solfège en 1936 puis une première en 1937, et un deuxième accessit de piano en 1944 ; elle suit ensuite les cours d’histoire de la musique de Norbert Dufourcq et obtient un deuxième accessit en 1945, un premier en 1946, un deuxième prix en 1947 et un premier en 1948 ; une mention très bien en cycle de piano (pédagogie) dans la classe de Marcel Ciampi en 1949 lui est aussi octroyée32. Dans le même temps, elle est élève du célèbre claveciniste italien Ruggero Gerlin (le disciple préféré de Wanda Landowska) à l’Accademia musicale Chigiana à Sienne. À partir de 1950 (ou plus vraisemblablement à la rentrée de 1949) et jusqu’en 1955, Jacqueline Masson enseigne le clavecin au Conservatoire de Paris.
Peu d’informations se trouvent sur Jacqueline Masson. J’ai retracé sa participation à un concert de musique de chambre à Lyon le 4 juillet 1951 dans la Cour du Musée des arts décoratifs ; le programme est composé d’œuvres de Louis Marchand, d’Antonio Vivaldi et de François Couperin (avec un clavecin de la maison Pleyel)33.
Curieusement son nom n’est pas indiqué dans le Registre des professeurs du Conservatoire, grand cahier qui s’arrête en 1966 et qui pourtant notifie l’ensemble du personnel enseignant34. Les différents palmarès du Conservatoire nous renseignent heureusement sur cette classe citée à la rubrique des « cours annexes ». Plusieurs récompenses y figurent déjà pour le concours du 15 juin 195035. Jacqueline Masson a très vite des élèves qui vont se faire un nom par la suite. Ainsi pour le palmarès du 5 juin 1951, on trouve, entre autres, une première mention pour Huguette Dreyfus (entrée dans la classe en octobre 1950) et une troisième mention pour Laurence Boulay36. Huguette Dreyfus joue pour son prix laToccata en fa dièse mineur BWV 910de Johann Sebastian Bach ; Aimée van de Wiele (une autre disciple de Wanda Landowska) est au jury. Ensuite, pour le palmarès du 18 juin 1952, on trouve une première mention pour Sylvie Spycket (la sœur de Jérôme Spycket), une deuxième pour Laurence Boulay et une troisième pour Françoise Dufourcq (la fille aînée de Norbert Dufourcq)37; puis pour celui du 25 juin 1953, une première mention pour Laurence Boulay, une deuxième pour Françoise Dufourcq38. Il n’y a aucune indication pour 1954 ni pour 1955 qui est la première année de Marcelle Delacour. Les clavecinistes ont à leur disposition dans ces années-là un petit clavecin Pleyel. Celui-ci, placé dans la salle de cours de Norbert Dufourcq (la salle Couperin au troisième étage de la rue de Madrid), est utilisé pour les cours de Jacqueline Masson.
Marcelle Delacour (1955-1967)
En 1954, Marcel Dupré, professeur d’orgue depuis 1925, devient directeur du Conservatoire. Il désire alors créer une véritable classe de clavecin. Son choix se porte sur Marcelle Antoinette Eugénie Delacour (ou de Lacour), née Schaeffer le 6 novembre 1896 à Besançon dans le Doubs. Marcelle Delacour vient à Paris dans les années vingt pour travailler le clavecin avec Wanda Landowska, après avoir appris le piano et la harpe. Elle se consacre après la Seconde Guerre mondiale à sa carrière de claveciniste. En plus du répertoire baroque, elle fait beaucoup pour le répertoire du XXe siècle (Bohuslav Martinu, Florent Schmitt, Alexandre Tansman, Jean Francaix…). On trouve toujours en ligne l’un de ses disques :Portraits de femmes au XVIIIe siècle39.
Concernant sa carrière au Conservatoire, il est indiqué dans le Registre des professeurs :
« Engagée comme professeur de clavecin / (classe créée) / Cat C / arrêté du 14 Nov. 1955 / Contrat d’un an à partir du 1erDec. 1955 / (Service de 12 heures [hebdomadaires]) 120.000 [francs] / Signé le 29 Dec. 1955.
Professeur stagiaire à compter du 1eroct 1956 / (avec une ancienneté de dix mois) / 2eCateg. / arrêté du 2 Nov. 1956.
Titularisée dans ses fonctions de Professeur de Clavecin / à compter du 1erDécembre 1958 / arrêté du 14 Mai 1959.
Admise à la retraite à compter / du 6-11-66. Maintenue dans ses / fonctions jusqu’au 30 -9-67 / Arrêté du 30-11-1966. »40
Le premier palmarès de la classe de Marcelle Delacour, du 19 juin 1956, indique sept lauréates et pas un lauréat41. Le premier garçon est Alain Roizenblat qui obtient un premier accessit le 11 juin 195742. Par la suite, c’est dans cette classe que les clavecinistes Blandine Verlet et Brigitte Haudebourg obtiennent leur prix le 10 juin 196343. Très souvent, le prix de clavecin ne consiste alors qu’en l’exécution d’une pièce contemporaine écrite spécialement pour le concours, sans qu’aucune pièce du répertoire baroque ne soit exigée.
Marcelle Delacour est décédée le 24 mars 1997 dans la région parisienne. J’ai le souvenir qu’elle est venue m’écouter en 1988 à la Bibliothèque de Versailles dans un programme Jean-François Dandrieu que je venais d’enregistrer pour l’année anniversaire du compositeur. Elle m’a dit alors qu’elle aussi avait enregistré Dandrieu longtemps auparavant.
Robert Veyron-Lacroix (1967-1988)
Robert Veyron-Lacroix est né le 13 décembre 1922 à Paris et mort à Garches le 2 avril 1991. Il travaille le piano avec Yves Nat, fait toutes les classes d’écriture au Conservatoire et se passionne vite pour le clavecin et la musique de chambre baroque. Robert Veyron-Lacroix est surtout connu pour son duo avec le flûtiste Jean-Pierre Rampal, mais aussi pour sa collaboration avec d’autres musiciens tels que le violoncelliste Paul Tortelier ou le violoniste Arthur Grumiaux. Il signe d’innombrables réalisations de basse chiffrée souvent rééditées. Il publie en 1955 un livre, Recherche de musique ancienne. Sa discographie est immense (et en partie encore disponible), notamment pour le label français Erato ; on lui doit sans doute la plus belle version du Concert champêtre de Francis Poulenc44.
Robert Veyron-Lacroix prend ses fonctions au Conservatoire à la rentrée de 1967. L’année suivante, il demande à Laurence Boulay de s’occuper d’une classe de basse continue. Cette dernière devient professeur de 1968 à 1990. C’est sous son impulsion qu’est commandé un clavecin proche de la facture ancienne : un « kit » de Frank Hubbard d’après un modèle français du XVIIIe siècle, construit par Hubert Bédard (qui prend au même moment les rênes de l’Atelier de restauration du Musée instrumental dirigé par Geneviève de Chambure).
Beaucoup d’élèves viennent alors dans ces deux classes dans les années soixante-dix et quatre-vingt, entre autres : Françoise Lengellé, Noëlle Spieth, et moi-même en 1978. Il faut citer l’un des palmarès les plus curieux de ces années de Robert Veyron-Lacroix : celui de 1971. On y recense deux premiers prix, deux seconds prix, puis deux premiers accessits. Pour les deux premiers accessits, on trouve, comme deuxième nommé : « Ross Scott, né à Pittsburg en 1951 ». C’est à ce jury que le candidat Scott Ross, peu satisfait du résultat, manifeste sa désapprobation d’une manière tout à fait ostensible. La même année, il remporte le premier prix au Concours international de Bruges. Il travaille d’ailleurs à cette occasion avec le successeur de Robert Veyron-Lacroix : Kenneth Gilbert.
Car enfin, face au grand renouveau de la musique baroque, commencé dès les années cinquante, les choses commencent à changer profondément, au Conservatoire de Paris comme ailleurs. À partir de 1982 (et jusqu’en 1995), la présence rue de Madrid du chef d’orchestre et claveciniste William Christie, qui fait travailler le style baroque aux étudiants chanteurs, est à la fois un grand changement et un grand évènement. Peu après, en 1984, la venue de Christophe Coin pour la basse de viole et le violoncelle baroque confirme ce premier élan. Dès 1982, est créé un département dont le nom change plusieurs fois : « interprétation de la Musique ancienne », « département de Musique ancienne », « département de Musique baroque » en 1990, puis « département des Musiques historiques » en 1992, et à nouveau en 1993 « département de Musique ancienne », appellation toujours en cours aujourd’hui45. L’orgue aussi commence à changer d’esthétique. À la suite de Rolande Falcinelli, disciple de Marcel Dupré et professeur de 1956 à 1986, est nommé Michel Chapuis de 1986 à 1995 ; on connaît son travail immense en faveur des orgues historiques. Au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon (créé en 1979), il faut aussi mentionner l’ouverture d’une classe de clavecin dirigée par Huguette Dreyfus en 1982, et la formation d’un département de Musique ancienne en 1988.
L’enseignement de Robert Veyron-Lacroix au Conservatoire de Paris, pendant ces années-là, reste un peu en marge du mouvement baroque. Heureusement, les ponts sont alors nombreux entre les étudiants des classes du département de Musique ancienne et ceux de la classe de clavecin. Ce sont bien souvent les étudiants eux-mêmes qui suscitent et motivent alors le développement de la musique baroque au Conservatoire, sous le regard progressivement intéressé de l’administration et aussi – il faut le souligner – avec la bienveillante complicité de l’équipe de l’atelier de restauration du Musée instrumental.
Kenneth Gilbert (1988-1996)
Le Conservatoire prend la décision de changer en profondeur la façon d’appréhender l’enseignement du clavecin en nommant alors Kenneth Gilbert, au moment de la mise à la retraite de Robert Veyron-Lacroix en juin 1988. Sous son mandat, en 1993, après le déménagement du Conservatoire à la Cité de la musique (Porte de Pantin), le clavecin quitte le département des Claviers pour rejoindre enfin le département de Musique ancienne.
Je ne vais pas retracer ici la carrière de Kenneth Gilbert, largement connue et documentée, mais simplement signaler quelques éléments essentiels qui rendent compte de son action dans la classe de clavecin de Paris. Il est l’un de mes maîtres : j’espère pouvoir évoquer assez clairement son enseignement. En arrivant au Conservatoire, Kenneth Gilbert a déjà enregistré une intégrale François Couperin, une intégrale Jean-Philippe Rameau et un grand nombre de disques consacrés à Johann Sebastian Bach, Johann Jacob Froberger, George Friederich Haendel, Henry Purcell46… Il sait donner aux étudiants ce que j’appellerais une « liberté informée », un jeu rendu libre par la connaissance la plus large possible du répertoire comme de l’instrument ; les jeunes clavecinistes acquièrent rapidement les moyens de progresser et de s’instruire par eux-mêmes. J’ajoute à cela qu’il sait respecter leur personnalité artistique, et fait confiance à leur potentiel, en le valorisant sans jamais l’étouffer ni l’annihiler.
Dès lors, trois grands points peuvent se dégager de l’enseignement de Kenneth Gilbert :
– La transmission de son art de claveciniste : son attention portée au toucher et à la diction de la musique ; sa familiarité avec les trois principaux genres de compositions pour clavier (le contrepoint, le style libre, les danses), son assimilation des deux grands styles nationaux baroques (l’Italie et la France) appliqués aux autres pays et à Bach notamment ; et enfin l’importance remarquable qu’il donne au répertoire du XVIIe siècle.
– La transmission de ses travaux de chercheur : sa précision concernant l’examen des sources musicales qui sensibilise les étudiants à la difficulté et à la nécessité de choisir les bonnes versions des œuvres qu’ils travaillent ; sa façon d’intégrer concrètement dans la formation d’un jeu instrumental les textes pédagogiques majeurs consacrés au clavecin (François Couperin, Jean-Philippe Rameau ou Carl Philipp Emanuel Bach par exemple).
– La transmission de ses connaissances organologiques : son souci de trouver les instruments adéquats pour les différents répertoires (il fait commander au Conservatoire plusieurs instruments dont un clavecin italien de Reinhard von Nagel pourvu d’un pédalier en tirasse pour que les clavecinistes puissent jouer par exemple leCapriccio pastorale de Girolamo Frescobaldi) ; son intérêt constant pour l’orgue baroque.
Le mélange dans cet enseignement d’influence donnée et d’indépendance laissée fait sans conteste la réussite prestigieuse de la carrière pédagogique de Kenneth Gilbert. Ses postes d’enseignant sont nombreux, que ce soit en France, en Belgique, en Allemagne, en Autriche, en Italie, ou au Royaume-Uni, auxquels il convient d’ajouter maintes classes de maître dans le monde entier. Il suffit de penser à tous ses élèves pour mesurer à quel point leurs personnalités sont différentes et pour le moins peu formatées. Parmi les étudiants qui passent dans sa classe au Conservatoire de Paris, il faut citer, entre autres, Emmanuelle Haïm, Béatrice Martin et Jérémie Rhorer.
Le clavecin au Conservatoire au XXIe siècle
Plusieurs changements ont lieu entre les années quatre-vingt-dix et les années deux mille. En ce qui concerne la classe de basse continue, parallèle à celle de clavecin, au départ de Laurence Boulay, c’est Christophe Rousset qui prend sa succession. Au départ de Kenneth Gilbert, Christophe Rousset est nommé professeur de clavecin ; Blandine Rannou prend alors sa succession comme professeur de basse continue, poste qu’elle occupe toujours aujourd’hui. Lorsque Christophe Rousset quitte le Conservatoire en 2000, Pierre Hantaï enseigne le clavecin pour l’année scolaire 2000-2001. Après un concours de recrutement passé en juin 2001, je deviens le professeur de clavecin dès septembre 2001. Tout ceci sera une autre histoire !
Conclusion
Je l’ai dit au début, l’histoire de la classe de clavecin du Conservatoire de Paris est un parcours discontinu ; j’ai simplement essayé d’en fixer les différentes étapes sans chercher à établir des liens improbables ou artificiels entre des époques et des personnalités par trop différentes. Pour conclure, qu’il me soit permis de souhaiter que l’on puisse mettre cette histoire en regard de celles d’autres classes de clavecin dans les grandes institutions musicales étrangères, augmentant ainsi notre perception de l’enseignement d’un instrument et d’un répertoire dont la richesse ne laisse d’être étudiée.
Pour citer ce document
Olivier Baumont, « La classe de clavecin du Conservatoire de Paris »,La Revue du Conservatoire[En ligne], Le troisième numéro, Actualité de la recherche au Conservatoire, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.
Le claveciniste Olivier Baumont est né en 1960. Il obtient deux premiers prix à l’unanimité de clavecin et de musique de chambre au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en 1981 et 1982. Il travaille ensuite auprès de Huguette Dreyfus et de Kenneth Gilbert ; il est invité à plusieurs reprises par Gustav Leonhardt à ses cours d’interprétation à Cologne.
En septembre 2001, Olivier Baumont devient professeur de la classe de clavecin du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.
Sollicité par les principaux festivals français (Ambronay, Centre de Musique Baroque de Versailles, Évian, Île-de-France, La Roque-d’Anthéron, Montpellier, Périgord noir, Sablé), Olivier Baumont se produit également dans de nombreux pays étrangers : Allemagne, Autriche, Belgique, Biélorussie, Brésil, Canada, Croatie, Espagne, États-Unis, Grande-Bretagne, Hongrie, Italie, Japon, Pays-Bas, Portugal, République tchèque, Russie, Slovénie, Suisse et Turquie. En outre, il participe à de nombreuses émissions de radio et de télévision (France Musique, France Culture, Radio Suisse Romande, BBC, France 3, Muzzik et Mezzo).
Même s’il joue essentiellement en récital, il est très attaché aux amitiés musicales qui le lient à Jean-Paul Fouchécourt, à Isabelle Poulenard, à Davitt Moroney, à Christine Plubeau, à Hugo Reyne ou à Julien Chauvin. Il a adapté pour le théâtreLe Neveu de Rameaude Denis Diderot, qu’il a joué au Théâtre Le Ranelagh à Paris et en tournée en France et à l’étranger, aux côtés de Nicolas Vaude et de Gabriel Le Doze.
La discographie d’Olivier Baumont, régulièrement saluée par la presse internationale, comprend plus de cinquante enregistrements essentiellement en soliste. Après une intégrale de l’œuvre pour clavecin de Jean-Philippe Rameau (Accord/Universal), Olivier Baumont a réalisé une vingtaine de disques pour le prestigieux label français Erato : l’intégrale de l’œuvre pour clavecin de François Couperin, des œuvres de Johann Sebastian Bach, de George Friederich Haendel, de Henry Purcell, et de compositeurs russes et américains des Lumières. Il a aussi enregistré une intégrale des deux Livres de Jacques Champion de Chambonnières (AS musique), le Livre de Noëls de Claude Balbastre et l’œuvre intégrale de Louis-Claude Daquin (collection « Tempéraments » de Radio France). Il a enregistré en 2010 les Suites françaises de Johann Sebastian Bach (Warner Classics) et en 2012 des pièces pour clavecin et clavicorde de Georg Philipp Telemann (Euromusic/Harmonia Mundi). Il vient d’enregistrer les œuvres de Johann Sebastian Bach pour clavecin-luth (Euromusic/Harmonia Mundi), et un récital sur l’orgue Dom Bedos de Sainte-Croix à Bordeaux consacré aux organistes français de la fin de l’Ancien Régime (collection « Tempéraments » de Radio France).
Olivier Baumont a restitué plusieurs partitions pour le clavecin, notamment de Michel Corrette, de Francis Thomé (Lemoine) et de Jacques Duphly (Éditions de L’Oiseau-Lyre). D’autre part, il a publié Couperin, le musicien des rois(Découvertes Gallimard, Prix des muses 1998),Vivaldi(Gallimard Jeunesse), et La Musique à Versailles (Actes Sud/Château de Versailles/Centre de Musique Baroque de Versailles, prix 2007 du « meilleur livre sur la musique » du Syndicat des critiques musicaux français). Il prépare actuellement un ouvrage sur la musique dans les Mémoires de Saint-Simon dans le cadre d’une résidence au château de Chambord en 2014.
La saison 2013-2014 le voit en Espagne, en Sardaigne, en Italie, aux États-Unis, et dans de nombreux festivals français. Il est l’initiateur d’une importante série de concerts à la Cité de la musique à Paris qui est consacrée à l’intégrale de l’œuvre pour clavecin de Johann Sebastian Bach (du 11 au 21 mars 2014) et qui réunit vingt clavecinistes de toutes générations.
Notes
PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation, documents historiques et administratifs recueillis par l’auteur, Paris, Imprimerie Nationale, 1900, p. 11. ↩︎
PIERRE, Constant,B. Sarrette et les origines du Conservatoire national de musique et de déclamation, Paris, Delalain frères, 1895, p. 14. ↩︎
PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., p. 2. ↩︎
MONTGEROULT, Hélène de,Cours complet pour l’enseignement du forte piano conduisant progressivement des premiers éléments aux plus grandes difficultés, Paris, 1819 (trois volumes). ↩︎
PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., pp. 511-512. ↩︎
Il s’agit, selon toute vraisemblance, du Louis Barthélémy Pradher qui devint professeur de piano au Conservatoire à partir de 1803. ↩︎
HONDRÉ, Emmanuel, dir.,Le Conservatoire de Paris. Regards sur une institution et son histoire, Paris, Association du Bureau des Étudiants du CNSMDP, 1995, p. 293 ↩︎
PIERRE, Constant,Le Conservatoire national de musique et de déclamation…,op. cit., p. 339. ↩︎
Cité par MONGRÉDIEN, Jean, « Les premiers exercices publics d’élèves (1800-1815) d’après la presse contemporaine », dansLe Conservatoire de Paris, 1795-1995. Des Menus-Plaisirs à la Cité de la musique, sous la direction d’Anne Bongrain. ↩︎
Dictionnaire de l’Académie françoise / revu, corrigé et augmenté par l’Académie elle-même. Cinquième édition. Tome premier A = K, Paris, J. J. Smits, 1798, p. 250. ↩︎
LA GRANDVILLE, Frédéric de, « La coexistence du clavecin et du piano au Conservatoire de musique de Paris de 1796 à 1802 » dansMusique. Images. Instruments. Revue française d’organologie et d’iconographie musicale, no11, Paris, CNRS éditions, 2009, pp. 151-161. ↩︎
Cité par GÉTREAU, Florence, « Un cabinet d’instruments pour l’instruction publique. Faillite du projet, ouverture du débat », dansLe Conservatoire de Paris, 1795-1995. Des Menus-Plaisirs…,op. cit., p. 134. ↩︎
Concernant Louis Diémer, voir BECKER-DEREX, Christiane,Louis Diémer, pianiste, claveciniste, professeur, compositeur (1843-1919), thèse de musicologie, Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, 1983 ; BECKER-DEREX, Christiane :Louis Diémer et le clavecin en France à la fin du XIXesiècle, Paris, Zurfluh, 2001 ↩︎
Centre des archives du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris : Registre d’inscription des élèves. Je remercie MmeAnne Bongrain de m’avoir communiqué ce document. ↩︎
Un site sur Robert Veyron-Lacroix vient d’être récemment mis en ligne :http://www.robertveyron-lacroix.com. Un livre vient aussi d’être publié : HAFFNER, Brigitte,Regards sur Robert Veyron-Lacroix, Hyères, Éditions Haffner, 2012. ↩︎
ARDOUIN, Laurence, « La musique ancienne au Conservatoire – évocation de la pratique d’un répertoire », dansLe Conservatoire de Paris. Regards sur une institution… op. cit., pp. 173-184. ↩︎
Curieusement, Christophe Rousset et moi-même (les deux successeurs de Kenneth Gilbert) avons réalisé aussi des intégrales de Jean-Philippe Rameau et François Couperin avant d’être nommés au Conservatoire. ↩︎