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  • De la musique à l’enseignement : la transposition didactique

    Les savoir-faire de l’artiste représentent une somme de connaissances procédurales, appelée par Gérard Vergnaud « forme opératoire de la connaissance » (Vergnaud, 2013), que le musicien-enseignant a parfois des difficultés à transmettre à ses élèves. Le propos de l’article part du constat que le musicien ne didactise pas son geste – au sens où on entend la didactique aujourd’hui (Verret, 1975, Chevallard, 1985, Brousseau, 1998, Vergnaud, 2001) –, il le réalise dans l’instant, car sa pratique quotidienne de l’instrument l’a rendu expert dans l’exécution. En revanche, le professeur de musique doit construire un cheminement pédagogique pour que ses élèves s’approprient ce savoir-faire. Une des problèmes que rencontre le musicien-enseignant est de discerner entre sa posture d’artiste et celle de professeur, deux fonctions distinctes, complémentaires et insécables, mais qui ne peuvent pas se superposer dans la transmission d’un savoir musical. Dès lors, comment les outils de la didactique moderne peuvent-ils aider le professeur de musique dans son métier de pédagogue ?

    Cet article présente et explicite le concept de transposition didactique dans son histoire récente, et souhaite vérifier s’il est transférable, adaptable, et opératoire dans l’enseignement musical. Cette réflexion nous amènera aussi à reconsidérer la notion de disciplines dans l’enseignement musical, et les caractéristiques d’un savoir musical à l’aune d’une transposition didactique.

    De la musique à l’enseignement : la transposition didactique

    Je souhaiterais dans cet article résumer et présenter un travail de réflexion que je mène depuis quelques années sur la transférabilité du concept de transposition didactique dans l’enseignement musical. La notion de transposition didactique a fait l’objet de nombreux travaux dans les disciplines scolaires dès son apparition (Verret, 1975), et notamment en mathématiques (Brousseau, 1978 ; Chevallard, 1985). Conjointement à la révision du concept de didactique, la transposition didactique a permis de renouveler les questionnements sur les modalités d’enseignements descurriculae. Quelle est la nature et la fonction de cet outil ? D’où vient-il et à quoi peut-il servir en pédagogie musicale ? Quelles perspectives a-t-il fait émerger dans le domaine de l’enseignement musical ?

    Lorsque j’ai commencé à étudier la didactique, telle qu’elle est entendue actuellement en France, une première observation s’est imposée à moi. Cette discipline est à différencier de la pédagogie (Terrien, 2010), et la transposition didactique est l’un des éléments qui la structure. Les mathématiques, l’éducation physique et sportive furent les premières disciplines à réinterroger fondamentalement leur didactique à la lumière de cet outil. Suivirent les lettres, les langues et les autres disciplines, y compris les arts plastiques (Gaillot, 1992). J’appartiens au premier groupe de chercheurs en didactique de l’enseignement musical qui en France, dès 1998, a travaillé sous la responsabilité de Jean-Pierre Mialaret. Pour autant, si ces questions de didactique, appréhendées de façon moderne (cf. Vergnaud, 1978, Chevallard, 1985, Martinand, 1984, etal.), me passionnaient et me passionnent toujours, je me suis toujours posé la question de la transférabilité de ces notions dans l’enseignement musical. C’est pour cette raison que je suis revenu sur l’histoire récente de ce concept et que j’ai essayé d’en comprendre la pertinence et l’efficacité dans le champ de la pédagogie musicale.

    Après un rappel des origines de la notion de transposition didactique, qui émane des recherches faites en sociologie sur lescurriculae, et des questions qu’elle pose sur l’enseignement des disciplines, j’expliquerai comment elle est porteuse de transformations dans l’enseignement musical, et quels sont ses apports dans la prise en compte des spécificités des métiers de musicien et d’enseignant, tant au niveau des cursus que des référentiels professionnels. Je présenterai ensuite cet outil en explicitant dans quelle mesure le principe d’isomorphisme (Raisky, 1996) nous oblige à des adaptations pour que la transposition didactique soit opératoire dans l’enseignement de la musique.

    Un concept apparu en sociologie (Verret, 1975)

    L’origine du concept

    Lorsqu’en 1975, Michel Verret, dans son ouvrageLe Temps des études, crée le concept de transposition didactique, il fabrique un outil sociologique pour expliquer comment se conçoivent et se mettent en place les programmes, lescurriculae, et comment un savoir théorique (savant) est transformé en savoir universitaire (puis scolaire). Il explique la distance qui existe entre l’objet universitaire et l’objet théorique (savant), et la distorsion qui s’opère sur ce dernier lorsqu’il vient à être enseigné hors du cercle des chercheurs. Cette transformation du savoir n’est ni plus ni moins qu’une substitution de l’objet pour en créer un autre qui n’a parfois rien à voir avec la dimension théorique première. Un savoir universitaire, ou scolaire, peut avoir sa propre existence, sa propre autonomie, et ne représenter qu’une parcelle d’un savoir savant. Cette parcellisation du savoir est le résultat de ce qu’on nomme la transposition didactique.

    C’est cette idée qu’Yves Chevallard décrit lorsqu’il écrit en 1985 son ouvrageLa Transposition didactique:

    Un contenu de savoir ayant été désigné comme savoir à enseigner subit […] un ensemble de transformations adaptatives qui vont le rendre apte à prendre sa place parmi lesobjets d’enseignement. Le « travail » qui d’un objet de savoir à enseigner fait un objet d’enseignement est appeléetransposition didactique. (Chevallard, 1985, p. 39)

    Les caractéristiques de la transposition didactique pour Michel Verret sont les suivantes :

    • la désyncrétisation du savoir
    • la dépersonnalisation du savoir
    • la programmabilité de l’acquisition du savoir
    • la publicité du savoir

    Comme le définit Michel Verret dans son ouvrage, la désyncrétisation est « la division de la pratique théorique en champs de savoirs délimités donnant lieu à des pratiques d’apprentissages spécialisés » (Verret, 1975, p. 146). La dépersonnalisation est « la séparation du savoir et de la personne » (ibid.), enfin, « la programmation des apprentissages et des contrôles suivant des séquences raisonnées permet une acquisition progressive des expertises, c’est-à-dire la programmabilité de l’acquisition du savoir. » (Verret, 1975, p. 147). L’auteur observe qu’il ne s’agit pas d’une règle mais d’un processus qui a lieu dans toutes les transformations de savoir savant en savoir à enseigner. Chevallard reprend cette observation de Verret et l’applique dans ses premiers travaux sur l’enseignement des mathématiques pour en tirer le schéma du processus de transposition didactique :

    objet de savoir => objet à enseigner => objet d’enseignement

    La transposition didactique a pour première conséquence la prise de conscience que le professeur n’enseigne toujours qu’une parcelle d’un savoir plus conséquent en soi, et que ces savoirs sont souvent présentés comme des savoirs autonomes pour les rendre compréhensibles par les élèves. L’institution-École les sort du laboratoire de recherche où ils ont été formalisés, les décontextualise et les dépersonnalise pour les rendre enseignables (Brousseau, 1998, p. 75). Ainsi la nature du savoir est partiellement ou totalement changée, car le savoir passe du stade d’hypothèse au stade de présentation axiomatique1 pour être appris. Enfin, il [le savoir] est recontextualisé à un niveau de compétence préalablement défini par le professeur pour ses élèves (cycle I de conservatoire, classe de 5een collège, etc.), il est repersonnalisé par l’enseignant pour le mettre à la portée de ceux-ci, et il est programmé pour être étudié par étapes successives. Ces différentes étapes, décrites par Guy Brousseau dans son ouvrageThéories des situations didactiques(1998, p. 75), se nomment la transposition didactique interne.

    Cela posé, on observe que cette transposition didactique s’opère à deux niveaux, externe et interne : le niveau institutionnel, celui qui configure les programmes, ou transposition didactique externe, et le niveau de l’enseignant, celui qui configure les contenus d’un cours à partir des programmes qui lui sont donnés, celui de la transposition didactique interne (cf. Annexe I).

    Trois autres conséquences sont observables.

    • Premièrement, cet outil oblige l’enseignant à revoir la nature des savoirs qu’il enseigne, à faire une épistémologie du savoir enseigné, à se questionner sur sa provenance, son origine, ses évolutions, en un mot sur son histoire et son évolution. Le savoir enseigné a-t-il toujours été de même nature, a-t-il toujours été enseigné de la même manière, et ne faudrait-il pas faire évoluer son enseignement ?
    • Deuxièmement, au niveau institutionnel, il a fallu réinterroger la nature et les fonctions des disciplines au sein des enseignements universitaires et scolaires. Sur quoi repose une discipline ? Quelles sont ses caractéristiques ? Existe-t-il des paradigmes, des différences ? Quelle épistémologie peut-on en faire ?
    • Troisièmement, cela a entraîné une révision des métiers de l’enseignement et des gestes professionnels qui les caractérisent. Tous les enseignants font-ils leur métier de la même façon ? Et dans l’enseignement musical, quelles seraient les différences professionnelles ?

    Ainsi, la transposition didactique devient un outil qui permet d’expliciter la formation des programmes (cursus académiques), mais qui possède aussi la puissance de configurer des référentiels professionnels (cursus professionnels), car la professionnalisation descurriculaeprend de plus en plus d’importance dans la formation des étudiants au sein des universités et des écoles (grandes et petites) au cours des années 1980. On peut ainsi comprendre comment un concept issu de la sociologie a été utile dans le champ de la didactique. Mais restons encore un peu dans le champ des professionnalités, car il apparaît maintenant que le métier de musicien et d’enseignant ne sont pas de même nature, et ne remplissent pas les mêmes fonctions, et que par conséquence ces deux professions appellent des gestes professionnels différents : « On n’enseigne pas comme on joue ! » mais on enseigne comment jouer, ou plus exactement on enseigne comment apprendre à jouer.

    Les fondements de la professionnalité

    Le métier de musicien est polymorphe : on peut être interprète, compositeur, accompagnateur. Dans tous les cas, le lieu de réalisation de l’œuvre est souvent la scène, et le musicien travaille pour se produire sur scène. C’est pour cette raison que les sociologues Béra et Lamy, à la suite de Weber (1921/1998), Benjamin (1991), ou Passeron (1986), associent l’artiste au démiurge (Béra et Lamy, 2003, p. 99). Il brille sous les feux de la rampe.

    Le métier d’enseignant est plus en retrait, son lieu de réalisation est dans la classe, devant un public réduit et loin d’être acquis. Il travaille à la réalisation d’un autre, son élève, et il l’accompagne sur le chemin de l’acquisition. C’est une des raisons pour laquelle on le nomme pédagogue (au sens étymologique).

    Musicien et enseignant sont deux métiers fondamentalement différents qui possèdent deux fonctions dans notre société. Si les deux professionnels, dans le cas de la musique, ont pour but de faire découvrir ou redécouvrir un patrimoine, de partager avec d’autres en jouant ou en permettant d’acquérir ce qui fonde notre humanité, les moyens d’y parvenir diffèrent profondément. L’interprète joue de la musique, livre l’œuvre au public, le professeur de musique forme ses élèves pour qu’ils soient en capacité un jour de jouer cette musique. Le musicien réalise la musique, le professeur adapte, transforme et éduque pour que les élèves puissent réaliser la musique.

    C’est ce glissement d’artiste à enseignant qui est parfois mal perçu par le musicien-enseignant, car il passe, d’une certaine manière, de la lumière – la scène – à l’ombre – la classe –, de démiurge il devient pédagogue, il se met au service non d’une œuvre mais d’une personne. Interprète, il devient celui qui permet aux autres de le devenir. Et dans ce changement de posture professionnelle, il y aussi un changement d’attitude et donc de gestes.

    Tout cela a été accentué par la contrainte de la tertiarisation, c’est-à-dire par la professionnalisation des métiers qui sont passés d’une approche par compagnonnage à une approche par certification de compétences dûment évaluées et reconnues. On peut observer ces changements en France dans les textes qui décrivent les référentiels de compétences d’instrumentiste et chanteur, et les référentiels de compétences de musicien-enseignant (DE ou CA).

    Mais la professionnalisation ne s’arrête pas à ces deux identités de musicien ou d’enseignant. Le musicien-enseignant peut être tour à tour professeur de musique ou professeur d’éducation musicale, l’un travaille dans l’enseignement spécialisé de la musique, les conservatoires ou écoles de musique, l’autre travaille pour l’éducation nationale, à l’école, au collège ou au lycée. Ce sont deux métiers qui ne se confondent pas, l’un vise à former un musicien amateur autonome et/ou un musicien professionnel (cf. Schéma d’orientation pédagogique, 2008), l’autre éduque à la musique, forme à l’éveil musical (cf. Programme d’éducation musicale et de chant choral, 2008).

    Une fois ces distinctions professionnelles révélées et expliquées, nous percevons mieux la différence des métiers, mais aussi leur complémentarité, sur le fond et sur la forme, car à la différence d’autres disciplines, enseigner la musique sans la pratiquer semble difficilement possible…

    Pour autant, force est de constater qu’il ne suffit pas d’être un musicien et un artiste professionnel aguerri pour être un professeur de musique efficace et pertinent, car si les deux métiers puisent à la même source – la musique –, leurs buts, leurs objectifs, et les manières de les atteindre sont bien différents. Dans le domaine de l’éducation de la musique, cela pose clairement la question des modalités de son enseignement.

    Ainsi, comment peut-on passer de la profession d’artiste à la profession d’enseignant ?

    En ignorant tout sur l’éducation ? En s’appuyant sur sa propre expérience d’artiste ? En considérant que l’acte prévaut sur la réflexion ? Ou en prenant conscience qu’enseigner, c’est mettre en signes, qu’éduquer, c’est conduire hors de soi, en cherchant à comprendre les processus (didactique) propres à un savoir (épistémologie), les processus de transmission et d’acquisition de ce savoir (pédagogie), donc en didactisant ses cours ?

    La tâche du musicien-enseignant est de passer d’une forme opératoire de la connaissance à une forme prédicative de la connaissance (Vergnaud, 2013), d’une connaissance procédurale à une connaissance déclarative (Develay, 1991), ou d’un savoir procédural à un savoir déclaratif (Beillerot, 1996).

    La transposition didactique : du concept à l’outil

    Avant d’aborder le concept de transposition didactique et ses spécificités, nous souhaitons clarifier le sens du mot didactique aujourd’hui dans le domaine des sciences de l’éducation.

    Définition du concept de didactique

    L’adjectif et nom féminin « didactique » vient du grecdidaktikos2 ou didaskô, fréquentif de disco: art de la répétition ; de didaskein, enseigner, et de didascalos, l’enseignant, le répétiteur (Morandi, 2001). Le sens du mot est attaché à l’idée de répétition, d’enseignement, et Comenius, l’un des premiers à définir ce terme dans son ouvrage de 1657Magna didactica, le décrit comme « l’art d’enseigner, l’ensemble des moyens et des procédés qui tendent à faire connaître, à faire savoir quelque chose, généralement une science, une langue, un art » (Comenius, 1657/1992). Il s’agit alors de « maîtriser » les différents éléments qui constituent l’objet d’enseignement3 que le professeur s’est donné pour objectif, d’en posséder les tenants et aboutissants qui fondent ce que nous nommons aujourd’hui « concept » (Barth, 2004, pp. 35-454) afin de pouvoir le révéler à l’élève.

    Gérard Vergnaud, pour qui « la didactique d’une discipline étudie les processus de transmission et d’acquisition relatifs au domaine spécifique de cette discipline » (Vergnaud, 1978), situe cette discipline dans la réflexivité sur le savoir et l’ingénierie de l’éducation. Étudier « les processus de transmission et d’acquisition » entraîne nécessairement une réflexion sur la nature de ce qu’on a à enseigner.

    L’introduction de l’ouvrage de Johsua et Dupin explicite le mot en ces termes :

    Si l’on devait risquer une définition [de la didactique], on pourrait dire que la didactique d’une discipline est la science qui étudie, pour un domaine particulier […], les phénomènes d’enseignements, les conditions de la transmission de la « culture » propre à une institution (singulièrement ici les institutions scientifiques) et les conditions de l’acquisition des connaissances par un apprenant (Johsua, Dupin, 1999, p. 2).

    On comprend que la didactique est une discipline qui se situe en dehors de l’action pédagogique, de l’ici et maintenantdu cours, qu’elle est un champ de la réflexion sur l’action pédagogique, qu’elle participe à l’ingénierie de l’élaboration d’un enseignement.

    Raisons pour lesquelles nous avons placé le temps didactique en amont et en aval du temps pédagogique (Terrien, 2010). Le temps didactique est le temps du questionnement de l’objet d’enseignement, du questionnement épistémologique et du questionnement sur les modalités de transmission qui permettront à l’élève d’acquérir et de comprendre ce qu’il apprend, le temps des hypothèses de travail qui seront vérifiées par et dans l’activité de l’élève, le temps de la réflexion et de la préparation des actions pédagogiques (contrats didactiques). Mais il est aussi après l’action, quand nous faisons le bilan sur le résultat des actions pédagogiques menées avec l’élève ou le groupe, et que nous en tirons des enseignements pour ajuster nos prochains cours.

    Le temps didactique est distinct du temps pédagogique, car c’est un temps de réflexion en profondeur sur ce qu’on veut enseigner, les raisons pour lesquelles on enseigne un savoir, sur les manières dont on l’enseigne, et qui tient compte de ce que l’on connaît des élèves qui nous sont confiés5.

    Les types de transposition didactique : externe, interne

    Revenons, maintenant que la notion de didactique est située, au concept de transposition didactique. Comme nous l’avons relevé ci-dessus, il existe deux formes de transposition didactique : externe et interne. La première est faite par ce que Martinand appelle la noosphère (Martinand, 1984), c’est-à-dire un groupe de personnes qui détermine ce qui doit être enseigné dans tel ou tel programme. Ces personnes sont des experts d’une discipline scientifique ou d’un métier et sont en capacité de définir ce qu’un étudiant ou un élève doit savoir et donc apprendre au cours de son cursus. Leurs choix des contenus déterminent les programmes ou curriculae qui devront être enseignés. Ils peuvent aussi définir des référentiels professionnels de compétences. Pour l’école, il s’agit principalement de chercheurs et d’universitaires, mais aussi d’inspecteurs de l’éducation, de professeurs en charge d’enseignements. Pour les enseignements professionnels, les experts sont les professionnels du métier, mais aussi les inspecteurs, les chercheurs ou universitaires ayant un rapport avec le métier, et des professeurs en charge des enseignements. Ce groupe polymorphe n’a pas forcément les mêmes points de vue sur les savoirs à enseigner, et les choix des cursus et leur organisation sont le résultat d’un consensus, de négociations, où les luttes de pouvoir entre spécialistes et professionnels ne sont pas absentes. L’intersubjectivité n’est pas acquise et doit aussi faire partie des discussions qui permettront d’élaborer un programme ou un référentiel.

    La transposition didactique externe permet de passer d’un savoir savant ou expert (professionnel) à des contenus qui seront consignés dans des programmes ou référentiels.

    La transposition didactique interne, celle de l’enseignant

    La transposition didactique interne est celle que fait le professeur à partir d’un ou des savoirs pris dans les programmes qui sont mis à sa disposition, mais aussi depuis peu, à partir des indicateurs donnés dans les référentiels de compétences. Cette transposition didactique a deux formes : la première amène le professeur à s’assurer du contenu de ce savoir, à le questionner épistémologiquement, à connaître l’ensemble des éléments qui le constituent, pour pouvoir faire des choix dans l’organisation de son enseignement, voire des « deuils », c’est-à-dire des parcelles de la connaissance qui ne seront pas traitées ; la seconde l’oblige à faire des choix dans l’organisation des savoirs à enseigner, à organiser par étapes son enseignement, à créer des espaces de transaction didactique entre lui et les élèves, ou les élèves entre eux, et à contrôler l’acquisition de ce savoir. Là encore, le professeur fait le choix d’abandonner certains contenus pour se centrer sur d’autres qu’il estime plus importants : il fait des « deuils ». D’une certaine manière, ses choix révèlent ses conceptions de l’enseignement de sa discipline, une forme idéologique de sa pédagogie.

    La transférabilité du modèle sur la question des savoirs

    La transposition didactique est un processus qui décrit le passage d’un savoir savant à un savoir universitaire, et plus exactement à un programme de première année en sociologie (Verret, 1975). Les didacticiens en mathématiques l’ont transféré dans leur domaine et en l’adaptant au niveau scolaire. Ce faisant, du processus qui décrit, on a fabriqué un outil qui prescrit des programmes et des référentiels de compétences. Ce qui fonctionne pour les mathématiques devrait fonctionner pour les autres disciplines enseignées à l’École. Mais cette hypothèse a été très vite discutée, car qu’appelle-t-on savoir savant ? Et tous les savoirs enseignés à l’École sont-ils des savoirs savants ? Jean-Louis Martinand, dès 1984, a été l’un des premiers à faire remarquer que tous les savoirs enseignés à l’École n’étaient pas des savoirs savants, et que beaucoup d’entre eux étaient directement issus de pratiques professionnelles, de métiers, ce qui l’a amené à parler depratiques sociales de référence. À ce stade de la réflexion, la transposition didactique était adaptée aux disciplines universitaires et scolaires issues des savoirs théoriques « savants », mais qu’en était-il des disciplines professionnelles, celles directement liées au métier ? Poursuivant la réflexion sur la didactique professionnelle, Raisky en 1996 fait remarquer que dans les enseignements professionnels, le principe d’isomorphisme – on enseigne à l’élève des gestes déjà professionnels – obligeait à reconsidérer le phénomène de transposition didactique. S’il ne remet pas en cause le concept, il l’interroge différemment. Enfin un autre didacticien, Johsua (Johsua, 1996), note qu’on enseigne à l’école principalement des pratiques (savoir lire, écrire et compter).

    Ainsi le concept de transposition didactique a permis de distinguer les savoirs savants, des pratiques sociales de référence ou savoirs experts et leur niveau d’enseignement, le laboratoire, l’université, et l’école. Sur cet aspect les travaux réalisés par Develay au début des années 1990 permettent de mieux cerner les caractéristiques des catégories de savoirs et comment les enseigner (Develay, 1991).

    La définition de la discipline

    Une autre conséquence de la transposition didactique a été la redéfinition des disciplines. En effet, s’il y a des disciplines scolaires, on observe qu’elles ne sont pas toutes constituées des mêmes éléments. Reprenant à son compte le concept de matrice disciplinaire, Develay redéfinit en 1992 la structure d’une discipline. Elle est constituée (cf. Annexe II) :

    • d’une matrice disciplinaire et ses quatre éléments
    • d’objets
    • de tâches (définies par des activités et par la mise en œuvre des connaissances et des compétences. Elles caractérisent la discipline)
    • de connaissances procédurales : forme opératoire de la connaissance
    • de connaissances déclaratives : forme prédictive de la connaissance.

    En délimitant ainsi les éléments qui fondent une discipline, Develay fait principalement référence à l’ouvrage de Thomas Samuel Kuhn,La Structure des révolutions scientifiques(1969-1971) qui questionne les présupposés épistémologiques qui structurent un groupe de chercheurs. Pour Develay, une discipline (scolaire ou autre) est caractérisée par ces cinq éléments et si certains peuvent être communs à plusieurs disciplines (le livre, la méthode), d’autres sont spécifiques (l’instrument, l’archet). Sur ce point, l’écriture musicale, comme objet et comme tâche, caractérise la discipline musique.

    Allant plus avant dans ce qui délimite le champ disciplinaire, Johsua relie les savoirs enseignés dans une discipline à différentes références qu’il décrit ainsi : les savoirs répertoriés peuvent ainsi appartenir à des références théoriques (reconnues par l’institution), des références savantisées (rendues savantes pour l’occasion), des références expertes (reposant principalement sur des savoir-faire, des pratiques) et des références intermédiaires (liées à des techniques spécifiques) (Johsua, 1996). Ainsi, la discipline « Musique », ou du moins son enseignement, possède des références théoriques (reconnues par le monde de la recherche) telles l’acoustique, la physique, la physiologie, etc., des références « savantisées » (rendues savantes pour l’occasion) comme la formation musicale (ex-solfège), l’harmonie, etc., des références expertes (savoir-faire ou pratiques) : la composition, l’interprétation, l’improvisation, etc., et des références intermédiaires (savoirs techniques spécifiques) : la dictée musicale, la transposition, etc. (Terrien, 2012)

    Ainsi le concept de transposition didactique oblige l’enseignant à questionner la nature du savoir qu’il veut enseigner et ce questionnement l’amène à situer les éléments caractéristiques de celui-ci dans différents domaines qui montrent la complexité du savoir musical, démythifiant sa structure. Le travail de transposition didactique décrit l’aspect polymorphe de l’enseignement musical et situe les connaissances dans leur contexte d’origine.

    À quoi sert la transposition didactique au musicien-enseignant ?

    Suite à cet exposé, nous réalisons que la transposition didactique d’un savoir musical nécessite de déconstruire celui-ci en autant d’éléments qui le constituent et d’être en mesure de connaître l’ensemble de ses caractéristiques. Connaître l’histoire d’un savoir musical, les processus cognitifs qui le constituent, ceux qui permettent son acquisition, amène le professeur de musique sur le chemin du questionnement épistémologique, afin d’éviter une présentation axiomatique de son enseignement. La transposition didactique analyse le savoir musical dans l’ensemble de ses dimensions, sous tous ses aspects (musicaux et musicologiques, techniques, scientifiques), et permet à l’enseignant de mieux le cerner, d’en organiser la transmission en prenant en compte les processus cognitifs impliqués dans son acquisition. Le travail de transposition didactique conduit le musicien-enseignant à une plus grande rigueur dans son projet pédagogique car la préparation du cours, l’élaboration de contrats didactiques et leurs ajustements aux capacités des élèves le mettent à l’écoute de ses élèves. Préparer un cours, c’est aussi l’inscrire dans une perspective d’autres cours, dans une progression pédagogique, qui peut englober une séquence dans le continuum d’une année de cycle, et de pouvoir penser jusqu’à un projet pédagogique global.

    La maîtrise de son objet d’enseignement, des références associées à ses caractéristiques, tant scientifiques que technico-pratiques, procurent à l’enseignant la disponibilité nécessaire à l’observation et la compréhension des processus cognitifs des élèves. Le professeur peut ainsi adapter, réguler et organiser les activités du cours en tenant compte des capacités des élèves. Ces attentions, loin d’être démagogiques, garantissent aussi une approche éthique de l’enseignement musical dans le respect de chacun.

    La transposition didactique interne peut être considérée comme un outil de professionnalisation de l’enseignant-musicien.

    Pour autant, la mise en œuvre d’une telle réflexion et du travail qu’elle demande est, dans les premiers temps, chronophage et quelque peu désorientante car elle nécessite de considérer l’objet d’enseignement sous l’ensemble des éléments qui le constitue, musical, technique et scientifique. En même temps, cela nécessite d’imaginer la situation de cours dans toute sa diversité pour élaborer des contrats didactiques susceptibles de mettre l’élève en état de recherche (Brousseau, 1998) et donc d’apprendre. Si la transposition didactique ne fait pas le pédagogue, elle y contribue en le rendant plus sensible aux enjeux de la transmission de son savoir et de connaissances spécifiques à son domaine musical.

    Conclusion

    La transposition didactique, dont on a considéré les différentes facettes dans ce rapide exposé, représente dans l’espace de l’enseignement musical un outil qui doit aider le musicien à devenir professeur de musique en le conduisant progressivement à identifier les caractéristiques de chaque posture professionnelle, celle de l’artiste et celle de l’enseignant, à mieux connaître les techniques nécessaires à l’enseignement de la musique et ses spécificités, à accroître ses capacités réflexives pour passer d’une forme opératoire de la connaissance musicale à une forme prédictive de la connaissance musicale (Vergnaud, 2013), et ainsi mieux situer son enseignement selon le niveau et les capacités de ses élèves.

    Reste que cet outil qui parcellise le savoir doit être adapté à l’enseignement musical car le professeur d’instrument ou de chant, de formation musicale ou d’écriture, n’enseigne jamais une partie de la musique, mais un ensemble. Raison pour laquelle, s’il veut que l’apprentissage musical soit cohérent, pertinent et surtout non axiomatique, il lui faut préparer ses objets d’enseignement pour être en mesure de les adapter aux capacités des élèves qui lui sont confiés. Si la transposition didactique déconstruit le savoir pour mieux connaître et comprendre les éléments qui le constituent, il ne le disloque jamais dans l’enseignement musical. Le professeur n’enseigne pas un geste sans une intentionnalité musicale, sa pédagogie est toujours inscrite dans le sens que véhicule l’œuvre étudiée. Cela signifie qu’une fois délimité, le savoir musical ne prend son sens que s’il est réintégré dans l’ensemble. Le travail de transposition didactique clarifie la compréhension de la musique.

    Des savoir-faire de l’artiste à ceux de professeur, il s’agit de deux postures complémentaires qui s’enrichissent par une pratique réflexive organisée par la transposition didactique.

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    1996, « Le concept de transposition didactique n’est-il propre qu’aux mathématiques ? », in Raisky Claude et Caillot Michel (dir.),Au-delà des didactiques, le didactique : débats autour de concepts fédérateurs, Paris, Bruxelles, De Boeck Université, pp. 62 à 73.

    LEROY Jean-Luc et TERRIEN Pascal (éd.)

    2011,Perspectives actuelles de la recherche en éducation musicale, Paris, L’Harmattan.

    MARTINAND Jean-Louis

    1986,Connaître et transformer la matière, Berne, Peter Lang.

    MEIRIEU Philippe

    1987,Apprendre… oui, mais comment, Paris, ESF.

    MIALARET Jean-Pierre

    1997,Explorations musicales instrumentales chez le jeune enfant, Paris, PUF.

    MORANDI Franc

    2001,Modèles et méthodes en pédagogie, Paris, Nathan Université.

    RAISKY Claude et CAILLOT Michel

    1996,Au-delà des didactiques, le didactique : débats autour de concepts fédérateurs, Paris, Bruxelles, De Boeck Université.

    SENSEVY Gérard et MERCIER Alain (dir.)

    2007,Agir ensemble, l’action didactique conjointe du professeur et de ses élèves, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.

    TERRIEN Pascal

    Sous presse, « Quelques perspectives pour une didactique de l’enseignement musical », in Calmettes Bernard, Carnus Marie-France, Garcia-Debanc Claudine et Terrisse André,Regard des didactiques des disciplines sur les pratiques et la formation des enseignants. Presses Universitaires de Louvain, CRIPEDIS, Belgique.

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    2012, « Pour une didactique de l’enseignement musical », in Elalouf Marie-Laure, Robert Aline, Belhadjin Anisa et Bishop Marie-France (dir.),Les Didactiques en question(s). État des lieux et perspectives pour la recherche et la formation, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2012, pp. 170-179.

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    Pour citer ce document

    Pascal Terrien, « De la musique à l’enseignement : la transposition didactique »,La Revue du Conservatoire[En ligne], Le troisième numéro, Réflexions et matériels pédagogiques, Contenus, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Quelques mots à propos de : Pascal Terrien

    Pascal Terrien est maître de conférences en sciences de l’éducation (CNU 70esection) et en musicologie (CNU 18esection). Il enseigne au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et à l’Université catholique de l’Ouest (UCO) – L’UNAM PRES 10 –, à Angers. Ses recherches portent sur les musiques des XXeet XXIesiècles, tant sur le plan didactique que musicologique. Il est membre permanent de l’Observatoire musical français de Paris IV (OMF – EA 206), équipe MUSECO, Paris Sorbonne, et du pôle recherche de l’UCO (membre associé à L’UNAM PRES 10). Il est responsable de l’équipe de recherche GRIHLAM à l’UCO. Auteur de nombreux articles en français et en anglais, il a récemment fait paraîtreUne histoire du saxophone vue par ses méthodes : 1846-1942(2014),Musique française : esthétique et identité en mutation, 1892-1992(2012), aux éditions Delatour France ;Musique et Vidéo(2010),L’Écoute musicale au collège, fondements anthropologiques et psychologiques(2006), chez L’Harmattan ;Autour d’Elektra de Richard Strauss(2008) etContemporanéités éloignées : Mahagonny de Brecht/Weill et Soldaten de Gurlitt(2010), dansLes Cahiers du CERCIno3 et no5, Université de Nantes. Il a aussi publié en collaboration avec Jean-Luc LeroyL’Enseignement de l’Histoire des arts, contribution à l’action et à la réflexion pédagogique, Paris, L’Harmattan (2014),La Voix et l’Éducation musicale(2012),Perspectives actuelles de la recherche en éducation musicale(2011). Il est régulièrement invité comme professeur à la Keele University, en Grande-Bretagne, à l’Académie de musique de Minsk, Biélorussie, et à la Calgary University.

    Articles scientifiques parus en 2012 et 2013 :

    • Musicologie et didactique de la musique

    – « LaSaloméde Richard Strauss : de la femme fatale à la femme moderne », in Hamidovic David,La Rumeur de Salomé, collection Cerf Histoire, Paris, Éditions du Cerf, 2013, pp. 177-192.

    – «Saloméd’Antoine Mariotte, entre romantisme et symbolisme musical : un opéra inabouti », in Hamidovic David,La Rumeur de Salomé, collection Cerf Histoire, Paris, Éditions du Cerf, 2013, pp. 193-221.

    – « The musical influence on Burgess’s balletMr W.S.», in Woodroffe Graham,Marlowe, Shakespeare, Burgess: Anthony Burgess and his Elizabethan Affiliations, Angers, Presses de l’Université d’Angers, 2012, pp. 135-150.

    – « La musique pour guitare de Villa-Lobos. Une contribution didactique et pédagogique », in Felipe Luis, Flechet Anaïs, Pimentel Juiliana et Pistone Danièle,Villa-Lobos, des sources de l’œuvre aux échos contemporains, Paris, Librairie Honoré Champion, 2012, pp. 187-209.

    – « André Jolivet, l’enseignant : un passeur au XXesiècle », in Terrien Pascal (dir.),Musique française : esthétique et identité en mutation 1892-1992, Sampzon, Delatour France, 2012, pp. 351-366.

    • Sciences de l’éducation

    – « La matrice disciplinaire des programmes d’éducation musicale (1970-2008) : enjeux et perspectives de formation »,Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle, revue internationale, 14 p. (à paraître, 2014).

    – « De la musique à l’enseignement : la transposition didactique »,Die Musik in der ErziehungLa Musique dans l’éducation, publié par la Luxembourg Society for Music Education (LSME), 19 p. (à paraître, 2014).

    – « For a didactical approach to electroacoustic musics : the example ofMetallicsby Yan Maresz »,Organised Sound, Volume 18, Special Issue 02, August 2013, pp. 161-169.

    – « Transmettre un chant de l’auralité à l’oralité »,Transmettre, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) – Institut National de Recherche en Pédagogie (INRP), Paris, février 2013, 17 p.

    http://labiennale.cnam.fr/medias/fichier/pascal-terrien-com-n-156-atelier-36_1360078662119.pdf

    – « Pour une didactique de l’enseignement musical », in Elalouf Marie-Laure, Robert Aline, Belhadjin Anisa et Bishop Marie-France (dir.),Les Didactiques en question(s). État des lieux et perspectives pour la recherche et la formation, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2012, pp. 170-179.

    – « Le chant de l’oralité à l’auralité », in Terrien Pascal et Leroy Jean-Luc,La Voix et l’Éducation musicale, contribution à la réflexion et à l’action pédagogique (II), Paris, L’Harmattan, 2012, pp. 35-49.

    Notes

    1. Axiome : vérité indémontrable, qui doit être admise. ↩︎
    2. Le Petit Robert(2002), article « Didactique », Paris, Le Robert VUEF, p. 744 ↩︎
    3. Nous nommons « objet d’enseignement » un concept, une notion, un geste musical ↩︎
    4. Lire sur la notion de concept le travail de Britt-Mari Barth dans son ouvrage réédité en 2004,L’Apperntissage de l’abstraction, Paris, Retz ↩︎
    5. Pour celles et ceux qui s’intéresseraient aux théories didactiques, je renvoie aux ouvrages de Brousseau (1998), Chevallard (1985), Sensevy et Mercier (2007).Cf. bibliographie ↩︎
  • Bruno Maderna, un chef d’orchestre ouvert sur le « Tout-monde »

    Bruno Maderna, un chef d’orchestre ouvert sur le « Tout-monde »

    « On ne sait plus aimer profondément l’œuvre d’art accomplie. »

    Bruno Maderna 1

    « Ouvrez au monde le champ de votre identité. »

    Édouard Glissant 2

    À Bruno Maderna et à Édouard Glissant, in memoriam.

    Résumé

    Enfant prodige, Bruno Maderna (1920-1973) a dirigé moult orchestres depuis son plus jeune âge dans un répertoire allant de Claudio Monteverdi à Paul Méfano via Gustave Mahler (d’où le rapport à la notion du « Tout-monde » chère à la pensée d’Édouard Glissant). Laissant transparaître un tempérament humaniste, l’article de Pierre Albert Castanet tente de montrer les traits d’un interprète éclectique, attentionné et passionné. En outre, au cœur de l’étude figure une analyse comparée de deux enregistrements de la même œuvre (Le Marteau sans maître) réalisés respectivement par Pierre Boulez et par Bruno Maderna.

    Mots-clés : Maderna, Glissant, Boulez, Mahler, chef d’orchestre, interprétation, musique contemporaine, Europe.

    Un enfant précoce

    Le Vénitien Bruno Maderna (1920-1973) a marqué toute une génération de compositeurs et d’auditeurs, avant et après la Seconde Guerre mondiale. Car enfant prodige 3, celui que l’on appelait « Brunetto » et qui a été protégé par la princesse Edmond de Polignac, a dirigé fièrement (il avait 7 ans) l’orchestre de La Scala de Milan. Cette activité se réitérera aux arènes de Vérone (devant 20 000 personnes). Puis on le verra officier au Théâtre Verdi de Trieste, à Padoue ou à la Radio de Turin. En 1932, il a participé à une soirée mémorable au château Sforzesco de Milan où il a conduit de mémoire la Quatrième symphonie de Ludwig van Beethoven et le proverbial « prélude » de Tristan et Isolde de Richard Wagner… À cette époque, il rencontre Richard Strauss qui lui donne des conseils en matière de direction d’orchestre. « La critique constata toujours chez le jeune garçon le scintillement du regard et l’étincelle qui détermine la valeur personnelle et l’individualité du chef d’orchestre »4, pouvons-nous lire dans les pages culturelles du Tagesbots du 28 juillet 1936. Une légende était née.

    Avide de connaissances en tous genres, Bruno Maderna suivra par la suite des cours de direction d’orchestre avec Antonio Guarnieri (à Sienne). Plus que tout autre, ce professeur lui fera prendre conscience de la qualité indispensable du « son » d’un orchestre. Bien que ne désirant pas faire carrière lui-même, le « provincial » Guarnieri était considéré par le jeune apprenti comme un « grand chef » aux talents pertinents 5. Puis, introduit par Gian Francesco Malipiero, Maderna suivra avec un vif intérêt les cours de direction d’orchestre d’Hermann Scherchen à Venise (cours inaugurés en 1948), un maître pour lequel il avait une admiration sans bornes (extrêmement doué, il deviendra très vite son assistant 6). « Pour nous, Européens, Scherchen était le symbole vivant de la musique contemporaine »7, commentait le jeune musicien vénitien. Analysant l’aura internationale du professeur, Iannis Xenakis affirmait : « Il y avait un esprit, un style Scherchen que j’ai parfois retrouvé chez ses élèves et ses protégés, interprètes ou compositeurs tels Nono, Maderna, Izquierdo… On reconnaissait même cette âme chez des jeunes en apparence réfractaires, tel un Pierre Boulez » (Xenakis, 1986, p. 12). Autodidacte chevronné, son répertoire de découvertes était considérable. Il suffit d’arpenter la liste des grandes œuvres du XXᵉ siècle qui furent créées sous sa direction pour s’apercevoir combien Scherchen fut, « beaucoup plus que les vedettes avides de succès faciles, un infatigable et presque infaillible découvreur de talents »8, comme notait François-Bernard Mâche à la mort du chef d’orchestre allemand, en 1966 9.

    Une mission sans compromission

    Une fois adulte, après avoir installé les Incontri musicali 10 (Nono, 2007, p. 46-48) dès 1956 où bon nombre de partitions majeures de la musique contemporaine ont été créées jusqu’en 1960, Bruno Maderna dirigera naturellement l’Ensemble international de musique de chambre de Darmstadt 11 (de 1958 à 1967) et enseignera lui-même la direction d’orchestre au Mozarteum de Salzbourg entre 1967 et 1970. En 1971-1972, il sera à la tête du Berkshire Music Center de Tanglewood, avant d’être nommé directeur musical permanent de l’orchestre de la RAI (chaîne de la radio italienne) à Milan. Dans une lettre du 4 février 1972 adressée au professeur Francesco Siciliani – alors directeur de la programmation musicale de la Radio télévision italienne de Milan –, Maderna affirmait ne vouloir montrer aucun signe de compromission. La recette d’ingrédients proposée était claire : « 50 % de musique allant de Monteverdi (ou avant) à Mahler (non inclus), 30 % de Mahler à Webern. Pour les 20 % restants : de la période de l’immédiat après-guerre à nos jours. »12 Si Maderna enrobait souvent ses remarques d’un ton bienveillant et réconfortant, il n’en était pas moins dévoué, explicite, audacieux et franc. « Ton affirmatif, sens de la responsabilité, le professionnalisme le plus net. Ni vanité, ni orgueil, mais fierté », résumait à sa manière Martine Cadieu (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 338).

    Même si le musicien italien a fait beaucoup pour la diffusion de la musique moderne et contemporaine en Europe et aux États-Unis, Massimo Mila reconnaît sans fard, en 1976, que « l’Histoire reconnaîtra le compositeur » 13 (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 327). Auteur de nombreux opus (pièces électroniques, concertos…), Maderna a même écrit de la musique de film. Dans ce cadre, notons par exemple La mort a pondu un œuf, réalisé par Giulio Questi, en 1968, avec – entre autres – Gina Lollobrigida et Jean-Louis Trintignant.

    Bande originale du film La Mort a pondu un œuf, de Giulio Questi.

    Antoine Goléa a néanmoins porté un jugement différent de celui de son confrère ultramontain : « Maderna n’a jamais été un créateur très original ni très puissant, et il le savait d’ailleurs », notait-il dans le second tome de son histoire de la musique (Goléa, 1977, p. 809). Auteur du premier ouvrage consacré à l’œuvre madernienne, Massimo Mila avait coutume de parler du « catholicisme de l’interprète », à propos de l’art du maestro. « Celui dont le métier est l’interprétation musicale ne s’enferme pas dans l’exclusivisme factieux et individualiste du pur compositeur, il ne se retranche pas désespérément dans la cellule de son propre moi, fermant portes et fenêtres et niant rageusement le monde extérieur, par crainte que celui-ci ne trouble et n’entrave la croissance de sa délicate petite plante. L’interprète épouse nécessairement, tour à tour, les œuvres qu’il exécute. Il s’unit lui-même aux apparitions multiformes de la musique » (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 329).

    La famille des journalistes et le groupe singulier de ses amis ont vu en Maderna un chef d’orchestre tantôt « humaniste », tantôt « idéal », un artiste hédoniste, un « extraordinaire animateur » (Deliège, 2003, p. 122) et même un pédagogue de « type maïeutique » (Nono, Bourgois, p. 413). Considéré comme « l’un des chefs les plus recherchés pour la direction des œuvres de concert et des opéras modernes » (Rostand, 1970, p. 146), Bruno Maderna était alors demandé partout comme le sauveur, notamment grâce à son ouverture extrêmement large aux différentes esthétiques musicales des années 1960-1970. Faut-il rappeler cette pétition signée en 1966 par Louis Andriessen, Reinbert de Leeuw et Peter Schat – entre autres – contestant le manque de musique contemporaine au sein du Concertgebouw d’Amsterdam et demandant la venue quasi prophétique de Bruno Maderna en remplacement de Bernard Haitink ? Luigi Nono disait qu’il était « l’incarnation de la plus noble générosité humaine […] Et avec la musique, la vivacité et le dynamisme de son intelligence, toujours en prospection, toujours ouverte vers ces espaces où la musique, les nouvelles méthodes compositionnelles s’interpénètrent, résolue dans la mesure où l’homme vit en tant que sujet dans notre temps, toujours rendue vers l’homme. C’est ainsi que Bruno vivait et continue à vivre » (Nono, 1993, p. 413 14), confirmait son ex-élève et ami, juste après le décès tragique en 1973.

    Du chef d’orchestre

    Cependant, dans le monde très fermé de la direction d’orchestre, une différence reste à distinguer entre chef d’orchestre instrumentiste et chef d’orchestre compositeur (Bitter, WDR, 1975). Ainsi pour Maderna, cette différence était de taille car, pour lui, les notions de chef et de créateur devaient être complémentaires et équivalentes : il a ainsi semé la polémique aux États-Unis en répondant un jour aux questions d’un journaliste qui lui demandait qui était le meilleur chef entre Arturo Toscanini et Pierre Boulez. Selon lui, l’officier du Metropolitan à New York était un chef stupéfiant mais il n’était malheureusement qu’un violoncelliste 15. « Chaque fois qu’il dirigeait de la musique d’une autre époque que la sienne, il était clair qu’il ne pouvait pas la comprendre. Son Mozart était merveilleux, mais ce n’était pas du Mozart. Dans Verdi, Wagner, Dukas, il était incroyable. Mais il n’était pas suffisamment cultivé. En musique, être de simples spécialistes ne suffit pas. Il faut être des humanistes », dénonçait sans scrupules Bruno Maderna (Maderna, New York Times, 1972).

    Expérimenté autant qu’instinctif, raisonné autant qu’intuitif, Bruno Maderna véhiculait une gestique sobre avec baguette (mais parfois à mains nues) et ne faisait aucun effet de manche pour épater la galerie ou pour arriver à ses fins 16. Ne versant dans aucun pathétisme primaire, la signalétique s’appuyait sur des ordres courts et des mouvements légers, même dans les acmés les plus emphatiques. « Jamais de cette sorte de ballet que dansent les chefs devant leur public, sans même que les musiciens s’en aperçoivent. La tête bougeait peu, mais les yeux étaient partout », a remarqué son assistant Konrad Boehmer (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 350). Souci de la netteté, précision clinique pour déclencher l’émergence des pupitres ou ciseler différents plans sonores restent les points forts et probants du chef d’orchestre vénitien. Pierre Boulez 17 se souvient d’une « gestuelle ni austère, ni extravagante, ni même démonstrative » (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559). Sous la forme d’une confidence, il a même livré : « Plus Maderna a grossi, plus sa gestuelle est devenue calme. Il avait en outre de sérieux problèmes respiratoires. Je l’ai vu diriger L’Histoire du soldat, à Darmstadt, en 1963. Au premier rang, j’entendais son souffle plus que la musique. Ce râle, c’était physiquement difficile à supporter », avoue encore Boulez. Mentionnons aussi cette anecdote qui a fait le tour du monde et qui relate un échange entre Maderna et un contrebassiste somme toute consciencieux : « Mais non, vous jouez trop tôt. Il n’y a rien là. – Mais si, j’ai des notes. » Maderna rentre son ventre et regarde la partition : « Ah oui ! ». « Ce sont des choses dont on se souvient, parce que le personnage était drôle » (À Bruno Maderna, vol. 2, ibid.), rappelle à sa manière l’auteur de Pli selon Pli.

    Le « Tout-monde » madernien

    Semblable au « poète partageant la vie du monde » dépeint par Édouard Glissant (Glissant, 1997, p. 147), Bruno Maderna croquait l’existence à pleines dents – en tant qu’expert créateur, vivant entre le legs à dépoussiérer de la musica antiqua et l’espoir insouciant de l’expression expérimentale. Pour Maderna, il s’agissait de « comprendre que l’art, comme l’amour, ne peut s’épanouir que libre ; comprendre qu’on peut aimer plusieurs êtres et plusieurs styles, avoir plusieurs tendances ou contradictions » (Cadieu, 1992, p. 76). Pleine et entière, la sphère musicale se devait d’illuminer un « Tout-monde » – selon l’expression d’Édouard Glissant (Glissant, 1990, p. 176) – dont l’intégralité sert à refléter et révéler les tenants et les aboutissants de la destinée, des faits quotidiens et même des gestes d’ordre social (voire politique). De fait, l’univers madernien accuse autant que faire se peut les dépendances du profane et du religieux, les racines du savant et du populaire, la part de l’humour et l’aspiration au spirituel, l’expression et la communication, la cérémonie du concert et le spectacle de danse, l’opérette ou l’opéra, la nature et l’artifice, l’engagement politique et le bon plaisir (À Bruno Maderna, vol. 1, p. 265-269)… Dans ce sillage indubitablement éclectique 18, entre répertoire et création, son catalogue a couronné autant Claudio Monteverdi que Franz Lehár, Ottavio Petrucci que Virgil Thomson, Henry Purcell que Hugo Wolf, Karl Ditters von Dittersdorf que Charles Ives, Gustave Charpentier que Juan Hidalgo, Jules Massenet qu’Igor Stravinsky, Erik Satie qu’Irving Berlin, Paul Hindemith que Gian Carlo Menotti, Vittorio Fellegara qu’Arnold Schoenberg…

    Enregistrement de la Sérénade d’Arnold Schoenberg par Bruno Maderna et l’Ensemble Melos.

    « Maderna était un pragmatique, aussi proche de la musique en l’interprétant qu’en la composant », remarquait Pierre Boulez (1981, p. 550). Pour l’artiste transalpin – musicien de la vie 19 – une partition « accomplie » devait tenir du lien complexe existant entre l’acte créateur réussi et son accomplissement pratique, du tissage entre sa composition effective et sa réalisation stylistique : cristallisant un tout, l’œuvre véritable devenait alors, pour Maderna, une équation esthétique, un calcul poétique, un véritable problème existentiel à résoudre tant sur le plan musical qu’historique, tant au niveau philologique que philosophique. « On ne peut pas se retrancher, chair et esprit, de l’univers vivant qui nous entoure et dans lequel nous nous mouvons avec amour et révolte tour à tour », clamait-il (Cadieu, 1992, p. 76).

    « Mahler était devenu une obsession pour Maderna. »

    Mike Ashman20

    Voyez cet exemple affectueusement orienté vers la musique de Gustav Mahler21 dont Bruno Maderna savait dévoiler le souffle (l’anima), la dynamique symphonique ainsi que les moindres secrets fantasques et discrétionnaires⁣22.
    « Récemment, je suis tombé amoureux de Mahler, déclarait Maderna, et c’est désormais pour moi quelque chose d’encore plus important que mon admiration pour Debussy et Schoenberg : c’est le choix de toute culture et je pourrai l’emporter avec moi « comme une bannière pour prendre d’assaut les remparts »23, avouait-il. En outre, le clarinettiste du BBC Orchestra se souvient qu’il était très agréable de travailler avec le maestro : « sa technique était assez sauvage et improvisée, mais très bonne. Sa vision était souvent très romantique, pas du tout analytique. » 24 Dans cet article du New York Times du 9 janvier 1972 (déjà cité), l’auteur de la Serenata per un satellite a également relaté : « Pour diriger Mahler, vous devez comprendre que ce n’est pas seulement de la belle musique, mais un problème culturel. Vous devez voir dans la musique, mais aussi dans l’homme, dans toute sa cosmologie. Mahler est aussi un problème compositionnel, et quand un compositeur se trouve devant le même problème, il sait comment le résoudre. »

    À bon droit, il considérait le père de la Symphonie « des mille » comme l’incarnation suprême du poète souverain : ainsi « dans ses symphonies, et en particulier dans la Septième, je crois qu’il y a l’homme dans toute sa complexité, et même avec ses erreurs et son sale caractère, mais éclairés par une tension intérieure toujours très forte, par un arc tendu vers la totalité et l’absolu. Aujourd’hui, je sais combien Mahler est actuel, je sens que c’est précisément lui le poète, l’Idéal comme je me l’imaginais », a relaté avec émotion Bruno Maderna, en habits de chef d’orchestre (Bruno Maderna, Documenti, 1985, p. 109). De plus, au sujet de la Neuvième symphonie du compositeur autrichien, Dominic Gill – à l’évidence convaincu et ému – a écrit ces mots dans les colonnes du Musical Times, en avril 1971 : « C’était un Mahler presque ensoleillé : une crise au soleil, surmontée dans la chaleur d’un soir d’été. Les dernières pages étaient absolument magnifiques, absolument justes : le tempo ralenti jusqu’au néant, vidé de douceur, incommensurablement pur. »

    Enregistrement de la Symphonie n° 9 de Gustav Mahler par Bruno Maderna et l’Orchestre symphonique de la BBC.

    « Je vois qu’on a perdu la façon vraie d’écouter. »

    Bruno Maderna 25

    Dans ce domaine inhérent à la vie de la musique, la palette d’interprétation caressée par Bruno Maderna a été véritablement d’envergure. Faut-il rappeler qu’il a dirigé quasiment tout le répertoire d’Ockeghem à Méfano 26 ? « C’était un peu comme un singe qui aurait pu sauter en souplesse d’un arbre à l’autre de la musique, avec une incroyable désinvolture » (Boulez, 1981, p. 550), a noté Pierre Boulez à la mort de son collègue. Pour sa part, parlant de multiplicité et de circularité, Édouard Glissant concluait en trois mots : « La Transhistoire s’étend » (Glissant, 1990, p. 113). En fait, Bruno Maderna avait résolument saisi que « la musique touche directement, depuis le jazz jusqu’à la musique d’avant-garde. On a gagné une condition nouvelle : le public peut entendre des œuvres des siècles différents, et il a plaisir à faire des comparaisons », déclarait-il en 1965 (Cadieu, 1992, p. 77).

    Au niveau de la musique ancienne que Bruno Maderna a parfois transcrite (à l’image de son collègue Luciano Berio 27), citons juste le répertoire franco-flamand (montré en amont par Gian Francesco Malipiero), les pages de Compère, Ockeghem, les Sonates de Legrenzi, les Concerti de Torelli et de Vivaldi28, les Symphoniae sacrae de Giovanni Gabrieli, Griselda d’Alessandro Scarlatti, le Magnificat quarti toni de Josquin Desprez, des partitions extraites du Fitzwilliam Virginal Book (signées par Byrd, Philips…), le Magnificat ou les Concerti pour clavier et orchestre de Bach, The Fairy Queen (avec Cathy Berberian parfois appelée dans les programmes Catherine Berio) ou Didon et Énée de Purcell (ce dernier opéra ayant été donné à la Piccola Scala en 1963), l’Orfeo de Monteverdi (réalisation très personnelle de Maderna donnée au Festival de Hollande en 1967)…

    Lors des légendaires cours de Darmstadt 29, Maderna a même dirigé L’Amfiparnasso (1594), comédie harmonique en trois actes et un prologue d’Orazio Vecchi. En août 1966, dans ce temple allemand de l’avant-garde musicale, Maderna ne déclarait-il pas : « En tant que professeur, mon souhait serait d’accomplir une croisade afin de convaincre de la nécessité d’étudier la musique ancienne : voilà d’où provient le manque de technique » (Bosseur, 2010, p. 17).  Dans ce sillage, Alain Poirier a analysé avec justesse ce rapport particulier à la visitation comme pouvant émaner d’un exercice de relativité circonstanciée. « Lire le passé en fonction du présent constitue désormais, et pour toute cette génération, un mode de lecture, un filtre procédant d’une volonté de relecture – celle qui marque parallèlement les écrits de Butor ou de Barthes à la même époque » (Poirier, 2002, p. 229). De fait, en 1965, Bruno Maderna disait chercher dans le patrimoine ancien l’aspect toujours neuf du matériau. « Je veux en donner les sonorités réelles, peut-être surprenantes pour des endormis, non pour des vivants ! », confiait-il à Martine Cadieu (Cadieu, 1992, p. 81).

    Concernant le répertoire classique, romantique et moderne, remarquons également la visite enthousiaste d’un territoire extrêmement fertile, allant de Wolfgang Amadeus Mozart à Olivier Messiaen en passant par Franz Schubert, Robert Schumann, Johannes Brahms, Franz Liszt, Hector Berlioz, Carl Maria von Weber, Felix Mendelssohn, Richard Wagner, Claude Debussy, Gustav Mahler, Maurice Ravel, Richard Strauss, Alexandre Borodine, Igor Stravinsky 30, Béla Bartók 31, Arnold Schoenberg, Alban Berg, Anton Webern, Serge Prokofiev, Kurt Weill, Edgard Varèse ou Darius Milhaud… À chaque lecture attentive, l’œuvre est habitée, incarnée, servie à sa juste valeur humaniste. À propos de l’enregistrement de L’Heure espagnole de Maurice Ravel, en novembre 1960 au Royal Albert Hall de Londres, Carlo Curami observait que « le mérite de Bruno Maderna est d’avoir réussi à fondre les artistes dans un discours d’interprétation musicale qui ne doit rien au hasard et qui résulte d’un raffinement intellectuel extrême » (Curami, 1993, p. 6).

    Enregistrement de L’Heure espagnole de Maurice Ravel par Bruno Maderna avec l’Orchestre symphonique de la BBC.

    Au sujet de l’auteur d’Ionisation, Luigi Nono a évoqué cette période bénie du début des sixties : « Bruno fut particulièrement proche de Varèse dans ces années : il était devenu l’un des grands chefs d’orchestre les plus assidus et les plus inspirés de sa musique. Je me souviens très bien de Bruno occupé à déchiffrer ses partitions avec le compositeur à côté de lui ; c’était un très beau rapport musical et amical auquel je participais aussi » (Nono, 1993, p. 48). Dans ce domaine « classique » où l’écriture musicale reste plutôt fidèle au solfeggio de nos ancêtres, Bruno Maderna désirait dépoussiérer un à un les objets-cultes, standardisés lors de concerts-musées de la musique, comme il voulait combattre ardemment les interprétations dites « traditionnelles », mal assumées par les interprètes vieillissants de ces œuvres pourtant phares. Comme le relevait Édouard Glissant, « ouvrir l’imaginaire des langues, les doter de lieux nouveaux, revient à combattre réellement les uniformités, les dominances, les standards » (Glissant, 1990, p. 225).

    En 1970, bravant toute réserve bienséante, Bruno Maderna s’est expliqué en ces termes : « Le pauvre Beethoven, par exemple, devient ridicule avec toute l’emphase et la fausse grandiloquence dont on le surcharge ; de nombreux chefs d’orchestre célèbres ont attribué à Beethoven des intentions qu’il n’a pas. Nous, en Italie, nous ne sommes pas capables de bien interpréter Verdi : trop de pauses, trop d’arrêts et d’exagérations de toutes sortes que le compositeur ne voulait certainement pas. En France, on est terrible avec Debussy. Aucun chef français n’est capable de diriger ses œuvres : ils les jouent uniquement pianissimo. En Allemagne, c’est encore pire avec Wagner : les rythmes deviennent infinis, pour paraître plus wagnériens. À la fin, on se fait des grandes œuvres l’idée qu’on peut se faire de la peinture de Raphaël ou de Giorgione en ayant vu seulement des reproductions chez son coiffeur. » 32

    À plusieurs reprises, Olivier Messiaen a rendu hommage au chef d’orchestre Bruno Maderna. D’une part, le compositeur français a dit qu’il avait été séduit par l’exécution de son œuvre Et exspecto resurrectionem mortuorum devant l’Apâdânâ de Persépolis (Messiaen, 1986, p. 154). D’autre part, il a tenu à honorer « un merveilleux musicien mort prématurément », qui a dirigé plusieurs de ses œuvres (dont les Oiseaux exotiques à la BBC) et qui était « un admirable chef debussyste. Personne n’a mieux dirigé que Maderna Jeux et Iberia. Il était également un vrai mozartien et l’a prouvé en conduisant plusieurs séances de l’intégrale des concertos de piano de Mozart qu’Yvonne Loriod a donnée jadis à Paris » (Messiaen, 1986, p. 224). Il s’agissait de la présentation par Messiaen des vingt-deux opus concertants de Wolfgang Amadeus Mozart au Conservatoire de Paris, durant l’hiver 1964 33, l’orchestre étant placé tour à tour sous la houlette de Pierre Boulez, Bruno Maderna ou Louis Martin (Boivin, 1995, p. 237). De plus, notons qu’à l’écoute des enregistrements de La Mer et de Jeux – deux partitions orchestrales dirigées par Maderna – « ressortaient de manière admirable, et sans doute nouvelle pour l’époque, la variété et la complexité de la texture métrico-rythmique et timbrique de la musique de Debussy, le jeu des plans sonores, de l’articulation des séquences temporelles, mais sans renier les émotions et les gestes », a analysé Gianfranco Vinay (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 545).

    Au regard de la musique contemporaine, Bruno Maderna se proposait vaillamment de ne programmer que des « œuvres sûres, couronnées de succès, ou, de toute façon, d’un engagement et d’un intérêt très élevé ». Par ailleurs, il mettait un point d’honneur à ne pas programmer ses propres partitions 34, afin de pouvoir refuser plus librement les opus médiocres ou décevants de ses confrères, ou les partitions que d’autres essaieraient de lui imposer indirectement. « Je me ferai des ennemis mais à visage découvert » 35, écrivait-il à Francesco Siciliani, le 4 février 1972. Nonobstant, à l’instar d’Hermann Scherchen créant à Paris les Déserts d’Edgard Varèse, ne cachons pas que Bruno Maderna a essuyé, lui aussi, quelques scandales (Nono, 1993, p. 359-364) dont, en avril 1961 36 à Venise, celui de la création mémorable d’Intolleranza 1960 de Luigi Nono 37. Quelque temps auparavant, Pierre Boulez et Bruno Maderna s’étaient connus (en 1952) aux Internationale Ferienkurze für Neue Musik Darmstadt (Trudu, 1992). Parmi de nombreux souvenirs, l’auteur des Structures a révélé que son camarade « dirigeait très bien. Mais quand les œuvres ne l’intéressaient pas, surtout à Darmstadt, il improvisait » (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559). Dans cette optique, lors d’une émission télévisée à la RAI de Milan diffusée en 1969, Maderna déclarait : « Mon travail de composition s’achève avec les répétitions. Sur scène, je me laisse aller au gré de l’improvisation » (RAI, 1969).

    Bien sûr, Bruno Maderna a dirigé ses contemporains italiens, tous genres et tous styles confondus. Défenseur zélé du patrimoine musical de son pays, il a ainsi conduit moult partitions de générations différentes dont Pause del silenzio, le Quatrième concerto pour piano et orchestre ou la Sinfonia dello Zodiaco de Gian Francesco Malipiero, Salmo IXNoche oscura de Goffredo Petrassi, Dialoghi de Luigi Dallapiccola (en création mondiale à Venise en septembre 1960), Il canto sospeso (entre autres) de Luigi Nono ainsi que les créations mondiales de Composizione per orchestra n° 1 ou Memento, Romance de la guardia civil espanola à Hambourg, España en el corazón ou Composizione per orchestra n° 2 à Darmstadt, Canciones para Silvia à Londres – autant de titres de Luigi Nono. Songeons également à Thumos de Girolamo Arrigo, Allez hop (avec Cathy Berberian), Serenata I (avec Severino Gazzelloni), Tempi concertati ou Sinfonia de Luciano Berio (Osmond-Smith, 1989, p. 12) 38, mais aussi au Triplum d’Aldo Clementi, Parole da Beckett de Giacomo Manzoni, et même au Concerto soirée de Nino Rota…

    Bruno Maderna a aussi défriché les œuvres des adeptes sériels, des visiteurs zélés et des « scholistes »39 convaincus de Darmstadt 40, centre international spécialisé dans la musique contemporaine qu’il découvre dès l’été 1950 – se sentant quelques proches affinités, Claude Ballif (alors en Allemagne) n’appelait-il pas Maderna le « Balzac de ces temps-là » (Ballif, 1992, p. 57) ? Parmi tant de propositions, citons : Position de Konrad Boehmer, Concerto pour piano et orchestre de Kees van Baaren (avec Alois Kontarsky au clavier), Available Forms ou From Here d’Earle Brown 41, Glossolalie de Dieter Schnebel, Roméo et Juliette de Boris Blacher, Cummings ist der DichterFigures-Doubles-Prismes ou Polyphonie X de Pierre Boulez (cette dernière pièce ayant fait scandale), Gruppen ou Kontrapunkte de Karlheinz Stockhausen, Aventures et Nouvelles aventures, Ramifications ou le Concerto pour violoncelle de György Ligeti, Rimes d’Henri Pousseur, Introversion d’Helmut Lachenmann, Magies de Francis Miroglio, Imaginario II de Luis de Pablo… autant de pièces aux esthétiques parfois très opposées qui ont été pour la plupart créées lors des fameux cours estivaux, entre 1952 et 1968 (Borio et Danuser, 1997 ; Metzger et Riehn, 1999). Se remémorant les soirées off qui avaient lieu après les concerts de Darmstadt (séances survoltées au possible et parfois bien arrosées dans les auberges locales), André Boucourechliev a évoqué les épopées circonstanciées de quelques protagonistes cosmopolites : « À toute heure du jour et de la nuit, Maderna tenait une espèce de « boutique de doléances » où venaient se plaindre ceux qu’on n’avait pas joués ; en général, il arrondissait les angles ; parfois il ne pouvait faire éviter quelque molestage ou échange de coups » (Von der Weid, 2010, p. 288).

    Une petite expérience d’interprétation

    Plus sérieusement, afin d’appréhender la spécificité de la compréhension des partitions conduites par le chef vénitien, nous avons voulu comparer deux enregistrements discographiques 42d’« Avant l’artisanat furieux » la pièce instrumentale inaugurale du Marteau sans maître (1953) de Pierre Boulez : l’un dirigé par Maderna, l’autre par Boulez. En dehors des différences dues à des prises de son foncièrement dissemblables (datant pourtant de la même époque : 1961 et 1962), l’Italien s’est penché sur le global alors que le Français a investi le local.

    D’une part, la prédominance des instruments de tessiture moyenne (flûte en sol, alto, guitare et vibraphone) au sein de ce premier mouvement boulézien a fait prendre un repère métronomique assez lent à Bruno Maderna, bien que la partition demandât un tempo noté « rapide » (208 à la noire). Il semblerait que ceci soit contraire à sa manière de voir les mouvements de danse inclus dans certaines symphonies de Mozart, pour lesquels Maderna avait tendance à prendre des tempi plus rapides (cf. À Bruno Maderna, vol. 2, p. 541). Dans ce registre, le clarinettiste anglais Colin Bradbury a fait aussi mention d’une « Huitième de Beethoven d’une rapidité incroyable ! » (in Ashman, BBCL 4179-2, p. 12). Par ailleurs, Célestin Deliège avait remarqué que Bruno Maderna se gaussait « des minutages toujours forcés, indiqués dans les partitions » (cf. Deliège, 2003, p. 540).

    Incontestablement, la vision madernienne du prélude du Marteau sans maître a été ici analytique, accusant à certains égards un sens avéré du détail et mettant en relief un vocabulaire sonore bien articulé et proprement prononcé (même si l’alto de Dino Asciolla par exemple n’est pas forcément très en mesure – notamment à la toute fin du mouvement). Pour information complémentaire, il faut peut-être savoir que Boulez n’a jamais entendu ses propres œuvres dirigées par Maderna, ni Le Marteau sans maître, ni Le Soleil des eaux, ni les autres. « Il les a interprétées comme il a voulu. Je savais qu’il avait un grand sens musical, une musicalité, une séduction naturelle, difficiles à expliquer, dans ce qu’il faisait. Ce n’était pas la rigueur qui importait chez lui. Il obtenait un son, même si celui-ci n’était pas toujours précis », expliquera-t-il par la suite (À Bruno Maderna, vol. 2, p. 559).

    D’autre part, à considérer maintenant la version de la partition dirigée par Boulez, d’emblée elle montre manifestement un tempo d’allure plus rapide comme indiqué sur le repère métronomique. Mais contrairement à la version madernienne, la conduite boulézienne, somme toute plus fluide, prend le parti d’embrasser la phrase entendue cette fois dans son long terme, sculptant l’aura globale du quatuor en présence plus que la singularité pointilliste de chacun des quatre discours à additionner pour en déduire un tout. Alors, si on peut être éventuellement d’accord avec Maderna que le chef-compositeur est plus à même de comprendre les œuvres 43, par rapport au chef-instrumentiste, faut-il créer une nouvelle différence entre chef-compositeur non auteur de l’opus et chef-compositeur auteur de sa propre production ? Contrairement à certains commentateurs sûrs de leur fait, Bruno Maderna trouvait que les disques e Petrouchka, de la Symphonie de psaumes ou du Jeu de cartes dirigés par Igor Stravinsky étaient « d’excellentes versions » 44.

    De la musique contemporaine

    Certes, en dehors des anciens et des modernes, des baroques et des romantiques, Bruno Maderna a bien évidemment dirigé également d’autres compositeurs de sa génération, « souplesse » 45 et ouverture d’esprit faisant partie de ses points forts. Songeons par exemple à Krzysztof Penderecki (Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima de 1959-1961 que Maderna conduit lors d’un concert à Rotterdam, en février 1967), à Witold Lutoslawski (Jeux vénitiens datant de 1961 46), à Iannis Xenakis (Stratégie 47 de 1962), ou encore aux compositeurs plus jeunes comme Jean-Claude Éloy (Équivalences de 1965), Paul Méfano dont la partition pour voix et orchestre baptisée Paraboles 48 a été interprétée au début de l’année 1965, lors de la saison parisienne du Domaine Musical ou Carlos Roqué Alsina (Funktionen à Darmstadt en 1966, Symptom à la Radio de Hambourg en 1969)…

    Affiche d’un concert d’œuvres cosmopolites placé sous la direction de Bruno Maderna (Darmstadt, 27 septembre 1966).

    Un peu lassé, après avoir parlé de nombreux concerts qu’il dirigeait dans les années 1950 à Hambourg, à Stockholm ou à Copenhague, Bruno Maderna écrivait à Luigi Rognoni : « J’ai du succès. Mais on ne m’invite chez nous que pour des enregistrements sur la troisième chaîne. Comme d’habitude, la musique qui devrait être vécue plus que sentie est le privilège d’une minorité » (Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 40). Attiré par les différentes facettes kaléidoscopiques et complémentaires du « Tout-monde » (populaire et savant), Bruno Maderna militait autant pour les plis de l’œuvre ouverte que pour les replis de la pensée « archipélique » 49 (surtout au niveau compositionnel, à l’instar de son ami André Boucourechliev 50). « Héros »51 au grand cœur, ce « fils de l’Italie »52 voulait autant percevoir les ruses combinatoires du hasard qu’ébranler sciemment les affects convenus de l’humanité tout entière. Comme l’énonce encore Édouard Glissant, « la Mémoire est un archipel, nous y sommes des îles que les vents inspirés mènent à dérader » (Glissant, 2006, p. 164). Dans le contexte de la pluralité de l’épars, Luciano Berio désirait, en 1981, « convaincre les éditeurs et les amis musiciens de rassembler toutes les œuvres de Bruno pour établir des éditions qui ne portent pas trop ouvertement la marque des événements, des difficultés quotidiennes, de la précipitation et des solutions hâtives » (Berio, 1983, p. 71).

    En guise de conclusion, laissons une fois encore la parole à Luigi Nono qui, au lendemain de la mort de son professeur, relatait : « Bruno Maderna continue à être aimé et apprécié par des orchestres, des solistes, des compositeurs et par des milliers de gens. Tous ont été, à travers lui, mis en communication directe avec la réalité vivante de la musique devenue intelligible quant à sa signification, sa structure et sa fonction » (Nono, 1993, p. 414). Ces propos sincères semblent résumer à merveille la part positive de l’aura du maestro qui rayonne sporadiquement encore aujourd’hui parmi les (trop rares) études de spécialistes. Au niveau de la direction d’orchestre (comme au plan de la composition), nous avons eu à faire au passage sidérant d’une comète inspirée. Que cette étoile resplendisse à jamais dans le firmament des génies à découvrir ou à redécouvrir.

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    Quelques mots à propos de : Pierre Albert Castanet

    castanet-leroy@wanadoo.fr

    Compositeur et musicologue, Pierre Albert Castanet est professeur à l’université de Rouen (Département de musicologie) et professeur associé au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Directeur du département des Métiers de la culture (université de Rouen), il est aussi directeur de collection musicologique pour les éditions Michel de Maule, Basalte, Ina-GRM, Millénaire III, Les Cahiers du CIREM… Il a enseigné dix ans dans le cadre de la formation doctorale « Musique et Musicologie du XXᵉ siècle » (IRCAM, ENS, EHESS – Paris) et intervient depuis 2004 comme conférencier au sein du Collège de la Cité de la musique à Paris. Spécialiste de musique contemporaine, il a signé des centaines d’articles à travers l’Europe et publié une dizaine de livres. Parmi ses publications, Tout est bruit pour qui a peur – Pour une histoire sociale du son sale a reçu le Prix des Muses en 2000. Quand le sonore cherche noise – Pour une philosophie du bruit a obtenu un coup de cœur de l’Académie Charles-Cros en 2009 (deux ouvrages publiés chez Michel de Maule à Paris).

    Notes

    1. Bruno Maderna, Programme du IXᵉ festival di Musica contemporanea de la Biennale de Venise, 1946. ↩︎
    2. Édouard Glissant, 1997, p. 68. ↩︎
    3. Violoniste, Bruno Maderna a commencé l’étude de la musique à l’âge de 4 ans. ↩︎
    4. L’article de journal allemand se poursuit ainsi : « Même Mussolini s’intéressa à la carrière artistique du jeune Bruno Maderna qui, voici quelques mois, a fêté ses 16 ans. Une bourse de l’État l’a aidé à étudier ce qu’il peut étudier dans son art auprès du célèbre chef d’orchestre et compositeur milanais Arrigo Perollo » (extrait du Tagesbots du 28 juillet 1936. Cet article de presse est reproduit dans : À Bruno Maderna, 2007, vol. 1, p. 460). ↩︎
    5. D’après la lettre de Bruno Maderna envoyée à Vérone à Irma Manfredi le 13 aout 1941 (correspondance avec la dame qui l’avait adopté, reproduite dans : À Bruno Maderna, 2007, vol. 1, p. 474-475). Voir également les informations provenant des propos de Maderna tenus en janvier 1970 et reproduits dans : Fearn, 1990, p. 299. ↩︎
    6. Au début des années 1960, Bruno Maderna a déjà « la réputation d’être le digne successeur de Scherchen », lit-on dans Bernard, 1963, p. 1474-1475. De même, Antoine Goléa écrit que le chef d’orchestre italien « a joué pour la génération d’après 1945, exactement le rôle de Scherchen pour celle d’après 1910 » (Goléa, 1977, p. 809). ↩︎
    7. Stone G. et Stout A., « Entretien radiophonique avec Bruno Maderna », WEFM Chicago, 23 janvier 1970 (in Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 21). ↩︎
    8. « Quelques exemples : en 1911, création de Pierrot lunaire de Schönberg ; en 1924, création des premiers extraits de Wozzeck de Berg ; en 1936, le Concerto pour violon du même auteur ; en 1943, Variations op. 30 de Webern ; en 1954, Déserts de Varèse ; en 1957, Pithoprakta de Xenakis. » (Mâche, 2000, p. 46). ↩︎
    9. En 1966, Bruno Maderna est directeur musical de la Deutsche Oper à Berlin. Grâce à l’entremise de Luciano Berio, son assistant est Carlos Roqué Alsina. Bruno Maderna est le compositeur auquel il doit le plus et qu’il a le plus aimé. « Cet homme était un ange, et c’est à Darmstadt qu’il a dirigé ma musique, à la tête de son merveilleux Ensemble », raconte le pianiste compositeur d’origine argentine (cf. Galpérine, 2011, p. 51). ↩︎
    10. Les rencontres donneront naissance à une revue baptisée Incontri, fondée sur le modèle de la revue allemande Die Reihe (dirigée par Herbert Eimert avec la collaboration de Karlheinz Stockhausen). ↩︎
    11. Bruno Maderna a été fait « citoyen d’honneur » de la ville de Darmstadt en 1970. ↩︎
    12. Lettre reproduite dans : Bruno Maderna / Heinz Holliger, p. 30-33. Pour des visées complémentaires, prière de consulter les propos de Gianfranco Vinay, Pierre Albert Castanet et Paul Méfano tenus lors de la journée d’étude internationale intitulée Aimer Bruno Maderna (Paris, Centre de Documentation de la Musique Contemporaine, 3 février 2011 –communications orales en ligne sur le site du CDMC). Complété et augmenté à souhait, le présent article émane de ce colloque parisien. ↩︎
    13. Dans un texte intitulé « Pour Marino Zuccheri » daté d’août 1986, Luigi Nono, un brin amer, a posé cette question : « Pourquoi Bruno Maderna est-il aujourd’hui presque ou tout à fait oublié ? » (Nono, 1993, p. 467). À noter également que, curieusement, dans l’Histoire concise de la musique moderne (Paris, Fayard, 1978), Paul Griffiths ne cite à aucun moment le nom de Maderna. ↩︎
    14. Dans ce même volume, un autre texte intitulé « Musique et resistenza » qualifie Maderna de « pivot du renouveau de la situation musicale italienne » (p. 237). ↩︎
    15. Second violoncelliste à La Scala de Milan, Arturo Toscanini (1867-1957) a notamment participé en tant qu’instrumentiste à la création d’Otello de Giuseppe Verdi. Pour l’anecdote, Hermann Scherchen (1891-1966) était altiste dans l’Orchestre Blüthner avant d’être engagé, à l’âge de 20 ans, en tant que chef de l’Orchestre Philharmonique de Berlin ; Pierre Boulez était ondiste auprès de la compagnie Renaud-Barrault à Paris… ↩︎
    16. On peut voir Bruno Maderna faire répéter Déserts d’Edgard Varèse dans le film Hommage à Edgar Varèse réalisé en 1965 par Gérard Patris et Luc Ferrari (DVD Les Grandes répétitions, Paris, INA / K. Films, 2010). Voir également Maderna chef d’orchestre sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=6VOSVVelpH0 ↩︎
    17. À noter que Pierre Boulez a écrit en 1974-1975 Rituel – in memoriam Bruno Maderna pour orchestre en huit groupes, commande de la BBC (Londres). ↩︎
    18. Voir les différents enregistrements maderniens récoltés par Roberto Giuliani dans : « Politica culturale e musica d’avanguardia : la presenza di Bruno Maderna nella RAI degli anni Cinquanta » (Bruno Maderna, Studi e testimonianze, 2004,p. 66-105). Prière de consulter : Verzina, 2003, p. 373-392. Lire aussi la discographie annotée par Maurizio Romito dans À Bruno Maderna, vol. 2p. 587-623. ↩︎
    19. « Je voudrais me souvenir de sa grande générosité, mais aussi –et ce fut pour moi vraiment fondamental – de la manière complètement différente qu’il avait de vivre la musique », énonce Luigi Nono, « Une autobiographie de l’auteur racontée par Enzo Restagno » (Nono, 1993, p. 24). ↩︎
    20. Ashman, BBCL 4179-2, p. 12. ↩︎
    21. Compositeur que Maderna considérait comme un « tout culturel » (cf. Deliège, 2003, p. 540). ↩︎
    22. Cf. l’enregistrement extraordinaire de la Neuvième symphonie de Gustave Mahler dirigé par Bruno Maderna dont nous avons reproduit la pochette (cf. « BBC Legends » BBCL 4179-2). La prise de son date du 31 mars 1971 au Royal Festival Hall de Londres. ↩︎
    23. Propos cités par Ashman, BBCL 4179-2, p. 13. ↩︎
    24. Colin Bradbury cité par Ashman, BBCL 4179-2, p. 12. ↩︎
    25. Cadieu, 1992, p. 76. ↩︎
    26. Pour mémoire, Paul Méfano a composé en 1974 une partition pour violoncelle solo, ensemble instrumental et bande magnétique intitulée À Bruno Maderna. ↩︎
    27.  Luciano Berio a aussi arrangé des pièces de Monteverdi, Purcell, Boccherini… ↩︎
    28. Gian Francesco Malipiero lui a fait découvrir – entre autres – la musique d’Antonio Vivaldi. On sait que Maderna a ensuite activement participé à la préparation des éditions de la musique du « Prêtre roux ». ↩︎
    29. Rappelons que dans les années 1950, les concerts parisiens du Domaine Musical de Pierre Boulez programmaient aussi des partitions de Machaut, Dufay, Gesualdo, Monteverdi ou Dowland. ↩︎
    30. Cathy Berberian raconte qu’elle a eu un jour un désaccord avec Bruno Maderna à propos de l’interprétation des Pribaoutki et des Berceuses du Chat d’Igor Stravinsky (cf. la lettre de Cathy Berberian envoyée à Roman Haubenstock-Ramati et datée du 4 juillet 1963 dont un extrait est reproduit dans : Vila, 2003, p. 137). ↩︎
    31. En compagnie de Luigi Nono, Bruno Maderna a étudié dès 1947 – d’une manière comparée  le chromatisme de Béla Bartók, d’Arnold Schoenberg et des anciens contrapuntistes flamands (cf. Nono, 2007, p. 489). ↩︎
    32. George Stone et Alan Stout, « Entretien radiophonique avec Bruno Maderna », WEFM Chicago, 23 janvier 1970 (texte reproduit dans : Bruno Maderna / Heinz Holliger, 1991, p. 23). ↩︎
    33. Cette année-là, Roland de Candé perçoit Bruno Maderna comme l’un des chefs de file de la jeune école italienne qui « s’est engagé sur la voie tracée par Webern » (Candé, 1964, p. 144). À cette même époque, Marius Constant – compositeur et chef d’orchestre – avoue à Martine Cadieu qu’il « admire » Bruno Maderna (Cadieu, 1992, p. 43). ↩︎
    34. En dehors de la programmation signée par ses soins, Bruno Maderna dirigera néanmoins ses propres partitions tant en Italie qu’à l’étranger : à la Biennale de Venise, à la Biennale de Zagreb, à la RAI de Milan ou de Rome, à Vérone, Darmstadt, Cologne, New York, Rochester, Londres, au festival de Royan ou au festival de Hollande… entre autres (SerenataCantata da camera « 4 lettere », Concerto pour pianoConcertos pour hautbois n°2 et n°3HyperionStele per DiotimaQuadriviumGrande AulodiaVenetian JournalBiogrammaSatyricon…). Consulter par exemple : Besançon H., 2007. ↩︎
    35. Lettre de Bruno Maderna reproduite dans Studi su Bruno Maderna, 1989, p. 72-73. ↩︎
    36. Cette même année 1961, Daniel Charles note dans l’Encyclopédie de la musique que Bruno Maderna poursuit « une carrière remarquable, et très vite internationale, de chef d’orchestre » (1961, tome 3, p. 126). ↩︎
    37. À noter que Maderna avait monté avec Nono la bande magnétique de la première scène de la deuxième partie de cette action scénique militante, bande-son réalisée bien entendu au studio de phonologie de Milan qu’il dirigeait conjointement avec Berio. ↩︎
    38. De concert, Maderna et Berio ont partagé « le même enthousiasme pour un éventail encyclopédique de musique, passée et présente, et un scepticisme joyeux à l’égard des polémiques doctrinaires qui s’étaient rapidement développées autour de la « Nouvelle Musique » » (Osmond-Smith,1989, p. 12). ↩︎
    39. Terme d’Antoine Goléa paru dans « Quand le voile se déchire », Domaine musical nᵒ 1 – Bulletin international de musique contemporaine, 1954, p. 147. ↩︎
    40. Cf. Dalmonte, 1996, p. 199-205. Prière de lire aussi : Fearn, 1987. ↩︎
    41. Admiratif quant aux différents styles embrassés, Luigi Nono avouait que « Bruno Maderna faisait des miracles » (Nono, 1993, p. 456). ↩︎
    42. Il s’agit premièrement d’un ensemble instrumental dirigé par Bruno Maderna en janvier 1961, à Rome – durée : 2’01 (cf. La nuova musica, CD Stradivarius, STR 10028, volume 6) et deuxièmement de l’Ensemble du Domaine Musical dirigé par Pierre Boulez en octobre 1962, à Paris – durée : 1’20 (cf. Pierre Boulez, Le Domaine musical, coffret de CD Accord n° 476 92 09, volume 1 ou CD Adès 14.073-2 de 1964). Prière de consulter également la version dirigée par Maderna sur http://www.youtube.com/watch?v=zvWBiox8Hd8 ↩︎
    43. Précepte venant de l’enseignement d’Hermann Scherchen qui préconisait que « l’apprentissage de l’élève-chef doit être accompagné d’un enseignement pratique des plus intensifs à propos de la composition […] » (Scherchen, 1986, p. 22-23). ↩︎
    44. Lettre de Bruno Maderna à Irma Manfredi datée du 19 décembre 1939. ↩︎
    45. « La souplesse, tant dans la composition que dans la direction, a toujours été un trait dominant de son comportement », résumait à sa manière Célestin Deliège (Deliège, 2003, p. 533). ↩︎
    46. Partition que le compositeur polonais emporte avec lui au Berkshire Music Center de Tanglewood où il est professeur invité de composition en 1962 ; Maderna y séjournera dix ans plus tard… ↩︎
    47. Cette partition est conçue pour opposer deux chefs d’orchestre qui imaginent chacun une tactique musicale en fonction des règles édictées par l’autre. Le public qui sert d’arbitre déclare in fine l’ensemble vainqueur. À la création au festival de Venise (23 avril 1963), la phalange orchestrale menée par Bruno Maderna a gagné la joute sur celle conduite par Konstantin Simonovic. ↩︎
    48. Pour information : cette partition a été enregistrée dans un CD 2e2m collection, n°1007, publié en 1996. Compositeur-chef d’orchestre, Paul Méfano était considéré à l’époque comme « l’enfant terrible du Conservatoire » de Paris. À consulter l’article de La Tribune de Lausanne daté du 31 janvier 1965 et intitulé « Paul Méfano, le jeune homme doux qui met les instrumentistes en colère », nous pouvons nous rendre compte que l’heure était au scandale, la partition de Paraboles étant considérée comme une injure faite aux instrumentistes. Passant outre le chahut fomenté par le chef et les musiciens, le compositeur échappa de justesse à la police. Ayant eu vent de l’échauffourée via Olivier Messiaen, Pierre Boulez – dont Paul Méfano était aussi l’élève à Bâle – décida de faire jouer correctement cette œuvre le 20 janvier 1965, sous la direction de Bruno Maderna (cf. Aguila, 1992, p. 301-303). ↩︎
    49. Sur la pensée « archipélique », prière de lire : Glissant, 1997, p. 31. Par ailleurs, dans ce sillage rappelant la manière d’invention madernienne, le poète écrit que la pensée analytique est « invitée à construire des ensembles, dont les variances solidaires reconstituent la totalité du jeu. Ces ensembles ne sont pas des modèles, mais des échos-monde révélateurs. La pensée fait de la musique. » (Glissant, 1990, p. 107). ↩︎
    50. Martine Cadieu raconte qu’un jour Boucourechliev évoqua « les secrets de La Grande Aulodia de Maderna qu’il semblait avoir composée lui-même, tant il la connaissait de l’intérieur, dans un tel amour » (in Poirier, 2002, p. 35). ↩︎
    51. Cf. Sandro Cappelletto, « Une vie de héros entre hasard et fébrilité », Le Monde du 12 septembre 1991. ↩︎
    52. Expression d’Antoine Goléa qui dira également que Bruno Maderna a été le « véritable Scherchen de la nouvelle génération » (Cf. Goléa, 1962, p. 84). En outre, italien de souche, Maderna est mort à Darmstadt, naturalisé allemand. ↩︎
  • Les notes inégales en musique française : ce que nous apprennent les « ètrangers »

    Les notes inégales en musique française : ce que nous apprennent les « ètrangers »

    Résumé

    La façon de jouer les notes inégales dans la musique française, et dans celle de clavecin en particulier, reste un délicat sujet d’interrogation. Examiner la façon dont cette inégalité est notée ailleurs en Europe nous aide aujourd’hui à comprendre et à interpréter ce style de jeu si usuel chez les compositeurs français.

    Mots-clés : notes inégales, style luthé, clavecin, L’Art de toucher le Clavecin, Allemande, Prélude, Fantaisie, d’Anglebert, Couperin, Saint-Lambert, Jacquet de La Guerre, Grigny, Dieupart, Lebègue, Blow, Purcell, Croft, Bach, Handel, Telemann

    Les notations musicales des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles continuent de poser à l’interprète d’aujourd’hui maintes questions délicates. Le passage de la partition d’une pièce à son exécution vocale ou instrumentale demande une familiarité avec un ou plutôt plusieurs solfèges différents de ceux des époques qui ont suivi. Les idiomes nationaux marqués, le mélange complexe de rupture et de continuité qui existe entre le Grand Siècle et les Lumières génèrent des notations très diverses qu’il convient d’examiner soigneusement. La façon de jouer les notes inégales dans la musique française en général, et dans celle de clavecin en particulier, provoque toujours maints débats passionnés.

    Cet article ne veut certainement pas faire un point exhaustif sur cette question, ni indiquer à quel endroit il convient ou non d’« inégaliser ». Son sujet est plutôt d’examiner comment cette inégalité est notée dans d’autres pays européens, et de quelle façon nous pouvons aujourd’hui en tirer un enseignement.

    Suite à trente ans de cours, de concerts et de disques consacrés au répertoire français, j’ai pu remarquer à quel point l’attitude des clavecinistes, mais aussi des organistes, vis-à-vis des notes inégales était récurrente. Puissent les auteurs étrangers contemporains des d’Anglebert, Couperin ou Rameau perturber un peu nos habitudes mais surtout nos craintes.

    François Couperin dans sa méthode de clavecin écrit ce paragraphe magnifique :

    « J’ai cru qu’il ne seroit pas inutile de dire un mot sur les mouvemens françois, et la diffèrence qu’ils ont avec ceux des jtaliens.

    Il y a selon moy dans notre façon d’ecrire la musique, des deffauts qui se raportent à la manière d’ècrire notre langue. C’est que nous ècrivons diffèremment de ce que nous èxècutons ; ce qui fait que les ètrangers joüent notre musique moins bien que nous ne fesons la leur. Au contraire les Italiens ècrivent leur musique dans les vrayes valeurs qu’ils l’ont pensèe. Par exemple. Nous pointons plusieurs croches de suite par degrés-conjoints ; Et cependant nous les marquons ègales ; notre usage nous a asservis ; Et nous continüons. » 1

    Ce texte est l’un des plus connus concernant la pratique habituelle des notes inégales (ou notes pointées). L’habitude d’écrire et d’imprimer des notes égales mais de les interpréter d’une façon plus ou moins inégale suivant le caractère du morceau est une spécificité de la musique française de cette époque. La prononciation de notre langue crée naturellement une sorte d’inégalité rythmique qui se devait d’être retrouvée chez les chanteurs mais aussi chez les instrumentistes, ceux-ci imitant ceux-là. Comme le dit un éminent claveciniste, spécialiste de ce répertoire : « Cette musique ne saurait donc exister sans plus ou moins d’inégalité. » 2

    Je l’ai dit plus haut, le sujet de cet article n’est pas d’indiquer les endroits où l’inégalité doit être jouée. Je signale simplement qu’en général cette inégalité s’applique essentiellement aux parties mélodiques, celles qui prennent en charge le discours ou les discours de la pièce, et non aux remplissages harmoniques qui peuvent les compléter. Ainsi, l’écriture luthée ou brisée, cette façon si prisée chez les clavecinistes français d’égrener l’harmonie horizontalement, avec de constants jeux de retards, ne se prête pas bien à un jeu inégal. Les Baricades mistérieuses de François Couperin (Sixième Ordre de son Second Livre de Pièces de Clavecin, Paris, 1716 ou 1717, p. 6 et 7) en sont le meilleur exemple. D’autre part, et sans doute à cause de cette égalité inhérente au style luthé, on a longtemps affirmé que les notes disjointes (que l’on rencontre beaucoup dans ce style) ne devaient jamais être jouées inégalement. Or, les notes disjointes lorsqu’elles font partie d’une mélodie peuvent être jouées inégales pour ne pas rompre le caractère global d’une phrase musicale. Pour ne citer qu’un exemple, dans l’Allemande de la suite en mi mineur/majeur de Jean-Philippe Rameau (Pièces de Clavessin, Paris, 1724), il est sans doute souhaitable de ne pas perturber l’inégalité des doubles-croches aux mesures 5, 6, 8 et 9 et aux mesures équivalentes dans la seconde partie de la pièce, sous prétexte que ces endroits de la mélodie comportent des notes disjointes qui forment des arpèges.

    Les Allemandes justement, qui ouvrent souvent les suites de danses françaises, me semblent un bon révélateur des problèmes, mais aussi des faux problèmes, qui peuvent se poser à l’interprète d’aujourd’hui. En complément du texte de Couperin cité plus haut, il convient d’ajouter ces phrases un peu plus anciennes du théoricien Michel (?) de Saint-Lambert :

    « Cette égalité de mouvement que nous demandons dans les Notes d’une même valeur ne s’observe pas dans les Croches, quand il y en a plusieurs de suite. On a coûtume d’en faire une longue & une bréve successivement, parce que cette inégalité leur donne plus de grace […]. Cependant cette inégalité de plusieurs Croches de suite, ne s’observe plus dans les Piéces dont la Mesure est à quatre temps, comme par exemple dans les Allemandes, à cause de la lenteur du mouvement. Alors l’inégalité tombe sur les doubles croches, s’il y en a. » 3

    Cette manière de jouer allait-elle réussir à passer les frontières ? L’art des clavecinistes français se devait d’être compris partout en Europe. Lorsque Couperin écrit : « Je souhaite que quelqu’un se donne la peine de nous traduire, pour L’utilité des ètrangers ; Et puisse leur procurer les moyens de juger de L’éxcèlence de notre Musique jnstrumentale » 4, il se réfère aux indications de caractère au début des pièces (Tendrement, Vivement…). Il souhaite les voir traduites. Dans le même temps, une autre « traduction » était faite par les « ètrangers » concernant justement cette convention rythmique de l’inégalité. Ceux-ci réussirent à la rendre compréhensible à leurs compatriotes, dès lors qu’elle était comme en exil, en l’indiquant textuellement.

    L’école de clavecin anglaise de la Restauration, à la fin du XVIIe siècle, donne de beaux exemples d’une inégalité à la française notée textuellement avec précision. John Blow, William Croft ou Henry Purcell présentent des Almands à la française entièrement en notes inégales. A Choice of Collection of Lessons for the Harpsichord or Spinett de Purcell fut publié par sa veuve en 1696, un an après la mort du compositeur survenue en 1695. Il regroupe huit suites qui comportent toutes une Almand. Sur ces huit Almands du livre, cinq d’entre elles sont écrites en rythme pointé : celles des suites II en sol mineur, III en sol majeur, VI en ré majeur, VII en ré mineur et VIII en fa majeur. J’ajoute que l’Almand de la suite IV en la mineur existe dans plusieurs manuscrits anglais de l’époque entièrement notée en doubles-croches pointées et triples-croches. Jouées avec le rythme indiqué, ces Almands de Purcell sonnent comme devaient sonner celles de ses collègues parisiens : Nicolas Lebègue, Élizabeth Jacquet de La Guerre ou Jean Henry d’Anglebert par exemple.

    L’école allemande de clavecin du XVIIIe siècle est aussi riche d’enseignement. Georg Philipp Telemann, ardent défenseur du style français, publia dans ses [36] Fantaisies pour le clavessin (Hambourg, 1732-1733) des fantaisies à l’italienne et à la française. Dans celles à la française, il marque très clairement des notes inégales, comme par exemple dans le premier mouvement de la Fantaisie III en ré majeur (TWV 33 :15) qui est une magnifique Allemande d’une atmosphère toute versaillaise. L’un de ces meilleurs « traducteurs » ne serait-il pas Johann Sebastian Bach lui-même ? L’intérêt de Bach pour la musique française n’est plus à souligner. Dans le second volume de Das Wohltemperierte Clavier (Leipzig, achevé en 1742), le prélude en sol mineur (BWV 885) est entièrement noté en doubles-croches pointées et triples-croches.

    Johann Sebastian Bach, Praeludium XVI en sol mineur BWV 885 (édition G. Henle Verlag, München, 1950).

    Cette pièce magnifique à quatre temps Largo est influencée par le style des Allemandes françaises et sans doute par celles de Jean Henry d’Anglebert dans son livre Pièces de Clavecin (Paris, 1689). Bach connaissait cet ouvrage. Il en copia intégralement la table d’agréments dans un volumineux manuscrit autographe 5 où il rassembla le livre d’orgue de Nicolas de Grigny, cette table de d’Anglebert, et les suites pour clavecin de François (ou Charles ?) Dieupart. Jouons le prélude : voici deux pages écrites en notes inégales. Reportons-nous maintenant à une Allemande de d’Anglebert, celle de la suite en sol mineur par exemple pour que l’expérience soit encore plus frappante avec la même tonalité.

    Jean Henry d’Anglebert, Allemande de la Suite en sol mineur
    (édition Heugel, coll. « Le Pupitre », Paris, 1975).

    Jouons-la en appliquant le rythme pointé de Bach aux doubles-croches imprimées égales dans l’édition de 1689. La pièce ne trouve t-elle pas sa vraie grandeur, sa vraie majesté et ce ton puissant voulu par les artistes qui gravitaient autour de Louis XIV ? Ce travail est sans doute un bon point de départ pour aborder cette Allemande de d’Anglebert, et bien d’autres encore.

    Il serait facile de multiplier les exemples. Ce qu’il faut plutôt remarquer, c’est qu’il est important pour nous aujourd’hui de suivre un chemin qui est l’inverse de celui emprunté par Purcell, Telemann, ou Bach. Eux étaient obligés de transcrire, de traduire cette convention rythmique française afin d’être compris chez eux, et nous, nous devons aujourd’hui jouer leurs pièces pour la comprendre à nouveau. Ne négligeons pas ces « voix de nos maîtres » du XVIIIe siècle qui nous réapprennent à jouer notre musique ; en un merveilleux effet de boomerang, ils deviennent les meilleurs de nos professeurs.

    Car ce qu’ils nous apprennent tous essentiellement, c’est qu’il ne faut pas craindre de bien prononcer l’inégalité. Qui oserait dire dans le cas du Prélude en sol mineur de Bach cité plus haut ou des magnifiques Almands de Purcell qu’il ne faut surtout pas jouer le rythme indiqué d’une façon trop systématique parce que c’est ennuyeux de jouer ainsi ? Curieusement, les interprètes ne semblent alors pas gênés de jouer une inégalité nette et régulière pendant toute une pièce, forts qu’ils sont de la caution des compositeurs eux-mêmes.

    Ces exemples, pourtant probants, n’empêchent pas de nos jours des remarques fréquentes, qui ne sont peut-être pas toujours très perspicaces : « Il ne faut surtout pas que l’inégalité soit systématique » ; « C’est très ennuyeux de jouer tout de façon inégale » ; « On ne doit pas jouer également des notes inégales » ; « Il faut dans l’idéal [sic] que l’on entende à peine les notes inégales ». Que de fois ai-je eu à lutter en cours ou en répétition contre ces idées toutes faites ! Fréquemment, et notamment dans les Allemandes, les clavecinistes veulent jouer des notes inégales très peu prononcées dans un souci d’élégance par ailleurs fort légitime. Un enregistrement est alors utile : à l’écoute de ce qui vient d’être joué, on constate presque toujours que cette inégalité soi-disant très peu marquée est en fait une véritable égalité. Le défaut habituel pour jouer inégal est toujours de tendre trop vers l’égal et pas assez vers l’inégal.

    Mais de quoi a t-on peur ? J’attends encore que l’on me prouve en quoi quatre doubles-croches égales sont moins « ennuyeuses » que quatre doubles-croches inégales. La critique d’une sorte de systématisme dans le jeu n’est pas forcément judicieuse, le systématisme pouvant se trouver autant dans le jeu égal que dans le jeu inégal. C’est à l’interprète de rendre son discours vivant et intéressant, sans forcément sacrifier le rythme général de la pièce. Tout claveciniste sait qu’il doit adapter sa façon de jouer, et son toucher, au caractère de la musique. Mais, et ceci n’est bien sûr qu’un avis, le fait de modifier constamment la rythmique d’une pièce en l’égalisant de temps en temps ou en la rendant très inégale parfois peut mettre en péril son allure générale. Le désir de différencier peut faire parfois oublier l’importance primordiale de la cohérence du propos. J’ajoute qu’en musique française – surtout – le style, l’allure, la démarche et le ton d’ensemble d’une pièce sont essentiels. Les Allemandes, même si elles pouvaient être très diverses d’un compositeur à l’autre, se devaient d’être reconnaissables immédiatement par les auditeurs, comme d’ailleurs toutes les autres danses de la suite.

    On va sans doute me trouver un peu polémique quand je prône une certaine cohérence dans la réalisation des notes inégales en musique française et notamment dans les Allemandes ; je peux, certes, comprendre les réticences de certains à cet égard, mais je ne les partage pas. Il me semble que les auteurs « ètrangers » témoignèrent eux-mêmes de cette cohérence quand ils écrivirent textuellement ces notes inégales. Puissions-nous dès lors prendre un peu plus en compte leur façon de faire.

    Quelques mots à propos de : Olivier Baumont

    Le claveciniste Olivier Baumont est né en 1960. Il obtient deux premiers prix à l’unanimité de clavecin et de musique de chambre au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en 1981 et 1982. Il travaille ensuite auprès de Huguette Dreyfus et de Kenneth Gilbert ; il est invité à plusieurs reprises par Gustav Leonhardt à ses cours d’interprétation à Cologne.

    Sollicité par les principaux festivals français (Ambronay, Centre de musique baroque de Versailles, Évian, Île-de-France, La Roque-d’Anthéron, Montpellier, Périgord noir, Sablé), Olivier Baumont se produit également dans de nombreux pays étrangers : Allemagne, Autriche, Belgique, Biélorussie, Brésil, Canada, Croatie, Espagne, États-Unis, Grande-Bretagne, Hongrie, Italie, Japon, Pays-Bas, Portugal, République tchèque, Russie, Slovénie, Suisse et Turquie.

    En outre, il participe à de nombreuses émissions de radio et de télévision (France Musique, France Culture, Radio Suisse Romande, BBC, France 3, Muzzik et Mezzo).

    Même s’il joue essentiellement en récital, il est très attaché aux amitiés musicales qui le lient à Jean-Paul Fouchécourt, Davitt Moroney, Christine Plubeau, Hugo Reyne ou Julien Chauvin. Il a adapté pour le théâtre Le Neveu de Rameau de Diderot qu’il joue régulièrement au Théâtre du Ranelagh à Paris aux côtés de Nicolas Vaude et de Gabriel Le Doze.

    La discographie d’Olivier Baumont, régulièrement saluée par la presse internationale, comprend une cinquantaine d’enregistrements essentiellement en soliste. Après une intégrale de l’œuvre pour clavecin de Rameau, Olivier Baumont a réalisé pour Erato l’intégrale de l’œuvre pour clavecin de François Couperin et des disques consacrés à Johann Sebastian Bach, George Frideric Handel, Henry Purcell, ainsi qu’aux compositeurs russes et américains des Lumières. Il a enregistré pour la collection « Tempéraments » le livre de Noëls de Claude Balbastre et l’œuvre intégrale de Louis-Claude Daquin. Il vient d’enregistrer des œuvres pour clavecin et clavicorde de Georg Philipp Telemann.

    Olivier Baumont a publié plusieurs partitions pour clavecin, notamment de Duphly (Éditions de L’Oiseau-Lyre). Il a écrit un livre sur François Couperin (Découvertes Gallimard) et un livre sur La Musique à Versailles (Actes Sud). Il prépare actuellement un ouvrage sur la musique dans les Mémoires de Saint-Simon.

    Depuis septembre 2001, Olivier Baumont est professeur de la classe de clavecin du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    Notes

    1. François Couperin, L’Art de toucher le Clavecin, Paris, 1716 et 1717, p. 38 et 39. ↩︎
    2. Kenneth Gilbert, Préface aux Pièces de clavecin de Jean-Philippe Rameau, Paris, Heugel « Le Pupitre », 1979, p. IV. ↩︎
    3. Michel (?) de Saint-Lambert, Les Principes du Clavecin Contenant une Explication exacte de tout ce qui concerne la Tablature & le Clavier, Paris, 1702, p. 60 et 61. ↩︎
    4. François Couperin, L’Art de toucher le Clavecin, Paris, 1716 et 1717, p. 41. ↩︎
    5. Frankfurt am Main, Stadt- und Universitäts- Bibliothek, collection du Manskopfsches Museum für Muzik und Theatergeschichte, Mus.Hs.1538. ↩︎

  • Traduire pour communiquer

    Traduire pour communiquer

    La traduction intersémiotique au cœur d’un projet artistique en milieu scolaire

    Résumé

    La présente contribution propose un dialogue entre différents langages artistiques, à partir des études de la traduction intersémiotique. Nous nous appuierons sur l’étude de cas de l’exercice « Traduire ses émotions », dont le principal objectif était de fournir des outils à des enfants âgés de sept à dix ans, pour leur faciliter l’accès à un univers subjectif et guider leur expression vers l’extérieur. Cet exercice a fait partie du projet « Danses sur papier » développé au cours de l’année scolaire 2020-2021, dans le cadre de notre résidence artistique en tant qu’Artiste intervenant en milieu scolaire (AIMS). Les écrits de Walter Benjamin et de Julio Plaza constitueront notre cadre théorique pour penser la manière dont la nature de la communication est déterminée par les spécificités des langages employés lors d’une opération de traduction.

    Dans la période qui correspond à la modernité européenne, la danse se trouve complètement imbriquée avec l’écriture dans ses processus de création et de transmission : l’inscription précédait la danse elle-même. Je me réfère au moment où sont formulées les premières théories de la danse et les méthodes de notation du mouvement, qui finiront par promouvoir une compréhension de la danse comme un art de l’effacement et de la disparition. La perception de l’éphémère comme manque est à l’origine de la lutte contre l’oubli en danse et son (auto)effacement par une mémoire qui serait préservée par une tradition documentaire et archivistique (LEPECKI, 2004). Dans une tradition qui privilégie l’écriture, la mémoire du corps en performance a besoin d’un support extérieur pour s’inscrire. Dans ce contexte, et au fil du temps, la danse tissera des relations avec d’autres langages et médias, tels que la captation vidéo, les photos, les dessins, ainsi que les systèmes de notation graphique eux-mêmes, qui assureront sa transmission dans le temps.

    Afin d’explorer de manière collective ces relations entre la danse et d’autres langages et médias, j’ai proposé, au cours de l’année scolaire 2020-2021 et dans le cadre du programme AIMS1, le projet « Danses sur papier » au sein des classes de CE2 et CM2 d’Émilie Raguideau de l’école Daniel Sorano de Saint-Denis. Je propose ici une étude de cas autour de l’exercice « Traduire ses émotions », considéré sous l’angle des études de la traduction intersémiotique.
     

    Traduction et traduction intersémiotique

    Le mot « traduction » est spontanément associé à l’idée de traduction interlinguale. Or, la présence d’opérations de traduction dans notre vie de tous les jours est beaucoup plus importante que ce que nous pourrions croire. Dans « La tâche du traducteur », Walter Benjamin caractérise la traduction comme une forme : pour la saisir en tant que telle, il faudrait revenir à l’original (Benjamin, 2000, p. 245), qui présente lui-même, à un degré plus ou moins grand, une traductibilité. La traductibilité concernerait l’acceptation de la différence comme une possibilité (Lages, 1998, p. 67-68).

    Un deuxième aspect fondamental de la pensée de Benjamin réside dans le postulat du « pur langage », vers lequel toutes les langues, se complétant mutuellement, convergeraient : « La traduction doit bien, jusque dans les détails, adopter dans sa propre langue la pensée de l’original, afin de rendre l’un et l’autre comme les fragments d’un même vase, d’un même métalangage » (Benjamin, 2000, p. 257). Benjamin envisage donc le langage comme des opérations de traduction / transformation successives. Selon lui, « le but de la traduction est de s’intégrer au développement de sa propre langue et de mourir lorsque cette langue s’est renouvelée » (Benjamin, 2000, p. 250). Ce constat permet de comprendre la nature profonde de la traduction, et pourquoi elle concerne bien plus d’opérations que celles impliquant seulement deux langues différentes.

    Reprenons notre exemple initial : les associations mentales spontanément liées au mot « traduction ». Il s’agit là d’un signe désignant un objet appartenant à une réalité extérieure au sujet, contraint donc de se former une représentation mentale, intérieure, de ce signe : la signification d’une représentation constitue alors une autre représentation. « Quand nous pensons, nous traduisons ce que nous avons déjà conscientisé, qu’il s’agisse d’images, de sentiments ou de concepts […] en d’autres représentations, qui constituent elles-mêmes d’autres signes » (Plaza, 2013, p. 18). Nous pouvons en conclure que la pensée elle-même opère par la médiation de signes, et que tout est potentiellement signe : c’est là la base de la sémiotique selon Charles Pierce, pensée sur laquelle s’appuie Julio Plaza afin d’établir les bases d’une théorie permettant la traduction entre différents systèmes sémiotiques.

    La traduction intersémiotique se définit, selon Plaza, par l’interprétation d’un système de signes grâce un autre, et constitue une forme de pratique artistique. Dans le cadre plus large établi par Pierce, les processus de traduction s’opèrent grâce à trois types de signes qui décrivent la relation entre l’objet et sa représentation : l’icône, l’indice et le symbole2. C’est à partir de ces types que Plaza décrit les différentes modalités de la traduction intersémiotique : la traduction iconique, en tant que trans-création ; la traduction indiciaire, en tant que transposition ; la traduction symbolique, en tant que trans-codification. Ces différentes possibilités vont permettre d’établir des relations entre l’original et le traduit, entre ce qui est préservé de l’original et ce qui se perd dans la traduction.

    « Traduire ses émotions »

    Le projet « Danses sur papier » propose d’envisager la danse non seulement par l’expérience corporelle, mais aussi par le langage et la représentation visuelle, ce qui en a fait dès l’origine un projet interdisciplinaire. Cette résidence artistique s’est déroulée en trois grandes étapes : tout d’abord, la rencontre avec les enfants, l’exploration de leur propre corps et de leurs potentiels expressifs, associée à une recherche de représentation graphique. Ensuite, l’exploration de la notion de traduction, qui constituera le cœur de cet article, et que nous avons nommée « Temps d’intimité ». Enfin, l’élaboration d’une chorégraphie et de sa transcription graphique, à partir des outils utilisés tout au long de l’année, qu’ils soient corporels, graphiques ou discursifs.

    Je précise que j’ai réalisé ma résidence au sein d’un établissement scolaire de type REP (réseaux d’éducation prioritaire), dispositif ayant pour objectif de réduire les inégalités scolaires liées aux contextes socio-économiques. Parmi les élèves que j’ai rencontrés, bon nombre étaient donc confrontés à des difficultés familiales et sociales importantes. J’ai également constaté que beaucoup éprouvaient des difficultés à identifier et exprimer leurs émotions, et c’est pourquoi il nous a semblé crucial de proposer un travail subjectif, centré sur ces émotions.

    « Traduire ses émotions » a débuté par une discussion libre autour des émotions connues et ressenties par les élèves et de leur définition, et s’est poursuivi en quatre étapes :

    1. écoute d’une œuvre musicale

    2. expression écrite

    3. expression graphique

    4. expression corporelle

    Après le premier temps d’écoute, les élèves étaient invités à décrire par le langage les émotions, sentiments et images que leur inspirait l’œuvre écoutée. Puis, ils devaient exprimer leurs ressentis, cette fois par le biais de dessins, pour lesquels la seule consigne donnée était d’employer au maximum trois couleurs. Enfin, ils étaient invités à exprimer leurs émotions par le mouvement.

    La durée de l’exercice a été établie par le rythme de travail des élèves, soit environ huit heures, réparties sur quatre séances, à raison d’une séance par semaine. Quatre extraits musicaux, un extrait par séance, ont été choisis dans le but de favoriser tout à la fois une diversité des genres, des instruments et des époques. Après le premier temps d’écoute, les élèves étaient invités à décrire par le langage écrit les émotions, sentiments et images que leur inspirait l’œuvre écoutée. Puis, ils devaient exprimer leurs ressentis, cette fois par le biais de dessins, pour lesquels la seule consigne donnée était d’employer au maximum trois couleurs. Enfin, ils étaient invités à exprimer leurs émotions par le mouvement. Au cours de chaque séance, les mouvements et les gestes conçus par les élèves ont été capturés sur des photographies en argentique. Ainsi, chaque élève a terminé l’exercice avec un ensemble de quatre notes écrites, quatre dessins et quatre propositions corporelles capturées en photographies, se référant aux quatre extraits musicaux.

    Traduire pour communiquer

    Au cours de l’exercice, les affinités de chaque enfant avec l’un des trois langages utilisés – écrit, graphique et corporel – sont devenues de plus en plus identifiables, pour eux comme pour nous. L’objectif de l’exercice, qui consistait à proposer des outils permettant à la fois l’accès à un univers intérieur, et son expression vers l’extérieur, a donc été atteint. Les raisons de ces affinités n’ont pas été explorées pour chaque enfant, mais nous avons cependant souhaité comprendre les spécificités de chaque langage, et comprendre comment elles déterminent la nature de la communication. Selon Roman Jakobson, « les langues diffèrent essentiellement dans ce qu’elles doivent exprimer, non dans ce qu’elles peuvent exprimer3 » (Jakobson, 1959, p. 236). Au sein de chaque langage, quelle est la part inhérente à l’expression ? Comment l’élan de départ de l’exercice – l’appréciation musicale – a-t-il déterminé la communication subséquente ?

    Les œuvres musicales écoutées dans le cadre de l’exercice seront ici considérées comme des moteurs pour l’élaboration d’un « texte restitué », à savoir la traduction d’émotions premières. Le processus consistant à identifier ces émotions et à les traduire en paroles, a constitué en lui-même une opération de traduction, si on le replace dans le cadre de la chaîne de pensée médiatisée par des signes, telle qu’elle est décrite par Plaza. Au cours des deux dernières étapes de l’exercice, à savoir l’expression graphique puis corporelle, l’élève avait pour possibilités : soit de partir de l’opération précédente, c’est-à-dire traduire l’expression écrite en dessin, puis le dessin en mouvement ; soit celle de repartir à chaque fois de l’écoute de la musique pour traduire ses ressentis dans un nouveau langage. Bien que nous ayons donné comme consigne de toujours repartir de l’écoute musicale, le plus probable est que les élèves aient recouru aux deux possibilités.

    En ce qui concerne l’expression écrite de leurs émotions, de nombreux enfants ont recouru à des formulations non verbales : « tristesse », « excitation », « un peu peur et espoir » par exemple. Seul un petit nombre d’entre eux a utilisé des phrases, comme par exemple : « Cette musique est triste. Ensuite le son monte, monte, monte, et ça donne du courage pour surmonter cette tristesse » ou « [Cette musique me fait penser] que tout le monde danse et moi aussi ».

    [Fig. 1a, 1b et 1c]

    En ce qui concerne l’expression graphique, la plupart des élèves ont produit des dessins figuratifs, avec une large part d’« émoticônes ». Malgré leur nom, les émoticônes ne peuvent être considérés comme des icônes que s’ils représentent des expressions faciales, or, en ce qu’ils représentent plutôt des émotions, il s’agit en réalité d’indices de ces émotions : il en est de même pour tous les autres dessins figuratifs que les enfants ont produits. Une petite partie du groupe a produit des dessins abstraits reflétant, d’après eux, « le rythme de la musique ». Dans les deux cas, l’expression graphique a surtout été déterminée par le choix de formes et de couleurs.

    [Fig. 2a, 2b et 2c]

    L’expression corporelle s’est pour sa part beaucoup appuyée sur le mime, élaboré au sein d’un processus semblable à celui de la production des dessins figuratifs. Nous avons pu observer chez les enfants des corps jouant un rôle et « vivant » l’émotion identifiée. Par exemple, le sentiment de tristesse a été associé chez certains enfants à une marche lente, tête penchée en avant et mains dans les poches, ou encore à la position fœtale, mains sur le visage. D’autres enfants ont choisi de s’exprimer par des mouvements abstraits, les critères principaux dans l’élaboration de ces mouvements étant l’amplitude et surtout la vitesse : les émotions positives étaient exprimées par des mouvements amples et rapides, à l’inverse des mouvements exprimant des émotions négatives.

    Je précise que j’ai insisté, au cours de l’exercice, sur le caractère individuel du travail, et que les élèves n’ont été invités à partager leurs « expressions » entre eux, qu’une fois l’exercice terminé. Nous avons pu constater par ailleurs qu’une même musique pouvait générer des émotions différentes, parfois même opposées, chez chaque enfant. Enfin, la réalisation des clichés capturant les expressions corporelles des enfants nous a amené à nous interroger sur les possibilités de restitution d’un mouvement par une image statique : les enfants ayant découvert leurs photos trois semaines après l’exercice, ont en effet tous réussi à reproduire les mouvements capturés lors des séances.

    [Fig. 3a, 3b et 3c]

    Conclusion

    Le projet « Traduire ses émotions » a permis de constater que, parmi les outils esthétiques utilisés pour exprimer une émotion chez les enfants, les plus fréquents sont :

    • pour l’expression écrite : la description objective, par des mots ou des phrases

    • pour l’expression graphique : la forme du dessin et les couleurs choisies

    • pour l’expression corporelle : le mimétisme ; l’amplitude et la vitesse des mouvements

    J’ai également pu observer chez les enfants, dans l’expression des émotions suscitées par la musique, le recours fréquent à des indices, aussi bien en ce qui concerne l’expression graphique que l’expression corporelle. Des traductions indiciaires ont en effet été utilisées, conduisant à des opérations de l’ordre de la transposition. Au sein de ces opérations, la continuité entre l’original et sa traduction était conservée : l’objet original était réapproprié, transposé d’un milieu à un autre, et sa « qualité » s’en voyait transformée, partiellement ou totalement (cf. Plaza, 2013, p. 91-92). Alors que certains enfants avaient déjà fait appel à des symboles au cours d’un autre exercice – impliquant l’élaboration d’un vocabulaire graphique pour représenter des mouvements et verbes d’action –, dans ce nouveau contexte, le recours à des indices s’est fait cette fois de manière très intuitive et naturelle.

    À partir des affinités que j’ai pu observer, pour chaque enfant, avec le langage écrit, graphique ou corporel, j’ai pu constater à quel point le travail artistique doit s’appuyer sur une multiplicité d’outils. Tout d’abord, car c’est précisément grâce à cette multiplicité de possibilités pour l’expression d’un même message, que les affinités de chacun avec tel ou tel langage ont pu être identifiées. Ensuite, car les traductions successives entre les différents systèmes sémiotiques sollicités par l’exercice, ont permis aux ressentis de chaque enfant de s’exprimer sous différents aspects, selon le langage travaillé. Pour reprendre l’idée de Benjamin, nous avons pu observer « différents fragments d’un même vase ».

    L’observation des spécificités de chaque langage m’a également permis de mettre en question la relation entre la mémoire en danse et les matérialités. J’espère avoir contribué à la réflexion sur les possibilités qu’offre chacun de ces langages à partir de la notion de traductibilité, héritée de Benjamin, et du concept de traduction intersémiotique emprunté à Plaza.

    Bibliographie

    BENJAMIN, W., « La tâche du traducteur », in BENJAMIN, W., Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, 2000, p. 244-262.

    HALTÉ, P., « Enjeux pragmatiques et sémiotiques de l’étude des émoticônes », Réseaux, vol. 3-4, nos 197-198, 2016, p. 227-252 ; en ligne : https://www.cairn.info/revue-reseaux-2016-3-page-227.htm (consulté le 7 décembre 2022).

    JAKOBSON, R., « On Linguistic Aspects of Translation », in BROWER, R. A., On Translation, Cambridge, Harvard University Press, 1959, p. 232-239.

    LAGES, S., « “A tarefa do tradutor” e o seu duplo : a Teoria da Linguagem de Walter Benjamin como Teoria da Traduzibilidade », Cadernos de Tradução, vol. 1, n° 3, 1998, p. 63‑88.

    LAMBERT, P.« Philosophie et sémiotique de la traduction » ; en ligne : https://slideplayer.fr/slide/12293874/ (consulté le 7 décembre 2022).

    PLAZA, J., Tradução intersemiótica, São Paulo, Perspectiva, 2013.

    « La politique de l’éducation prioritaire : les réseaux d’éducation prioritaire REP et REP + » ; en ligne :

    https://eduscol.education.fr/1028/la-politique-de-l-education-prioritaire-les-reseaux-d-education-prioritaire-rep-et-rep (consulté le 7 décembre 2022).

    Quelques mots à propos de :  Carolina Vilela Abrão

    Artiste chorégraphe et notatrice du mouvement brésilienne, elle est actuellement doctorante dans le cadre du Programa de Pós-Graduação em Artes de l’Universidade Federal de Minas Gerais (UFMG), à Belo Horizonte (Brésil). Plus sur le projet Danses sur papier sur: https://carolvilela.com/Danses-sur-papier

    Notes

    1. L’AIMS (Artiste intervenant en milieu scolaire) est à la fois une formation diplômante et un dispositif de résidence artistique en milieu scolaire, ouvert aux artistes diplômés des cinq grandes écoles d’art nationales : le Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, le Conservatoire national supérieur de Musique et de Danse de Paris, l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, l’École nationale supérieure des Beaux-Arts et l’École nationale supérieure des Métiers de l’Image et du Son. Les artistes admis au sein de cette formation sont invités à concevoir un projet artistique avec une classe d’une école ou d’un collège de la région parisienne classé REP (Réseaux d’éducation prioritaire). ↩︎
    2. Les icônes sont des signes qui opèrent par ressemblance avec ce qu’ils représentent, comme le dessin ou la photographie d’un objet. Les indices sont pour leur part des signes immédiats, des traces qui pointent vers l’objet de référence et qui sont en contiguïté réelle avec eux, comme les empreintes d’un animal ou les symptômes d’une maladie. Enfin, les symboles sont des signes abstraits, dont la compréhension dépend d’une convention, comme les mots d’une langue par exemple. ↩︎
    3. « Languages differ essentially in what they must convey and not in what they may convey. » Nous précisons qu’en anglais, language peut signifier aussi bien « langue » que « langage ». Nous avons traduit cet extrait en français en choisissant le mot « langue », étant donné que le propos porte ici essentiellement sur la traduction interlinguale. Nous considérons nous-même dans cet article le langage écrit, le dessin et le mouvement comme des langages se distinguant les uns des autres par ce qu’ils doivent exprimer, et non par ce qu’ils peuvent exprimer. Nous ajoutons que le concept de « traduction intersémiotique » est proposé par Jakobson dans le même article : elle est définie comme un type de traduction, comme le sont la traduction interlinguale et la traduction intra linguale. ↩︎
  • MusicXML : le format d’échange universel pour la notation musicale

    Introduction

    MusicXML est un format ouvert et standardisé pour la représentation numérique de partitions musicales. Créé en 2000 par Michael Good et sa société Recordare LLC, ce format a été conçu pour faciliter l’échange de partitions entre différents logiciels de notation musicale, d’édition et d’analyse.

    Le format repose sur le langage XML (eXtensible Markup Language), un langage de balisage extensible similaire au HTML, mais plus flexible et adapté à la description de données structurées. Depuis 2015, MusicXML est maintenu et développé par le W3C (World Wide Web Consortium) comme partie de la Community Group on Music Notation.

    L’objectif principal du format MusicXML est de servir de « lingua franca » dans l’écosystème des logiciels musicaux, permettant une interopérabilité sans précédent entre plus de 260 applications musicales. En tant que format ouvert, il représente une alternative importante aux formats propriétaires qui limitaient auparavant le partage de partitions entre différents environnements logiciels.

    Que permet de représenter le MusicXML ?

    MusicXML a comme vocation de pouvoir représenter la notation de la musique occidentale, telle qu’écrite à partir du XVIIe siècle, à la fois pour la musique classique et la musique populaire. Le langage a été défini afin d’être extensible et couvrir dans le futur les notations moins standard des XXe et XXIe siècles.

    En particulier, on peut représenter aujourd’hui dans MusicXML 4.0, la notation classique, les accords en notation anglo-saxonne, les tablatures et les percussions.

    Il n’a cependant pas vocation à représenter des notations musicales non occidentales, même si les dernières évolutions introduisent plus des fonctionnalités permettant plus de flexibilité pour les micro-intervalles et altérations micro-tonales et la simulation d’échelles non tempérées, entres autres.

    Néanmoins, MusicXML repose sur une structure conçue à l’origine pour la notation occidentale tonale standard, ce qui limite sa capacité à encoder certaines notations alternatives, notamment rythmiques. Il permet de coder :

    • La notation standard : notes, silences, altérations, armures, métriques, clés, etc.
    • Les articulations et nuances : staccato, legato, crescendo, forte, piano, etc.
    • La structure des mesures : barres de mesure, reprises, fins alternatives
    • Les paroles : alignées avec les notes correspondantes
    • Les annotations textuelles : indications de tempo, expressions, instructions d’interprétation
    • Les symboles d’ornementation : trilles, mordants, gruppettos
    • La notation pour instruments spécifiques : tablatures pour guitare, percussion, notation pour instruments transpositeurs
    • La mise en page : positionnement des éléments, sauts de système, marges
    • Les parties instrumentales : séparation des parties dans un ensemble ou orchestre

    Ce format est particulièrement puissant car il cherche à représenter à la fois :

    • L’aspect sémantique : ce que signifie musicalement chaque élément
    • L’aspect visuel : comment la partition apparaît graphiquement

    Cette double représentation permet de conserver l’information musicale dans son intégralité lors des transferts entre logiciels.

    Comment se positionne MusicXML par rapport au format MIDI ?

    MusicXML et MIDI (Musical Instrument Digital Interface) sont deux formats qui servent des objectifs différents et complémentaires dans l’écosystème musical numérique :

    CaractéristiqueMusicXMLMIDI
    Objectif principalReprésenter la notation musicaleContrôler des instruments électroniques
    ContenuInformation complète de la partition (notation, mise en page, etc.)Événements de notes (hauteurs, durées, vélocités)
    ReprésentationSymbolique et visuelleÉvénementielle
    Taille de fichierPlus volumineuxCompact
    Lisibilité humaineLisible (format texte)Binaire (non lisible directement)
    Usage principalÉchange de partitions entre logicielsSéquençage musical, contrôle d’instruments

    Les principales différences peuvent se résumer ainsi :

    • Notation vs Performance : MusicXML se concentre sur la représentation de la partition comme un document (ce qui est écrit), tandis que MIDI représente une performance (ce qui est joué).
    • Richesse d’information : MusicXML contient des informations détaillées sur la notation (positions précises, nuances, articulations, texte) que MIDI ne peut pas représenter.
    • Conversion bidirectionnelle : convertir du MIDI en MusicXML nécessite une interprétation musicale (quantification rythmique, détermination des enharmoniques), tandis que convertir du MusicXML en MIDI est plus direct mais peut perdre des informations expressives.

    Un exemple concret : une partition avec un crescendo noté sur plusieurs mesures sera représentée symboliquement en MusicXML, alors qu’en MIDI, cette nuance serait traduite par une augmentation progressive de la vélocité des notes individuelles.

    Ces deux formats sont souvent utilisés ensemble dans un flux de travail musical : MusicXML pour la notation et l’édition, MIDI pour l’exécution et l’enregistrement.

    À quoi ressemble le MusicXML ?

    Un premier exemple permettra de voir rapidement comment représenter une simple note en MusicXML. Prenons l’exemple du Do « serrure » (pour mémoire ce Do s’appelle ainsi car sur le piano, c’est le Do le plus proche de la serrure du couvercle du clavier).

    En MusicXML, le fichier le représentant est le suivant, sachant que :

    • Les notes respectent la notation alphabétique anglo-saxonne (A à G)
    • Les commentaires ci-dessous ne reflètent que les symboles visibles de la partition

    <measure number= »1″>

      <attributes>

        <divisions>4</divisions>

        <key>

          <fifths>0</fifths>

          <mode>major</mode>

        </key>

        <time>

          <beats>4</beats>

          <beat-type>4</beat-type>

        </time>

        <clef>

          <sign>G</sign>

          <line>2</line>

        </clef>

      </attributes>

      <note>

        <pitch>

          <step>C</step>

          <octave>4</octave>

        </pitch>

        <duration>4</duration>

        <type>quarter</type>

      </note>

      <!– Autres notes… –>

    </measure>

    A noter que sur ce premier exemple simplissime, on peut déjà constater (en dehors de l’aspect assez verbeux du XML), que certaines informations peuvent sembler redondantes :

    a) Clef de Sol, explicitement à la ligne 2 (alors que c’est normalement toujours le cas),

    b) Durée de 4 temps sur la ronde

    En effet, pour le a) on est trop habitués aux clefs de Sol et de Fa, mais MusicXML s’adresse à tous les instruments. Un petit rappel de solfège nous remémorera que les symboles de clef de Sol, Fa et Ut peuvent s’utiliser sur des lignes différentes selon les instruments.

    Pour le b), si la mesure avait été en 2/2, (ou « C barré »), une blanche aurait valu un temps, donc une ronde deux temps.

    On a pu voir sur un exemple simple la richesse potentielle qui se cache déjà sous MusicXML…

    Structure générale des fichiers MusicXML

    Le MusicXML propose deux façons principales d’organiser les données musicales : le format « Partwise » (organisé par parties) et le format « Timewise » (organisé par mesures).
    Assez fréquemment, une partition (surtout d’orchestre) fournit sur une même page des parties dédiées à des instruments séparés. Et dans le cas des instruments polyphoniques comme le piano, il y a toujours 2 portées conjointes, une dédiée à chaque main (à l’exception notable des concertos pour piano écrits pour la main gauche, l’exemple le plus connu étant le concerto pour la main gauche de Ravel).

    On peut donc représenter une partition en MusicXML comme une suite de parties séparées, comme si chaque instrumentiste lisait sa propre partie sur la partition commune. C’est ce qu’on pourrait appeler la lecture horizontale. Cette représentation s’appelle partwise (par parties).

    Ou alors comme une suite de mesures « globales », chacune représentant la mesure correspondante de chaque partie. Une lecture verticale en quelque sorte, mais qui est exactement la façon dont le chef d’orchestre utilise son « conducteur ». On parle alors de représentation timewise.

    MusicXML permet donc de représenter une même partition suivant ces deux axes de lecture.

    Format Partwise

    Le format Partwise est le plus couramment utilisé. Il organise les données en privilégiant d’abord les parties instrumentales, puis les mesures à l’intérieur de chaque partie :

    <score-partwise>

      <part-list>

        <!– Définition des parties –>

        <score-part id= »P1″>

          <part-name>Piano</part-name>

        </score-part>

      </part-list>

      <part id= »P1″>

        <measure number= »1″>

          <!– Contenu de la mesure 1 –>

        </measure>

        <measure number= »2″>

          <!– Contenu de la mesure 2 –>

        </measure>

        <!– Autres mesures… –>

      </part>

      <!– Autres parties… –>

    </score-partwise>

    Cette structure est particulièrement adaptée pour les logiciels qui organisent leurs données par instrument, comme la plupart des éditeurs de partitions.

    Format Timewise

    Le format Timewise organise les données en privilégiant d’abord les mesures, puis les parties instrumentales à l’intérieur de chaque mesure :

    <score-timewise>

      <part-list>

        <!– Définition des parties –>

        <score-part id= »P1″>

          <part-name>Piano</part-name>

        </score-part>

      </part-list>

        <measure number= »1″>

      <part id= »P1″>

          <!– Contenu de la partie P1, mesure 1 –>

        </part>

        <!– Autres parties pour la mesure 1… –>

      </measure>

      <measure number= »2″>

        <!– Parties pour la mesure 2… –>

      </measure>

      <!– Autres mesures… –>

    </score-timewise>

    Cette structure est plus rare mais peut être utile pour les logiciels d’analyse musicale qui travaillent mesure par mesure ou pour des applications de synchronisation audiovisuelle.

    Il est à noter que le MusicXML fournit des outils de conversion entre ces deux formats, permettant ainsi aux applications de travailler avec la structure qui leur convient le mieux, indépendamment du format d’origine.

    Les différents tags sur un extrait de partition significatif

    Pour illustrer concrètement l’utilisation des balises MusicXML, analysons un extrait plus complet qui représente les premières mesures d’une mélodie simple avec diverses indications musicales. L’extrait choisi est les 4 premières mesures de « Après un rêve » de Gabriel Fauré :

    On peut voir sur cette partition un peu plus étoffée que :

    • Chaque instrument a sa ou ses portées dans un tag part
    • Les différentes indications littérales de tempo ou de nuances, sont indiquées sur chaque mesure par le tag words (direction/direction-type/words)
    • Stem up ou down: Indique la position de la hampe de note
    • note/pitch/step octave 5 indique la hauteur par la note dans l’octave
    • direction/direction-type/wedge type=crescendo permet d’indiquer des nuances
    • note/staff : permet de spécifier sur quelle portée de la partie instrumentale doit figurer la note

    Cet extrait montre comment le format MusicXML capture non seulement les notes et leur durée, mais aussi les nuances, articulations, liaisons, paroles et autres éléments expressifs essentiels à l’interprétation musicale correcte.

    Performances et limites

    Les performances du format MusicXML doivent être évaluées selon plusieurs critères :

    Taille des fichiers

    Les fichiers MusicXML sont généralement plus volumineux que leurs équivalents dans des formats propriétaires ou binaires. Une simple mélodie d’une page peut facilement atteindre plusieurs dizaines de kilobytes, tandis qu’une partition d’orchestre complète peut peser plusieurs mégabytes. Cela s’explique par :

    • La nature textuelle du XML (par opposition aux formats binaires)
    • La redondance inhérente à la structure XML
    • La richesse des métadonnées et des informations de formatage

    Pour remédier à ce problème, MusicXML utilise souvent la compression ZIP, créant des fichiers avec l’extension .mxl qui sont beaucoup plus compacts que les fichiers .xml non compressés.

    Vitesse de traitement

    Le traitement des fichiers MusicXML peut être relativement lent par rapport à d’autres formats, notamment pour les grandes partitions. Cela est dû à :

    • L’analyse syntaxique (parsing) du XML qui est plus complexe que celle des formats binaires
    • La grande quantité de données à traiter
    • La nécessité de résoudre les références croisées entre différentes parties du document

    Cependant, les bibliothèques modernes de traitement XML et l’augmentation des performances matérielles atténuent largement ce problème. De plus, MusicXML est principalement conçu comme un format d’échange plutôt que comme un format de travail interne, ce qui rend ces considérations moins critiques.

    Précision et fidélité

    MusicXML excelle dans la préservation fidèle des informations musicales lors des échanges entre applications. Toutefois, quelques limitations existent :

    • Certains éléments de mise en page très spécifiques peuvent ne pas être parfaitement préservés
    • Les fonctionnalités propres à certains logiciels peuvent ne pas avoir d’équivalent standardisé en MusicXML
    • La complexité de certaines notations contemporaines peut poser des défis de représentation

    Ces limitations sont progressivement résolues au fil des évolutions du standard.

    🟩 En résumé – MusicXML

    AtoutsDescription courte
    🔄 InteropérabilitéÉchange facile entre logiciels
    💼 Large adoptionNorme dans l’édition musicale
    👶 Simplicité d’usageAucune connaissance technique requise
    📐 Contrôle du renduGestion de certains éléments graphiques
    🕒 ÉvolutivitéMaintenu activement par le W3C
    LimitesDescription
    📚 Centré sur la notation occidentaleDifficulté à représenter d’autres traditions musicales
    🧠 Peu de sémantiqueMauvaise aptitude à l’analyse musicologique ou structurelle
    🔁 Interopérabilité fragileRésultats incohérents selon les logiciels
    ✏️ Contrôle graphique limitéPeu adapté à la gravure typographique de haute qualité
    ⏱ Rythmes rigidesModèle temporel inadéquat pour des œuvres non métriques
    📑 Aucune gestion d’apparat critiquePas conçu pour l’édition savante multi-source
    🔍 Syntaxe complexeManipulation directe difficile sans interface logicielle

    Pour aller plus loin

  • L’étude instrumentale ou quand le travail devient œuvre

    L’étude instrumentale ou quand le travail devient œuvre

    Au xixe siècle et dans le courant du xxᵉ siècle, des milliers d’études instrumentales sont publiées. Qu’elles soient destinées aux amateurs ou aux virtuoses confirmés, toutes partagent un même souci de rationalisation des difficultés instrumentales par leur division en petites unités répétées dans tous les tons. À partir d’un corpus de pièces peu connues (signées Henri Rosellen, Carl Czerny, Isidor Philipp ou Charles de Bériot), cet article montre que l’étude ne peut être réduite à sa dimension générique. Pour comprendre sa raison d’être, il faut, en effet, s’intéresser autant à l’engouement des sociétés européennes pour le travail gymnastique qu’à l’organisation du temps de l’exercice par les pédagogues. Dispositif disciplinaire par excellence, l’étude sort dès le milieu du xixe siècle du cabinet de travail des musiciens pour se propager dans les salles de concert. Elle nourrira alors la fascination du public pour le spectacle de la transcendance.

    Introduction

    Qu’est-ce qu’une étude ?

    Des corps au travail

    Le temps de l’étude

    La composition des études

    Dupliquer pour répéter

    L’étude de concert

    Conclusion

    Introduction

    Les études instrumentales ont mauvaise réputation chez les historiens de la musique qui les ont rarement jugées dignes de l’analyse ou du commentaire esthétique. Sans doute parce que ces parties obscures de la littérature didactique renvoient à la trivialité du travail corporel et aux heures sans gloire où la transpiration l’emporte sur l’inspiration. Les historiens n’ont eu d’indulgence que pour une dizaine de partitions signées par des célébrités artistiques qui seules auraient eu la capacité de rendre intéressants de vulgaires exercices d’assouplissement1.

    L’étude est pourtant un objet considérable depuis deux siècles : comme phénomène éditorial, comme outil essentiel de l’apprentissage ou encore comme principe compositionnel. Pour explorer ce continent largement englouti, nous nous en tiendrons ici au corpus déjà immense de la production des maisons d’édition musicales parisiennes que nous utiliserons pour analyser les pratiques françaises de l’étude depuis la fondation du Conservatoire de Paris en 1795 jusqu’au milieu du xxe siècle.

    L’étude est étroitement liée à une notion qui, elle, a fait couler beaucoup d’encre : celle de virtuosité2. Cette dernière recouvre la maîtrise exceptionnelle de ses moyens physiques par un instrumentiste ou un chanteur. Le phénomène est ancien3 mais il connaît un développement prodigieux tout au long du xixe siècle. Il n’est alors pas un amateur qui ne rêve de la gloire promise aux athlètes du clavier ou du gosier. Il n’est pas une école de musique qui n’ait adopté pour ses classes l’exigence de dépassement de soi par un exercice acharné. La fortune de l’étude instrumentale a été portée par cet engouement pour le développement des capacités physiques des artistes.

    Ajoutons que l’effort demandé aux musiciens ne peut se réduire à un labeur prosaïque. Les interminables heures consacrées à l’étude visent aussi une forme d’amélioration éthique – la parenté du mot virtuose avec le terme latin virtu puis avec le vertueux de l’ancien français a été maintes fois soulignée4 – affectant aussi bien les corps que les comportements. L’étude instrumentale est donc à la fois un système compositionnel, un objet pédagogique, un produit éditorial et un projet d’édification aux fortes résonances morales. Nous nous efforcerons d’en tenir compte à chaque instant de notre analyse.

    Il faut dire enfin quelques mots de la place importante donnée à la musique de piano dans les pages qui suivent. Celle-ci s’explique par la place éminente, pour ne pas dire envahissante, que l’instrument a longtemps occupée5. L’acquisition de ce meuble musical est, dès les premières décennies du xixe siècle, un incontestable marqueur social. Parmi les amateurs, l’apprentissage du clavier est de loin préféré à celui de tout autre instrument. Les éditeurs de musique consacrent l’essentiel de leurs moyens à la production de partitions destinées au piano sous toutes ses formes (comme soliste, comme accompagnateur, comme outil de réduction de la musique théâtrale ou symphonique, etc.). Partant, les études pour clavier constituent l’écrasante majorité des pièces didactiques publiées au cours des deux derniers siècles. Nous n’avons pas tenté de lutter contre cette évidence.

    Qu’est-ce qu’une étude ?

    Une étude est d’abord un objet musical qui n’a pas toujours existé. Dans les siècles ayant précédé son émergence, le travail instrumental n’a jamais été isolé au point d’engendrer une littérature spécifique.

    Ouvrons un catalogue d’éditeur en activité dans le dernier tiers du xviiie siècle. Les ouvrages pédagogiques y sont rangés dans des rubriques intitulées : « méthodes » ou « principes »6. Mais nul n’édite séparément des études, des exercices ou des leçons. Les maîtres de musique puisaient la matière nécessaire à leur enseignement ou bien dans la littérature courante de sonates, danses ou ariettes arrangés pour instruments, ou bien dans les ouvrages pédagogiques. Ces derniers ne comportaient d’ailleurs pas vraiment d’études ou d’exercices qui ressembleraient à ce que nous avons pris l’habitude de désigner par ces mots.

    C’est le cas, parmi d’innombrables ouvrages, des Principes de la clarinette Suivis de Pas redoublés et de Marches Les Plus à la Mode arrangés Par Mr Abraham (1782)7. Dès la page 15, les leçons notées (d’une dizaine de mesures) sont accompagnées d’une deuxième voix destinée à être exécutée par le professeur. Preuve que le pédagogue a moins conçu d’ingrates pièces pour un entraînement solitaire que de véritables petits morceaux de musique que le maître modulera selon les capacités de l’élève : « Toutes les leçons n’ont point de Mouvement déterminé il s’agit de les jouer tantôt Adagio, Andante, Allegro et Presto selon l’agilité des doigts mais toujours commencer par Adagio8. » Ce n’est donc pas à l’impétrant de forcer ses facultés pour exécuter sans fautes toutes les difficultés d’un exercice noté mais à la musique de s’ajuster aux compétences hésitantes du novice.

    Dès la page 19, c’est-à-dire passé le premier tiers de la méthode, les chapitres thématiques sur les coups de langue, sur le port de voix ou encore sur le martellement laissent la place à des airs ou à des timbres arrangés pour deux clarinettes (« De la Rose fraîche et vermeille » tiré de L’Embarras des Richesses, l’air Malbrouk, etc.). Ces pièces très courtes ne dépassant pas une trentaine de mesures sont bientôt suivies de morceaux inédits plus longs et plus difficiles (pages 24 à 37).

    La méthode d’Abraham ne contient donc aucune enfilade d’exercices arides. Dès les premiers moments de l’apprentissage, l’élève clarinettiste est confronté à des mélodies connues ou inédites qui sont simplifiées par rapport aux ornements et aux passages9 qu’un instrumentiste confirmé pourrait y ajouter mais qui demeurent avant tout des morceaux de musique.

    Dès le premier tiers du xixe siècle, les pédagogues remplaceront les airs connus par des pièces de musique fabriquées spécialement pour l’exercice. L’étude n’est alors plus seulement l’activité nécessaire à la formation d’un instrumentiste, mais une espèce de composition musicale dont le Dictionnaire de musique moderne de Castil-Blaze (1821) donne une définition particulièrement claire :

    Études, s. f. plur. Sortes de compositions dont le thême est un passage difficile, calqué sur une manière de doigter particulière et scabreuse. On essaye ce passage dans un grand nombre de modulations, sur toutes les positions de l’instrument, et en lui donnant les développements dont il est susceptible. Les études n’étant destinées qu’au travail de cabinet, et à familiariser l’élève avec les difficultés de tous les genres qu’il rencontrera ensuite dans les sonates et les concertos des maîtres fameux, on ne s’attache nullement à les rendre agréables à l’oreille. Les études ont beaucoup de ressemblance avec les exercices : ce qui les distingue néanmoins, c’est que ceux-ci se rapportent également aux voix et aux instrumens, et que les études ne concernent que le jeu des instrumens. On remarque aussi dans les études une facture plus régulière que celle des exercices, qui sont purement élémentaires.

    Les études de Fiorillo, de Kreutzer, pour le violon ; celles de Cramer, de Kalkbrenner, pour le piano, sont fort estimées10.

    À l’origine de toute étude, il y a non pas l’inspiration mélodique d’un compositeur mais une difficulté mécanique à dépasser. La pièce sera par conséquent engendrée pour organiser la répétition d’une formule dans le temps nécessaire à son assimilation et en fonction des contraintes de l’instrument plus que pour satisfaire l’oreille. Au principe de l’étude : le mécanisme digital ou plus exactement les limites du corps du musicien.

    En parlant de « sortes de compositions », Castil-Blaze laisse entendre que ces morceaux insolites pourraient constituer un véritable genre. Adopter cette conception serait limiter notre propos et d’ailleurs restreindre aussi la définition de 1821. Certes, les milliers d’études composées depuis le début du xixe siècle jusqu’à aujourd’hui forment un corpus textuel cohérent mais Castil-Blaze évoque aussi le cadre dans lequel ces pièces musicales sont utilisées (le cabinet de travail) ainsi que l’importance de l’instrument qui leur a donné forme. Elles constituent par conséquent un dispositif didactique, c’est-à-dire un ensemble de contraintes matérielles et intellectuelles organisées afin de permettre l’incorporation pérenne de gestes musicaux, et pas seulement un genre.

    Au cours de cet article, le terme étude désignera les compositions musicales plus ou moins brèves destinées au travail domestique de l’instrument (il existe peu d’études vocales) et n’ayant pas vocation à être exécutées publiquement – même si l’on verra qu’une espèce particulière d’étude a pu exister au concert. L’étude ne se confond pas avec les exercices, autres pièces à usage privé prenant la forme de formules notées de quelques mesures ne pouvant prétendre constituer un véritable morceau composé.

    Des corps au travail

    Le dispositif d’assimilation du geste qu’est l’étude instrumentale repose sur deux phénomènes historiquement situés : une conception particulière du corps du musicien et une certaine idée du travail artistique.

    La manière dont le corps a été civilisé depuis la Renaissance a fait l’objet d’un très grand nombre d’études11. Les historiens ont montré que les règles de la bienséance ont profondément affecté jusqu’aux actes les plus infimes de la vie quotidienne12. Les pratiques artistiques ne sont pas demeurées à l’écart de ce mouvement de fond. Dans un avant-propos demeuré célèbre, François Couperin écrivait en 1716 à propos de l’apprentissage du clavecin que « comme la bonne grace y est necessaire il faut commencer par la position du corps13. » La manière de se tenir au clavier est donc autant déterminée par les nécessités techniques du jeu que par les exigences du paraître social.

    Lorsque Couperin multipliait les interdits, il fournissait aussi les astuces pour corriger les défauts les plus courants : « à l’égard des grimaces du visage on peut s’en coriger soy-même en mèttant un miroir sur le pupittre de l’épinette, ou du clavecin14 » ; ou encore : « Il est mieux, et plus séant de ne point marquer la mesure de la Teste, du corps, ny des pieds. Il faut avoir un air aisé a son clavecin : sans fixer trop la vüe sur quelsque objet, ny l’avoir trop vague : enfin regarder la compagnie, s’il s’en trouve, comme sy on n’étoit point occupé d’ailleurs. Cet avis n’est que pour ceux qui joüent sans le secours de leurs livres15. »

    Le soin apporté à la présentation de soi et à la police des relations entre commensaux s’étendra bientôt des milieux aristocratiques à d’autres classes sociales. Au tournant du xixe siècle, ce modèle déjà ancien de civilité sera concurrencé par une discipline essentiellement pratiquée en milieu militaire et scolaire : la gymnastique16. Cette autre manière de façonner les corps place au premier plan l’efficacité technique. Le modèle antique est ici moins prégnant que le projet inédit de discipliner avec le concours de la science de vastes groupes humains17. L’entreprise largement soutenue par l’État culmine dans les évolutions millimétrées des sociétés de gymnastique dont certaines prennent la forme de véritables spectacles18.

    Grâce à son adoption dans les programmes scolaires, la gymnastique touche jusqu’aux classes populaires. La loi rendant son enseignement obligatoire dans les écoles publiques (27 janvier 1880) décrit assez précisément ce que les écoles normales devront apprendre aux futurs maîtres : station régulière du corps, alignements, mouvements de la tête, du tronc, des bras et des jambes, mouvements combinés, courses, sauts, équilibres, natation, divers exercices avec instruments (haltères, bâtons, massues, perches), exercices aux agrès (échelle de corde, corde à nœuds, corde lisse, échelle de bois, poutre, barres à suspension ou parallèles, anneaux, trapèze), exercices militaires (mouvements en ordre dispersé, déploiement ou marches), etc.19

    La musique est impliquée de deux manières dans la révolution gymnastique. Associés aux exercices physiques, des chants ont souvent scandé l’évolution des phalanges d’athlètes.

    Napoléon-Alexandre Laisné, Traité élémentaire de gymnastique classique avec chants notés à l’usage des enfants des deux sexes. Ouvrage destiné à toutes les Maisons d’Éducation, ainsi qu’aux Mères de Famille par M. Laisné, Chevalier de l’ordre de Danebrog, Officier d’Académie, Professeur de gymnastique, massages et frictions appliqués à la médecine, Chargé, conjointement avec M. le colonel d’Argy, de la fondation de l’École Normale de Gymnastique militaire de Joinville, Fondateur et directeur de la gymnastique dans les hôpitaux, Directeur des gymnases de l’École polytechnique, du lycée Descartes, etc., etc. 2ème édition, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1872 [1867 pour la 1re éd.], p. 39.
    Napoléon-Alexandre Laisné, Traité élémentaire de gymnastique classique avec chants notés à l’usage des enfants des deux sexes. Ouvrage destiné à toutes les Maisons d’Éducation, ainsi qu’aux Mères de Famille par M. Laisné, Chevalier de l’ordre de Danebrog, Officier d’Académie, Professeur de gymnastique, massages et frictions appliqués à la médecine, Chargé, conjointement avec M. le colonel d’Argy, de la fondation de l’École Normale de Gymnastique militaire de Joinville, Fondateur et directeur de la gymnastique dans les hôpitaux, Directeur des gymnases de l’École polytechnique, du lycée Descartes, etc., etc. 2ème édition, Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1872 [1867 pour la 1re éd.], p. 39.

    Les principes de la gymnastique sont aussi présents au sein même du monde musical comme outil d’amélioration des capacités physiques (rappelons que le terme gymnastique recouvrait « l’art, l’action d’exercer le corps pour le fortifier20 »). Quantité d’ouvrages promettent, en effet, aux musiciens amateurs les bienfaits d’une éducation corporelle réfléchie par des spécialistes du mouvement musculaire :

    Gymnastiques musicales (1843-1924)

    Henri Bertini, La Gymnastique des doigts. Préparation à l’étude du piano, Paris, Schonenberger, [1843].

    Auguste Debay, Hygiène de la voix et gymnastique des organes vocaux, Paris, Moquet, 1852.

    Alfred Quidant, Gymnastique du pianiste. Exercice journalier, Paris, Colombier, [1858].

    Léon Kreutzer, La Gymnastique du piano. 6 études par Léon Kreutzer, Paris, E. Gérard et Cie, [1860].

    Émile-Victor Duclaud, La Gymnastique appliquée à l’étude du piano et de tous les instruments de musique. Méthode du gymnase des doigts perfectionné par Émile-Victor Duclaud, Draguignan, Imprimerie de P. Garcin, 1864.

    Maurice Germa, De l’éducation musicale préventive pendant la première et la seconde enfance (gymnastique de l’ouïe et de la voix), Paris, [s. n.], 1864.

    Paul Barbot, Réveil-matin, gymnastique journalière et récréative, Paris, Léon Langlois, [1868-1907].

    Auguste Tolbecque, Gymnastique du violoncelliste contenant cent exercices… Suivis de 10 grandes études, Paris, Émile Chatot, [1875].

    Hubert Léonard, École Léonard pour le violon, Paris, Richault et Cie, [1877] – un des fascicules est intitulé : « Petite gymnastique du jeune violoniste op. 40 ».

    Charles Neustedt, Cours de piano progressif, Paris, L. Gregh, [1877] – fascicule 2 : « Exercice gymnastique ».

    Émile Artaud, Gymnastique des gammes dans toutes les tonalités majeures et mineures des deux espèces pour piano, Paris, Alphonse Leduc, [1878].

    Alfred Giraudet, Gymnastique vocale, exercices pour le développement, l’homogénéité et la souplesse de la voix, Paris, V. Durdilly, [1891].

    Émile Lévêque, Étude gymnastique pour violon seul sur le 1er prélude de J. S. Bach, Paris, Richault et Cie, [1892].

    Luis Alonso, Le Virtuose moderne, technique et gymnastique nouvelles pour arriver à la plus grande virtuosité sur le violon. Méthode spéciale pour l’archet, pour le 4e, 3e, 2e et 1er doigts de la main gauche, avec une suite de préludes, allegros, cadences et variations, par Luis Alonso, Paris, G. Nicosias, [1895].

    Charles-Wilfrid Bériot, Gymnastique harmonique et lecture au piano, Paris, L. Rouhier, [1899].

    Alberto Bachmann, Gymnastique à l’usage des violonistes pour le développement de la force de la main gauche par Alberto Bachmann, précédée d’une étude anatomique de la main gauche par Philippe Lacroix, Paris, Fischbacher, 1914.

    Armand Parent, Gymnastique du violon, Paris, B. Roudanez, 1916.

    L. Déjean, Les Gammes élémentaires du jeune violoniste, précédées d’une petite gymnastique journalière, Bordeaux, L. Déjean, 1924.

    La mention du mot « gymnastique » dans le titre de tant de méthodes n’est pas qu’un effet de mode. Les études et les exercices instrumentaux modernes sont directement inspirés des procédés inventés par les gymnastes modernes. Avec leurs mouvements obligés et répétitifs, avec leur obsession de la décomposition analytique du geste, les morceaux d’entraînement soumettent entièrement l’apprenti musicien à un ordre dont le sens lui échappe.

    L’idée que le corps est une machine à entraîner n’est pas une simple image. Dans les années 1830-1850, beaucoup de musiciens tentent d’en faire une réalité tangible en inventant et en commercialisant nombre d’instruments mécaniques essentiellement destinés à l’extension des doigts21. C’est aussi parce que la machinisation est admise par le plus grand nombre que les musiciens sont prêts à renoncer au plaisir musical pendant leur entraînement sous prétexte de gagner en efficacité technique. L’étude instrumentale n’est donc pas un simple morceau de musique : elle est aussi une machine à discipliner les corps dans le temps.

    Le temps de l’étude

    La fascination pour la gymnastique et les prothèses de toutes sortes s’accompagne d’une nouvelle manière de concevoir l’organisation du travail instrumental. Le temps de l’étude fait désormais l’objet d’une réflexion systématique des pédagogues que ce soit dans le cadre des écoles de musique, des leçons particulières ou des méthodes imprimées.

    La division du travail scolaire en classes dont l’activité est sévèrement contrôlée par des règlements et évidemment par les professeurs eux-mêmes est l’une des principales caractéristiques de l’organisation de l’apprentissage de la musique par les conservatoires de musique modernes22. L’organisation stricte du labeur est un enjeu majeur y compris dans les petites écoles privées qui se multiplient dès le premier tiers du xixe siècle. Pour les leçons qu’il propose au public dès 1843, le pianiste Henri Rosellen (1811-1876), pur produit du Conservatoire de Paris, pratique la division du travail pédagogique :

    M. Henri Rosellen ouvrira un Cours d’enseignement individuel de piano pour les jeunes personnes, le 1er novembre. Ces cours auront lieu deux fois par semaine. Chaque classe durera deux heures et ne sera composée que de quatre élèves. Chaque élève recevra donc une demi-heure de leçon particulière et profitera, de plus, des trois leçons données aux autres. M. Henri Rosellen fera travailler la musique des grands maîtres anciens et modernes. Des leçons d’accompagnement auront lieu une fois par semaine. Ce cours spécial est confié au talent de M. Émile Rignault. Ces leçons d’accompagnement dureront également deux heures pour quatre élèves. Ces cours commenceront le 1er novembre et finiront le 31 juillet. Ils auront lieu le mardi et le vendredi de chaque semaine. Le prix pour les cours de piano est de 32 francs par mois, et celui d’accompagnement de 15 francs par mois payables d’avance. S’adresser à M. Henri Rosellen, rue de Provence, no 1623.

    Le souci de régenter le temps de l’instruction se rencontre aussi chez les maîtres particuliers. Bien plus nombreux que les enseignants des conservatoires, ces derniers sont toutefois moins bien connus en raison de la difficulté à retrouver des traces de leurs activités. Les notes prises par Caroline Boissier au cours des leçons données par Franz Liszt à sa fille pendant l’hiver 1831-1832 sont un document exceptionnel – et souvent cité – qui lève une partie du voile sur l’enseignement privé de la musique.

    La jeune Valérie passe deux heures par semaine avec Liszt. En dehors de ces moments de dialogue direct avec le maître, la pianiste doit travailler toute seule, en plus de ses morceaux, les exercices de Bertini que Liszt lui a indiqués24. En outre, le virtuose exige régulièrement de son élève qu’elle pioche (comme on disait alors) tous les jours pendant deux heures des gammes d’octaves piquées, des accords frappés redoublés sur la même note, des octaves arpégées en gammes25. À partir de la quinzième leçon, le maître semble avoir augmenté ses exigences : « il a appuyé fortement sur l’urgence de plier et d’assouplir les doigts dans tous les sens en faisant au moins trois heures par jour des exercices multiples, gammes diverses, en octaves, en tierces, des arpèges sous toutes leurs formes, des trilles, des accords, enfin tout ce que l’on peut faire26. »

    Si l’on en croit les notes de Caroline Boissier, le virtuose emploie le mot gymnastique pour désigner l’entraînement intensif auquel il soumet sa jeune élève27. Cette dernière est encouragée à fabriquer elle-même ses exercices selon les principes de l’analyse rationnelle de la difficulté : « Il veut que lorsqu’on trouve dans un passage – quelques mesures qui résistent – non seulement on l’étudie des heures de suite, mais qu’on examine à quelle classe il appartient et qu’on l’étudie dans tous les tons28. »

    Dernier cas de figure : la leçon par procuration donnée dans une méthode imprimée. Cette fois, les exemples ne manquent pas. Au seuil de sa méthode de piano (1849), Henri Rosellen indique la manière d’organiser le temps de l’étude :

    Voici du reste la meilleure disposition de l’étude : Pour les jeunes enfants au dessous de dix ans, on ne doit exiger que deux heures d’étude par jour (à moins d’une aptitude exceptionnelle). La 1ère heure servira à l’étude des exercices, des gammes, en un mot du mécanisme. La 2de à l’étude des leçons de la méthode ou de petits morceaux bien choisis. On fera bien de mettre un intervalle convenable entre ces deux heures de travail.

    Au-dessus de dix ans on doit travailler trois heures par jour. Une heure sera consacrée à l’étude des exercices, des gammes, des arpèges, une heure ½ à travailler des études et un morceau nouveau, enfin une ½ heure à la revue des morceaux déjà sus, afin d’avoir toujours dans les doigts quelque chose à jouer dans le monde toutes les fois que l’occasion s’en présentera : ces occasions il faut plutôt les rechercher que les éviter, afin de vaincre de bonne heure une certaine émotion qu’on éprouve en pareil cas et qui souvent ne fait qu’augmenter avec le nombre des années29.

    Pour les pianistes confirmés, Rosellen suggère d’ajouter une heure d’étude supplémentaire par jour pour déchiffrer de la musique et conclut : « Les élèves croyent généralement que l’étude des exercices et des gammes est celle des commençants, et qu’après l’avoir faite quelque temps il convient de la laisser tout-à-fait de côté ; c’est là une erreur des plus graves30 ! » Le virtuose, en effet, est condamné à la répétition à perpétuité, seule manière d’espérer briser la résistance musculaire31.

    Dans sa méthode, le même Rosellen avait formulé très précisément le projet de l’étude pianistique au milieu du siècle. L’ouvrage reposait sur une analyse anatomique s’appuyant sur une planche montrant une main écorchée. De la constitution physique de la main, Rosellen avait déduit l’inégalité naturelle de la force des doigts32 et le principal problème à dépasser pendant les séances de travail au clavier :

    Dans l’intérieur de la main (la région palmaire) chaque doigt est pourvu de deux tendons fléchisseurs ainsi nommés parce qu’ils sont destinés à les faire fléchir, mais on ne découvre rien qui puisse s’opposer d’une manière assez sensible à l’indépendance des doigts.

    La difficulté d’acquérir cette indépendance est donc entièrement dans la résistance des expansions aponévrotiques, c’est pourquoi certains chirurgiens pensent qu’une opération sous-cutanée faite sur ces expansions donnerait une parfaite indépendance à chaque doigt ; mais avant que l’expérience ait confirmé cette idée il faut se résigner à travailler des exercices combinés de manière à opérer une dilatation, assouplissement des expansions, B, C, telle, qu’elles n’offrent aucune résistance à l’entière liberté de mouvement des trois derniers doigts.

    L’étude doit donc avoir pour principal but l’indépendance des doigts. Pour y parvenir il faut travailler longtemps chaque exercice, lentement en commençant et en levant les doigts les uns après les autres à la même hauteur, plus ils pourront s’élever plus ils attaqueront avec force. Il faut faire aussi beaucoup de gammes et d’arpèges pour exercer et égaliser le passage du pouce qui est une des grandes difficultés de l’exécution surtout dans un mouvement vif et combiné avec le 4ème doigt. Dans tous les cas les bras devront toujours rester parfaitement immobiles33.

    L’analyse du déséquilibre anatomique de la main est alors partagée par la majorité des pianistes. Elle est transposable à tous les instruments, tous les virtuoses s’escrimant à identifier les points faibles de l’organisme humain qui peuvent entraver la parfaite égalité du jeu comme dans la Gymnastique à l’usage des violonistes pour le développement de la force de la main gauche par Alberto Bachmann précédée d’une étude anatomique de la main gauche par Philippe Lacroix (1914)34. Faute de pouvoir corriger une fois pour toutes les dysfonctionnements physiologiques (en l’occurrence l’inégalité de la force de chaque doigt), les pédagogues tentent d’imposer la régularité du dressage corporel.

    Ainsi, la volonté de discipliner le temps du travail dépasse la fixation des grandes lignes de la semaine de l’apprenti pour s’instiller dans le matériau musical lui-même et jusqu’à chaque minute de l’étude. À cette échelle d’action, le format ramassé de l’exercice s’avère mieux adapté. Ouvrons l’Exercice journalier pour atteindre et conserver le plus haut degré de perfection sur le piano, consistant en 40 études, avec des répétitions prescrites, op. 337 de Carl Czerny (1844). L’ouvrage se présente comme un réservoir de minuscules devoirs quotidiens : des formules de une à six mesures à répéter inlassablement dans un ordre que l’utilisateur peut recomposer chaque jour, comme le suggère l’auteur dans sa préface. Sa liberté s’arrête cependant là. Le temps du travail domestique, mécanisé par l’usage du métronome, échappe totalement au musicien et le moment du repos lui-même semble sempiternellement refusé au pianiste prisonnier dans l’enfer des barres de reprise.

    Dans l’exemplaire reproduit ici35, les annotations vont dans le sens de la prescription comminatoire du pédagogue auteur de l’ouvrage (Czerny a écrit en tête de l’exercice no 5 : « Il faut jouer 20 fois de suite chaque reprise »).

    Carl Czerny, Exercice journalier pour atteindre et conserver le plus haut degré de perfection sur le piano, consistant en 40 études, avec des répétitions prescrites. Œuv. 337 composées par Ch. Czerny, Paris, Richault, [1844], p. 5.
    Carl Czerny, Exercice journalier pour atteindre et conserver le plus haut degré de perfection sur le piano, consistant en 40 études, avec des répétitions prescrites. Œuv. 337 composées par Ch. Czerny, Paris, Richault, [1844], p. 5.

    Un professeur de piano non identifié a redoublé les indications imprimées en indiquant au crayon le minutage de l’exercice ainsi que le nombre de fois où celui-ci doit être travaillé chaque jour.

    La rationalisation du temps pédagogique dont témoigne le recueil d’exercices de Czerny est à mille lieues des pratiques anciennes où le professeur se faisait gloire de s’adapter au rythme d’acquisition de son élève en composant des morceaux sur mesure leçon après leçon. Le nouveau principe consiste à sculpter le corps du pianiste en utilisant la partition comme un moule appliqué à heures fixes36.

    Czerny est loin d’être le seul à avoir pensé scrupuleusement son matériau musical en fonction du déploiement dans le temps de l’exercice gymnastique. Tout au long du siècle, une foule d’autres enseignants penseront le travail musical comme une discipline quotidienne :

    Exercices journaliers (1840-1958)

    Henri Bertini, La Semaine du pianiste. Étude journalière de la gamme dans tous les tons majeurs et mineurs, Paris, Schonenberger, [1840].

    Louis Kramer, Le Réveil du pianiste. Études pour le piano pendant la semaine, un exercice pour chaque jour. Op : 28, Paris, Sehaan, [1852].

    Paul Barbot, éd., L’École des grands maîtres du clavecin et du piano. Exercice journalier de mécanisme op. 119, Paris, L. Langlois, [1877].

    Henri Nuyens, Répertoire journalier du pianiste, gammes majeures et mineures, Paris, Henri Nuyens & Cie, [1885].

    E.-M. Lair, La Semaine récréative du jeune pianiste. Morceaux caractéristiques pour le piano, Paris, J. Iochem, [1888].

    Isidor Philipp, Exercice technique quotidien, Paris, Heugel, 1906.

    Marcel Herwegh, Le Pupitre du violoniste musicien. Conseils et plan d’entraînement journalier conforme aux exigences de la musicalité moderne, Paris, Librairie Hachette, 1925.

    Édouard Pestel, Gammes et arpèges, pour le violon. Gammes simples et arpèges à 2 et 3 octaves. Gammes en tierces, en sixtes, en octaves et en dixièmes. Rythmes et coups d’archet variés pour le travail journalier des gammes, Paris, L. Philippo, 1925.

    Daniel Raoul, Le Travail journalier des gammes et des arpèges. Enseignement rationnel moderne du violon. Ouvrage pratique, progressif, clair, complet, Paris, Émile Gallet et fils, 1927.

    Francis Bodet, Exercices journaliers pour trompette, cornet à pistons et tous instruments de cuivre à 3 pistons lisant en clé de sol, Genève, F. Bodet, 1928.

    Marie Panthès, La Semaine du pianiste. Recueil des exercices quotidiens de Marie Panthès, Paris, Alphonse Leduc, 1932.

    Suzanne Joachim-Chaigneau, Aperçus modernes sur l’art d’étudier suivis des 20 exercices quotidiens essentiels à l’entretien et au développement de la technique du violon par S. Joachim-Chaigneau. Avant-propos par Fritz Kreisler et Lucien Capet, Paris, Max Eschig, 1936.

    Jacques Dupont et Yves de La Casinière, 25 minutes de travail pianistique journalier au moyen du nouveau déliateur, de la progression et du disque, Paris, A. Zurfluh, 1958.

    La composition des études

    Qu’elle soit écrite pour un débutant ou destinée à un pianiste de haute volée, l’étude est toujours composée de la même manière, comme on va le constater en examinant quelques pièces du plus grand fournisseur de littérature didactique de la première moitié du xixe siècle : Carl Czerny. Le pianiste a aujourd’hui mauvaise réputation pour avoir passé sa vie à donner des leçons (jusqu’à douze heures par jour) et publié inlassablement d’ingrats exercices – il vient d’en être question. C’est oublier un peu vite que ce pédagogue précoce dont on dit qu’il commença à enseigner dès l’âge de 14 ans eut Liszt pour élève, qu’il fut le collaborateur préféré de Beethoven et que son intarissable production (près de 1000 numéros d’opus) ne compte pas que des pièces didactiques.

    Parmi le gigantesque catalogue, nous prendrons trois exemples.

    Czerny a conçu sur le tard une sorte de préface à sa célèbre École de la virtuosité37 : une école préparatoire (Vorschule zur Schule der Geläufigkeit, op. 84938) d’un degré de difficulté inférieur. La première étude (qui ressemble à la plupart des pièces placées au seuil des méthodes de piano à la même époque) consiste à faire travailler le mécanisme des doigts de la main droite dans une position stable : inchangée pendant les 16 mesures de la première partie, puis immobile à nouveau pendant les huit mesures suivantes avant que ne se précipitent les déplacements (cinq dans les huit dernières mesures).

    Carl Czerny, Études de mécanisme (Vorschule zur Schule der Geläufigkeit) für Klavier zu zwei Händen opus 849. Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 2-3. Pièce no 1.
    Carl Czerny, Études de mécanisme (Vorschule zur Schule der Geläufigkeit) für Klavier zu zwei Händen opus 849. Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 2-3. Pièce no 1.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.

    L’analyste formé aux subtilités de la musique contemporaine de Chopin déplorera sans doute la pauvreté des ressources harmoniques employées dans l’étude de Czerny. Or, si ce dernier s’est refusé à moduler ou à raffiner la présentation de ses motifs, c’était non par défaut de science compositionnelle mais pour ne pas modifier la disposition « pure » des deux mains qui n’utilisent, à dessein, que les touches blanches. La matière musicale satisfait ici une unique fonction : permettre le déploiement systématique de l’ensemble des configurations digitales concevables pour une position de main donnée.

    Pour mettre en rythme ces configurations, Czerny a pris un parti-pris radical et simple à la fois : la limitation à une unique figure, le triolet. Une nouvelle fois, la pauvreté de l’écriture est toute relative puisqu’il s’agit de permettre à l’élève et au maître de contrôler le plus facilement possible l’égalité du jeu. La neutralisation du rythme remplit cet office en facilitant l’audition du moindre décalage entre les deux mains ou du plus infime écart de toucher. C’est aussi dans cette perspective utilitaire qu’il faut comprendre la réduction de l’accompagnement de la main gauche à sa plus simple expression : débarrassé de la préoccupation de coordonner deux voix complexes, le pianiste se concentre sur les difficultés de la main droite.

    Un des plus grands succès de librairie de Czerny est L’Art de délier les doigts op. 699/740 (Der Kunst der Fingerfertigkeit, Vienne, Mecheti, 1844), parangon du recueil d’études pour clavier sur lequel des générations de pianistes ont perfectionné leur mécanisme39. Le volume s’adresse à des musiciens déjà bien avancés.

    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.
    Carl Czerny, Die Kunst der Finferfertigkeit. Op. 740 <699> Herausgegeben von Adolf Ruthardt, Frankfurt, Peters, 19??, p. 88-91. Pièce no 24.

    La vingt-quatrième pièce peut être lue comme une augmentation sur plusieurs plans de la première étude de l’Opus 849. Allongement de la durée du morceau (70 mesures contre 32 pour la précédente), accélération du tempo (110 à la noire contre 100 à la blanche), extension de la formule à cinq doigts entraînant une nette complexification harmonique. En dépit des différences toutefois, le principe de la 24e étude de L’Art de délier les doigts demeure identique : la main droite est toujours posée, les passages du pouce sont rares40 (réputés déstabiliser la main, ils étaient la hantise des pédagogues du piano), les formes d’accompagnement de la main gauche sont une fois de plus simplifiées.

    Au lieu de recourir de nouveau à l’intervalle de quinte privilégié dans l’Opus 849, Czerny procède par extensions jusqu’à l’octave et ne s’interdit plus cette fois d’utiliser les touches noires. La formule se modifie donc mais les procédés d’engendrement sont les mêmes : un balancement autour d’une note pivot jouant sur les modifications du doigté ou sur l’alternance de touches blanches et noires.

    Les reprises formulaires exactes sont rares. En cinq mesures (soit 22 positions si on y ajoute l’anacrouse), on en dénombre seulement deux (1 et 3 puis 4 et 6) tandis que la main passe par onze degrés différents. À l’intérieur d’une mesure, les enchaînements de touches (blanches ou noires) sont sans cesse variés. Dans cette composition plus sophistiquée qu’elle n’y paraît à la première écoute, l’évitement de la redite (à l’intérieur d’un cadre très contraint) est le moteur de l’invention musicale. Au sein d’une structure formelle réduite à sa plus simple expression (les études instrumentales sont disposées en ABA ou bien durchkomponiert comme c’est le cas ici), le matériau est moins développé que transposé dans le plus de positions possibles de la main.

    Cette écriture est emblématique du désir des auteurs de fabriquer de l’égalité sonore quel que soit l’emplacement de la main sur le clavier (ou les contraintes du souffle pour d’autres instruments). Elle contribue aussi à empêcher toute distraction : la combinatoire compositionnelle mise en œuvre par Czerny ne prétend pas être un discours musical, tout juste un moyen de mécaniser des pianistes.

    Troisième et dernier exemple tiré du catalogue de Czerny : une composition isolée destinée à des musiciens d’exception, le Grand exercice de toutes les manières de tremblemens pour le pianoforte, op. 151 (1828). Les vingt pages de ce rondo brillant poussent à y voir une étude véritable, plus que l’exercice annoncé dans le titre41. Le battement de doigts s’y trouve associé à un très vaste catalogue de situations musicales : tantôt ornement d’une ligne mélodique, tantôt figure cadentielle, tantôt tour de force (comme lorsqu’à la page 9 la main droite fait entendre simultanément un chant en octave et un trille comme partie intermédiaire).

    Carl Czerny, Grand exercice de toutes les manières de tremblemens pour le pianoforte. Grosse Triller-Ubung in Form eines brillanten Rondo’s für das Pianoforte. Componirt von Carl Czerny. 151tes Werk, Wien, bei Ant. Diabelli, [1828], p. 9.
    Carl Czerny, Grand exercice de toutes les manières de tremblemens pour le pianoforte. Grosse Triller-Ubung in Form eines brillanten Rondo’s für das Pianoforte. Componirt von Carl Czerny. 151tes Werk, Wien, bei Ant. Diabelli, [1828], p. 9.

    La construction est la plus sophistiquée que nous ayons rencontrée mais le principe d’engendrement et le propos sont inchangés : à force de répétition d’une difficulté de mécanisme unique, l’endurance du pianiste est rudement mise à l’épreuve. Dans le cas de l’Opus 151, les difficultés sont croissantes : depuis le simple trille agrémentant la partie de dessus jusqu’aux doubles (p. 13) puis triples trilles (p. 14) et enfin aux subtilités de doigté – 32313231(p. 20).

    La conception d’une étude, quelle que soit sa complexité, part du principe que le corps du musicien est perfectible à condition de diviser rationnellement les problèmes techniques à résoudre. Pour réussir l’incorporation de nouveaux schèmes moteurs, le deuxième postulat est qu’il faut imprimer les réflexes mécaniques dans le corps par la répétition insistante des gestes. À cette étape, le musicien est confronté à ses capacités personnelles de résistance : c’est le moment gymnastique. Troisième attendu : le temps de l’étude ne se confond pas avec le temps du discours. Les pièces destinées à l’entraînement viennent se loger dans un agenda strictement organisé où le musicien n’adresse pas les sons à un public (selon l’antique modèle oratoire) mais se retrouve seul face à un matériau intransmissible. Composer une étude, c’est par conséquent déployer le temps de l’épreuve individuelle à partir du fractionnement infini du geste instrumental. En un mot, composer avec les doigts.

    Dupliquer pour répéter

    Les pièces que nous venons d’évoquer traitaient les difficultés de façon universelle, à charge au musicien d’adapter ensuite les formules travaillées à tel ou tel morceau. Or, la généralisation du répertoire, ce réservoir presque clos de pièces alimentant les programmes de concert et les affiches des théâtres42, a entraîné l’invention d’un nouveau type d’études, conçues spécialement pour parvenir à bout d’une œuvre particulière.

    Les compositions de Frédéric Chopin ont particulièrement inspiré les pédagogues. Isidor Philipp, longtemps professeur au Conservatoire de Paris (1903-1934), est l’auteur d’un catalogue de pièces pédagogiques qui n’est pas sans rappeler par son ampleur celui de Czerny un siècle plus tôt. En 1888, le jeune pianiste publie une édition didactique d’une sélection d’études de Chopin qui inaugure une importante série de recueils destinés à aider à travailler les principales œuvres du compositeur :

    Isidor Philipp, Études choisies op. 10 et 25. Édition instructive avec doigtés notes et remarques. Chaque étude précédée d’exercices spéciaux, analytiques et préparatoires, Paris, V. Durdilly & Cie, 1888.

    Isidor Philipp, Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895.

    Isidor Philipp, Exercices quotidiens tirés des œuvres de Chopin par I. Philipp Professeur au Conservatoire National avec une préface de G. Mathias, Paris, Hamelle, 1896.

    Isidor Philipp, Études d’octaves, d’après Bach, Clementi, Cramer et Chopin, suivies d’études et de préludes originaux de Th. Dubois, Em. Bernard, A. Duvernoy, G. Fauré, G. Mathias, I. Philipp, R. Pugno, Ch. M. Widor, Paris, A. Durand et fils, 1897.

    Isidor Philipp, Deux études d’après Fr. Chopin, op. 25 no 6, Paris, A. Leduc, 1900.

    Isidor Philipp, Études techniques, d’après Clementi, Cramer, Czerny, Kessler, Kreutzer, Chopin et Moschelès, Paris, G. Ricordi, 1904.

    Isidor Philipp, Quinze études de Clémenti, Cramer, Chopin, Schumann, Czerny, pour servir à l’enseignement moderne du piano. Édition instructive avec notes & variantes par I. Philipp, Paris, Heugel & Cie, 1907.

    Le premier jalon (1888) procède selon l’usage déjà bien installé qui consistait à ajouter à des œuvres du répertoire des doigtés propres, voire quelques remarques sur la manière de les interpréter43. Le volume se distingue cependant de ses prédécesseurs par le fait qu’Isidor Philipp a spécialement créé des formules d’entraînement adaptées à chaque étude.

    Une dizaine d’années plus tard, Philipp propose un volume entièrement consacré à la main gauche44, ce point faible physiologique chez une communauté de pianistes majoritairement composée de droitiers.

    Isidor Philipp, « Étude no 3 », Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895, p. 19.
    Isidor Philipp, « Étude no 3 », Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895, p. 19.

    Dans sa préface, le vénérable Georges Mathias qui ne tarit pas d’éloges sur l’initiative de Philipp se réjouit au passage : « c’est une très bonne idée, une idée que je crois neuve, d’avoir doigté pour la main gauche un choix des passages les plus difficiles écrits pour la main droite45. » Pour repousser toujours plus loin les frontières de la difficulté après la parution depuis près d’un siècle de milliers d’exercices débridés, Philipp n’hésite donc pas à recourir à des procédés improbables dans la réalité musicale, pour ne pas dire absurdes.

    Isidor Philipp, « Étude no 4 », Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895, p. 22.
    Isidor Philipp, « Étude no 4 », Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895, p. 22.

    Le préfacier donne une deuxième raison au projet de Philipp. La place de plus en plus écrasante d’un répertoire de classiques dans le quotidien des musiciens rend intolérable le recours à des morceaux qui avaient pourtant fait les beaux jours de l’apprentissage instrumental (« la musique vulgaire, ennuyeuse, Bertini, Kalkbrenner (voilà que je médis d’un de mes anciens maîtres !), musique dont la platitude n’est pas rachetée par l’utilité, et qui gâte le goût musical46 », écrit Mathias). Il faut désormais inventer ce que les génies n’ont pas pensé à écrire : des exercices dignes de leurs œuvres achevées et que leurs propres études, lorsque les maîtres en ont écrites, ne sauraient remplacer47.

    Une année plus tard (1896), Philipp innove encore en concevant une espèce d’encyclopédie des difficultés du piano de Chopin qui est présentée comme l’alpha et l’oméga de la technique moderne48. Les deux volumes ont été réalisés en découpant une infinité de passages dans les compositions de Chopin, distribuées dans un plan thématique (« Octaves », « Jeu du Poignet », « Doubles notes », « Arpèges », « Trilles », etc.) et soumises à un jeu de répétition savamment contrôlé49. Le patchwork permet de ne pas s’aventurer hors du sacro-saint temple chopinien, autrement dit de se faire les doigts en toute pureté.

    Isidor Philipp, Exercices quotidiens tirés des œuvres de Chopin par I. Philipp Professeur au Conservatoire National avec une préface de G. Mathias, Paris, Hamelle, 1896, p. 3.

    Peu de temps après (1897), le pianiste récidive avec un recueil entièrement consacré au travail des octaves à partir d’une anthologie de pièces canoniques de Bach à Chopin complétée par des préludes commandés à des musiciens contemporains50. Ainsi le septième morceau à quatre temps et en octaves redoublées est la recomposition de la deuxième section du thème principal de la valse Opus 64 no 151.

    Isidor Philipp, Études d’octaves d’après J. S. Bach, Clementi, Cramer et Chopin suivis d’Études et de Préludes originaux de : Th. Dubois, E. Delaborde, Émile Bernard, A. Duvernoy, G. Fauré, G. Mathias, I. Philipp, R. Pugno, Ch. M. Widor, Paris, A. Durand et fils, 1897, p. 20.

    La vaste entreprise de réécriture qui semble tenir à cœur à Philipp avait commencé par une espèce de pasticcio – Étude de concert d’après une valse de F. Chopin (Op. 64 No 1)52 – où le pianiste avait mis ses mains dans celles de l’auteur pour livrer une amplification de la valse première ; ce qui revenait à mettre par écrit ce que nombre de pianistes pratiquaient sur le vif lors des exécutions, comme en témoignent quelques enregistrements d’avant 1940.

    Isidor Philipp, Étude de concert pour Piano d’après une valse de F. Chopin (Op. 64 No 1), Paris, Hamelle, 1886, p. 3.

    Philipp était loin d’être le seul à cultiver ces étranges duplicatas. Le pianiste américain Leopold Godowsky publie en 1903 cinq volumes d’études d’après les pièces de Chopin qui repoussent toujours plus les bornes de la virtuosité en étoffant et souvent en compliquant les textes originaux53. De 1926 à 1949, Alfred Cortot livre chez Maurice Sénart puis aux éditions Salabert ses célèbres Éditions de travail dont les notes de bas de page fourmillent d’exercices contrefaits à partir des textes canoniques qui occupent le reste de la page. Dès le milieu du xixe siècle avaient vu le jour des études d’études donnant lieu à des emboîtements parfois vertigineux : École du mécanisme. 15 études pour le piano composées expressément pour précéder celles de la vélocité de Czerny, op. 120 de Jean-Baptiste Duvernoy (1842) ; 20 études pour le piano composées pour servir d’introduction aux études de Cramer, Moscheles, etc. d’Élie-M. Feigerl (ca 1860), etc.

    Après la neutralisation du matériau dans les études des premiers temps, c’est l’auteur lui-même qui s’efface maintenant derrière l’exacerbation des procédés combinatoires. Pour expliquer cette étonnante humilité, il y a sans doute la conviction chez ces pianistes confirmés que la technique du piano est achevée et que le savoir-faire des maîtres du XIXe siècle ne peut être dépassé. L’espace musical est désormais quadrillé par un corpus clos d’études allant des premiers instants de la formation des enfants jusqu’au moment où l’artiste achevé se produit en public.

    L’étude de concert

    Le temps de l’étude n’est pas seulement celui d’une intense gymnastique corporelle. Il est aussi celui de l’incorporation du vocabulaire digital qui servira aussi bien à l’improvisation qu’au déchiffrage mais aussi à l’exécution si l’on tient compte du fait que le texte joué est encore adapté par le musicien à l’époque que nous étudions. Car les procédés rhétoriques d’embellissement du discours et les techniques de prononciation ne concernent pas seulement la période dite baroque mais ont aussi informé l’exécution musicale jusqu’au début du XXe siècle54.

    Au moment où naît l’étude instrumentale, le musicien orateur bénéficie de la massification des pratiques à plusieurs titres55. À l’élargissement du public répond la multiplication des salles ; certaines liées à des sociétés chorales ou orchestrales comme la salle du Conservatoire, la plupart aménagées par des facteurs d’instruments dans leurs locaux commerciaux (Pleyel, Herz, Érard ou Sax dotent Paris des lieux de concerts les plus fréquentés dès le milieu du siècle). De même que les éditeurs les plus importants lancent des journaux à leur solde, les facteurs s’attachent des artistes pour faire la promotion de leur production manufacturée. L’antique relation entre l’aède et son auditoire se trouve ainsi redéfinie par l’émergence d’une économie du concert public où l’éloquence est souvent utilisée à des fins commerciales56.

    Dans les programmes pots-pourris qui sont alors courants dans les salles de spectacle, le virtuose est présent à chaque instant : pour exécuter des pièces brillantes en soliste ou accompagné, pour des concertos évidemment mais aussi pour des épisodes solistes dans des symphonies ou des extraits d’opéras. La fabrication de morceaux aussi brillants qu’éphémères par des musiciens oubliés depuis longtemps autant que par d’autres aujourd’hui réputés pour leur sérieux (les pianistes Kalkbrenner, Liszt, Cramer, Heller, Thalberg, Gottschalk ou Rubinstein ; les violonistes Baillot, Vieuxtemps ou Bériot ; le flûtiste Tulou, le cornettiste Arban ou le harpiste Hasselmans) n’est dès lors pas loin d’atteindre le stade industriel.

    Dès les années 1820-1830, l’exhibition du corps de l’artiste en plein effort devient un objet esthétique porté par le goût des foules pour l’exploit technique. Descriptions littéraires, tableaux ou caricatures montrent des musiciens en transe soulevant des salles en délire.

    « Fantaisie brillante sur Liszt », La Vie parisienne, 3 avril 1886, p. 55.

    L’étude n’est pas absente du spectacle musical. Dès le premier tiers du xixe siècle, des études de concert sortent du cabinet de travail et s’imposent sur les estrades.

    Comment se définit cette anomalie générique (l’étude s’étant primitivement constituée comme un morceau détaché de la performance publique) ? La matière compositionnelle des études de concert est plus dense et celles-ci se voient souvent affubler de sous-titres poétiques, manière de faire oublier les stigmates de l’étude scolaire. Comme pour l’étude tout court, la gigantesque production d’études de concert est éclipsée par quelques pièces signées de compositeurs patentés. Les plus célèbres font partie du grand cycle des « douze études d’exécution transcendante » achevé par Liszt en 1851 après la révision successive de deux précédents recueils d’abord parus en 1826 et en 1837 sous des titres différents57. Mais il existe des dizaines d’études de concert pour à peu près tous les instruments imaginables.

    En 1866, le violoniste Charles-Auguste de Bériot publie pour son instrument 60 études de concert58 parmi lesquelles on trouve des études sur motif unique d’une facture toute pédagogique mais aussi des morceaux dont il serait bien difficile de deviner, si on les entendait sans connaître leur titre, qu’il s’agit de compositions liées au monde scolaire. Ainsi du numéro 2, fugue irrégulière explorant implacablement toutes les ressources des doubles, triples et quadruples cordes. Ainsi du numéro 9, véritable passacaille variant tout au long de ses deux pages les figurations sonores.

    Charles-Auguste de Bériot, « Étude 9 », 60 études de concert pour violon. (École transcendante), op. 123, Mayence, Schott, [1866], p. 14.

    Ainsi du numéro 25, « marche funèbre », comme l’écrit Bériot, juxtaposant deux modes d’écriture radicalement différents à l’encontre des règles traditionnelles de l’étude monothématique.

    Dès le début du xxe siècle, l’étude de concert devint un espace d’expérimentation pour les écrivains de musique en quête d’horizons inconnus. Les deux livres d’études pour piano de Claude Debussy (1915) constituent certainement les exemples les plus aboutis de la dérive du genre. Dans la septième étude (« Pour les degrés chromatiques »), le compositeur écarte immédiatement le lieu commun des gammes chromatiques régulières que tant de didacticiens du clavier avaient utilisées avant lui au profit d’une fragmentation en formules inégales où le chromatisme est autant un élément de langage qu’une question mécanique.

    Dans la quatrième page, par exemple, on retrouve le procédé fondateur de l’étude – la transposition de formules sur tout le clavier destinée à varier les positions des mains – vite enfoui cependant sous le perpétuel recommencement du mètre, les incessantes variations de tessiture ou de forme rythmique des cellules au point que la structure globale de la pièce est totalement imprévisible.

    Claude Debussy, « vii. Pour les degrés chromatiques », Études pour piano. Deuxième livre, Paris, Durand, 1916, p. 4.

    Chez Debussy, les contraintes physiques restent un moyen de produire du matériau musical mais les préoccupations formelles l’emportent sur la routine des répétitions digitales. Le moto perpetuo chromatique des faiseurs d’études à la chaîne a cédé la place à un renouvellement constant de la matière sonore. La cohérence de la pièce dépend dorénavant plus des développements formels que d’un moule manuel.

    La tendance à la spéculation compositionnelle ira s’amplifiant au cours du xxe siècle, y compris dans des œuvres qui n’afficheront plus leur appartenance au vieux genre de l’étude tout en cultivant des modes d’écriture parents, telles les Sequenze de Luciano Berio (1958-2002) qui firent une prodigieuse carrière au concert et au disque, comme on le sait.

    Conclusion

    Durant les dernières décennies, l’étude a continué à être le principal instrument d’alphabétisation corporelle pendant les années d’apprentissage des jeunes musiciens. Si l’on n’écrit plus guère aujourd’hui d’études de concert, cela ne signifie pas pour autant que les objets musicaux que cette étiquette a longtemps désigné ont disparu. Autrement dit, la diversification morphologique de l’étude et son extension à tous les domaines de la pratique musicale, de l’école aux salles publiques, continue à avoir des effets non négligeables dans la pratique musicale contemporaine. Quels que soient ses avatars et les instruments pour lesquels elle est pensée, l’étude continue à supposer :

    – une théorie du corps musicien qui postule son identité d’un individu à l’autre, prétexte à une standardisation des exercices ne tenant guère compte des conformations physiques variables selon les personnes, les âges, etc. ;

    – une doctrine pédagogique fondée sur la gymnastique digitale et affirmant que la division du travail peut être poussée jusqu’au sein d’une même personne ;

    – une morale du dépassement de soi soutenant que la virtuosité ne s’obtient qu’à force de volonté et que le moment de cette transformation est assez captivant pour être offert en spectacle.

    Pour citer ce document

    Rémy Campos, « L’étude instrumentale ou quand le travail devient œuvre », La Revue du Conservatoire [En ligne], Dossier Individuel/collectif, Le quatrième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Quelques mots à propos de : Rémy Campos

    Rémy Campos enseigne l’histoire de la musique au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) depuis 2001. Ses recherches ont porté sur la redécouverte des musiques anciennes (La Renaissance introuvable ? Entre curiosité et militantisme : la Société des concerts de musique vocale, religieuse et classique du prince de la Moskowa (1843-1847), 2000), sur les conservatoires (Instituer la musique. Les débuts du Conservatoire de Genève (1835-1859), 2003) et sur les questions d’historiographie (avec Nicolas Donin, dir., L’Analyse musicale, une pratique et son histoire, 2009 ; François-Joseph Fétis musicographe, 2013). Il travaille actuellement sur l’histoire des pratiques musicales aux xixe et xxe siècles (avec Aurélien Poidevin, La Scène lyrique autour de 1900, 2012 ; Le Piano français et la technique du jeu perlé (1840-1960), à paraître).

    mailto:rcampos@cnsmdp.fr

    Bibliographie

    Notes

    1. Seuls quelques cahiers d’études pour piano (ceux de Frédéric Chopin, Franz Liszt, Robert Schumann, Johannes Brahms, Alexandre Scriabine, Claude Debussy ou plus récemment György Ligeti) sont régulièrement joués au concert et étudiés par les musicologues. ↩︎
    2. Susan Bernstein, Virtuosity of the Nineteenth Century. Performing Music and Language in Heine, Liszt, and Baudelaire, Stanford, Stanford University Press, 1998 ; Paul Metzner, Crescendo of the Virtuoso. Spectacle, Skill, and Self-promotion in Paris during the Age of Revolution, Berkeley, University of California Press, 1998 ; Jane O’Dea, Virtue Or Virtuosity ?Explorations in the Ethics of Musical Performance, Westport, Greenwood Press, 2000 ; Dana Gooley, The Virtuoso Liszt, Cambridge, Cambridge University Press, 2004 ; Vernon A. Howard, Charm and Speed. Virtuosity in the Performing Arts, New York, Peter Lang, 2008. ↩︎
    3. Susan C. Cook, Virtuose in Italy, 1600-1640. A Reference Guide, New York, Garland, 1984 ; Sylvie Mamy, Les Grands Castrats napolitains à Venise au XVIIIe siècle, Liège, Mardaga, 1994 ; James Deaville, « L’image du virtuose aux XVIIIet XIXesiècles », Jean-Jacques Nattiez, dir., Musique, Une encyclopédie pour le XXIe siècle, Arles, Actes Sud, 2006, t. iv, p. 759-780. ↩︎
    4. Jane O’Dea, Virtue or Virtuosity ? Explorations in the Ethics of Musical Performance, Westport, Greenwood Press, 2000 ; Cécile Reynaud, Liszt et le virtuose romantique, Paris, Honoré Champion, 2006 ; Jim Samson, Virtuosity and the Musical Work. The Transcendental Studies of Liszt, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, p. 81-95. ↩︎
    5. Cyril Ehrlich, The Piano. A History, Oxford, Clarendon Press, 1990 [1976 pour la1re éd.] ; Leon Plantinga, « The Piano and the Nineteenth Century »,R. Larry Todd, dir., Nineteenth Century Piano Music, New York, Routledge, 1990 ; Anne Rousselin-Lacombe, « Piano et pianistes », La Musique en France à l’époque romantique (1830-1870), Paris, Flammarion, 1991, p. 125-166 ; James Parakilas, dir., Piano Roles. A New History of the Piano, New Haven, Yale University Press, 1999. ↩︎
    6. Voir, par exemple, l’anthologie de catalogues d’éditeurs publiés en fac simile dans : Anik Devriès et François Lesure, Dictionnaire des éditeurs de musique français. Volume i. Des origines à environ 1820, Genève, Éditions Minkoff, 1979. ↩︎
    7. Abraham, Principes de la clarinette Suivis de Pas redoublés et de Marches Les Plus à la Mode arrangés Par Mr Abraham, Paris, Frère, [1782]. ↩︎
    8. Ibid., p. 15. ↩︎
    9. « Passage. Ornement que l’on ajoute à un trait de chant. On appelle encore ainsi chaque portion d’un morceau qui présente un sens » (Léon et Marie Escudier, Dictionnaire de musique…, Paris, Bureau central de musique, 1844, t. ii, p. 36). ↩︎
    10. Castil-Blaze, Dictionnaire de musique moderne par M. Castil-Blaze, Paris, Au Magasin de musique de la Lyre moderne, 1821, vol. 1, p. 223. Pour une discussion plus détaillée de ce texte, voir : Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographe, Genève, Droz/Haute école de musique de Genève, 2013, p. 495-498. ↩︎
    11. Les travaux de Norbert Elias (La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973 [1939 pour la 1re éd. en allemand]) ont, en quelque sorte, initié ce courant historiographique ; parmi les publications récente, voir : Alain Montandon, dir., Pour une histoire des traités de savoir-vivre en Europe, Clermont-Ferrand, Association des Publications de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Clermont-Ferrand, 1994 ; Benet Davetian, Civility. A Cultural History, Toronto, University of Toronto Press, 2009 ; Catherine Lanoë, Mathieu Da Vinha et Bruno Laurioux, dir., Cultures de cour, cultures du corps, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2011 ; Christophe Losfeld, Politesse, morale et construction sociale. Pour une histoire des traités de comportements, 1670-1788, Paris, Honoré Champion, 2011 ; Philippe Raynaud, La Politesse des Lumières. Les lois, les mœurs, les manières, Paris, Gallimard, 2013. ↩︎
    12. Sur cette question, voir : Lothaire Mabru, « Des postures musiciennes », Ethnologie française, t. xxv, no 4, 1995, p. 591-606 ; Lothaire Mabru, « Donner à voir la musique : les techniques du corps des violonistes », Musurgia, analyses et pratiques musicales, vol. VI, no 2, 1999, p. 29-47 ; Lothaire Mabru, « Vers une culture musicale du corps »,Cahiers de musiques traditionnelles, no 14, « Le geste musical », Genève, Ateliers d’ethnomusicologie, 2001, p. 95-110. ↩︎
    13. François Couperin, « Plan de cette méthode », L’Art de Toucher le Clavecin Par Monsieur Couperin, Organiste du Roy &c. Dédié À Sa Majesté, Paris, l’Auteur / Foucaut, 1716, p. 3. ↩︎
    14. Ibid., p. 4. ↩︎
    15. Ibid., p. 5. ↩︎
    16. Gilbert Andrieu, La Gymnastique au XIXe siècle ou la naissance de l’éducation physique, 1789-1914, Paris, Éditions Actio, 1999 ; Georges Vigarello et Richard Holt, « Le corps travaillé. Gymnastes et sportifs au XIXe siècle », Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, dir., Histoire du corps, Paris, Le Seuil, 2005, vol. 2, p. 313-377. ↩︎
    17. Georges Vigarello, Le Corps redressé. Histoire d’un pouvoir pédagogique, Paris, Armand Colin, 2004 [1978 pour la 1re éd.], p. 82-84. ↩︎
    18. André Rauch, « La politique scolaire en matière de gymnastique au XIXe siècle », Historical Reflections / Réflexions historiques, vol. 9, no 3, 1982, p. 373-382 ; Benoît Lecoq, « Les sociétés de gymnastique et de tir dans la France républicaine (1870-1914) », Revue historique, t. CCLXXVI, fasc. 1, no 559, juillet-septembre 1986, p. 157-166 ; Paul Gerbod, « L’État et les activités physiques et sportives des années 1780 aux années 1930 », Revue historique, t. CCCI, fasc. 2, no 610, avril-juin 1999, p. 307-331 ↩︎
    19. Ferdinand Buisson, dir., « Gymnastique »,Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire publié sous la direction de F. Buisson agrégé de l’Université, Inspecteur général de l’enseignement primaire, avec le concours d’un grand nombre de collaborateurs membres de l’Institut, publicistes, fonctionnaires de l’Instruction publique, inspecteurs, professeurs et instituteurs de France et de l’étranger, Paris, Librairie Hachette et Cie, 1887,t. i, p. 1233.  ↩︎
    20. « Gymnastique »,Dictionnaire de l’Académie française. Sixième édition publiée en 1835, Paris, Imprimerie et Librairie de Firmin Didot, 1835, t. i, p. 870. ↩︎
    21. Marie-Christine Cormont, Du chiroplaste (1814) aux supports mobiles (1992), deux siècles d’un idéal d’orthopédie pianistique ?, mémoire de maîtrise, Université Paris iv, 2000 ; Rémy Campos, « Geste musical et notation. Piano et pianistes de la fin du XVIIIe au début du XXe siècle »,Christian Jacob, dir., Les Lieux de savoir 2. Les mains de l’intellect, Paris, Albin Michel, 2011, p. 85-100. ↩︎
    22. Rémy Campos, « La classe au Conservatoire de Paris au xixe siècle. Éléments pour une description », Revue de musicologie, t. LXXXIII, no 1, 1997, p. 105-116 ; Rémy Campos, Instituer la musique. Les débuts du Conservatoire de Genève (1835-1859), Genève, Éditions Université-Conservatoire de musique de Genève, 2003, p. 295-309. ↩︎
    23. « Nouvelles », Revue et Gazette musicale de Paris, 29 octobre 1843, p. 372. ↩︎
    24. Caroline Boissier, Liszt pédagogue. Leçons de piano données par Liszt à Mademoiselle Valérie Boissier à Paris en 1832. Notes de Madame Auguste Boissier, Paris, Honoré Champion, 1927, p. 11. ↩︎
    25. Ibid., p. 19. Alors que les cours sont bien avancés, Caroline Boissier note après la neuvième leçon : « [Liszt] exige que Valérie fasse tous les jours deux heures d’exercices matériels sans compter le reste » (ibid., p. 30). ↩︎
    26. Ibid., p. 46. ↩︎
    27. Après la onzième leçon, Caroline Boissier note : « Il a encore recommandé des octaves simples et arpégées dans tous les tons, les notes frappées de tous les doigts, en tenant appuyés ceux qui n’entrent pas en action, les gammes rapides et fortes, enfin toute la gymnastique de la main au moins deux heures par jour »(ibid., p. 35). ↩︎
    28. Ibid., p. 64. D’après Caroline Boissier, Liszt divise les passages en quatre grandes classes : les octaves, les trémolos, les notes doubles et enfin les notes simples (ibid., p. 65-68). La même idée est précisée lors de la vingt-troisième leçon : « Il nous répéta hier encore l’urgence de développer ses doigts sans relâche et avant toute chose, par des exercices journaliers sans mélange d’autres études. Il veut que l’on ramène tous les passages possibles à certaines formules fondamentales d’où découlent toutes les combinaisons que l’on rencontre, et une fois que l’on en a la clef, on les exécute non seulement facilement, mais encore on déchiffre tout à vue. – Liszt dit qu’en déchiffrant il regarde les lignes en masse et jamais mesure par mesure ; le fait est qu’il ne se trompe jamais d’une seule note, comme j’ai pu en juger par ma propre musique » (ibid., p. 78). ↩︎
    29. Henri Rosellen, Méthode de piano contenant les principes de musique, la description anatomique de la main Considérée dans ses rapports avec l’Exécution de la musique de Piano, un grand nombre d’exercices, gammes et arpèges dans tous les tons, alternant avec une série de leçons mélodiques et d’études progressives, par Henri Rosellen. Op. 116, Paris, Au Ménestrel, [1849], p. 23. ↩︎
    30. Ibid., p. 23. ↩︎
    31. « Rester un mois sans jouer du Piano est par conséquent une chose très préjudiciable, six mois le sont encore plus, et dix années de repos feraient perdre entièrement toute exécution » (ibid.). ↩︎
    32. « […] le doigt le plus gêné dans son mouvement d’élévation est le 4ème, le petit doigt l’est moins, le médius aussi, et l’index est le plus libre. Le pouce qui n’est relié à aucun doigt devrait avoir un mouvement très libre, il n’en est pas ainsi cependant parce qu’il est court, gros et charnu, et qu’il doit à tous momens fonctionner sous les autres doigts » (Henri Rosellen, « Chapitre 14. De l’anatomie de la main considérée dans ses rapports avec l’exécution de la musique de piano », ibid., p. 24). ↩︎
    33. Ibid. ↩︎
    34. Alberto Bachmann, Gymnastique à l’usage des violonistes pour le développement de la force de la main gauche par Alberto Bachmann précédée d’une étude anatomique de la main gauche par Philippe Lacroix, Paris, Fischbacher, 1914. ↩︎
    35. Bibliothèque du Conservatoire de Musique de Genève [Rpg 625]. ↩︎
    36. Sur la notion de matrice musicale : Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographeop. cit., p. 493-509. ↩︎
    37. Première édition française : Carl Czerny, Étude de la vélocité pour le piano ou 30 exercices calculés pour développer l’égalité des doigts, op. 299, Paris, Heugel, [1842]. ↩︎
    38. Première édition française : Carl Czerny, 30 nouvelles études de mécanisme pour piano, op. 849, Paris, Alphonse Leduc, [1856]. ↩︎
    39. Première édition française : Carl Czerny, L’Art de délier les doigts, 50 études de perfectionnement op. 699 en 2 livres, Paris, Maurice Schlesinger, [1844]. ↩︎
    40. Les déplacements de la main sur le clavier sont d’une faible amplitude (le pouce va chercher une note à un demi-ton de la position initiale –  bémol de la mesure 3, une seconde de la nouvelle position – si bémol de la mesure 4, une autre seconde – sol de la mesure 4, un demi-ton – la bémol mesure 5, une quarte – mi bémol mesure 5, etc., jusqu’au ré bécarre de la mesure 6) et n’altèrent jamais vraiment la position initiale de la main. ↩︎
    41. Carl Czerny, Grand exercice de toutes les manières de tremblemens pour le pianoforte. Grosse Triller-Ubung in Form eines brillanten Rondo’s für das Pianoforte. Componirt von Carl Czerny. 151tes Werk, Wien, bei Ant. Diabelli, [1828]. ↩︎
    42. WilliamWeber, The Rise of Musical Classics in Eighteenth-Century England. A Study in Canon, Ritual, and Ideology, Oxford, Oxford University Press, 1992 ; William Weber, « The History of the Musical Canon », Nicholas Cook et Mark Everist, éd., Rethinking Music, Oxford/New York, Oxford University Press, 1999, p. 336-355 ; William Weber, The Great Transformation of Musical Taste. Concert Programming from Haydn to Brahms, Cambridge, Cambridge University Press, 2008 ; Rémy Campos, François-Joseph Fétis musicographeop. cit. ↩︎
    43. Le pianiste Raoul Pugno fut, par exemple, un régulier pourvoyeur de commentaires interprétatifs : Frédéric Chopin. Valses, édition revue, doigtée et nuancée d’après les traditions originales par Raoul Pugno (1905) ; Frédéric Chopin. Mazurkas, Ballades, Impromptus, Étudesédition revue, doigtée et nuancée d’après les traditions originales par Raoul Pugno (1905) ; Les leçons écrites de Raoul Pugno. Les 14 valses de Chopin (1912) ; etc. ↩︎
    44. Isidor Philipp, Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule d’après Bach, Chopin, Czerny, Kessler, Kreutzer, Mendelssohn, Schumann et Weber. Préface de G. Mathias, Paris, A. Durand et fils, 1895. ↩︎
    45. Georges Mathias, « Préface »,Isidor Philipp, Exercices et études techniques de piano pour la main gauche seule…, op. cit., p. ii. ↩︎
    46. Ibid. ↩︎
    47. « Il est clair que je ne parle pas de ces œuvres sublimes qui portent le nom d’études, dont Chopin, Schumann, ont donné d’immortels modèles, bien assurément immortels, puisque les voilà déjà septuagénaires, et qu’ils n’ont pas l’air d’être de sitôt menacés d’oubli ; mais ces admirables ouvrages doivent être réservés pour le moment où l’intelligence musicale et les doigts ont acquis leur entier développement : encore que ce ne soit pas profaner ces chefs-d’œuvre que de les considérer comme des moyens de faire progresser le mécanisme » (ibid., p. iii). ↩︎
    48. « Nul plus que Chopin, – Liszt excepté peut-être – n’a enrichi le piano de combinaisons nouvelles. Dans ses trouvailles géniales de traits originaux, de gammes, d’arpèges, dans la structure de ses accompagnements, dans le rôle qu’il confie à la main gauche, il est unique et l’ensemble des difficultés techniques contenues dans son œuvre peut-être considéré, à juste titre, comme l’image fidèle de la technique moderne » (Isidor Philipp, « Avant-propos », Exercices quotidiens tirés des œuvres de Chopin par I. Philipp Professeur au Conservatoire National avec une préface de G. Mathias, Paris, Hamelle, 1896, n. p.). ↩︎
    49. Une note liminaire indique : « On répètera plusieurs fois les reprises intermédiaires indiquées par des doubles barres, de même la période tout entière » (ibid., p. 3). ↩︎
    50. Isidor Philipp, Études d’octaves d’après J. S. Bach, Clementi, Cramer et Chopin suivis d’Études et de Préludes originaux de : Th. Dubois, E. Delaborde, Émile Bernard, A. Duvernoy, G. Fauré, G. Mathias, I. Philipp, R. Pugno, Ch. M. Widor, Paris, A. Durand et fils, 1897. ↩︎
    51. Dans le même genre de paraphrase, Isidor Philipp publiera encore : Études techniques, d’après Clementi, Cramer, Czerny, Kessler, Kreutzer, Chopin et Moschelès, Paris, G. Ricordi, 1904. ↩︎
    52. Isidor Philipp, Étude de concert pour Piano d’après une valse de F. Chopin (Op. 64 No 1), Paris, Hamelle, 1886. Autre exemple : Isidor Philipp, Deux études d’après Fr. Chopin, op. 25 no 6, Paris, A. Leduc, 1900. ↩︎
    53. Leopold Godowsky, Stüdien über die Etüden von Chopin, Berlin, Schlesinger, 1903, 5 vol. ↩︎
    54. George Barth, The Pianist as Orator. Beethoven and the Transformation of Keyboard Style, Ithaca, Cornell University Press, 1992. ↩︎
    55. Paul Metzner, Crescendo of the Virtuoso…op. cit. ; Richard Leppert et Stephen Zank, « The Concert and the Virtuoso », James Parakilas, dir., Piano Roles…op. cit., p. 237-281 ; Lawrence Kramer, Musical Meaning. Toward a Critical History, Berkeley, University of California Press, 2002, pour le chapitre 4 : « Franz Liszt and the Virtuoso Public Sphere : Sight and Sound in the Rise of Mass Entertainment », p. 68-99. ↩︎
    56. William Weber, dir., The Musician as Entrepreneur, 1700-1914. Managers, Charlatans, and Idealists, Bloomington, Indiana University Press, 2004. ↩︎
    57. Jim Samson, Virtuosity and the Musical Work…op. cit. ↩︎
    58. Charles-Auguste de Bériot, 60 études de concert pour violon. (École transcendante), op. 123, Mayence, Schott, [1866]. ↩︎
  • Recherche en vue d’une interprétation — comment combler l’absence de collaboration entre compositeur et interprète dans le cas de la musique pour piano de Nikos Skalkottas

    Recherche en vue d’une interprétation — comment combler l’absence de collaboration entre compositeur et interprète dans le cas de la musique pour piano de Nikos Skalkottas

    Résumé

    Nikos Skalkottas (1904-1949), compositeur grec qui a étudié à Berlin entre 1921 et 1933 et élève d’Arnold Schoenberg (1927-1930), auteur d’une importante œuvre pianistique, n’a eu que des collaborations éphémères avec les interprètes de son temps. Le propos de l’article est d’exposer les différentes trajectoires de la recherche, qui cherchent à combler l’important manque d’informations relatives à l’interprétation de ce répertoire. Ces trajectoires nous mèneront vers des filiations pianistiques du milieu berlinois de l’entre-deux-guerres. Quelques-uns des pianistes que nous allons mentionner n’ont jamais eu de contact avec l’œuvre de Skalkottas ; d’autres, qui l’ont joué, n’en ont laissé aucune trace. Nous considérons indispensable de faire le point de l’apport des uns et des autres et de rechercher tous les éléments complémentaires qui nous guideront dans le travail de l’interprétation de l’œuvre pianistique du compositeur.

    Mots-clés : Nikos Skalkottas, Eduard Steuermann, Egon Petri, Ferruccio Busoni, Antonis Skokos, Katina Paraskeva-Skokou, Polyxeni Mathéy, interprétation pianistique, répertoire de piano XXe s.

    Introduction

    Il existe des corpus pianistiques qui ont été diffusés et connus grâce aux soins des interprètes qui ont collaboré étroitement avec les compositeurs. Des interprètes qui se sont appuyés sur et inspirés de leur expérience personnelle de travail avec les auteurs et d’une profonde connaissance de leur pensée musicale. À leur tour, ces interprètes sont devenus les meilleurs ambassadeurs de ces musiques et les ont transmises à travers leur enseignement et leurs concerts. Une « lignée » dans l’interprétation s’est ainsi constituée, qui, tout en intégrant les différents apports personnels, préserve les traits incontournables d’un répertoire et assure sa diffusion. En tant qu’illustres exemples de ce type de collaboration, on pourrait citer Eduard Steuermann pour les compositeurs de la Seconde École de Vienne, David Tudor pour les compositeurs de l’École de New York, Yvonne Loriod pour la musique d’Olivier Messiaen, etc.

    Nikos Skalkottas (1904-1949), compositeur grec qui a étudié à Berlin entre 1921 et 1933, en devenant, après Philipp Jarnach et Kurt Weill, l’élève d’Arnold Schoenberg de 1927 à 1930, n’a pas eu la chance de bénéficier de telles collaborations. Auteur d’une œuvre pour piano seul d’une durée de presque 4 heures qui comprend une cinquantaine de pièces au total, composées entre 1924 et 1948, il a laissé les interprètes d’aujourd’hui démunis des informations irremplaçables qui auraient leur source dans une collaboration avec le compositeur lui-même.

    Le propos de l’article est d’exposer les différentes possibilités offertes par la recherche pour pallier au mieux le vide de transmission compositeur-interprète dans le cas de Skalkottas. Celles-ci nous mèneront vers des filiations pianistiques du milieu berlinois de l’entre-deux-guerres. Quelques-uns des pianistes que nous allons mentionner n’ont jamais eu de contact avec l’œuvre de Skalkottas ; d’autres, qui l’ont jouée, n’en ont laissé aucune trace. Nous considérons néanmoins comme indispensable de nous inspirer de leur art et de leurs propos afin de nous guider dans l’interprétation de l’œuvre pianistique du compositeur grec. Skalkottas a continué à puiser dans l’acquis de ses années berlinoises même quand il a définitivement quitté l’Allemagne, comme en témoignent ses œuvres plus tardives et ses écrits. Nous tenterons de faire dialoguer ses positions avec celles d’un illustre interprète de son temps, Eduard Steuermann. Nous restons persuadés que même hors contexte temporel, ce rapprochement ne peut qu’éclairer l’œuvre skalkottienne avec une lumière qui met en valeur son caractère novateur, tout autant que son attachement au milieu dont elle provient. Notre investigation se complétera par les portraits artistiques de quelques pianistes grecs qui ont été très proches du compositeur, ainsi que de témoignages sur le jeu pianistique de Skalkottas lui-même.

    Le jeu d’Eduard Steuermann

    Quelles auraient pu être les expériences pianistiques marquantes du jeune Skalkottas à Berlin entre 1921 et 1933 ? À la Hochschule enseignaient Artur Schnabel et Edwin Fischer pendant que Claudio Arrau venait de finir ses études. Dans les salles de concert, on pourrait entendre Vladimir Horowitz, Alfred Cortot, Rudolf Serkin, Wilhelm Backhaus et Wilhelm Kempff. 1 Sans s’attarder sur cette liste impressionnante des virtuoses, nous porterons notre attention sur un pianiste qui a eu une importance capitale quant à la diffusion de la musique de son temps et les œuvres de la Seconde École de Vienne en particulier, Eduard Steuermann.

    Steuermann (1892-1964) a étudié le piano avec Busoni entre 1911 et 1912 et la composition avec Schoenberg entre 1912 et 1914. Jonathan Dunsby expose sa position unique d’interprète : « Steuermann est devenu le pianiste schoenbergien définitif de son temps, aussi bien pour les œuvres de piano seul que pour celles de musique de chambre avec piano. Schoenberg lui a rendu hommage en tant que son ambassadeur au piano. » 2

    D’après la teneur des programmes des rares concerts berlinois de Steuermann entre 1921 et 1933, années où Skalkottas résidait dans la ville, la présence de ce dernier dans l’auditoire serait une conjoncture assez vraisemblable, d’autant plus que des œuvres de Schoenberg y étaient présentées. Selon les archives que nous avons consultées, Steuermann a joué le 19 janvier 1929 le Livre des Jardins suspendus, sa Sonate pour piano seul, des Lieder d’Adorno et la Suite [op.25] de Schoenberg, en compagnie de la chanteuse Margot Hinnenberg) – Lefèbre dans la salle du Conservatoire Klindworth-Scharwenka (voir programme ci-dessous). Le 20 mai 1932, il a participé à l’exécution du Kammerkonzert de Berg à la Singakademie. 3

    Même sans avoir la preuve que Skalkottas avait assisté à ces concerts, on peut avancer l’hypothèse qu’il aurait apprécié les interprétations de Steuermann autant que son maître Schoenberg.

    Programme du 19 janvier 1929, Archives Centre Arnold Schoenberg, Vienne

    Quelles étaient les caractéristiques du jeu de Steuermann, si adéquat au répertoire de la Seconde École de Vienne, et comment se reflètent-elles dans le profil de l’interprète que Skalkottas dresse dans sa préface aux 32 Pièces quelques années plus tard ?

    Son jeu révèle une extrême clarté polyphonique qui va de pair avec une plasticité rythmique et une grande finesse de timbre dans le rendement de chaque voix. Ses enregistrements, ses écrits ainsi que les témoignages de ses élèves nous permettent de mieux saisir les différents aspects de son art. Le compositeur et chef d’orchestre Gunther Schuller dans une conversation avec le pianiste Russell Sherman évoque « la capacité de Steuermann de jouer avec plénitude et richesse de son et à l’intérieur de cela, avec des effets de couleurs et variations de texture. » 4.Steuermann était maître dans l’art de l’équilibre sonore des deux mains et les colorations du son avec la pédale, tout en respectant les défis de l’écriture. Il était capable de faire entendre un passage staccato malgré les sons tenus avec la pédale aux autres voix.5 À ce propos, le pianiste explique : « Schoenberg a toujours insisté sur le fait que sa musique doit être jouée presque sans pédale, chose à laquelle je n’obéissais qu’à contrecœur. Vous ne pouvez pas jouer le piano moderne sans pédale. Vous devrez l’utiliser de façon à ce que les sons ne se mélangent pas, et s’assurer que la sonorité « sobre » et tellement caractéristique, sans vibration de pédale, en ressort. » 6 Ces qualités de dosage subtil des sonorités sont indispensables afin de rendre « l’essence du style pianistique de Schoenberg, de même que l’essence de sa pensée musicale tout entière, qui est la polyphonie. » 7

    Les qualités sonores du jeu de Steuermann comprennent une grande exigence rythmique, qui se distingue de l’exactitude métronomique. Tout en considérant le développement de l’élément rythmique comme « le plus important de toutes les compétences musicales » 8, il n’a pas de position figée sur les tempi, qui pour lui sont assujettis aux autres données d’une interprétation, ainsi qu’au lieu et au moment. Mais ce qui reste primordial est de préserver le flux musical, « la continuation et le développement de la musique. » 9 Il considère nécessaire pour le pianiste qui s’apprête à jouer les œuvres de Schoenberg de « faire préalablement un peu de travail mental : quelqu’un pourrait difficilement approcher cette musique sans conception préalable. » 10 On ajouterait que la conception préalable inclut le sens de la structure, ce qui n’est que « le désir d’avoir une vue d’ensemble d’un organisme. » 11

    Avant de mettre en rapport les propos de Steuermann avec ceux de Skalkottas, il faudrait mentionner les considérations plus générales du premier sur le rôle de l’interprète. Son exigence face à sa tâche était absolue. Son élève David Porter rapporte que « le jeu du piano n’était rien s’il s’arrêtait d’être une audacieuse aventure de l’âme […]. Jouer de façon négligée, écrire de la musique banale, percevoir seulement les qualités superficielles d’une œuvre ou d’une performance, ce n’était pas seulement un manque de culture musicale, mais un manque d’intégrité, d’honnêteté, de conviction personnelle. » 12 Révolu le temps où l’interprète utilisait les œuvres pour montrer sa propre bravoure, « maintenant il devient le porteur du véritable effet musical. » 13 Il doit désormais « transmettre le contenu [des œuvres] clairement, car ici on ne se pose pas stylistiquement au-dessus de l’œuvre mais plutôt à côté, ou en dessous. » 14 La position et la tâche de l’interprète qui s’impose par la pratique de la musique de son temps ne doivent pas pourtant l’enfermer dans ce répertoire : « vous avez à lutter contre la spécialisation, qui est la caractéristique et le danger de notre époque », met en garde Steuermann s’adressant aux élèves de la Juilliard School de New York. 15 Malgré son étroite association avec Schoenberg et son cercle, il a étendu ses activités de professeur, concertiste et éditeur à tout le répertoire pianistique et il a aussi laissé une œuvre compositionnelle. Il est conscient que les interprètes de chaque période ont leur façon d’approcher les œuvres du passé et qu’en évaluant leur art « on doit spécialement considérer sa relation avec le temps et le milieu, puisque pour cet art le présent est tout. » 16 C’est bien ce regard sans cesse renouvelé qui rend toute musique « moderne » et vivante au présent : « ça devient musique seulement si c’est de la musique moderne » est un de ces célèbres aphorismes.17

    Skalkottas et Steuermann à travers leurs textes

    Skalkottas, pendant ses années berlinoises de 1921 à 1933, écrit des œuvres pour piano dans un style qui gagne progressivement en complexité. En commençant par ses premiers opus, les Suites pour piano de 1924 à l’harmonie modale et aux réminiscences de musique traditionnelle grecque et du jazz, il élabore sa propre écriture atonale à travers la Sonatine et les 15 Petites variations de 1927, avant les œuvres plus élaborées que sont le Concerto pour piano et violon de 1930 et le Concerto pour piano no 1 de 1931, premier concerto entièrement dodécaphonique de l’histoire de la musique. Après le retour en Grèce en 1933, les œuvres pianistiques se suivent avec la composition d’une Suite d’une vingtaine de minutes en 1936, d’un Concertino pour deux pianos en 1935 et de deux concertos pour piano (1937, 1939), dont le dernier de dimension monumentale (entre 45 et 50 minutes). Pourtant, son ami Yiannis Papaioannou rapporte que quand sa sœur Marika Papaioannou, pianiste renommée de sa génération, lui a demandé à la fin des années trente pourquoi il n’écrirait pas quelque chose pour piano seul, Skalkottas lui répondit que s’il le faisait à la façon de Debussy, celui-ci l’avait déjà fait d’une bien meilleure manière etque s’il le faisait comme Schoenberg, lui aussi l’avait fait d’une meilleure manière ; sa conclusion était qu’il ne savait pas encore écrire pour piano solo. On ne peut qu’être étonné de cette affirmation de la part d’un compositeur qui à cette époque avait déjà écrit 50 minutes de musique pour l’instrument seul et cinq concertos 18. Tout au moins, la demande de Marika est à l’origine de la composition du cycle des 32 Pièces en 1940, d’une durée de 90 minutes. Avant d’examiner comment les propos de la préface de cette œuvre se rapprochent de ceux de Steuermann qu’on a déjà exposés, il est intéressant de relever la double référence à Debussy et Schoenberg, qui apparaissent comme les deux pôles de l’écriture pianistique du XXᵉ siècle. En revenant à Steuermann, la similitude de la remarque suivante avec les propos de Skalkottas est frappante :

    « La nouveauté et l’originalité du style pianistique de Schoenberg sont souvent sous-estimées. Il semble que dans la période postromantique il n’y a presque pas de compositeur, à l’exception de Debussy, dont l’écriture pour piano soit aussi personnelle et aussi intimement connectée avec l’idée qu’elle a à exprimer. » 19

    Dans ses Quelques remarques sur les œuvres pour piano qui préfacent les 32 Pièces, Skalkottas dresse le profil du pianiste qui relèverait le défi de leur interprétation :

    « Pour l’exécution de chaque pièce le pianiste doit suivre le style sobre de la composition, les indications du compositeur et l’exactitude des dynamiques, aussi bien que le rythme qui, tout en respectant le style de la pièce, en est le sujet prépondérant, l’élément majeur […]. Il faut éviter de recourir à un monde esthétique étranger à la composition, par exemple à une vitesse d’exécution trop rapide, ou à des procédés probablement tributaires de plusieurs années de pratique pianistique. Cette attitude serait néfaste à l’exécution neuve d’une composition nouvelle, qui réclame un jeu honnête, clair, équilibré et intéressant. » 20

    Steuermann et Skalkottas utilisent le même mot, sobre, pour décrire l’un la sonorité instrumentale des œuvres, l’autre leur style général. Ils placent aussi le rythme comme la première des priorités de l’interprète, qui doit suivre scrupuleusement les indications du compositeur, sans tomber dans des maniérismes pianistiques. La proximité des deux auteurs continue de se faire sentir dans le prochain extrait de Skalkottas :

    « Ιl serait recommandé d’utiliser une technique d’harmonies brèves, claires et “rondes”, avec une sonorité directe, et non pas une exécution fantaisiste, confuse et superficielle. De plus, dans la mesure du possible, on ne devrait pas user de la pédale du petit piano en vue d’obtenir l’impression auditive d’un grand orchestre. On rendra en particulier les pièces courtes et tendres avec économie et intelligence. » 21

    Skalkottas décrit ici avec d’autres mots une sonorité qui semble être en parfait accord avec la description que fait Russell Sherman de la sonorité de Steuermann et de l’utilisation de la pédale en particulier (cf. supra). Les deux auteurs attribuent par ailleurs à l’interprète une responsabilité aiguë dans la diffusion de la musique de leur temps. Si, pour Steuermann, il devient le « porteur du véritable effet musical », qui doit par ailleurs avoir une « conception préalable de la pièce », pour Skalkottas l’artiste est celui qui « révèle le chemin », une fois la construction de l’œuvre appréhendée :

    « Toutes les difficultés techniques peuvent être dépassées car la construction exceptionnelle et la forme de chaque pièce imposent la virtuosité et la musique elle-même, telle que le pianiste doit l’exécuter. Chaque pièce porte un titre qui révèle la forme et le caractère que le pianiste doit respecter lors des concerts, en tant qu’artiste qui révèle le chemin. 22

    Il est regrettable que la similitude de la vision du travail de l’interprète qu’on observe entre Steuermann et Skalkottas n’ait pas été scellée par une collaboration artistique. Néanmoins, l’interprète skalkottien d’aujourd’hui, en consultant les enregistrements disponibles de Steuermann23 , pourrait se familiariser avec la plasticité de son jeu et s’interroger quant à sa pertinence concernant les œuvres pianistiques atonales de Skalkottas.

    Les pianistes qui ont collaboré avec Skalkottas

    Else C. Kraus et/ou Franz Osborn, Antonis Skokos et Katina Paraskeva-Skokou

    En poursuivant notre investigation en vue de l’interprétation des œuvres de Skalkottas, examinons maintenant l’apport de quelques autres pianistes qui ont collaboré avec le compositeur, sans pour autant avoir laissé de témoignages.

    Dans un programme d’œuvres d’élèves compositeurs de la classe de Schoenberg à l’Académie datant du 19 juin 1927, deux pianistes se partagent la tâche : Franz Osborn (élève de Schnabel) et Else C. Kraus. On ne peut savoir lequel des deux a tenu la partie de piano dans les deux Sonatines pour violon et piano de Skalkottas ; la partie de violon était tenue par Anatol Knorre (qui jouait en tant que premier violon dans le même quatuor à cordes que Skalkottas). Franz Osborn, après avoir été actif dans le milieu de la Neue Musik à Berlin, est parti en Grande-Bretagne au début des années trente et a consacré l’essentiel de sa carrière au répertoire classique et romantique dans des formations de musique de chambre. Else C. Kraus, dont le jeu a été très apprécié par Furtwängler, s’est au contraire vouée à l’interprétation de la musique de son temps et de celle de Schoenberg en particulier, en enregistrant un disque 33 tours avec toutes les œuvres du compositeur 24 et en écrivant plusieurs articles sur celles-ci 25.

    Programme du 19 juin 1929, Archives Skalkottas, Athènes.

    Deux autres pianistes ont été très proches de Skalkottas, le couple (et duo pianistique) que formaient Antonis Skokos et Katina Paraskeva, depuis le temps de leurs études respectives au Conservatoire d’Athènes. Skokos et Paraskeva (ainsi que Dimitri Mitropoulos) étaient élèves dans la classe de piano de Ludwig Wassenhoven 26. Ιls ont ensuite continué leurs études à Berlin dans la classe d’Egon Petri 27. Une profonde amitié et un respect réciproque s’étaient installés entre le couple de pianistes et le compositeur. Katina avait accompagné Skalkottas dans le Concerto pour violon de Dvořák en 1924, quand il était encore étudiant dans la classe de violon de Willy Hess ; Antonis faisait de la musique de chambre avec Skalkottas et tous les trois passaient aussi des moments de détente ensemble 28.

    Antonis Skokos, Nikos Skalkottas, Katina Paraskeva-Skokou – Archives Skalkottas, Athènes.
    Skalkottas à Berlin – Archives Skalkottas, Athènes.

    Skokos était le destinataire « naturel » des premières œuvres pianistiques de Skalkottas : l’œuvre en trois mouvements sans titre de 1924 [2ᵉ mouvement : Molto moderato, 3ᵉ mouvement : Shimmy tempo] n’a pu survivre que grâce au don de Katina Paraskeva-Skokou aux Archives Skalkottas ; la Sonatine de 1927 est dédiée à Skokos. On pourrait aussi avancer l’hypothèse que les deux suites pour deux pianos datant de 1924 avaient été destinées au duo d’Antonis et Katina. Pourtant, depuis le retour des Skokos à Athènes en 1924, aucune trace d’enseignement ou d’exécution de ces œuvres de jeunesse de Skalkottas n’a pu être relevée 29. Ce constat est vérifié auprès des élèves de Skokos avec lesquels nous nous sommes entretenus 30. Aucun d’entre eux ne nous a confirmé une référence à Skalkottas pendant les cours ou une exécution de ses œuvres lors des concerts de leur professeur. Le seul témoignage public de l’attachement de Skokos à Skalkottas demeure l’émouvante nécrologie qu’il a publiée quelques mois après la mort du compositeur dans le magazine Nea Estia 31. Quant à Skalkottas, son opinion sur les Skokos apparaît dans une lettre à son amie violoniste Nelli Askitopoulou, datée du 25 juillet 1925 : « Pour Skokos je me limite à ces quelques mots : il est franc avec les francs, bon avec les bons, ami aux amis et gentil avec tout le monde ! Il en va de même pour Paraskeva et bien plus encore, comme elle a beaucoup des qualités féminines. Le reste tu peux te l’imaginer toute seule. Tu vas les connaître, tu parleras avec eux et tu constateras, je t’assure, une grande différence avec les autres Grecs, musiciens et humains ! (Tu ris que j’écrive « musiciens et humains »…?) » 32

    Le portrait de professeur qui émane des témoignages des élèves de Skokos est celui d’un être très cultivé et réservé, un vrai gentleman, qui les respectait en leur laissant une grande liberté de choix quant à la composition de leurs programmes et les encourageait vivement dans la voie qui lui semblait la plus adéquate pour chacun d’entre eux 33. Il était soucieux de leur faire découvrir le plus d’œuvres du répertoire possibles, sans forcément les amener jusqu’à la perfection, et sans leur faire travailler séparément des exercices techniques. Pendant le cours, il parlait bien plus du contenu musical de l’œuvre étudiée que de sa réalisation digitale. Son jeu avait beaucoup de finesse et d’attention portée aux détails, de musicalité et d’expression. Sa main avait une position assez particulière, qui laissait beaucoup d’espace aux 3ᵉ, 4ᵉ et 5ᵉ doigts. Il demandait de travailler dans la nuance piano. Il semblait qu’il avait fait un choix conscient de se focaliser plus sur sa carrière de professeur que sur celle de concertiste. Il a pourtant joué sous la baguette de Mitropoulos les Variations symphoniques de Franck 34, le 5e Concerto de Beethoven et la Fantaisie de Debussy en création grecque. 35 Dans un récital qu’il avait donné le 20 avril 1937 au théâtre Olympia, il avait réuni dans le même programme la Sonate « Appassionata » op. 57 de Beethoven, la Sonate en si mineur de Liszt et les 24 Préludes de Chopin ! Il était aussi fier de sa connaissance de la musique de Debussy, qu’il tenait très probablement de son professeur Egon Petri.

    En l’absence de tout document sonore, on ne peut qu’élaborer des hypothèses sur ce qu’aurait pu être l’interprétation des œuvres de Skalkottas par Franz Osborn et/ou Else C. Kraus, Antonis Skokos et Katina Paraskeva. La seule façon possible de s’approcher du jeu des Skokos serait l’étude des nombreux témoignages sur l’enseignement d’Egon Petri 36, ainsi que ses (également nombreux) enregistrements. Petri était élève de Busoni, comme Steuermann ; il était très proche de son professeur et l’avait assisté dans son édition des œuvres de Bach. Petri et Steuermann avaient tous les deux enregistré des œuvres de Busoni. Nous sommes donc en droit de considérer que l’information (et l’inspiration !) qui a sa source dans l’héritage de l’enseignement pianistique de Busoni et les réalisations de ces deux illustres élèves est une voie importante pour approcher les œuvres de Skalkottas à travers le jeu de ses contemporains. La concordance des vues entre Skalkottas et Steuermann et les preuves d’estime que le compositeur avait pour le jeu des Skokos nous confirment dans cette démarche.

    Spyros Farandatos et Polyxeni Mathéy

    Dans la liste des pianistes qui ont collaboré avec Skalkottas sans qu’il en subsiste pour autant des documents sonores, il faudrait ajouter Spyros Farandatos, également élève de Egon Petri, qui a joué les deux premières sonatines pour violon et piano avec Friderikos Voloninis et qui fut le dédicataire des 15 Petites Variations 37, ainsi que Polyxeni Mathéy. Mathéy, amie de Skalkottas depuis le temps de leurs études au Conservatoire d’Athènes, avait obtenu son diplôme de piano à Leipzig avec Otto Weinreich en 1925. Elle avait été la soliste dans la création du Concerto pour piano, violon et orchestre de Skalkottas le 6 avril 1930 à la Singakademie avec Anatol Knorre au violon sous la direction de Karl Mengelberg38.

    La deuxième fois que Mathéy a joué une œuvre de Skalkottas, en 1948, il s’agissait de la suite de ballet qu’elle avait commandée au compositeur, La Terre et la Mer de Grèce. Elle a enregistré la musique sur une bande pour pouvoir l’utiliser pendant les représentations de son groupe de danseuses, avec le concours de Konstantinos Kydoniatis pour certaines danses qui ont été transcrites pour deux pianos. Le critique Minos Dounias nous donne son impression du jeu de Mathéy : « L’interprétation de Polyxeni Mathéy au piano a été une heureuse découverte. Les mélodies rythmées de cette œuvre complexe s’écoulaient élégantes, éloquentes, passionnantes […]. Le fait que l’artiste, qui a inspiré son groupe de danse dans son travail si difficile, a offert l’accompagnement musical du mouvement avec un talent si naturel et inconnu, jusqu’à avant-hier, à l’auteur, était une révélation. »39

    Notre recherche dans les archives de Mathéy, réalisée sous sa guidance, pour retrouver la bande dont parle Dounias, n’a pas été fructueuse et dans nos entretiens elle n’a jamais évoqué ses interprétations. Au moment où on aurait pu recueillir, en lui jouant l’œuvre, des informations ou des conseils sur l’interprétation de La Terre et la Mer de Grèce, son ouïe s’était détériorée au point qu’elle n’était plus en état de percevoir la musique…

    Brochure professionnelle de Polyxeni Mathéy – Archives Lorenda Ramou.
    Programme de la création du Concerto pour piano, violon et orchestre le 6 avril 1930 – Archives Polyxeni Mathéy.

    Ici s’achèvent les références aux pianistes qui ont collaboré avec le compositeur pour l’interprétation de ses œuvres. Collaborations sporadiques, qui concernent surtout les œuvres de la période berlinoise de Skalkottas, ainsi que sa toute dernière œuvre pour l’instrument. Quant aux 32 Pièces, aux Suites et aux Études, sommets de sa production pianistique, Marika Papaioannou en a reçu les partitions à la veille ou pendant la guerre ; elle n’a commencé à en jouer des extraits que dans les années cinquante, quand le compositeur n’était plus en vie 40. Aucun témoignage direct des collaborations énumérées dans cet article et aucun document sonore relatif à celles-ci n’est parvenu aux interprètes d’aujourd’hui. Si les descriptions du jeu de ces pianistes par leurs élèves et par la critique peuvent nourrir une part de notre imaginaire, il nous manque à jamais la représentation fidèle de leur sonorité.

    Skalkottas en tant que pianiste

    Skalkottas jouait bien du piano lui-même mais n’allait pas jusqu’à se considérer comme un véritable pianiste. C’est lui qui a accompagné ses pièces de ballet Echo et Images des îles en 1942-1943 41.La danseuse de la première pièce, Dora Vlastou, nous fait part d’une séance d’improvisation avec lui où tout semblait couler de source. Avec la danseuse Mirka Stratigopoulou, elles avaient déjà préparé une chorégraphie sur le thème de l’écho quand Skalkottas s’est joint à elles au piano, pour une séance d’improvisation sur leurs mouvements : « En nous regardant il jouait une mélodie après l’autre et d’innombrables variantes. Il ajustait les mélodies à nos pas avec un sens très aigu du mouvement et du sujet. Par moments, il nous donnait l’illusion qu’on interprétait sa musique et non pas qu’on continuait notre chorégraphie décidée d’avance, sans la musique […]. On se sentait animées et emportées par une forte vague de joie. » 42 Quant à Eleni Hors, professeur d’eurythmie qui avait dansé dans les Images des îles, ellenous a transmis l’unique, peut-être, information d’interprétation qui existe à nos jours concernant directement du jeu du compositeur : au passage entre Dimanche à l’église et Fête de village, elle nous a certifié que Skalkottas faisait un accelerando qui n’est pas noté dans la partition… On sait aussi que Skalkottas a accompagné sa collègue violoniste Litsa Pappa dans une transcription pour violon et piano de quelques-unes de ses Danses grecques 43.Ils avaient enregistré ces danses pour la radio de Salonique. D’après la recherche que nous avons effectuée, ce document reste introuvable.

    Conclusion

    Le pianiste qui désire s’approcher des œuvres de Skalkottas par l’étude des documents contemporains au compositeur se trouve donc devant une série de collaborations qui n’ont laissé aucune trace. Il lui reste l’étude d’autres documents écrits et sonores de l’époque : les enregistrements d’Egon Petri et d’Eduard Steuermann, la connaissance du répertoire pianistique de compositeurs tels que Hindemith, Eisler, Krenek ou Jarnach, ainsi que de celui d’autres élèves de Schoenberg 44. Il lui est également nécessaire d’écouter les enregistrements des compositeurs de l’époque par des artistes qui leur sont contemporains, tel Eduard Erdmann (qui a eu un rôle de mentor auprès de Krenek et a enregistré plusieurs de ses œuvres) et Grete Sultan (même si son enregistrement des Opus 23 et 33a de Schoenberg est assez tardif 45). Mais à partir de là, il est évident que le pianiste d’aujourd’hui, riche de l’expérience du langage et de l’interprétation des œuvres de notre temps, « conserve la liberté de son jeu et il peut, une fois la composition bien maîtrisée, faire surgir par des détails dans l’esprit de l’œuvre, et en l’embellissant, ses propres idées artistiques, comme son sens personnel de la sonorité. » 46 Sa tâche serait, en fin de compte, de relever dans cette musique l’empreinte de notre temps, parce que « pour le pianiste moderne, il n’y a que la musique moderne. Ça devient musique seulement si c’est de la musique moderne ! » 47

    Remerciements à :

    Kostas Matzoros (Archives Skalkottas Athènes), Stefania Merakou, directrice de la Bibliothèque Musicale de Grèce, Eike Fess aux Archives Centre Arnold Schoenberg, Vienne, Kevin LaVine à la Congress Library (Washington), Eleni Hors, professeur d’eurythmie, les musicologues Anargyros Deniozos et Yiannis Belonis, le producteur Paris Parashopoulos, le chef d’orchestre et chercheur Christos Kolovos et Hara Tombra, George Hadjinikos, Pari Derembei, Renée Sgourda, Erasikleia Matzagriotou, Miltiades Matthias, Stefanos Gazouleas (pianistes et élèves de Antonis Skokos).

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    Discographie sélective

    STEUERMANNEduard

    Schoenberg, Pierrot lunaire (Columbia et MGM, Y33791)

    Schoenberg Piano Pieces op. 19 etop. 23 (Dial)

    Schoenberg, Fantasy for Violin and Piano (Dial)

    Schoenberg Complete Piano Works (Columbia, ML5216)

    Busoni Toccata, Sonatina No. 1, Sonatina No. 6, Six Elegies (Contemporary Records, M6501)

    KRAUS Else C.

    Schoenberg Piano Works (Barenreiter-Musicaphon 140997054878)

    SCHOENBERG, BERG, WEBERN

    The RIAS Second Viennese School Project (First-Rate Interpreters from the Immediate Circle Around The Composers Schönberg, Berg and Webern in RIAS Recordings from Berlin), Berliner Philharmoniker, Rias-Symphonie-Orchester, Radio-Symphonie-Orchester Berlin, Rias Kammerchor, Ferenc Fricsay, Bruno Maderna & Végh-Quartett (Audite 21412)

    BUSONI AND HIS PUPILS (1922-1952)

    Edward Weiss/Egon Petri/Ferruccio Busoni/Michael von Zadora/Ward Maxton (NAXOS Historical 8.110777)

    MODERN GREEK CHAMBER MUSIC

    Nikos Skalkottas, 32 Pièces pour piano, extraits, Suite pour piano no 4, Marika Papaioannou, piano. Contient aussi 6 Danses grecques de Skalkottas transcrites pour violon et piano par le compositeur, interprétées par Vyron Kolassis et Yiannis Papadopoulos (Philips N 00247 L, LP mono 1954)

    Quelques mots à propos de :

    Lorenda Ramou associe souvent le répertoire pianistique aux autres arts dans ses récitals thématiques. Depuis 2011, elle collabore avec Pascal Quignard pour la lecture-concert « Femme disant adieu ». Elle s’est produite dans plusieurs pays européens, les USA, le Maroc et le Chili. Élève d’André Gorog, Claude Helffer, Marie-Françoise Bucquet, Steve Drury et Denis Pascal, elle est diplômée du Conservatoire national supérieur de musique de Paris et de la City University de Londres. Elle a aussi suivi des stages avec Pierre Boulez, Pierre-Laurent Aimard, Dimitri Bashkirov et Jean-Claude Pennetier et a effectué une résidence d’artiste au New England Conservatory de Boston. Elle a reçu les conseils de Maurice Ohana, George Crumb et Mauricio Kagel pour l’interprétation de leurs œuvres et a enregistré des œuvres de compositeurs grecs pour BIS et NAXOS. Ses activités ont été soutenues par des bourses du gouvernement français, de l’Académie d’Athènes, du British Council et des Fondations Fulbright, Meyer et Leventis. Outre ses activités de concertiste, elle est directrice artistique de la série de récitals Pianoscapes et anime un atelier sur le piano contemporain à Athènes. Depuis 2012, elle collabore en tant que pianiste et coorganisatrice aux journées Portes ouvertes du Centre Culturel Onassis, dédiées aux compositeurs contemporains. Elle est actuellement en cursus de Doctorat de Musique : Recherche et Pratique au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et à l’université de Paris-Sorbonne.

    Notes

    1. Pascal Huynh, La Musique sous la République de Weimar, Paris, Fayard, 1998, pp. 257-258. ↩︎
    2. Jonathan Dunsby, « The Steuermann Collection » (octobre 1977), in Journal of the Arnold Schoenberg Institute, vol. II no 1 (pp. 63-71). Dunsby précise la liste des créations données par Steuermann : Suite pour piano οp. 25 (nos 1 et 2), parties de piano de Pierrot Lunaire (Vienne 1912) et de l’Ode à Napoléon Bonaparte (New York 1944), Concerto pour piano avec Stokowski et l’Orchestre de la NBC (New York 1944). Parmi ses transcriptions pour piano seul des œuvres de Schoenberg, évoquons Erwartung et la Symphonie de chambre op. 9. ↩︎
    3. Programme de concert provenant de la Eduard Steuermann Collection, Library of Congress, Washington. ↩︎
    4. Edward Steuermann, 1989, p. 222. Sauf indication spéciale, les citations proviennent de la plume de Steuermann (noter l’orthographe différente de son prénom entre les États-Unis – Edward – et l’Europe – Eduard). Nous avons effectué les traductions en français. ↩︎
    5. Ibid., p. 209. ↩︎
    6. Ibid., p. 183. ↩︎
    7. Ibid., p. 43. Inévitablement, l’expérience de l’interprétation acquise à travers la musique de Bach est à la base de ce travail. Steuermann voue une grande admiration à Webern en tant que chef d’orchestre dans ce répertoire : « [Webern] dirigeait Bach mieux que tous. Il alliait une projection de la structure des motifs, qui rendait la musique vibrante d’une vie intérieure, avec un sens de la grande ligne, toujours soutenu par des nuances simples et claires », ibid., p. 177. ↩︎
    8. Ιbid., p. 165. ↩︎
    9. « Je suis un incorrigible Musikant de la vieille école », ibid., p. 106. ↩︎
    10. Ibid., p. 43. ↩︎
    11. Ibid., p. 117. ↩︎
    12. Ibid., p. 197-199. ↩︎
    13. Ιbid., p. 114. C’est nous qui soulignons, pour des raisons qui vont apparaître par la suite. ↩︎
    14. Ιbid., p. 123. ↩︎
    15. Ibid., p. 82. ↩︎
    16. Ιbid., p. 90. ↩︎
    17. Ibid.,p. 91. ↩︎
    18. Les trois concertos pour piano (le troisième avec 10 instruments à vent), le concerto pour piano, violon et orchestre et le concerto pour deux pianos. ↩︎
    19. Steuermann, ibid., p. 41. ↩︎
    20. Autographe du compositeur aux Archives Skalkottas en grec et en allemand, intitulé respectivement Μερικαίπαρατηρήσειςειςταέργαγιαπιάνο et Einer Bemen Kungen zu den Klavierstücke. Nous avons effectué la traduction française de ce texte. ↩︎
    21. Ibid. ↩︎
    22. Ibid. ↩︎
    23. Se reporter à la discographie complète. ↩︎
    24. Pour des éléments biographiques sur Else C. Kraus, voir Herbert Henck, Hermann Heiß: Nachträge einer Biografie, Deinstedt – Compost Verlag 2009, p. 170-174. Voir également la discographie. ↩︎
    25. Consulter à ce propos les archives du Centre Arnold Schoenberg à Vienne ↩︎
    26. Ludwig Wassenhoven(1878-1924), élève d’Emil von Sauer, s’était installé à Athènes en 1904 ; il y a enseigné à nombre de jeunes musiciens.Antonios Skokos (1896-1951) est devenu professeur au Conservatoire Ellinikon de 1924 à 1928, puis au Conservatoire d’Athènes de 1924 jusqu’à sa mort. Katina Paraskeva (1900-1979) a également enseigné au Conservatoire d’Athènes. ↩︎
    27. Egon Petri (1881-1962) : concertiste et professeur de renommée internationale, élève de Busoni. ↩︎
    28. Voir le programme du concert de la classe de violon de Willy Hess et les photos des Skokos avec Skalkottas aux Archives Skalkottas, Athènes. ↩︎
    29. Pour cette recherche ont été épluchées les annales de programmes de concerts organisés par le Conservatoire Ellinikon (1924-1928) et le Conservatoire d’Athènes (1928-1951), couvrant les années où Skokos a enseigné dans les deux établissements. Dans les mêmes archives, on constate pourtant que Skokos avait fait travailler l’œuvre de Mitropoulos Beatrice, dont il était le dédicataire, à Sofia Kaselidou qui l’a interprétée le 15 avril 1927. Il est permis de penser que pendant leurs années berlinoises les Skokos ont joué des œuvres de Skalkottas dans des réunions musicales informelles, mais il n’a pas été possible d’étendre notre recherche dans cette direction. ↩︎
    30. Série d’entretiens réalisés entre mai et juillet 2013 avec Hara Tombra, George Hadjinikos, Pari Derembei, Renée Sgourda, Erasikleia Matzagriotou, Miltiades Matthias, Stefanos Gazouleas. ↩︎
    31. Nea Estia no. 548, 1er mai 1950, p. 597-600. ↩︎
    32. Lettre conservée aux Archives Skalkottas. ↩︎
    33. Ces qualités se manifestent très clairement dans deux lettres de Skokos à son élève Konstantinos Kydoniatis, sans année de rédaction, conservées par Christos Kolovos. ↩︎
    34. Le 21 octobre et le 7 décembre 1924 au théâtre Olympia. ↩︎
    35. Le 5 janvier 1930 au théâtre Olympia. ↩︎
    36. Voir http://www.pianoeu.com/petri.html et http://www.chopin.strefa.pl/petri.html ↩︎
    37. Concert donné le 27 novembre 1930 dans la salle de concerts du Conservatoire d’Athènes. Programme aux Archives Skalkottas. ↩︎
    38. Pour les collaborations de Polyxeni Mathéy avec Skalkottas, voir Lorenda Ramou, 2008. Un manuscrit du concerto avec réduction de la partie d’orchestre a été retrouvé très récemment par les soins du musicologue Yiannis Tselikas à la bibliothèque de la State University of New York à Buffalo ; l’œuvre était considérée comme perdue après le bombardement de la maison de Mathéy à Leipzig pendant la guerre et le retour de Skalkottas à Athènes. Pour plus d’informations sur cette œuvre : http://www.mmb.org.gr//page/default.asp?id=6985&la=1 [en grec]. ↩︎
    39. Minos Dounias, 1963. ↩︎
    40. Marika Papaioannou a enregistré en 1954 le LP « Modern Greek Chamber Music », Philips N00247L, où sont incluses une sélection des 32 Pièces (n° 3 et n° 15) et la Suite no 4. C’est le seul enregistrement d’œuvres pour piano de Skalkottas provenant d’une pianiste qui avait connu le compositeur. ↩︎
    41. Voir Yiannis Samprovalakis, 2006. ↩︎
    42. Voir Dora Vlastou, 1961. ↩︎
    43. Mentionné dans une lettre de Skalkottas à sa femme Maria, datée du 8 octobre 1948, Archives Skalkottas. ↩︎
    44. Surtout ceux qui étaient les camarades de classe de Skalkottas : Winfried Zillig, Walter Goehr, Walter Gronostay, Adolph Weiss, Robert Gerhard-Castells, Josef Zmigrod (Allan Gray), Alfred Keller, Hansjoerg Dammert, Max Walter, Johannes Ewald Moenck et Josef Rufer, mentionnés dans Peter Gradenwitz, 1998. ↩︎
    45. Grete Sultan, The Legacy, vol. 1, The Historic Piano Recordings 1959-1990, New York, Labor Records, 2002. ↩︎
    46. Extrait des Quelques remarques sur les œuvres pour piano de Skalkottas, op. cit., p. 5. ↩︎
    47. Edward Steuermann, op. cit., p. 4. ↩︎

  • LilyPond qu’est-ce que c’est ?

    LilyPond est né du constat — fait par ses créateurs — que les programmes de notation musicale étaient inaptes à rivaliser, en termes de qualité de gravure, avec les éditeurs de musique reconnus tels que les éditions Barenreiter, les éditions Peters, Breitkopf and Hartel, etc …

    Les initiateurs de LilyPond ont donc développé un langage de notation musicale, accompagné du programme de gravure permettant de le convertir dans un format standard, comme le format PDF.

    Quelle musique permet de représenter LilyPond ?

    LilyPond couvre un spectre de partitions allant de la musique ancienne utilisant les neumes et la notation Grégorienne, aux musiques contemporaines, Jazz ou Pop, en passant par tous les genres de musique instrumentale ou symphonique, de baroque ou de classique.

    Par exemple, cette partition a été écrite avec du LilyPond :

    Celle-là aussi :

    Comment se positionne LilyPond par rapport à MusicXML ?

    Comme nous allons le voir, LilyPond s’écrit sous forme textuelle, mais dans une syntaxe assez cryptique, inspirée de LaTeX, dont il est l’héritier, via sa filiation GNU.

    Mais contrairement à MusicXML, en n’étant pas un dialecte XML, et en introduisant nombre de mots clef spécifiques aux problématiques de gravure, il n’a pas vocation à se positionner en tant que langage universel de représentation de partitions numériques.

    A quoi ressemble la syntaxe LilyPond ?

    A l’instar de ce que nous avons présenté pour MusicXML, un premier exemple permettra de voir rapidement comment représenter une simple note en LilyPond.

    Reprenons l’exemple du Do « serrure » :

    La syntaxe LilyPond est pour le coup, beaucoup plus simple, car elle se réduit à :

    { c’1 }

    qui correspond donc à :

    En effet, nous voilà ici « débarrassés » du côté verbeux d’XML, au profit d’un langage (assez abscons comme on le verra), qui sous-entend beaucoup de choix implicites, afin de faciliter l’écriture de partitions dans ce formalisme.

    Par exemple, par défaut :

    • On est en clef de Sol,
    • Il n’y a pas d’armure,
    • La mesure est à 4/4 affichée par C
    • L’unité de temps par défaut est la noire (une note en LilyPond est suivie de sa durée qui peut être omise si c’est une noire).
    • Le nommage des notes est en notation germanique (= notation anglo-saxonne pour le nom des notes, mais différente pour les altérations).
    • La note do sans plus de précisions correspond au do3 (l’octave par défaut est la 3e).

    Dans le court exemple ci-dessus, les accolades permettent d’écrire une expression musicale qui peut avoir de multiples fonctions, selon le contexte : regroupement de notes d’une mesure, regroupement de mesures d’une portée, regroupement de portées d’une partition, etc …

    A noter que les accolades doivent être suivies d’un espace ou d’un saut de ligne.

    Pour le reste, grâce à toutes ces valeurs par défaut, il reste à faire figurer le Do 4 et la durée d’une ronde.

    Le do est représenté par la lettre c, mais attention, bien en minuscule. L’apostrophe indique que le do doit se trouver une octave au-dessus de l’octave par défaut, et 1 représente la durée de la note, avec comme convention 1=ronde, 2=blanche, 4=noire (par défaut), 8=croche, 16=double, jusqu’à 64 (quadruple croche).

    L’utilisation de l’apostrophe et de la virgule « , » permet de désigner la hauteur des notes par rapport à la position relative de la note précédente (resp. une octave au-dessus ou en dessous).

    Structure générale d’une partition LilyPond

    Dans LilyPond, chaque voix est représentée dans une expression musicale séparée.

    A l’inverse de MusicXML où on peut représenter indifféremment une partition en lecture horizontale voix par voix, ou en lecture verticale mesure par mesure à travers toutes les voix, LilyPond nécessite de regrouper toutes les mesures d’une partie dans une expression musicale séparée.

    La colonne vertébrale d’une partition LilyPond a typiquement ce genre de contenu (repris de l’exemple du lied « Après un songe » de Gabriel Fauré, partition avec chant et accompagnement de piano) :

    La structure de la partition apparaît en fin de fichier quand les différentes parties ont été définies.

    Un extrait de partition plus significatif

    Reprenons le début de la définition de chaque partie sur « Après un rêve … »

    Partie chant

    On voit sur cet extrait que la syntaxe de LilyPond alterne entre des directives assez verbeuses et des symboles assez concis comme le début et la fin du crescendo.

    Les mesures ne sont pas numérotées, mais séparées par une barre verticale matérialisant la barre de mesure.

    A noter (par exemple sur le premier triolet de la 3e mesure), que la durée d’une note est omise sur les suivantes tant qu’elle ne change pas.

    A la différence de MusicXML, certaines représentations graphiques n’ont pas à figurer tant qu’elles sont prises en charge par la gravure standard, par exemple les ligatures ou l’orientation des hampes de notes.

    Partie lyrique

    Les doubles tirets sont utilisés pour séparer les syllabes d’un mot. Elles apparaissent séparées par un trait d’union dans la partition finale.

    Si un mot est chanté sur deux notes au lieu d’une, on peut utiliser le tiret du bas _, voire deux __ si la syllabe s’étend sur plusieurs notes ou sur une note très longue.

    Partie piano

    A noter que les accords sont représentés par des notes encadrées des symboles < et >.

    LilyPond et les fontes musicales

    Une des grandes forces de LilyPond est de laisser l’utilisateur choisir sa fonte musicale pour le rendu de sa partition numérique.

    La fonte par défaut dans LilyPond s’appelle Feta. Pour utiliser une fonte alternative Haydn pour l’ensemble de la partition, on doit placer les lignes suivantes en tête de partition :

    \paper {
    #(define fonts (set-global-fonts #:music « haydn » #:brace « haydn »))
    }

    Attention, cette opération se fait comme indiqué ci-dessus, seulement depuis la version LilyPond 2.19.12 et supérieures (attention, version de développement). Cela n’a pas toujours été le cas : jusqu’à assez récemment, il était beaucoup plus complexe de choisir une fonte musicale alternative.

    On voit ici que la fonte Haydn offre plus qu’une fonte musicale : une fonte dédiée aux accolades (#:brace). LilyPond permet également de définir des fontes pour les textes.

    Le résultat avec cette fonte est différent de la fonte standard Feta :

    Notons que la syntaxe #(define … assez ésotérique fait appel à un langage de programmation dont nous parlerons brièvement plus loin.

    Enfin, LilyPond permet de bénéficier (de manière pas encore complètement standard), de la fonte ‘Bravura’ (et elle seule) au standard SMuFL de Steinberg.

    On espère que d’autres fontes suivront…

    Retouche de partitions « à la main »

    Comme LilyPond se veut un système permettant de produire des gravures de qualité, le langage se devait d’offrir un grand nombre de possibilités de retouches sur le résultat issu de la génération automatique.

    Par exemple, l’extrait suivant :

    Dont le code correspondant LilyPond est (pour la mesure en 6/4 (main droite)) :

    { c,8 d fis bes a } % continuation of main voice
    \new Voice {
    \voiceTwo
    c,8~ c2
    }

    pose les problèmes suivants :

    • Les deux ré doivent être fusionnés sur la durée d’une blanche
    • Le ré blanche et le do blanche se chevauchent.

    LilyPond permet de résoudre ce placement incorrect grâce à des directives spécifiques de gravure que nous ne détaillerons pas ici, mais qui s’écrivent comme :

    { c,8 d fis bes a } % continuation of main voice
    \new Voice {
    \voiceTwo
    c,8~
    % Reposition the c2 to the right of the merged note
    \once \override NoteColumn.force-hshift = #1.0
    % Move the c2 out of the main note column
    % so the merge will work
    \shiftOnn c2
    }

    et qui conduisent à la gravure correcte suivante :

    Ecriture de code en Scheme dans une partition LilyPond

    Un des aspects les plus puissants de LilyPond (mais en même temps les moins abordables), est la possibilité qu’il offre d’écrire du code dans les partitions.

    En tant que descendant de la tradition GNU, le langage de programmation utilisé à cet effet, est un dérivé de Lisp, nommé Scheme.

    Nous en avons vu un tout petit extrait pour le choix de la fonte de la partition, mais voilà comment écrire un petit programme qui reproduit deux fois de suite la même séquence de notes :

    traLaLa = { c’4 d’4 }
    #(define newLa (map ly:music-deep-copy (list traLaLa traLaLa)))
    #(define twice (make-sequential-music newLa))
    \twice

    Association musique-texte

    Autre avantage de LilyPond qui le distingue de MusicXML, celui d’offrir la possibilité d’inclure des partitions écrites en LilyPond au sein de texte LaTeX, ou plus intéressant, d’HTML.

    Cette opération peut se faire soit de manière statique à l’aide d’un programme qui crée un document final contant texte et partitions, soit à la volée, un interpréteur traduisant directement le texte LilyPond en image.

    De manière statique avec lilypond-book

    lilypond-book est le programme à invoquer en ligne de commande dans ce cas.

    Par exemple au sein d’un fichier HTML, si vous écrivez les lignes suivantes :

    1<lilypond fragment>

    2 c’4 d’4 c’4 d’4

    3 </lilypond>

    lilypond-book produira :

    • Un fichier .png pour le fragment correspondant au fragment de partition (voir plus haut do ré do ré)
    •  Un ancrage au sein du fichier HTML, via une balise <img>, liant l’image au texte :

    1<img align= »middle »

    2 border= »0″

    3 src= »../c9/lily-7a8f0874.png »

    4 alt= »[image of music] »>

    A la volée

    Le code Lilypond est par exemple utilisable dans les articles de Wikipédia, ou tout site MediaWiki, par le biais d’une extension MediaWiki : http://www.mediawiki.org/wiki/Extension:Score

    Dans ce cas, l’écriture d’un contenu tel que :

    1<score>\relative c » { c d c d }

    2</score>

    dans une page MediaWiki, incluera automatiquement l’image précédente en lieu et place du texte LilyPond.

    Techniquement, ce n’est pas du code SVG qui est généré, mais à l’instar de lilypond-book, une image png produite à la volée, téléchargée sur le site MediaWiki, et enfin référencée via une balise <img>.

    Le même principe est utilisable avec le plugin WordPress :

    https://github.com/countergram/wp-lilypond, mais il est à noter que pour l’un ou l’autre de ces plugins, il est nécessaire d’installer au préalable LilyPond sur le serveur web.

    Transcription de/vers d’autres formats numériques

    Traductions depuis LilyPond

    Naturellement, LilyPond, se traduit vers du PDF.

    Il est prévu des conversions de LilyPond vers MusicXML et MEI, mais ces conversions ne sont pas encore opérationnelles.

    Transcription vers LilyPond

    LilyPond fournit en standard une commande en ligne nommée musicxml2ly, permettant de convertir un fichier .mxl (MusicXML) en programme .ly (LilyPond).

    Editeurs de code LilyPond

    Editeurs semi-graphiques

    LilyPond est difficilement dissociable de l’éditeur semi-graphique http://frescobaldi.org/.

    Ce logiciel se place au-dessus d’une installation LilyPond, et lance tout seul LilyPond une fois installé.

    Il permet de générer un aperçu du résultat sous sa forme définitive, mais pas de saisir graphiquement les symboles de notation musicale.

    Un assistant permet néanmoins d’insérer via l’« insertion rapide », les codes pour les articulations, les nuances, les liaisons et les barres de mesure.

    Une fois l’aperçu généré, Frescobaldi permet quand même de savoir sur quelle(s) notes on travaille.

    Dans l’exemple suivant, sur sélection du texte LilyPond correspondant aux notes de la première ligne de chant, Frescobaldi met en évidence les notes correspondantes sur la partition :

    Autres éditeurs syntaxiques

    Des éditeurs de texte prenant en charge la coloration syntaxique pour le code LilyPond existent, en particulier JEdit, avec son plugin LilyPond : http://plugins.jedit.org/plugins/?LilyPondTool

    Partitions LilyPond

    Enfin, il existe un site dédié aux partitions écrites en LilyPond, dont on trouvera les sources .ly et le PDF généré.

    Ce site est : http://www.mutopiaproject.org/

    Performances et limites

    ✅ En résumé

    AtoutsDescription courte
    🖋️ Qualité typographiqueGravure d’édition professionnelle
    🧑‍💻 Contrôle par le codePersonnalisation fine, reproductibilité
    🆓 Libre et gratuitLogiciel open source pérenne
    🧘 StabilitéOutils robustes, projets durables
    🧭 Compatible avec LaTeXIdéal pour documents scientifiques
    LimitesDescription courte
    💻 Pas d’interface graphiqueTout se fait par code
    🧠 Courbe d’apprentissageSyntaxe programmée à apprendre
    🔄 Interopérabilité faiblePeu d’échange avec d’autres formats
    🧰 Écosystème réduitOutils spécialisés mais peu nombreux
    📈 Pas de rendu interactifCompilation manuelle nécessaire
    🎯 Portée limitée pour certaines notationsDétournements nécessaires pour notations rares
    📦 Pas d’apparats ni variantesNon pensé pour l’édition critique

    Quelques mots pour terminer

    On a vu sur cette petite présentation que LilyPond, bien que complet sur le plan de la restitution de la partition dans une optique d’impression, ne couvrait pas d’autres usages. En particulier, il n’est pas possible, sans un parseur dédié, de rechercher des informations dans une partition, pas possible d’en extraire des parties facilement ou de la transformer facilement pour un usage particulier, par exemple pédagogique…
    XML propose énormément d’outils dans ce domaine, qui donnent clairement l’avantage aux dialectes XML tels que MusicXML à cette fin.

    Il n’en reste pas moins que LilyPond peut s’écrire « à la main », au moins sur une partition de taille raisonnable, ce qui n’est pas le cas avec MusicXML, qui doit s’accompagner nécessairement d’un éditeur graphique.

    Par ailleurs, LilyPond semble soutenu par une communauté assez active, et mérite qu’on s’y intéresse pour ce qu’il sait très bien faire.

  • Le format MEI

    Introduction

    MEI – Music Encoding Initiative – est un formalisme de notation et de métadonnées musicales, reposant sur un dialecte XML, développé par une communauté de musicologues.

    A la différence du MusicXML, dont l’objectif principal est de véhiculer la partition numérique telle qu’elle a besoin d’être rendue dans un éditeur ou un lecteur de partition en vue de son exécution, MEI essaie d’adresser un champ plus large incluant les problématiques de la musicologie, et s’adresse donc, au-delà des instrumentistes, aux éditeurs, bibliothécaires, musées et enseignants, concernés par la préservation du patrimoine musical et la pédagogie.

    On trouve par exemple dans le format MEI, en plus des informations de la notation musicale elle-même, un grand nombre de métadonnées : historiques (sources), d’autres relatives à l’exécution des pièces, ainsi que des informations analytiques.

    Enfin, MEI est dérivé des concepts de TEI – Text Encoding Initiative – et permet d’ailleurs l’intégration de ces deux dialectes au sein d’un même document. MEI s’en est même inspiré par son nom…

    Le langage s’inscrit donc dans l’optique d’encoder des textes musicaux de toutes origines, et pour tous les systèmes.

    Quelle musique permet de représenter MEI ?

    Le format MEI permet de représenter la notation musicale occidentale (CWMN – Common Western Musical Notation –) (à partir du XVIIe siècle), mais peut aussi encoder les neumes (notation du XII-XIIIe siècle), la notation mesurée (ou mensurale) du XIIIe-XVIe siècle, et différents types de tablatures.

    Comment se positionne MEI par rapport à MusicXML ?

    En dehors des différences notables déjà citées plus haut, et pour ce qui est de la notation musicale, l’objectif du format MEI est d’encoder la sémantique des partitions. Il a donc plutôt tendance à déléguer les problématiques de rendu au logiciel qui en fera l’interprétation, même si le langage permet d’aller assez loin dans la représentation graphique.

    Mais une autre différence est son utilisation de la grammaire XML.

    Le MEI utilise en particulier des attributs au lieu d’éléments feuilles favorisés par le format MusicXML.

    Pour donner un exemple, la signature rythmique et l’armure sont donnés en MusicXML par des sous-éléments d’« attributes », lui-même sous-élément de « measure ».

    Pour une mesure en 4/4 sans altérations on aurait :

    1 <attributes>

    2 …

     3 <key>

     4 <fifths>0</fifths>

     5 </key>

     6 <time>

     7 <beats>4</beats>

    8 <beat-type>4</beat-type>

    9 </time>

    10 …

    11 </attributes>

    Alors qu’un seul élément « scoreDef » encode toutes ces informations dans des attributs en MEI :

    1<scoreDef meter.count= »4″ meter.unit= »4″ key.sig= »0″>

    L’avantage de l’utilisation d’attributs par rapport aux éléments est la possibilité de les contraindre par leur type, ainsi que de prévoir des valeurs par défaut, très utiles.

    Cela rend également les fichiers MEI nettement moins volumineux que leurs équivalents MusicXML.

    A contrario, l’avantage de l’utilisation d’éléments dans le format MusicXML permet de rendre ce dialecte plus évolutif, et souvent plus lisible.

    A quoi ressemble la syntaxe MEI ?

    Reprenons l’exemple du Do « serrure » :

    En MEI, le fichier le représentant est le suivant, sachant que :

    • Les notes respectent la notation alphabétique anglo-saxonne (A à G)
    • Les commentaires ci-dessous ne reflètent que les symboles visibles de la partition.

    Contrairement au MusicXML, il y a un niveau important d’imbrication des éléments, qui laisse supposer, comme dit précédemment, que les possibilités d’expression du MEI sont plus grandes que celles du MusicXML.

    A noter que la durée de la note est encodée selon le standard CWMN :

    • 1 ronde
    • 2 blanches
    • 4 noires
    • 8 croches
    • 16 double croche
    • Jusqu’à 2048 (octuple croche)

    Structure générale d’une partition MEI

    Même en restant à la surface de la description structurelle d’une partition MEI, le format permet de stocker non seulement la notation musicale qui est bien évidemment l’élément central, mais nombre d’informations relatives à la partition, qui gravitent autour…

    Principe de numérotation des éléments

    La plupart des éléments de la grammaire XML de MEI disposent d’un attribut xml:id permettant de l’identifier de manière unique.

    Comme nous le verrons plus tard, cela permet d’établir des liens très utiles entre différentes parties du document MEI : entre une ou plusieurs mesures et une image représentant le fragment de la partition originale manuscrite du compositeur, ou entre ces mêmes mesures et une partie délimitée par deux bornes temporelles d’un fichier audio d’une interprétation de l’œuvre. Les possibilités sont nombreuses…

    Note sur les diagrammes de structuration MEI

    Les diagrammes hiérarchiques des éléments sont parfois simplifiés, afin de ne pas alourdir le discours, mais les éléments principaux sont présents.

    Un fichier MEI est consitué des deux éléments principaux : <meiHead> et <music>.

    Elément meiHead

    Contient l’en-tête de la partition, c’est à dire toutes les méta-données afférentes.

    Eléments altId

    Identifiants du fichier MEI

    Elément fileDesc

    Contient le titre du fichier, la mention de ses créateurs, des informations sur l’éditeur, et la publication, l’appartenance au domaine public ou non, et la description des sources utilisées pour obtenir cette transcription MEI.

    Elément encodingDesc

    Permet d’expliciter la façon dont le document encodé a été obtenu. Par exemple s’il est issu d’une transformation depuis un autre format, par exemple MusicXML, PDF, … via un autre logiciel, etc..

    Elément workDesc

    On trouvera dans cet élément, les informations relatives à l’œuvre : son titre, son ou ses compositeurs, librettistes, etc … sa classification (forme, instruments, etc…). Sont présents si nécessaire, les incipits (premières mesures de la mélodie) qu’on trouvera généralement à la table des matières du document restitué.

    Mention également de la clef, de la signature rythmique et du tempo de la pièce, mais qui ne sont utilisées que comme données bibliographiques.

    La distribution (rôles dans un opéra par exemple), se trouve également dans cette rubrique.

    Elément revisionDesc

    Contient l’historique complet des révisions apportées au fichier MEI lui-même.

    Elément music

    Elément body

    C’est le sous-élément principal de l’élément music, car il contient les données de la notation musicale.

    Il ne contient lui-même que le sous-élément mdiv (pour musical division), qui peut par exemple servir à séparer les différents mouvements d’une symphonie, les différents actes et scènes d’un opéra, etc ….

    L’élément mdiv est lui-même constitué des deux éléments score et parts.

    A la différence du format MusicXML qui permet l’une ou l’autre des représentations d’une partition : temporelle ou par parties séparées, mais pas les deux en même temps et nécessite une conversion du fichier pour passer d’une représentation à une autre, le formatMEI permet d’encoder ces deux vues au sein du même fichier car il n’est pas nécessairement possible et même souhaitable de convertir un format dans un autre.

    Il en découle que l’élément score représente la notation verticale (Timewise en MusicXML), alors que l’élément parts, contient toutes les parties instrumentales (Partwise MusicXML).

    Il en résulte également que les éléments score et part ont la même structure.

    Elements score et part

    L’élément scoreDef mentionne l’armure, la signature rythmique, le tempo (mais qui sont là pour être associées aux notes que l’on trouvera dans la partie section), et ses sous-éléments staffGrp et staffDef permettent respectivement de définir des parties à portées multiples (ex piano), et les portées simples.

    Elément section

    staff fait référence à une portée définie via l’élément staffDef. Il est possible de décrire les notes d’une même mesure sur plusieurs portées en même temps.

    Enfin, le dernier élément de structuration avant la note ou l’accord est layer, qui permet de grouper les notes et accords d’une même ligne mélodique.

    L’élément note lui-même dispose de 52 attributs dont les plus importants sont la hauteur (pname), le numéro de l’octave (oct), la durée (dur et dots : notes pointées), les altérations (accid), les articulations (artic), les ornements (ornam), le numéro de la portée (staff, si la note doit s’afficher accidentellement sur une autre portée que celle au sein de laquelle elle est définie), et enfin la position de la hampe (stem.dir).

    Elément facsimile

    Permet d’associer à la partition une représentation graphique (généralement une image), d’un document source (fac-similé), qu’il est possible de référencer depuis l’élément encodé de la partition. Par exemple une mesure de la partition peut contenir l’identifiant de l’image scannée de la même mesure dans le manuscrit original.

    Elément performance

    Cet élément et ses sous-éléments, permettent de référencer les ressources (vidéo, audio) d’interprétations de l’œuvre qui constitue la partition MEI.

    Il est même possible, plus finement, de décrire les temps de début et de fin au sein de la ressource audio ou vidéo, correspondant à une partie précise de la partition.

    Elément front

    Au même titre que l’élément back, sert à décrire les notes de l’éditeur et les textes de début de partition des éditions critiques.

    Elément back

    Sert à décrire les notes et texte en fin de partition.

    Elément group

    L’élément group sert d’élément de structuration pour contenir plusieurs pièces musicales autonomes, par exemple si le fichier MEI dans son ensemble représente un recueil de pièces variées ou l’œuvre complète d’un compositeur.

    Il contient donc une liste d’éléments music.

    Un extrait de partition plus significatif

    Reprenons le début de la définition de chaque partie sur « Après un rêve … » de Gabriel Fauré, afin de voir comment les éléments MEI et leurs attributs sont mis en jeu :

    On notera sur cet extrait que :

    • L’élément scoreDef englobant contient un staffGrp contenant un staffDef définissant la portée 1 (chant), et un autre sous-groupe (staffGrp) contenant deux staffDef, pour le piano main droite (portée 2), et pour la main gauche (portée 3).
    • Les symboles de crescendo/diminuendo commencent et terminent à des endroits précis
    • Une note liée, a une note initiale (i) et une note terminale (t)
    • Les altérations sont notées : s(♯), f(♭), ss(♯♯), ff(♭♭), n(♮),

    Les logiciels dédiés à MEI

    Il existe des outils pour MEI, mais ils ne traitent pas individuellement la totalité du langage.

    Visaliseur MEI

    Verovio offre un visualiseur MEI en ligne, mais fournit également une librairie Javascript et une extension Python, produisant du code SVG, afin de pouvoir afficher une partition MEI dans un browser récent.

    https://www.verovio.org

    A noter que Verovio prend en compte les fontes musicales SMuFL.

    https://www.smufl.org

    Editeurs de partition MEI

    L’éditeur MEISE (MEI Score Editor), qui est un plugin basé sur l’environnement de développement Eclipse, permet d’éditer et de visualiser des fichiers afin de vérifier leur contenu, et les modifier.

    Cet éditeur est semi-graphique, à l’instar de Frescobaldi, c’est à dire que la modification ne se fait que dans la structure XML, les changements étant répercutées dans la visualisation se trouvant en regard.

    A noter que MEISE ne permet que d’éditer la notation musicale et ne prend pas en compte (ignore) les métadonnées de l’élément meiHead vu précédemment.

    Un outil existe pour cela : l’éditeur de métadonnées MerMEId.

    Editeur de métadonnées MEI

    MerMEId (Metadata Editor and Repository for MEI Data) est une application servant à éditer, à gérer et à prévisualiser les métadonnées d’un fichier MEI, en particulier les aspects bibliographiques.

    Il est donc complémentaire de MEISE pour obtenir un fichier MEI complet contenant notation musicale et métadonnées.

    Transcription de/vers MEI

    Il existe à ce jour des convertisseurs entre les formats MusicXML et MEI, mais pas d’outils intégrés permettant de faire ces conversions.

    Il faut avoir recours à des scripts XSLT dont l’invocation nécessite un environnement un peu technique.

    En particulier la transformation MusicXML vers MEI requière que le fichier MusicXML soit au format timewise (voir Structure générale des fichiers MusicXML). Si cela n’est pas le cas, il est donc nécessaire de faire au préalable une première transformation en XSLT depuis le format partwise vers le format timewise, avant de transformer le résultat obtenu par application du deuxième script XSLT MusicXML vers MEI.

    Performances et limites

    ✅ En résumé

    AtoutsDescription courte
    🎓 Encodage savantVariantes, apparats, sources
    🧩 ExtensibleModules pour différentes notations
    📚 Couplage avec TEIIntégration dans les corpus textuels
    🧪 Recherche avancéeIdéal pour les humanités numériques
    🧱 Soutien académiqueConsortium actif et publications solides
    LimitesDescription courte
    📚 Courbe d’apprentissageSyntaxe complexe, expertise XML requise
    🔄 Interopérabilité limitéePeu intégré aux logiciels commerciaux
    🖨️ Rendu dépendantAppui sur Verovio, pas de rendu natif
    🧑‍🔬 Adoption restreintePrincipalement académique
    🧰 Peu d’outils WYSIWYGInterfaces visuelles rares
    🏗️ Complexité techniqueInfrastructure logicielle à prévoir
    🧭 Modèle trop savant pour l’édition simpleMoins adapté aux usages quotidiens

    En guise de conclusion

    Notre introduction s’est limitée volontairement à l’essentiel, mais MEI regorge d’autres possibilités, comme dans le domaine de la CWMN, de représenter les ossia, c’est à dire les passages alternatifs proposés par le compositeur, souvent restitués sur la partition par une portée supplémentaire de plus petite taille, mais également les neumes, la notation mensurale, etc …

    L’objectif de MEI est donc vaste. Non seulement celui de représenter la notation musicale à travers les âges et les cultures, mais aussi tout ce que l’on trouve également comme à-côtés dans un recueil de partitions papier, sans compter l’aspect bibliographique et musicologique.

    C’est la raison pour laquelle la majorité des logiciels de lecture et d’édition de partitions numérique se contentent aujourd’hui de MusicXML, format d’échange qui se focalise presque exclusivement sur la notation musicale, et voient plus MEI comme un langage de musicologues.

  • Mesure et analyse du geste dans la performance musicale

    Mesure et analyse du geste dans la performance musicale

    Matthias Demoucron, chercheur affilié, à l’Université de Gand, Institute for Psychoacoustics and Electronic Music

    Résumé

    La performance musicale nécessite différentes expertises très développées sur lesquelles le musicien s’appuie pour interpréter la musique et agir sur l’instrument. Ces expertises acquises par l’apprentissage présentent un cas d’étude intéressant pour des domaines scientifiques variés (cognition, contrôle moteur, perception, entre autres). Le but de cet article est donc, dans un premier temps, de discuter les différents processus mis en œuvre dans la performance musicale et d’expliquer pourquoi la recherche s’y intéresse. L’article présentera différentes méthodes pour mesurer la performance musicale, puis il se concentrera plus précisément sur la mesure de l’action du violoniste. Nous décrirons le dispositif de mesure que nous utilisons pour la capture du mouvement et la mesure des paramètres de contrôle du violoniste, puis nous illustrerons cette mesure avec l’analyse de la coordination gestuelle dans les bariolages. Enfin, l’article se terminera par une discussion où nous proposerons d’examiner si, et comment, cette recherche scientifique peut être utile au musicien, en particulier pour la pédagogie musicale.

    Pourquoi des domaines aussi différents que la psychologie, la robotique, les sciences cognitives, l’acoustique musicale ou encore la biomécanique s’intéressent-ils au musicien ? Pourquoi tous ces domaines de recherche scientifique, et d’autres encore, prennent-ils comme sujet l’activité musicale ? S’agit-il de simples recherches anecdotiques, d’un caprice personnel, d’une « gourmandise » de chercheur qui voit là l’occasion de faire une étude amusante, ou y a-t-il de véritables enjeux scientifiques et techniques derrière l’étude de la performance musicale ? En quoi l’expertise du musicien peut-elle être utile au chercheur ? Il n’y a bien sûr pas une unique réponse à ces questions car chaque recherche a ses propres enjeux et ses propres motivations. Certains y trouvent une manière de démontrer un savoir-faire, par exemple lorsqu’il s’agit d’illustrer la finesse de manipulation dont est capable un robot initialement destiné à l’usage domestique. D’autres y trouvent une activité qui remet en cause ou valide certaines connaissances issues de la recherche. Cependant, dans tous les cas, l’intérêt pour l’activité musicale se justifie par l’expertise particulière sur laquelle elle repose et qui constitue une forme de défi à l’examen scientifique et aux technologies.

    Il est difficile de maîtriser un instrument de musique et d’atteindre l’excellence dans l’exécution musicale. Jouer de la musique repose en effet sur plusieurs compétences développées à travers les années de pratique : les musiciens ne sont pas seulement capables de comprendre une partition, de construire une interprétation personnelle et de planifier l’exécution, mais ils ont aussi des capacités techniques qui leur permettent de transformer cette représentation abstraite de la musique en son lorsqu’ils jouent sur l’instrument, et des méthodes de préparation ou de répétition qui leur permettent d’optimiser l’entraînement. En d’autres termes, ils savent ce qu’ils veulent réaliser musicalement, ils savent comment le réaliser, et surtout, ils sont capables de le réaliser.

    Cette expertise particulière nous fascine et nous touche. Elle évoque quelque chose qui est de l’ordre de la performance, de la prouesse, dans sa virtuosité et ses exigence physiques, mais elle contient aussi une composante essentielle qui fait appel à l’émotion et à la communication. Il s’agit donc d’un sujet de recherche stimulant pour le chercheur, à la frontière entre plusieurs domaines scientifiques, qui semble au premier abord impossible à modéliser, c’est-à-dire à simplifier selon un ensemble de principes limités, et qui peut être abordé selon différents angles. Dans le cadre de cet article, nous nous concentrerons sur le geste dans la performance musicale et nous nous intéresserons plus particulièrement à l’action du musicien sur l’instrument, c’est-à-dire à la technique instrumentale. Pour cela, nous allons d’abord proposer une description analytique de la performance musicale dans son ensemble afin de poser les bases du problème. Ensuite, nous donnerons un aperçu plutôt historique des méthodes d’observation et de mesure de la performance musicale, puis nous définirons les problèmes liés à la mesure du geste du musicien. La troisième partie de cet article s’intéressera plus spécifiquement à l’action du violoniste. Pour cela, nous décrirons un système dédié à la mesure des paramètres de jeu du violon et nous illustrerons cette mesure avec l’analyse de la coordination gestuelle dans les bariolages. Enfin, l’article se terminera par une discussion où nous proposerons d’examiner si cette recherche scientifique peut être utile à son sujet, l’activité musicale, en particulier dans ses aspects pédagogiques.

    Les composantes de la performance musicale
    La performance musicale est une activité assez particulière dans le sens où le musicien développe des capacités motrices très subtiles dédiées à l’expression artistique par l’intermédiaire d’une interface mécanique relativement complexe, l’instrument de musique. C’est aussi une activité sociale qui implique des émotions personnelles, des interactions avec d’autres musiciens et avec un public. Par conséquent, de nombreux facteurs sont impliqués dans ce processus artistique, ce qui en fait une activité assez difficile à examiner dans sa globalité. Dans cette partie, nous allons d’abord décrire comment le chercheur peut aborder cette activité, puis nous discuterons plus précisément certaines composantes qui nous paraissent particulièrement importantes dans le cadre de cet article : mouvements, retours sensoriels et contraintes fondamentales sur lesquelles repose l’action du musicien et le développement de sa technique instrumentale.

    Si on approche le problème d’un point de vue analytique, le processus dans son ensemble peut être décrit tel que représenté dans la figure 1. À la gauche du schéma, on trouve un ensemble de processus cognitifs (1) sur lesquels la performance musicale s’appuie. C’est notamment par ces processus cognitifs que le musicien imagine le résultat sonore qu’il veut obtenir et planifie la séquence de mouvements à mettre en œuvre pour obtenir ce résultat sonore. Un troisième processus cognitif essentiel que nous décrirons plus loin est la boucle de rétroaction, ou feedback, par laquelle il confronte le résultat sonore effectif et le mouvement réalisé avec son objectif initial, en s’appuyant sur les différentes modalité sensorielles (son, vibration, proprioception, notamment). La planification motrice se traduit dans des mouvements, ou gestes (2), qui permettent d’appliquer des paramètres de contrôle spécifiques (3) sur l’instrument (4). Par exemple, pour le violoniste, la planification motrice résultera dans des mouvements du corps, et notamment des bras, dont la finalité est de réguler l’évolution temporelle de certains paramètres qui contrôlent la vibration de la corde (pression d’archet, vitesse d’archet, distance au chevalet, point d’appui de la main gauche sur la corde, par exemple). L’instrument réagit alors à ces paramètres de contrôle en produisant du son (5). En parallèle, les gestes impliqués dans l’exécution musicale produisent aussi un résultat visuel (6) qui contribue à l’interaction avec les autres musiciens ou avec le public. L’ensemble de ce processus est dynamique, régulé et adaptatif, et il requiert donc un retour par différents canaux sensoriels, ou feedback (7), afin d’obtenir un contrôle efficace de l’action sur l’instrument. Finalement, il faut aussi noter que certains aspects de l’exécution musicale, et donc des composants décrits ici, sont indéniablement influencés par le contexte dans lequel la performance a lieu, le type de musique jouée et les conditions de jeu. Par exemple, les gestes auront probablement plus d’importance pour le chef d’attaque d’une section de cordes et requerront donc une attention plus particulière de sa part. De même, l’entraînement et l’optimisation de ce processus dans un contexte de répétition sont différents de son utilisation dans un contexte de concert.

    Figure 1. Représentation schématique des différentes composantes de la performance musicale.

    Dans ce processus, le geste occupe une position centrale : il est à la fois la conséquence visible la plus immédiate de processus cognitifs cachés (ou du moins difficilement observables) et la cause physique du son que nous percevons. En d’autres termes, il est le vecteur d’interaction entre une intention et un résultat effectif. Cependant, la performance musicale n’implique pas seulement des mouvements liés directement à la production sonore, mais aussi des mouvements du corps entier, des postures, ou des expressions faciales, par exemple, qui peuvent servir différents objectifs. Il est donc important d’identifier d’abord ces différents types de mouvements et les fonctions qui leur sont associées, afin de définir plus précisément notre sujet de recherche. Une taxonomie minimale discerne quatre fonctions de base dans la gestuelle du musicien (Jensenius et al, 2010) : les mouvements qui agissent sur l’instrument pour produire le son, ceux qui facilitent cette action sur l’instrument, les gestes de communications et, finalement, les gestes d’expression. Les gestes de production sonore sont les mouvements qui contrôlent directement la vibration de l’instrument, c’est-à-dire qu’ils permettent de définir les paramètres de contrôle appliqués sur l’instrument, comme décrit précédemment. Les gestes qui facilitent l’action ne contrôlent pas directement la vibration, mais aident à la réalisation de l’action, par exemple en plaçant le corps dans une position qui permet d’appliquer le contrôle adéquat. Les déplacements latéraux du torse d’un pianiste pour atteindre différentes parties du clavier font partie de ces types de mouvements, de même que les démanchés d’un violoniste. Les gestes de communication et d’expression, quant à eux, utilisent le canal visuel pour aider l’exécution musicale ou exprimer un contenu musical au public et aux autres musiciens. Ils sont utilisés de manière évidente à certains moments-clés de la performance : signes pour synchroniser l’attaque simultanée d’une note par plusieurs musiciens, pour donner le tempo au début d’une pièce, mouvements qui accompagnent un rubato, etc. Cette classification minimale peut être discutée ou raffinée, et la frontière entre ces différents types de mouvement est souvent un peu lâche, mais elle permet néanmoins de souligner qu’il existe différentes fonctions du mouvement dans la performance musicale. Dans le cadre de cette présentation, nous nous intéresserons essentiellement aux deux premiers types de mouvements, ceux qui sont liés à l’action du musicien sur l’instrument, c’est-à-dire ceux qui ont un rapport direct avec la technique instrumentale.

    Dans le processus décrit par la figure 1, le musicien reçoit différents types de retours sensoriels liés à l’exécution du geste, ce qui l’aide à contrôler, modifier et améliorer sa performance. De manière évidente, ces retours sensoriels comprennent le son produit mais aussi d’autres signaux non-auditifs sur lesquels l’instrumentiste peut s’appuyer. Par exemple, la vibration de l’instrument peut être ressentie à travers différentes parties du corps en contact avec l’instrument, ce qui produit une forme alternative de retour vibratoire. De plus, la vision directe et la perception de la position des membres et de leur mouvement sous forme proprioceptive (par les récepteurs des muscles, tendons et articulations) offrent des moyens efficaces pour réguler le mouvement. Si l’on se concentre sur les retours acoustiques pour la planification de l’action sur l’instrument, la situation peut-être décrite ainsi : le musicien contrôle l’instrument avec un certain objectif sonore à atteindre, qui peut ensuite être confronté au résultat sonore effectif du geste exécuté. Par la pratique, il acquiert une connaissance de la manière dont l’instrument répond à ses actions, ce qui lui permet de modifier son contrôle afin d’améliorer la proximité entre l’intention musicale et le résultat sonore. Cette description contient deux idées essentielles. D’abord, elle suggère que le processus d’exécution dans son ensemble est intégré dans la représentation mentale que l’instrumentiste a de la performance. En particulier, il connaît le type de son qu’il veut produire, mais il a aussi une expertise, ou une compréhension empirique, de la réponse mécanique de l’instrument, ce qui lui permet de sélectionner l’action adéquate en fonction du résultat sonore voulu. Un examen de ce processus de planification et de régulation révèle donc la présence de trois compétences cognitives hautement développées : une grande aptitude pour la régulation du mouvement et pour des mouvements experts, une représentation mentale précise des propriétés mécaniques de l’instrument, et une capacité aiguë pour la perception et le jugement du résultat sonore. Ces trois compétences reflètent en fait trois contraintes essentielles pour la performance musicale : des contraintes motrices liées au corps et au contrôle du mouvement, des contraintes mécaniques liées à l’instrument et à sa réponse acoustique, et enfin, des contraintes perceptives liées à la finesse de la perception du résultat sonore. Ces trois contraintes sont fondamentales pour le développement de la technique instrumentale et nous allons donc les décrire un peu plus précisément pour conclure cette description des processus impliqués dans l’exécution musicale.

    L’action du musicien sur l’instrument se développe au cours de la pratique et de l’éducation en tenant compte d’un ensemble de contraintes relativement strictes. D’une part, le musicien doit agir avec son corps et, pour cette raison, son geste dépend de contraintes physiologiques et biomécaniques, et de la manière dont les processus cognitifs, c’est-à-dire le cerveau, gèrent l’exécution du mouvement. De manière évidente, par exemple, la morphologie de la main, l’écart et la force des doigts, contraignent certains aspects de l’exécution, comme le doigté utilisé par la main gauche du violoniste. Mais de manière plus générale, ce qu’il est possible de réaliser, et la précision avec laquelle le musicien peut le réaliser, dépend de contraintes physiologiques dont l’instrumentiste doit tenir compte, souvent inconsciemment, lorsque le geste se développe. Par exemple, il est impossible de changer subitement de direction d’archet : l’inertie des membres et le contrôle du mouvement ne permettent que de changer la direction après une phase de décélération et une phase d’accélération qui peuvent être néanmoins relativement courtes. Une partie de l’éducation du musicien vise à développer ces capacités motrices (souplesse des membres, fluidité, rapidité et précision du mouvement), mais néanmoins, ce développement ne peut se faire que jusqu’à un certain point et le musicien reste toujours dépendant de ce « certain point » jusqu’auquel son corps peut aller.

    D’autre part, le musicien agit sur un système mécanique, l’instrument, qui répond à son action d’une manière donnée et relativement prévisible. Par exemple, pour une vitesse d’archet et une distance au chevalet données, le violoniste doit exercer une certaine pression sur la corde pour obtenir un son correct. Si la force est trop petite, le son devient détimbré, sifflant, et si la force est trop grande, le son est « écrasé ». Dans ce dernier cas, il est intéressant de noter l’utilisation pour la description sonore d’un adjectif décrivant une action physique, ce qui illustre bien dans le domaine verbal l’intimité de la relation entre le geste et le son. De même, pour les attaques, une certaine combinaison de force et d’accélération d’archet est à utiliser pour obtenir une attaque franche et claire. Ces caractéristiques acoustiques sont à mettre en rapport avec la vibration de la corde imposée par l’archet qui peut être prévue de manière empirique, pour le musicien, ou de manière analytique, pour le chercheur. L’apprentissage de cette réponse de l’instrument dans un but de prédiction et de planification du mouvement en fonction d’un résultat sonore escompté est aussi une des composantes essentielles de l’entraînement du musicien.

    Finalement, une dernière contrainte sur laquelle repose l’action de l’instrumentiste est de l’ordre de la perception, de l’attention au son produit. Un musicien apprend à écouter des aspects particuliers du son, à les juger, et développe donc une acuité particulière de l’oreille qu’il exploite dans sa pratique et dans son exécution musicale. Par exemple, il apprend à juger la justesse d’une note, sa qualité d’attaque, ou différents modes de jeu tels que des staccatos ou de sautillés, c’est-à-dire qu’il apprend à évaluer ce qui est acceptable et ce qui doit être amélioré. En d’autres termes, il est capable de concentrer son attention sur des aspects pertinents du son et d’utiliser des critères d’évaluation afin de porter un jugement expert sur les différents aspects techniques qui forment la matière d’un discours musical construit. Cette expertise ne peut se développer que dans des proportions fixées par les limites perceptives de l’oreille et par la manière dont le cerveau traite l’information sonore, mais à l’intérieur de ces limites, c’est l’instrumentiste lui-même, ou son éducation musicale, qui définit l’acceptabilité de ce qu’il perçoit et donc les contraintes perceptuelles qu’il s’impose.

    L’ensemble de ces contraintes fondamentales créent une sorte « d’espace des possibilités » (Rasamimanana, 2012) dans lequel s’inscrit l’action du musicien. L’éducation musicale et la pratique intensive de l’instrument visent, en partie, à explorer et élargir au maximum cet espace des possibilités afin de créer un domaine aussi vaste que possible dans lequel puisse naître la liberté, c’est-à-dire la musique et l’interprétation. Cependant, cet espace est nécessairement limité puisqu’il résulte de contraintes qui ne peuvent être repoussées que jusqu’à un certain point. L’étude de la performance musicale peut donc être vue comme une manière d’examiner l’utilisation de cet espace et les limites qui s’imposent à cette utilisation. Pour le chercheur qui s’intéresse à la performance musicale, ces limites représentent aussi trois angles possibles d’analyse représentés, respectivement par la physiologie et le contrôle moteur, l’acoustique musicale et, finalement, la perception.

    Mesure et analyse de la performance musicale


    Pour étudier la performance musicale, le chercheur doit d’abord mettre en place des méthodes de mesure et d’observation. L’analyse peut donc s’appuyer sur différentes données selon les objectifs et les technologies à disposition. Par exemple, l’observation directe a longtemps été le seul élément sur lequel l’analyse pouvait reposer, avant l’apparition de l’enregistrement audio, des outils d’analyse mécaniques, électroniques ou informatiques, puis de technologies permettant la mesure du mouvement et de l’action du musicien. Dans cette section, nous allons décrire brièvement l’histoire de ces différents outils d’analyse et certaines recherches associées.

    L’observation directe ne fait pas appel à la mesure physique du phénomène observé. Elle s’appuie sur la manière dont l’investigateur perçoit la performance musicale, c’est-à-dire essentiellement sur la vision et l’audition. Il s’agit donc d’une analyse subjective, mais qui peut être rendue relativement objective par la définition d’un protocole d’analyse précis et la confrontation d’analyses faites par différents observateurs. Typiquement, le chercheur définit les éléments sur lesquels il souhaite que les observateurs portent leur attention, ainsi qu’une classification associée à ces éléments, ce qui permet aux observateurs de décrire la performance selon certains critères pertinents pour le sujet de la recherche. Ce type d’analyse permet, par exemple, de décrire des attitudes, des mouvements, des expressions ou la manière dont certains gestes techniques sont réalisés. Il est ainsi possible de s’intéresser aux gestes que font deux musiciens pour communiquer pendant l’exécution musicale, à la manière dont ils expriment un contenu émotif, ou aux différentes stratégies gestuelles mises en œuvre dans la technique instrumentale (doigtés, mouvements des bras, etc). Ces éléments de la performance musicale peuvent tous être abordés par l’observation directe du musicien, dans un premier temps. L’observation auditive permet, quant à elle, d’identifier des erreurs dans l’interprétation de la musique ou de juger de la qualité d’une performance, par exemple.

    À ce sujet, il est intéressant de noter que, dans une certaine mesure, les ouvrages pédagogiques sur la technique instrumentale constituent un exemple particulier d’observation directe s’appuyant sur l’expertise de l’auteur. L’analyse introspective d’un maître et l’expérience d’un pédagogue observant ses élèves pour expliquer tel ou tel aspect de la technique instrumentale et de l’interprétation se basent essentiellement sur les mêmes éléments que l’observation directe décrite précédemment : observation du geste et jugement du résultat sonore. À cela s’ajoute aussi souvent une description des « sensations à cultiver », du ressenti gestuel, qui permet d’intérioriser une description essentiellement extérieure de la technique. Si ces ouvrages n’ont pas à l’origine une ambition scientifique, ils constituent néanmoins une source précieuse d’analyse et de référence pour le chercheur examinant la performance musicale.

    D’un point de vue historique, l’observation directe représente donc une source originelle pour l’analyse de la performance musicale. Dans la recherche moderne, qui vise souvent à fonder l’analyse sur des mesures physiques objectives et des phénomènes quantifiables, voire à automatiser les procédures d’analyse, cette méthode peut sembler quelque peu rudimentaire et subjective, « peu scientifique », d’une certaine manière. Cependant, malgré cet aspect rudimentaire, elle constitue souvent la première étape de nombreuses recherches, l’étape initiale par laquelle le chercheur décide ce qui doit être mesuré et développe les technologies et les méthodologies adaptées à l’objet de sa recherche. D’autre part, certains phénomènes sont difficilement quantifiables et ne peuvent être approchés avec d’autres méthodes, ce qui fait de l’observation directe une méthode d’analyse privilégiée pour les domaines de recherche qui s’intéressent à ces phénomènes (communication non verbale, par exemple). Il faut aussi noter que l’observation directe peut maintenant s’appuyer sur d’autres outils tels que la photographie ou l’enregistrement vidéo et sonore, qui permettent d’élargir les sources sur lesquelles se fonde la recherche et de s’affranchir en partie de contraintes liées à l’observation immédiate.

    Cependant, l’analyse scientifique de la performance musicale n’a pu réellement prendre son essor qu’au début du XXe siècle avec l’apparition des techniques de captation du son et d’enregistrement. La possibilité de fixer sur un support physique les aspects sonores de la performance a offert une nouvelle base d’analyse pour la recherche, permettant d’analyser a posteriori les enregistrements, de répéter les analyses avec de nouveaux outils, de comparer différentes performances, et surtout de conserver une trace physique de ces analyses. Pour le chercheur, il fallait donc aussi développer des technologies permettant d’analyser le son (en terme d’intensité ou de fréquence, par exemple) et de transcrire ces analyses sur un support permettant l’étude a posteriori de l’enregistrement. Si l’on considère les outils technologiques disponibles à cette époque, on ne peut qu’être fascinés par les trésors d’inventivité que les chercheurs du début du XXe siècle ont déployés pour développer les instruments d’analyse dont ils avaient besoin, souvent à base de techniques essentiellement mécaniques.

    À cet égard, on peut considérer que les travaux du groupe de C.E. Seashore à l’université d’Iowa, dans les années 1930, ont construit les fondations de l’analyse moderne de la performance musicale. Seashore travaillait surtout sur les aspects psychologiques et perceptuels de l’expertise musicale, mais le groupe de recherche qui s’est constitué autour de lui dans ces années-là a développé des méthodes de mesure objectives d’enregistrements sonores pour caractériser le vibrato ou analyser les différences d’interprétation en termes de déviation rythmiques, par exemple (Seashore, 1938). L’analyse de la performance musicale par Seashore et ses collaborateurs reposait essentiellement sur la mesure de l’intensité sonore et de la hauteur (avec un instrument appelé tonoscope) et sur la représentation de ces grandeurs physiques en fonction du temps. La représentation d’une interprétation sous forme de « performance score » permettait de visualiser l’évolution temporelle de l’intensité et la hauteur du son au cours d’une performance. Une étape ultérieure de l’analyse, appelée « phrasing score », représentait les déviations temporelles, d’intonation et d’intensité pour chaque note de la partition. De nombreux instruments ont ainsi été étudiés mais, en raison des contraintes technologiques de l’époque, il s’agissait essentiellement d’instruments monophoniques comme le violon ou la voix. De nos jours, les outils d’analyse du signal permettent d’étudier des situations plus complexes (instruments polyphoniques, par exemple) avec plus de précision, mais les principes de l’analyse demeurent essentiellement les mêmes.

    L’analyse moderne de la performance musicale est aussi redevable au groupe de Seashore d’une invention remarquable d’ingéniosité. Les outils techniques de l’époque ne permettaient pas d’analyser précisément le signal acoustique d’instruments polyphoniques tels que le piano, comme nous l’avons mentionné précédemment. Afin d’étudier les problématiques d’interprétation liées au piano, Seashore et ses collaborateurs mirent au point un système qui enregistrait sur film photographique l’activité des touches du clavier. Lorsque le pianiste pressait une touche, une ouverture liée au mouvement du marteau permettait à une source lumineuse de venir exciter un film photographique à une position correspondant à la note jouée. Le défilement continu du film enregistrait la succession temporelle des touches pressées. Le mécanisme était fait de telle manière qu’il était aussi possible de déduire la vitesse du marteau ainsi que le moment où la touche était relâchée. Ce principe, ainsi que la manière dont les données étaient visualisées n’est pas sans rappeler le principe des claviers MIDI et de la visualisation en « piano roll » (qui tient son nom des rouleaux actionnant les pianos mécaniques). Aujourd’hui encore, cette transcription de la performance pianistique en termes de hauteur de note, vitesse d’enfoncement de la touche, instant d’enfoncement et de relâchement, forme la base de nombreuses études scientifiques analysant l’interprétation au piano. Il est par ailleurs intéressant de noter que la grande majorité des études portant sur l’interprétation musicale et l’expressivité s’est concentrée, jusqu’à aujourd’hui, sur le cas du piano. Celui-ci présente en effet une interface mécanique entre le musicien et la corde qui facilite la mise en place de dispositifs de mesure peu perturbants pour l’instrumentiste et pour l’instrument. La présence de cette interface est un cas assez unique dans l’ensemble des instruments classiques, pour lesquels il y a, en général, un contact direct entre le musicien et l’instrument et sur lesquels il est donc difficile d’introduire des dispositifs de mesure intermédiaires. Ce n’est donc pas un hasard si le piano a été l’objet des premières études prenant en compte l’action de l’instrumentiste, et non plus seulement le résultat sonore. Seashore et ses collaborateurs n’étaient pas les premiers à développer un système de mesure de l’action du pianiste sur l’instrument et, bien des années plus tard, c’est encore le clavier qui représenta l’interface de contrôle privilégiée entre le musicien et l’instrument, numérique, cette fois-ci, à travers le protocole MIDI. La large disponibilité de piano instrumenté pour la mesure (Yamaha Disklavier, Bosendorfer CEUS digital pianos ou simple clavier-maître numérique) et la possibilité d’enregistrer directement, et facilement, les données MIDI a, à n’en pas douter, grandement favorisé une certaine focalisation des recherches sur l’expressivité dans le jeu pianistique.

    Pour résumer, l’analyse des enregistrements sonores fournit des informations sur le tempo et les variations de tempo pendant la performance musicale (rubato, ritardendo, déviations systématiques), l’intonation et le vibrato, ou les variations d’intensité (forte, piano, crescendo, etc). Elle présente l’avantage de permettre la mesure de l’interprétation pour différents instruments avec très peu de contraintes techniques. D’un autre côté, la mesure de l’action du musicien sur le piano (avec les claviers instrumentés, par exemple) facilite l’analyse et donne des résultats souvent plus précis. Il est intéressant de noter que cette représentation « objective » de la performance musicale en termes de déviations temporelles, d’intensité sonore, de timbre et d’intonation forme toujours la base de l’analyse sonore de l’interprétation près d’un siècle après les travaux pionniers de l’université d’Iowa. Les recherches les plus directement redevables de leur approche sont celles qui portent aujourd’hui sur l’analyse de l’expressivité musicale et sur la performance automatique et expressive de partitions musicales (par opposition à l’interprétation quelque peu mécanique que produit, par exemple, un ordinateur en s’appuyant uniquement sur la partition MIDI d’une œuvre). Cependant, ces approches ne permettent pas d’étudier directement l’action du musicien sur l’instrument et le développement de la technique instrumentale. C’est évident pour les études qui se basent sur l’analyse acoustique, c’est-à-dire sur le résultat sonore, mais même l’enfoncement de la touche du piano ne représente qu’une mesure limitée de l’action : d’une certaine manière, c’est déjà une conséquence de l’action du pianiste et elle ne permet pas d’observer les stratégies gestuelles ou mouvements mis en œuvre dans cette action, c’est-à-dire tout ce qui forme la technique instrumentale. Pour mesurer cette action proprement dite, il était donc nécessaire de développer d’autres technologies et de nouveaux outils de mesure et d’analyse.

    Pour différentes raisons, la mesure directe de l’action du musicien sur d’autres instruments que le piano n’a pu véritablement se développer que pendant les trente dernières années, malgré des tentatives ingénieuses et isolées dans le courant du siècle dernier. Les problèmes de cette mesure sont les suivants. D’abord, et avant tout, le chercheur veut observer le mouvement du musicien sans le perturber, c’est-à-dire que, au minimum, le musicien devrait être capable de produire effectivement un son avec l’instrument, et dans l’idéal, le système devrait être « transparent » pour le musicien, dans le sens où le musicien devrait pouvoir jouer librement sans modifier son geste « naturel » en conséquence ou, plus précisément, sous la contrainte du système de mesure. Par exemple, un simple poids placé sur l’archet du violon ou un système attaché à l’anche d’une clarinette auront nécessairement des conséquences sur les propriétés vibratoires de l’instrument ou/et sur l’action du musicien. Ceci constitue la contrainte fondamentale pour la mesure de l’action du musicien dans la performance musicale. Une autre contrainte, importante mais plus secondaire, découle du fait que le chercheur aimerait mesurer l’action du musicien sur son propre instrument, l’instrument qu’il connaît et sur lequel il est habitué à jouer, ou pouvoir comparer l’action du musicien sur différents instruments. Cela signifie que le dispositif de mesure ne doit pas être attaché en permanence à un unique instrument, mais qu’il devrait être possible de l’adapter et de le monter sur différents instruments sans les détériorer. Nous dirons donc que nous cherchons à développer des dispositifs non invasifs. Finalement, le chercheur aimerait pouvoir mesurer la performance musicale dans des conditions dites « écologiques », c’est-à-dire hors du laboratoire, en répétition, en concert, bref, dans « l’habitat naturel » du musicien. Concrètement, cette contrainte impose l’utilisation de technologies légères et portatives. Cet ensemble de problèmes produit des contraintes si strictes qu’il a fallu les développements technologiques récents, avec l’apparition de capteurs miniatures et des technologies de capture du mouvement, pour finalement être en mesure de commencer à mesurer l’action du musicien. Un problème complémentaire est que cette mesure produit, en général, une grande quantité de données qu’il faut pouvoir traiter rapidement et stocker, ce qui n’a été possible qu’avec l’augmentation récente de la puissance de calcul des ordinateurs.

    Dans la partie suivante, nous développerons plus particulièrement le cas de la mesure de l’action du violoniste, mais il est intéressant de mentionner déjà ici quelques technologies et l’utilisation qui en est faite dans le cadre de la mesure de la performance musicale. Les techniques de capture de mouvement, par exemple, permettent de mesurer la position dans l’espace de différents points définis au préalable et trouvent une application pour la mesure dans le cas d’instruments dont le contrôle est directement en rapport avec les mouvements du musicien. C’est le cas des instruments à cordes frottées et des percussion, mais aussi, dans une certaine mesure, du piano ou de la harpe. Pour les instruments à vent, ces techniques ne permettent, en général, que de mesurer des attitudes ou des gestes d’expression, c’est-à-dire des gestes qui ne sont pas directement nécessaires à la production sonore. Le cas des instruments à vent est en effet plus problématique, puisque l’excitation résulte de l’interaction directe entre le système respiratoire du musicien, les propriétés mécaniques de ses lèvres, l’action de la langue, et l’instrument. Par exemple, une mesure de la surpression dans la bouche responsable de la vibration d’une anche est obtenue avec l’utilisation d’un cathéter reliant la cavité buccale à un capteur de pression, mais d’autres paramètres de jeu comme la raideur des lèvres ne peuvent être mesurés qu’indirectement (par exemple en mesurant la contraction des muscles entourant les lèvres avec des électromyogrammes de surface). Pour ces instruments, la mesure est donc délicate et, lorsqu’elle est possible, particulièrement invasive ou dérangeante pour le musicien.

    En conclusion, les techniques de mesure de l’action du musicien peuvent être développées pour examiner plus précisément les stratégies de contrôle qu’ils utilisent pour obtenir un certain résultat sonore, les mouvements qui accompagnent l’exécution musicale, mais aussi d’autres paramètres physiologiques liés à la performance musicale (respiration ou contraction des muscles). L’utilisation de ces technologies dans un contexte musical pose des problèmes spécifiques qui ne peuvent pas toujours être résolus à l’heure actuelle. Cependant, lorsque ces mesures sont possibles, elles ouvrent de nouveaux champs d’investigation qui n’étaient pas accessibles auparavant à l’observation et à l’analyse.

    Mesure des paramètres de jeu du violoniste

    Contexte et introduction historique

    Le violon, et les instruments à cordes de manière générale, représentent un cas d’étude intéressant pour la mesure de l’action du musicien. En effet, hormis la force d’appui de l’archet sur la corde, tous les paramètres de jeu résultent du mouvement du bras et sont donc clairement accessibles à l’observation et à la mesure, en particulier la vitesse de l’archet, la position du contact entre la corde et l’archet, ou l’inclinaison de l’archet. Cette caractéristique contraste, par exemple, avec le cas des instruments à vent pour lesquels l’action excitatrice (contraction des lèvres, mouvements de la langue, pression buccale, en particulier) est difficile à observer et à quantifier. Ce n’est donc pas un hasard si, avant même l’apparition des capteurs miniatures, des technologies de captation du mouvement et de l’informatique moderne, des chercheurs ont pu mettre en œuvre des techniques, certes rudimentaires, mais néanmoins ingénieuses pour appréhender l’action du violoniste. Le travail de P. Hodgson (1958), dans les années 1930, constitue probablement la première description systématique des gestes impliqués dans la technique instrumentale du violon. L’objectif de Hodgson était de démontrer que la trajectoire de la main guidant l’archet devait être courbe et sans changement brusque de trajectoire afin de garantir une bonne continuité des mouvements. Il avait donc essentiellement un objectif pédagogique et didactique. Pour cela, il demanda au violoniste Albert Sammons d’exécuter différents exercices techniques dans une chambre sombre avec une source lumineuse placée sur l’index droit, au niveau du talon de l’archet. Pendant l’exécution de ces exercices, un appareil photographique captait la source lumineuse et permettait donc d’avoir une image de la trajectoire de l’archet, après développement de la pellicule. Trois exemples de ces « cyclographes » obtenus par Hodgson sont illustrés dans la figure 2 qui montre des photographies de la trajectoire du talon telle qu’elle serait vue par le violoniste, avec le chevalet approximativement dans le coin supérieur gauche de chacune des photographies. On peut y voir des trajectoires typiques que les violonistes connaissent bien, tels que les « 8 » horizontaux et verticaux des bariolages. Si ce travail n’a probablement pas eu l’incidence souhaitée par son auteur sur les milieux pédagogiques, il représente néanmoins, à notre connaissance, la première tentative d’enregistrement et de visualisation du geste musical. À titre anecdotique, ces images ne sont pas sans rappeler la célèbre photographie de Jascha Heifetz par Gjon Mili (1952) dans laquelle le mouvement de l’archet apparaît sous la forme d’une trace lumineuse.

    Figure 2. Cyclographes de Hogson (1958). Les photographies représentent le mouvement du talon de l’archet pour les motifs techniques représentés en dessous de chaque figure. Le mouvement est observé du point de vue du violoniste, avec le chevalet approximativement dans le coin supérieur gauche de chaque photographie.

    Dans la deuxième moitié des années 1980, A. Askenfelt mit au point le premier véritable système de mesure des trois paramètres de jeu essentiels du violon : pression d’archet, vitesse d’archet et distance au chevalet (Askenfelt, 1986, 1989). Le système reposait sur une instrumentation de l’archet qui exigeait des opérations lourdes (collage de capteurs entre la mèche et le bois de l’archet, en particulier) et était relativement fragile. Il a néanmoins été utilisé pour vérifier certaines prédictions théoriques portant sur la réponse de l’instrument lorsque le musicien applique un ensemble de paramètres de contrôle donnés (niveau sonore, limites de pression d’archet), et pour faire de premières observations sur les stratégies gestuelles utilisées dans un contexte d’interprétation musicale. Il est intéressant d’insister sur le changement de perspective que cela représente. Auparavant, et pendant près d’un siècle, l’étude des instruments de musique reposait en grande partie sur l’analyse de leur fonctionnement mécanique afin de le modéliser et d’en tirer des enseignements théoriques (Woodhouse, 2004), d’une part, et d’autre part, sur quelques expériences isolées dans lesquelles l’instrument était excité de manière extrêmement contrôlée, avec des archets mécaniques, par exemple, dans le cas du violon. En mesurant précisément la manière dont le musicien agissait sur l’instrument, il devenait possible, pour la première fois, de confronter quantitativement ces résultats théoriques portant sur le fonctionnement de l’instrument avec l’utilisation que le musicien fait de ce fonctionnement dans un contexte musical. Si l’on met en perspective la quantité de travaux qui sont dédiés à l’interaction entre le musicien et l’instrument dans le domaine de l’acoustique musicale aujourd’hui, et le relatif isolement de l’étude d’Askenfelt à l’époque, il est saisissant d’observer à quel point celle-ci représentait un travail véritablement pionnier et fondateur, du moins pour l’étude des cordes frottées. Cette volonté de rapprocher l’analyse théorique et la pratique instrumentale réelle a trouvé une continuité dans les travaux de K. Guettler, quelques années plus tard. Guettler, qui était contrebassiste et professeur aux conservatoires de La Haye et Oslo, cherchait à comprendre les corrélats acoustiques de sa pratique instrumentale et à les présenter sous une forme utile à l’instrumentiste dans son enseignement1. Dans ce domaine, ses contributions majeures portent sur les conditions d’attaque des notes et l’analyse gestuelle de modes de jeu sautés (Guettler 1997, 2002, 2003).

    Depuis les années 2000, les développements technologiques ont rendu plus accessible la mesure de l’action du violoniste sur l’instrument. Ses nouveaux dispositifs de mesure reposent sur la capture du mouvement, optique ou magnétique (Schoonderwaldt et al, 2009; Maestre et al, 2007), la construction de capteurs amovibles (Bevilacqua et al, 2006), ou l’instrumentation d’archets dédiés à la mesure (Young, 2002). Si on doit extraire une tendance générale, il semble que ces deux derniers cas soient plutôt orientés vers l’utilisation du geste pour contrôler des processus sonores numériques, dans un contexte de performance musicale mixte mêlant instrumentiste réel et traitement informatique, alors que la capture du mouvement optique ou magnétique est plus lourde à mettre en œuvre mais donne des résultats souvent plus fiables et est donc plutôt utilisée dans un contexte scientifique d’analyse du mouvement. Le contexte pédagogique, qui mêle les nécessités de mesures relativement fiables et d’utilisation facile se trouve souvent entre les deux approches. Dans tous les cas, ces techniques sont bien moins invasives que ce qui avait été fait auparavant, et leur développement a été accompagné de nombreuses études portant sur l’analyse d’aspects particuliers du jeu instrumental : modélisation de modes de jeu et de paramètres de contrôle (Demoucron, 2008; Maestre et al, 2009), stratégies gestuelles (Rasamimanana et al, 2006, 2009), coordination (Winold et al, 1994; Baader, 2005; Schoonderwaldt, 2009), entre autres. Les deux parties suivantes seront dédiées à la description précise d’un de ces systèmes de mesure mêlant capture optique du mouvement et capteurs dédiés, et à une illustration de l’analyse de ces mesures pour l’étude de la technique instrumentale.

    Méthodologie de la mesure

    Le système décrit ici repose sur la capture optique des trajectoires spatiales de différents marqueurs placés sur l’instrument, sur l’archet et sur le musicien. De plus, cette mesure cinématique est complétée par des capteurs fixés sur l’archet et permettant de mesurer la pression d’archet sur la corde et l’accélération du talon dans les trois directions. Le dispositif de mesure est représenté schématiquement dans la figure 3 et décrit plus précisément dans les lignes qui suivent.

    La capture optique du mouvement est basée sur l’utilisation de caméras, situées autour de la scène à mesurer, qui émettent une lumière infrarouge et enregistrent la position de réflecteurs placés sur les objets dont on souhaite suivre le mouvement. Ces réflecteurs se présentent comme de petites sphères argentées et sont visibles à gauche de la figure 3 (figure 3a). Dans notre cas, elles sont fixées sur l’archet, le violon, le bras du musicien, et tout autre objet ou partie du corps à mesurer. À partir de la position des marqueurs vue dans les plans de chacune des caméras et d’une calibration préalable de la géométrie des marqueurs sur les objets à suivre, le logiciel peut ensuite identifier chaque marqueur et reconstruire la position et l’orientation tridimensionnelle des objets présents dans le champ des caméras. Cette reconstruction spatiale est montrée dans la figure 3b où, en plus du violon et de l’archet, la partie supérieure du musicien est représentée (torse, bras et tête).

    Figure 3. Représentation schématique du système pour la mesure de l’action du violoniste. (a) Dispositif expérimental. (b) Reconstruction spatiale de la position des marqueurs. (c) Visualisation des paramètres de jeu. Le système permet de mesurer un ensemble complet de paramètres de jeu décrivant l’action du musicien sur l’instrument : pression d’archet, vitesse d’archet et distance au chevalet, entre autres

    Connaissant la trajectoire des marqueurs dans l’espace, il s’agit ensuite de calculer les paramètres de jeu qui nous intéressent. Dans le cas du violon, on cherche par exemple à obtenir les trois paramètres de jeu principaux (vitesse d’archet, distance au chevalet et pression d’archet), et d’autres paramètres plus secondaires mais qui sont pertinents pour la description de l’action du violoniste : inclinaison de l’archet par rapport au violon (pour déduire la corde jouée), rotation de l’archet sur son axe, parallélisme au chevalet, et distance au-dessus de la corde (pour déduire le contact de l’archet sur la corde), principalement. À l’exception de la pression d’archet sur laquelle nous reviendrons plus loin, tous ces paramètres peuvent être calculés en projetant le mouvement de l’archet dans le référentiel du violon, c’est-à-dire en calculant la position et le mouvement relatif de l’archet par rapport au violon. La figure 3c, dans sa partie gauche montre un exemple de ce mouvement relatif de l’archet vu dans le plan du violon (en haut, comme si le violon était regardé d’au-dessus) et dans un plan perpendiculaire aux cordes (en bas, tel que l’archet est vu par le musicien, avec le chevalet au milieu). Dans cette dernière figure, les zones colorées indiquent donc les positions où le talon de l’archet se trouve lorsque le musicien joue les différentes cordes (en partant du haut : corde de sol, en rose, jusqu’à la corde de mi, en mauve).

    Pour la pression d’archet sur la corde, un capteur dédié est utilisé. Celui-ci est placé sur l’archet, au niveau du passant de la hausse et est sensible au déplacement de la mèche lorsque celle-ci appuie sur la corde. La réponse du capteur dépend de plusieurs variables, dont la pression d’archet, mais aussi de la position du point de contact avec la corde sur la mèche. Pour calculer de manière précise et calibrée la pression d’archet, il faut donc corriger la réponse brute du capteur en tenant compte de la distance entre le point d’appui et la hausse. Cette distance est obtenue par la capture optique du mouvement décrite précédemment. Enfin, le système est complété par des mini-accéléromètres placés eux aussi sur la hausse et sensibles aux changements de vitesse de l’archet. Les mesures de ces accéléromètres, une fois calibrées et corrigées grâce aux mesures optiques, permettent d’obtenir une mesure plus précise, avec une meilleure résolution temporelle, du mouvement de l’archet. Ces mesures d’accélération sont en particulier très utiles pour étudier des mouvements rapides telles que les attaques ou les changements de direction d’archet.

    Les mesures peuvent être présentées comme dans la figure 3c, qui montre en fait une capture d’écran d’un petit film permettant de visualiser l’enregistrement2. Nous avons déjà décrit précédemment la partie gauche de la figure, qui présente le mouvement relatif de l’archet par rapport au violon. Sur la partie droite, en haut, on peut voir une représentation de la pression d’archet (la couleur des trajectoires dépend elle aussi de la pression d’archet), et en bas, une représentation avec la vitesse d’archet sur l’axe horizontal et l’angle de l’archet sur l’axe vertical. Cette visualisation est utile en guise de démonstration, ou comme feedback pour le musicien, s’il s’agit de lui faire observer sa performance. Pour le chercheur, dans un but d’analyse, il est souvent plus utile d’avoir une représentation temporelle de ces différentes mesures, comme dans la figure 4. Cette dernière montre, par exemple, différents paramètres de jeu enregistrés pendant l’exécution de l’Allemande de la 2e Partita pour violon seul de J.S. Bach. En partant du haut, on peut observer la distance de la corde au talon de l’archet (position sur l’archet), la vitesse d’archet, la pression d’archet, la distance au chevalet, et l’inclinaison de l’archet, qui reflète la corde sur laquelle le musicien joue.

    Figure 4. Représentation temporelle des paramètres de jeu pour un enregistrement de l’Allemande de la 2e Partita pour violon seul de J.S. Bach.

    Notons qu’il est possible de définir des modèles géométriques ou mécaniques plus fins de l’instrument afin d’obtenir des mesures plus précises. Par exemple, les lignes discontinues des figures 3c ou 4, représentant les limites angulaires pour jouer chacune des cordes, ne sont pas fixes mais dépendent de l’abaissement des cordes dû à l’appui des doigts de la main gauche sur la touche, de la tension des cordes, de la distance au chevalet et de la pression d’archet. De manière similaire, ces limites ont une certaine étendue qui dépend, elle, de la tension de la mèche, de la position sur l’archet et de la pression d’archet. En particulier, ces modèles raffinés sont utiles pour étudier la répartition de la pression d’archet entre les cordes dans le jeu en doubles cordes, ou pour les bariolages, comme nous le verrons dans la partie suivante.

    En conclusion, nous avons décrit ici un système qui permet de mesurer un ensemble complet de paramètres de jeu liés à la technique instrumentale du violon. Le système est peu invasif et peut être utilisé sans danger pour l’instrument (et le musicien), ce qui répond bien à une partie des contraintes initialement posées. En revanche, il s’agit de technologies relativement coûteuses, assez difficilement utilisables en dehors du laboratoire, et donc peu adaptées à un contexte pédagogique ou de production musicale. Ces mesures peuvent être utilisées de manière purement descriptive, pour observer ce que fait le musicien ou la manière dont deux musiciens traitent techniquement le même passage musical, ou pour essayer d’en extraire des informations plus spécifiques sur les processus mis en œuvre dans l’exécution musicale. À titre d’illustration, dans la partie suivante, nous allons voir de quelle manière ces mesures peuvent être utilisées pour analyser l’action du musicien et le développement du geste technique.

    Application : analyse de modes de jeu complexes

    Dans cette partie, nous allons chercher à quantifier certains aspects de l’action du musicien, c’est-à-dire aller au-delà de la simple description visuelle ou qualitative, et tenter d’identifier les bases sur lesquelles le geste technique se développe. Cette démarche sera illustrée avec un cas précis qui concerne l’exécution de modes de jeu complexes impliquant des changements de cordes combinés avec des changements de direction d’archet, ou bariolages.

    De nombreuses mesures sur différents violonistes ont été réalisées dans le cadre de nos expériences, impliquant à la fois l’exécution d’extraits musicaux et d’exercices techniques. Parmi ces exercices techniques, il était demandé aux musiciens de jouer des bariolages tels que celui montré dans la figure 5a, c’est-à-dire un détaché rapide et répétitif sur deux cordes adjacentes. Cette figure montre un extrait où la mélodie est jouée sur la corde de la, en tirant, alternée avec une note répétée sur la corde de mi, en poussant. C’est un mouvement qu’on rencontre dans beaucoup d’exemples musicaux, tels que le prélude de la 3e Partita de J.S. Bach, dont ce motif est extrait, et qui implique la réalisation d’un mouvement circulaire continu avec la main droite. Ce mouvement circulaire peut être observé dans la figure 5b, qui montre la mesure d’un musicien exécutant ce motif, et où les tirés et poussés sont indiqués par des trajectoires bleues et rouges, respectivement. Cette trajectoire est une trajectoire moyenne, c’est-à-dire représentative d’un ensemble répété de trajectoires individuelles (celles-ci peuvent être distinguées en arrière plan et autour de la trajectoire moyenne, en bleu pâle). Dans cette figure et dans les suivantes, la zone de jeu correspondant à la corde de la est indiquée en vert, et celle correspondant à la corde de mi, en mauve.

    Figure 5. Mesure de bariolages. (a) Motif technique exécuté par le violoniste. (b) Représentation dans le plan perpendiculaire aux cordes. (c) Représentation de l’inclinaison de l’archet en fonction de la vitesse d’archet. (d) Représentation temporelle de l’inclinaison et de la vitesse. La trajectoire moyenne (en bleu et rouge pour les tirés et poussés, respectivement) montre un déphasage entre l’inclinaison et la vitesse, indiquant que le changement de direction d’archet se produit systématiquement vers la fin du changement de corde.

    Ce même mouvement peut être observé en fonction du temps dans la figure 5d, avec les mêmes conventions de couleur. Sur cette figure, on peut voir l’évolution de l’inclinaison, représenté sur l’axe vertical, en bleu et rouge, sur une période du mouvement (c’est-à-dire un tiré-poussé, dans la zone claire entre les temps 0 et 1). Entre les zones correspondant aux cordes de la et mi se trouve une zone intermédiaire où les couleurs se mélangent et qui correspond à une étendue angulaire dans laquelle l’archet est en contact avec les deux cordes à la fois. Cette zone intermédiaire est calculée en tenant compte de certaines propriétés mécaniques de l’instrument et de paramètres liés à l’exécution, comme nous l’avons mentionné dans la partie précédente. À l’intérieur de cette espace, la ligne horizontale en tirets indique la position pour laquelle la pression d’archet est répartie uniformément entre les deux cordes. Cette zone intermédiaire est d’une importance cruciale pour la réalisation de ce type de mode de jeu, puisqu’elle permet de transférer continûment la pression d’archet d’une corde à l’autre. En revanche, nous verrons par la suite qu’elle rend impossible la synchronisation précise du changement de direction d’archet et du changement de corde et que le musicien devra trouver un compromis gestuel pour rendre cette absence de synchronisation stricte acceptable.

    Si nous revenons pour l’instant à la figure 5d, nous pouvons suivre le mouvement de gauche à droite, en commençant au début de la zone centrale lumineuse, au temps 0. Globalement, l’évolution de l’inclinaison ressemble à une sinusoïde, ce qui n’est pas surprenant, puisque la trajectoire est à peu près circulaire. Pendant la plus grande partie du tiré, en bleu, l’archet est sur la corde de la, comme attendu. Cependant, vers la fin du tiré, l’inclinaison entre dans la zone intermédiaire, ce qui signifie que l’archet est en contact avec les deux cordes. C’est à ce moment que le changement de direction d’archet intervient, juste avant de quitter la zone intermédiaire pour la corde de mi. Ensuite, le mouvement est exécuté en poussant sur la corde de mi, et de nouveau, vers la fin du mouvement, l’archet entre dans la zone intermédiaire. Le changement de direction se produit, cette fois, après que l’archet ait quitté la zone intermédiaire, c’est-à-dire lorsqu’il n’est plus en contact qu’avec la corde de mi. Pour résumer ces observations, on observe un léger décalage, ou différence de phase, entre l’inclinaison, qui contrôle le changement de corde, et la vitesse de l’archet. Cette différence de phase est rendue évidente dans la figure 5c, qui montre la même inclinaison représentée en fonction de la vitesse d’archet. Dans cette représentation, la trajectoire prend la forme d’une ellipse écrasée, alors que si l’inclinaison et la vitesse étaient parfaitement synchronisées, nous observerions un segment de droite. En particulier, la valeur de l’inclinaison lorsque la trajectoire croise la vitesse nulle (c’est-à-dire le changement de direction d’archet) est différente pendant le poussé et pendant le tiré et se trouve autour des limites de la zone intermédiaire, lorsque la majeure partie de la pression d’archet a été transférée sur la corde suivante.

    Figure 6. (a) Modèle de contrôle utilisé pour simuler les bariolages avec un violon virtuel. Les deux paramètres d’exécution fondamentaux sont la différence de phase entre l’inclinaison et la vitesse de l’archet, et l’étendue angulaire du changement de corde, qui contrôle le transfert de pression d’archet d’une corde à l’autre. (b) Résultat des tests perceptifs et représentation des caractéristiques sonores des bariolages. La figure met en évidence une zone d’exécution optimale (en blanc) dans laquelle ces caractéristiques sonores se trouvent dans des proportions acceptables pour le violoniste.

    D’après l’analyse précédente, il y a donc deux paramètres cruciaux pour la réalisation de ce mouvement : d’une part, la différence de phase entre la vitesse de l’archet et l’inclinaison, qui décrit la synchronisation entre les deux directions du mouvement de l’archet, et, d’autre part, le rapport entre l’étendue de la zone intermédiaire et l’amplitude totale du mouvement, qui permet de déduire la proportion de temps pendant laquelle l’archet est en contact avec une seule ou avec les deux cordes, ainsi que le transfert de pression d’archet d’une corde à l’autre. Ces paramètres d’exécution sont montrés dans la figure 6a, qui représente schématiquement les variations d’inclinaison, de vitesse et de pression d’archet sur une période du mouvement (un tiré-poussé). La manière dont ces deux paramètres sont utilisés pour exécuter le mouvement contrôle la qualité de la réalisation, mais aussi, de manière plus subtile, les propriétés acoustiques que le musicien veut donner au bariolage. Par exemple, s’il veut laisser sonner la corde précédente, la phase aura tendance à augmenter (ou de manière équivalente, l’amplitude totale du mouvement devrait augmenter), alors que s’il veut l’étouffer et obtenir une exécution plus « claire », la différence de phase devrait diminuer. L’analyse de plusieurs musiciens dans des contextes musicaux différents permet de mettre en évidence des préférences dans le choix de ces paramètres et, surtout, des combinaisons de paramètres que les interprètes évitent absolument. Dans un contexte pédagogique, ou pour décrire les aspects techniques de l’exécution de ces modes de jeu, cela peut être suffisant. En revanche, pour le chercheur, une étape ultérieure de l’analyse consiste à essayer de comprendre les raisons de cette préférence que les instrumentistes développent souvent de manière plus ou moins intuitive.

    Pour examiner cette question, il nous faut revenir à la description des contraintes qui gouvernent le développement de la technique instrumentale. Nous en avons décrit trois précédemment et deux d’entre elles – contraintes physiologiques et acoustiques – pourraient chacune expliquer pourquoi les violonistes observés utilisent des mouvements dans lesquels la vitesse et l’inclinaison de l’archet sont légèrement désynchronisées. D’une part, il est possible qu’ils ne puissent pas faire autrement, soit pour des raisons motrices de coordination entre les deux composantes du mouvement, soit parce qu’ils ont besoin d’un signal permettant de réguler le mouvement et que ce signal pourrait être donné par le contact de l’archet avec la corde suivante (sous forme acoustique, ou sensitive, au niveau de l’archet). D’autre part, il est aussi possible que cette coordination particulière soit rendue nécessaire par les propriétés mécaniques de l’instrument afin, par exemple, de garantir une attaque optimale de chaque note sur chacun des coups d’archet. Pour identifier la valeur de chacune de ces explications, nous avons découplé les deux contraintes en effectuant des tests perceptifs reposant sur le contrôle d’un violon virtuel, c’est-à-dire un synthétiseur simulant le comportement mécanique de l’instrument et qui permet donc d’imiter la réponse du violon en fonction de paramètres de jeu pertinents (pression d’archet, vitesse d’archet et distance au chevalet). Dans ces tests, le violon virtuel était utilisé pour produire des bariolages contrôlés par les deux paramètres de coordination (déphasage et amplitude relative de l’inclinaison) montrés dans la figure 6a. Des instrumentistes pouvaient alors régler en temps réel les deux paramètres afin d’obtenir l’exécution qui leur paraissait sonner le mieux. C’était donc un test qui ne faisait pas intervenir directement l’exécution physique de ces modes de jeu, mais qui se basait uniquement sur le résultat sonore, donc la réponse mécanique de l’instrument, et sur la perception que les musiciens avaient de ce résultat sonore. Les résultats de cette expérience ont montré que les instrumentistes préféraient des paramètres de coordination similaires à ceux du geste réel, et donc, que les caractéristiques sonores jouaient un rôle prépondérant dans l’exécution de ce geste technique.

    En identifiant ces caractéristiques sonores des bariolages, il est possible d’aller plus loin dans l’analyse et de les mettre en rapport avec les préférences mesurées. Ces caractéristiques sonores dépendent de la position du changement de direction d’archet en fonction de la position du changement de corde. Si le changement de direction intervient après le changement de corde, alors, la corde suivante sera excitée pendant un court instant avant le changement de direction, produisant une note parasite qui sera perçue plus ou moins fortement en fonction de sa durée. À l’inverse, si le changement de direction intervient avant le changement de corde, alors la corde précédente est de nouveau excitée avant que l’archet n’aille sur la corde suivante. Ces deux types d’excitation parasites, ou « fausses attaques », interviennent toutes les deux lorsque le changement de direction a lieu dans l’intervalle de temps où l’archet est en contact avec les deux cordes (zone grise de la figure 6a). Les durées respectives de ces fausses attaques dépendent donc des deux paramètres d’exécution décrits auparavant, différence de phase et étendue relative du changement de corde, elles sont plus ou moins acceptables d’un point de vue perceptif, et elles définissent clairement des combinaisons de paramètres d’exécution optimaux. Il est intéressant de noter qu’il est impossible de minimiser toutes ces contraintes à la fois, puisqu’elles agissent dans des directions opposées. La zone optimale d’exécution résulte donc d’un compromis perceptif entre ces différentes caractéristiques sonores et est montrée en blanc dans la figure 6b, les zones colorées montrant les combinaisons de paramètres d’exécution pour lesquelles les durées de ces fausses attaques ne sont pas acceptables (en bleu et vert). La zone en rouge montre une autre contrainte liée à l’arrêt de la note précédente : si celui-ci est trop dur ou trop bruyant, l’exécution n’est pas non plus acceptable. D’autres contraintes ou caractéristiques ne sont pas représentées ici mais interviennent de manière évidente dans la préférence des instrumentistes: elles concernent la qualité de l’attaque de la note suivante et l’amplitude de vibration résiduelle dans la corde précédente (qui agit sur la sécheresse du bariolage).

    Le fait que, dans ces tests, les musiciens ne pouvaient fonder leur jugement que sur des critères sonores montre que, pour une grande part, les caractéristiques de ces mouvements émergent d’une interaction primordiale entre l’audition et le contrôle moteur, c’est-à-dire que le geste est développé, ou optimisé, sous le contrôle critique de l’oreille, et en s’appuyant sur certaines caractéristiques sonores quantifiables. Cette conclusion peut paraître triviale, cependant, elle ne l’est pas totalement lorsque l’on considère les deux idées suivantes. D’abord, il est très difficile pour un violoniste de changer cette coordination apprise. Au terme de l’apprentissage, elle apparaît comme une nécessité motrice et, a contrario, toute tentative de changement apparaît comme une difficulté motrice, voire une impossibilité. Ensuite, au terme de l’apprentissage encore, le contrôle de l’oreille pour l’exécution de ces modes de jeu joue un rôle très minime, en tout cas bien moins important que pendant leur apprentissage, puisque le retour auditif n’est pas nécessaire pour leur réalisation. Dans un orchestre, par exemple, il n’est pas nécessaire d’entendre précisément ce que l’on joue, et l’exécution peut reposer en grande partie sur la mémoire motrice ou sur des retours liés au mouvement. Donc, face à un phénomène qui a toutes les apparences d’une nécessité motrice, il n’est pas immédiat de mettre clairement en évidence que cette nécessité émerge d’une autre origine, une origine auditive dans le cas qui nous intéresse ici.

    Conclusion – Vers une application à la pédagogie musicale ?

    L’objectif de cet article était de présenter les raisons pour lesquelles la recherche scientifique s’intéresse à l’expertise musicale. Nous nous sommes principalement concentrés sur la mesure de l’action du musicien sur l’instrument afin de décrire différentes technologies existantes et de donner un exemple concret d’étude. Ce n’est bien sûr pas la seule approche possible et de nombreuses recherches portent, par exemple, sur la psychologie de la musique, ainsi que sur ces aspects cognitifs ou neurologiques. Des descriptions plus complètes de ces aspects importants peuvent être trouvés dans la littérature (voir, entre autres, les articles ou livres de Gabrielsson (2003), Sloboda (1985, 2005) et Zatorre (2007)). Pour conclure cet article, il nous parait intéressant de discuter l’utilité de ces recherche et leurs applications potentielles dans le domaine musical. La question peut se poser ainsi: nous avons vu en introduction que l’expertise musicale constituait un cas d’étude intéressant et stimulant pour de différents domaines scientifiques, mais, à l’inverse, est-ce que le produit de ces recherches peut être utile à son sujet, c’est-à-dire le musicien ? Est-ce que le musicien peut en tirer des enseignements ou des outils qui lui servent dans sa propre pratique ? Il est difficile de répondre à ces questions et ce n’est certainement pas le rôle du chercheur d’y répondre complètement: de manière évidente, seul le musicien, et chaque musicien individuellement, pourra dire s’il trouve un intérêt à ces recherches. Nous nous contenterons donc ici uniquement de donner des éléments de réponse en discutant plus particulièrement les applications possibles dans le domaine de la pédagogie musicale, certains pièges à éviter et certaines directions qui nous paraissent importantes.

    L’étude du geste dans la performance musicale produit principalement deux types de résultats. D’une part, elle permet d’extraire de la connaissance, de décrire le geste et de comprendre certains mécanismes par lesquels l’expertise musicale se développe. D’autre part, elle produit des technologies dédiées à la mesure de la performance instrumentale, des capteurs et des manières de visualiser l’action de l’instrumentiste. Ces résultats trouvent une application évidente, au premier abord, pour la pédagogie musicale et l’aide au développement de la technique instrumentale. Cependant, Il convient probablement de séparer ces deux types de résultats dans la discussion qui suit. L’analyse permet de décrire l’action d’un musicien, celui qui participe à la mesure, d’en déduire des caractéristiques de son geste, et d’enrichir notre compréhension des contraintes sur lesquelles se développe sa technique instrumentale. En effectuant des mesures sur de nombreux musiciens, il est possible de déduire un comportement moyen, ou modèle de geste.
    Concrètement, l’analyse permet de dire: « tel musicien fait cela de telle manière, et tel autre, de telle manière. De manière générale, en regardant toutes nos analyses, ils font les choses comme cela ». Appliquer cette connaissance à des outils technologiques pour la pédagogie musicale revient souvent, pour le chercheur, à développer des outils qui mesurent d’abord le geste d’un sujet, ou élève, puis qui portent automatiquement un jugement, c’est-à-dire qui vérifient que le geste mesuré correspond au geste moyen qu’on lui a donné en modèle.
    En d’autres termes, le but final de ce type d’approche est que le geste réalisé par l’élève se rapproche le plus possible d’un modèle donné. Pour le chercheur, cette manière d’envisager l’application de ces connaissances constitue un défi technologique intéressant. Cependant, il nous semble que, d’un point de vue pédagogique, une vision trop stricte de ce type d’implémentation est mal adaptée à son objet et que ce jugement automatique par la technologie seule devrait être évité autant que possible.
    En effet, la technique instrumentale comprend des éléments communs à tous les musiciens, bien sûr, mais elle comprend aussi des éléments qui dépendent de chaque personne (d’une physionomie particulière, par exemple). La technique instrumentale comprend des bases formées de défauts à bannir absolument, notamment pour des raisons médicales et pour éviter certains traumatismes physiologiques liés à la pratique instrumentale, mais son développement ne repose probablement pas sur l’imitation exacte et contrainte d’un modèle donné. Différentes stratégies gestuelles existent pour un résultat sonore à peu près équivalent et la sélection de telle ou telle stratégie gestuelle dépend de contraintes propres à chaque individu, voire de l’histoire et des rencontres de l’élève, ce qui en fait un processus difficilement généralisable et même potentiellement dangereux à généraliser pour le développement physiologique et musical de l’instrumentiste. L’application directe et non réfléchie des aspects descriptifs de l’analyse gestuelle dans des technologies de pédagogie musicale ne nous semble donc pas souhaitable. En revanche, la connaissance des mécanismes sur lesquels se développe la technique instrumentale pourrait permettre d’améliorer et d’optimiser les processus pédagogiques en aidant à visualiser et cibler plus précisément certaines contraintes sonores et gestuelles. En d’autres termes, un outil pédagogique automatique s’appuyant sur l’analyse du geste devrait être capable de proposer ou de donner des directions, d’offrir des moyens d’évaluation adaptables, d’aider l’élève à réfléchir sur sa performance et à explorer l’espace gestuel et sonore propre à l’instrument, plutôt que de contraindre vers une direction donnée.

    À cet égard, les outils technologiques développés pour la mesure de la performance musicale pourraient être utiles si ils étaient incorporés de manière réfléchie dans un contexte pédagogique. Ces outils de mesure ne représentent finalement qu’une manière alternative et complémentaire d’observer objectivement l’exécution musicale, observation qui fait pleinement partie du processus d’apprentissage. De manière évidente, un musicien travaillant devant le miroir est à la recherche d’une observation alternative de ses mouvements. Un élève travaillant sa justesse avec un accordeur est aussi à la recherche d’une observation alternative et objective de son intonation. S’il s’enregistre, écoute et analyse cet enregistrement, ce sera aussi pour pouvoir observer a posteriori et de manière plus objective sa performance musicale en étant détaché des contraintes de l’exécution directe. Toutes ses manières d’observer la performance musicale utilisent des outils afin de travailler efficacement certains aspects précis de la technique instrumentale ou de l’interprétation. Nous disposons aujourd’hui d’une gamme assez complète d’outils permettant de visualiser les mouvements, d’analyser le son ou de mesurer certaines données physiologiques pertinentes (respiration ou contractions des muscles, par exemple) et nous pouvons donc très bien imaginer que ces systèmes puissent un jour être utilisés d’une manière similaire pour le développement de l’expertise musicale. Cependant, la technologie ne peut pas et ne doit pas tenter de remplacer le professeur. Elle ne peut être qu’un outil et seulement un outil qui s’insère dans le dialogue entre l’élève et son enseignant. Elle devrait permettre de faciliter la communication et d’aider à réaliser les objectifs définis dans un processus pédagogique humain. Pour cela, il faudra d’abord que ces outils sortent du laboratoire et du contexte scientifique où ils sont cantonnés, ce qui suppose des améliorations technologiques pour les rendre facilement utilisables dans un contexte pédagogique réel et par un public non spécialiste. Il faudra aussi, et c’est le plus important, créer des interactions avec des pédagogues intéressés par ces technologies afin de les développer de manière pertinente. Aujourd’hui, les applications pédagogiques de ces outils sont majoritairement imaginées par des gens dont le métier n’est pas d’enseigner la musique, c’est-à-dire les chercheurs qui développent ces technologies, et il n’est donc pas étonnant que, dans la plupart des cas, ces applications ne correspondent pas aux besoins pédagogiques réels, ou pire, soient fondées sur des idées pédagogiques fausses. En d’autres termes, si ces technologies devaient être utilisées à l’avenir dans un contexte musical, cela ne pourra se faire que par une interaction forte avec des enseignants volontaires, intéressés et consentants, et dans un cadre qui reste à définir.

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    Notes

    1. Le site de Knut Guettler n’est malheureusement plus maintenu, mais il contient toujours des informations intéressantes pour les musiciens intéressés par les problématiques acoustiques des instruments à corde : http://knutsacoustics.com/ ↩︎
    2. De nombreux exemples ont été mis en ligne par E. Schoonderwaldt. Voir par exemple: http://youtu.be/W69LxKA0BdQ ↩︎