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  • L’orgue et les signes

    L’orgue et les signes

    Thomas Lacôte

    Quelques notations sur Organum II de Xavier Darasse (1934-1992)

    Résumé

    Il y a vingt ans disparaissait l’organiste et compositeur Xavier Darasse (1934-1992), au terme de sa première année à la direction du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Si son souvenir reste vivace chez ceux qui l’ont côtoyé, son œuvre de compositeur est aujourd’hui quelque peu délaissée. Cet article se propose d’étudier quelques aspects d’Organum II, pièce écrite pour le concours du prix d’orgue 1978 du Conservatoire, à partir du dossier De genèse conservé dans l’important fonds d’archives déposé après la mort du compositeur à la Médiathèque Hector Berlioz. 

    Circonstances sinueuses de la commande, emprunts à des projets de composition préexistants, artisanat de la combinatoire pré-compositionnelle, confrontation aux réalités de l’instrument-orgue, autoanalyse a posteriori : la diversité des documents en présence permettra d’aborder le fait compositionnel sous des angles multiples, comme autant de vecteurs d’une démarche étudiée ici à la lumière de ses traces. Ainsi, cette étude proposera in fine d’envisager le statut particulièrement ambigu du signe dans l’œuvre achevée : support d’une combinatoire ? signe d’un son ? signe d’un geste ? L’orgue, dans ses singularités, était peut-être le mieux à même de faire affleurer ces questions fondamentales et les tensions qui peuvent en résulter.

    Le 5 janvier 2012, le Conservatoire de Paris rendait hommage à son ancien directeur Xavier Darasse, ouvrant ainsi l’année qui marque le 20e anniversaire de sa disparition, le 24 novembre 1992. Un concert réunissant des étudiants des trois cycles supérieurs permettait d’entendre plusieurs de ses œuvres : Organum V, pour orgue, Masques II pour clavecin amplifié, Actions, pour quintette de cuivres et Antagonisme I, pour ensemble et récitant, sur des textes d’Alain Badiou. Dans une note introductive au concert, le directeur du Conservatoire, Bruno Mantovani, distinguait en Xavier Darasse « [un] interprète original et [un] créateur inclassable, dont l’honnêteté et l’intégrité doivent être une source perpétuelle d’inspiration pour les élèves de notre maison. »

    Xavier Darasse, musicien aux multiples facettes

    Né le 3 septembre 1934 à Toulouse, ville à laquelle il restera profondément attaché, Xavier Darasse acheva ses études au Conservatoire par les premiers prix d’analyse et de composition en 1965, après notamment celui d’orgue et d’improvisation en 1959. Nommé dès 1964 professeur d’orgue au Conservatoire de sa ville natale, il mena dès lors de front de multiples activités : pédagogue, concertiste, compositeur, producteur d’émissions radiophoniques, directeur musical du Centre culturel de Toulouse. Cependant, un événement dramatique influera sur le cours de cette carrière multiforme : en octobre 1976, après un concert à la cathédrale de Condom, il s’endort au volant de sa voiture. Son bras droit est sectionné dans l’accident. Malgré une greffe menée avec succès, il doit interrompre sa carrière d’organiste. Pédagogie et composition prennent alors le dessus : nommé professeur d’orgue au Conservatoire national supérieur de musique de Lyon en 1985 (classe « décentralisée » à Toulouse, mettant à profit le riche patrimoine instrumental de la ville), son catalogue s’enrichit parallèlement dans de nombreux genres, de l’orgue à l’orchestre1. En 1991, Xavier Darasse est nommé directeur du Conservatoire de Paris à la suite d’Alain Louvier. Il ne le restera que quelques mois, emporté par un cancer à l’automne de l’année suivante.

    Que nous reste-t-il de Xavier Darasse aujourd’hui ? Pour qui ne l’a pas connu, il est frappant de constater à quel point son souvenir demeure vivace chez ceux qui l’ont côtoyé, témoignant d’un charisme et de qualités humaines certaines, associées à une forme de jovialité que trahissait un accent aux intonations chantantes2… Mais il serait trompeur de se contenter d’une mémoire faite d’anecdotes et de bons mots. Darasse laisse une empreinte profonde en premier lieu sur le monde de l’orgue français d’aujourd’hui, sans peut-être que les premiers concernés en aient pleinement conscience. Sa position au sein des grands débats esthétiques qui agitèrent ce milieu dans la seconde moitié du XXe siècle est singulière. Profondément attaché à la figure tutélaire de Marcel Dupré qui fut un ami de sa famille, il fut pourtant acteur de deux courants remettant parfois violemment en cause son héritage : celui du renouveau de la facture et des répertoires anciens dans leurs singularités multiples, mais aussi celui cherchant à associer l’instrument aux avant-gardes musicales à partir des années 1960, passant donc avec aisance du Festival de musique contemporaine de Royan à l’Académie de musique ancienne de Saint-Maximin. Le paradoxe n’est qu’apparent : face au mythe de « l’orgue de synthèse », Xavier Darasse n’eut de cesse de défendre une identité plurielle et évolutive de l’instrument et la recherche pour chaque répertoire de l’orgue approprié, conduisant l’organiste à devenir en quelque sorte un polyinstrumentiste embrassant six siècles de musique. C’est bien dans cette optique que sont aujourd’hui formés les jeunes organistes dans les conservatoires nationaux supérieurs, sous la conduite de ses anciens élèves Michel Bouvard (Paris), Jean Boyer puis François Espinasse (Lyon), mais aussi Bernard Foccroulle au Conservatoire Royal de Bruxelles. Toulouse, la ville aux dix orgues aux esthétiques contrastées et complémentaires, lui servit de laboratoire, et le festival et le concours qu’il y a fondés firent et font encore beaucoup pour la propagation de ses conceptions. À la tête du Conservatoire de Paris, son mandat, bien que très bref, ne fut pourtant pas sans conséquences. Pour n’en retenir que deux, il impulsa tout à la fois, dans la droite ligne de son action pour l’orgue, la création de la première classe de piano-forte en Europe, prenant acte de l’élargissement des démarches d’interprétations historiques par-delà les « musiques anciennes », mais aussi la création de la classe d’écriture-XXe siècle appliquant la rigueur de l’étude stylistique pratiquée au Conservatoire dans cette discipline aux compositeurs les plus marquants du siècle dernier.

    Le compositeur Xavier Darasse, quant à lui, est aujourd’hui largement délaissé. Faut-il y voir une conséquence de sa disparition prématurée, associée à son peu d’intérêt pour l’auto-promotion ? Force est de constater que son nom a aujourd’hui quasiment disparu des programmes de concert. Seules demeurent très occasionnellement accessibles à l’auditeur certaines de ses pages pour orgue (il est dans ce domaine l’auteur de neuf Organum, pour orgue ou avec orgue, composés entre 1970 et 1991), défendues principalement par ses anciens élèves, et en premier lieu les professeurs nommés plus haut. Pourtant, aucune de ces pièces n’est véritablement entrée au répertoire de l’instrument, ce qui peut étonner pour un organiste-compositeur de son influence. Certaines raisons pragmatiques pourront être invoquées : difficulté technique, nécessité de disposer d’un instrument le plus souvent de taille importante, caractère prescriptif des registrations requises, etc. Mais avant tout cette musique a probablement dérouté plus d’un interprète et d’un auditeur familiers de l’orgue, dont le compositeur utilisait les ressources en parfait connaisseur, mais dans un constant et foisonnant souci d’expérimentation rare chez les organistes-compositeurs, tout en étant privé par le sort de la possibilité de défendre lui-même ses œuvres. Tous ces facteurs réunis font-ils une « réception manquée » ? Toujours est-il que même sa production pour orgue reste aujourd’hui une terra incognita qu’à défaut de pouvoir juger il nous faudrait pouvoir commencer par connaître.

    Le Conservatoire de Paris dispose pour cela d’un outil de haute valeur : la Médiathèque Hector Berlioz est en effet dépositaire de l’ensemble de ses archives personnelles concernant son œuvre de compositeur3. Si une première mise en valeur de ce fonds eut lieu lors des Journées de l’orgue contemporain organisées par le Conservatoire en janvier 2005, son classement se poursuit encore aujourd’hui, en premier lieu grâce à l’action de Mme Dominique Hausfater, Conservateur général de la Médiathèque. Dans ce vaste domaine encore inexploré, nous nous sommes dirigés vers le dossier Concernant Organum II, œuvre composée pour le concours du prix d’orgue du Conservatoire de Paris du 19 mai 1978, et qui est assurément l’une des pièces les plus immédiatement séduisantes du compositeur, tout en faisant montre d’un traitement de l’instrument résolument singulier4. La logique compositionnelle de l’œuvre, pourtant, au-delà d’une compartimentation en sections clairement perceptible, ne se laisse pas aisément aborder.

    On verra peut-être un paradoxe à étudier la genèse d’une œuvre quasi inconnue. Jusqu’à présent, l’abord génétique a été réservé à des corpus largement consacrés, dont il a souvent pu enrichir voire subvertir le discours auctorial ou l’analyse de « niveau neutre »5. Le fonds détenu par la Médiathèque du Conservatoire nous offre pourtant la possibilité d’imaginer l’étude de ces documents comme premier abord musicologique de l’œuvre, permettant d’aborder de multiples aspects d’un fait compositionnel considéré comme complexe par nature, et appréhendé ici à la lumière de ses traces.

    Un dossier de genèse

    L’ouverture de ce dossier De genèse révèle en effet que, bien loin d’être unifié, il se compose en réalité de documents de nature fort diverse, ce qui en rehausse assurément l’intérêt mais complique la tâche du chercheur. Ils peuvent être ordonnés en quatre grands groupes, que nous nommerons par des lettres capitales :

    – A : deux dossiers (contenus dans deux bi-feuillets intitulés « Esquisse/Pièce clavecin-positif/Organum II ») contenant les brouillons issus des phases pré-rédactionnelles et rédactionnelles6 d’un premier projet abandonné en cours d’écriture ;

    – B : un ensemble de documents relatifs à la commande de l’œuvre, au jury du concours d’orgue du Conservatoire, au dépôt SACEM ;

    – C : un ensemble de brouillons manuscrits issus des phases pré-rédactionnelles et rédactionnelles, conformes à l’œuvre éditée que nous connaissons ;

    – D : une liasse de cinq folios manuscrits présentant une autoanalyse succinte principalement consacrée à la combinatoire des hauteurs et des durées pour différentes séquences de l’œuvre.

    Les groupes A et B permettent de reconstituer partiellement une genèse particulièrement complexe, avant même les premiers travaux préparatoires relatifs à l’œuvre elle-même telle que nous la connaissons dans sa version éditée.

    L’existence du dossier A est une surprise : il présente un stade relativement avancé de la rédaction d’une pièce pour clavecin et orgue, dont l’écriture manuscrite est datable avec certitude d’avant l’accident qui contraignit Xavier Darasse à écrire de sa main gauche. Il est probablement lacunaire, car, outre des pages entières consacrées à l’exploration combinatoire des hauteurs, il contient un folio rédigé paginé 1 et deux autres paginés 4 et 5. Dans les années 1970, Darasse se produisit régulièrement en duo avec la claveciniste Élisabeth Chojnacka, suscitant plusieurs créations pour cet alliage instrumental inédit7. Une note marginale sur le manuscrit nous apprend que cette œuvre était bel et bien destinée à ce duo : entre autres indications scéniques (« bruit de pas », « tête vers partenaire »), on lit :« Élisabeth vient me dire quelque chose à l’oreille ». Aucune trace d’une telle œuvre ne subsiste dans le catalogue du compositeur, et même si aucun titre n’est indiqué sur le manuscrit, il semble bien que d’après l’intitulé des deux bi-feuillets qui entourent les manuscrits (intitulé écrit de la main gauche, après l’accident), cette pièce était destinée à être un Organum II. Aucune datation de ce projet ne semble possible en l’état, et il n’est pas plus possible de savoir s’il a été abandonné à cause de l’accident ou pour une autre raison. Si ce dossier A a été conservé avec les esquisses de l’Organum II que nous connaissons, c’est qu’il partage avec lui plus que son titre : nous aurons l’occasion d’y revenir.

    Le dossier B, quant à lui, permet de retracer quelques étapes de la commande de l’œuvre. À l’origine, Darasse pensait regrouper deux commandes distinctes : la première émanait du Conservatoire (le dossier Contient une brève missive non datée d’Alain Weber, à l’époque directeur des études, confirmant la nécessaire sortie de la partition éditée le 15 mars 1978), la seconde de la directrice de la maison de disques Arion, Ariane Segal, qui dans une lettre du 16 novembre 1977 sollicite le compositeur à propos d’une pièce pour deux orgues qui serait destinée à un disque enregistré à Masevaux par Georges Delvallée et Marie-Louise Jacquet. Darasse note sur cette lettre « oui, début mai ». Il pense donc pouvoir croiser ces deux demandes en écrivant une œuvre modulable, tel qu’il le note sur un feuillet donnant la composition des deux instruments de Masevaux, une pièce pour « Orgue/Orgues, Conservatoire/Masevaux ». Ariane Segal répond dans une nouvelle lettre datée du 9 décembre 1977 : « Je vois donc mes souhaits se réaliser, et en plus sans vous donner de travail supplémentaire. » Si le disque Arion, enregistré en 1978, existe bel et bien, il ne contient aucune œuvre de Darasse : le projet a donc été abandonné, sans que le dossier B n’en garde aucune trace, ni aucune esquisse. Là encore, il se révèle donc lacunaire, d’autant plus qu’il ne conserve par exemple aucune correspondance avec l’éditeur de l’œuvre, Salabert, si ce n’est l’accusé de réception d’un envoi daté du 15 avril 1978. Il ne faudrait pas voir dans ces péripéties de simples anecdotes, car l’abandon d’un projet pensé pour plusieurs orgues différents va conduire le compositeur vers l’extrême inverse : inclure les caractéristiques propres de l’instrument du Conservatoire au sein même de la combinatoire compositionnelle.

    Si le groupe A peut être qualifié de « faux départ », pour emprunter une expression au spécialiste de génétique littéraire Pierre-Marc de Biasi, le groupe C constitue bien le cœur de ce dossier De genèse. Il mélange phase pré-rédactionnelle (témoignant d’un travail combinatoire préparatoire issu de techniques sérielles appliquées aux hauteurs, aux durées et parfois aux timbres), phase rédactionnelle (pour certaines séquences seulement) et phase pré-éditoriale (un brouillon complet, entièrement registré, présentant cependant quelques divergences avec la partition éditée). On ne peut qu’être étonné par l’absence totale de traces d’un travail formel : les cinq sections qui composent l’œuvre achevée sont rédigées sur des supports distincts, en l’absence de plan ou de mentions relatives aux enchaînements.

    Enfin, le groupe D est le témoin principal d’une pratique particulière : celle du retour du compositeur sur son propre travail par la rédaction d’une autoanalyse8. Par leur écriture soignée, ces folios se distinguent nettement des brouillons. Chacun est consacré à une séquence précise de l’œuvre, laquelle est désignée par un titre (« Klangfarben », « Toccata », « Quatuor », etc.). Les renseignements donnés sont succincts (se limitant parfois à quelques mots), occasionnellement énigmatiques, permettant cependant de dégager certains apparentements du matériau de hauteurs entre les sections. La destination d’un tel document pose question : a-t-il donné lieu à diffusion ? est-il à l’usage personnel de l’auteur ? destiné à l’interprète ? ou même au lecteur des esquisses ? Cette dernière éventualité est moins incongrue qu’il n’y paraît : en effet, l’ensemble des dossiers A, C et D porte la trace d’un second retour autoanalytique, ultérieur mais non datable, matérialisé par des notes au feutre rouge indiquant la page de la partition éditée à laquelle telle ou telle esquisse fait référence. Ces indications, notamment celles portée dans le dossier A, nous ont été d’une aide précieuse pour clarifier le devenir des stades pré-rédactionnels les plus anciens.

    Note, geste, son : questions de signes en trois moments

    La suite de cet article se propose de tirer parti de ce dossier De genèse pour l’étude de trois des cinq séquences de l’œuvre : la première (pages 1 et 2 de la partition éditée), la troisième (pages 6 et 7) et la dernière (pages 10 et 11). L’enjeu premier ne sera pas d’identifier les procédures combinatoires à l’origine des matériaux, mais plus souvent d’interroger leur utilisation au sein de l’œuvre. Chacun de ces trois moments en effet permettra de s’interroger sur le statut ambigu du signe écrit et sur sa relation à la réalité sonore.

    La première séquence (nommée « Klangfarben » dans le dossier D) est la plus anticonformiste du point de vue du traitement de l’instrument. Le dossier B en contient déjà une description verbale (la seule de cette nature dans l’ensemble du dossier De genèse). Son classement parmi les courriers relatifs à la commande incite à voir là l’une des toutes premières idées notées.

    [Fig. 1] Note verbale pour la séquence 1 (Dossier B)

    Certaines touches étant bloquées par des poids sur chacun des claviers, c’est l’alternance des jeux selon un rythme très précisément écrit qui entraînera une complexe interaction de timbres. C’est pour ces derniers que l’opération sera la plus étonnante. À partir de la composition précise de l’orgue du Conservatoire de la rue de Madrid, laquelle composition est conservée dans le dossier B, Darasse procède, pour chaque clavier, à un classement en sous-groupes des différents jeux, sur la base de leurs caractéristiques acoustiques (anches, fonds plus ou moins chargés en harmoniques) et de leur hauteur (du 16 au 2 pieds, mutations et mixtures).

    [Fig. 2]

    L’instrument du Conservatoire devient donc en quelque sorte le mètre étalon de cette première section, Darasse prenant le contrepied total du premier projet envisageant une œuvre modulable pour un ou deux orgues et deux lieux différents. L’ordonnancement des registrations sera déterminé par un système de permutations d’inspiration sérielle appliquée aux durées et aux timbres, sans qu’aucune trace de travail ne subsiste quant aux lois régissant ces permutations. Les chiffres indiqués correspondent aux durées en doubles-croches dans la partition. Aux trois plans sonores manuels se superpose un récitatif souple confié au clairon du pédalier, lequel ne manque pas d’évoquer plusieurs pages de la Messe de la Pentecôte d’Olivier Messiaen. Une telle technique, sorte de cartographie du total timbrique en guise de point de départ, met en lumière l’utilisation très particulière de l’instrument tout au long de l’œuvre : le compositeur travaillera presque uniquement à partir de couleurs pures, de jeux seuls, donnant à l’œuvre une qualité sonore quasi chambriste. Nous sommes à mille lieues d’un traitement symphonique de l’instrument, par masses ou grands plans sonores. Nous sommes également loin de Messiaen qui conçoit ses registrations les plus exploratoires d’abord comme des mélanges inédits de plusieurs jeux. Il faut assurément voir là l’aboutissement d’une réflexion qui amenait Xavier Darasse à enregistrer en 1970 l’œuvre pour orgue de Liszt en y faisant entendre le Cavaillé-Coll de Saint-Sernin de Toulouse sous un jour fort peu orthodoxe, isolant groupes ou solos de gambes, de principaux, de flûtes, d’anches plus ou moins prononcées, sans les mélanger. Cet enregistrement a dû passer à l’époque pour une extravagance (lui-même a ensuite évolué quant à sa conception des Cavaillé-Coll), mais il y avait là plus qu’un choix de registration : l’incarnation d’une certaine vision de l’orgue.

    Ce serait cependant une erreur de perspective de s’intéresser à la registration de cette première section sans envisager le matériau de hauteurs qui la porte : la registration ici transfigure, recompose un matériau de hauteurs fixe. La mise en valeur de ce dernier dans les dossiers C et D pousse à penser que son rôle est central dans l’œuvre. La clé de lecture, même si elle est incomplète, se situe dans le dossier A : à l’intérieur d’un des deux bi-feuillets servant de couverture on trouve quatre séries de huit ou neuf sons (que nous nommerons SA1, SA2, SB1 et SB2).

    [Fig. 3] Quatre séries « originelles » de l’œuvre (Dossier A)

    SA2, divisé en trois champs harmoniques de densité inégale, constitue le matériau de hauteurs des touches bloquées. SB2 est énoncé au pédalier dès la première mesure de l’œuvre, avant de servir de support à des permutations. Malheureusement, le mode de génération de ces quatre séries est obscur : le tableau qui les précède nous est resté indéchiffrable. Le type de numérotation des notes retiendra cependant toute notre attention dans la troisième séquence. Cette esquisse préparatoire est la seule écrite dans la graphie d’après l’accident de 1976 à figurer dans le dossier A : serait-elle contemporaine d’une relecture des esquisses antérieures en vue d’un nouveau projet ? Son rôle fondamental dans l’élaboration des séquences 1, 3 et 5 permet en tous cas d’y voir, conjointement avec la note verbale reproduite plus haut, un pan de l’idée musicale à l’origine de l’œuvre.

    Dans ce premier moment de l’œuvre, l’essentiel des événements sonores demeure donc indéchiffrable à la lecture de la partition, car confié à un système de notation « annexe ». De plus, les relations sonores mises en œuvre seront recomposées dans leur détail par chaque orgue, si bien qu’un tel type de registration travaille autant sur l’identité des timbres que sur l’écoute de leur différence. Pourtant, ces relations sont traitées ici d’abord et avant tout en termes statistiques : à défaut de composer leur relation, Darasse compose leur mise en ordre. Comment en effet composer des événements sonores instranscriptibles par le signe ? La technique compositionnelle de son temps semble ne pas lui offrir de prise sur cette réalité.

    La composition de la séquence 3 (pages 6 et 7 de la partition éditée) sera faite d’un ensemble de déductions à partir du matériau reproduit figure 3. Sa colonne vertébrale sera constituée par un duo superposant d’une part SA1 puis SA2, et d’autre part SB1 et SB2. Chaque hauteur est affectée d’une durée correspondant à sa numérotation dans l’esquisse de la figure 3. Elle correspond au rang de cette hauteur dans la gamme chromatique, partant de do (SA2), de mi (SB2) ou de la (SA1 et SB1). Chaque hauteur est précédée d’un groupe ornemental, ajouté par le compositeur a posteriori (une esquisse séparée pour ces groupes basés sur des permutations des quatre figures de base se trouve dans le dossier C). Le nombre de notes de chaque groupe correspond à la durée en doubles-croches de la note suivante. Le pédalier énonce une ligne double dont le rythme correspond à la surimposition des deux lignes du duo ; une nouvelle tenue de deux notes au pédalier marque l’arrivée de chaque note au manuel. Seule la ligne inférieure du pédalier est notée sur l’esquisse issue du dossier C.

    Si aucune mention de registration n’est notée sur l’esquisse, à part l’indication « 16 pieds » pour les claviers manuels, la registration va en réalité entièrement redistribuer les rapports de hauteurs et révéler une étape supplémentaire de l’ambiguïté du signe. Comme Darasse le note dans l’autoanalyse du dossier D, « la pédale ne sonne pas comme elle est écrite ». En effet, registrée avec les jeux de nazard et de tierce, elle donne uniquement les sons harmoniques 3 et 5 des sons écrits. Si le signe a servi ici de support à la combinatoire musicale, il n’est plus signe d’un son mais uniquement signe d’un geste à accomplir pour l’interprète, geste auquel l’orgue donne sa signification acoustique. De plus, la conjonction des attaques du manuel (registré avec un jeu d’anche de 16 pieds) et du pédalier va faire entendre une interaction entre les deux, probablement sans équivalent dans l’écriture pour orgue à cette époque : la conjonction des hauteurs non tempérées des harmoniques naturels du pédalier et de l’anche de 16 révèle le spectre complexe de cette dernière, ce qui détruit toute possibilité d’identification claire de la hauteur. Le compositeur agit ici de l’intérieur sur le son d’un instrument réputé le plus fixe qui soit pour nous le faire entendre de manière profondément renouvelée. Cependant, ces phénomènes acoustiques doivent être ici considérés comme résultant, par le prisme de l’instrument, de procédés d’écriture pensés sans eux.

    La séquence 5 est quant à elle constituée de bribes disposées de manière énigmatique : si les derniers gestes jouent clairement le rôle de rappel de la séquence 1, les autres ne peuvent se révéler qu’à la lecture des esquisses. En effet, cinq d’entre eux proviennent du dossier A, et notamment quatre de la toute première page rédigée de l’ancien projet pour orgue et clavecin.

    [Fig. 4] Fragment de la première page de l’esquisse du dossier A

    Sur l’autoanalyse de D, Darasse, sibyllin, note seulement : « page 10, citation œuvre antérieure ». Mais les annotations postérieures au feutre rouge clarifient cette allusion en identifiant les fragments dans le dossier A, directement sur le brouillon rédigé (folio paginé 1). Un fragment (page 10 mes. 1 de la partition éditée) manque dans ce brouillon, mais nous pouvons le retrouver sur un folio pré-rédactionnel issu du dossier A. Il pourrait symboliser à lui seul la question que nous posons à l’œuvre.

    [Fig. 5] Fragment du dossier A réutilisé page 10 d’Organum II (lire au début sol dièse et fa dièse)

    Pensé ici dans une grammaire abstraite du signe écrit, saisi comme un objet entièrement constitué, il va être complètement réinventé a posteriori par la registration. Le do # 4 tenu est supprimé. La main gauche (portée du bas + fa # 3) est confiée à un jeu de tierce seul (son 5, sonnant deux octaves et une tierce au-dessus) et la main droite à un jeu de hautbois (anche douce de 8 pieds), si bien que les hauteurs notées sol # 2-fa # 3 de la main gauche sonneront comme une version légèrement détempérée du si b 4-do 4 de la main droite. Ce qui n’était dans la notation qu’un rapport structurel d’intervalle devient, dans une sorte de seconde genèse, un rapport acoustique d’écho déformé illisible en tant que tel sur la partition, mais essentiel à intégrer par l’interprète pour donner toute la valeur à cette figure sonore. Nous ne pouvons nous empêcher de voir dans cette expérimentation de registration comme prisme déformant d’une matière notée le point de départ d’autres gestes similaires dans la suite de cette séquence 5, et notamment de la mesure suivante, ainsi qu’au début du troisième système de la page 10 (non issus d’esquisses antérieures), où la tierce fait cette fois écho aux sons tempérés d’un jeu de prestant de 4 pieds. Darasse confirme, dans l’autoanalyse du dossier D : « Registration pensée avec la transposition / Nazard / Tierce / Confrontation hauteurs réelles et battements. »

    Écrire pour l’orgue

    Une contradiction semble donc se révéler dans l’autoanalyse du dossier D, entre la séquence 3 où « la pédale ne sonne pas comme elle est écrite » et la 5 dont la « registration est pensée avec la transposition ». Nous sommes là au cœur du problème de l’écriture pour orgue. Son champ immense de possibilités acoustiques semble ne pas pouvoir se limiter à une grammaire de l’écriture fondée uniquement sur une combinatoire du signe. La notation pour orgue, plus que pour tout autre instrument en effet, se rapproche davantage de la tablature que de la transcription d’une réalité sonore : elle est en premier lieu signe d’une action à accomplir par l’interprète, anticipant ainsi les questions les plus actuelles quant à la notation musicale. L’orgue est en quelque sorte condamné à une permanente scordature. Sauf à limiter la registration à un vêtement surajouté et à faire fi de la réalité sonore (ou à considérer qu’elle ne peut avoir d’action formatrice, et ainsi à enfermer le signe sur lui-même), une tension se fait jour, confrontant l’imposante et exaltante réalité de l’instrument à une grammaire qui l’ignore largement. Contenue jusqu’à Olivier Messiaen par la codification des registrations en mélanges préformés (les modalités du timbre étant connues par avance : écrire un récit de trompette, c’est travailler sur des contraintes fixes de registres, de types d’attaques, de rapports entre les plans sonores) et via les modélisations symphoniques faisant office de crible d’écoute (considérer les fonds de 8 pieds comme l’ensemble des cordes, c’est éliminer volontairement de sa perception les différences acoustiques essentielles entre ces deux entités sonores comme autant de scories), elle est avivée depuis lors pour ceux qui ne séparent pas la registration – et sa possible invention – de l’acte de composition. Face à cette question, ces pages d’Organum II, à la lumière des esquisses, montrent chez Xavier Darasse un questionnement en marche, quoique non dénué d’ambiguïtés, comme on l’aura constaté. Probablement en tirent-elles conjointement leur force et leur fragilité, inhérentes à la démarche d’un créateur qui a cherché à faire de son instrument non pas un simple vecteur mais un véritable interlocuteur.

    Il ne pouvait assurément pas en être autrement pour un musicien qui sut se mettre à l’écoute de ses visages les plus divers, cherchant à comprendre leur identité propre ou œuvrant pour qu’ils retrouvent leur voix originelle.

    Écrire pour l’orgue : face à ce défi toujours à relever, Darasse osa tenter l’organum, fût-ce au péril du signe. Faire de l’orgue l’instrument par excellence, et par l’exploration de ses ressources propres, ne pas craindre d’ébranler certains fondements de la création musicale, du primat de l’écriture aux conditions de reproductibilité et de transmissibilité de l’œuvre. Autant de questions que l’orgue continue à nous poser : derrière le trop respectable, rigide et imposant colosse, Darasse a peut-être pointé une exigeante force de renouvellement et de subversion encore à penser.

    Notes

    1 Un catalogue des œuvres du compositeur a été établi par l’éditeur Salabert. Il est téléchargeable ici

    2 Entre autres exemples, un enregistrement non daté de la cérémonie de passation de pouvoirs entre Alain Louvier et Xavier Darasse est accessible en ligne sur le site de la Médiathèque Hector Berlioz.

    3 La Médiathèque Nadia Boulanger du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon a reçu don d’un fonds équivalent concernant ses activités d’interprète, constitué principalement de ses partitions personnelles.

    4 Il existe deux versions discographiques de l’œuvre : la première par Bernard Foccroulle, enregistrée à l’orgue de la cathédrale de Toulouse en 1989 (disque Ricercar 072051), la seconde par Ghislain Leroy en 2007 sur l’orgue du Kitara Concert Hall de Sapporo (Japon). Tous deux sont désormais indisponibles, mais le premier a été réédité dans la revue Orgues nouvelles no 16 (printemps 2012), associé à un bref commentaire dans lequel nous synthétisons quelques aspects de cet article. Un enregistrement en concert par François Espinasse (1993, sur l’orgue Rieger du Conservatoire actuel) est accessible en ligne sur le site de la Médiathèque Hector Berlioz. La partition est éditée par Salabert (EAS17334).

    5 Citons, pour les plus récents dans notre pays, les travaux d’Yves Balmer sur les Visions de l’Amen d’Olivier Messiaen ou ceux de François-Xavier Féron sur les Espaces acoustiques de Gérard Grisey.

    6 Nous emprunterons à la critique génétique dans le domaine littéraire ces termes qui font également sens dans le domaine musical : la phase pré-rédactionnelle concernera l’établissement de plans, la production de matériaux de différents paramètres en vue d’une utilisation ultérieure, la phase rédactionnelle étant celle de la mise en place et la mise en temps de ces matériaux dans le déroulement chronologique de l’oeuvre.

    7 Citons Jeux pour deux, de Franco Donatoni, ou bien encore Solstice de François-Bernard Mâche, œuvres crées au Festival de Royan le 28 mars 1975, et enregistrées par Élisabeth Chojnacka et l’organiste Jean-Louis Gil en 1979 sur un disque Erato Japon WPCS 5785/6.

    8 Un document de nature similaire se trouve dans le dossier De genèse d’Organum III (1979). Il avait été exposé lors des Journées de l’orgue contemporain déjà évoquées.

    Quelques mots à propos de :  Thomas Lacôte

    Thomas Lacôte, né en 1982, a été formé au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en écriture, analyse, orgue et improvisation. Organiste titulaire-adjoint du grand-orgue de la Trinité à Paris, il développe autour de son instrument des activités d’interprète, de compositeur, d’improvisateur, et poursuit une réflexion sur son répertoire et les conditions de sa diffusion. Thomas Lacôte est assistant de la classe d’analyse théorique et appliquée de Michaël Levinas au Conservatoire de Paris et enseigne l’analyse et l’écriture au Conservatoire à rayonnement régional d’Aubervilliers-La Courneuve et au Pôle supérieur 93 ; il est également professeur invité d’improvisation à l’orgue à l’Accademia Santa Cecilia de Bergame (Italie). Il termine actuellement un ouvrage destiné à reconsidérer les techniques de composition d’Olivier Messiaen, en collaboration avec Yves Balmer et Christopher Brent Murray. En 2012, il est lauréat de la Fondation Simone et Cino del Duca de l’Institut de France.

  • Édition pratique versus édition scientifique, ou comment l’interprète peut reprendre ce que deux siècles d’édition lui ont enlevé

    Édition pratique versus édition scientifique, ou comment l’interprète peut reprendre ce que deux siècles d’édition lui ont enlevé

    Pascal Duc

    Résumé

    Depuis une cinquantaine d’années, l’édition musicale scientifique a connu d’énormes progrès, et désormais l’interprète peut disposer, pour remplacer les éditions révisées qui ont connu leur heure de gloire au début du XXe siècle, de nouvelles éditions pratiques. Cependant celles-ci ne vont pas assez loin à notre goût dans la responsabilisation de l’interprète. À la lumière de quelques exemples, nous tentons de montrer que, si établir un texte musical n’est pas chose aisée, l’éditeur d’aujourd’hui peut présenter à l’interprète curieux de nombreuses pistes afin de le rendre davantage maître de ses choix musicaux.

    Chacun a pu, au cours de son apprentissage, faire l’expérience des éditions révisées parues au tournant des XIXe et XXe siècles. En France, les Éditions Durand, alors une des plus importantes maisons d’édition françaises, s’étaient faites le champion de l’édition des « Maîtres classiques » : l’Édition classique Durand & Fils avait pour collaborateurs Camille Saint-Saëns, qui édita l’œuvre pour piano de Mozart, Gabriel Fauré (œuvres pour piano de Schumann), Claude Debussy (œuvres pour piano de Chopin), Maurice Ravel (œuvres pour piano de Mendelssohn), Albert Roussel (musique de chambre de Mendelssohn), Paul Dukas (sonates pour piano et sonates pour violon et piano de Beethoven) et Florent Schmitt (sonates pour violon de Haydn). On le voit, la tendance était de confier la préparation de ces éditions à des compositeurs de renom dont beaucoup, notons-le au passage, étaient aussi de grands interprètes. Furent également entreprises quelques éditions monumentales consacrées à nos grands compositeurs, la plus prestigieuse étant l’édition Rameau, dirigée par Camille Saint-Saëns, à laquelle collaborèrent Debussy, Guilmant, d’Indy, Dukas et d’autres grands noms, et qui resta inachevée.

    De l’autre côté du Rhin, un foyer d’édition était à la même époque extrêmement actif. Cependant, la politique du plus important de ces éditeurs, Breitkopf & Härtel, était délibérément orientée dans une autre direction, puisque nous y retrouvons à une immense majorité les grands noms de la musicologie allemande, même si çà et là apparaissent des noms qui nous sont plus familiers. C’est ainsi que virent le jour les collections monumentales que nous trouvons encore aujourd’hui, plus d’un siècle après leur parution, dans les rayons de toute bibliothèque digne de ce nom. Consacrées aux grands compositeurs : Johann Sebastian Bach (les éditeurs étaient : Moritz Hauptmann, Carl Ferdinand Becker, Julius Rietz, Wilhelm Rust, Ernst Naumann, etc.), Handel (Friedrich Chrysander), Mendelssohn (Julius Rietz), Schumann (Clara Schumann), Palestrina (Theodor de Witt, Franz Xaver Haberl, Franz Commer, etc.), Schubert (Johannes Brahms, Eusebius Mandyczewski, Anton Door, Josef Gänsbacher et quelques autres), ces monumentales s’attachaient aussi à la mise en valeur d’un patrimoine, avec de très nombreuses anthologies, monumentales elles aussi (citons à titre d’exemple, car la liste serait très longue, les Denkmäler deutscher Tonkunst I– 65 volumes, Denkmäler der Tonkunst in Österreich– 155 volumes).

    Ainsi coexistent deux grandes tendances. L’édition musicologique, dont l’Allemagne est le champion, se donne pour objet de s’en tenir à un texte le plus objectivement proche de ce que nous a laissé le compositeur. Même si les méthodes d’édition peuvent aujourd’hui être critiquées, dans la mesure où les sources autographes étaient beaucoup moins utilisées qu’elles ne le sont aujourd’hui, les textes avaient l’apparence de la rigueur, mais étaient parfois corrompus à des degrés divers, puisqu’ils s’appuyaient sur des sources imprimées qui avaient déjà subi de profondes altérations (Paul Badura-Skoda, dans son ouvrage L’Art de jouer Mozart au piano en donne de nombreux exemples, tirés des sonates et concertos pour piano). De ce côté-ci du Rhin, le propos était tout autre, il s’agissait, sans le dire de manière explicite, de pures et simples mises au goût du jour. Bach révisé par Maurice Emmanuel, pour un œil du XXIe siècle, a peu à voir avec le texte original : il s’agit plutôt de Bach adapté pour le piano, avec nuances, soufflets de crescendoet de diminuendo, liaisons et articulations :

    [Fig. 1] Jean-Sébastien Bach, Suites françaises, révision par Maurice Emmanuel, Éditions Durand & cie, Paris, 1915 : Suite no 1 – Courante

    Rameau édité par Saint-Saëns et son équipe subit le même traitement : doublures (donc réorchestration), développement des ornements, etc. Curieusement, car très certainement les éditeurs connaissaient très bien cette particularité non notée de la musique française des XVIIe et XVIIIe siècles, seules les notes inégales, systématiques mais non quantifiables par une quelconque graphie, en réchappent et ne sont jamais explicitement décrites par un rythme longue – brève. Plus la musique est ancienne, plus le hiatus nous apparaît aujourd’hui stupéfiant :

    [Fig. 2 et 3] Claudio Monteverdi, L’Orfeo (1607), édité par Vincent d’Indy, Collection de l’Églantier, déposé au Bureau d’édition de la Schola Cantorum, 1905, pp. 10-11
    [Fig. 4] L’Orfeo, favola in musica da Claudio Monteverdi, rappresentata in Mantova l’Anno 1607. & novamente data in luce.In Venetia Appresso Ricciardo Amadino, MDCIX, p. 28.

    Toutefois, si la paternité de la part créative (nommons-la ainsi) du travail d’établissement d’un texte revient sans doute à la personnalité en vue (Saint-Saëns, Debussy, d’Indy, etc.) qui, par le prestige attaché à son nom, assurera l’autorité et la vente de l’ouvrage, on est cependant en droit de s’interroger sur le partage des tâches lors de la phase de recherche et encore davantage dans la phase de choix des sources (sans préjudice du traitement qu’on leur faisait ensuite subir) et surtout sur l’influence de ce travail de recherche sur l’établissement du texte : le cas des Indes galantesde Rameau (révision de Paul Dukas) est à cet égard assez troublant : le commentaire bibliographique, d’une centaine de pages en petits caractères, signé de Charles Malherbe1, est d’une irréprochable rigueur. Il contient tout ce qui fait la substance d’une édition critique : étude approfondie de la forme et de l’historique de l’opéra-ballet, étude du livret, étude approfondie de toutes les exécutions de l’ouvrage, incluant les distributions, avec description détaillée des changements et remaniements intervenus, statistiques et recettes lors des représentations données à l’Académie de Musique, recension, dépouillement, description et étude détaillée des sources, notes critiques et variantes. Toutefois, malgré la qualité et la rigueur du travail de Malherbe, le texte que nous donne cette édition est largement arrangé.

    Cependant, les goûts ont évolué et de telles éditions, malgré leur intérêt historique, ne sont de nos jours plus guère prisées : la mise au goût du jour a été reléguée au rang des curiosités – dont toutefois la connaissance approfondie est riche d’enseignements, notamment dans le domaine de l’histoire de l’interprétation – au profit de techniques d’édition plus rigoureuses, et qui prônent la fidélité au texte comme principe intangible. C’est ainsi que vit le jour, au milieu du XXe siècle, une édition d’un nouveau genre, l’Urtext (ur-, rappelons-le, est un préfixe allemand qui signifieoriginel/original). S’il s’agit là d’une préoccupation louable, il convient de faire remarquer que Urtext ne signifie pas grand-chose dans la plupart des cas. Prenons deux exemples extrêmes.

    Dans le cas d’une source unique, il est relativement aisé d’établir un texte et, une fois qu’on aura corrigé, amendé, rectifié2 tel ou tel détail en fonction du statut de la source (autographe, copie émanant de l’entourage proche du compositeur, copie de n-ième génération, copie ayant subi des corrections ou transformations au fur et à mesure de son utilisation, etc.), ainsi que de la connaissance qu’on peut avoir du langage, de la syntaxe et des conventions d’écriture du compositeur, on pourra considérer que l’on est arrivé à un résultat satisfaisant.

    Dans le cas de sources multiples (autographe, copies, copie ayant été utilisée pour des exécutions, éditions imprimées, parties séparées), le problème est infiniment plus délicat à résoudre, dans la mesure où il faut établir le statut de chaque source et faire un choix qui s’accompagne toujours de nombreuses hésitations : si on peut supposer que l’autographe ou une copie proche de celui-ci représente un texte tel que l’a voulu l’auteur, les autres sources qui en dérivent (ou non) représentent un autre aspect des choses, par exemple un témoignage de pratiques d’interprétation, voire d’édition, directement en lien avec l’époque de la publication. Prenons un premier exemple : une édition imprimée n’est pas exempte des contraintes liées à la commercialisation dans la mesure où tout éditeur aura pour souci de séduire l’acheteur potentiel. Ceci peut prendre des formes très différentes : ainsi, on trouve dès le milieu du XVIIIe siècle des éditions revues par des musiciens en vue, ce qui a pour vertu d’attirer le lecteur3. Pour prendre un exemple tout différent, dans la Note relative à l’exécution du concerto pour clavecin4 de Manuel de Falla que l’éditeur Max Eschig publie en 1928, on peut lire ceci : « Dans les exécutions avec piano, il suffira de suivre exactement les indications dynamiques. Le pianiste, cependant, devra obtenir par son jeu une qualité sonore équivalente – autant que cela est possible – à celle du clavecin, celui-ci étant l’instrument pour lequel l’ouvrage a été conçu. » Dans des cas analogues, il n’est pas toujours facile de savoir si proposer une exécution au piano correspond à une intention réelle du compositeur ou s’il s’agit d’un impératif commercial, le clavecin étant, en 1928, un instrument rare. On trouve plus loin cette phrase : « Les instruments à archets sont toujours des solistes. En aucun cas leur nombre ne devra être augmenté. » Pour qui connaît la puissance sonore (faible) des clavecins construits par les maisons Pleyel et Gaveau, cette recommandation est inutile, compte tenu bien entendu de l’écriture de ce concerto, sous peine de rendre le clavecin totalement inaudible. Mais dans la perspective de l’usage du piano au lieu du clavecin, elle prend tout son sens (n’oublions pas qu’il s’agit d’unconcerto). Cette remarque permet de jeter un soupçon de doute sur la pertinence de l’usage du piano et du degré d’assentiment du compositeur.

    Ainsi, l’interprète perçoit l’œuvre au travers du prisme que lui impose l’éditeur (au sens anglo-saxon du terme, c’est à dire celui établit le texte), rendu nécessaire par le fait qu’une source prise isolément n’est pas, dans la plupart des cas, un document qui permet de jouer l’œuvre, car il est graphiquement peu commode, contient des corrections, des esquisses abandonnées par la suite, etc., et une édition ancienne – ou d’ailleurs plus récente – porte les marques des pratiques d’interprétation, du goût de son époque ou du goût de l’éditeur. C’est là un mal inévitable, mais il ne dépend que de la curiosité de l’interprète d’aujourd’hui de dépasser ces handicaps et d’aller voir lui-même ce qu’il en est. L’histoire de l’édition a considérablement évolué depuis un siècle et la musicologie a elle aussi fait beaucoup de progrès, notamment dans l’exposé objectif des données. Ainsi, ce qui il y a encore un siècle s’appelait édition pratique, c’est à dire un texte prêt à être joué dans le sens où nous comprenons « prêt à porter », car réalisé pour des musiciens qui généralement n’avaient pas une connaissance suffisante pour comprendre les conventions de notations liées à chaque style et chaque époque, a cédé la place à un nouveau genre d’édition pratique : un texte qui dérive de l’édition scientifique, mais qui n’en reprend pas tous les méandres et donne des explications succintes des codes de notation utilisés. Or, il nous semble qu’il est possible d’aller plus loin dans la responsabilisation de l’interprète.

    Avant d’examiner en détail ce qui peut opposer ou rapprocher aujourd’hui édition critique et édition pratique, il convient d’abord de les définir avec un peu plus de précision : si la question est simple, la réponse est sans aucun doute complexe et il nous semble que ce qui caractérise une édition scientifique, c’est son haut degré de cohérence. D’abord dans le choix des sources (généralement, l’éditeur visera à l’exhaustivité), puis dans la hiérarchie qu’il convient d’établir entre celles-ci ; pour donner un exemple presque caricatural, on peut privilégier soit l’autographe, qui a pour vertu d’être l’image fidèle de ce que voulait l’auteur au premier stade du processus créateur, soit au contraire, l’édition la plus tardive qui ait été publiée de son vivant, pourvu qu’on puisse établir, soit qu’il y ait collaboré, soit qu’elle ait été réalisée avec son assentiment : nous sommes alors en présence d’un document qui représente les derniers perfectionnements qu’il a voulu apporter à la pièce. Or, selon qu’on choisit l’une ou l’autre solution, le résultat peut être très différent et les deux solutions sont valides. Il ne s’agit là que d’une différence de perspective. Ensuite, l’édition scientifique se distingue par une grande cohérence dans les méthodes de travail, tout au long du processus de choix des variantes et d’établissement du texte. Or, ces choix ne sont pas toujours si simples, comme le démontrent les exemples suivants, tirés de deux ouvrages presque contemporains : Belshazzar de Handel et Les Paladins de Rameau.

    En 1744, alors qu’il met en musique le texte que Charles Jennens, auteur du livret, lui envoie au fur et à mesure de sa rédaction, Handel se plaint dans une lettre à celui-ci, datée du 2 octobre, de la longueur du texte et de ce que, s’il écrit de la musique pour la totalité du livret, l’ouvrage durera plus de quatre heures. Il coupe donc dans le livret et dans la musique déjà écrite. Parmi les moyens qu’il utilise, il en est un qui nous semble mériter un examen plus attentif. Par deux fois, il transforme une aria da capo (ABA) en aria sans reprise (donc amputée d’un tiers au moins de sa longueur). Le fait que, contrairement aux récitatifs qui racontent l’action, l’air commente l’action et donc reprend plusieurs fois les mêmes membres de phrase, permet le bouleversement de l’ordre des sections musicales sans que le texte en soit altéré dans son déroulement.

    [Fig. 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11 et 12] Georg Friedrich Handel, Belshazzar, Aria « Lament not thus, o Queen », version remaniée (sans dal segno). Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Un peu plus tard, en 1745, alors que Belshazzar va être créé, une des solistes, Mrs Cibber, se retire. De nos jours, on se contenterait de la remplacer ; au lieu de cela, et pour des raisons qui nous laissent encore aujourd’hui perplexes, Handel redistribue les rôles, et par un processus de glissement de ces rôles, est amené à donner à Mr Beard (ténor), qui tenait le rôle-titre (pour ténor, donc), également le rôle de Gobrias (basse). S’ensuit une série de transpositions de certains récitatifs et airs de Gobrias pour les adapter à la tessiture d’un ténor, le remplacement d’un air par un récit, et ainsi de suite. Mais ce qui est intéressant de remarquer ici, c’est que, à l’occasion de ces aménagements, Handel réélabore totalement un air et en profite pour l’améliorer considérablement. Une simple lecture des deux versions suffit à nous convaincre que la seconde version est beaucoup plus satisfaisante musicalement (notons au passage que les deux versions sont dans l’autographe).

    [Fig. 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23 et 24] Georg Friedrich Handel, Belshazzar, Aria « Opprest with never ceasing grief », version initiale de l’autographe. Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    S’il fallait nous en convaincre davantage, le seul fait que, pour la reprise de Belshazzar en 1751, Handel confie à son copiste John Christopher Smith le soin de noter dans la partition qui sert à diriger la version remaniée en la re-transposant dans le ton initial – mi bémol (donc en l’adaptant à la tessiture du rôle), en est une preuve éclatante.

    [Fig. 25, 26, 27, 28, 29 et 30] Georg Friedrich Handel, Belshazzar, Aria « Opprest with never ceasing grief », troisième version remaniée pour les représentations de 1751. Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Ainsi est établi que la version remaniée correspond bien à un choix de Handel lui-même.

    Passons au second exemple : en 1760, Les Paladins de Rameau sont donnés à l’Académie de Musique (l’ancêtre de l’Opéra de Paris). Dans l’autographe figure une pièce instrumentale intitulée « Pantomime d’un Chinois et d’une Chinoise » que Rameau remplace, en cours de répétition ou pendant les représentations, par deux gavottes.

    [Fig. 31, 32, 33, 34 et 35] Jean-Philippe Rameau, Les Paladins, « Pantomime d’un Chinois et d’une Chinoise ». Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Si nous comparons l’intérêt musical de ces deux pièces, nous sommes frappés par l’aspect novateur de la « Pantomime »5 et par l’aspect conventionnel des « Gavottes » ; nous sommes donc en droit de nous interroger sur les raisons qui ont été à l’origine de cette substitution : une étude plus approfondie de la partition d’orchestre qui a servi à diriger (le chef à l’époque était Pierre-Montan Berton) met en évidence des annotations autographes de Rameau servant d’instructions aux copistes qui, à l’Académie de Musique, préparent les parties séparées de chant et les matériels d’orchestre : si ces annotations autographes qui entraînent des modifications du texte musical ne sont pas souvent explicites quant aux raisons qui les motivent, elles laissent toutefois à penser que Rameau agit ainsi sous trois influences : celle des chanteurs pour les pièces vocales – on en rencontre de nombreux exemples dans Les Paladins –, celle des danseurs pour les pièces qui constituent les divertissements, et celle du public pour l’ensemble de l’ouvrage : nous pouvons donc émettre l’hypothèse que le remplacement de la « Pantomime » par les « Gavottes »a été fait sous la pression, soit des danseurs, parce que la « Pantomime » n’était pas suffisamment adaptée à la danse (alors que les « Gavottes »l’étaient), soit sous celle du public, parce que la « Pantomime » suscitait l’incompréhension.

    On a donc ici affaire à deux cas diamétralement opposés (amélioration, appauvrissement), dont le seul facteur commun est l’influence des circonstances. Pour une exécution musicalement satisfaisante, il ne fait pas de doute que dans le cas de l’air de Gobrias, on choisira la version remaniée dans sa version pour basse qui correspond à la tessiture du rôle et dans le cas de Rameau, il sera difficile de résister au charme de la « Pantomime » et de lui préférer les « Gavottes », un peu fades, même si celles-ci correspondent à un choix de l’auteur qui rejette la « Pantomime » (mais est-ce vraiment lui qui la rejette ?). Quel que soit le choix, dans une édition critique, la version rejetée fera partie des notes critiques, sera imprimée en caractères minuscules et l’éditeur ne prendra pas la peine de lui adjoindre un matériel d’orchestre susceptible d’en rendre l’exécution possible. C’est à la lumière de cette constatation que nous soutenons qu’il est indispensable, dans une édition pratique, de faire figurer toutes les versions (et le matériel d’orchestre en rendant l’exécution possible) avec un statut équivalent et qu’il incombe à l’interprète de faire son choix, à la lumière d’une courte explication, aussi claire que possible et qui lui permettra de se faire une opinion. Voici par exemple les notices possibles relatives aux pièces citées en exemple6.

    [Fig. 36] Jean-Philippe Rameau, Les Paladins – Georg Friedrich Handel, Belshazzar. Extrait des notes critiques. Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    On le voit, à la notion d’édition pratique telle que la concevaient les éditeurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, c’est-à-dire une édition « prête à être jouée », peu à peu se substitue une autre notion, celle du choix que peut faire l’interprète, pourvu qu’on lui en donne les moyens. Les pratiques – que nous jugeons aujourd’hui condamnables – suivies par les éditions pratiques du XXe siècle ont certainement été influencées par le fait qu’au tournant du siècle, le texte musical est devenu de plus en plus précis, à un moment où le compositeur prenait le pouvoir et imposait tous les paramètres de jeu : nuances, phrasés, tempi, etc., et que dès lors, l’interprète se voyait cantonné dans le rôle d’un exécutant. Cependant, on ne peut se défendre d’être troublé, à l’écoute des premiers enregistrements que nous ont laissés les compositeurs de leurs propres œuvres, des libertés qu’ils s’octroyent, en terme de tempi et de nuances particulièrement. Est-ce à dire qu’ils ne respectent pas le texte ? C’est plutôt qu’il nous faut bien admettre que leur pensée évolue. Ce n’est certes pas la porte ouverte à prendre le contrepied d’un texte, voyons-y davantage une incitation à examiner avec plus d’attention les différentes données et à les relativiser. En effet, parmi toutes les sources qu’on peut réunir lorsqu’on se penche sur une pièce, un certain nombre sont davantage des témoignages de pratiques d’interprétation ou d’altérations dues aux circonstances qu’une pure volonté de l’auteur. Il suffit pour s’en convaincre de se pencher, entres autres, sur les indications de phrasés (liaisons par exemple qui, à l’origine, figurent un groupe de notes énoncées par une seule émission de voix ou un seul coup d’archet – comme en témoigne la mauvaise lecture qui a été faite au XIXe siècle des liaisons de phrasé chez Mozart, qui en principe ne dépassaient pas une mesure), les tempi métronomiques, parfois imposés par les éditeurs, sans parler des modifications de nuances imposés par l’évolution de la facture des instruments qui deviennent de plus en plus puissants, ce qui modifie ipso facto les équilibres dynamiques. Comme on le voit, seule une connaissance intime des différents éléments, replacés dans leur contexte, et en pleine conscience de la signification qu’ils revêtent à l’époque considérée peut éclairer celui qui s’efforce d’établir un texte fiable et, a fortiori, celui qui le joue. Si ce rôle était jusqu’à présent dévolu à l’éditeur, on ne peut que souhaiter que l’interprète se l’approprie de plus en plus.

    À côté de l’utilisation des fac-similés qui se développe considérablement et dont l’usage remet parfois en question un aspect inattendu d’un texte que l’on croyait fiable, le développement des logiciels de gravure incite de plus en plus d’interprètes à se lancer dans l’édition. Ce qui a été exposé précédemment montre combien l’établissement d’un texte est délicat, et que transcrire fidèlement en notation moderne un seul document (une édition ancienne par exemple, et encore faut-il le faire sans ajouter de fautes) n’est pas « éditer » un texte. À ces grandes lignes, nous souhaiterions pour conclure ajouter quelques exemples de détail qui montrent qu’un examen minutieux de la partition et une bonne compréhension de ce qu’on y voit est indispensable.

    Premier exemple : l’apocope dans le texte littéraire des Madrigaux de Monteverdi

    Dans le cas des Madrigaux, on a toujours une source unique autorisée – avec toutefois des reéditions dans lesquelles des fautes ont été corrigées et d’autres fautes ont été introduites[7] –, l’autographe ne nous étant pas parvenu et les copies manuscrites étant la plupart du temps des arrangements. La source se présente sous forme de parties séparées qu’il faut mettre en partition. Très souvent, les apocopes ne sont pas régulières et relativement souvent, elles peuvent induire en erreur. Ainsi, dans le texte chanté « Da te part’e non moro », « part’e » peut être perçu de prime abord par quelqu’un qui n’est pas absolument familier de la langue comme « parte e », alors qu’il s’agit d’une première personne « parto e ». Dans ce cas, et dans un but pratique, on ne peut guère éviter d’attenter à l’intégrité du texte original et de supprimer l’apocope pour éviter toute ambiguïté.

    [Fig. 37] Claudio Monteverdi, Il quarto libro de Madrigali, « Ah dolente partita », mes. 32-36. Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Second exemple : l’utilisation de l’indication piano

    [Fig. 38] Georg Friedrich Handel, Belshazzar, Acte II scène 1, Aria « Amaz’d to find the foe so near » (Cyrus). Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Dans cet exemple, Handel prend la peine de répéter, à quelques mesures de distance, l’indication piano (levée de la mesure 17 et mesure 21). Contrairement à ce qu’un œil peu averti pourrait supposer, il ne s’agit ni d’une erreur ni d’une négligence, mais simplement d’une précaution, car la tendance générale, après le premier piano, que l’on peut aussi considérer comme la simple indication que le chanteur « entre », sera de donner plus de son (on trouve fréquemment d’autres exemples similaires chez Handel). Un siècle plus tard, on écrira sempre piano.

    Troisième exemple : l’improvisation.

    On le sait, l’usage voulait qu’au XVIIIe siècle (mais pas seulement, bien sûr), on « embellisse » une mélodie. Tous les théoriciens de l’époque en font un fondement de la bonne manière de jouer, tout en mettant en garde l’interprète contre les excès8. Or on trouve fréquemment dans les sources des exemples d’embellissements, parfois autographes, que les éditions scientifiques relèguent au rang de « variantes ». Il s’agit là purement et simplement d’une erreur de perspective, car si la version non ornée est graphiquement la bonne, c’est bien la version embellie qui musicalement doit primer.

    [Fig. 39] Carl Philipp Emanuel Bach, Sechs Sonaten fürs Clavier mit veränderten reprisen Wq. 50, G.L. Winter Berlin, 1760. Copie d’un volume de la Bibliothèque Nationale [Rés.F.1664] portant des annotations et embellissements autographes, p. 28.

    Comme on l’a vu, un texte musical est loin d’être figé, et même revêt des apparences différentes suivant le document auquel on se réfère, chaque apparence étant toujours liée à un contexte historique et/ou esthétique. À un moment où de nombreuses bibliothèques mettent en ligne les trésors dont elles sont les gardiennes, l’accès direct aux sources est devenu, par rapport à ce qu’il était il y a encore une vingtaine d’années, d’une facilité déconcertante. Ceci toutefois ne va pas sans un danger de confusion. Gageons que, s’appuyant sur des travaux musicologiques qui ont toute leur place et ne sont pas près de perdre leur statut de référence, l’interprète curieux puisse se faire sa propre opinion, effectue ses propres choix musicaux, et inlassablement les remette en question à la lumière de ce que sa propre pratique et sa réflexion lui auront appris.

    Notes

    1 Charles Malherbe (1853-1911) : musicologue et compositeur, collectionneur d’autographes musicaux et archiviste-bibliothécaire de l’Opéra de Paris.

    2 Naturellement, si l’on excepte les fautes manifestes, il convient d’en faire état et de justifier ses choix et décisions.

    3 Par exemple : Trio sonatas, violins (2), continuo, op. 1 The score of the four setts of sonatas / compos’d by Arcangelo Corelli for two violins & a bass ; the whole carefully corrected by several … masters and revised by Dr. Pepusch. London : John Johnson, [1740] (Engrav’d with the utmost exactness by Tho. Cross). Ne perdons pas de vue qu’à l’époque, Pepusch est très probablement beaucoup plus connu des anglais que ne l’est Corelli.

    4 La page de titre indique : Manuel de Falla / CONCERTO / pour clavecin (ou piano) [sic]/ flûte, hautbois, clarinette, violon ou [sic]violoncelle. Si en effet l’exécution au piano est envisagée, la mention « violon ou violoncelle » est une grossière erreur, c’est bien « violon et violoncelle ».

    5 Le début et la mesure 24 préfigurent étrangement les hardiesses de la très célèbre « Contredanse » des Boréades.

    6 Dans les notices concernant Belshazzar, les abréviations suivantes sont utilisées pour renvoyer aux sources : A = Autographe / Ps = Production score [la partition d’orchestre ayant servi aux exécutions, non seulement celles de 1745, mais aussi celles des reprises de 1751 et 1758] / W = Edition Walsh [1745] / Wr = Edition Wright and C° [1783].

    En ce qui concerne Les Paladins, nous possédons un volume de la main d’un des copistes de l’Académie de Musique, dans lequel on trouve toutes les pièces qui ont été retirées de la partition de direction (appelée « la grande partition »). Ce volume était manifestement destiné à l’archivage.

    7 Il est frappant de constater que Malipiero, dans son édition Monteverdi, qui date de la première moitié du siècle dernier, privilégie les éditions les plus tardives, y compris en reproduisant très souvent les fautes qui ne figuraient pas dans les premières éditions.

    8 « Beaucoup de personnes s’imaginent, que de savoir charger l’Adagio de beaucoup d’agrémens, & de le masquer de telle sorte, que souvent entre dix notes il y en a à peine une qui ait de l’harmonie avec la voix fondamentale, & qu’on n’entend presque plus rien du chant principal de la pièce, ce seroit l’exprimer doctement. Mais ils se trompent fort, & donnent à connoitre par là, qu’ils n’ont point le véritable bon gout […]. » (Quantz, Essai d’une méthode pour apprendre à jouer de la flute traversiere avec plusieurs remarques pour servir au bon gout dans la musique, Berlin, 1752. Chapitre XI, § 6.)

    Quelques mots à propos de :  Pascal Duc

    Pascal Duc a débuté son activité dans le milieu musical comme chargé de mission à la direction régionale des Affaires culturelles d’Île-de-France et comme administrateur du Festival d’Île-de-France. Sa rencontre avec Philippe Herreweghe, à un moment où la redécouverte de la musique ancienne prenait son plein essor en France, l’a conduit à collaborer avec ce dernier, au sein de la Chapelle royale, puis de l’Orchestre des Champs-Élysées, avant de devenir conseiller musical de William Christie aux Arts florissants, poste qu’il occupe encore actuellement, conjointement avec celui de responsable du département de musique ancienne du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

  • Écrit/oral : une équation irréductible

    Écrit/oral : une équation irréductible

    Michel Plisson et Bruno Messina

    De l’écriture des musiques non écrites en ethnomusicologie

    Résumé

    Dans le champ de l’ethnomusicologie se pose, peut-être de manière plus aiguë que dans la tradition musicale savante occidentale, la question des liens complexes qu’entretiennent la performance musicale et sa transcription à l’écrit. La dichotomie est patente entre la tradition d’une musique (et bien souvent de la danse, gestuelle du corps et des mains inséparable de la musique) et son écriture sur le papier dans un code qui lui est culturellement étranger quoique plus ou moins accepté universellement. C’est là un des problèmes auquel l’ethnomusicologie s’est souvent heurtée et se heurte encore malgré les nombreuses tentatives pour surmonter cette contradiction : rendre compte d’une tradition avec des moyens qui lui sont épistémologiquement et culturellement étrangers.

    Cependant les recherches récentes montrent que dans des situations et des traditions musicales où parfois, pourrait-on dire, on s’y attendait le moins, l’écrit a pu faciliter l’oral.

    Après avoir tenté de cerner la difficile notion d’oralité, cet article nous permettra de mener quelques réflexions sur les relations complexes qui, en ethnomusicologie, unissent musiques de traditions écrites et non écrites.

    En ethnomusicologie, dont il est bon de rappeler que l’objet est d’étudier « les musiques dans leur contexte » – c’est au moins le cas dans sa tradition historique – la question des relations entre musiques écrites et non écrites est un des thèmes les plus interrogés. Très souvent abordé, il est au centre des préoccupations épistémologiques des ethnomusicologues. Cette question croise plusieurs problématiques qui lui sont liées, comme celle de la relation entre musique savante et musique populaire, celle des relations cognitives entre écrit et oral, des liens entre son et signe, forme et contenu, signifiant et signifié, comme les problématiques liées à la mémorisation, à la transmission et aux liens entre modèle et variation dans l’improvisation des musiques de tradition orale. Dans les quelques pages qui suivent, nous nous intéresserons tout particulièrement à la transposition de la musique du flux sonore complexe en continu à sa représentation écrite en temps zéro, c’est-à-dire aux problèmes liés à ce qu’on appelle la transcription.

    Le problème de la transcription se pose bien évidemment tout d’abord pour les musiques des sociétés qui ignorent l’écriture. Mais cette question se pose aussi pour les musiques traditionnelles et/ou populaires qui vivent, se pratiquent et se transmettent dans des sociétés dominées par l’écriture musicale, qu’il s’agisse de musiques populaires urbaines ou traditionnelles rurales qui n’utilisent pas (ou peu) la notation écrite pour la performance ou pour la transmission (musique irlandaise, musique bretonne, musique traditionnelle roumaine, etc.). Le problème se pose également dans le cas où le sens de l’écrit a été perdu, où le lien entre codes symboliques musicaux écrits et contenu oral n’existe plus et pour lequel une « reconstitution », un « réajustement », une « réadaptation » écrit-oral est nécessaire. Enfin, la question de la validité du passage d’un flux sonore en continu à un écrit fixé se pose aussi au sein de la tradition dite occidentale et savante. Si nous n’aborderons que peu ce point ici (d’autant qu’il sera sans doute largement développé dans cette revue par nos collègues du Conservatoire de Paris), nous ne considérons pas qu’il soit extérieur aux préoccupations de la discipline. Ce n’est donc pas seulement un problème culturel qui est posé mais celui plus universel des relations complexes entre l’oral et l’écrit, quel que soient cet oral et l’écrit qui est censé lui correspondre.

    Nous tenterons dans un premier temps d’aborder théoriquement ces divers questionnements liés aux relations complexes entre écriture et oralité avant de les illustrer de manière plus concrète à partir de quelques exemples, pris dans différentes traditions du monde, y compris celles considérées comme « écrites », en Amérique latine – terrain que labourent les auteurs de ces lignes depuis un certain temps déjà1 et qui constitue un champ particulièrement riche en matière de relations entre musiques écrites et non écrites.

    Le retour de terrain

    Lorsque l’ethnomusicologue revient de son « terrain », après plusieurs mois passés, immergé, dans le monde de l’« autre », au point de se retrouver parfois « décalé » dans sa culture d’origine, que le vécu s’est éloigné et avec lui les odeurs, les couleurs ainsi que les autres sensations ; lorsque le temps et l’espace sont transposés et chamboulés, que la beauté des choses et les liens humains profonds qui se sont créés prennent le goût des souvenirs ; lorsque la tension permanente comme la retenue nécessaire devant des codes culturels étrangers se sont enfin estompés, l’ethnomusicologue commence à faire le point. Sur le bureau/table de laboratoire, il ne reste que les outils utilisés durant le voyage – appareils photos, caméras et autres instruments indispensables à la captation du son et de l’image – et surtout ces objets identitaires de la culture matérielle et cultuelle, chargés de leurs puissants symboles. Les précieux enregistrements audio et vidéo attendent alors que l’on s’occupe d’eux. Et le(s) problème(s) commence(nt), si l’on peut dire, pour l’ethnomusicologue…

    Derrière lui l’expérience, l’aventure du terrain, le vécu fascinant d’un univers qu’il n’aura peut-être plus jamais l’occasion de retrouver. Derrière lui, l’Amérique du Sud ou l’archipel indonésien, l’Afrique ou les plaines d’Asie centrale (voire le bocage normand ou les villages alpins !) et la phénoménale mise en jeu de tous ses sens devant les magnifiques timbres des orchestres de gamelan à Bali ou le groove de l’orchestre de cette communauté villageoise, dans la province de Cuzco, dans les Andes péruviennes. Derrière lui la puissance musicale des tambours chimbangueles que dirige le capitán de la cofradía, du petit village (pratiquement africain !) sur la côte caraïbe du lac de Maracaïbo, au Venezuela, lors des fêtes de saints. Derrière lui les appels des vendeurs d’oranges en Sardaigne ou les sons des marchands ambulants sur les pentes du volcan Merapi, près de Yogyakarta. Derrière lui, l’émotion indescriptible de ce langgam kroncong, chant javanais, né à Batavia, lointain cousin du fado et de son immenso tristura, enfant musical improbable d’un marin portugais et d’une Javanaise au temps des Indes orientales… Indescriptible – « intranscriptible », précisément – comme cette baguala accompagnée du membranophone à main caja, chantée dans une langue espagnole aux réminiscences de l’époque de Cervantès, dont l’écho mourant qui se répercute contre la montagne lointaine de cette immense solitude forme avec le chant un intervalle de quinte dans le plus grand silence telúrico2 que l’on puisse imaginer, celui des Andes argentines au-dessus de la ville de Salta à plus de trois mille mètres d’altitude…

    Ces événements musicaux chargés d’un contenu émotionnel puissant ont désormais vécu et il ne reste que leur mémoire, réduite à de simples phonogrammes et images qu’il faut analyser. La distance est grande entre le vécu et le rendu. Le passage du « terrain au laboratoire », fût-il plusieurs mois après le retour, est souvent difficile. Les yeux de la mémoire font revivre les émotions pendant que deux flux sonores compactés sortent des appareils hi-fi3 et nous invitent à extraire un maximum d’informations pour rendre compte des événements appartenant à la matière musicale même, mais aussi aux conditions de production du sonore dans sa globalité et au sens qu’elle véhicule dans la culture étudiée (et nous n’entrerons pas ici dans la danse qui a aussi ses difficultés de transcription, souvent à étudier conjointement au fait musical…).

    Que transcrire ?

    Devant lui maintenant les « boîtes noires », appareils dont on va extraire des images et des sons que l’on « découvre » alors, le voyage n’en laissant pas le temps. Selon les cas, la surprise peut être de taille. Dans le cas où les enregistrements sont réussis, ils sont loin de rendre les émotions musicales qui vous ont saisi sur le « terrain », en situation, lors de la performance. Reste que l’ethnomusicologue est confronté au problème de rendre compte de ce « fait total » au centre duquel se trouve ce que nous appelons musique, sachant que beaucoup de cultures ne connaissent pas de mot pour la décrire, pas plus que la nommer, l’englobant dans un ensemble plus général qui inclut rituel, fête, poésie, danse, événement social resserrant les liens identitaires du groupe… Car la musique, « c’est toujours plus que de la musique », disait l’ethnomusicologue Gilbert Rouget dans une heureuse formule !

    Comment transcrire ces musiques en temps continu par quelques signes écrits sur une feuille de papier à deux dimensions et en temps zéro ? Comment analyser ces musiques très souvent alliées, au demeurant, à la pratique de la danse, à l’énergie des corps qui se mobilisent lors des fêtes, temps fort du groupe social, lors des semailles, mariages, funérailles, rites de passage, de chasse, récoltes et moissons sur le terrain, avec les musiciens et les danseurs en performance ? Comment passer d’un événement sonore complexe à une écriture, sachant que celle-ci appauvrit et réduit la musique à un schéma squelettique de quelques signes… Déjà en 1937, André Schaeffner (poursuivant les réflexions de Bartók) se félicitait de l’apparition du disque pour la vulgarisation et la conservation de musiques traditionnelles qui pouvaient disparaître, mais relevait les limites de la transcription à l’écrit de la musique entendue, transcription incapable de rendre compte de tous les événements sonores. Le dépouillement récent de certaines de ses archives lors de recherches sur l’histoire de l’ethnomusicologie en France nous montre avec quelle pertinence Schaeffner posait le problème. L’extrait de texte suivant, encore inédit, nous offre ainsi une belle occasion de rendre hommage à ce grand ethnomusicologue et intellectuel4 :

    « Et je pense tout de suite à ces chants de populations lointaines que l’écriture musicale la plus minutieuse ne parviendrait pas à transcrire soit à cause d’intervalles qui ne correspondent pas aux nôtres, soit à cause d’effets de timbres, de singularités d’émission, de tous ces à-côtés que j’appelle bruitismes vocaux. Il existe, par exemple, des chants de piroguiers d’une île du nord-ouest de Madagascar, l’île de Nossibé, où il semblerait que le chant fût à bouche non pas fermée, mais comme à demi-baillonnée, à demi-close par une invisible sourdine. Ces chants, réduits à leurs notes pures et tels qu’on pourrait en effet les transcrire, sont des plus simples : mais la façon même d’émettre la voix, détail qui échappe à toute notation, y est autrement essentielle. La particularité de ces chants réside entièrement dans le timbre d’émission ; or ce timbre, le disque nous le restitue dans une certaine mesure ou tout au moins nous en fait soupçonner l’extrême importance »5.

    La question de la pertinence

    En plus des problèmes épistémologiques et méthodologiques de transcription par l’écrit d’une musique par nature orale, l’ethnomusicologue doit également faire face à un autre type de problème, peut-être plus spécifique à l’ethnomusicologie qu’à la musicologie – mais ce n’est pas certain –, celui de la pertinence musicale, c’est-à-dire de ce qui fait sens dans la culture étudiée. L’ethnomusicologue apprend vite que non seulement les codes utilisés à l’écrit par le chercheur pour l’analyse sont étrangers à la culture étudiée, mais aussi que ce qui sera pertinent pour lui-même ne le sera pas nécessairement pour les musiciens de la culture considérée. L’« oreille culturelle » du chercheur n’est pas la même que celle du musicien de la tradition étudiée. Les concepts de semblable et de différent, de répétition, de hauteur de notes, de mélodies, de système scalaire, de variation, d’ornements, de « mélismes », de timbre, d’éthos, d’agogique, de tout ce qui produit l’émotion dans une culture musicale donnée sont différents, voire opposés à sa culture propre. Cette contradiction irréductible entre la culture du chercheur et celle de la musique qu’il étudie se cristallise en ethnomusicologie par le double concept issu de la linguistique étique ≠ émique6. La profonde assimilation de cette position épistémologique est indispensable à tout chercheur parfois confronté (et même souvent !) à des problèmes complexes sur le terrain.

    Le chercheur doit donc s’éduquer à la pertinence musicale, se fabriquer une « oreille musicale culturelle », celle du groupe social, de l’ethnie qu’il étudie. Cette perception peut lui être facilitée par sa culture d’origine, mais pas nécessairement, surtout s’il y a rejet (ce qui arrive souvent !), ou bien être totalement étrangère à son histoire et donc obtenue par adhésion volontaire individuelle et non par mimétisme, en fonction de nombreux phénomènes qui relèvent de la complexité de l’idiosyncrasie individuelle. Ainsi, dans la musique traditionnelle vietnamienne de cithare Dan Tranh, le vibrato (rung) est un des ornements qui donne son identité au « mode »7. Dans cette musique (ancienne musique de cour de Hué) très codifiée et sophistiquée, les notes sur lesquelles ce vibrato doit se faire, son amplitude et la manière dont on l’exécute sont caractéristiques du mode. Nam est considéré comme le mode triste. Dans ce mode, le désespoir le plus sombre se manifeste par un vibrato provoqué par un enfoncement vertical de la corde d’une amplitude de deux degrés. Ce vibrato est placé sur la quarte de l’échelle modale et ne joue son rôle émotionnel maximum que lorsqu’il s’agit de la dernière note d’une phrase mélodique (cadence suspensive « déchirante »)8. Il est évident que le vibrato « occidental », outre le fait que la modulation périodique de la corde est effectuée horizontalement et que l’effet sonore en est très différent, n’a pas du tout le même sens, la même pertinence musicale. C’est de cette pertinence culturelle musicale dont l’ethnomusicologue doit traiter dans son analyse.

    Plusieurs écrits pour un même problème

    Ainsi, outre les problèmes relatifs à la représentation graphique de ces deux phénomènes musicaux très différents l’un de l’autre, l’ethnomusicologue devra tenter de rendre compte – par l’écrit – de la pertinence musicale de ce vibrato vietnamien qui n’est pas un simple ornement d’une mélodie comme cela pourra être le cas dans la tradition classique occidentale, mais un élément constitutif du mode choisi par le musicien dans la musique traditionnelle pour cithare du Viêt Nam. Concernant précisément cette tradition vietnamienne de musique pour cithare, il faut ajouter que la transcription à l’écrit de ce vibrato, que l’on peut qualifier de « vibrato modal », pourra se faire soit dans l’écriture musicale vernaculaire (le Viêt Nam comme d’autres pays en Asie connaissant une écriture musicale depuis très longtemps), soit dans l’écriture musicale occidentale classique. L’une ou l’autre de ces deux écritures musicales sont en effet utilisées au Viêt Nam dans les conservatoires et écoles de musique.

    Notons également qu’il n’est pas plus simple de représenter ce « vibrato modal » vietnamien par les moyens de l’écriture musicale de la tradition vernaculaire que par les moyens de l’écriture occidentale classique. Les problèmes de la relation du son au signe sont de même nature et posent les mêmes difficultés épistémologiques dans les deux cas. Puisqu’il y a ici deux écritures possibles pour une même musique, deux signes écrits différents (ou plusieurs…) pourront donc être utilisés pour la représentation écrite de cette musique et pourront varier au cours de l’histoire comme pour n’importe quelle tradition musicale. Notons que la musique du Viêt Nam n’est pas la seule à être dans ce cas ; d’autres traditions musicales connaissent également plusieurs écritures musicales vernaculaires9. La musique vietnamienne est bien une musique écrite mais qui s’apprend par la tradition orale, ce qui ne la distingue pas de toutes les autres musiques de la planète. Une fois la musique apprise à l’oral, le musicien peut utiliser une ou plusieurs écritures pour faciliter la mémorisation ou même en inventer une nouvelle. Mais il peut aussi s’en passer car « l’écriture n’est qu’un aide-mémoire et le but est de s’en débarrasser », comme le précise la musicienne et ethnomusicologue Yvonne Duong.

    Le cas est encore plus probant pour la Chine, dont les notations musicales écrites sont parmi les plus anciennes du monde. On trouve au Ve siècle avant notre ère la désignation de hauteurs relatives de notes sur des cloches en bronze. Au Xe siècle, des tablatures pour le luth pipa, au XIIe siècle des tablatures pour la cithare qin puis au cours des siècles qui suivent plusieurs notations dont la notation gongche en colonnes verticales parallèles qui, outre les hauteurs, incluent également des paramètres tels que les durées, les accents et d’autres encore tels les doigtés. Cette notation n’est plus utilisée aujourd’hui que dans quelques régions de la Chine continentale. Il existe également la notation jianpu (en français notation Chevé), notation chiffrée qu’utilisent beaucoup de musiciens chinois (y compris et jusque dans le métro parisien !) et bien sûr la notation classique occidentale utilisée aussi pour lire la musique chinoise. Ces notations sont prescriptives et aussi descriptives. La notation Chevé « permet de noter un air entendu »10 et éventuellement d’analyser la musique à partir d’un écrit. François Picard s’insurge contre le fait que l’on a longtemps qualifié en Occident les notations écrites chinoises du terme dévalorisant d’aide-mémoire. Il précise, concernant la musique chinoise :

    « Plus qu’un aide-mémoire, la notation est le support de la transmission, le moyen aussi, après une interruption forcée comme le pays en a vécue avec la Révolution culturelle, de renouer avec la tradition. »11

    Dans ce cas, c’est bien la notation écrite qui a soutenu la tradition orale.

    L’oral reste le plus fort

    Il reste que la tradition orale est très puissante, pour la musique comme pour le texte, lorsque les conditions matérielles et sociales restent relativement stables. La tradition orale joue alors tout son rôle et la mémoire collective est d’une belle efficacité, comme l’ont constaté nombre d’ethnomusicologues sur le terrain. Le travail de mémorisation est considérable, mémorisation que l’omniprésence, pour ne pas dire l’omnipotence de l’écrit tend à affaiblir dans les sociétés modernes. Dans beaucoup de groupes sociaux, la mémorisation fait appel à des moyens mnémotechniques surprenants qui ne rendent pas utile le recours à l’écrit. En Pays basque français, le bertsulari improvise des vers rimés sur n’importe quel sujet que demande le public. En étudiant les techniques de Mihura, un improvisateur basque, Denis Laborde décrypte cette fascinante capacité à mémoriser grâce à des méthodes mnémotechniques complexes : il s’appuie « sur la mémorisation préalable de trois mille mots classés par assonances » et l’enrichit régulièrement de mots nouveaux. « [Il] se fait des emplacements dans la tête » et « un lieu différent pour chaque vers » où il ira puiser dans l’instant au moment venu. Ce n’est pas un lieu de conservation mais un « réservoir de mémoire vive dans lequel l’improvisateur va puiser dans la performance »12.

    Mais attention, cette fameuse tradition orale peut aussi tenir cachés quelques utiles écrits et jouer des tours aux ethnomusicologues. Dans un texte très intéressant issu de l’Encyclopédie pour le XXIe siècle13, Jean-Jacques Nattiez relate cet événement où, jeune ethnomusicologue dans les années soixante, il était parti pour la première fois « faire un terrain » dans une communauté inuit du Grand Nord canadien pour étudier ces fameux chants de gorge. Dès la première rencontre et en moins de deux heures, il « allait perdre quelques illusions au sujet des musiques traditionnelles ». Ainsi, alors qu’un des membres de la communauté inuit que Nattiez enregistrait avait commencé à chanter, le voilà qui s’arrête et dit qu’il doit partir sans donner d’autres explications. Et c’est le lendemain qu’il explique à Nattiez que la veille, « il ne s’était plus souvenu de la suite du texte et qu’il était retourné chez lui consulter un cahier dans lequel il avait consigné les textes de tous les chants de son répertoire ». Il les avait notés avec « l’alphabet syllabique que les missionnaires avaient créé à la fin du XIXe siècle pour traduire la Bible en inuktitut ». Pour Nattiez, « c’en était fini [des] illusions sur les musiques de tradition orale ». Le recours à l’écriture, « au moins pour le texte », avait permis de fixer le contenu poétique des chants. Ainsi, conclut Nattiez, « les rapports entre oralité et écriture n’étaient pas aussi simples que l’ethnomusicologie de l’époque me l’avait enseigné »14.

    Mais l’oral a besoin de l’écrit

    La problématique musique écrite/musique non écrite – qui par facilité et préjugé tend à se superposer dans la conscience musicale occidentale dominante au couple musique savante/musique populaire – est complètement détricotée dans de multiples exemples fournis par l’ethnomusicologie et l’étude des pratiques musicales sur le terrain. La région de l’Appenzell en Suisse alémanique connaît une tradition villageoise d’orchestres à cordes (incluant une cithare sur cadre). Lothaire Mabru a étudié tout particulièrement les pratiques d’un quintette à cordes connu localement sous le nom de « Original Appenzeller Streichmusik Edelweiss »15. Cette tradition déjà longue, dont, selon Mabru, la formation en quintette a pu se constituer au cours du XIXe siècle et se fixer dans les années 1880, continue à véhiculer une musique qui se transmet très souvent dans le cadre familial ou de voisinage. La pratique intègre la connaissance et l’usage de la partition écrite mais les musiciens jouent souvent sans partition. Lorsque l’on pose la question aux musiciens pour tenter de savoir s’ils considèrent leur tradition musicale comme écrite ou non écrite, la réponse est sans détour : leur tradition musicale est orale. « D’ailleurs certains d’entre nous, ajoutent-ils, lisent peu ou pas la musique ». Mabru relate qu’un jour, l’un des vieux musiciens du groupe l’invita chez lui et lui ouvrit une armoire, laquelle était remplie de centaines de partitions (partitions imprimées et/ou manuscrites) de musique pour ensemble à cordes qu’il utilisait pour l’orchestre16. Mais comme le souligne Mabru :

    « [la] connaissance du solfège ne signifie pas pour autant écriture complète des pièces : seule la partie de premier violon est écrite, quelquefois pourvue du chiffrage harmonique. C’est par une longue pratique et une codification de la musique intériorisée par les musiciens que ceux-ci peuvent développer leur jeu sans avoir recours à la partition. »17

    Dans ce cas, seul le premier violon lit et les autres musiciens le suivent. Mais le premier violon peut aussi lire chez lui une partition (plus ou moins bien ou rapidement…), l’apprendre par cœur, inventer mentalement des ajouts qui peuvent la modifier en gardant la même structure mélodico-harmonique ou l’arranger quelque peu et arriver sans partition pour la répétition, dire aux autres musiciens par exemple, qu’à la mesure 8 on passe en sol majeur pour deux mesures avant de redescendre sur  et donner ainsi l’impression qu’il n’y a pas d’écrit et que la tradition est seulement orale.

    L’écrit peut être présent ou non dans la performance, c’est variable18. Mais là n’est pas l’essentiel ; en revanche, le code de l’écriture est connu ; un seul musicien suffit pour cela. Le reste dépend des sympathies et réactions idiosyncratiques particulières que chaque personne entretient avec la mémoire, l’écrit en général et la lecture de partitions en particulier. Mais quoiqu’il en soit, l’écrit est bien présent collectivement à divers titres dans cette tradition musicale qu’on dit pourtant « orale ». On comprend aisément que la transmission par l’écriture solfégique est ici beaucoup plus qu’un simple aide-mémoire. Outre les liens importants de convivialité de voisinage ou intergénérationnels et de transmission que le déchiffrage de la partition suscite dans ces rudes pays de montagne isolés plusieurs mois de l’année par l’hiver et la neige, l’écrit structure le répertoire, permet la classification rapide des thèmes à jouer et la transcription – voire les arrangements – plus facile à faire à l’écrit qu’à l’oral, pour cet ensemble à cordes dont le répertoire consiste essentiellement en « musique à danser » : valse, polka, scottish, mazurka et quelques chants yodel transcrits. Il facilite aussi la créativité compositionnelle puisque cet ensemble peut « s’enrichir également de pièces de concert »19.

    Le légitime écrit

    Sur un plan symbolique, l’écrit, toujours plus ou moins sacralisé, légitime fortement la musique. Notez cette expression connue dans les conservatoires : « jouer sans musique » pour dire « sans partition ». Sans que personne s’en émeuve, elle arrive à lier indéfectiblement l’écrit au musical. Car l’écrit bien souvent s’incorpore à la tradition, que la transmission et la lecture solfégique se fasse sur le tas ou, plus simplement, parce que les jeunes générations sont passées par une école de musique. Se forment alors des rapports écrit-oral ambigus où l’écrit semble apporter à l’oral la légitimité qui lui aurait manqué. Cet exemple s’est vu dans beaucoup de traditions musicales, comme celle du jazz, tout particulièrement dans la tradition de La Nouvelle-Orléans20 et celles de beaucoup de musiques traditionnelles d’Amérique latine, au Brésil, en Colombie, au Venezuela, au Pérou, en Argentine…

    Les musiciens lisant plus ou moins, ils peuvent aussi avoir une partition devant eux sur un pupitre et « faire semblant ». On voit bien alors que les catégorisations ne sont pas très solides, que très certainement les auteurs des premières partitions qui ont constitué ces « stocks » de musiques traditionnelles ont puisé en continu pendant des décennies dans les catégories savantes autant que populaires, en fonction des opportunités, comme ils en avaient envie, aucun processus d’académisation ne déterminant des catégories rigides, fixes, établissant une norme, décrétant des interdits, formulant un jugement, une distinction bourdieusienne entre ce qui doit se faire et ce qui ne doit pas se faire… Les musiciens occidentaux dits « savants » ne l’ont-ils pas fait eux-mêmes tant de fois, en empruntant à la musique populaire mélodies, rythmes, formes de danse, carrures, etc. ? Inversement, le « populaire » a emprunté au « savant » tout ce dont il a eu envie, chaque fois qu’il en a eu envie ou qu’il cherchait à se donner les attributs d’une supposée légitimité.

    La logique de l’écriture et ses limites

    Le même phénomène sonore peut donc être transcrit à l’écrit par plusieurs signes ; le musicien pouvant lire la musique dans un système ou dans plusieurs ou se passer totalement d’une écriture graphique. Ce n’est donc pas la musique qui est écrite mais les signes qui la représentent. Tout comme dans le domaine linguistique, une langue peut être représentée par plusieurs écritures21. Ainsi, dans la musique occidentale savante qui jusqu’à aujourd’hui a développé une relation complexe avec les signes et symboles utilisés pour sa représentation, transformés sur plus de dix siècles, en permettant de prolonger la mémoire et stimuler la créativité. Nouant avec l’oralité des rapports tout aussi complexes, notre écriture de la musique n’a cessé de se transformer jusqu’à l’outil prescriptif et normatif qu’il est aujourd’hui mais dont la traduction du mouvement musical réel reste dans tous les cas limitée, et bien souvent inadaptée.

    Envisager les relations entre musiques écrites et non écrites c’est aussi envisager ce qui se passe lorsque l’on passe d’une tradition purement orale à l’écriture. Quels sont les processus qui se mettent en place dans le rapport à la connaissance et aux mécanismes mentaux qui s’en dégagent ? L’écriture musicale n’étant qu’un cas particulier de l’écriture, nous évoquerons rapidement la transformation d’une pensée en signes censés la représenter et les limites de cette représentation dans le cas particulier de la musique, phénomène à la fois fugace et mouvant.

    Dans sa Grammatologie, Jacques Derrida affirme que, héritée de la métaphysique occidentale, la parole est le lieu de la vérité ; on assigne à l’écriture un rôle secondaire, de simple image de la parole vive, de la langue naturelle : « la lecture et l’écriture, la production ou l’interprétation des signes, le texte en général, comme tissu de signes, se laissent confiner dans la secondarité »22. Mais l’écrit s’émancipe de l’oral. Avec l’écriture (et donc l’écriture musicale) s’installe une sorte de spécificité de la pensée, un « savoir graphique », une « raison graphique » selon les termes de Jack Goody23. L’écriture n’est pas un « doublet visuel », une représentation neutre de la parole et du chant. Et « dès que l’écriture cesse d’être la servante de la parole […], elle se voit suspectée de trahir la pensée, de l’asservir à la tyrannie de la Lettre »24. Le linguiste Ferdinand de Saussure affirme d’ailleurs que « la langue a une tradition indépendante de l’écriture »25.

    L’écriture entraîne une certaine codification26. Dans les sociétés à transmission orale, « la mémoire est souvent flottante », dit Goody. En Afrique de l’Ouest, il collecte chez les LoDagaa les mythes épiques. Certains de ces mythes font plusieurs milliers de vers. Jack Goody se pose la question des procédés cognitifs qui permettent de mémoriser d’aussi longs textes sans les écrire. Collectant sur plusieurs années ces très longs textes récitatifs, il se rend alors compte « qu’il n’existait pas une seule version du mythe qui soit la réplique exacte d’une autre »27. En fait, « les gens ne les conservaient pas mot à mot : ils les recréaient ou même les réinventaient à chaque récitation. En même temps, personne ne sait qu’une version est différente d’une autre ». C’est un « bouche-à-oreille » créatif. La question du semblable et du différent est donc ici posée. Dans une culture orale, ajoute-t-il, « les choses changent tout le temps mais personne ne s’en rend compte »28.

    Il en est de la parole comme de la musique. L’absence de texte permet cette créativité dans laquelle la tradition prolonge la tradition et la renouvelle en permanence. En revanche, l’écrit qui fixe les choses modifie la relation au savoir et à la mémorisation car l’écrit obéit à des lois qui lui sont propres.

    La notation musicale appartient à l’univers statique de la logique formelle

    L’écrit, beaucoup plus que l’oral, développe tous les avantages de ce que, après les philosophes grecs repris par la tradition occidentale, on nomme la logique formelle29. Il la pousse dans ses retranchements. L’écrit obéit à des lois qui appartiennent à une logique à deux dimensions en temps immobile. Cette « raison graphique » qui consiste à passer d’un flux sonore en continu à une ou des formes écrites (partition ou autres…) induit des modes de raisonnement qui relèvent de fait, consciemment ou non, de la logique dite formelle. Parmi ces principes de logique se trouve le principe d’identité selon lequel une chose est et ne peut être qu’elle-même et celui de non-contradiction selon lequel si une chose est vraie l’autre est fausse30. Comme le dit Jack Goody, « il n’est pas difficile en effet de mener des propos en contradiction où vous dites une chose puis une autre une demi-heure plus tard ». En revanche, « il est très facile de percevoir une contradiction entre deux termes lorsque vous pouvez juxtaposer deux feuilles de papier et constater les différences entre deux énoncés »31. Face au texte, de façon consciente ou non, les moyens cognitifs du développement de la connaissance se modifient et transforment en catégories définissables et fixes des entités jusqu’alors mouvantes. La logique formelle décrit le réel sur un temps zéro, non développé, alors que la musique – comme la parole – est un phénomène en continu sans cesse en transformation.

    En logique formelle, A est toujours égal à A. L’analogie, la proximité ne sont pas des vertus logiques. L’identité si. La similarité, le « ça ressemble un peu à » ne peut s’écrire selon les lois de la logique formelle. Une presque noire, une plus que blanche, ça n’existe pas à l’écrit dans une écriture simple. Même si la notation occidentale n’a cessé de tenter d’assouplir, de suppléer à cette rigidité formelle par des signes comme la notation rubato32et quelques autres signes, en musique, in fine la rigidité du signe écrit s’impose. La durée d’une note n’est pas toujours égale à elle-même mais en revanche, sa représentation écrite l’est. Le signe d’une noire sera donc égal en théorie à la durée d’une noire. En retour, si l’on désire jouer une note de même durée on devra écrire une noire. Mais si l’on désire jouer une note juste un peu plus courte qu’une noire mais plus longue qu’une croche, la notation ne le permet pas et n’offre que des palliatifs peu satisfaisants, tel le point et quelques autres.

    Ce deuxième principe de logique formelle dit d’« identité » signifie en musique que le signe renvoie toujours à la même durée et la même durée renvoie donc au même signe. Il en est de même bien sûr pour tous les autres paramètres musicaux comme la hauteur des notes et les centaines de signes que comporte la notation musicale moderne occidentale qui tente d’ajuster au plus près la notation de la musique à la musique elle-même. De la même manière, en fonction du principe de « non-contradiction », un même objet musical ne pourra appartenir à deux ensembles différents. À l’écrit, le même élément ne pourra appartenir à deux catégories à la fois, à l’oral si. Selon la formule consacrée : « le scribe peut trancher, pas le griot », note Jack Goody.

    L’écrit transforme ainsi le statut de la connaissance en introduisant des catégories formelles qui permettent de mieux la maîtriser avec le très grand avantage de créer autant de catégories que nécessaire sans encombrer la mémoire de ces classements. Il permet de développer à grande échelle l’abstraction et aussi, comme le note Jack Goody, la réflexion sur la connaissance elle-même, ce que l’on appelle la « distance », c’est-à-dire non plus la raison graphique mais « la raison critique » permettant la naissance de théories et le développement de la rationalité, de la pensée logique et de la communication. Pour répondre à la question posée par Scaldaferri, il y a donc bien un intérêt à écrire la musique non écrite33. L’écrit crée la forme et le jeu désormais possible entre forme et fond, entre signifiant et signifié, entre contenu et contenant… Il dissocie l’espace et le temps. L’écrit peut se promener, changer de culture ou de pays, être enfermé par des moines et resurgir des siècles plus tard. C’est donc un avantage et un inconvénient. On connaît les codes pour écrire et on saura les utiliser puisque l’on a appris le sens des signes dans la culture considérée. En revanche, nous devrons faire entrer notre musique réelle, celle que nous avons dans la tête, dans ces codes formels dont nous connaissons les limites. Le fond devra s’adapter à la forme. Le réel devra donc se plier à ces codes et non pas l’inverse sachant qu’il n’y parviendrait pas vraiment. Ce sont toutes les limites de l’écrit pour l’écriture des musiques de tradition non écrite et le musicien doit le savoir. Il y a un décalage entre la musique et le signe qui sert à la représenter que l’ethnomusicologue comme le musicien traditionnel qui veut utiliser l’écriture musicale occidentale doit intégrer.

    La représentation des concepts

    Parmi les paramètres les plus difficiles à représenter dans l’écriture des musiques de tradition orale, il y a ceux liés aux concepts de cycles, de mètre et de rythme. En effet, beaucoup de confusion existe entre ces concepts de rythme, pulsation, mètre et mesure, pour ne citer que les plus fréquents paramètres mentionnés. La confusion entre concepts mal formalisés, si l’on peut dire, aggrave encore le problème de leur transcription à l’écrit car il y a alors plusieurs signes possibles pour représenter un même phénomène musical. En effet, nombre de musicologues et d’ethnomusicologues relèvent des dizaines de définitions dans les divers dictionnaires et encyclopédies. Ainsi Jean-Jacques Nattiez, dans différents écrits, Kofi Agawu34 dans son traité sur le rythme ou encore Simha Arom qui en relève plus d’une quarantaine et cite de nombreux musicologues dont le canadien Kolinski ayant à lui seul relevé plus d’« une cinquantaine de sens différents du mot rythme »35. Ces définitions démontrent la difficulté à rendre compte de ce que tout le monde entend mais que personne n’arrive à écrire.

    Et les ethnomusicologues ne semblent d’ailleurs pas les seuls à se plaindre de ces codes écrits qui ne correspondant pas à leur pensée ou d’une pensée qui ne parvient pas à trouver des codes écrits qui lui correspondent. Maurice Emmanuel, dans son essai sur Pelléas et Mélisande cite cette exclamation de Debussy à son professeur Jacques Durand : « On étouffe dans vos rythmes »36. On cite aussi souvent cette anecdote selon laquelle Ravel interpella un de ses interprètes lors d’un concert en lui disant : « Ne jouez que ce qui est écrit ! » Mais ne jouer « que ce qui est écrit » est impossible ! L’écrit ne donne pas toutes les informations sur le jeu musical, il laisse un espace à interpréter.

    Dans le champ des musiques populaires et/ou traditionnelles, que l’on appelle souvent « musiques non écrites », les rythmes et mélismes sont parmi les paramètres les plus difficiles à rendre compte par l’écrit musical. Or ce sont bien souvent ces deux ingrédients musicaux qui fondent la spécificité propre à chaque musique de tradition orale. Les musiciens disent que certes l’écrit peut être utile – quoique pas indispensable – mais qu’il faut se méfier de lui. Dans la performance, l’instrumentiste « devra s’habituer à regarder plus les danseurs que sa partition » et « et ne pas restituer trop fidèlement ce qui est écrit » (sinon les danseurs diront qu’il « joue comme au conservatoire… »). Il faudra donc que le musicien traditionnel soit vigilant « notamment dans l’interprétation du rythme, qui ne se prête guère au saucissonnage par mesures… ». On n’accordera pas toujours leurs vraies valeurs aux notes marquées, on les anticipera parfois légèrement, on s’inventera certaines accentuations… Certains musicologues suggèreront qu’une notation à 7/8 ou 16/8 serait plus adaptée que l’habituel 2/437.

    Il y a donc deux façons de lire le même signe : une lecture pour une musique pour laquelle il a été inventé, comme dans la tradition classique occidentale. Et puis une autre, pour la musique dont on sait que l’écrit ne lui correspond pas. Comme pour certaines formes de jazz où on écrit un rythme binaire sachant qu’il sera par convention joué de manière ternaire.

    La problématique est donc bien dans le passage « de l’écriture d’une tradition orale à la pratique orale d’une écriture » comme le soulignait en 2000 un colloque sur ce thème qui englobait la question des rapports écrit/oral chez les folkloristes du XIXe siècle38. Et elle se pose en ces termes :

    « L’erreur serait de lire l’écriture de la tradition (musicale, en l’occurrence) comme on lit une sonate ou une symphonie. On le voit, s’il y a « problème », il vient du lecteur, de sa technique de lecture, du niveau de conscience, de connaissance et de lecture qui est le sien par rapport au texte. »39

    La musique traditionnelle va donc utiliser la partition mais sans vraiment en respecter les codes. C’est encore plus vrai pour les musiques traditionnelles et populaires d’Amérique latine.

    L’Amérique latine

    L’Amérique que l’on appelle aujourd’hui latine, englobant l’Amérique centrale, les Caraïbes et l’Amérique du Sud, était avant l’arrivée des Européens riche de centaines d’ethnies, d’une complexité linguistique inouïe40, de milliers de musiques et de danses la plupart du temps ritualisées. Le choc de la colonisation puis l’arrivée de centaines de milliers d’esclaves issus de la traite négrière africaine a produit des métissages complexes. La musique que l’on appelle aujourd’hui « baroque » fut la première à y être introduite par la voie profane avec les conquistadors et par la voie religieuse, liturgique ou para-liturgique avec le clergé séculier ou régulier. Des syncrétismes nouveaux se formèrent. Toutes les pratiques musicales européennes s’acclimatèrent – le mot-clé est criollismo –, idiosyncrasie intégrant des échelles musicales nouvelles, créant de nouveaux instruments à partir des instruments européens et des nouvelles pratiques. Le paradigme rythmique fut particulièrement sollicité ; tous ces ingrédients donnent l’essentiel des musiques traditionnelles et populaires « non écrites » de l’Amérique latine d’aujourd’hui. Un gros volume de plusieurs centaines de pages ne suffirait pas à décrire le fascinant imbroglio des relations écrit-oral en Amérique latine. Dans le cadre restreint de cet article, nous nous limiterons à quelques exemples explicites.

    Méfiance de l’écrit dans les musiques orales

    Comme dans d’autres traditions musicales orales, en Amérique latine, le recours à l’écrit non seulement n’est jamais requis mais est même fortement déconseillé pour la transmission, car la tradition musicale considère l’imitation (ou la tentative d’imitation) comme un des plus graves défauts musicaux. Il procure un sentiment de rejet chez ceux pour qui cette musique fait langage41. Selon les musiciens, l’apprentissage de la tradition par la partition écrite donne de mauvaises habitudes. Elle incite à suivre un modèle, à restreindre de fait la spontanéité et la créativité, à perturber la rythmique traditionnelle parce qu’elle est attirée magnétiquement par les temps forts et faibles de la mesure à l’occidentale. Avec l’apprentissage par l’écrit on redoute fortement la reproduction note par note, comme dans les écoles de musique académiques, défaut considéré comme majeur. Dans la tradition, chacun doit « fabriquer » sa propre version des musiques qu’il interprète. La partition écrite est accusée de véhiculer une rythmique fondée sur la « música académica », en particulier de sous-estimer, voire de gommer dans la performance le type d’attaque de la note propre à chaque type de musique traditionnelle ou les changements brusques de dynamique que le papier ne peut prendre en compte. Et surtout d’occulter les phénomènes propres aux paramètres rythmiques comme l’anticipation du temps, la syncope et l’accentuation sur le contretemps, le déplacement des notes de la mélodie par rapport à l’assise rythmique, la conception agogique du flux musical (comme dans le cas du tango) dont la fonction et l’intensité dépassent largement le simple rubato à l’européenne42.

    En revanche, lorsque la tradition est déjà acquise, l’écrit peut être le bienvenu car il fixe les idées, les carrures mélodiques, les progressions harmoniques, les astuces inventées en cours de jeu, lors des répétitions, et les centaines d’indications musicales indispensables.

    De l’écrit à l’oral en Amérique latine

    Le cas de ce que l’on appelle aujourd’hui « le baroque latino-américain » montre une relation particulièrement intéressante entre les traditions musicales écrites et orales. L’arrivée des religieux avec les premiers conquistadors et l’établissement de missions constituent indiscutablement un phénomène historique original. Les ordres franciscain et surtout jésuite constituèrent ainsi un peu partout des missions dans lesquelles ils christianisèrent les populations indigènes au Venezuela, au Brésil, en Bolivie, au Paraguay, en Argentine, au Pérou, etc. Avec la religion chrétienne, ils apprirent aux Amérindiens à exploiter le bétail, planter les céréales, fabriquer des instruments, lire la musique, construire des églises dans des établissements qui pouvaient contenir plusieurs dizaines de milliers d’individus. En 1767, l’ordre des Jésuites fut dissous universellement par le Pape ; les Jésuites rentrèrent alors en Espagne de gré et quelquefois de force. Les missions furent parfois détruites ou laissées à l’abandon comme en Bolivie dans les missions de Moxos (Departamento Beni) et Chiquitos (Departamento Santa Cruz). Bien après le départ des religieux, les Indiens poursuivirent leurs pratiques musicales lors des liturgies chrétiennes en continuant à pratiquer les instruments que leur avaient enseignés les religieux, avec la partition bien ouverte sur le pupitre. Les textes musicaux écrits devinrent des textes sacrés au même titre que la Bible. Ils étaient religieusement gardés par un Indien gardien des textes qui, jusque vers les années 1930, s’appelait encore « Maestro de capilla ». Pendant des années, ces pratiques musicales se poursuivirent mais le sens de la lecture se perdit de plus en plus aux confins de la mémoire collective… Et la musique pratiquée s’écarta de plus en plus du texte écrit.

    On dit que jusque dans les années cinquante les Indiens de Chiquitos continuaient à pratiquer des instruments d’origine européenne (violons, flûtes, etc.) dans un cadre semi-liturgique et tournaient encore les pages du livre ouvert devant eux. Mais que peu à peu ils cessèrent de le faire43 et une autre musique s’est ainsi développée, ex-musique savante européenne dont le texte écrit ne correspondait plus à la musique exécutée.

    L’écriture des musiques traditionnelles en Amérique latine : l’équation impossible

    Tenter de transcrire grâce à l’écrit les musiques traditionnelles d’Amérique latine relève d’un exercice particulièrement difficile. Deux grandes familles rythmiques dominent dans ce continent (même s’il y en a d’autres) comme nous l’avons exposé dans plusieurs travaux antérieurs44. Plus précisément il existe deux types de « patterns » ou de « formules-clés » rythmiques. Alors qu’à l’écoute, ces musiques semblent bien différentes, la transcription écrite qui en est faite n’en relève que le squelette rythmique. L’un des exemples les plus flagrants est celui du rythme dit de « habanera » que l’on écrit à deux temps : croche pointée/double – deux croches. Ce pattern est utilisé pour transcrire une bonne cinquantaine de genres musicaux en Amérique latine et ailleurs dans le monde. En Afrique du Sud, Denis-Constant Martin relève que le « groove » du ghoema beat caractérise les musiques du Cap45. Or le squelette écrit de cette rythmique est identique à celui de la habanera et pourtant la musique est très différente de la formule rythmique que l’on retrouve dans Carmen de Bizet46 qui est représentée avec les mêmes signes à l’écrit. Inversement, si un musicien a sous les yeux une formule de habanera, il n’aura aucune chance dans la performance de parvenir à jouer une musique sud-africaine. Seule la transmission, l’écoute attentive répétée et assidue et la pratique lui permettra d’intégrer cette tradition.

    Dans un certain nombre de musiques traditionnelles latino-américaines, existe la clave, ostinato rythmique auquel se réfèrent tous les musiciens implicitement ou explicitement. Directement arrivés d’Afrique par la traite négrière, ces ostinatos rythmiques se sont insérés dans beaucoup de musiques en Amérique, y compris dans celles jouées aujourd’hui par des Blancs. À Cuba, il existe deux sortes de clave, l’une que l’on peut qualifier de (pulsation) binaire (clave de son) et l’autre de (pulsation) ternaire (clave de guaguanco/columbia). La raison solfégique occidentale distingue entre l’une ou l’autre par l’écriture soit en 2/4 ou 4/4 soit en 6/8. Dans un article fameux sur le rythme co-écrit avec Jérôme Cler, Jean-Pierre Estival montre, à l’aide de mesures faites avec un sonographe, que les distances entre noires et croches s’inscrivent dans un rythme beaucoup plus flottant que celui dont nous avons la perception à l’écoute (et qui bien sûr donne toute sa saveur à ces musiques). Il y a une hésitation constante entre une pulsation binaire et une pulsation ternaire. Pulsations qui sont plus une sensation culturellement ressentie qu’un phénomène physiquement démontrable. Cette ambiguïté binaire/ternaire « est parfois évoquée par les musiciens non-cubains jouant cette musique »47. On arrive ici à la frontière de pertinence culturelle. Le musicien non-cubain entend cette ambiguïté car sa culture musicale fait une différence nette entre une pulsation ternaire et une pulsation binaire. Mais le musicien cubain48 n’a pas une analyse aussi tranchée. C’est encore une fois lié à la raison graphique ! L’écrit doit trancher : soit binaire, soit ternaire. En fonction du principe logique de non-contradiction, la pulsation doit être ou binaire ou ternaire. Or dans la clave cubaine, elle oscille entre les deux. La logique de l’écriture musicale occidentale n’a aucun moyen de rendre compte de cette rythmique à la fois un peu binaire (mais pas complètement) et un peu ternaire (mais pas complètement non plus). Toutes les musiques traditionnelles d’Amérique latine foisonnent de ces subtilités rythmico-agogiques. C’est quasiment la marque de fabrique de l’identité musicale latino-américaine.

    Tango et milonga : musiques de tradition écrite ou musiques de tradition orale ?

    En Argentine et en Uruguay, il n’existe pas un tango écrit et un tango non écrit. Il existe la tradition musicale orale qui dans le Río de la Plata plonge ses racines dans une épaisseur d’au moins deux siècles. Ceux qui pratiquent cette musique nouvelle pour la ville sont issus des faubourgs et de la campagne et encore liés à la ruralité de Buenos Aires49. Ces musiciens sont pour la plupart intuitifs, orejeros50, très liés à la tradition orale, apprenant d’oreille à partir des tripots et lieux de prostitution où l’on joue cette musique puis, plus tard, au tournant du XXe siècle avec des cylindres ou disques en cire. On pourra ensuite « pasar por escrito » certains de ces thèmes lorsque l’on apprend sur le tas à écrire la musique et que l’on veut percevoir des droits d’auteur de la part de la SADAIC51, ce qui au passage permettra de s’approprier un bon nombre de thèmes qui circulaient jusqu’alors sans propriétaire. Quoiqu’il en soit, au moins jusqu’aux années cinquante, la plupart des musiciens de tango ne savaient pas lire la musique52. Les musiciens jouaient « a la parrilla »53. Ils mémorisaient les mélodies sur lesquelles ils accrochaient des suites d’accords plus ou moins connus. Mais le caractère même de cette musique, son caractère agogique, seule musique traditionnelle d’Amérique latine54 à posséder cette spécificité d’une rythmique particulièrement élastique55, aucune écriture ne peut en rendre compte, d’autant que cette élasticité n’est pas décidée à l’avance, elle se fait « en el acto »56 en fonction de l’humeur et de l’état d’esprit des musiciens, en interface entre eux, à des moments différents, où l’on cherche à surprendre l’autre, comme pour le chanteur soliste ou pour la danse et qui changera d’une performance à l’autre, d’un contexte à l’autre. De ce caractère agogique, de ces ornements, suspensions, arrêts brusques, accélérations subites, violence de l’archet et autre látigo57, noyau central de la rythmique de tango, aucune notation en partition occidentale ne peut rendre compte. Seule la tradition orale, ici comme ailleurs, permet la transmission.

    En général, un peu partout en Amérique latine, l’écrit a gagné du terrain mais l’oral reste encore bien souvent l’unique support de la musique et de sa transmission. En revanche, dans la musique de tango, presque tous les musiciens d’aujourd’hui connaissent les codes de la musique écrite qu’ils ont appris par cœur durant la performance ou en lisant. Aujourd’hui l’oral seul ne suffit plus. Mais dans la tradition de tango, le texte n’est pas réellement sacralisé. Comme pour le jazz, une musique de tango est toujours arrangée/orchestrée par les musiciens qui la jouent. Tous les musiciens importants du tango procèdent de même. Il existe une bonne dizaine de versions très différentes d’Adios Nonino faites par Astor Piazzolla ou l’un de ses musiciens/arrangeurs, lesquelles, notons-le, n’ont fait que très rarement l’objet de publication musicale.

    Dans le champ des musiques traditionnelles d’Amérique latine, l’écrit s’est imposé surtout avec la naissance des sociétés d’auteurs et compositeurs et des droits d’auteurs. L’écrit a été sacralisé en proportion directe de la notion d’œuvre artistique et des droits d’auteurs qu’elle générait. Tant que l’œuvre n’était pas devenue une marchandise, sa paternité, les modifications, ajouts ou retraits ne posaient que peu de problèmes. À partir du moment où l’œuvre devint une marchandise, toute atteinte à son intégrité en fragilisait la valeur. La volonté de faire enregistrer leurs œuvres par les sociétés d’auteurs et compositeurs et d’en toucher des droits n’a pas été la plus faible des motivations pour des musiciens qui jusqu’alors pratiquaient des musiques traditionnelles qui appartenaient à tout le monde et à personne.

    Depuis le début du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui, les conflits juridiques n’ont pas cessé en Amérique latine, dans ce continent particulièrement riche de musiques de tradition orale, concernant la paternité des œuvres. Dans tous les pays du continent, les subtils distinguos et conflits entre auteurs, arrangeurs et interprètes sont un terreau toujours renouvelé pour les anecdotes qui se transmettent « de bouche à oreille », de génération en génération, toujours racontées avec l’humour qui en Amérique latine est presque une valeur culturelle.

    Conclusion

    L’opposition traditionnelle entre musiques écrites et musiques non écrites ou si l’on préfère entre musiques de tradition orale et musiques de tradition écrite semble aujourd’hui dépassée tant en musicologie qu’en ethnomusicologie. La musique, qu’elle soit savante, populaire ou traditionnelle est d’abord et toujours un phénomène nécessitant l’oralité.

    L’écrit n’est que le signe qui représente la musique et non la musique elle-même. La musique comme l’écrit qui la représente sont le résultat d’une construction historique collective propre à chaque culture, laquelle est forcément en mouvement perpétuel. Ainsi le lien entre signifiant et signifié, entre forme et contenu, entre signe et musique, censé être univoque et stable est sans cesse disjoint par le mouvement même de la musique qui se transforme tout en conservant parfois très longtemps les mêmes signes à l’écrit.

    L’écrit peinera donc toujours à rendre compte de la pensée musicale et les compositeurs, qu’ils soient dans le champ de la musique dite savante comme dans celui des musiques dites de tradition orale, pourront continuer encore longtemps à se plaindre de l’écart persistant entre leur pensée musicale et son rendu par l’écriture. En revanche, l’apprentissage de la musique peut se faire à l’écrit et/ou à l’oral dans une dialectique complexe qui ne connaît pas de loi générale mais que des cas particuliers, l’oral enrichissant l’écrit et, réciproquement, l’écrit enrichissant l’oral.

    Cette relation complexe entre la musique et son signe est amplifiée en ethnomusicologie lorsqu’il s’agit de sociétés sans écriture, par le fait que l’un et l’autre appartiennent à des cultures qui obéissent à des pertinences différentes. Pour surmonter cette contradiction, l’ethnomusicologie a recours à deux types de représentations, soit des représentations de type émique, légitimant les représentations issues de la culture étudiée (et que seuls ceux qui participent de cette culture peuvent comprendre), soit des représentations de type étique.

    L’ethnomusicologie ne doit renoncer à aucune de ces méthodes et s’adapter, avec opportunisme, en utilisant s’il le faut la notation occidentale graphique et en notant à chaque fois qu’il est nécessaire les limites de la notation écrite et sa plus ou moins grande pertinence. L’avancée technologique peut laisser envisager un autre questionnement de la représentation pour l’analyse des musiques traditionnelles et/ou populaires ne passant plus par l’écrit mais uniquement par des supports informatiques tels que des logiciels d’analyse, avec leurs représentations dans l’espace du son comme de l’image. D’ailleurs, certains ethnomusicologues ont – sans doute à tort – déjà renoncé à l’écrit.

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    « Le Cap ou les partages inégaux de la créolité sud-africaine », in Cahiers d’études africaines, no168 « Musiques du monde », 2002, pp. 687-710.

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    « De la habanera au tango : L’espace urbain caraïbe et les métissages musicaux afro-américains », Actes du Colloque de l’Université de Caen, 2002, in La Ville caraïbe : entre baroque et criolité, coordination Dominique Diard, Cahiers de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines (MRSH) de l’Université de Caen, 2003, pp. 123-139.

    « Tango : entre le Noir et le Blanc », revue L’Éducation musicale septembre/octobre, supplément au no 505/506, 2003 [Programme bac 2004 série L et options].

    Les Origines noires du tango du Río de la Plata : une occultation symbolique, mémoire de DEA d’Histoire de la Musique et Musicologie sous la direction du Professeur François Picard, Université Paris IV-Sorbonne, UFR de Musique et Musicologie, École Doctorale V : Concepts et langages, 2003.

    « Les influences africaines et afro-américaines dans les origines du tango argentin : une occultation persistante » [Actes du colloque/Biennale du marronnage Matoury/Guyane, Université de Guyane-Antilles], 2011.

    ROUGET Gilbert

    La Musique et la Transe. Esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la possession, préface de Michel Leiris, nouvelle édition revue et augmentée, Paris, Gallimard, 1990 (1980).

    Ethnomusicologie et représentations de la musique, études réunies et présentées par Gilbert Rouget, Le Courrier du CNRS, hors-série no 42, 1981, pp. 4-5.

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    [Traduit en français dans : Analyse musicale de juin 1991, p. 6 « Notation prescriptive/Notation descriptive »]

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    La Notation musicale et son influence sur la pratique de la musique, Du Moyen Âge à nos jours, Suisse, Éd. La Baconnière, 1947.

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    « La notation à la Renaissance », in Histoire de la notation, Du Moyen Âge à la Renaissance, CESR, Minerve, 2003.

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    « La baguette magique de l’ethnomusicologue, Repenser la notation et l’analyse de la musique », in Cahiers de musiques traditionnelles, « Noter la musique », no 12, 1999.

    Ouvrages collectifs

    L’Improvisation dans les musiques de tradition orale, sous la direction de Bernard Lortat-Jacob, Paris, Selaf, 1987.

    De la voix au texte. L’ethnologie contemporaine entre l’oral et l’écrit, textes rassemblés et publiés par Nicole Bermont et Jean-François Gossiaux, Paris, Éditions du CTHS, 1997.

    Notes

    1 Michel Plisson travaille sur le terrain latino-américain depuis plus de quarante ans et a publié nombre d’enregistrements de référence sur l’Argentine et le Venezuela notamment (cf. bibliographie). Bruno Messina a multiplié les séjours d’étude et d’enseignement en Amérique latine (Argentine, Chili, Brésil) depuis 2008, principalement dans le cadre de partenariats avec le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    2 Telúrico : tellurique. Peu usité en français. Très courant en espagnol argentin, notamment dans la culture poétique et musicale traditionnelle. Il fait référence aux liens puissants qui lient l’homme aux forces de la nature dont la puissance est souvent menaçante et qu’il faut donc se concilier : montagne, rivière, vent, sécheresse, altitude, tourbillons de sable, et tout particulièrement la lune sont ainsi très souvent évoqués, métaphorisés dans la poésie traditionnelle de cette partie de l’Argentine du Nord-Ouest du pays que l’on peut appeler indienne.

    3 Précisons qu’aux quatre paramètres principaux du son que sont la hauteur, la durée, l’intensité et le timbre, il faut ajouter la localisation spatiale, c’est-à-dire le rapport de la musique avec son environnement acoustique ainsi que la place et la manière dont le son est capté et dont dépendent ses harmoniques naturels et partiels qui constituent un paramètre très important pour l’étude des musiques dans leur contexte. L’importance de l’espace avait déjà été pressentie par André Schaeffner avant la Deuxième Guerre mondiale comme le révèlent ses notes de terrain (cf. note 4, Brice Gérard). En ethnomusicologie, ce vecteur est particulièrement important à prendre en compte car il peut modifier la perception et la pertinence émique de la musique. On cite ce cas récent d’une musique de tradition orale comportant un violon qui ne joue qu’un rôle faible et uniforme dans le rituel et la musique considérée, et dont le preneur de son en studio a augmenté d’emblée le volume du signal lui donnant un rôle de premier plan comme s’il se fut agi d’un concerto dans la tradition occidentale alors que sa fonction dans la culture étudiée était tout autre.

    4 Brice Gérard : intervention orale lors de la journée de la Société Française d’Ethnomusicologie (SFE) le 10 mars 2012 au Musée du Quai Branly où fut citée cette communication d’André Schaeffner au Congrès International de Musique à Florence en mai 1937 et intitulée : « Le disque. Sa portée, ses défaillances, ses conséquences ». Elle participe d’une thèse en cours à l’EHESS (sur l’histoire de l’ethnomusicologie) qui fait largement appel au dépouillement d’archives en général très peu exploitées.

    5 Brice Gérard : communication personnelle aux auteurs de l’article.

    6 Étique ≠ émique : proposé par Kenneth Pike en 1954. Ces deux termes sont extraits de deux concepts anglais issus de la linguistique : fonemics et fonetics. Repris par l’ethnomusicologie (Bruno Nettl, Stephen Feld, Gérard Béhague, Jean-Jacques Nattiez, etc.) pour désigner les deux approches culturelles irréductibles. Bernard Lortat-Jacob parle de « la schizophrénie ethnomusicologique qui atteint tout ethnomusicologue dès lors qu’il a une pratique de terrain, lorsqu’il découvre que sa conception de la musique n’est pas la même que celle des populations qu’il étudie. Ou plutôt que la conception des gens qu’il étudie n’est pas la même que la sienne. Bref que ces derniers entendent la musique d’une façon différente et que dès lors deux musicologies sont possibles : celle conduite à partir des outils du chercheur, et celle conduite à partir des conceptions et des pratiques que, pour simplifier, l’on qualifiera d’indigènes » [Notes de cours/Nanterre. n.d.a.].

    7 La définition du mode est ici celle de l’ethnomusicologue Tran Van Khe, qui consiste non seulement en une échelle, mais aussi en une hiérarchie des degrés et ornements spécifiques à chaque degré et différents selon les modes.

    8 Intervention d’Yvonne Duong, cours d’ethnomusicologie du CNSMDP, décembre 2011. L’intervalle de cette quarte est un peu plus grand que celui de la quarte juste. Dans la tradition vietnamienne cette quarte est appelée « mûre » ou « vieille ».

    9 L’une des premières notations vernaculaires connues date de Safî al-Dîn al-Urmawî, théoricien iranien du XIIIème siècle. Communication Jean Lambert/Nanterre/CNRS. Mais il y en a aussi en Turquie, dans les pays arabes, en Inde, en Corée, au Japon… auxquelles il faudra bien sûr ajouter l’écriture savante occidentale arrivée plus tardivement.

    10 François Picard, « Les notations musicales en Chine ». Communication aux Rencontres Musique et Notations,GRAME, Lyon, mars 1997, parue dans Yann Orlarey (éd.), Musique et Notations, Lyon, Aléas-GRAME, 1999, p. 61-74. François Picard note qu’alors que des missionnaires tels le père Amiot avaient noté la musique chinoise à partir de « relevés d’oreille faits au vol », les encyclopédistes tels Rousseau ont reproduit la musique chinoise à partir de « transcriptions de notation chinoise » qui ne notaient pas les inflexions et autres accents, ce qui permit d’affirmer pendant longtemps en Occident : « Il n’y a que les Nations de l’Europe qui savent lire leur musique. » Cité par F. Picard, ibidem p. 2.

    11 F. Picard, ibidem p. 6.

    12 Denis Laborde, Des images en des lieux, la mémoire d’un improvisateur, in De la voix au texte. L’ethnologie contemporaine entre l’oral et l’écrit, textes rassemblés et publiés par Nicole Bermont et Jean-François Gossiaux, Paris, Éditions du CTHS, p. 46.

    13 Jean-Jacques Nattiez, « L’invitation au voyage »/Présentation au troisième volume/« Souvenirs de terrain », Musiques. Une encyclopédie pour le XXIe siècle. 3. Musiques et cultures, Actes Sud/Cité de la musique, 2005, pp. 17 et suivantes. À l’occasion de ce premier « terrain », Jean-Jacques Nattiez découvre également la notion de pertinence émique de la musique, que ces musiques issues de sociétés considérées comme « sociétés froides » par Lévi-Strauss ont une histoire, que les sociétés traditionnelles ont un jugement esthétique sur leur propre musique, que la recherche d’une authenticité dans la musique est un fantasme de Blancs… et que finalement « l’ethnomusicologie traite un matériau et des données dont il convient d’accepter l’impureté ».

    14 Ibidem, p. 23.

    15 Original Appenzeller Streichmusik Edelweiss : ensemble d’instruments à cordes composé d’un premier et d’un second violon, d’un violoncelle, d’une contrebasse et d’un cymbalum (Hackbrett). La présence d’un cymbalum laisse penser à des influences d’Europe centrale/ottomanes qui se seraient mélangées à des musiques dites « savantes » ou de cour tout au long du XVIIIe siècle (Leopold Mozart l’intègre dans son « Mariage paysan ») à l’époque de la splendeur de l’Empire austro-hongrois où les musiques les plus diverses circulaient beaucoup. Nous suggérons une possibilité plutôt que nous n’avançons une hypothèse.

    16 Lothaire Mabru : Exposé Séminaire d’ethnomusicologie, Paris IV-Sorbonne, 17 mai 2009.

    17 Cahiers de musiques traditionnelles no 17, 2005 « Formes musicales », compte-rendu du CD Original Appenzeller Streichmusik Edelweiss « Mer sönd halt Appezeller », CD Corema 0211-2, p. 380.

    18 Dans les différents extraits que l’on peut écouter et voir sur Internet/Youtube de l’orchestre [Switzerland: Appenzeller Streichmusik Edelweiss Herisau], avec de belles voix yodélisées entonnées par les musiciens eux-mêmes alors qu’ils continuent à jouer leur instrument, aucun des musiciens ne lit de partition durant la performance.

    19 Lothaire Mabru : compte-rendu du CD Original Appenzeller Streichmusik Edelweiss « Mer sönd halt Appezeller », CD Corema 0211-2. Cahiers de musiques traditionnelles no 17, 2005 « Formes musicales », p. 380.

    20 De nombreux musiciens ayant joué un rôle important dans l’histoire du jazz, tel le cornettiste Buddy Bolden (1877-1931), ne savaient pas lire la musique. On raconte que lorsqu’il jouait, Buddy avait devant lui une partition qu’il faisait semblant de lire. En revanche, d’autres musiciens dans son orchestre connaissaient la lecture ou utilisaient des codes écrits personnels ou non. Sur la tradition musicale de La Nouvelle-Orléans, voir le mémoire de Yohan Giaume, L’Influence d’un ostinato rythmique afro dans les débuts du jazz New Orleans, sous la direction de Laurent Cugny, Paris IV-Sorbonne, 2011.

    21 L’exemple turc est un classique du genre : écrite en écriture arabe sous l’Empire ottoman, la langue turque, sous l’impulsion de Mustafa Kemal, adopta l’alphabet latin (avec l’écriture de gauche à droite) à partir de 1928. L’appellation « alphabet turc » lui fut attribuée car plusieurs lettres avaient été modifiées et quelques lettres latines abandonnées (ainsi que pour des raisons politiques). L’écriture hiéroglyphique égyptienne dont le nombre de signes augmenta jusqu’à 5000 signes à la Basse époque, cette écriture ayant elle-même beaucoup évolué pendant 3000 ans, tout comme la langue parlée, perdit définitivement son sens vers 380 ap. J.-C. avec la fermeture des lieux de culte considérés comme païens par l’empereur romain Théodose Ier, chrétien fanatique. Il fallut les premiers déchiffrements de Champollion pour que le sens de la langue commence à être « raccroché » aux signes qui lui correspondaient quatorze siècles plus tôt.

    22 Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 26.

    23 Jack Goody, La Raison graphique, La Domestication de la pensée sauvage, Les Éditions de Minuit, 1977.

    24 Ibidem p. 9.

    25 Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Payot, 1960, p. 46.

    26 Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de codification, de classification – parfois très complexe – dans les sociétés à tradition orale. Cf. Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Plon, 1962.

    27 Cf. « Rencontre avec Jack Goody », revue Sciences Humaines no 83, mai 1998, pp. 39 et suivantes.

    28 Ibidem p. 41.

    29 Logique formelle : initiée par les philosophes grecs, tel Aristote notamment pour le principe de non-contradiction qu’il formule de la façon suivante dans Métaphysique : « Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose ».

    30 Le troisième principe dit « du tiers-exclu » affirme la disjonction d’une proposition p et de sa négation non-p : p ou non-p, donc si l’une est fausse, l’autre est vraie. Un objet existe ou n’existe pas, sans autre possibilité.

    31 « Rencontre avec Jack Goody », revue Sciences Humaines, ibidem.

    32 Le rubato ne permet de « voler » le temps que dans une limite assez étroite ; il ne vaut que pour un style musical déterminé et n’a aucune valeur universelle.

    33 Nicola Scaldaferri, « Pourquoi écrire les musiques non écrites », in Nattiez, Musiques. Une encyclopédie pour le XXIe siècle. 5. L’Unité de la musique, 2007, Actes Sud/Cité de la musique, p. 627.

    34 Kofi Agawu, « Rythme », in Nattiez, Musiques. Une encyclopédie pour le XXIe siècle. 2. Les savoirs musicaux, Actes Sud/Cité de la musique, 2004, pp. 89 à 115.

    35Simha Arom, Polyphonies et polyrythmies instrumentales d’Afrique centrale. Structure et Méthodologie, 2 vol., Paris, Selaf, 1985, p. 303.

    36 Rapporté par Willy Tappolet, in La Notation musicale et son influence sur la pratique de la musique, du Moyen Âge à nos jours, Ed. La Baconnière, Suisse, 1947, p. 68.

    37 Henri Francès, « La cobla catalane : une harmonie dégénérée », p. 35, in Entre l’oral et l’écrit, Actes du colloque de Gourdon, Isatis, 1998.

    38 De l’écriture d’une tradition orale à la pratique orale d’une écriture, Actes du colloque de Clamecy (58) les 26 et 27 octobre 2000. Premières rencontres autour d’Achille Millien, Modal Éditions, Parthenay, 2001, 256 p. Nous n’aborderons pas cette question qui outrepasserait les contraintes éditoriales de cet article.

    39André Gabriel, « Tradition orale, tradition écrite dans la musique instrumentale de Provence. Les instruments traditionnels de Provence de l’écrit à l’oral et vice-versa », in De l’écriture d’une tradition orale…, p. 191.

    40 On estime à plus de 2000 le nombre de langues parlées en Amérique du Nord et du Sud avant l’arrivée des Européens. Certaines se sont perdues avec la disparition des locuteurs eux-mêmes, d’autres sont en voie de disparition, mais des centaines sont en revanche en voie d’expansion pour des raisons notamment démographiques.

    41 Cela reste vrai dans toute l’Amérique latine hispanophone comme lusophone. Quelle que soit la tradition musicale et le pays, imiter, copier, reproduire est très mal considéré par les « musiquants ». Les musiciens incitent à apprendre d’oreille, à se faire son propre arrangement. La partition commerciale à l’occidentale qui contient de nombreuses fautes par rapport à la tradition orale car écrite la plupart du temps par des musiciens embauchés par des éditeurs de musique qui ignorent la tradition de la musique qu’ils écrivent sera seulement le dernier recours. Ces partitions écrites sont très mal acceptées par ceux qui connaissent la tradition. Dans ce cas, la tradition musicale aura peine à s’intérioriser. Pour l’« apprenant », il lui faudra corriger (très difficilement…) de nombreux défauts et se réapproprier la tradition par un réapprentissage à l’oral. Un travail multiplié par deux ou pire !

    42 En Amérique latine, la plupart des transcriptions à l’écrit de musiques de tradition orale (très peu nombreuses et commercialisées essentiellement pour la diffusion des paroles lorsqu’il s’agit de chansons) sont écrites pour piano (réduction qui note la mélodie sur une portée et des accords simples voire simplistes notés sur les deux portées) ou pour guitare « classique » à destination des classes moyennes des villes ayant un pouvoir d’achat pouvant s’exprimer en monnaie. Précisons que la guitare type « Torres » n’est pas un instrument partout traditionnel en Amérique latine sauf pour le cas du Brésil et de l’Argentine. Ailleurs, ce sera la harpe, le cuatro ou d’autres cordophones plus ou moins rustiques, plus simples à fabriquer et moins coûteux car utilisant des matériaux domestiques que l’on peut facilement trouver à la campagne sans avoir recours à l’échange marchand, et le plus souvent fabriqués par les musiciens eux-mêmes.

    43 Communication orale de Gabriel Garrido, directeur de l’Ensemble orchestral Elyma.

    44 Michel Plisson, Systèmes rythmiques, métissages et enjeux symboliques des musiques d’Amérique latine, CMT n° 13, 2000, et Les Influences africaines et afro-américaines dans les origines du tango argentin : une occultation persistante [Actes du colloque/Biennale du marronnage Matoury/Guyane], 2011.

    45 Denis-Constant Martin, Le Cap ou les partages inégaux de la créolité sud-africaine, in Cahiers d’études africaines, 2002, pp. 687-710.

    46 « L’amour est un oiseau rebelle ». Bizet s’est inspiré d’une chanson espagnole à rythme de habanera, jusque dans la structure poétique octosyllabique.

    47 Jean-Pierre Estival et Jérôme Cler, « Structure, mouvement, raison graphique : le modèle affecté », in Cahiers de musiques traditionnelles no 10 « Rythmes », 1997, p. 56.

    48 « Le musicien cubain » est pris ici comme archétype au sens du sociologue Max Weber (1864-1920). Il n’y a aucun essentialisme dans cette proposition.

    49 Sur l’histoire du tango, cf. Michel Plisson, Tango, Du Noir au Blanc,Actes Sud/Cité de la musique, 2001.

    50 Orejero : musicien d’oreille. Terme de lunfardo, l’argot de Buenos Aires.

    51 SADAIC : Sociedad Argentina de Autores y Compositores, Société argentine des auteurs et compositeurs. Fondée en 1920. Après de nombreux conflits juridiques, son statut est approuvé par décret en 1937. La SADAIC obtient dans la foulée l’exclusivité de la gestion collective des droits d’auteur des compositeurs nationaux et étrangers ainsi que leur redistribution aux ayants-droits.

    52 Jusqu’à il y a quelques années, aucun conservatoire de musique, dans aucune ville du pays, n’enseignait la musique de tango, au demeurant largement méprisée par les musiciens academicos.

    53 « A la parrilla » : littéralement, la grille du barbecue. Jouer sans avoir préparé un arrangement spécifique. Jouer des standards de tango sur des morceaux mélodico-rythmiques connus de tous, sans lecture d’une partition et qui demandent peu voire pas de répétitions.

    54 Dans toute l’Amérique latine, en intégrant les Antilles, on peut estimer largement à plus de deux mille le nombre de genres musico-chorégraphiques traditionnels et/ou populaires définis par une relation bi-univoque avec un rythme. Seulement au Brésil, un recensement récent (partiel et non terminé) a dénombré 420 rythmes et danses. Bien évidemment, dans la tradition, aucun de ces genres musico-chorégraphiques ne s’écrit.

    55 Il est fort probable que ce caractère agogique du tango peut-être rendu possible par le jeu du bandonéon a été amplifié par l’arrivée de centaines de milliers d’immigrants dans le Río de la Plata en provenance d’Europe de l’Est à partir des années 1920.

    56 En el acto : sur le champ. Sans prévenir, durant la performance musicale…

    57 Látigo : coup de fouet. Effet donné par un coup d’archet sur les cordes du violon.

    Quelques mots à propos de :  Michel Plisson

    Michel Plisson est ex-professeur de sciences sociales et chargé de cours en économie monétaire à Paris III-Sorbonne Nouvelle. Musicien, ethnomusicologue et journaliste, membre de la SFE (Société Française d’Ethnomusicologie), il a enseigné l’ethnomusicologie au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en 2011-2012. Il est spécialiste des musiques d’Amérique latine. Ses recherches l’ont amené, depuis une trentaine d’années, à effectuer de nombreux séjours sur ce continent, particulièrement en Argentine et au Venezuela. Ses enregistrements ont fait l’objet d’une dizaine de CD parus notamment sous le label OCORA/Radio France. Il a, par ailleurs, publié de nombreux articles dans des revues spécialisées. Il termine actuellement une thèse à Paris IV-Sorbonne sous la direction du professeur François Picard sur les musiques et danses du Río de la Plata.

    Quelques mots à propos de :  Bruno Messina

    Bruno Messina est né à Nice en 1971. À l’issue d’études classiques (cinq fois primé au Conservatoire de Nice, deux fois primé au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris) et dans un appétit insatiable de musiques, il se consacre au jazz (Conservatoire de Paris) puis emprunte les chemins de la variété avant de s’intéresser aux musiques du monde et principalement à celles de Java, en Indonésie, où il vécut suite à l’obtention du Prix Villa Médicis hors les mursen 1992. À son retour, il s’engage dans une formation doctorale en musicologie à l’Université Paris IV-Sorbonne. En 2004, il est nommé directeur artistique de la Maison de la Musique de Nanterre (scène conventionnée) et professeur d’ethnomusicologie au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris où il enseigne depuis. Régulièrement sollicité pour des publications, il a en outre été professeur d’histoire de la musique et d’art et civilisation au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon et invité dans plusieurs universités, notamment en Amérique Latine : Buenos Aires (Argentine), Santiago (Chili), São Paulo (Brésil). Bruno Messina mène conjointement depuis 2008 une activité d’enseignant-chercheur en ethnomusicologie et de directeur de l’établissement public AIDA (Agence iséroise de diffusion artistique) qui porte des manifestations culturelles emblématiques du département de l’Isère, et principalement le Festival Berlioz. Membre de la Société Française d’Ethnomusicologie, il est aussi membre qualifié de MFA (Musique Française d’Aujourd’hui), et siège aux conseils d’administration de l’orchestre Les Siècles, de l’ensemble de musique d’aujourd’hui TM+ ainsi que du festival de musiques du monde d’aujourd’hui Les Détours de Babel.

  • Take the CA train ! De nouvelles perspectives pour l’enseignement du jazz

    Hervé Sellin

    Résumé

    À l’occasion de l’ouverture, à la rentrée 2012-2013, de la formation au Certificat d’aptitude (CA) de jazz au sein du département de pédagogie du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, il était utile de mener une réflexion en profondeur sur la transmission des savoirs relatifs au jazz, à sa pratique, à son histoire et à sa projection dans notre monde d’aujourd’hui.

    La formation au CA du Conservatoire de Paris, riche de vingt années d’expérience, englobe des disciplines à la fois théoriques, littéraires, esthétiques, philosophiques mais aussi pratiques, toujours orientées vers une pédagogie moderne et dynamique.

    Le jazz est une musique de tradition orale. Ce fondement sera la base de réflexion et de travail au sein de cette formation au CA.

    En septembre 2012 s’ouvre, au sein du département Pédagogie – Formation à l’enseignement du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, la formation au certificat d’aptitude (CA) de jazz, délivrant à la fois le certificat d’aptitude et un diplôme de 2e cycle supérieur de pédagogie et formation à l’enseignement conférant le grade de master et permettant d’enseigner le jazz dans les conservatoires classés par l’état (conservatoires à rayonnement communal, départemental ou régional). Le CA de jazz existe depuis 1987 mais ne faisait pas, jusqu’alors, l’objet d’une formation au Conservatoire de Paris.

    De son côté, le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon propose une formation au CA de jazz depuis 2007.

    Réflexions fondamentales sur la mise en place de la formation1

    La réalité du monde d’aujourd’hui dans le domaine des musiques de jazz nous impose une réflexion nouvelle. Désormais, l’« artiste en jazz » se doit d’intégrer dans son projet de carrière le volet pédagogique sans que cela représente pour autant une voie résignée ou opportuniste du fait d’un certain manque d’activité sur scène. L’enseignant(e) reste avant tout un(e) musicien(e) de terrain qui transmet, au-delà des éléments théoriques, les acquis et la réflexion que lui procurent ses propres expériences de vie d’artiste.

    La formation au CA de jazz du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris se veut, avant toute chose, riche, dynamique et forte de rencontres et d’expériences didactiques partagées avec des musiciens actifs, créatifs et pédagogues qui représentent la scène de tous les jazz d’aujourd’hui.

    Le département de Pédagogie – Formation à l’enseignement du Conservatoire de Paris, fort de presque vingt années d’expérience, permet d’offrir aux étudiants en formation, en parallèle des enseignements spécifiques au jazz, une approche unique des sciences de l’éducation et des aspects littéraires, philosophiques, sociologiques et pratiques de la musique, et, au-delà, de toute forme d’art.

    Cette formation pluridisciplinaire repose sur trois principes fondamentaux :

    –  L’étudiant doit avant toute chose être un artiste passionné, pratiquant au plus haut niveau et sachant analyser les éléments de sa (ses) pratique(s).

    –  Il doit ensuite avoir conscience de la diversité des profils d’élèves auxquels il devra s’adresser au sein des établissements d’enseignement : enfants, adolescents, adultes, mais aussi débutants, amateurs, étudiants en cours de professionnalisation ou professionnels en formation complémentaire.

    –  Enfin, il devra parvenir au travers de ces cours, ateliers pédagogiques et rencontres à développer une méthodologie savante et sensible, afin d’être en mesure de transmettre son savoir avec efficacité et ouverture.

    L’enseignement du jazz en France remonte au début des années 1960, avec la création en 1963 de la première classe de jazz au sein du Conservatoire de Marseille, mise en place par le trompettiste Guy Longnon.

    Il faudra attendre plus de dix ans (1976) pour que Paris suive cette voie avec, simultanément, l’ouverture par Alain Guerrini du CIM (Centre d’information musicale), école d’influence jazz traditionnel et be-bop, et de l’IACP (Institute for Art and Cultural Perception) d’Alan Silva, résolument orientée vers la mouvance free jazz de l’époque.

    Depuis lors, l’enseignement du jazz n’a cessé de se développer tant dans le secteur privé qu’institutionnel. C’est en 1991 que s’ouvre, sous la direction du saxophoniste et compositeur François Jeanneau, le département Jazz et musiques improvisées du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Dirigé aujourd’hui par le contrebassiste Riccardo Del Fra, ce département est internationalement reconnu pour sa richesse artistique, sa créativité, son niveau et son ouverture. Il compte parmi ses professeurs des personnalités des mondes du jazz et de l’improvisation tels que Pierre de Bethmann2, Glenn Ferris3, Vincent Lê Quang4, Alexandros Markeas5, Patrick Moutal6, Dré Pallemaerts7, Hervé Sellin8, François Théberge[9.

    Au vu de l’ensemble de ces éléments, et considérant toute l’histoire de la musique de jazz, un rappel évident s’impose : le jazz n’est pas né d’une théorisation d’éléments musicaux mais d’un phénomène d’influences métissées dont le vecteur fondamental aura été la tradition orale. Duke Ellington disait : « un musicien a deux oreilles : une pour l’école, une pour la rue. » Il est donc important, à l’aube de ce XXIe siècle, de garder à l’esprit, dans une démarche pédagogique contemporaine, l’importance de cet outil fondateur.

    C’est pour cela qu’au-delà de tous les enseignements théoriques et pratiques relatifs à cette formation de futurs enseignants en jazz, nous nous attacherons à faire perdurer cette approche, cette philosophie de la transmission.

    Qu’enseigne t-on lorsqu’on enseigne le jazz ?

    Enseigner le jazz, c’est d’abord enseigner l’écoute, l’amour et le respect de cette musique.

    C’est enseigner la pratique individuelle, la pratique d’ensemble, la théorie, l’harmonie, le travail de l’oreille, le répertoire, la composition, l’arrangement, l’orchestration, l’histoire du jazz…

    C’est apprendre comment relever les solos de nos maîtres et comment analyser leurs œuvres mais c’est aussi enseigner la réalité d’un passage du monde du jazz au monde des jazz, fait de multiples transversalités : musiques du monde, musique classique contemporaine, musiques de la rue, musiques électroniques…

    La formation au CA de jazz doit permettre à l’artiste-musicien, tout en développant ses propres qualités d’invention, d’explorer de nouveaux territoires, de nouvelles pistes pour favoriser l’épanouissement de sa pratique à travers le partage.

    Il nous faut avant tout garder à l’esprit qu’on enseigne un art : l’art de transmettre cette musique que nous pratiquons et que nous aimons.

    Les musiciens qui enseignent le jazz depuis des décennies ont su utiliser leur propre expérience faite d’aventures artistiques et humaines vécues sur scène et à travers de multiples rencontres. L’objectif premier de la mise en place de cette formation pédagogique est de garder intact et vivant cet esprit de métissage, d’échange et d’aventure qui caractérise notre musique.

    Au sein de la formation, les étudiants travailleront sous la direction des professeurs du département Jazz et musiques improvisées du Conservatoire de Paris mais ils rencontreront également des acteurs incontournables de la scène contemporaine du jazz, artistes-musiciens-créateurs mais aussi historiens ou écrivains, tels que Franck Bergerot10, Jean-Louis Chautemps11, Laurent Cugny12, Andy Emler13, Daniel Humair14, François Jeanneau15, Bojan Zulfikarpasic16

    Les éléments pratiques, artistiques et philosophiques que proposeront ces différentes personnalités ne pourront qu’éclairer le chemin de la transmission de notre musique aux générations futures.

    Notes

    1Extrait du « Programme de l’étudiant en formation au C.A de jazz », Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, 2012.

    2Pierre de Bethmann est pianiste et compositeur.

    3Glenn Ferris est tromboniste et compositeur.

    4Vincent Lê Quang, saxophoniste et compositeur, enseigne l’improvisation générative et le Soundpainting.

    5Alexandros Marquéas, pianiste et compositeur de musique contemporaine, enseigne l’improvisation générative.

    6Patrick Moutal est professeur de musique de l’Inde et d’improvisation modale.

    7Dré Pallemaerts est batteur et compositeur.

    8Hervé Sellin est pianiste et compositeur.

    9François Théberge est saxophoniste et compositeur.

    10Franck Bergerot est écrivain, journaliste, rédacteur en chef de la revue Jazzman/Jazzmagazine.

    11Jean-Louis Chautemps est saxophoniste et compositeur.

    12Laurent Cugny est pianiste, compositeur et écrivain . Il est également professeur de musicologie à l’Université Paris IV-Sorbonne.

    13Andy Emler est pianiste et compositeur.

    14Daniel Humair est batteur, peintre et compositeur.

    15François Jeanneau est saxophoniste et compositeur.

    16Bojan Zulfikarpasic, d’origine bosniaque, est pianiste et compositeur.

    Quelques mots à propos de :  Hervé Sellin

     Hervé Sellin est né en 1957. Ses études au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en piano, musique de chambre, harmonie et analyse sont récompensées par les prix de piano (dans la classe d’Aldo Ciccolini) et de musique de chambre. Il s’oriente ensuite vers une carrière dans le jazz qui le conduira à jouer aux côtés de Art Farmer, Slide Hampton, Chet Baker, Dizzy Gillespie, Clifford Jordan… Pianiste attitré de Johnny Griffin depuis 1984, il accompagne également Dee Dee Bridgewater de 1986 à 1990. Prix Django Reinhardt en 1989 pour ses activités de soliste, compositeur et arrangeur, il enregistre avec Branford Marsalis en 1991 (Sony music), mais aussi, en 2000, un album piano solo « Thèmes et variations » (Jazz aux remparts/Night and Day), ainsi que deux albums avec le batteur Bertrand Renaudin : « Acoustic MOP », en trio, et « L’arbre voyage », en quintette (CC productions/Harmonia Mundi). Depuis 2002, il se produit en tournée avec le groupe de Richard Galliano « Piazzolla for ever » (300 concerts dans le monde, un CD et un DVD, 2003-2006, Dreyfus Jazz). Il fut invité par Wynton Marsalis au Lincoln Center de New York en octobre 2003 pour y créer une suite pour tentet. Le disque, enregistré avec le Hervé Sellin Tentet, est paru en 2008. Il est professeur au département Jazz et musiques improvisées du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Plus d’informations

  • Comment la notation Benesh relève et révèle l’interprétation

    Comment la notation Benesh relève et révèle l’interprétation

    Résumé

    Le mouvement dansé s’écrit et se lit sur des partitions depuis le XVe siècle. La notation du mouvement Benesh est un des systèmes majeurs créés au XXe siècle. Cet article apporte un éclairage particulier sur les possibilités offertes par ce système pour analyser et communiquer le mouvement. Il souligne les objectifs et concepts retenus par son auteur. Le sujet est illustré de simples pictogrammes pour montrer comment la notation clarifie le mouvement.

    L’interprétation, au sens premier, c’est « l’action d’expliquer, de donner une signification claire à une chose obscure, […] de donner une signification aux faits, gestes, paroles de quelqu’un. »1

    La notation du mouvement est un outil et non une fin en soi. Elle peut toutefois ouvrir de nombreuses portes hermétiquement fermées2. Support de mémoire pour soi-même et de communication pour autrui, média de création et d’aide à la composition, la notation du mouvement est fondamentalement un outil d’analyse du mouvement. Les paramètres d’analyse et le regard porté sur le mouvement varient d’un système3 à l’autre en fonction des objectifs et des concepts retenus par son inventeur.

    La genèse du système Benesh

    “Notation is a tool for creative thinking in research and composition. Therefore the notation had to be unlimited in possibilities, and only a pure movement approach would satisfy this need”4 (Rudolf Benesh, 1956).

    Le système Benesh est enregistré à Londres en 1955 sous le nom de Benesh Movement Notation et le gouvernement britannique le présente en 1958 à l’Exposition universelle de Bruxelles parmi les découvertes majeures de la science et de la technologie.

    Son auteur, Rudolf Benesh, naît à Londres en 1916 de père tchèque et de mère anglo-italienne. Mathématicien de formation, il étudie la musique au Morley College ainsi que les arts plastiques à la Wimbledon Art School. La rencontre avec sa femme Joan Rothwell, née à Liverpool en 1920, devenue danseuse au Sadler’s Wells après avoir suivi l’enseignement de Lydia Sokolova, sera l’élément catalyseur. Quel n’est pas son étonnement de la voir accumuler les écrits, suites de mots et abréviations, pour mémoriser les cours de ses professeurs ! En tant que musicien, il ne peut admettre que cet art visuel n’ait pas sa propre écriture, comme c’est le cas pour la musique.

    Rudolph Benesh entrevoit d’emblée la nécessité de pouvoir l’appliquer à toute forme de mouvement humain. Son application à la danse ne constitue clairement qu’une partie de l’enjeu. Le système sera utilisé conjointement dans le domaine de l’ergonomie, de la médecine et de l’anthropologie de la danse. Dès 1959, Rudolf Benesh contribue à un projet initié par le Centre d’études techniques pour l’industrie du vêtement à Paris. Il note et analyse les mouvements des opérateurs face aux machines. Il collabore ensuite à un projet de recherche avec Hattfield Polytechnic University (aujourd’hui University of Hertfordshire) et Loughborough University pour la conception d’une chaise destinée aux travailleurs à la chaîne. L’utilisation de la notation pour l’étude du travail aura des conséquences fructueuses pour son application en neurologie. Un projet pilote voit le jour au Centro di Educazione Motoria de Florence en 1967 où la notation Benesh permet d’analyser les déficiences musculaires et contribue au traitement des enfants souffrant de paralysie cérébrale. En Angleterre, il faudra attendre la fin des années 1970 pour qu’un groupe de physiothérapeutes s’intéresse à la valeur clinique du système. À leur suite, des physiothérapeutes basés en Suède et au Japon étudieront et exploiteront le potentiel de la notation comme outil d’observation clinique et d’analyse pour le suivi des patients. De nos jours, la notation Benesh est encore utilisée dans ce domaine. Mais c’est dans les disciplines chorégraphiques que cette écriture a ouvert le plus grand nombre de portes.

    Dès la publication du système en 1955, Rudolf et Joan Benesh le présentent à Dame Ninette de Valois, directrice du Royal Ballet. Non seulement elle l’inscrit au programme de la Royal Ballet School, mais elle l’adopte également pour sa compagnie. Dame Ninette engage la première choréologue5 pour noter ses créations, assurer les reprises de rôles et la transmission du répertoire. Le Royal Ballet fut un réel vivier de chorégraphes qui dirigèrent, et dirigent encore, des compagnies de répertoire au Royaume-Uni, en Allemagne, en Scandinavie et, pour un temps plus court, aux États-Unis. Tout naturellement, ces chorégraphes engagent au sein de leur équipe artistique un, voire deux choréologues. Les directeurs de compagnies des pays membres du Commonwealth, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud, du Canada comprennent à leur tour l’intérêt du service rendu et créent un ou deux postes. Suivront une compagnie en Israël, une en Belgique et une aux Pays-Bas.

    En 1962, Rudolf et Joan Benesh fondent à Londres le Benesh Institute of Choreologyoù s’organisent l’enseignement et le développement du système. Rudolf Benesh décède à Londres en 1975 à l’âge de 69 ans des suites d’un cancer. Joan Benesh se retire de toute activité publique, et confie l’avenir du Benesh Institute et du système aux choréologues pionniers de la première heure.

    En France, seul le Ballet Preljocaj a recours au service d’une choréologue en permanence et cela dès 1992. Angelin Preljocaj croit en la notation et il n’en éprouve aucune contrainte, « [q]ue ce soit lors de la phase de création ou lors de reprises de rôles, si mon désir est de changer un pas, la notation m’en laisse totalement libre. La rigueur de cet exercice m’offre, paradoxalement, une totale liberté »6. Ses trois assistants, dont deux formés au Conservatoire de Paris, lisent et utilisent les partitions pour les répétitions et pour assurer les transmissions. Auparavant, au milieu des années 1980, Régine Chopinot, chorégraphe de la Nouvelle danse, avait eu une démarche similaire, « plutôt par une curiosité analytique et un goût de la confrontation »7. Michèle Prélonge, elle-même partenaire artistique essentielle dans le parcours de Chopinot, se souvient de la capacité de la notatrice à « questionner la forme du mouvement, son intensité, son intention. [La notatrice] était une interlocutrice à part entière »8. En 1995 s’ouvre la formation à la notation du mouvement Benesh au Conservatoire de Paris. En 2006, le ministère de la Culture et de la Communication met en place un dispositif « aide à la recherche et au patrimoine en danse » ainsi qu’un dispositif « danse en amateur ». Ces actions contribuent à promouvoir l’usage des partitions existantes et permettent d’en réaliser de nouvelles qui témoignent des courants actuels.

    En l’espace d’un peu plus d’un demi-siècle, la notation Benesh a enregistré un patrimoine qui s’étend du XVIIIe siècle à nos jours. La collection Benesh rassemble les œuvres de plus de 250 chorégraphes et couvre pour certains l’entièreté de leur production. Les partitions Benesh témoignent de la période de création, mais aussi de reprises ultérieures présentées en d’autres lieux. Ainsi, le notateur bénéficie du temps de gestation de la pièce, de l’enseignement du chorégraphe au même titre que les danseurs. Il a souvent pour mission de remonter les créations du chorégraphe pour d’autres compagnies. Reconnu comme répétiteur, il prépare les danseurs jusqu’à la venue du créateur qui donne alors la touche finale. Mais il n’est pas rare que le chorégraphe lui confie la responsabilité de la production jusqu’à la première.

    Le concept du mouvement et sa transcription à partir d’une approche linguistique

    “You are not reading the notation as such, any more than you are reading an alphabet when reading this page : you are reading a language. In the case of the movement notation, you will be reading a movement language”9(Rudolf Benesh, 1977).

    Rudolf Benesh conçoit l’évolution de la notation en trois étapes : « L’étape I est par nature mathématique et est reliée à la géométrie euclidienne. Elle commence avec des axiomes et des prémisses manipulés selon les concepts et la stricte application de la logique, de la cohérence, de l’ergonomie. Le résultat est un alphabet de base […]. L’étape II, la choréologie, est le développement des langages à partir de l’alphabet. […] Il faut d’abord épeler les mots – les postures. Puis les mots composés – les mouvements ou les pas. Ensuite vient la syntaxe, l’ordre dans lesquel les signes de l’alphabet ou les mots doivent être utilisés. Enfin la grammaire qui recouvre les principes de redondance, de relativité et d’échelle de valeur »10. La troisième étape est l’enseignement, la diffusion et l’application du système au service de la création, du patrimoine et de la recherche.

    Le premier axiome concerne la nature même du mouvement, perçu par le sens de la vision. Sa transcription doit donc être axée sur le fonctionnement de ce sens particulier et avoir une structure logiquement dérivée de ce medium. À la recherche du concept visuel, Rudolf Benesh se penche sur les chronophotographies d’Étienne-Jules Marey, un des pionniers de la photographie. À l’aide de son fusil photographique mis au point en 1882, Marey photographie hommes et animaux en mouvement sur douze poses. Peu de temps après, il invente la chronophotographie sur plaque fixe qui analyse le mouvement par images successives.

    [Fig. 1] Figure 1 – Exemple d’une chronophotographie d’Étienne-Jules Marey (vers 1885).

    Rudolf Benesh en tire l’idée de représenter le mouvement en captant les instants-clefs, ou key-frames, terme usité pour les montages de film. De l’infinité des positions intermédiaires, il ne retient que ce que l’œil perçoit et le transcrit sous forme de traits continus.

    [Fig. 2] Figure 2 – À gauche, une chronophotographie moderne. À droite, le concept de mouvement retenu par Rudolf Benesh.

    Le concept du mouvement ainsi établi, Benesh s’impose trois critères prioritaires : « simplicité, précision, efficacité»11. Pour y arriver, il cherche le mode de figuration du corps le plus économe. Il se réfère à l’« homme de Vitruve » de Léonard de Vinci et trace cinq lignes par dessus le schéma corporel. Il retrouve ainsi une portée analogue à la portée musicale qui se lit de gauche à droite, ce qui correspond à notre représentation du déroulement du temps. Il organise la portée de façon à repérer aisément le déroulement des actions corporelles dans le temps et dans l’espace.

    [Fig. 3] Figure 3 – À gauche, l’idée de la portée en référence à de Vinci. À droite, son organisation où se répartissent les trois éléments indispensables pour décrire le mouvement.

    Rudolf Benesh peut dès à présent réduire le schéma corporel à l’essentiel, extrémités, articulations et segments, pour ne plus le représenter que par des signes distinctifs qui se placeront sur la portée pour obtenir un pictogramme.

    [Fig. 4] Figure 4 – Le schéma corporel est ramené à quelques signes placés sur la portée.

    La figure est désormais une épure cinétique qui révèle toujours le corps dans son entièreté. La lecture de gauche à droite nous amène à écrire et lire par identification. Ainsi le lecteur exécute la figure 4 le bras gauche vers le haut, le bras droit vers le bas, tous les deux formant un angle droit à hauteur de la ligne des épaules, et la tête tournée vers la droite. Imaginez prolonger le trait vertical de la tête vers le bas : il vous donne un axe médian fictif qui divise le pictogramme en deux parties égales : le côté gauche et le côté droit du corps. Cet axe imaginaire, qui figure également l’axe de gravité en situation debout, est ici provisoirement inscrit sur la portée en ligne pointillée.

    Toujours dans un souci de simplicité et de clarté maximales, Rudolf Benesh choisit d’édifier l’alphabet sur trois signes élémentaires : le trait vertical, le trait horizontal et le point.

    [Fig. 5] Figure 5 – Les trois signes de base.

    Représentés en trois dimensions, les mouvements se déploient dans une sphère. Celle-ci délimite l’espace périphérique du corps. Rudolf Benesh partage cet espace en deux hémisphères, l’un devant le corps, l’autre derrière. La partie médiane qui les sépare correspond à l’épaisseur du corps et sera appelée plan du corps. Les trois signes de base (figure 5) situent les extrémités respectivement devantdans le plan et derrière le corps. Signes communs aux pieds et aux mains, ils figurent l’un ou l’autre dès qu’ils sont placés sur la portée.

    [Fig. 6] Figure 6 – La figure en trois dimensions se projette sur un support en deux dimensions par le choix de signes distinctifs.

    Sujets à de multiples transformations, les trois signes attribués aux extrémités sont le départ d’un alphabet évolutif. Diversement modifiés, ils traduisent toutes les situations de mouvement dans les trois dimensions. Le premier concept est qu’une croix représente une flexion et par extension de la même idée une inclinaison. Nous obtenons ainsi les signes pour les coudes et genoux fléchis ainsi que les flexions de la tête et du buste.

    [Fig. 7] Figure 7 – Identité des extrémités, articulations, et mouvements des segments.

    Un deuxième concept incline le trait vertical à gauche et à droite, traduisant ainsi les inclinaisons latérales du corps, mais aussi les contacts des extrémités le long du corps ! La manipulation des signes de bases par le biais d’autres concepts donne lieu à un vaste nombre de signes, qui, placés sur la portée, identifient l’élément corporel et le situent précisément dans l’espace périphérique du corps.

    [Fig. 8] Figure 8 – Les signes inclinés à gauche et / à droite identifient des mouvements spécifiques selon leur emplacement sur la portée.

    Benesh crée de la même façon une écriture rythmique qui identifie les différents impacts du temps, pulsations et subdivisions.

    [Fig. 9] Figure 9 – Les signes de rythme.

    Chaque signe de rythme distingue un instant précis. Le signe ne se modifie pas, contrairement aux signes de musique. La valeur de l’intervalle entre deux instants-clefs est donnée par le signe de rythme suivant. Placé au-dessus du pictogramme, il mobilise le mouvement inscrit sur la portée différemment dans le temps. L’unité de temps est systématiquement donnée par un pictogramme. L’inscription de la pulse beat, signe correspondant à l’unité de temps, au-dessus du pictogramme est redondante. Cette économie de signes ainsi que l’autonomie de l’écriture rythmique facilitent l’écriture et contribuent à sa rapidité.

    [Fig. 10a] Figure 10 – Un mouvement d’inclinaison de tête sur un rythme de polka à gauche
    [Fig. 10b] et de mazurka à droite

    [Fig. 10c]

    Du signe à l’idéogramme

    Rudolf Benesh cherche constamment à synthétiser en un seul signe l’ensemble des informations indispensables au mouvement. Les signes relatifs aux orientations et changements d’orientation du mouvement, tours et pivots illustrent aisément son idée : l’épingle droite oriente le mouvement ; Benesh la courbe dans le sens horaire ou anti-horaire pour définir le sens de la giration.

    [Fig. 11] Figure 11 – À gauche, le signe de direction, qui se lit comme une flèche ↑ dont la tête est remplacée par un point, oriente ici le mouvement vers l’avant. À droite, le signe de tour comporte l’orientation de départ, le sens du tour et l’orientation finale.

    Deux signes de pieds dans le plan légèrement séparés se réunissent pour ne former qu’un seul signe : les pieds sont joints l’un à côté de l’autre. Mais, en l’absence de ligne de locomotion, aucune indication n’est donnée quant au pied à actionner pour y arriver. Benesh complète le signe et ajoute un signe de contact, gauche ou droit, en début ou fin de signe. Cet idéogramme traduit la notion de fermeture, terme commun à bien des écoles et techniques.

    [Fig. 12] Figure 12 – Construction du signe de fermeture qui reflète l’action de joindre le pied gauche à côté du droit et vice versa.

    Mise en mouvement

    La lecture de gauche à droite déroule une succession de pictogrammes d’où se dévoile l’évènement qui prend corps le long de la ligne du temps. La répartition des notions temporelles et spatiales autour de la portée offre plusieurs strates de lectures. Par exemple, on peut lire uniquement l’évolution du mouvement dans l’espace, sans avoir à déchiffrer l’action en elle-même.

    [Fig. 13] Figure 13 – Le sens de lecture et les spécificités de la portée.

    Effaçons les mouvements du corps pour ne suivre que l’évolution spatiale en corrélation au temps. Nous sommes au bord du plateau, orientés vers une chaise qui se trouve au centre. Nous avançons vers celle-ci et avons 10 secondes pour y arriver et nous arrêter devant elle, face au public. Ensuite, nous voyons une modification du centre gravitaire qui surplombe la chaise. Sommes-nous debout ou assis ? Le pictogramme placé sur la portée nous le dira.

    [Fig. 14] Figure 14 – Clefs pour la lecture de la figure 13.

    Contextes et nuances de mouvements

    À ce stade, le système permet déjà de noter, analyser, transcrire et communiquer toute forme de mouvements humains de façon « objective ».

    Rudolf Benesh insiste sur la nécessité d’entraîner le regard et la pensée à analyser le mouvement pour ce qu’il est, sans que n’intervienne un concept préétabli : la notation objective.

    En revanche, pour témoigner de mouvements créés dans un contexte spécifique, courants chorégraphiques et autres domaines artistiques comme le cirque ou encore le mime, entre autres exemples, Rudolf Benesh considère que l’écriture doit pouvoir les révéler de façon claire, transparente et immédiate. Il lui faut donc franchir une deuxième étape, le passage au développement du langage. Il explique sa démarche en ces termes dans An Introduction to Benesh Movement Notation (1956) : “It was not a matter of recording what one saw, but also to learning that each style of dance, like each language, has its own conventions and particular emphasis on what is important”12. Il développe la syntaxe et la grammaire de façon à ce que la notation puisse refléter les spécificités propres à chaque langage de mouvement.

    La transcription d’inclinaisons latérales du buste est un premier exemple. Grammaticalement, deux écritures s’offrent à nous : l’une dite de base, l’autre dite visuelle. Les deux traduisent un même mouvement anatomique. Placées dans le contexte, les nuances sont perceptibles. L’écriture visuelle permet de suivre la ligne de force du mouvement du dos. Elle parle de la ligne au sens recherché par la danse classique, une allure que l’on peut retrouver en danses de caractères, une inscription du corps dans l’espace au sens donné par les contemporains. L’écriture de base analyse chaque segment individuellement à son plan de référence. Elle organise le mouvement autour de la colonne vertébrale et peut être une clef pour un relâché, pour une prise d’élan, pour une prise de risque…

    [Fig. 15] Figure 15 – Écritures de base et visuelle pour les inclinaisons latérales.

    Ces éléments contribuent à l’analyse des œuvres, à l’étude comparative de l’organisation corporelle et de la perception du corps suivant les époques, lieux géographiques et contextes sociaux.

    L’étude du recueil des classes d’Auguste Bournonville, par exemple, ainsi que des partitions de ses œuvres révèle une prédominance de l’écriture visuelle. L’étude de la méthode pédagogique d’Enrico Cecchetti tend vers une observation similaire.

    [Fig. 16] Figure 16 – L’écriture visuelle prédomine dans les partitions d’œuvres qui se rattachent à l’époque romantique et au ballet classique.

    Dans le premier exemple de la figure 16, l’oeil exercé voit la prise d’un grand saut jeté par demi-tour vers la gauche qui s’organise autour d’inclinaisons latérales du buste qui amortissent la réception du saut.

    Dans le second exemple, il s’agit d’un mouvement renversé du haut du buste qui prend le l’ampleur dans l’exécusion d’une pirouette attitude et qui se termine avec une légère inclinaison sur la droite et extension du buste et de la tête.

    Par ailleurs, les deux écritures se côtoient le plus souvent, comme ici pour cet extrait repéré chez Merce Cunningham.

    [Fig. 17] Figure 17 – L’écriture visuelle traduit aisément la figure du tilt, tandis que l’écriture de base pour les deux mouvements suivants nous donne à voir un engagement du buste et de la tête plus ample.

    Pour procéder au choix entre l’une ou l’autre méthode, il suffit de poser les deux écritures en parallèle. La consigne du mouvement présentée ci-dessous est de faire glisser lentement les mains vers les épaules, comme sur un rail, et de les éloigner à nouveau.

    [Fig. 18] Figure 18 – En bas, l’écriture de base est dans ce cas plus judicieuse. En effet, elle met clairement en valeur le mouvement du bras le long de la ligne de l’épaule.

    Le placement d’un signe de tour sur la portée en relation au temps et aux instants-clefs révèle à lui seul la nature et la manière d’exécution du mouvement. S’inscrit-il entre deux instants-clefs ? Transparaît dès lors l’idée d’un changement d’orientation. Est-il placé sous l’instant-clef ? Il en ressort l’idée de la giration par une prise de force.

    [Fig. 19] Figure 19 – Elle exécute un changement d’orientation, tandis qu’il exécute un tour pivot, deux mouvements qui impliquent des dynamiques différentes.

    Elle : au départ, pied gauche devant, pied droit derrière, le poids du corps est également réparti entre les deux jambes qui sont en flexion ; elle opère un changement d’orientation qui se déroule le long du 1er temps (entre 2 pulsations) pour arriver au 2e temps en équilibre sur demi-pointe sur la jambe gauche, pied droit en contact sur le côté du genou.

    Lui : description corporelle identique, le mouvement se différentie par la prise d’élan pour éxécuter un tour pivot dans la posture décrite au-dessus.

    [Fig. 20] Figure 20 – Cette écriture traduit un mouvement de giration par enroulement.

    Ensemble, l’homme et la femme éxécutent un mouvement de giration qui s’engage au-préalable par un demi-changement d’orientation sur la droite.

    Transcrire un mouvement en déséquilibre demande un regard particulièrement affiné, car la manière de l’exécuter peut s’initier à partir de différentes parties du corps.

    [Fig. 21] Figure 21 – Trois modes d’initiation différents pour un mouvement qui, dans les trois cas, se projetterait de façon très similaire dans l’espace.
    [Fig. 22] Le mouvement implique une pression dans les pieds pour déplacer tout le poinds du corps vers la gauche jusqu’à passer le pied gauche dans l’espace droit du corps (signe barré).
    [Fig. 23] Le mouvement est considéré comme une inclinaison latérale de tout le corps à partir du sol (comme une « tour de Pise » avec un redressement au niveau du bassin). Le mouvement s’initie par un transfert du poids du corps à partir du bassin.

    Un tel mouvement pourrait engager d’autres forces encore et il se noterait encore différemment. Seule la présence du notateur lors de la transmission pourra conforter son choix d’écriture.

    Ces quelques points n’illustrent que très partiellement la façon dont le système Benesh relève et révèle l’interprétation. D’autres exemples concerneraient le travail au sol, dont l’abord de la notation est facilité par l’autonomie de l’analyse du corps et de sa situation dans l’espace ; la manipulation des objets, qui figurent au-dessus de la portée ; les détails de mouvements ; dynamiques et tensions musculaires…

    Mise en œuvre

    « L’écrit, s’il est correctement fait, doit donner les clefs pour que le mouvement symbolisé reprenne vie dans l’esprit insufflé lors de la création. »13 

    Apprendre l’alphabet n’est pas difficile, ce qui demande un long entraînement, c’est l’analyse du mouvement et la maîtrise de la grammaire. La grammaire, c’est ce qui porte une pensée vers un autre ; c’est donner sa pensée à quelqu’un au plus juste de ses intentions ; c’est écrire à quelqu’un en ayant de fortes chances de ne pas être trahi.

    L’apprentissage d’un système de notation passe constamment du corps au papier et du papier au corps. C’est un va-et-vient incessant, qui interroge autant le mouvement que le système. L’écriture nécessite d’anticiper la capacité du lecteur non « seulement de déchiffrer mais de traduire, avec la part de création que cela comporte. Il faut être au fait de la pensée de l’auteur et de sa manière. Il faut comprendre, lire entre les lignes, s’intéresser au non-écrit comme on peut s’intéresser au non-dit. Il s’agit d’établir une communication. »14

    C’est tout l’enjeu de la formation au Conservatoire de Paris.

    Bibliographie

    Ouvrages

    BENESH Rudolf et BENESH Joan

    An Introduction to Benesh Movement Notation, A. & C. Black, Londres, 1956, éd. revue et corrigée Dance Horizons, New York, 1969.

    Reading Dance, The Birth of Choreology,Souvenir press, Londres, 1977.

    BERMÚDEZ Bertha

    “Reflection on the process of learning Benesh and Labanotation” dans ,RTRSRCH Vol.2 No.2, Amsterdam School of the Arts, 2010.

    CAUSLEY Marguerite

    An Introduction to Benesh Movement Notation, Its General Principles and its Use in Physical Education,Max Parrish, Londres, 1967.

    DANIELS Peter T et BRIGHT William, dir.

    The World’s Writing Systems,Oxford University Press, New York, 1996.

    HECQUET Simon et PROKHORIS Sabine

    Fabriques de la danse,Presses Universitaires de France, Paris, 2007.

    GRECO Emio

    (Capturing Intention). Emio Greco PC and AHK, Amsterdam, 2007.

    LÉVÊQUE Dany

    Angelin Preljocaj de la création à la mémoire de la danse. Les Belles Lettres/Archimbaud, Paris, 2011.

    MCGUINNESS-SCOTT Julia

    Movement Study and Benesh Movement Notation, Oxford University Press, Londres, 1983.

    MIRZABEKIANTZ Eliane

    Grammaire de la notation Benesh,Centre national de la danse, Paris, 2000.

    « La notation Benesh à l’usage du patrimoine et de la création », dans La Notation chorégraphique : outil de mémoire et de transmission, actes États Généraux, sous la direction de Béatrice Massin, Atelier baroque–Compagnie fêtes galantes, Paris, 2007.

    ORLAREY Yann, dir.

    Musiques et Notations,Aléas, Lyon, 1999.

    PARKER Monica

    Benesh Movement Notation : Elementary Solo Syllabus : Text Book Ballet Application,éd. revue et corrigée Thanet Press Ltd, Margate (Kent), 1999.

    SETH Brigitte et MONTLLÓ GUBERNA Roser

    Rosaura,L’œil d’or formes & figures, Paris, 2009.

    SUQUET Annie

    Chopinot. Cenomane, Le Mans, 2010

    Partitions chorégraphiques

    The Bournonville School (in four parts), part 3, Benesh Notation, recorded bySandra Caverly, Audience Arts, Kirsten Ralov, éd., New York, 1979.

    Syllabus of Professional Examinations in the Cecchetti Method, recorded by Linda Pilkington, The Cecchetti Society, 1978, revised 1984.

    Notes

    1 Alain Rey, dir., Dictionnaire culturel de la langue française (Le Robert, Paris, 2005).

    2 Rudolf Benesh, An Introduction to Benesh Movement Notation.

    3 Ann Hutchinson Guest, dans Dance Notation (Dance Books, Londres, 1984), a recensé depuis la moitié du XVe siècle environ 85 systèmes d’écriture de la danse, ou de notation du mouvement. Actuellement, la notation Benesh et la notation Laban sont enseignées au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    4« La notation est un outil qui contribue à développer la créativité pour la recherche et la composition. Le système devait donc être illimité en possibilités et seule une approche pure du mouvement répondrait à ce besoin », Rudolf Benesh, An Introduction to Benesh Movement Notation.

    5 Choréologue : terme choisi par Rudolf Benesh pour distinguer la connaissance et le savoir-faire liés au bon usage de son système. Il identifie ainsi le métier qui consiste à réaliser des partitions, transmettre et enseigner à partir de partitions.

    6 Angelin Preljocaj,« Préface », in Dany Lévêque, Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse.

    7 Annie Suquet, Chopinot.

    8 Ibidem.

    9 « Vous ne lisez pas la notation en tant que telle, pas plus que vous lisez un alphabet en lisant cette page : vous lisez un langage. Dans le cas de la notation du mouvement, vous lirez un langage gestuel », Rudolf Benesh, Reading Dance.

    10 Claire Roussier, trad., «Introduction », in Eliane Mirzabekiantz, Grammaire de la notation Benesh.

    11 “simplicity, accuracy, efficacity”, Rudolf Benesh, An Introduction to Benesh Movement Notation.

    12 « Il ne s’agissait pas seulement d’enregistrer ce que l’on voyait, mais aussi d’apprendre que chaque style de danse, comme chaque langage, a ses propres conventions et ses propres valeurs. », Rudolf Benesh, An Introduction to Benesh Movement Notation.

    13 Dany Lévêque, Angelin Preljocaj, de la création à la mémoire de la danse.

    14 Dominique Dupuy, « Entrer en notation», in Danse Positions, Les cahiers de la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, mars 1995.

    Quelques mots à propos de :  Éliane Mirzabekiantz

     Eliane Mirzabekiantz est professeur de notation Benesh au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, membre du comité technique du Benesh Institute et membre fondateur du Centre Benesh, association pour la promotion de la notation du mouvement.Après un long parcours d’interprète dans des compagnies internationales de renom, elle suit la formation en notation du mouvement au Benesh Institute à Londres. Elle est diplômée choréologue en 1990 et est engagée par Robert North au Ballet de Göteborg en Suède. Elle note l’ensemble de ses créations et remonte ses ballets pour plusieurs compagnies. En 1995, Eliane Mirzabekiantz met en place le cursus de notation Benesh au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et rédige une première grammaire du système Benesh qui couvre l’ensemble de la matière. Elle intervient dans les formations pour jeunes danseurs (conservatoires à rayonnement régional, conservatoires supérieurs de musique et de danse de Paris et de Lyon, école de l’Opéra de Paris) ainsi que dans les formations pour professeurs (Diplôme d’État et Certificat d’aptitude).Eliane Mirzabekiantz est l’auteur de la Grammaire de la notation Benesh, Centre National de la Danse, Paris, 2000, et la réalisatrice du site du Centre Benesh dédié à la promotion des choréologues issus du Conservatoire de Paris.1999 : Fellow of the Benesh Institute 2008 : Chevalier des Arts et des Lettres. Plus d’informations

  • Au-delà de la notation : vers une réconciliation du maître et du marteau

    Au-delà de la notation : vers une réconciliation du maître et du marteau

    Jawher Matmati,
    Tuteur : Gérard Pesson
    Professeur de Méthodologie de recherche : Alain Nollier

    L’artisanat furieux

    « La gravure des planches de musique est un des travaux les plus tyranniques par sa minutie, par le soin, par la compréhension qu’il exige. »

    Honoré de Balzac, Honorine

    Un graveur de musique serait certainement honoré par ce témoignage de Balzac. Néanmoins, est-il de nos jours pertinent de continuer à utiliser le terme « gravure » ?

    Balzac mentionne ici des « planches de musique ». À notre ère numérique, de telles planches ne sont pourtant plus utilisées dans le processus de l’édition musicale ! Pourquoi donc beaucoup de ceux qui exercent ce métier insistent toujours à se nommer de la sorte ? Est-ce par purisme ou par tradition ? Peut-être le terme « copiste » serait-il plus approprié ? Y a-t-il une nuance entre les deux termes ?

    Nous faisons partie de ceux qui préfèrent, pour décrire notre activité, le terme de « gravure musicale » au terme plus générique de « copie musicale ». Notre ère numérique ne nous empêche pourtant pas de dire qu’on supprime des fichiers en les mettant dans la « corbeille » de l’ordinateur (qui se situe d’ailleurs sur le « bureau » de l’ordinateur, ce même ordinateur qui contient nos « dossiers » et nos « albums »). Nous devrions également considérer toutes ces professions qui ont gardé leur appellation à travers les siècles : la plomberie se nomme toujours de la sorte, bien que le plomb ne soit plus utilisé dans les tuyauteries, car nocif pour la santé, et ce depuis des décennies ! Une certaine inertie du langage momifie, préserve certains termes bien au-delà de leur obsolescence étymologique.

    Le terme de « gravure » implique aussi un soin particulier, un savoir-faire et nous renvoie à cette nécessité que nos ancêtres lointains ont éprouvée d’immortaliser leur trace en gravant sur la pierre. Cet acte ingénieux que l’homme a inventé pour défier sa finitude et lutter contre sa plus grande peur : l’oubli.

    Le terme « copiste » quant à lui suggère une paresse intellectuelle, un acte mécanique, ennuyeux, fastidieux et ingrat, comme ces punitions que nous avions à l’école, consistant à copier des lignes et qui ne font que lier l’acte d’écrire à la souffrance et à la torture.

    Les deux termes sont utilisés aujourd’hui et sont largement répandus, néanmoins il existe une autre nuance, cette fois plus technique. Ce sont en réalité deux pratiques et approches différentes qui, bien que très semblables en apparence, relèvent de deux mondes différents.

    Le monde de la musique dite savante ou de concert et celui de la musique de « média » (films, variétés, jeux vidéo, etc.). Dans la musique de concert, la musique se « grave » car elle est là pour durer, pour être d’abord déchiffrée, puis répétée, interprétée et éventuellement admise au « panthéon » du répertoire (si les astres s’alignent). On parle donc dans ce contexte de « gravure musicale ».

    Le monde de la musique de média est différent. Il est doté d’une autre sorte de métabolisme. Notamment dans le domaine du film et des jeux vidéo. La musique aussitôt « produite » (ce qui justifie davantage le terme d’« industrie » musicale) par le compositeur et/ou l’équipe de compositeurs doit être orchestrée par une autre équipe puis confiée aux copistes qui vont mettre au propre les partitions et produire des supports qui serviront aux sessions d’enregistrements pendant lesquelles la musique sera brièvement répétée puis « exécutée » et non interprétée. Cette ultime phase marque la fin du cycle de vie de ces partitions. Ce processus implique d’autres priorités et d’autres normes que la personne s’occupant de la copie doit prendre en considération. La grande partie de ces partitions n’est pas destinée à la publication mais à l’exécution rapide et efficace lors des sessions d’enregistrement. On parle ici de « copie musicale ».

    Nous nous concentrerons dans le cadre de ce travail sur la musique de concert et donc sur la gravure musicale.

    1. Notation et gravure :

    Parmi les facteurs qui contribuent à l’incompréhension de l’activité de graveur figure la confusion entre « notation musicale » et « gravure musicale ». Ces deux aspects sont bien évidemment indissociables et l’un ne peut (ou ne doit) exister sans l’autre. Cependant, il existe une importante nuance entre les deux et cette nuance éclaire un peu plus sur la nature du métier de graveur.

    Une musique peut être mal notée mais bien gravée et vice versa !

    Prenons comme exemple d’une musique mal notée ce petit extrait de la partition de cymbales du final de la 4ᵉ symphonie de Tchaïkovsky.

    Le percussionniste principal du London Orchestra, Andrew Barclay, pointe l’incohérence de la notation (une croche) avec le geste requis par l’ouverture grandiose de ce 4ᵉ mouvement. Cette même notation est ensuite utilisée à la mesure 4 pour un geste court et conclusif. Ce que Tchaïkovsky note ici, sans se soucier du geste ni de la résonance qu’implique la musique, est simplement l’attaque, l’endroit où le percussionniste doit entrer.

    Prenons comme autre exemple ce fragment que nous avons imaginé et supposons qu’il se destine à des contrebasses :

    Il est clair que cette notation est absurde pour un pizzicato. La gravure, quant à elle, ne contient pas d’erreurs. Il suffirait d’enlever le « pizz. » ou de modifier la valeur rythmique pour que cet extrait devienne bien noté.

    Dans l’extrait ci-dessous, nous avons décidé de corriger le rythme. L’exemple est bien noté mais très mal gravé : l’indication de tempo n’est plus alignée avec la métrique 4/4.
    L’indication « pizz. » est écrite en italique, qui est destinée aux expressions et non aux instructions de technique. La longueur de la hampe dépasse une octave. La nuance est à la fois mal centrée et écrite en texte « p » et non en typographie musicale appropriée p.

    2. Un artisanat marginalisé :

    Il nous serait malheureusement impossible d’aborder, dans le cadre de ce travail, l’histoire de la gravure et de la publication musicale. Cette histoire s’étale sur plusieurs siècles allant de l’épitaphe de Seikilos datant du Ier ou IIᵉ siècle à l’ère moderne de la gravure numérique. Elle est si riche en termes d’évolution de normes, techniques de gravure et d’impression, qu’un simple abord du sujet ne saurait lui rendre justice.

    La transmission des règles de gravure, dans lesquelles nous plongerons les orteils dans le chapitre suivant, s’est longtemps faite de manière orale d’un maître graveur à son disciple, comme les recettes secrètes de momification que les prêtres embaumeurs se passaient d’une génération à une autre dans l’Égypte antique.

    Jusqu’à la fin du XXᵉ siècle, l’univers de la publication musicale était un univers fermé où seules les maisons d’édition assuraient la publication. L’arrivée des premiers logiciels commerciaux de gravure vers les années 1980, comme SCORE en 1987, FINALE en 1988, SIBELIUS en 1993 et une multitude d’autres plus tardivement au XXIᵉ, a démocratisé l’accès aux outils de gravure au public amateur, aux compositeurs et aux musiciens. Cette démocratisation a non seulement complètement bouleversé le monde de la publication mais a approfondi l’incompréhension et la confusion qui entourent le monde de la gravure musicale car elle a fourni l’outil technique sans toutes les connaissances théoriques nécessaires. Notre ère numérique attache beaucoup d’importance à la maîtrise de l’outil informatique ; c’est la maîtrise du logiciel et ses aspects techniques qui sont souvent mis en valeur. Nous vivons à l’époque de l’immédiat et de l’instantané : graver une seule page du Sacre du printemps aurait pu prendre jadis une ou deux journées entières de travail acharné ; cela prendrait aujourd’hui une heure. Or la rapidité requise aujourd’hui ne devrait pas se traduire par une détérioration de la qualité de la partition.

    Être édité par une maison d’édition n’est pas donné à tous les compositeurs et certains d’ailleurs refusent de leur propre gré d’être édités pour des raisons financières de répartition des droits d’auteur. Embaucher un graveur professionnel reste également un luxe que beaucoup de compositeurs ne peuvent se permettre. Dans l’enseignement supérieur de musique, on attend des étudiants en composition, écriture ou orchestration qu’ils gravent leurs propres partitions et parties séparées sans leur fournir les connaissances nécessaires à réaliser une telle tâche. Le métier de graveur est un métier à part entière. Attendre d’un compositeur n’ayant eu aucune formation dans ce domaine de graver ses propres partitions est comme attendre d’un violoniste de régler son propre chevalet ou d’un dentiste de nous faire une endoscopie.

    Nous trouvons curieux que dans des établissements comme les conservatoires nationaux supérieurs, des cours soient donnés aux danseurs pour leur apprendre la notation de mouvement selon la méthode Laban1 mais que les étudiants en composition ou en écriture ne reçoivent pas de cours de notation et gravure musicale. Ceci n’est pas une particularité des CNSM mais un problème global touchant à l’enseignement musical partout dans le monde.

    Le chapitre suivant, qui constitue le noyau de ce travail, tente de sensibiliser le compositeur ou le musicien qui se retrouve souvent abandonné à son sort, aux questions propres à la gravure et d’exposer certaines bonnes pratiques que nous estimons indispensables à la réalisation d’une partition de qualité, afin de mettre son œuvre en valeur et d’assurer un bon déroulement des répétitions. Nous inviterons également le lecteur enthousiaste à consulter la bibliographie qui accompagne ce travail. Elle comprend certains ouvrages de référence très consultés par la communauté des graveurs à travers le monde. Il est également indispensable d’examiner de près les anciennes éditions datant de l’ère de la gravure sur plaque.

    Bourreaux de solitude

    Dans ce second chapitre, nous allons tenter de présenter et de discuter certaines règles qui touchent à la pratique de la gravure musicale. Aborder toutes les règles et les discuter de manière exhaustive déborderait des limites définies pour ce projet, nous nous trouvons ainsi contraints de nous limiter à celles qui nous semblent primordiales.

    1. La partition du point de vue du graveur :

    a. L’unité de mesure :

    Une partition de musique est la projection d’un phénomène sonore temporel sur un support physique et spatial : la page. L’appréhension de tout espace nécessite la fragmentation de ce dernier en se référant à une unité de mesure. La taille et la nature de cette unité sont conditionnées par la nature de l’activité que témoignera l’espace en question. Pour un typographe, cette unité va essentiellement être le « point », ses divisions mais notamment son multiple le « pica ».

    Ces unités nous parviennent des premiers jours de l’histoire de l’impression et de la composition typographique à l’aide du « plomb typographique ». Le point étant l’unité utilisée par le typographe pour déterminer l’apparence et les dimensions du caractère. Le pica sert à déterminer la longueur d’une ligne composée.2
    Comme vous pouvez le constater à partir de la figure ci-dessus, ces unités sont fixes et se rapportent toutes à une unité métrique ou impériale3 selon les régions : 1 pica = 12 pts ≈ 1/6 inch ≈ 0,42 cm

    La définition d’un « point »
    Plomb typographique

    Dire qu’une police de caractère est de corps 60 pts équivaut à dire que la profondeur du plomb typographique correspondant est de 60 pts.

    Un texte et une partition de musique sont destinés tous les deux à occuper le même support : une page4. Cependant, les besoins et les contraintes qui conditionnent le travail d’un graveur de musique sont différents de ceux qui gouvernent le monde typographique. La taille des textes sur une partition dépend de la taille de la portée qui elle-même dépend de plusieurs facteurs dont l’instrumentation, le support, le type du répertoire5, etc. Le graveur va donc avoir recours à une unité de mesure de nature relative et non absolue : l’espace d’une portée.

    Définition d’un « espace »

    La taille de la portée est souvent appelée dans la littérature anglo-saxonne « the rastral size ». Ce terme, tout comme le cas du point apparenté à la taille du plomb typographique, nous parvient du nom de l’outil qui servait autrefois à dessiner la portée à 5 lignes : le « rastrum ».

    Un rastrum

    À titre d’exemple, la hauteur par défaut d’une hampe6 équivaut à 3,5 espaces. Cette valeur n’est pas aléatoire car elle correspond à l’intervalle d’une octave et sert à homogénéiser l’aspect des hampes.

    La taille d’une hampe en termes d’espaces

    b. La classification des objets présents sur une page :

    La page de musique englobe des objets que le graveur classe sous deux catégories :

    • Les objets musicaux : tout ce qui se rapporte à une portée (hauteurs, rythmes, articulations, métriques, textes de techniques (arco, pizz., sul pont, sourdine, etc.), textes d’expressions (cresc., molto espressivo, con fuoco, etc.), les tempi, les nuances, etc
    • Les objets extra-musicaux : tout ce qui déborde du contour des systèmes de portées comme les marges de la page, le titre de l’œuvre, le titre du mouvement, le nom du compositeur, la dédicace, etc.

    Pour tous les objets extramusicaux, l’unité utilisée par le graveur serait l’unité métrique (mm) ou impériale (inch) selon la région géographique ou bien le point s’il s’agit d’un texte. Pour tous les objets musicaux, l’unité dépendrait de l’espace d’une portée.

    Dans la figure ci-dessous, les cadres en rouge englobent les objets musicaux. Les cadres en vert comportent les objets extramusicaux (nom de l’instrument, numéro de page, titre du mouvement, numéro de plaque7, etc.).

    La présentation d’une page de musique

    2. La taille et l’épaisseur de la portée :

    a. La taille de la portée :

    La plupart des maisons d’éditions possèdent une fiche de style8 qui précise, entre autres, la taille de portée. Il est donc important de garder à l’esprit que le tableau suivant9 précisant les tailles de portée n’est que le style-maison de Faber Music pour laquelle Elaine Gould travaille depuis 1987. Cependant son ouvrage Behind Bars est hautement respecté par la communauté des graveurs de musique et souvent sollicité. Les tailles de portées qu’elle précise entrent dans les normes que la plupart des maisons d’édition respectent.

    Les tailles de portées

    Nous constatons d’abord que la taille de portée est exprimée en (mm)10. La taille de l’espace sera ensuite une valeur relative à cette première.

    Nous pouvons ensuite déduire que la taille dépend non seulement des contraintes d’espace disponible sur une page mais également de la nature du répertoire. Pour un ouvrage pédagogique dédié à l’enseignement du solfège aux enfants, une portée de taille allant de 7,9 mm à 9,2 mm se justifie par le besoin de rendre la lecture extrêmement confortable aux enfants et de leur permettre de s’exercer aisément à dessiner leurs premières notes et clés.

    Une portée de taille 7 mm assure une lecture confortable pour un instrumentiste dont l’instrument ne nécessite qu’une seule portée. Pour les instruments nécessitant un système de double portées (piano, claviers, marimba, etc.), une taille allant de 6 mm à 6,5 mm est plus commode afin de réduire le nombre de tournes de pages, et d’accommoder plusieurs systèmes en une seule page.

    Pour la musique vocale, les interprètes reçoivent souvent un « vocal score » contenant toutes les autres voix ainsi qu’une réduction piano de l’accompagnement s’il ne s’agit pas d’une musique a cappella. Ceci explique la taille relativement petite pour ce type de portée, allant de 4,8 mm à 5,5 mm.

    Nous notons que dans le tableau précédent, Gould affecte ces mêmes valeurs aux petites portées et aux portées d’ossia. La logique étant que dans une partition contenant à la fois une portée normale et une autre plus petite servant de repère (par exemple une sonate pour violoncelle et piano où la partie du violoncelle se présente sur une portée à taille réduite), la taille de cette portée réduite varie entre 70 % et 75 % de la taille de la portée normale.

    Pour une taille de portée normale de 6,5 mm, la taille de portée réduite serait de 6,5×0,75 = 4,8 mm, d’où la valeur que Gould précise dans son tableau.

    L. van Beethoven, 3esonate pour violoncelle

    Pour un conducteur d’orchestre, la taille des portées ne doit jamais aller en dessous de 3,7 mm car cela risque de rendre la partition illisible.11

    b. L’épaisseur de la portée :

    Le graveur doit prendre en considération l’épaisseur de la portée en fonction de sa taille. Plus la taille est petite, plus les lignes de la portée doivent être épaisses. Ceci est particulièrement vrai pour les partitions d’orchestre où la taille très petite des portées nuit considérablement à la lisibilité. Rendre les lignes plus épaisses contribuerait à compenser la petite taille des portées.

    L’épaisseur de la portée par défaut varie d’un logiciel à un autre. Sur Sibelius, l’épaisseur par défaut équivaut à 10 % de la taille d’un espace de portée. Le logiciel FINALE est particulièrement célèbre pour l’épaisseur exagérément fine des portées. D’où la nécessité de ne jamais se fier aux paramètres par défaut des logiciels et de les modifier selon le contexte et en ayant conscience des bonnes pratiques.

    D’après notre expérience, l’épaisseur par défaut optimale serait 13 % de la taille d’un espace pour une portée allant de 7 mm à 5,5 mm et 16 % pour une portée allant de 4,8 mm à 3,7 mm.

    c. L’épaisseur des lignes supplémentaires :

    Dans l’ancienne pratique de gravure sur plaque, nous remarquerons que l’épaisseur des lignes supplémentaires est souvent plus importante que celle des lignes de portée. La raison étant de compenser la longueur des lignes supplémentaires et de les mettre en valeur pour rendre la lisibilité des notes situées au-dessus et en dessous de la portée plus confortable. Ci-dessous est un exemple que nous tirons de la Suite anglaise n° 1 en la majeur, BWV 806, de J. S. Bach, gravée par G. Henle Verlag en 1971.12

    3. Les hampes :

    Les jeunes compositeurs qui utilisent les logiciels de notation pour s’auto-éditer présument souvent à tort que ce que le logiciel grave de façon automatique suite à la saisie est conforme aux normes. Afin de pouvoir corriger les erreurs éventuelles, il est indispensable de connaître les bonnes règles et de bien superviser leur bonne implémentation par le logiciel, car ce dernier reste l’outil et non l’artisan. Aussi sophistiqué que cet outil soit, il est important de garder le contrôle et d’évaluer les résultats qu’il nous donne de manière active et consciente.

    On retrouve souvent dans des partitions de mauvaise qualité des longueurs de hampes qui semblent totalement arbitraires et négligées. Or le paramètre de la longueur de la hampe est l’un des paramètres cruciaux qui assure la bonne lisibilité de la musique. Nous allons ici tenter d’expliquer les règles qui gouvernent ce paramètre.

    a. Les hampes reliées à une seule note :

    Pour les hampes reliées à une seule note, la règle est assez simple : la longueur de la hampe est égale à la hauteur d’un intervalle d’une octave à partir de la tête de note.

    À titre d’exemple, on constate aisément que la hampe de la note Ré4 s’arrête à la 4e ligne de la portée, soit à la position du Ré5, et couvre ainsi l’intervalle d’une octave. Ceci contribue à l’uniformisation de l’apparence des hampes et à créer un sens d’équilibre à travers toute la partition.

    Nous constatons que selon cette règle, la hampe des notes Si3 et Si5 touche la 3ᵉ ligne de la portée, soit le milieu de la portée. Cette ligne constitue un axe de symétrie très important et gouverne plusieurs aspects de la gravure (à titre dd’exemple,le sens de la hampe s’inverse à partir de cette ligne, d’une hampe ascendante à une hampe descendante). Au-delà de cet ambitus, toute note nécessitant davantage de lignes supplémentaires sera invariablement ancrée au milieu de la portée. Ceci a pour but de faciliter la lecture des notes qui s’éloignent de la portée principale à 5 lignes et de les attacher fermement à cette dernière.

    La longueur de la hampe dans une écriture à plusieurs voix ne se réduit plus ; la hampe s’éloigne de la portée :

    b. Les hampes des notes d’agréments :

    Les notes d’agrément comme les appoggiatures et les acciaccaturas ont leurs propres règles. Pour ces dernières, la direction de la hampe est invariable, elle est toujours ascendante (sauf dans une écriture polyphonique à plusieurs voix partageant une même portée). Pour les notes d’agrément qui nécessitent plusieurs lignes supplémentaires en dessous de la portée, la règle est d’ancrer la hampe, non au milieu de la portée mais à la deuxième ligne. À titre d’exemple, le logiciel SIBELIUS n’intègre pas cette règle et il faut corriger ceci manuellement. La raison de cette règle, tout comme les autres règles de gravure, est d’assurer la bonne lisibilité. Dans l’écriture pianistique, les notes d’agrément dans le registre très grave du piano sont monnaie courante et nécessitent souvent plusieurs lignes supplémentaires car il n’est pas pratique de mettre des lignes d’ottava bassa pour une seule note d’agrément. La taille réduite de ces notes (3/5 de la taille d’une note réelle, soit un facteur de 60 %) contribue à une réduction de lisibilité, un éloignement trop grand de la portée ne ferait qu’empirer la situation. C’est pour cette raison qu’il est recommandé de les ancrer à la portée pour qu’elles ne « coulent pas au fond ».

    Les règles qui concernent la direction des hampes reliées à des agrégats de plus d’une note sont un peu plus complexes. L’Editing Guidelines for Musical Notation de la maison Schott explique ces règles et leurs origines de manière claire.

    Il existe deux règles pour déterminer si une hampe doit être ascendante ou bien descendante dans un accord.

    La première est une règle qui date de l’ère de la gravure sur plaque. Le graveur devait prendre en considération toutes les notes présentes dans l’accord, d’abord séparément en leur affectant une valeur numérique représentant leur distance par rapport à la ligne du milieu de la portée, ensuite ensemble en faisant la somme des valeurs obtenues pour déterminer la direction de la hampe. Si la somme donnait un résultat supérieur ou égal à zéro, alors la hampe devrait être descendante. Si au contraire le résultat était négatif, alors la hampe serait ascendante. Considérons les exemples suivants pour bien assimiler cette règle.

    • Les exemples A et B montrent qu’une valeur supérieure ou égale à zéro induit que la hampe soit descendante.
    • L’exemple C ayant pour somme la valeur négative (-2) pousse la hampe à être ascendante.
    • Les exemples D et E couvrent le même ambitus allant de Fa4 à Mi5, cependant les notes au milieu, respectivement Do5 et La4, influent sur la direction de la hampe.

    De nos jours, la règle est beaucoup plus simple. Seules les extrémités d’un accord donné sont prises en compte. L’extrémité possédant la plus grande distance par rapport à la ligne du milieu de la portée détermine la direction de la hampe, quelles que soient les autres notes figurant au milieu de l’accord. Si les extrémités de l’accord sont équidistantes de la ligne du milieu, alors la hampe serait toujours descendante.

    Conformément à l’ancienne règle, tous les exemples ci-dessus auraient eu des hampes ascendantes, la nouvelle règle ne prenant en compte que les extrémités, leur affecte des hampes descendantes.

    Les deux règles sont justifiées, l’important étant de ne se tenir qu’à l’une des deux et de rester cohérent.

    Nous avons préalablement dit que la direction des hampes s’inverse à partir de la ligne du milieu de la portée. Toutefois, il existe des exceptions à cela. À titre d’exemple, dans l’écriture vocale, il est parfois admis d’affecter une hampe ascendante à la note présente au milieu de la portée et ce pour libérer le mieux possible l’espace en dessous de la portée dédié aux paroles et pour réduire la probabilité de collisions entre les paroles et les hampes.

    De même, il est parfois recommandé d’inverser le sens des hampes selon le contexte dans lequel elles se présentent.

    Les accords 2 et 7 suivent bien la règle d’équilibre mais ils peuvent être inversés pour être en meilleure adéquation avec ce qui les entoure comme suit :

    Revenons à la question de la longueur des hampes. Nous pouvons aisément constater d’après les exemples précédents d’accords que la longueur de la hampe dépend toujours de l’extrémité du côté auquel la hampe se positionne. Elle fait toujours une octave à partir de cette note. Cependant, tout comme les hampes liées à une seule note, les hampes d’un accord se raccourcissent davantage quand elles s’éloignent de la portée :

    Il est toutefois recommandé, quand il s’agit de hampes ascendantes de longueur importante, de réduire cette dernière d’une valeur allant jusqu’à 1,5 espace de portée. Ceci est particulièrement utile pour les instruments à double portée (piano, harpe, marimba, etc.) où la portée de la main gauche se trouve souvent contrainte par ce qui est présent au-dessus d’elle. L’espace entre les deux portées est une région assez chargée car elle est dédiée aux nuances, aux articulations, expressions d’interprétation, etc. En examinant les partitions du répertoire pianistique des grandes maisons d’éditions comme Schott ou G. Henle Verlag, nous pourrons constater la mise en œuvre de cette pratique (quand nécessaire !) de réduire la hauteur des hampes ascendantes dans la portée de la main gauche.

    Un autre cas de figure sont les doubles, triples et quadruples cordes pour les instruments à cordes. La figure ci-dessous, tirée de l’Editing Guidelines for Musical Notation de la maison Schott, illustre bien cette pratique. Dans l’exemple à droite, les hauteurs des hampes ont été réduites pour donner un aspect plus équilibré aux accords.

    c. Les hampes dans les groupes de ligatures :

    La direction des hampes dans les groupes de ligature suit la même règle d’équilibre, c’est la note la plus éloignée du milieu de la portée qui dicte la direction de la hampe. Cependant, il est parfois judicieux de faire exception à la règle du milieu de portée et d’inverser le sens des hampes pour uniformiser le contour de la phrase selon le contexte.

    Dans l’exemple ci-dessus, la première mesure suit la règle mais déforme le contour. La deuxième mesure, bien qu’elle dévie de la règle, illustre mieux le contour de la phrase. Il faut néanmoins savoir utiliser ces dérogations avec réserve.

    4. Les ligatures :

    La convention moderne veut que la ligature ait pour épaisseur un demi-espace de portée. Nous pouvons constater que ce ne fut pas toujours le cas, notamment dans les anciennes éditions du milieu du XIXᵉ siècle où l’épaisseur était plus généreuse. Il y a quelques années, nous avons collaboré en tant que typographe avec Wesselin Karaatanassov13 et Ella Feingold14 sur un projet de création de polices de musique destinées à SIBELIUS15 et qui imitent le style-maison de Durand et Fils des années 1910-40. Parmi les aspects que nous avons étudiés figurait la question de l’épaisseur des ligatures. Dans le cas des éditions Durand de cette époque, l’épaisseur était de l’ordre de 0,56 espace avec une séparation entre les ligatures de l’ordre de 0,2 espace.

    Il faut veiller à ne pas placer les ligatures horizontales au milieu des espaces de la portée, ce qui crée ce que nous appelons « effet Doppler », qui perturberait l’interprète :

    L’une des particularités de l’école française de gravure est la « ligature française ». Dans cette pratique, les hampes au sein d’un groupe de ligature ne transpercent pas les ligatures et s’arrêtent plutôt aux frontières.

    Il est intéressant de pointer que cette pratique ne fut adoptée que vers les années 1870 par les maisons d’édition françaises, puis abandonnée progressivement pour s’éteindre vers les années 1980. Ci-dessous, un exemple où elle n’était pas encore entièrement adoptée. L’extrait provient de Scène d’Horace, op. 10 de Saint-Saëns, éditée par G. Flaxland16.

    L’exemple suivant tiré de la même partition montre l’inconsistance de l’usage de cette pratique, non seulement à travers la partition mais au sein de la même mesure. Les flèches rouges indiquent les ligatures traditionnelles17 et celles en vert indiquent les ligatures françaises.

    La question de l’angle des ligatures est une question assez large et qui varie d’un éditeur à un autre18. Cependant, Gould19 énonce qu’il faut éviter les angles de ligatures très prononcés car la lecture du rythme est une lecture horizontale qu’il ne faut pas gêner en introduisant trop de dimension verticale.

    Dans l’exemple ci-dessus, l’angle plus prononcé de la ligature à droite renforce ce que nous avons préalablement décrit comme effet Doppler, causé ici par l’intersection plus importante entre les ligatures et les lignes de la portée.

    D’une manière générale, plus l’espacement horizontal des notes est serré, moins l’angle de la ligature doit être prononcé.

    La direction de la ligature doit obligatoirement être en adéquation avec le contour de la figure et ne doit pas la contredire. Ce qui définit le contour sont les deux notes présentes aux extrémités de la ligature, peu importe le mouvement que font les notes à l’intérieur de la ligature, même si ces dernières font majoritairement un mouvement qui contredit celui entre la première et la dernière note de la ligature. Nous pouvons ainsi dire que la direction de la ligature n’est pas démocratique, en ce sens que ce n’est pas la majorité qui l’emporte.

    La figure ci-dessous illustre ce principe ; la ligature suit le mouvement décrit par les flèches solides et ignore le mouvement des flèches en pointillé :

    La ligature est horizontale dans les cas de figure suivants :

    • La ligature commence et se termine par la même note20:
    • Un motif est répété :
    • L’une des notes du milieu est particulièrement proche de la ligature et dessine avec le reste des notes une courbe concave21:
    • Quand la ligature contient les deux courbes, concave et convexe :

    La hauteur de la ligature est déterminée par la note extrême du côté de la direction des hampes.

    • Si la ligature contient des notes répétées et une seule note différente soit au début, soit à la fin, la ligature sera également horizontale :

    Si cette note unique est toutefois plus proche de la ligature que le reste des notes répétées, alors la ligature fait un angle :

    Si la ligature comprend une répartition égale de notes répétées, elle fait également un angle :

    Nous rencontrons souvent dans les partitions anciennes, notamment sur les manuscrits datant du XVIIIᵉ siècle, les ligatures que nous appelons « en coude »22. Ces ligatures sont souvent utilisées de manière abusive car elles doivent être réservées aux sauts d’intervalles non seulement très larges mais dont les notes sont placées aux deux extrémités de la portée.

    Il faut également veiller à ce que les ligatures ne masquent pas la 5ᵉ ligne de la portée car ceci nuit considérablement à la lisibilité des notes :

    Les ligatures doivent être groupées de façon à obéir à la métrique. Autrefois, il était courant de grouper les ligatures de façon « agogique » pour illustrer le phrasé. Cette pratique utilisée dans la musique instrumentale était la descendante directe des « ligatures syllabiques », une pratique de la musique vocale où les ligatures se groupent selon les syllabes au sein d’une pulsation. La ligature syllabique est déconseillée de nos jours car son rôle est assuré par les liaisons de phrasé et les articulations. Certaines éditions urtext comme Bärenreiter continuent à la pratiquer pour la seule et unique raison d’une conformité aux sources. Le sujet des éditions urtext et la fidélité absolue aux sources23 est un sujet assez large qu’il nous serait impossible de traiter dans le cadre de ce travail, mais nous pouvons résumer notre position en disant que cette pratique relève plus de la copie mécanique que de la gravure active qui nous concerne ici et que les arguments des puristes et partisans de cette pratique peuvent se réduire souvent à «De mortuis nil nisi bonum »24.

    Nous présentons ci-dessous l’édition originelle de cet extrait de Schoenberg25, gravée avec des ligatures syllabiques, suivie de notre gravure avec des ligatures groupées selon la métrique, mais nous laisserons au lecteur la liberté de choisir la version qui est la plus aisée à déchiffrer rythmiquement.

    Le scindage des ligatures pour mieux illustrer la métrique de la mesure est un élément vital dans l’amélioration de la lisibilité des valeurs rythmiques. Entre les deux exemples ci-dessous, celui à gauche permet de déceler immédiatement qu’il s’agit d’un groupe de 12 notes.

    Le scindage doit se faire de manière à montrer l’appartenance du sous-groupe de ligature au groupe qu’il subdivise tout en obéissant à la métrique de la mesure.

    À titre d’exemple, scinder le deuxième temps de l’exemple précédent de la manière suivante serait erroné car ce scindage laisse sous-entendre qu’il s’agit d’un groupe de quatre croches, ce qui est faux.

    Il est très courant de recourir à des ligatures qui passent d’une portée vers une autre dans l’écriture pour les instruments à double portée. Cependant, ces ligatures, quand elles sont scindées, sont sources de problèmes divers avec les logiciels actuels de gravure.26 Parmi ces problèmes, auxquels le graveur doit faire attention, figure la question des « coins » résultants d’une mauvaise implémentation des ligatures entre les portées. Elaine Gould mentionne27 très brièvement qu’il faut éviter les coins de ligatures sans mentionner la règle ; elle ne la respecte pas toujours non plus28. Nous allons ainsi tenter d’expliquer la règle de la position des ligatures secondaires par rapport à la ligature principale dans le contexte d’une ligature entre deux portées.

    Dans une ligature entre deux portées, les ligatures secondaires A et B se placent soit au-dessus, soit en dessous de la ligature principale.

    Le facteur principal pour déterminer le côté duquel une ligature secondaire doit se positionner par rapport à la colonne est la direction des hampes a2 et b1.

    1) Si a2 et b1 sont toutes les deux des hampes descendantes, les ligatures secondaires A et B doivent être placées au-dessus de la ligature principale.

    2) Si a2 et b1 sont toutes les deux des hampes ascendantes, les ligatures secondaires A et B doivent être placées en dessous de la ligature principale.

    3) Si a2 et b1 sont de directions opposées, chaque ligature secondaire doit être placée du côté de la hampe qui lui est reliée : A du côté de a2 et B du côté de b1.

    Ce dernier cas de figure peut être considéré comme la règle ggénérale :une ligature secondaire doit toujours se positionner du côté de sa hampe-clé. Cette dernière est déterminée selon l’ordre dans lequel se présente la ligature secondaire : la hampe-clé est la première hampe de la deuxième ligature secondaire et la dernière hampe de la première ligature secondaire.

    Dans certains cas de figure, notamment les groupements contenant plus de deux ligatures secondaires, il est parfois impossible d’éviter le coin. Ces situations restent une exception et doivent être considérées comme des cas de « force majeure ».

    5. La métrique de la mesure :

    La métrique de la mesure contient deux informations, la durée de la mesure et l’organisation des temps forts et faibles. Souvent, cette dernière information se voit malheureusement négligée dans les partitions de musique contemporaine.

    À titre d’exemple, toutes les mesures suivantes occupent le même espace temporel mais indiquent différentes répartitions des temps forts et temps faibles.

    Ou bien encore :

    Il faut veiller à utiliser la bonne métrique qui exprime au mieux l’intention musicale.

    La métrique s’exprime sous la forme d’une fraction :

    Le dénominateur indique l’unité de la mesure et le numérateur indique le nombre d’unités.

    Le dénominateur s’exprime traditionnellement en puissance de 2 : 2n

    a. Les métriques non-dyadiques :

    Il existe cependant en musique contemporaine, notamment dans l’œuvre de Brian Ferneyhough et Thomas Adès, des métriques appelées « métriques irrationnelles ». Dans l’exemple suivant29 extrait de Carceri d’Invenzione II, Ferneyhough utilise les métriques : 3/12, 2/10, 5/12, etc.

    L’appellation « métriques irrationnelles » est, du point de vue mathématique, fausse car ces fractions sont tout à fait rationnelles. Gould contourne le problème en les appelant « meters of mixed denominators ». Nous estimons cette appellation également inadéquate car imprécise et ne reflétant pas la réelle nature de ces métriques, pas plus que la mention « plat mixte », sur un menu de restaurant, ne nous informerait sur la réelle composition de ce que nous allons commander. L’appellation adéquate serait « métriques non-dyadiques » car contrairement aux métriques traditionnelles, ces métriques ne peuvent être exprimées sous la forme x/2n

    La figure suivante30 illustre la relation entre les dénominateurs des métriques dyadiques et non-dyadiques.

    L’utilité de ces métriques non-dyadiques est de réduire le nombre des équations métronomiques de tempo invoquant des rapports d’équivalence avec des N-olets et de simplifier la compréhension de certaines situations rythmiques complexes. Nous illustrons ci-dessous un cas de figure où nous comparons une notation avec des métriques non-dyadiques (en gardant le même tempo) et une notation traditionnelle nécessitant plusieurs changements de tempo :

    Bien que cette pratique soit très courante dans la musique contemporaine, notamment dans le mouvement de la « nouvelle complexité », il faut garder à l’esprit que beaucoup d’interprètes ne l’ont pas croisée et qu’il faut donc l’expliquer dans la notice de la partition.

    Certains compositeurs utilisent des métriques non-dyadiques tout en indiquant des équations métronomiques au-dessus. Nous jugeons qu’il s’agit là d’une redondance et que cette pratique contredit l’utilité même des métriques non-dyadiques qui est d’éviter les équations métronomiques complexes !

    Une pratique du milieu du XXᵉ siècle qui annonçait l’arrivée des métriques non-dyadiques est l’utilisation des fractions au numérateur pour illustrer un N-olet. Nous prenons comme exemple cet extrait31 suivant du Marteau sans maître de Pierre Boulez.

    De nos jours, la mesure 173 aurait pu être écrite en 2/6.

    Nous terminons cette partie sur les métriques non-dyadiques en montrant un exemple tiré de Contrapunctus32 de Mark Andre qui pousse cette notion à son extrême. Il est aisé de constater que dans ce cas de figure, une reconsidération de la notation serait la bienvenue.

    b. Les différentes notations de la métrique :

    Il existe plusieurs traditions pour noter les métriques. Nous croisons très souvent dans les partitions anciennes (manuscrites ou bien gravées) des raccourcis où le dénominateur n’est pas précisé mais sous-entendu. Comme dans cet extrait du Bourgeois gentilhomme de Lully, copié ici par Henri Foucault en 1706. Le alla breve de l’ouverture est noté par un simple 2.

    Bach utilisait parfois le raccourci d’un chiffre deux barré 2 pour indiquer un C. Certaines éditions urtext modernes préservent cette pratique, comme Bärenreiter dans le Neue Bach-Ausgabe. Bach utilisait également parfois le chiffre trois barré 3 pour indiquer une mesure de 9/8). Le graveur doit être conscient de toutes les pratiques historiques quand il a la tâche de préparer une édition moderne.

    L’exemple précédent provient de l’ouverture de la 2ᵉ suite pour orchestre de Bach, BWV 1067, dans une édition de Bärenreiter.33

    Les raccourcis de C et C proviennent de la notation mesurée/mensurale34. Les demi-cercles représentaient les mesures « binaires » ou « imparfaites », les cercles complets représentaient les mesures « ternaires » et donc « parfaites » (Sainte Trinité). Des variantes avec un trait vertical, appelées « diminutum », existaient pour chacune de ces métriques et indiquaient une diminution par un facteur de 2.

    Le C et C sont considérés comme désuets de nos jours. Dans la pratique moderne où les métriques sont souvent inscrites au-dessus des portées, notamment dans les partitions d’orchestre, ou encore entre les portées d’une même famille d’instruments, ces raccourcis ont tendance à poser des problèmes de positionnement et ne se marient pas bien avec le reste des métriques, comme nous pouvons le constater dans cet extrait des Variations op. 30 de Webern.

    D’autres pratiques expriment la métrique sous la forme d’un chiffre comme numérateur et d’une valeur rythmique comme dénominateur. Cette tradition est souvent attribuée à Carl Orff puisqu’il l’utilise notamment dans Carmina Burana.

    Bien que cette pratique présente des avantages, elle risque de créer des confusions rythmiques, notamment quand l’espacement horizontal est trop serré, car les dénominateurs risqueraient ainsi d’être confondus avec les notes réelles. Ci-dessous, une comparaison entre la notation traditionnelle et la notation Orff.

    6. Le groupement des rythmes :

    L’un des aspects souvent négligés dans les partitions contemporaines est le groupement des valeurs rythmiques au sein de la mesure. Ceci est dû à deux facteurs : la copie littérale du manuscrit fourni par le compositeur et la méconnaissance des règles des groupements que, malheureusement, on n’apprend pas dans les institutions d’enseignement musical.

    Il est important de garder à l’esprit que le compositeur utilise certaines notations rythmiques plus commodes à écrire à la main. Cependant, ces raccourcis ne doivent pas être repris dans la partition éditée. Le compositeur et l’interprète appréhendent le temps sous des angles différents. Le compositeur « secrète » du temps, l’interprète « digère » ce temps au moment du déchiffrage une pulsation à la fois. Pour une bonne digestion du temps, la musique doit être quantifiée en respectant la métrique au sein de laquelle elle s’inscrit. Les interprètes ne connaissent pas nécessairement les règles des groupements, mais à force d’être confrontés au répertoire dans lequel ces règles se manifestent, ils finissent par les appréhender et les intérioriser souvent inconsciemment.

    Ci-dessous, quelques exemples très souvent rencontrés dans la littérature gravée par ordinateur et qui constituent des erreurs.

    Dans toutes les mesures (sauf la 7ᵉ) de la première portée, l’erreur souvent commise consiste à considérer les silences comme les notes. Les silences et les notes sont deux objets musicaux de nature différente et obéissent à des lois différentes :

    • Mesures 1, 2 et 8 : dans une métrique à deux ou quatre temps, les silences pointés ne sont pas admis au-delà de l’unité métrique du dénominateur qui, dans ce cas, est la noire. Seules les valeurs de silences strictement inférieures à la noire peuvent être pointées. Dans les anciennes éditions, aucune valeur de silence ne pouvait être pointée, d’où l’écriture suivante que nous rencontrons dans les éditions du XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle :

    De nos jours, il est préférable de noter cette mesure en fusionnant le demi-soupir et le quart de soupir en un demi-soupir pointé car la valeur de ce dernier est inférieure à l’unité de la battue qui est la noire :

    • Mesure 3 : dans une métrique binaire, il faut toujours montrer le milieu de la mesure. Une dérogation à cette règle est la syncope, mais cette dérogation ne s’applique pas aux silences !
    • Mesures 4 et 5 : dans une métrique ternaire, la demi-pause est proscrite. La blanche est admise car c’est une note jouée et tenue, la demi-pause ne se joue pas mais se compte et le compte des silences doit se faire par rapport à la pulsation et non par rapport à une valeur supérieure à cette dernière. À titre d’exemple, et suivant la même logique, un silence d’un soupir n’est pas admis dans une métrique de 3/8.
    • Mesure 6 : dans une mesure composée comme le 6/8, la fusion des silences de demi-soupirs (l’unité de la mesure étant ici la croche) n’est tolérée que sur le temps.
    • Mesure 7 : Quand il s’agit d’une syncope, la règle du milieu de la mesure n’est plus valable car c’est une figure rythmique très commune. La figure35 suivante illustre ces cas de figure :

    Comme nous l’avons énoncé, les groupements dépendent de la métrique. Si la mesure 8 n’était pas écrite dans le contexte d’un  4/4 mais dans celui d’un 2/2, la notation avec le soupir pointé aurait été admissible car le soupir pointé est inférieur à l’unité de la métrique 2/2, qui est la blanche.

    Ci-dessous, la version correcte des mesures précédentes :

    L’amalgamation des silences est codifiée en matière de gravure. L’exemple36 suivant énumère les cas de figure. Les silences avec un crochet au-dessus peuvent être fusionnés.

    Ces règles de gravure ne sont point arbitraires. Elles sont le fruit de plusieurs siècles d’expérimentation et d’expérience. Il est important de garder à l’esprit que la gravure n’est pas un art mais un artisanat codifié. L’art, c’est la musique.

    Certes, cet artisanat est vivant et en constante évolution, mais seulement dans les cas de figure inouïs pour lesquels il n’existe pas encore de solutions. C’est précisément là où le métier du graveur prend sa dimension bien spécifique. Certains compositeurs comme George Crumb ou Helmut Lachenmann et tant d’autres ont contribué à l’évolution de la notation des modes de jeux puisque ces techniques n’existaient pas dans le répertoire codifié. Cependant, en matière de pratiques communes, il est futile, voire dommageable, de vouloir réinventer la roue. Nous donnons un exemple de Lachenmann extrait de sa Marche fatale37 où la graphie des crochets, traités ici comme des crochets fractionnels s’orientant selon le contexte de groupement, nuit beaucoup à la lisibilité des rythmes qui sont pourtant très simples :

    Une notation plus claire et plus conventionnelle donnerait ceci :

    Ce ne sont là qu’une toute petite part des règles gouvernant les groupements des silences et des notes. Nous invitons le lecteur qui s’intéresse à la gravure musicale à consulter les références de gravures citées dans notre bibliographie.

    7. Le tempo :

    Au commencement était le « tempo ». Le tempo est l’une des premières informations que voit l’interprète sur la partition. Nous constatons souvent que les indications de tempo sur les partitions gravées à l’aide de l’ordinateur flottent dans une sorte de liquide amniotique, sans alignement soigné ni ancrage ferme. Or la typographie, la position et l’alignement du tempo sont des questions que la gravure a codifiées depuis bien longtemps. Il ne s’agit pas là de questions esthétiques, comme le positionnement du titre par exemple, mais de questions purement pragmatiques et fonctionnelles car le tempo, tout comme les nuances, les expressions, les techniques de jeu et les paroles, est un paratexte à fonction musicale.

    a. Règles typographiques :

    L’indication du tempo doit être en texte gras. Les changements de tempo sont de deux catégories :

    • Changement immédiat : (Largo, Adagio, Andante, Allegro, Moderato, Tempo primo)
    • Changement graduel : (accelerando poco a poco, ritardando, rall., ritenuto, etc.)

    Les indications de changements graduels étaient souvent typographiées en italique ou en italique gras dans les éditions anciennes (des XIXᵉ et XXᵉ siècles). Gould38 et les références modernes recommandent de les mettre en bas de casse et en gras comme les indications de changement immédiat car l’italique est réservé aux expressions (molto espressivo, cantabile, cresc., dim.,etc.).

    b. Position et alignement :

    Les indications de tempo doivent toujours être au-dessus de la portée. Dans la pratique commune, l’alignement des indications de tempo, quant à lui, dépend du contexte et des éléments musicaux présents.

    • Le tempo doit s’aligner avec la métrique.
    • En cas d’absence d’une métrique ainsi que dans les mesures se trouvant au milieu du système, le tempo doit s’aligner avec le tout premier objet musical présent : (altération, hampe, etc.). Notons que les armures ne sont pas prises en compte !

    Lorsque nous avons travaillé avec le groupe Durand-Salabert-Eschig sur la gravure de certaines parties instrumentales de l’opéra Œdipe de Georges Enesco, nous avons constaté que dans leur guide éditorial39, il est recommandé d’aligner le tempo avec le premier temps, indépendamment du contexte.

    Ceci crée, à notre avis, une sensation de déséquilibre. L’indication de tempo « Très lent » se trouve très éloignée de la métrique C. Si le premier accord contenait beaucoup d’altérations, le tempo se trouverait encore plus détaché de la métrique. L’indication métronomique est également très éloignée du tempo et s’aligne quasiment ici avec le 3ᵉ temps de la mesure.

    Ceci va également à l’encontre d’une très longue tradition établie depuis des siècles pour de bonnes raisons car cette tradition considère le contexte musical dans lequel se présente le tempo. La simplicité apparente de la nouvelle règle Durand est trompeuse. Ci-dessous, un exemple de la même maison, illustrant la bonne règle dans cette gravure de Durand et Fils datant de 1912. Le tempo « Très lent » s’aligne avec la métrique, comme nous pouvons le constater.

    L’alignement horizontal des tempi est également important. Il faut éviter cette sorte de toboggan de tempi comme on voit dans la seconde portée :

    c. Les équations métronomiques :

    Les équations métronomiques ont subi après les années 1950 un changement important dont le graveur doit être conscient. Auparavant les équations se présentaient sous la forme :

    Nouvelle valeur = Ancienne valeur

    Cette forme est mathématiquement plus juste que la forme moderne car dans une équation, la variable recherchée se place à gauche :

    x = ?

    (x = 2 et non pas 2 = x)

    où x représente la nouvelle valeur rythmique.

    Cet extrait40 de la Symphonie fantastique de Berlioz, éditée en 1900 par Breitkopf und Härtel, montre cette ancienne pratique à la dernière mesure :

    Bien entendu ce cas de figure aurait pu être noté avec des duolets, mais cette notation n’existait pas encore.

    Notons d’ailleurs que sur son manuscrit41, Berlioz explique la modulation métrique par une phrase :

    « Ces deux temps C sont égaux à ceux de la mesure à 6/8»

    La pratique s’est inversée avec Elliott Carter42 lorsqu’il a élaboré le concept de modulation métrique, dans les années 1950.

    Dans l’extrait précédent, tiré des Eight Pieces for Four Timpani43, nous constatons à la deuxième mesure que l’équation de modulation métrique place l’ancienne valeur (la blanche du 4/4) à gauche et la nouvelle valeur (la blanche pointée du 6/4) à droite, ceci est accentué par l’ajout de flèches. De nos jours ces flèches44 sont facultatives, leur présence ici se justifie par la nouveauté de la notation à l’époque où cette partition a été gravée. La pratique moderne est de faire figurer l’équation de la modulation métrique (avec ou sans les flèches) toujours sous la forme suivante :

    () Ancienne valeur = Nouvelle valeur ()

    Au milieu du système, les équations doivent être centrées au-dessus de la barre de mesure qui constitue la frontière de transition :

    En début de système, les équations s’alignent comme les indications de tempo, soit avec la métrique s’il en existe une, soit avec le premier élément musical (hampe ou altération) :

    8. Les altérations :

    Il existe principalement trois traditions concernant la durée d’effet des altérations sur les hauteurs dans une mesure. De ces trois traditions découlent d’autres variantes qui varient d’un compositeur et d’un style à un autre.

    a. La pratique traditionnelle :

    La plus commune et celle employée dans le répertoire tonal, cette pratique a subi plusieurs changements de normes au fil des siècles et ne s’est normalisée et stabilisée que vers le milieu du XIXᵉ siècle. Dans cette pratique, l’altération dure le long de la mesure, n’affecte qu’une seule note à une octave donnée. S’il s’agit d’un seul instrumentiste, l’altération affecte toutes les voix. Notons toutefois une exception à ceci avec l’écriture contrapuntique pour clavier où l’altération n’affecte qu’une seule voix à la fois. À titre d’exemple, une fugue à 4 voix pour clavier est considérée comme s’il s’agissait d’une réduction sur deux portées de 4 voix réelles jouées par 4 individus différents et donc indépendants. Nous prenons comme exemple l’extrait suivant tiré de la fugue en ré majeur BWV 874 du deuxième livre du Clavier bien tempéré de Bach. Le sol♯ est répété lorsqu’il réapparaît à la voix supérieure, bien qu’il s’agisse de la même hauteur à la même octave.

    Quelle que soit la pratique d’altération utilisée, il faut toujours faire réapparaître l’altération à la même octave quand plusieurs instrumentistes partagent une seule portée. Par exemple, dans le cas de deux instruments à vent partageant une même portée sur le conducteur d’orchestre ou bien dans le cas de divisi des instruments à cordes. L’exemple ci-dessous provient de la portée dédiée aux bassons dans le conducteur de Ma mère l’Oye de Maurice Ravel.

    b. La pratique de la seconde école de Vienne :

    Les altérations dans cette musique sont affichées sur toutes les notes, y compris les notes non altérées précédées toujours de bécarres. Les altérations ne sont omises que dans le cas d’une répétition immédiate et ininterrompue de la même hauteur. Cette pratique qui surcharge la notation est aujourd’hui désuète. Nous prendrons comme exemple un extrait de la Suite, op. 25, d’Arnold Schoenberg. Notez que le tout premier mi de la pièce est précédé d’un bécarre.

    c. La pratique dite « Moderniste » :

    Cette pratique découle des normes de la seconde école de Vienne, à la différence que les bécarres n’y sont pas indiqués. L’altération n’affecte qu’une note à la fois et n’est omise que dans le cas d’une répétition immédiate. Si la répétition s’interrompt par un silence, l’altération doit réapparaître. Il existe plusieurs variantes de cette pratique.

    Certaines variantes se détachent de l’échelle locale de la note et imposent une grille rythmique aux altérations. Nous estimons que ces variantes engendrent souvent une confusion et perturbent la fluidité de la lecture car si les altérations sont intrinsèquement liées au paramètre de la hauteur, elles ne doivent pas être contraintes par une grille rythmique fixe mais gouvernées par une loi plus flexible qui peut s’adapter à tous les contextes rythmiques et musicaux. Cette loi doit prendre en considération, non pas la valeur rythmique de la note altérée, mais la distribution des hauteurs et leur alternance dans la mesure : c’est l’alternance des hauteurs qui peut causer une confusion chez l’interprète et non pas leurs durées. Ainsi, l’effet d’une altération ne doit prendre en considération que la densité des fluctuations des hauteurs : dans une mesure, une note répétée immédiatement et sans interruption constitue un état d’équilibre, un recto tono, qui ne nécessite pas le rétablissement de l’altération ou sa remise en cause. La succession de différentes hauteurs, ou l’introduction de ruptures (silences), constituent quant à elles une perturbation de cet équilibre, et peuvent donc justifier le rétablissement et le rappel de l’altération. Il est important de considérer que si un rappel est prématuré, il se transforme vite soit, au mieux, en une redondance, ou, plus dangereusement, en une nouvelle information qui vient nullifier ce qui la précède et le contredire.

    En musique contemporaine, il existe une multitude de pratiques qui mélangent à différents degrés des éléments de ces trois écoles principales, ce qui constitue pour l’interprète d’aujourd’hui une source considérable de frustration et de confusion vu le temps très limité pour s’adapter à des logiques et des préférences syntaxiques très différentes.

    Le but même des normes de notation et de la syntaxe musicale est de garantir que le texte soit compris indépendamment des préférences personnelles, du lieu géographique, de l’origine culturelle ou ethnique du musicien ou encore de l’aspect esthétique et stylistique de la musique, car si la musique est le contenu, sa notation et sa syntaxe n’en sont que le contenant et le vecteur de transmission. Si la musique est l’art, sa notation n’est qu’un artisanat.

    d. L’armure des instruments transpositeurs dans la musique non tonale :

    L’une des mauvaises notations, essentiellement due à un manque de maîtrise de l’outil de gravure (le logiciel), est l’armure que nous croisons dans certaines partitions contemporaines pour les instruments transpositeurs. Rappelons que les armures sont réservées aux musiques tonales ou modales. La plupart des logiciels sont conçus pour mettre par défaut une armure vide mais équivalente à une tonalité de Do majeur/La mineur, ce qui, par exemple, affecte automatiquement une armure de Ré majeur/Si mineur aux instruments transpositeurs en si♭. Ceci perturbe beaucoup les instrumentistes et s’avère sémantiquement incorrect. Ainsi, dans un contexte non tonal, il faut veiller à ôter l’armure pour tous les instruments transpositeurs puisqu’elle n’a aucune fonction.

    e. Les altérations microtonales :

    La question des altérations microtonales se pose très fréquemment de nos jours. Il existe une grande diversité de systèmes de notations, chacun propre à une école, un genre, voire à une région géographique. La notation la plus courante des quarts de ton dans la musique occidentale est la suivante :

    Cette notation est celle de Stein-Zimmermann45. C’est une fusion entre les symboles de fractions de dièses que Richard Stein a utilisés dans ses Zwei Konzertstücke op. 26, pour violoncelle et piano datant de 1909 et les fractions de bémols utilisées par Bernd Alois Zimmermann46. Son implémentation dans les premiers logiciels commerciaux de notation l’a rendue populaire mais ne lui confère aucunement un statut de « notation standardisée » car certains des symboles qu’elle propose peuvent signifier d’autres intervalles dans d’autres traditions musicales. À titre d’exemple, le bémol inversé peut signifier un intervalle de 53,3 cents dans le système de Helmholtz-Ellis d’intonation juste.

    Elaine Gould suggère47 la notation avec les flèches tout en reconnaissant qu’il n’existe aucune norme.

    Ici les flèches indiquent que l’altération traditionnelle subit une augmentation ou une diminution d’un quart de ton. Ce système est très intuitif. Cependant, les flèches peuvent indiquer, dans d’autres systèmes, d’autres rapports d’intervalles, le plus commun étant le ⅛ de ton. Il faut donc toujours préciser dans la notice de la partition la notation utilisée. Ci-dessous, voici une compilation des différents systèmes qui existent et qui sont d’usage fréquent :

    Système Helmholtz-Ellis d’intonation juste48:

    Système Maneri-Sims49 (72 divisions égales de l’octave) :

    Notation Wyschnegradsky50(72 divisions égales de l’octave) :

    Il existe une multitude d’autres notations, dont les notations « sagittales », ou encore la notation utilisée par Ben Johnston, notamment dans ses quatuors à cordes ; ceci sans mentionner les traditions extra-européennes comme la musique arabe, perse ou encore turque.

    9. Les nuances, les expressions et les liaisons :

    Nous allons évoquer à présent quelques aspects concernant les nuances, les expressions et les liaisons. Le graveur doit veiller à soigner ces éléments et à ne pas laisser le hasard déterminer leur positionnement et leur aspect.

    a. Les nuances et les expressions :

    Un problème courant dans les partitions auto-éditées par les compositeurs est la mauvaise typographie des nuances. Ces dernières ne sont pas des textes normaux mais des glyphes. À titre d’exemples, certains compositeurs, ne connaissant pas la commande appropriée pour saisir les nuances sur SIBELIUS, se contentent de les introduire comme des textes d’expression. Certains considèrent même le sujet comme une question de « goût », or ce n’est pas le cas. Sur les logiciels de notations, les nuances font partie des polices de musique et non de texte, car ce sont des symboles. La question du goût intervient dans le choix de la police de musique.

    Les expressions, quant à elles, doivent s’écrire en bas-de-casse et en italique. Cette question d’apparence peut sembler anodine, mais le cas contraire montre bien pourquoi il faut différencier la typographie des expressions, des symboles de nuances :

    Nous avons tiré cet extrait assez mal gravé deVox Maris op. 31 51, de Georges Enesco. Le premier pf peut induire l’interprète en erreur en pensant qu’il s’agit d’un piano-forte or il s’agit en réalité d’un poco forte, le problème est dû à la typographie du p de poco qui est exactement la même que la nuance p. Le bp quant à lui, laisserait l’interprète ne connaissant pas de près la musique d’Enesco totalement perplexe et confus. Il s’agit ici d’un ben piano. Le graveur aurait dû écrire pour ces deux exemples, respectivement « poco f » et « ben p ».

    Les nuances et expressions se placent toujours en dessous de la portée. Seules deux exceptions existent à cette règle :

    • L’écriture vocale : l’espace en dessous de la portée doit être libéré pour accueillir les paroles. Afin d’éviter le mélange entre paroles, textes d’expressions et nuances, ces deux dernières doivent se placer au-dessus de la portée.
    • L’écriture polyphonique à plusieurs voix : dans ce cas, si les expressions et les nuances sont différentes pour chaque voix, elles doivent se placer chacune du côté de la hampe de la voix concernée. Si, en revanche, les deux voix sont concernées par les mêmes expressions et nuances, alors ces dernières s’amalgament et se placent en dessous de la portée.

    b. Les liaisons :

    Travailler l’aspect des liaisons est l’une des tâches les plus difficiles dans le métier de graveur. Les aspects obtenus par défaut sur les logiciels sont dans la majorité des cas à retravailler manuellement et méticuleusement. Il faut soigner la courbe ainsi que la distance optimale par rapport à la portée :

    La règle générale quant au placement des liaisons de phrasé est simple :

    • Quand les hampes sont toutes descendantes ou ascendantes, la liaison se place du côté de la tête de note.
    • Quand les hampes sont mixtes, la liaison se place au-dessus de la portée.

    Pour les notes ne contenant pas de hampes, comme les rondes, il faut procéder comme si ces dernières en avaient en considérant leur position par rapport aux lignes de la portée :

    En écriture polyphonique à plusieurs voix, les liaisons et les articulations se placent du côté de la voix qu’elles concernent :

    Les liaisons de prolongation ont leur propre règle quand il s’agit de hampes de directions mixtes.52 Elles se dirigent de façon opposée à l’axe de symétrie qui est la ligne du milieu de la portée.

    Quand une liaison de phrasé concerne une série de notes reliées par des liaisons de prolongation, elle s’étale de la première à la dernière note afin d’éviter ce que nous appelons les « fils à linge » :

    La seule exception étant le cas où les liaisons de prolongation s’étalent sur un nombre important de mesures.

    10. La hiérarchie des instructions :

    La partition est un ensemble d’instructions de différentes natures. Il faut donc les répartir sur des plans bien distincts afin de mieux illustrer leur hiérarchie et donc d’améliorer la lisibilité et la compréhension du texte.

    Nous rencontrons souvent des partitions, même anciennes, où le placement des N-olets est totalement arbitraire, or les N-olets sont une information reliée au rythme tout comme les hampes, les têtes de notes et les ligatures. Nous constatons dans l’exemple suivant une duplication superflue du plan rythmique due au mauvais positionnement du triolet :

    Les textes de technique de jeu sont écrits en bas-de-casse et en romain. Ils sont toujours placés au-dessus de la portée. Dans le cas d’une superposition de plusieurs instructions concernant la technique de jeu, l’ordre doit aller du plus général au particulier.

    Prenons cet exemple un peu extrême que nous avons conçu pour illustrer cette notion :

    Notons que l’ordre des instructions suit la logique de l’interprète et respecte ses priorités du général au particulier. Dans un passage de cordes divisées où une section des premiers violons ne joue pas, les interprètes de cette section ne se soucieront pas des informations autres que « unis/div. » ou « tutti/ solo ».

    Concernant les indications de « divisi », nous rencontrons souvent une confusion entre les bons termes à utiliser entre tutti, div., unis., a 2, solo etc.

    • « div./divisi » s’annule uniquement par « unis./ unisoni »
    • « solo » s’annule uniquement par « tutti » et non « unis. »
    • « divisi » et « unis » s’utilisent uniquement pour les chœurs et les sections de cordes mais jamais pour les instruments à vent. Car il ne s’agit pas là de sections comme les cordes jouant à plusieurs une même partie, mais d’individus solistes. Il n’y a donc rien à « diviser » ni à « unir ».
    • « a 2, a 3, etc. » ne s’utilisent que pour les instruments à vents.
    • « in 2, in 3, etc. » s’utilise pour les sections de cordes seulement dans le contexte de « divisi in 2, in 3, etc. » et donc dans le sens complètement inverse à celui de « à 2, à 3… » pour les instruments à vents.

    11. L’espacement horizontal :

    Égalité n’est pas synonyme de justice !

    L’espacement horizontal des valeurs rythmiques est un aspect crucial dans l’amélioration de la lisibilité du texte musical d’une façon exactement analogue au concept du crénage53 dans la typographie, où les lettres ne sont pas placées de façon équidistante mais plutôt de manière à respecter la distance optimale entre deux glyphes selon leurs spécificités géométriques.

    Nous avons créé cet exemple pour montrer la différence entre une police dont le crénage entre les paires de lettres a été ajusté par le typographe (exemple à gauche) et la même police où les lettres sont équidistantes (exemple à droite) :

    Il est aisé de constater que l’exemple à droite semble à nos yeux mal équilibré, bien que la « réalité » mathématique nous promettait faussement le contraire.

    Il en est de même pour les valeurs rythmiques. Certains compositeurs qui s’auto-éditent tentent d’espacer les notes de manière à avoir comme unité fixe d’espacement la plus petite valeur rythmique utilisée dans le système (voire dans toute la pièce !). Or les musiciens perçoivent le rythme tout différemment. L’échelle de l’espacement des notes suit une autre règle, qui est non linéaire.

    Dans la figure précédente, Gould54 exprime cette échelle de l’espacement des notes en termes d’unité d’espace de portée. Plus la valeur rythmique augmente, plus l’espacement augmente, ce qui donne une allure quasi logarithmique.

    L’espacement des notes doit donc suivre cette échelle dans le cadre d’une notation mesurée.

    L’espacement équidistant dans l’exemple à droite perturbe l’interprète de différentes manières :

    • Il altère la lisibilité du rythme en créant des creux au milieu de la mesure.
    • Il cause inévitablement un gaspillage de l’espace et une augmentation significative du nombre de pages et donc de tournes. Rien n’est plus frustrant pour un interprète que de devoir s’arrêter toutes les deux mesures pour tourner la page.
    • L’augmentation inutile du nombre de pages a également un impact économique, sans même parler de l’impact écologique.

    Cette tendance a vu le jour avec la pratique de la notation proportionnelle, or la réelle notation proportionnelle n’utilise pas les valeurs rythmiques ! Elle répartit des têtes de notes sur une grille temporelle indépendante de toute métrique. Ci-dessous, examinons une comparaison55 entre une notation mesurée et une notation proportionnelle de la même musique. Notons la différence entre les deux en termes d’espacement des notes :

    12. L’espacement vertical :

    De manière égale, l’espacement vertical et la distance entre les portées sont des aspects très importants. Nous observons ici souvent la même logique erronée où l’égalité et la justice se confondent. L’espacement des portées doit dépendre, entre autres, du groupement des instruments.

    Nous notons que dans une partition d’orchestre, l’espace entre les portées d’une même famille d’instruments est plus serré que celui entre les familles. Ceci améliore la lisibilité du conducteur pour le chef d’orchestre, en séparant bien les différentes familles d’instruments.

    L’espacement entre les portées d’un instrument à double portée (piano, célesta, marimba, harpe, etc.) doit être optimal en rapprochant les portées autant que possible. Certaines partitions contemporaines ne prennent pas en compte l’anatomie de l’œil humain et la vision qui, contrairement à celle des lapins, est convergente chez l’humain. Le point focal d’un pianiste se trouve dans l’espace entre les deux portées, un espacement trop large entre les deux mains nuit énormément à la lecture et déforme les hampes, les ligatures et les liaisons.

    Prenons cet extrait deTalea56 de Gérard Grisey où l’espacement entre les deux portées du piano est beaucoup trop grand.

    13. Quelques anciennes pratiques à éviter :

    Une connaissance profonde des anciennes pratiques de gravure est essentielle à tout graveur de musique car elle le guide dans le processus de préparation de nouvelles éditions qui respectent les nouvelles pratiques et se destinent à l’interprète d’aujourd’hui.

    Nous avons préalablement mentionné quelques anciennes pratiques devenues aujourd’hui désuètes comme la question des équations métronomiques. Une multitude d’autres cas de figure existent ; nous en mentionnerons quelques-uns. Certaines constituent des normes anciennes et d’autres sont des erreurs caractéristiques de certaines maisons d’édition ou de pratiques régionales.

    a. Les fausses clés :

    Une pratique assez commune chez les compositeurs des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, notamment dans la musique de chambre de Haydn, Beethoven et Dvořák, est de noter certains passages du registre ténor du violoncelle dans une clef de sol en sous-entendant qu’ils doivent sonner une octave en dessous de ce qui est noté. Prenons comme exemple cette section tirée de la partie de violoncelle du Quatuor op. 55, n°2 de Haydn dans une édition de la Collection Litolff datant de 1870, suivie d’une édition plus récente où le passage en clef de sol a été corrigé et mis à la bonne octave.

    Une pratique similaire, datant du XIXᵉ siècle, était d’écrire le cor en fa transposé une 4tᵉ en dessous au lieu d’une 5ᵗᵉ au-dessus, seulement dans les passages de clef de fa.57

    b. Les anciens raccourcis d’écriture :

    Une pratique autrefois utilisée par certaines maisons d’édition, notamment américaines et britanniques, dans la littérature pianistique consistait à écrire un 8 en dessous d’une note de la basse non pour signifier qu’il fallait la jouer une octave en bas mais qu’il fallait ajouter une octave grave à la note écrite. Cette pratique était utilisée quand l’espacement des portées ne permettait pas de graver beaucoup de lignes supplémentaires en dessous de la portée de la main gauche pour les notes très graves. Ci-dessous, un exemple que nous avons extrait de la Rhapsody in Blue de Gershwin58.

    Une autre édition où les notes ont été rajoutées :

    c. Les lignes d’octaves des anciennes éditions françaises :

    Une erreur qui a très longtemps persisté dans les éditions françaises du début du XXᵉ, notamment Durand et Fils, est la notation des doubles octaves. Nous pouvons trouver cette erreur dans l’ensemble de l’œuvre de Ravel, Debussy et jusqu’à Messiaen : la ligne de la double octave est chiffrée 16 au lieu de 15 (quindicesima). Il s’agit d’une erreur de calcul probablement due à une confusion entre le calcul de l’intervalle (8, 15, 22, etc.) et la registration des jeux de l’orgue (8′, 16′, etc.) qui, elle, s’exprime en pieds (sans mentionner qu’elle agit dans le sens inverse : un tuyau de 16 pieds sonne bien évidemment deux octaves en dessous d’un tuyau ayant une longueur de 4 pieds). Ci-dessous, un exemple tiré de Vingt regards sur l’Enfant-Jésus59 d’Olivier Messiaen :

    d. L’usage des changements de clés dans l’écriture pianistique :

    Il faut éviter également le mélange des clefs superposées sur une même portée. Le répertoire pianistique du XIXᵉ, notamment celui gravé par les maisons d’édition françaises, utilisait ce moyen par contrainte. Aujourd’hui, il serait plus judicieux d’ajouter une autre portée ou de réarranger la répartition des voix entre les deux portées. Considérons cet exemple tiré de La Cathédrale engloutie de Debussy60:

    Encore un exemple plus extrême de cette pratique dans l’extrait suivant de La danse de Puck du même compositeur ; notons la clef de fa flottante qui indique un Mi1 à la basse :

    e. Les coups d’archets utilisés dans les anciennes éditions françaises :

    Une ancienne pratique qu’il ne faut pas imiter concerne les coups d’archet que beaucoup de maisons françaises gravaient autrefois à l’envers, comme on le voit dans cet extrait du Quatuor de Ravel :

    Les coups d’archet doivent toujours se placer au-dessus de la portée et être dans le bon sens : n’oublions pas que l’origine des symboles « tirez » et « poussez » provient respectivement des lettres n (pour nobilis/noble) et v (pour vilis/vilain).

    f. Les points d’augmentation :

    La dernière pratique que nous allons mentionner et que nous croisons parfois chez les compositeurs du XVIIIᵉ siècle, par exemple chez Bach, Salieri et Mozart très souvent dans les musiques de nature contrapuntique, est de mettre un point d’augmentation sur le temps à la place d’une note liée. Nous donnons l’exemple suivant tiré du Ricercar a 6 de l’Offrande musicale de Bach BWV 1079.

    14. Le choix des polices :

    Nous allons conclure ce chapitre par un point subjectif concernant les polices de texte que le graveur choisit.

    La révolution industrielle a énormément contribué au développement des techniques de métallurgie et donc au progrès des fonderies typographiques et techniques d’impression, ce qui a eu un impact direct sur l’aspect graphique des partitions. Les partitions du XIXᵉ et du début XXᵉ siècle exhiberont dès lors une multitude de polices de caractère pour les couvertures mais également pour les textes figurant sur la partition.

    Cette tendance ralentit progressivement à l’approche de la Première Guerre mondiale jusqu’à s’éteindre complètement à l’époque de l’après-guerre. Comparons ces deux premières pages du Lied von der Erde de Mahler, l’une publiée par Universal Edition en 1912 et l’autre étant une réimpression par la même maison cinquante ans plus tard.

    De nos jours, il est recommandé d’éviter un mélange trop fantaisiste des polices. Plus il y a de polices différentes, moins homogène l’ensemble sera et plus grand le « bruit visuel ». Les polices très ornementées donnent également à la partition, il faut bien le reconnaître, un aspect un peu amateur.

    Une autre invention des années 1800 fut les polices dites « linéales » ou plus couramment sans sérif, caractérisées par l’absence des empattements de lettres. Après la Première Guerre mondiale, cette famille de polices s’est vue largement développée et popularisée, ce développement a impacté l’apparence des partitions du temps de la guerre et de l’après-guerre. Nous pouvons le constater sur les partitions des compositeurs de Darmstadt, dont la plupart étaient éditées chez Universal Edition (Boulez, Stockhausen, Berio parmi d’autres). La trace de ceci s’observe aujourd’hui bien nettement là où les compositeurs de notre génération sont toujours en quête de cet aspect « Bauhaus » qu’ils voudraient bien donner à leurs partitions.

    Pour les textes d’instructions et d’expressions, nous exprimons une grande réserve par rapport aux polices linéales. Notre position peut s’articuler en deux points :

    • La notation musicale est conçue graphiquement autour de l’idée de contraste. Les symboles musicaux s’arrangent et s’articulent autour de cette notion. Nous avons le contraste entre l’épaisseur de la hampe et celle de la ligature, le contraste entre les lignes de portée et les barres de mesure. Les barres de mesures qui se distinguent entre elles par ce contraste d’épaisseur (double barre, barre normale et notamment la barre finale), le contraste entre les crochets reliant des familles d’instruments et les sous-crochets plus fins reliant un sous-groupe d’une même famille. L’autre élément très présent et crucial pour la différentiation entre les symboles musicaux est « l’angle du stress ». Cette notion de stress découle aussi de la typographie de texte. Ci-dessous, quelques exemples de polices avec un angle de stress différent.

    À titre d’exemple, l’angle du stress est primordial pour différencier la tête de note d’une blanche et celle d’une ronde :

    Ces notions de stress et de contraste gouvernent l’ensemble des symboles musicaux :

    Si nous estimons que l’alliage entre les symboles musicaux et les textes dont les polices sont linéales ne peut que très rarement s’avérer heureux, c’est parce que la plus grande majorité des polices linéales, surtout celles qui sont très populaires comme Helvetica ou Arial, sont conçues autour d’une homogénéité de lignes et d’une absence totale de stress, ce qui contredit la nature même des symboles musicaux. Cette contradiction se traduit graphiquement par une dissonance visuelle et un manque d’équilibre.

    • Le second point concerne les italiques pour les textes d’expressions. La plupart des polices linéales ont pour le style italique ce qu’on appelle un « faux-italique » ou encore un « style oblique ». Le style oblique n’est en réalité qu’une inclinaison du style romain, le plus souvent à un angle de 11-12 degrés ; ce qui se marie très mal avec les nuances qui, quant à elles, sont de véritables italiques de nature cursive.

    Nous recommandons donc :

    Nous rappelons que ceci n’est qu’une opinion personnelle que nous formulons là en tant que créateur de polices. Il ne s’agit donc pas d’une règle mais bien d’une préférence.

    Toutes les autres règles que nous venons d’exposer dans ce chapitre constituent pour le graveur, dans sa solitude, à la fois ses bourreaux les plus intransigeants et ses compagnons les plus fidèles.

    Bel édifice et pressentiments

    Nous nous sommes intéressés à la gravure musicale dès notre adolescence et nous la pratiquons, désormais de manière professionnelle, depuis une douzaine d’années, en tant que freelance pour des compositeurs particuliers ou des maisons d’édition.

    La solitude, les nuits blanches, les contraintes techniques, les échanges passionnés, l’anxiété vis-à-vis des dates limites, la pression que peuvent exercer les ensembles et orchestres sur l’éditeur qui lui-même l’exercera sur le graveur peuvent être considérables, et agir sur sa santé physique et mentale. Mais chaque métier possède ces aspects de nature désagréable. En musique, les métiers de compositeur, d’interprète, de graveur, de technicien, de directeur de festival ont tous en commun une part de souffrance, de doute et d’anxiété ainsi que des tâches fastidieuses, logistiques et quasi administratives. Non que nous soyons masochistes, mais peut-être la valeur de la création tient-elle aussi à ces parts de sacrifice. Pouvoir créer non grâce à, mais en dépit de.

    1. Le rapport entre le compositeur et le graveur :

    La naissance d’une partition n’est pas si différente. Nous pouvons le constater en lisant les correspondances entre Maurice Ravel et Lucien Garban61 ; toutes ces hésitations, ces allers-retours qui nous ont ensuite donné ces partitions et ces transcriptions que nous feuilletons et interprétons aujourd’hui. Ou encore la lettre de Mahler où il se plaint à son épouse de son copiste incompétent qui lui fait perdre des heures et des heures de son temps.

    Le métier de graveur, comme celui de compositeur, peut être un métier très solitaire. Cependant, quand il est question de graver des œuvres inédites d’un compositeur toujours vivant, l’expérience se transforme en un échange très instructif et stimulant. Ce que nous chérissons le plus dans ce métier, c’est précisément cet échange et ce partage. Quand un(e) compositeur(trice)62 nous confie son manuscrit inédit, il-elle nous témoigne une confiance et nous accueille dans son univers intime, nous offrant ainsi un accès de premier rang à une œuvre encore inconnue ! Grâce à de telles rencontres, nous avons énormément appris non seulement en matière de gravure mais en matière de composition.

    Le graveur dans ces collaborations se doit d’être à l’écoute du compositeur. Le compositeur ayant passé des mois en compagnie de son manuscrit développe des liens intimes avec ce premier état matériel de sa musique et s’habitue à voir certaines choses notées d’une certaine façon. Il est donc parfaitement naturel de sentir des résistances ou des réserves de la part du compositeur vis-à-vis de certaines suggestions. Le rôle du graveur est d’offrir son expertise, de porter conseil et un regard frais sur la notation puis de tenter de convaincre le compositeur s’il estime que certains changements sont nécessaires. Certains graveurs ne jouent plus le rôle du copiste et se contentent de copier fidèlement et mécaniquement tout ce qui réside sur la page sans se soucier de rien. Nous estimons qu’il s’agit là non seulement d’une attitude démissionnaire mais d’une trahison de la confiance du compositeur. Ce dernier les a, après tout, recrutés pour qu’ils portent le bon conseil, qu’ils fassent leur métier avec bonne conscience et intégrité. De l’autre côté de la balance, il existe un autre type de graveur qui manque de tact et qui tente d’imposer son expertise au compositeur et de le forcer à faire des choix avec lesquels il n’est pas du tout à l’aise. Il s’agit là d’agressions. Le rapport entre le compositeur et le graveur est certes professionnel mais il est humain avant tout autre ordre. Il faut donc trouver le bon équilibre et ne succomber ni à la démission ni à l’agression. C’est une collaboration artistique ayant pour but d’ériger un édifice qui durera dans le temps.

    2. Pressentiments et conclusion :

    La gravure est souvent réduite à l’utilisation de l’outil informatique qui est le logiciel de notation. Certains établissements offrent des cours visant à apprendre les divers logiciels qui existent sur le marché, le trio étant SIBELIUS, FINALE et plus récemment DORICO. Des dizaines d’autres logiciels existent, qui ne sont pas considérés comme des outils professionnels, mais plutôt comme des outils d’amateurs (MuseScore, LilyPond, Mozart, Notion, Encore, Overture, etc.). Ces cours ne donnent pas aux compositeurs les connaissances nécessaires à la bonne pratique de gravure et propagent même les mauvaises habitudes de gravure et la démission face aux paramètres par défaut des différents logiciels. Cette mentalité s’infiltre même dans les milieux qui sont censés être les plus immunes, comme celui des graveurs actuels. Lors de notre participation au séminaire Music Engraving in the 21st Century, Developments and Perspectives, organisé par l’université Mozarteum à Salzbourg en 202063, nous nous sommes vite rendu compte de ce problème. À l’exception de la première journée où eut lieu un échange par webcam avec Elaine Gould (qui n’a malheureusement pas pu venir de Londres à Salzbourg à cause d’un accident d’une cheville cassée quelques jours avant le séminaire) et quelques autres interventions portant sur un logiciel et un système de notation développés pour les malvoyants, le reste des conférences portait sur des aspects purement techniques et technologiques liés aux programmes LilyPond et DORICO.

    Lors de l’échange avec Daniel Spreadbury, le chef de produit de DORICO, ce dernier a exposé fièrement ce qu’il appelle une « approche sémantique du logiciel face aux objets musicaux ». Nous connaissions préalablement ce type d’approche car nous avons suivi le journal de développement de DORICO bien avant la sortie du logiciel et avant même que ce nom, DORICO, ne soit trouvé pour le produit. Dorico, bien qu’il suggère le nom d’une marque de chips, est le nom du graveur italien du XVIᵉ siècle Valerio Dorico (1500-c.1565). Nous avons alors saisi l’opportunité pour exprimer nos doutes et peurs sur les perspectives du produit et l’éventuelle impasse vers laquelle une telle approche mènerait face aux problématiques de la musique contemporaine. Une approche sémantique face aux objets musicaux dans la musique de la pratique commune (allant de 1600 à 1910) est tout à fait envisageable, cependant, pour la musique du reste du XXᵉ siècle et celle de nos jours, elle ne saurait être efficace vu la multitude d’approches et normes des notations contemporaines variant d’un compositeur à un autre et d’une école à une autre. Sa réponse à notre questionnement a révélé ce que nous craignions : un flagrant manque de préoccupation. Chose qui ne nous étonne guère car il est bien connu que les logiciels de notation tirent leurs profits d’une autre audience que la niche des compositeurs de la musique « savante » contemporaine ou des graveurs qui éditent ce genre de musique. Ce manque de préoccupation ne vient pas d’une incompétence ou d’une incompréhension des besoins des graveurs, Daniel Spreadbury possède une expertise précieuse en notation musicale et en gravure, mais cette stratégie de développement est imposée aux développeurs par les grandes compagnies comme STEINBERG ou AVID vu que ce sont les compositeurs de musique de média et de variétés qui assurent des profits à ces compagnies. Nous avons par la suite su que STEINBERG a partiellement subventionné le séminaire, ce qui expliquait pourquoi ce séminaire organisé par le Mozarteum ressemblait plus à une campagne de marketing qu’à un véritable séminaire sur la gravure.

    Ce que nous pouvons conclure de ce qui précède est qu’il est plus que jamais urgent et vital de créer des classes d’enseignement de gravure dans les institutions d’enseignement supérieur de musique pour lutter contre l’extinction de cet artisanat, amorcée déjà depuis une vingtaine d’années. Ces classes viseraient à sensibiliser les compositeurs et les musiciens aux bonnes pratiques de la gravure et à ne pas compromettre leurs idées musicales par manque de maitrise de l’outil. Pour que les artistes puissent créer un front qui résiste aux pulsions capitalistes des compagnies de logiciels… Pour que le marteau ne devienne pas le maître.

    Bibliographie

    LIVRES :

    ANDRÉ Jacques et LAUCOU Christian, Histoire de l’écriture typographique : le XIXᵉ siècle français, Adverbum, 2013, 384 p.

    APEL Willi [1942], La notation de la musique polyphonique 900-1600, traduit de l’anglais par Jean-Philippe Navarre, Pierre Mardaga Éditeur, 1998, 425 p.

    AUBAT-ANDRIEU Mathilde et al., La harpe aux XXᵉ et XXIᵉ siècles, Éditions Minerve, 2013, 226p.

    BRINGHURST Robert, The Elements of Typographic Style, Hartley & Marks Publishers, 4th edition, 2013, 352 p.

    CALDWELL, John, Editing Early Music, Clarendon Press, 1995, 2nd edition, 150 p.

    COLE Hugo, Sounds and Signs: Aspects of Musical Notation, London: OUP, 1974, 168 p.

    COLES Stephen, The Anatomy of Type: A Graphic Guide to 100 Typefaces, Harper Design, 2012, 256 p.

    CRAIG James, Designing with Type, The Essential Guide to Typography, Watson-Guptill, 2006, 5th ed., 176 p. • DIMPKER Christian, Extended Notation (The Depiction of the Unconventional), Lit Verlag Dr. W. Hopf, Berlin, 2013, 368 p.

    GEROU Tom et LUSK Linda, Essential Dictionary of Music Notation, Alfred Publishing Company, 1996, 352 p.

    GOULD Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, 696 p.

    GRIER James, Musical Notation in the West, Cambridge University Press, 2021, 284 p.

    GRIER James, The Critical Editing of Music, History, Method and Practice, Cambridge University Press, 1996, 284 p.

    JEPPESEN Knud, Counterpoint: The Polyphonic Vocal Style of the Sixteenth Century, Dover Publications, rev. édition, 1992, 320 p.

    KARKOSCHKA Erhard, Notation in New Music: A Critical Guide to Interpretation and Realisation, traduit de l’allemand par Ruth Koening, London: Universal Edition, 1972, 183 p.

    KELLY Thomas Forrest, Capturing Music: The Story of Notation, W. W. Norton & Company; Har/Com edition, 2014, 256 p.

    RENSTEIN Arbie, Maurice Ravel, Lettres, écrits et entretiens, présentés et annotés par Arbie Orenstein, Flammarion, 1993, 626 p.

    RASTALL Richard, The Notation of Western Music. New York: St. Martin’s Press, 1982, 324 p.

    READ Gardner, Music Notation: A Manual of Modern Practice, Parkwest Publications, 2nd edition, 1979, 482 p.

    ROEMER Clint, The Art of Music Copying, Roerick Music Co, 1st edition, 1973, 183 p.

    ROSS Ted, The Art of Music Engraving and Processing, Hansen Books, 2nd edition, 1970, 278 p.

    SAMUEL Solomon Z., How to Write for Percussion: A Comprehensive Guide to Percussion Composition, Oxford University Press, 2nd edition, 2016, 305 p.

    STONE Kurt, Music Notation in the Twentieth Century, W. W. Norton & Company, 1st edition, 1980, 384 p.

    VALLE Andrea, Contemporary Music Notation: Semiotic and Aesthetic Aspects, Logos Verlag Berlin, 2018, 208 p.

    CODES TYPOGRAPHIQUES :

    Editing Guidelines for Musical Notation (version 2011), Schott Music GmbH & Co. KG, 152 p.

    Product design standards, Universal edition, 2010, 23 p.

    The G. Schirmer/Amp Manual of Style and Usage, 3rd edition, 105 p.

    MOLA Guidelines for Music Preparation, Major Orchestra Librarians’ Association, 16 p.

    DSE, Feuille de style, Éditions DURAND-SALABERT, D & F 16057, 2012, 44 p.

    ARTICLES :

    BOORMAN Stanley et al., Printing and publishing of music, Grove Music Online, 2001, 89 p.

    BROIDO Arnold, Standard Music Engraving Practice, Music Educators Journal, Feb. – Mar., 1966, Vol. 52, No. 4 (Feb. – Mar., 1966), p. 52-56 & 213

    CHRYSANDER Friedrich, A Sketch of the History of Music-Printing, from the Fifteenth to the Nineteenth Century (Continued), The Musical Times and Singing Class Circular, Nov. 1, 1877, Vol. 18, No. 417 (Nov. 1, 1877), p. 524-527

    CUMMINGS William H., The History of Music-Printing, The Musical Times and Singing Class Circular, Dec. 1, 1877, Vol. 18, No. 418 (Dec.1, 1877), p. 611

    FOWLER Michael, Music Printing by Computer, The Musical Times, Vol. 129, No. 1745 (Jul., 1988), p. 335-338

    SECOR, George D & KEENAN David C., Sagittal A Microtonal Notation System, 2006, 26 p.

    STONE Kurt, Problems and Methods of Notation, Perspectives of New Music, Spring, 1963, Vol. 1, No. 2 (Spring, 1963), p. 9-31

    WHEATLY Justeen, The Use of Irrational Time Signatures in Thomas Adès’ Works, University of Melbourne, 106 p.


    Notes

    1. Rudolf Laban (1879-1958) : danseur, chorégraphe, pédagogue et théoricien de la danse hongrois ayant développé la cinétographie Laban, connue également sous l’appellation de Labanotation ↩︎
    2. CRAIG James, Designing with Type, The Essential Guide to Typography, 2006, 5th ed., 176 p. ↩︎
    3. L’unité de mesure anglo-saxonne. ↩︎
    4. Nous allons ignorer pour le moment la nouvelle tendance des supports numériques tels que les tablettes ↩︎
    5. Pédagogique, musique de soliste, musique de chambre, musique vocale, etc. ↩︎
    6. Nous allons par la suite aborder le sujet des dimensions d’une hampe de manière plus approfondie (cf. partie 3. Les hampes). ↩︎
    7. Le numéro de plaque tire son nom de la tradition de gravure sur plaque de plomb. Il est aussi appelé cotage. Il sert à identifier l’œuvre et/ou le numéro de son édition/impression dans le catalogue de l’éditeur. ↩︎
    8. L’exhaustivité de ces fiches de style varie d’une maison à une autre. Certaines maisons n’en possèdent aucune ! Celui de la maison Schott est le plus complet que je connaisse ; il comporte 145 pages. Celui de Schirmer est de l’ordre de 94 pages, celui du groupe Durand-Salabert est composé de 44 pages alors que celui d’Universal Edition ne comporte que 23 pages ↩︎
    9. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 483. ↩︎
    10. Faber Music est une maison d’édition britannique et suit donc le système métrique, contrairement aux éditions américaines qui suivent le système impérial exprimé en inch/pouce. ↩︎
    11. Un exemple dans la partition de Yann Robin, Quarks pour grand orchestre, éditée par les Éditions Jobert : la dimension du conducteur est un format A2 mais la taille des portées est d’environ 2,5 mm, ce qui nuit considérablement à la lisibilité de cette partition ↩︎
    12. G. Henle Verlag fut l’une des dernières maisons d’édition à continuer la pratique de gravure sur plaque jusqu’à la fin du XXᵉ siècle. ↩︎
    13. Compositeur bulgare, typographe et expert du logiciel FINALE ↩︎
    14. Orchestratrice et spécialiste américaine de la musique de Ravel. ↩︎
    15. Nous avons par la suite adapté les polices pour DORICO. ↩︎
    16. G. Flaxland est une ancienne maison d’édition française fondée par Gustave-Alexandre Flaxland (1821-1895), dont le catalogue comportant environ 1200 œuvres fut ensuite acquis par les Éditions Durand-Schönewerk & Cie, qui venait d’être fondée par Auguste Durand (1830-1909) et son partenaire allemand Louis Schönewerk. La maison adoptera ensuite en 1891 le nom d’Éditions A. Durand & Fils quand Jacques Durand (1865-1928), le fils d’Auguste, devint associé. Elle adoptera par la suite le nom d’Éditions Durand & Cie en 1909. ↩︎
    17. L’anecdote dit que les graveurs français appelaient les ligatures traditionnelles pratiquées par les éditeurs allemands des « cages à poules » ↩︎
    18. Par exemple, les maisons Bärenreiter et Breitkopf und Härtel privilégient, dans leurs publications récentes, les ligatures horizontales autant que possible. ↩︎
    19. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 19. ↩︎
    20. L’altération n’est pas prise en considération, la première note pouvant être un Do♯ et la dernière un Do♮. ↩︎
    21. Dans le cas contraire où la courbe décrite est convexe, la ligature fait un angle. ↩︎
    22. Dans la littérature anglo-saxonne, elles sont appelées « kneed beams » ou bien « elbow beams » ou bien encore « centered beams ». ↩︎
    23. Cette fidélité absolue aux sources peut s’avérer très utile à des fins musicologiques. ↩︎
    24. « Des morts : rien sinon le bien » ↩︎
    25. SCHOENBERG, Arnold, Pierrot Lunaire, op. 21, « Der Mondfleck », Universal Edition, 1914 ↩︎
    26. En tant que beta-testeurs du logiciel SIBELIUS, nous avons à plusieurs reprises signalé ce problème à l’équipe de développement ainsi qu’à l’équipe de développement du logiciel DORICO. Nous espérons que les règles que nous avons exposées dans notre réclamation seront implémentées dans les futures versions. ↩︎
    27. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 316-317 ↩︎
    28. L’exemple qu’elle montre à la page 317 contient un coin de ligature qu’il était possible d’éviter. ↩︎
    29. FERNEYHOUGH, Brian, Carceri d’Invenzione II, pour flûte et orchestre de chambre, Edition Peters, 1985, mesures : 26-28. ↩︎
    30. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 181. ↩︎
    31. BOULEZ, Pierre, Le Marteau sans maître, « IX. Bel édifice et les pressentiments doubles », Universal Edition, 1957, p. 95 ↩︎
    32. ANDRE, Mark, Contrapunctus (1999), pour piano, Éditions Durand, 2006 ↩︎
    33. Neue Bach-Ausgabe, Serie VII, Band I, Bärenreiter Verlag, 1967. ↩︎
    34. KELLY, Thomas Forrest, Capturing Music, The Story of Notation, W. W. Norton, 2015, p. 153. ↩︎
    35. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 171. ↩︎
    36. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 161. ↩︎
    37. LACHENMANN, Helmut, Marche fatale, Fassung für großes Orchester, Breitkopf und Härtel, 2018 ↩︎
    38. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 183.  ↩︎
    39. DSE, Feuille de style, Éditions DURAND-SALABERT, D & F 16057, 2012, p. 13 ↩︎
    40. BERLIOZ, Hector, Symphonie fantastique, « V. Songe d’une nuit du sabbat », Breitkopf und Härtel, Leipzig, 1900 ↩︎
    41. Voir la figure suivante. ↩︎
    42. TINGLEY, G. P., Metric Modulation and Elliott Carter’s « First String Quartet ». Indiana Theory Review, 4(3), 1981, p. 3–11 ↩︎
    43. CARTER, Elliott, Eight Pieces for Four Timpani, Associated Music Publishers, 1968. ↩︎
    44. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 185. ↩︎
    45. Richard Heinrich Stein et Bernd Alois Zimmermann ↩︎
    46. SECOR, George D. & KEENAN, David C., Sagittal, a Microtonal Notation System, 2006, p. 1 ↩︎
    47. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 94 ↩︎
    48. Notation développée par Marc Sabat et Wolfgang von Schweinitz au début des années 2000. ↩︎
    49. Les compositeurs américains Joseph G. E. Maneri (1927-2009) et Ezra Sims (1928-2015) ↩︎
    50. Développée et utilisée par Ivan Wyschnegradsky dans ses pièces microtonales. ↩︎
    51. ENESCO, Georges, Vox Maris, op. 31, Poème symphonique, Éditions Salabert, 1965 ↩︎
    52. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 64 ↩︎
    53. Plus connu sous le terme anglais « kerning », il s’agit de l’ajustement de l’espacement entre les paires de lettres ↩︎
    54. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 39 ↩︎
    55. GOULD, Elaine, Behind Bars, The Definitive Guide to Music Notation, Faber Music, 2011, p. 630 ↩︎
    56. GRISEY, Gérard, Talea, pour flûte, clarinette, violon, violoncelle et piano, Ricordi, 1986 ↩︎
    57. ADLER, Samuel, The Study of Orchestration, Norton, Fourth Edition, 2016, p. 341-34 ↩︎
    58. GERSHWIN, George, Rhapsody in Blue, version pour piano solo, Harms Inc., 1924. ↩︎
    59. MESSIAEN, Olivier, Vingt regards sur l’Enfant-Jésus, « IX. Regard du temps, Durand et Fils, 1944 ↩︎
    60. DEBUSSY, Claude, Préludes, Livre 1, Durand et Cie, 1910. ↩︎
    61. Lucien Garban (1877-1959) : compositeur, arrangeur et éditeur français ayant assuré la direction musicale des Éditions Durand jusqu’à sa mort. Il est notamment connu pour ses transcriptions pour piano des œuvres de Ravel et sa longue, amicale collaboration avec lui. ↩︎
    62. Nous utiliserons par la suite le terme « compositeur » et le pronom personnel « il » par économie, tout en sous-entendant qu’il puisse s’agir évidemment de « compositrice » et « elle » ↩︎
    63. L’événement qui a eu lieu entre le 17 et le 19 janvier 2020 à l’université Mozarteum ↩︎
  • La musique tactile de Cassandra Felgueiras : quand le corps devient instrument

    La musique tactile de Cassandra Felgueiras : quand le corps devient instrument

    Musique et surdité, c’est le champ d’exploration de l’artiste plasticienne et inventrice, Cassandra Felgueiras, artiste plasticienne et inventrice, dont les dispositifs expérimentaux bouleversent notre conception de la pratique musicale. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette orientation inclusive n’était pas son point de départ : à l’origine, Cassandra Felgueiras ne travaillait pas “sur la surdité”, mais sur une obsession plus vaste — l’interrelation entre le corps, le son et l’espace.

    Genèse d’une recherche artistique : du geste plastique au geste musical

    Diplômée de l’École Supérieure d’Art et Design de Toulon, Cassandra Felgueiras développe très tôt une recherche à la frontière des arts visuels et des pratiques sonores. Elle s’intéresse moins au son comme “objet” qu’au son comme phénomène physique : une vibration qui traverse, modifie et informe notre relation au monde. Nourrie par l’analyse d’artistes sonores reconnus tels que Céleste Boursier-Mougenot, Janet Cardiff ou Laurie Anderson, elle s’est lancée dans une quête personnelle du son qui l’a menée vers la lutherie expérimentale au service de l’accessibilité.

    Ses premières expérimentations s’inscrivent d’ailleurs dans une démarche de performance : il s’agit de perturber la relation habituelle entre un musicien et son instrument, en intégrant littéralement le corps dans la structure matérielle de l’objet. Ce déplacement est essentiel : l’instrument n’est plus un outil extérieur que l’on manipule, mais une architecture que l’on habite.

    Dans cette recherche, certaines figures ont agi comme des points d’appui, notamment Laurie Anderson et ses dispositifs d’écoute élargie, où le son devient matière et contact — comme dans ses expériences de vibration et d’écoute corporelle. Cassandra Felgueiras s’en nourrit pour franchir une étape décisive : faire du corps lui-même une caisse de résonance.

    Son postulat — simple et radical — devient alors le socle d’une invention : puisque tout son est vibration, pourquoi ne pas imaginer des instruments conçus non seulement pour l’oreille, mais aussi pour la peau, les os, la chair ? C’est ainsi qu’elle forge ce qu’elle nomme une musique tactile, où l’écoute “aérienne” se double d’une perception “solide”, corporelle.

    Trois prototypes : quand le corps devient caisse de résonance

    Dans le cadre de son DNSEP, Cassandra Felgueiras crée trois prototypes d’instruments hybrides en acier. Tous explorent une même idée : déplacer la résonance dans le corps, pour transformer la perception musicale.

    • Le Head Violin (“violon-tête”) est le premier d’entre eux : un instrument mi-violon, mi-ukulélé, dont l’armature se pose sur la tête comme un masque. Ici, le crâne devient caisse de résonance : l’onde circule dans les os du visage, produisant une écoute immersive, presque intérieure.
    • Le Body Cello poursuit cette logique en s’appuyant sur le tronc. Le buste devient le lieu de diffusion : poitrine, cage thoracique, dos, épaules. L’instrument n’est plus tenu “contre soi” : il est en soi, et l’interprétation devient relation intime, physique.
    • La Body Bass, inspirée de la basse, marque un tournant : plus qu’un objet performatif, elle ouvre un champ d’usage concret. L’armature métallique épouse le corps, comme un exosquelette. La vibration passe par conduction à travers la structure et le squelette. Chaque note n’est plus seulement entendue : elle est ressentie.

    Cassandra Felgueiras insiste sur un point fascinant : chaque note a une forme vibratoire différente. Et si l’on prend le temps de les dissocier et de les identifier, alors on peut apprendre à “jouer” avec elles — comme une nouvelle grammaire, non pas seulement sonore, mais sensorielle.

    De l’expérimentation à la rencontre : l’enjeu de la surdité

    C’est à ce moment que sa recherche croise pleinement la question de l’accessibilité. Non pas comme un thème ajouté après coup, mais comme une conséquence logique : si la musique est vibration, alors elle peut devenir praticable autrement.

    Cassandra Felgueiras développe alors une intention plus ciblée : concevoir une basse spécifiquement pensée pour des personnes sourdes, avec l’idée de leur permettre de retrouver une prise directe avec l’instrument, sans dépendre d’un modèle auditif classique.

    La rencontre avec Lily Regnault est décisive. Sourde totale, Lily avait été musicienne plus jeune, avant de perdre l’audition. Ensemble, elles explorent différents points de contact, de posture, d’appui : où le corps perçoit-il le mieux ? comment organiser l’instrument pour maximiser la circulation des vibrations ? comment transformer l’apprentissage musical en apprentissage tactile ?

    Les ateliers pilotes : une recherche en situation réelle

    De mars à juin 2019, Cassandra Felgueiras met en place des ateliers hebdomadaires autour de la Body Bass avec Lily Regnault et un groupe de musiciens entendants : David Benzazon, Olivia Rivet et Eddie Dumoulin.

    Ces séances dépassent toutes les espérances. Lily, qui pensait la musique perdue, rejoue, retrouve un vocabulaire, puis une liberté : elle recommence à improviser, à entrer en dialogue avec d’autres instruments. Au bout d’un an, elle joue du Nina Simone, participe aux sessions du groupe, et reconstruit un rapport vivant à la musique.

    Cette expérience a été documentée dans Le journal d’une jeune femme sourde, film de Frank Cassenti. Le documentaire donne à voir une trajectoire bouleversante : non pas un “retour” à la musique au sens classique, mais l’invention d’une autre manière d’y entrer.

    Reconnaissance et développement : du prototype à l’objet transmissible

    En 2019, Cassandra Felgueiras reçoit la bourse Déclic Jeune de la Fondation de France, qui lui permet de poursuivre l’amélioration de ses instruments et de stabiliser ses recherches.

    Son travail attire ensuite l’attention de la Philharmonie de Paris, qui finance la fabrication d’un dernier prototype plus abouti. Cette étape est déterminante : il ne s’agit plus seulement d’une pièce expérimentale, mais d’un instrument pouvant être produit, testé, transmis.

    L’artiste collabore également avec l’ITEMM, afin de travailler la faisabilité, l’ergonomie et la durabilité de la Body Bass. Aujourd’hui, la fabrication peut se faire à la demande, au fil des besoins, des contextes et des adaptations possibles.

    Une dimension essentielle : inscrire l’instrument dans la culture sourde

    Dans son approche, Cassandra Felgueiras est attentive à un enjeu souvent oublié : pour que l’instrument ait du sens, il doit pouvoir s’inscrire dans la culture des personnes sourdes, dans leurs pratiques, leurs récits, leurs espaces. Il ne s’agit pas seulement de “rendre accessible”, mais de montrer que c’est possible, que cela peut exister, et que la musique n’est pas réservée à un seul modèle perceptif.

    Une recherche au long cours : une thèse entre art et science

    Cette démarche s’inscrit désormais dans un cadre universitaire. Cassandra Felgueiras mène une thèse de recherche et création à l’Université de Toulon, au sein du laboratoire IMSIC, autour d’un sujet qui prolonge naturellement ses instruments : le pouvoir réflexif du son sur la réalité des corps.

    Vers une musique réellement inclusive

    Les instruments de Cassandra Felgueiras invitent à une bascule : ils rappellent que la musique n’est pas seulement un art du temps, ni même un art de l’écoute, mais aussi un art du contact.

    En transformant le corps en instrument de musique, elle ouvre un champ des possibles.

  • Les neuf familles de handicap

    Les neuf familles de handicap

    Travailler avec des publics en situation de handicap suppose de comprendre la diversité des situations rencontrées. Pour guider l’évaluation des besoins, les Maisons Départementales des Personnes Handicapées (MDPH) s’appuient sur une classification en neuf grandes familles de handicap, structurée dans le cadre de la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances.

    1. Déficience visuelle

    La déficience visuelle désigne une altération persistante de la fonction visuelle, même après correction optique, évaluée par l’acuité visuelle (AV) et le champ visuel selon la classification de l’Organisation Mondiale de la Santé (CIF : Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé ; CIM-11 : Classification internationale des maladies, 11e révision). Elle se divise en six catégories, de la malvoyance légère (basse vision) à la cécité absolue. Par exemple, la catégorie I correspond à une AV corrigée inférieure à 3/10 mais supérieure ou égale à 1/10, avec un champ visuel d’au moins 20° (malvoyance) ; la catégorie V marque l’absence totale de perception lumineuse (cécité totale). Elle englobe ainsi la malvoyance (AV ≤ 4/10), les troubles neurovisuels et la cécité (AV ≤ 1/20).

    Le taux d’incapacité fonctionnelle est exprimé en pourcentage et est fixé par la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH) selon deux seuils de référence.
    Le premier seuil, à 50 %, correspond à une entrave significative dans la vie quotidienne, impliquant un impact notable sur la vie sociale, scolaire, professionnelle et domestique de la personne.

    • Le deuxième seuil, à 80 %, indique une atteinte majeure de l’autonomie dans la réalisation des actes essentiels de la vie quotidienne.

    Ces seuils permettent de définir trois catégories de taux d’incapacité : inférieur à 50 %, compris entre 50 % et 79 %, et supérieur ou égal à 80 %.
    L’évaluation du taux porte principalement sur la capacité à effectuer les actes élémentaires de la vie quotidienne, et ne s’appuie pas uniquement sur la nature médicale de la pathologie à l’origine du handicap. Ainsi, le taux reflète l’impact réel du handicap sur la vie de la personne.

    2. Déficience auditive

    La surdité, ou déficience auditive, est une perte d’audition bilatérale ou unilatérale affectant la communication et relevant souvent du handicap sensoriel. Elle peut être congénitale, acquise ou associée à d’autres déficiences dans les handicaps rares. L’OMS utilise une classification des degrés de surdité basée sur la perte tonale moyenne (PTM) en décibels (dB), calculée sur les fréquences 500, 1000, 2000 et 4000 Hz, avec une déficience auditive considérée comme incapacitante au-delà de 40 dB dans la meilleure oreille.
    On différencie deux types de surdité (la surdité de transmission et la surdité de perception). La presbyacousie est la baisse de l’audition due au vieillissement.
    Chez l’enfant, une surdité qui n’est pas détectée très tôt a un impact sur le développement du langage. Chez l’adulte et la personne âgée, la baisse de l’audition conduit peu à peu à l’isolement et à la perte des stimulations essentielles pour préserver les facultés intellectuelles.

    Classification BIAP (référence OMS)

    La classification audiométrique adoptée par l’OMS repose sur le Bureau International d’Audiophonologie (BIAP) et distingue six catégories principales :

    • Audition normale : PTM ≤ 20 dB. Pas d’incidence sociale.
    • Déficience légère : PTM 21-40 dB. Difficultés pour les voix basses ou lointaines, mais perception de la parole normale.
    • Déficience moyenne : PTM 41-70 dB (1ᵉʳ degré : 41-55 dB ; 2ᵉ degré : 56-70 dB). Compréhension aidée par la lecture labiale ; appareillage recommandé.
    • Déficience sévère : PTM 71-90 dB (1ᵉ degré : 71-80 dB ; 2ᵉ degré : 81-90 dB). Perception seulement des sons forts près de l’oreille.
    • Déficience profonde : PTM 91-119 dB (1ᵉ : 91-100 dB ; 2ᵉ : 101-110 dB ; 3ᵉ : 111-119 dB). Seuls les bruits très puissants perçus ; pas de parole intelligible.
    • Déficience totale (cophose) : PTM ≥ 120 dB. Absence totale de perception sonore.

    Cette échelle évalue l’impact sur la communication et guide les prises en charge, avec des sous-niveaux pour une précision clinique.

    3. Handicaps moteurs

    Les handicaps moteurs correspondent à des déficiences des fonctions motrices, incluant la mobilité, la force musculaire, la coordination, l’équilibre et la précision des mouvements. Ces déficiences résultent de lésions ou dysfonctionnements neurologiques (ex. : paralysie cérébrale, sclérose en plaques, accident vasculaire cérébral), musculaires (ex. : dystrophie musculaire) ou ostéo-articulaires (ex. : arthrose sévère, amputations).

    Selon la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF) de l’OMS (2001), ils sont classés dans le domaine des troubles de la motricité (codes b7 : fonctions motrices et de l’exercice), subdivisés en :

    • Mobilité corporelle (b710-b729) : altérations de la marche, des transferts ou de la posture.
    • Force musculaire (b730-b735) : faiblesse ou paralysie partielle/totale (hémiparésie, tétraplégie).
    • Coordination et tonus (b760-b779) : tremblements, ataxie ou spasticité.

    Ces handicaps limitent les activités physiques quotidiennes (déplacements, préhension, alimentation) et la participation sociale, souvent aggravés par des facteurs environnementaux (barrières architecturales) ou personnels (douleur, fatigue). Ils sont fréquemment associés à d’autres déficiences, comme sensorielles (troubles visuels), cognitives ou psychiques, et touchent environ une personne sur 6 dans le monde selon l’OMS (données 2023). Une prise en charge multidisciplinaire (kinésithérapie, orthèses, aides techniques) vise à optimiser l’autonomie et la qualité de vie.

    4. Handicaps cognitifs : troubles neurodéveloppementaux (TND)

    Les troubles du neurodéveloppement désignent un ensemble de conditions chroniques qui émergent précocement dans le développement cérébral, altérant les fonctions cognitives, sociales, motrices ou comportementales, et affectant durablement les apprentissages et l’autonomie.

    Classifications principales

    Selon la Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11) de l’OMS et le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 5e édition (DSM-5), ils englobent les troubles du spectre autistique (TSA), la déficience intellectuelle (DI), le trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), les troubles spécifiques des apprentissages (dyslexie, dyscalculie) et les retards du développement moteur ou langagier. En France, la stratégie nationale pour l’autisme et les troubles du neurodéveloppement (TND, 2018-2022 prolongée) les regroupe sous cette catégorie, reconnus comme handicaps rares via la loi de 2005 quand associés à d’autres déficiences, avec évaluation par la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) pour un plan personnalisé de compensation (PPC).

    Exemples courants

    TSA (troubles du spectre autistique) : déficits en communication sociale, comportements répétitifs, hypersensibilité sensorielle, touchant 1-2 % des enfants.

    DI (déficience intellectuelle) : limitations intellectuelles (QI < 70) et adaptatives (autonomie quotidienne), souvent modérée.

    TDAH : inattention persistante, impulsivité ou hyperactivité interférant avec l’école et les relations.

    Les troubles « dys » désignent des troubles spécifiques des apprentissages, caractérisés par des difficultés isolées dans un domaine cognitif malgré une intelligence normale et un enseignement adapté.

    • Dyslexie : trouble persistant de la lecture fluide et précise, avec confusion de lettres (b/d, p/q), lenteur en déchiffrage et erreurs d’orthographe malgré un apprentissage standard.
    • Dysorthographie : difficulté spécifique à l’orthographe grammaticale et lexicale, indépendante de la lecture, entraînant des fautes systématiques en dictée.
    • Dyscalculie : problèmes dans la compréhension des nombres, calcul mental (tables de multiplication), estimation de quantités ou résolution de problèmes arithmétiques simples.
    • Dyspraxie : trouble de la coordination motrice fine et globale, affectant l’écriture manuscrite (lente, illisible), les gestes quotidiens (boutonner, utiliser des couverts) ou l’organisation spatiale.
    • Dysphasie : trouble du langage oral, avec retard en expression (vocabulaire pauvre) ou compréhension, sans atteinte sensorielle ni intellectuelle générale.

    Évaluation et prise en charge

    Un diagnostic multidisciplinaire (pédopsychiatre, psychologue, orthophoniste) repose sur des outils standardisés comme l’Autism Diagnostic Interview-Revised (ADI-R) pour le TSA ou la Wechsler Intelligence Scale for Children (WISC) pour la DI. Les interventions combinent thérapies comportementales, éducation adaptée via les Unités localisées pour l’inclusion scolaire (ULIS) ou les Instituts médico-éducatifs (IME), et médicaments, visant l’inclusion scolaire et sociale.
    Ces troubles, souvent invisibles, affectent 5-10 % des enfants et persistent chez 50 % des adultes sans accompagnement.

    5. Handicaps mentaux

    Les handicaps mentaux correspondent à des altérations significatives et persistantes des fonctions intellectuelles et adaptatives, survenant avant l’âge adulte, limitant les apprentissages, l’autonomie et la participation sociale.
    Les handicaps mentaux et les troubles du neurodéveloppement (TND) se recoupent partiellement, mais diffèrent par leur portée, leur origine et leur classification.
    Les handicaps mentaux correspondent spécifiquement à la déficience intellectuelle (DI), définie par un quotient intellectuel (QI) inférieur à 70, des déficits adaptatifs majeurs (conceptuels, sociaux, pratiques) et un début avant 18-22 ans, selon le DSM-5 et la CIM-11.
    La DI est un sous-ensemble des TND, mais tous les TND ne sont pas des handicaps mentaux.

    Classifications principales

    Selon la Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11) de l’OMS et le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 5e édition (DSM-5), ils se définissent par une déficience intellectuelle (DI) avec quotient intellectuel (QI) inférieur à 70 et des déficits adaptatifs dans au moins deux domaines (conceptuel, social, pratique). En France, la loi de 2005 et le décret 2020 les reconnaissent comme handicaps rares lorsqu’associés à d’autres déficiences (motrices, sensorielles), évalués par la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) pour un plan personnalisé de compensation (PPC), classés en légère, modérée, sévère ou profonde.

    Exemples courants

    • DI légère (QI 50-70) : Retards en lecture/écriture, autonomie partielle en vie quotidienne, touchant 85 % des cas.
    • DI modérée (QI 35-50) : Difficultés langagières marquées, besoin d’accompagnement pour l’hygiène et les tâches simples.
    • DI sévère à profonde (QI < 35) : communication limitée (gestes, signes), dépendance totale pour les soins personnels.

    Évaluation et prise en charge

    Un diagnostic multidisciplinaire (neuropsychologue, pédopsychiatre, éducateur spécialisé) repose sur des outils comme la Wechsler Intelligence Scale for Children (WISC) ou la Wechsler Adult Intelligence Scale (WAIS) pour le QI, et des échelles adaptatives (Vineland).
    Les interventions combinent éducation spécialisée via Instituts médico-éducatifs (IME) ou Unités localisées pour l’inclusion scolaire (ULIS), thérapies occupationnelles, orthophonie et accompagnement adulte en Foyer d’accueil médicalisé (FAM) ou Services d’accompagnement médico-social pour adultes handicapés (SAMSAH), favorisant l’inclusion et l’emploi adapté.
    Ces handicaps affectent 1-2 % de la population et bénéficient d’un suivi à vie pour optimiser la qualité de vie.

    6. Handicaps psychiques

    Les handicaps psychiques regroupent des troubles psychiques sévères et persistants altérant la perception de la réalité, la régulation émotionnelle et les fonctions cognitives, affectant les activités quotidiennes et la participation sociale.

    Classifications principales

    Selon la Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11) de l’OMS et le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 5e édition (DSM-5), ils incluent la schizophrénie et les troubles psychotiques (hallucinations, délires), les troubles bipolaires (épisodes maniaques/dépressifs récurrents) et les troubles graves de la personnalité (borderline avec instabilité affective). En France, la loi de 2005 et le décret 2020 les reconnaissent comme handicaps rares lorsqu’associés à d’autres déficiences (motrices, sensorielles), nécessitant un plan personnalisé de compensation (PPC) via la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH).

    Exemples courants

    • Schizophrénie : idées délirantes (persécution), hallucinations auditives, retrait social, touchant environ 1 % de la population adulte.
    • Trouble bipolaire de type I : phases maniaques avec euphorie excessive, irritabilité et comportements à risque, alternant avec dépressions profondes.
    • Trouble de la personnalité borderline : impulsivité (automutilations, crises suicidaires), peur de l’abandon et relations instables.

    Évaluation et prise en charge

    Un diagnostic multidisciplinaire (psychiatre, psychologue clinicien, travailleur social) repose sur des outils comme l’échelle PANSS (Positive and Negative Syndrome Scale) pour la schizophrénie ou le SCID-5 (Structured Clinical Interview for DSM-5).
    Les interventions combinent antipsychotiques/psychotropes, thérapies cognitivo-comportementales (TCC) ou dialectiques (DBT pour borderline), et accompagnement médico-social via les Services d’accompagnement médico-social pour adultes handicapés (SAMSAH) ou les Foyers d’accueil médicalisé (FAM), favorisant l’autonomie et l’insertion professionnelle. Ces handicaps, souvent stigmatisés, affectent 2-3 % des adultes et nécessitent un suivi à vie pour prévenir les rechutes.

    7. Polyhandicap

    Les polyhandicaps désignent des déficiences multiples, graves et irréversibles associées à des troubles mentaux profonds, limitant toute communication verbale ou comportementale, et nécessitant une assistance humaine permanente pour les actes essentiels de la vie.

    Classifications principales

    Selon la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF) de l’OMS et la loi du 11 février 2005 en France, le polyhandicap se définit par l’association d’au moins trois déficiences (mentale profonde avec QI < 20-35, motrice sévère comme tétraplégie, sensorielle fréquemment présente), survenant avant trois ans, avec dépendance totale pour l’alimentation, l’hygiène et la mobilité. Classé comme 6ᵉ famille de handicap par le décret 2005-244, il relève de la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) pour un plan personnalisé de compensation (PPC), distinct des handicaps simples par sa pluralité et sa gravité extrême.
    Touchant un cas sur 10 000 naissances, ces situations exigent un suivi à vie en structures hautement spécialisées pour prévenir les complications (escarres, infections).

    8. Santé invalidante

    Les handicaps liés à la santé invalidante regroupent des maladies chroniques ou évolutives graves qui entraînent une limitation significative de la participation sociale et professionnelle, sans entrer dans les autres familles de handicap définies par la loi de 2005.

    Classifications principales

    Selon la loi du 11 février 2005 en France et le décret 2005-244, cette 8ᵉ famille concerne des pathologies de longue durée (affections de longue durée – ALD reconnues par la Sécurité sociale) comme la sclérose en plaques, la maladie de Parkinson, l’insuffisance rénale chronique ou l’épilepsie sévère, évaluées par la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) via un taux d’incapacité ≥ 50 %. La Classification internationale des maladies, 11e révision (CIM-11) de l’OMS les classe comme troubles chroniques invalidants quand ils altèrent durablement les fonctions corporelles et les activités quotidiennes, nécessitant un plan personnalisé de compensation (PPC).

    Ces situations touchent 10-15 % des demandes MDPH et exigent un suivi adaptatif face à l’évolution des symptômes.

    9. Handicaps rares

    Les handicaps rares désignent une configuration rare de déficiences ou troubles associés, d’une prévalence ne dépassant pas 1 cas pour 10 000 habitants, résultant de combinaisons complexes de déficits sensoriels, moteurs, cognitifs ou psychiques, rendant le diagnostic, l’évaluation et la prise en charge particulièrement difficiles en raison de la rareté des expertises requises.

    Classifications principales

    Selon l’arrêté du 2 août 2000, intégré à l’article D. 312-194 du Code de l’action sociale et des familles en 2005, et complété par le conseil scientifique de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) en 2008, ils se déclinent selon les 5 catégories suivantes :

    • Déficience auditive grave + déficience visuelle grave (ex. : surdité profonde avec malvoyance sévère).
    • Déficience visuelle grave + autres déficiences graves (ex. : cécité + trouble du spectre autistique sévère).
    • Déficience auditive grave + autres déficiences graves (ex. : surdité + déficience intellectuelle).
    • Dysphasie grave (trouble neurodéveloppemental du langage oral sévère), associée ou non à une autre déficience.
    • Déficience grave + affection chronique grave ou évolutive (ex. : épilepsie sévère, affection mitochondriale, trouble métabolique ou évolutif du système nerveux).
  • Un nouveau regard sur Parkinson

    Un nouveau regard sur Parkinson

    Les personnes qui vivent avec la maladie de Parkinson sont souvent victimes de stigmatisation, notamment une discrimination injuste sur le lieu de travail et dans les espaces publics, et un manque de possibilités de participer à la vie de leurs communautés. Une méconnaissance ou une conception erronée de la maladie peut colorer le regard que nous portons sur Parkinson, et contribuer à aliéner celles et ceux qui luttent au quotidien contre l’emprise de ce trouble neuro-dégénératif. En changeant le regard que nous portons sur Parkinson, nous pouvons changer le quotidien des personnes touchées par la maladie.

    C’est quoi la maladie de Parkinson ?

    La maladie n’est ni contagieuse, ni un processus normal de vieillissement. Parkinson est une affection incurable de longue durée, caractérisée par la mort précoce et lente de neurones à dopamine. Pour les personnes touchées, vivre avec Parkinson veut dire vivre avec des complications de motricité, et des complications physiques et morales importantes. Ces complications apparaissent progressivement et irrégulièrement : elles entraînent une diminution sévère de la qualité de vie aussi bien des personnes diagnostiquées que de leurs proches, et cela malgré la prise en charge médicale.

    Voir Parkinson autrement

    Une démarche hésitante, un geste maladroit, une élocution lente, une expression figée peuvent être les signes des complications de la maladie de Parkinson. Gardons-nous de porter des jugements hâtifs, et veillons à toujours offrir un regard compréhensif et humain qui peut soulager le quotidien des personnes vivant avec Parkinson, et les aider à mieux vivre. En portant un œil attentionné et bienveillant, en restant à l’écoute, et en anticipant les besoins des personnes prises au dépourvu par les aléas et les fluctuations de la maladie, nous mettons notre entourage en confiance et participons à une société plus juste et inclusive.

    Changeons collectivement notre regard sur Parkinson ! En créant les conditions d’une meilleure interaction avec leur environnement physique et social, nous pouvons ensemble aider les personnes vivant avec Parkinson à puiser dans leurs réserves fonctionnelles, à participer, créer, partager et s’ouvrir à une nouvelle perspective de vie avec ce trouble envahissant.

  • Danse et Parkinson : bien bouger au quotidien

    Danse et Parkinson : bien bouger au quotidien

    L’idée de construire un projet autour de la danse et de la maladie de Parkinson peut sembler contre-intuitive: alors que les corps se conforment dans l’une, ils se dérobent dans l’autre ! De par leur seule temporalité, le corps des danseur·euses et celui des parkinsonien·nes ne s’apparentent pas. Cependant, tous les matins, danseur·euses et parkinsonien·nes se posent essentiellement la même question : comment bien bouger aujourd’hui ? Si la capacité corporelle à bien bouger sépare danseur·euses et parkinsonien·nes, la problématique du bien bouger, elle, les rapproche et les destine à une rencontre pleine de sens.

    C’est quoi « bien bouger » ?

    Les préoccupations rattachées au bien bouger sont multiples : comment initier un mouvement en accord avec une intention précise ? Comment maîtriser sa trajectoire dans un contexte physique et social ? Comment contrôler et soutenir son effort dans le temps ? Comment le rendre cohérent et expressif ? Pour les danseur·euses, ces questions nourrissent un savoir-faire par lequel le corps dansant conjugue les lois physiques, les dimensions espace-temps et le mental. Pour les parkinsonien·nes, ces questions traduisent un quotidien dans lequel le corps malade compose avec ses ressources fonctionnelles et ses difficultés motrices, sensorielles et cognitives.

    Pourquoi la danse pour Parkinson ?

    La danse nous donne le plaisir de bouger sans fin en soi. Libéré de sa fonction pratique, le mouvement dansé se déploie avec une logique non plus utilitaire, mais une logique artistique qui lui est propre : le geste n’est plus le moyen de faire quelque chose ; le geste existe en soi. En cela, la danse ouvre une multitude de possibilités d’aborder le mouvement et de le vivre. Elle éveille nos sens, stimule notre cognitif, et nous amène vers les ressentis d’un nouveau rapport avec le corps, ses dimensions espace-temps et ses dimensions sociales quand elle est pratiquée en groupe.

    Si la maîtrise du mouvement semble inconciliable d’une vie avec Parkinson, l’expérience du mouvement dansé peut amener les parkinsonien·nes à appréhender le corps autrement. La danse offre le plaisir d’explorer le champ des possibles et le plaisir de s’approprier une nouvelle réalité du corps et de ses dimensions physiques et sociales.