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  • État de l’art de la Reconnaissance Optique de Musique (OMR)

    État de l’art de la Reconnaissance Optique de Musique (OMR)

    Définition et objectifs de l’OMR

    L’OMR consiste à convertir computationnellement la notation musicale présente dans des documents en une version lisible par machine. C’est à la partition ce qu’est l’OCR pour le texte, qui permet de transformer un PDF en document Word éditable, par exemple.
    L’objectif principal est de produire une représentation structurée de la partition qui peut être éditée, analysée, recherchée ou convertie vers d’autres formats comme MIDI ou MusicXML. Cette technologie promet de rendre accessibles de vastes collections de partitions jamais enregistrées auparavant et d’ouvrir de nouvelles modalités d’accès au patrimoine musical écrit.

    La reconnaissance optique de musique (Optical Music Recognition – OMR) constitue un domaine de recherche fascinant qui vise à enseigner aux ordinateurs la lecture et l’interprétation automatique de partitions musicales. Depuis plus de 50 ans, les chercheurs s’efforcent de développer des systèmes capables de transformer des images de partitions en formats numériques exploitables, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives pour l’archivage, l’analyse et l’accessibilité du patrimoine musical.

    Défis techniques majeurs

    L’OMR présente des défis considérablement plus complexes que la reconnaissance optique de caractères traditionnelle. Cette complexité découle principalement de la nature même de la notation musicale. Une partition contient une multitude de symboles différents : clés, signatures temporelles et tonales, notes, altérations, indications dynamiques, articulations, et bien d’autres éléments. Le système doit être capable de reconnaître et de différencier ces dizaines de catégories de symboles, chacune ayant ses propres variations graphiques. La signification d’un symbole musical dépend fortement de sa position relative dans la partition, une même forme graphique pouvant représenter différentes notes selon sa position sur la portée. Contrairement au texte qui suit une structure principalement linéaire, la musique s’organise selon deux dimensions : horizontale pour la progression temporelle et verticale pour les harmonies simultanées. Cette organisation spatiale complexe nécessite des approches de traitement spécialisées pour capturer les relations structurelles. S’ajoute à cela une grande variabilité graphique entre les partitions en termes de qualité d’impression, de styles typographiques, d’âge du document et de conditions de numérisation, les partitions manuscrites ajoutant une couche supplémentaire de complexité avec leurs variations calligraphiques individuelles.

    Évolution des approches méthodologiques

    L’évolution méthodologique du domaine illustre les progrès considérables accomplis ces dernières décennies. Les premiers systèmes s’appuyaient sur des méthodes de vision par ordinateur classiques combinées à des règles expertes, suivant généralement la séquence suivante : prétraitement de l’image, détection et segmentation des symboles, classification basée sur des caractéristiques extraites manuellement, puis reconstruction de la structure musicale selon des règles prédéfinies. Ces approches, bien que méthodiques, souffraient de limitations importantes en termes de robustesse face à la variabilité des documents et de capacité d’adaptation à de nouveaux styles de notation.

    Révolution de l’apprentissage profond (Deep Learning)

    L’avènement des techniques d’apprentissage profond a transformé radicalement le paysage de l’OMR. Les réseaux de neurones convolutifs ont permis d’automatiser l’extraction de caractéristiques pertinentes, tandis que les architectures récurrentes ont apporté la capacité de modéliser les dépendances séquentielles dans la notation musicale.

    Les approches end-to-end, qui traitent directement les images d’entrée pour produire une séquence linéaire de tokens représentant le contenu musical, ont montré des performances particulièrement prometteuses. Ces systèmes utilisent souvent des mécanismes d’attention et des techniques de décodage par connectionist temporal classification (CTC) pour gérer l’alignement entre l’image d’entrée et la séquence de sortie.

    Datasets et ressources de référence

    Le développement de systèmes OMR performants repose sur la disponibilité de datasets de qualité pour l’entraînement et l’évaluation. Plusieurs ressources importantes ont émergé ces dernières années, notamment référencées sur ce dépôt GitHub : https://apacha.github.io/OMR-Datasets/

    MUSCIMA++

    Ce dataset fournit des annotations détaillées au niveau des symboles individuels pour des partitions manuscrites, permettant l’évaluation fine des systèmes de détection d’objets musicaux.

    DeepScores

    Orienté vers les partitions typographiées, DeepScores offre une collection substantielle d’images annotées avec des informations de localisation précises pour chaque symbole musical.

    DoReMi

    Plus récemment, le dataset DoReMi a été développé comme une ressource universelle compatible avec les datasets existants. Il comprend environ 6 400 images de partitions avec près d’un million d’objets annotés selon 94 classes différentes. DoReMi se distingue par sa génération contrôlée via le logiciel Dorico, garantissant une cohérence et une précision d’annotation élevées.

    PrIMuS

    Ce dataset se concentre sur les séquences de notation musicale monophonique, particulièrement adaptées pour l’évaluation d’approches end-to-end.

    Technologies et architectures actuelles

    L’architecture dominante combine des couches convolutives pour l’extraction de caractéristiques visuelles avec des couches récurrentes (LSTM ou GRU) pour la modélisation séquentielle. Cette approche permet de capturer à la fois les patterns visuels locaux et les dépendances temporelles de la notation musicale.
    Les modèles récents intègrent des mécanismes d’attention qui permettent au système de se concentrer dynamiquement sur les parties pertinentes de l’image lors de la génération de chaque élément de la séquence de sortie. Cette approche améliore significativement la précision pour les partitions complexes. L’adaptation des architectures Transformer, initialement développées pour le traitement du langage naturel, commence à montrer des résultats prometteurs pour l’OMR. Ces modèles peuvent mieux capturer les dépendances à long terme et les relations complexes entre éléments musicaux.

    Applications et systèmes pratiques

    Les applications pratiques de l’OMR démontrent désormais sa viabilité technologique à travers une diversité d’outils industriels et de projets de recherche. Dans le domaine commercial, plusieurs solutions matures se partagent le marché. PhotoScore et SmartScore demeurent parmi les références historiques pour la reconnaissance de partitions imprimées, intégrés respectivement aux suites Sibelius et Finale. ScanScore propose une approche plus moderne avec une interface dédiée combinant reconnaissance et édition musicale. Audiveris, projet open source développé depuis plus d’une décennie, illustre la vitalité de la recherche académique appliquée et s’intègre notamment dans l’écosystème MuseScore. Plus récemment, des startups comme Newzik et enote  Des systèmes comme OEMER peuvent traiter des photographies de partitions prises avec un smartphone et les convertir en formats MusicXML éditables, même en présence de distorsions perspectivistes ou de conditions d’éclairage imparfaites.

    L’impact de l’OMR se révèle particulièrement significatif dans les grands projets de numérisation patrimoniale. L’International Music Score Library Project (IMSLP), qui héberge plus de 150 000 partitions, explore l’intégration de technologies OMR pour enrichir ses métadonnées et faciliter la recherche par contenu musical. Le Répertoire International des Sources Musicales (RISM), qui catalogue plus de 1,2 million de sources musicales mondiales, collabore activement avec des équipes de recherche en musicologie numérique pour développer des outils d’analyse automatisée de ses collections. Ces initiatives illustrent comment l’OMR transforme les pratiques de recherche musicologique en permettant des analyses à grande échelle précédemment impossibles.

    Les applications de recherche révèlent des perspectives particulièrement innovantes. Le projet SIMSSA (Single Interface for Music Score Searching and Analysis) développe des outils pour analyser automatiquement des millions de pages de partitions, estimant le corpus musical écrit mondial à environ 100 à 200 millions de pages. Les chercheurs utilisent l’OMR pour des études stylistiques computationnelles, l’analyse des pratiques compositionnelles historiques, ou encore la détection de plagiat musical. Dans le domaine pédagogique, des applications émergentes permettent aux étudiants de numériser leurs exercices manuscrits pour obtenir un retour automatisé, tandis que les compositeurs utilisent ces technologies pour digitaliser rapidement leurs créations et les intégrer dans des flux de travail numériques.

    Défis et limitations

    Malgré ces avancées, des défis significatifs persistent. La reconnaissance de partitions polyphoniques, particulièrement la musique pour piano avec ses multiples voix simultanées, reste problématique. Les systèmes actuels peinent encore à gérer correctement la séparation et l’attribution des voix dans des textures musicales denses. L’adaptation aux différents styles de notation historiques et contemporains nécessite des approches robustes capables de généraliser au-delà des données d’entraînement. La diversité des conventions notationnelles selon les époques et les traditions culturelles pose des défis considérables. La reconnaissance fine des nuances d’interprétation – dynamiques, articulations, phrasés – reste également imparfaite, bien que ces éléments soient cruciaux pour une représentation musicale complète.

    L’évaluation des systèmes OMR nécessite des métriques adaptées à la nature bidimensionnelle et hiérarchique de la notation musicale. Les mesures traditionnelles de précision et rappel au niveau des symboles individuels sont complétées par des évaluations structurelles qui considèrent la cohérence musicale globale de la transcription. Des efforts de standardisation émergent pour harmoniser les formats de représentation et les protocoles d’évaluation, facilitant la comparaison objective entre différentes approches méthodologiques.

    Les perspectives d’avenir s’orientent vers plusieurs directions prometteuses. Les recherches explorent des approches d’apprentissage auto-supervisé qui pourraient réduire la dépendance aux annotations manuelles coûteuses, ces méthodes tirant parti de la structure intrinsèque de la notation musicale pour apprendre des représentations utiles sans supervision explicite. L’association de l’OMR avec l’analyse audio ouvre des perspectives d’amélioration mutuelle, les systèmes futurs pouvant exploiter la complémentarité entre information visuelle et auditive pour des transcriptions plus robustes et complètes. Le développement de systèmes adaptatifs capables d’apprendre et de s’ajuster aux préférences et styles spécifiques des utilisateurs représente également une direction prometteuse pour l’amélioration de l’expérience utilisateur.

  • « La « scordatura », accord ou désaccord ? Histoire et pratique actuelle »

    « La « scordatura », accord ou désaccord ? Histoire et pratique actuelle »

    Résumé

    Avec cet article nous avons voulu tracer un court historique de la technique de la « scordatura » et interroger les répertoires qui l’utilisent. Tout d’abord, qu’est-ce que c’est ? Comment a-t-elle fait son apparition dans la technique musicale des instruments à cordes ? S’il est vrai qu’elle a eu un âge d’or aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les traces que l’on retrouve aujourd’hui à son sujet dans les traités et les méthodes sont quelque peu évasives. Le terme est évoqué mais souvent donné à titre d’information, les conséquences de cette pratique sur le jeu instrumental et sur la sonorité de l’instrument étant rarement développées. Le mot n’apparaît d’ailleurs même pas dans le Larousse de la musique. On peut donc s’interroger sur le fait que cette technique très utilisée dans le passé et appréhendée avec naturel par les musiciens, est aujourd’hui pour bon nombre d’entre eux synonyme de difficulté et de complication. Qu’en est-il de la présence de la scordatura dans le répertoire contemporain ? Nous allons aussi questionner le rôle de l’interprète face à une partition avec scordatura. Nous nous demanderons donc, à travers une étude chronologique, comment ont évolué le rapport et la perception du compositeur et de l’interprète face à la technique de la scordatura. Cette enquête s’appuiera sur un corpus à la fois issu de notre expérience instrumentale avec le répertoire utilisant la scordatura (répertoire des instruments à cordes frottées) ainsi que sur certaines œuvres sélectionnées parmi les sources citées. Ces partitions musicales comprennent des exemples techniques et sonores qui se veulent les plus pertinents et permettent de recenser de façon efficace les différents emplois de la pratique étudiée.

    Mots clés : scordatura, accord des instruments à cordes frottées, choix d’interprétation

    Introduction

    Nombreuses sont les traditions techniques et musicales qui se transmettent grâce aux traités et aux méthodes à travers les siècles. Cela nous permet aujourd’hui d’aborder une œuvre avec une véritable réflexion sur l’interprétation. Parmi ces traditions, la technique de la « scordatura » occupe une place à part. S’il est communément accepté que cette technique a eu un âge d’or aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les traces que l’on retrouve à son sujet dans les traités et les méthodes sont quelque peu évasives. Le terme est évoqué, mais souvent donné seulement à titre d’information. Les conséquences de cette pratique sur le jeu instrumental et sur la sonorité de l’instrument sont rarement développées. Le mot n’apparaît d’ailleurs même pas dans le Larousse de la musique. Dans ce cas, pourquoi cette technique très utilisée dans le passé et appréhendée avec naturel par les musiciens est aujourd’hui pour bon nombre d’entre eux synonyme de difficulté et de complication ? Et quel est finalement le rôle de l’interprète face à une partition avec scordatura ?

    Nous nous demanderons donc, à travers une étude chronologique, comment ont évolué le rapport et la perception du compositeur et de l’interprète face à la technique de la scordatura. Pour cela, nous nous pencherons tout d’abord sur l’esthétique baroque, ensuite nous constaterons l’absence de sources à la fin du XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècle et émettrons certaines hypothèses face à ce vide. Pour terminer, nous verrons comment cette technique a été renouvelée en accord avec les recherches esthétiques du XXᵉ et du XXIᵉ siècle. Nous essayerons de comprendre pourquoi la « scordatura » est aujourd’hui un mode de jeu abordé avec appréhension par les instrumentistes. Nous évoquerons ainsi le rôle de l’interprète dans la compréhension d’une partition écrite pour instrument désaccordé et son rapport avec le travail du compositeur.

    Dans la première partie de notre article, nous allons recenser les partitions et les situations instrumentales demandant l’emploi de la scordatura de façon chronologique jusqu’au début du XXᵉ siècle. La deuxième partie sera consacrée aux sources théoriques et écrits pédagogiques abordant cette pratique. La dernière partie abordera la problématique de la scordatura au XXᵉ siècle, son usage dans le langage musical contemporain et le rôle de l’interprète face à une partition demandant le « désaccord ». Notre enquête se basera sur le répertoire des instruments à cordes frottées.

    1. Chronologie de l’emploi de la scordatura

    1.1 Les débuts

    Selon l’article, assez restreint, qui lui est consacré dans le New Grove Dictionary of Music and Musicians, la « scordatura » (terme qui signifie en italien « désaccord ») est le fait d’accorder un instrument à cordes dans un accord différent de celui qui lui est normalement consacré. Les intervalles entre les cordes sont donc altérés, la tension des cordes est modifiée et l’ambitus de l’instrument se trouve élargi ou réduit. Les effets qui découlent de cette technique sont nombreux, comme nous le verrons par la suite.

    L’idée de scordatura apparait à la Renaissance dans la pratique des instruments comme le luth ou la viole, quand se dessinent les contours de ce qui allait devenir un accord « normal », usuel. Son développement est intimement lié à celui de ces instruments dont on modifiait les intervalles entre les cordes afin d’enrichir leurs sonorités et probablement de faciliter l’adaptation aux différents tempéraments. Envisagée de façon implicite et naturelle autant par les compositeurs que par les interprètes (souvent une et même personne), la scordatura autorise de multiples effets sur le jeu instrumental. Grâce à son emploi, un mode ou une tonalité sonnent de façon différente, des passages ardus techniquement comme les bariolages, les accords ou encore les passages rapides sur des doubles-cordes, deviennent plus faciles à réaliser. De même, le timbre d’un autre instrument peut être imité. La scordatura peut être employée aussi pour élargir l’ambitus d’un instrument. La souplesse des cordes en boyau permet de baisser ou de monter les cordes bien au-delà d’une tierce majeure. La tension exercée alors sur les cordes est changée et le son de l’instrument se trouve varié.

    Le fait d’accorder son instrument autrement que l’accord « normal » pose d’emblée des problèmes de notation. Comment indiquer le « désaccord » ? Prenons l’exemple de I am Melancholy 1, pièce pour viole de gambe seule de Tobias Hume (1569-1645), où l’indication d’accord écrite à côté de la portée est « Lyra-viol ». Autrement dit, le gambiste doit accorder son instrument en référence à l’accord usuel de l’instrument cité, ce qui donne les notes ré-la-fa-do-fa-do au lieu de l’accord habituel de la viole de gambe ré-la-mi-do-sol-ré. Ainsi, la scordatura est suggérée en référence à un autre instrument, accordé d’une manière particulière. Alison Crum et Sonia Jackson ont pu recenser une cinquantaine d’accords différents pour la viole2, l’accord « normal » ou « usuel » étant celui qui est utilisé le plus souvent.

    La scordatura est quelques fois suggérée directement dans l’intitulé d’une pièce ou d’un mouvement : c’est le cas notamment dans le Trésor d’Orphée d’Antoine Francisque (1570-1605), un recueil de pièces pour luth qui comporte une « Branle simple » et un Ballet à « cordes avalées »3.
    Marin Mersenne (1588-1648) nous explique le terme d’accord à « cordes avalées » et donne l’exemple suivant: « … l’on abbaisse quelquefois la chanterelle d’un ton, afin qu’elle fasse la Quarte avec la 3. chorde ; ce que l’on appelle accorder à chorde avallée. » Si « l’on abbaisse la chanterelle d’une Tierce mineure, afin qu’elle fasse la maieure avec la 3. chorde, …on le nomme accord en Tierce ». 4

    La scordatura peut aussi être signalée par le compositeur par une portée représentant le « désaccord » désiré. Le compositeur Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704) utilise seize types d’accords différents pour le violon dans les Sonates du Rosaire (composées vers 1678).

    Fig.1 Liste des accords des 16 sonates dites du « Rosaire » de H. I. F. Biber

    Ces seize accords différents correspondent chacun à une pièce de son recueil, quinze Sonates et une Passacaille. Chaque accord donne à la pièce une couleur propre et donc un caractère particulier, qui vont de pair avec le titre. Notons d’ailleurs que la première et la dernière pièce se jouent avec l’accord habituel en quintes. Dans ce recueil, un des effets de la scordatura réside dans la modification de l’ambitus de l’instrument en privant celui-ci de ses registres extrêmes, comme c’est le cas pour la sonate nᵒ 7 (intitulée La Flagellation) ou la sonate nᵒ 12. Cet ambitus très restreint et le changement de tension sur les cordes peuvent provoquer un effet sonore particulier, proche de l’utilisation de la sourdine. La corde la plus grave est très tendue car accordée une quarte plus haut et la corde aiguë très détendue car abaissée d’une tierce majeure. Un accord différent des quintes habituelles peut aussi faciliter des passages techniques comme dans « La Résurrection » (onzième sonate). Cette sonate a la particularité de demander le renversement de l’ordre des cordes : la deuxième corde du violon est accordée plus bas que la troisième 5. Cela donne un intervalle d’octave entre les cordes voisines.

    Fig. 2 Accord de la 11e sonate de F. I Biber (Manuscrit conservé à la Bayerische Staatsbibliothek, Munich)

    Cet accord permet la réalisation très rapide d’octaves en doubles cordes, une justesse plus sûre, des sauts mieux maîtrisés car plus petits et des accords plus faciles à jouer (les doigts sont appuyés sur une seule corde laissant les autres à vide).

    Au XVIIᵉ siècle, les violonistes allemands «considéraient le violon, non pas comme un instrument mélodique, susceptible de se mouvoir avec agilité dans le haut de son échelle ; … (mais comme) un instrument harmonique, producteur d’accords bien fournis, d’arpèges et de brisures. » 6
    Mais l’utilisation de la scordatura par Biber va bien plus loin que le simple désir de pouvoir réaliser des accords sur le violon. La scordatura s’avère être une technique utilisée de façon personnelle qui permet une plus profonde adéquation avec le contenu musical et symbolique. Dans la même logique que Biber, Johann Pachelbel (1653-1706) utilise six accords différents dans Musikalische Ergötzung bestehend in 6 verstimmten Partien pour deux violons et continuo. Cette partition est voulue comme un outil pédagogique pour apprendre aux violonistes la technique de la scordatura, chaque accord permettant l’attribution des fonctions de base de la tonalité utilisée aux cordes à vide.

    Jusqu’à présent nous avons vu l’exemple d’œuvres entières écrites pour un accord différent de l’accord usuel. Mais la scordatura peut être employée à l’intérieur même d’un morceau comme dans la Sonata II d’inventione pour violon opus 8 (1629) de Biagio Marini (1597-1663). Le compositeur indique précisément sur la partition de baisser la corde de mi d’une tierce majeure pour seulement sept mesures.

    Fig. 3 Biagio Marini (1597-1663) Sonata II d’inventione pour violon opus 8 (1629), (exemple de scordatura pour 7 mesures seulement)

    La scordatura permet ici au compositeur d’intégrer un passage technique de tierces ; la corde de mi se trouvant abaissée au do, les deux cordes aigues du violon ne sont plus séparées que par une tierce mineure. Le doigté permettant de réaliser les intervalles demandés se trouve être beaucoup plus confortable pour le violoniste. 7

    La pratique de la scordatura au XVIIᵉ siècle et ses vertus sont évoquées dans cette anecdote relatée par Theodore Russel : le célèbre violoniste Arcangelo Corelli (1653-1713) reçoit le claveciniste Nicolas Adam Strunck (1640-1700) et lui prête son violon. Avant de jouer, Strunck en change l’accord. Corelli commente cet acte de la manière suivante : « Vous jouez dessus avec tellement de dextérité, vous mettez en valeur les dissonances créées par le désaccord de l’instrument avec une incroyable habileté». 8

    1.2 Au XVIIIe siècle

    Durant la première moitié du XVIIIᵉ siècle, grâce aux tempéraments encore variés, les tonalités ont une connotation précise et une sonorité propre. Pour les instrumentistes à cordes, cela passe notamment par l’emploi de cordes à vide, plus brillantes et plus sonores. Ainsi, dans des pièces comme la Sonate nᵒ 6 op. 2 en sol majeur pour deux violoncelles (datée de 1719), Jacob Klein (1688-1748) préconise de baisser la corde la plus aiguë de l’instrument, le la, au sol. De ce fait, le nouvel accord du violoncelle est composé de la tonique à deux octaves différentes, de la dominante et de la sous-dominante de sol majeur. Pour faire résonner toujours plus l’instrument, Klein écrit même le sol corde à vide doublé en unisson du sol appuyé en première position sur la corde de ré.

    Fig. 4 Début de la 6e Sonate pour deux violoncelles de Jacob Klein

    La demande du compositeur est donc ici très explicite et renforcée par de nombreuses indications à propos de chaque aspect de la partition : nuances, phrasés mais également doigtés à utiliser.

    Ce même accord (sol-ré-sol-do) est demandé par Johann Sebastian Bach dans sa 5ᵉ Suite pour violoncelle seul. Ici, la tonalité est de do mineur. La corde aiguë, le la abaissé au sol, renforce la résonance de la corde de do grave et confère à la suite un caractère funèbre et solennel. Cette suite est la seule à contenir une fugue et il existe une transcription pour luth de la main de Bach. Les particularités d’écriture et d’exécution liées à la scordatura confèrent à cette 5ᵉ Suite une place à part dans le répertoire baroque pour violoncelle seul.

    Comme au siècle précédent, les compositeurs du XVIIIᵉ siècle peuvent utiliser la scordatura pour l’imitation d’un autre timbre. Tremais 9 explique dans une publication datant de 1740 que l’accord en quartes permet de rendre le registre grave et medium du violon plus sonore et, par ce fait, d’imiter le son de l’alto. Le violoniste Antonio Lolli (1728-1802) n’hésite pas à baisser sa corde de ré au sol pour rappeler la sonorité des anciennes violes. Par la suite, cet accord spécial a pris son nom. 10⁣Au même moment, la scordatura est fréquemment utilisée en Écosse car l’accord particulier mi-la-mi-la fait sonner le violon à la manière de la cornemuse dans les chants populaires.

    Citons ici également Pietro Nardini (1722-1793) qui reprend l’ancienne tradition des violonistes allemands pour permettre au violon d’être un instrument « harmonique ». Dans la Sonate Énigmatique, grâce à une scordatura audacieuse, le violoniste joue à la fois la mélodie et la basse ; il s’accompagne ainsi lui-même.

    Fig. 5 Premières mesures du Largo de la Sonate énigmatique de Pietro Nardini

    La partition est écrite sur deux portées dans deux clés différentes, le violoniste joue en doubles cordes. Nardini utilise l’accord habituel pour les deux cordes les plus aigües du violon. L’accord des cordes graves correspond aux deux cordes médianes du violoncelle. De cette façon, le soliste peut aisément jouer une mélodie tout en s’accompagnant d’une basse.

    D’après certains auteurs, il existait au XVIIIᵉ siècle une pratique très vivante de la scordatura, surtout à Mannheim. La production musicale effrénée obligea les musiciens de la Mannheimer Hofkapelle à utiliser la scordatura pour simplifier des passages techniques difficiles. Valérie Walden 11 note l’existence de treize concertos pour violoncelle de Peter Ritter (1760-1795) dont cinq semblent être composés pour instrument « scordaturé ». La mention de la scordatura n’est pas précisée sur les manuscrits 12, mais l’écriture de la portée de violoncelle dans une autre tonalité que celle de l’orchestre ne laisse pas de doute. C’est le cas notamment pour le Concerto en si bémol majeur où la partie de violoncelle est rédigée en la majeur. Il en résulte probablement un accord avec la montée au sib et peut-être le do abaissé au sib également. Ceci permet au violoncelliste soliste d’utiliser les cordes à vide et de se passer des difficiles doigtés en extension de la tonalité de si bémol majeur. Aussi, un grand nombre de concertos pour alto de compositeurs de cette période demandent une scordatura (Stamitz, Sperger, Vanhall, etc.). Il se peut que le jeune Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) ait appris cette technique lors de sa visite à Mannheim. La scordatura est à préconiser pour l’exécution de certaines œuvres comme la Symphonie Concertante pour violon, alto et orchestre, en mib majeur, KV 364 (composée en 1779). En effet, le compositeur lui-même conseille à l’altiste de tendre chacune de ses cordes un demi-ton plus haut afin de pouvoir utiliser plus fréquemment les cordes à vide et pour obtenir une sonorité plus tendue qui se rapproche de celle du violon. La vélocité technique est ainsi rendue plus réalisable, les difficiles doigtés de mib majeur sont évités, l’intonation est plus précise. L’alto sonne plus fort et peut s’imposer plus facilement au-dessus de l’orchestre. La partie de l’alto est écrite en ré majeur et il est annoté au-dessous de cette même partie : « Accorda un mezzo tono più alto ».

    Fig. 6 Début de la Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart

    Joseph Haydn (1732-1809) emploie aussi la scordatura dans la Symphonie nᵒ 60 « Le distrait », en do majeur, Hob I/60.12. Utilisée pour les violons I et II dès le début du dernier mouvement (le 6ᵉ), la scordatura vient servir le côté humoristique présent tout au long de cette symphonie. Le geste du désaccord est lui-même mis en valeur avec des moments de silence écrits exprès pour laisser le temps aux instrumentistes de tendre et détendre leur corde de sol au fa. Cette plaisanterie musicale est complétée par de nombreux modes de jeux différents et une structure quelque peu inhabituelle de six mouvements (structure plus proche du Divertimento que de la Symphonie).

    Il est communément accepté parmi les violoncellistes que certaines sonates de Jean-Baptiste Barrière (1707-1747) sont pensées avec une scordatura, tant certains accords ou combinaisons de notes sont malaisés ou impossibles à réaliser. Mais cette scordatura n’est pas explicitement demandée et il est à la latitude de l’interprète d’utiliser ou non un autre accord.

    1.3 Au XIXe siècle

    Si la scordatura est toujours utilisée au XVIIIᵉ siècle, il n’en reste pas moins que la production d’œuvres la mentionnant se raréfie. Au XIXᵉ siècle, ce constat s’accentue et la scordatura révèle son côté contraignant. Prenons pour exemple la contrebasse, seul instrument à cordes frottées à garder un important répertoire impliquant plusieurs accords. Un nombre de pièces ont été écrites avec l’accord « soliste » : toutes les cordes de l’instrument sont montées d’un ton pour faire sonner l’instrument dans une tessiture plus aiguë et pour donner plus de brillant à sa couleur. Il est vrai que dans les œuvres de Giovanni Bottesini (1821-1889), contrebassiste lui-même, l’emploi répété de sons joués en harmoniques donne à la contrebasse un timbre plus lumineux et plus précis que d’ordinaire. Dans ce cas particulier de l’accord soliste, toutes les cordes sont tendues d’un ton et elles gardent donc le même rapport d’intervalle entre elles. Ce type de scordatura s’accorde mal avec les progrès de la facture instrumentale, notamment dans le domaine de la fabrication des cordes. Celles ci, devenues métalliques et moins souples que celles en boyau, supportent difficilement la tension d’une scordatura visant à monter la hauteur des cordes. Pour les contrebassistes actuels, cela impose de changer leur jeu de cordes complet ou bien de préparer un autre instrument.

    Finalement, faire usage de la technique de la scordatura est peut-être, à cette période, un simple souvenir d’une pratique du passé, un héritage plus ou moins bien transmis qui ne se développe plus. Le manque de sources à ce sujet, partitions, méthodes, publications, se trouve être la plus grande preuve de la non pratique de ce mode de jeu en dehors de la contrebasse. Il serait presque facile de dresser un catalogue des œuvres du XIXᵉ siècle requérant une scordatura, chose quasiment impossible à réaliser aux siècles précédents. Cela peut s’expliquer par une ignorance ou une mauvaise connaissance des techniques instrumentales usitées aux époques passées. Visiblement, la transmission à travers l’enseignement ne se fait plus. L’absence de scordatura montre peut-être aussi l’envie de rompre avec une certaine esthétique. Cette différence de conception influence l’utilisation de la technique instrumentale et musicale, reléguant au second plan les impératifs qui ont nécessité l’utilisation de la scordatura auparavant. La partition musicale, la notation, sont beaucoup plus précises qu’aux siècles précédents, demandant ainsi moins d’adaptations et une autre inventivité technique à l’interprète, tout en lui laissant peut-être moins de choix.

    Néanmoins, quelques compositeurs utilisent la scordatura pour un unique instrument au milieu de pièces d’orchestre ou de musique de chambre pour des raisons esthétiques très précises. Pour la musique de chambre, c’est Robert Schumann qui en fait usage dans le troisième mouvement, Andante cantabile, du Quatuor avec piano op. 47. Dans ce mouvement, le désaccord concerne le violoncelle durant les quarante-deux mesures finales. La tonalité de si bémol majeur est mise en avant par une pédale au piano, doublée par le violoncelle. Le violoncelle doit désaccorder sa corde la plus grave (do) à la tonique, donc jouer le sib. Cette pédale confère à la pièce une profondeur inattendue, laissant au piano la possibilité de jouer des notes courtes et de profiter de la résonance du violoncelle.

    Dans sa Quatrième Symphonie,14 Gustave Mahler (1860-1911) demande au violon soliste de l’orchestre de monter les quatre cordes de l’instrument d’un ton durant le second mouvement, pour représenter « la mort qui conduit le bal». L’effet voulu par Mahler est de « rendre le bleu uniforme du ciel. Parfois cela s’assombrit, devient effrayant et fantastique sans que le ciel ne bouge, mais c’est cela même qui nous fait subitement peur, une terreur panique nous saisit au milieu du plus beau. »13 La scordatura illustre donc ces sentiments par le biais d’une sonorité du violon plus criarde, tendue.

    Dans cette même esthétique, nous pouvons encore citer Richard Strauss (1864-1949) qui utilise la scordatura de façon ponctuelle pour l’alto soliste dans le poème symphonique Don Quichotte 14 (corde de do abaissée au si) ou encore dans Une Vie de Héros 15 où les seconds violons doivent changer pour un passage leur corde de sol au solb. Enfin, pour la partition de violon solo dans la Danse macabre, Camille Saint-Saëns (1835-1921) se sert de la scordatura comme « marqueur » d’un motif mélodique. La corde modifiée est celle de mi qui est abaissée au mib. De ce fait, l’intervalle entre les deux cordes aiguës de l’instrument devient un intervalle altéré puisque nous n’avons plus affaire à une quinte juste mais à une quinte diminuée. Le motif initial de la pièce est cet intervalle de triton, joué en cordes à vide et suivi d’une quinte juste, clin d’œil à une connotation « diabolique ». On devine ici la scordatura grâce à l’indication de corde à vide notée au-dessus du mib. (Cette même scordatura est utilisée pour son côté criard dans la partie de violon des Contrastes de Béla Bartók 16, la plupart des violonistes choisissant d’utiliser un deuxième violon pour le passage désaccordé).)

    Fig. 7 Début de la Danse macabre de C. Saint-Saëns, partie de violon solo

    Nous avons donc vu que l’emploi de la scordatura évolue assez peu au cours du XIXᵉ siècle. Beaucoup moins traitée dans les méthodes, elle n’apparaît presque plus ni dans l’enseignement, ni dans la grande majorité des compositions. La technique instrumentale des interprètes n’inclut plus la faculté de jouer aisément en scordatura. Au-delà des bénéfices qu’elle peut apporter au jeu instrumental, ses aspects contraignants prennent souvent le dessus sur les effets qu’elle peut permettre.

    Théorie et notation

    La notion de la scordatura a abouti assez tardivement à une théorisation dans les traités de technique instrumentale. Si nous avons recensé des partitions au XVIIᵉ siècle, la notion n’apparaît dans les traités qu’au XVIIIᵉ. Apparemment très convaincu par les effets bénéfiques de cette pratique, Michel Corrette (1707-1795) consacre plusieurs exercices à la pratique de la scordatura dans sa méthode L’École d’Orphée 17 rédigée en 1738. Dans sa préface, il commente : « L’École d’Orphée/Méthode/ Pour Apprendre facilement à jouer/Du violon/ Dans le goût français et italien/Aavec des Principes de Musique/ Et Beaucoup de leçons à I et II violons. Ouvrage utile aux commençants et à ceux qui veulent parvenir à l’exécution/ des Sonates, Concerti, Pièces par accords/ Et pièces à cordes Ravallées », etc. Dans cette méthode, Corrette préconise quatre accords possibles pour le violon.

    Fig. 8 Les quatre accords donnés par Michel Corrette

    Chaque exercice présente un aspect de la scordatura et permet à l’apprenti musicien de s’habituer à la lecture de la ligne musicale avec « désaccord ». Malgré les avantages apportés dans l’exécution de passages techniques, la notation musicale avec scordatura peut s’avérer problématique, surtout pour une première approche. Du point de vue de la notation, le dilemme est le suivant : si on note le son réel, l’interprète doit trouver le doigté pour le réaliser, mais ce doigté sera différent de ce qu’il a l’habitude d’utiliser pour produire la hauteur écrite. Si on note le doigté que l’interprète doit utiliser, le son noté sur la partition sera transposé par rapport au son réellement entendu. La transposition sera égale à l’intervalle qui sépare la corde désaccordée de sa hauteur habituelle. Mais les sons joués sur les autres cordes qui n’ont pas été désaccordées sont notés normalement. Cela implique dans une même partition un mélange de sons à hauteur réelle et des passages en transposition. Cette gymnastique mentale et auditive peut aisément être comprise avec la comparaison suivante : prenons l’exemple de la Suite n° 5 BWV 1011, en do mineur pour violoncelle seul de Johann Sebastian Bach, déjà évoquée. La scordatura demandée (accord sol-ré-sol-do) a disparu dans certaines éditions, surtout au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, probablement pour faciliter la lecture des musiciens ayant perdu cette pratique. Dans ce cas, les notes écrites sont celles entendues et tous les doigtés marqués correspondent à l’accord habituel en quintes du violoncelle. Ces doigtés font appel aux positions moins confortables (2ᵉ, 3ᵉ, et ½ position) et exigent beaucoup de démanchés et d’extensions. La justesse peut en être altérée.

    L’édition suivante propose deux versions : celle avec les doigtés utilisant la corde scordaturée et une seconde version avec les notes entendues et les doigtés de l’accord habituel.

    Fig. 9 Début du Prélude de la 5e Suite de J. S. Bach avec la double notation

    On voit bien sur cet exemple que la version sans scordatura oblige à modifier les accords. Dans ce cas, à la deuxième mesure, l’accord de quatre sons n’est pas réalisable, car le fa et le la b se jouent sur la seule corde de ré. La question du choix de l’édition peut donc se poser pour des raisons techniques et de lecture, avant de prendre en compte les considérations esthétiques. Des quatre sources manuscrites des Suites pour violoncelle seul, une seule propose la version sans scordatura. Il s’agit de la source dite « B », le manuscrit de Johann Peter Kellner. Celui-ci, violoncelliste, rajoute des indications censées aider le musicien (coups d’archet, indications de tempo). Il se peut qu’il ait considéré l’emploi de la scordatura comme trop compliqué et qu’il ait voulu simplifier la partition.

    Le rendu sonore étant bien sûr l’un des premiers facteurs à prendre en compte, comparons les versions : lorsque le la est scordaturé et devient un sol corde à vide, la tonalité de do mineur est mise en valeur, cet accord offre toutes les harmoniques de la tonique et de la dominante. Le jeu sur la corde désaccordée donne également une couleur différente, plus « ronde » au morceau, et fait s’ouvrir le son de l’instrument dès les premières mesures. Visiblement, l’écriture de ce Prélude avec beaucoup d’accords et de pédales utilise les effets sonores de la scordatura. Le jeu sans scordatura nous donne un son plus criard, tendu, moins libre et les différents démanchés qui découlent de ce choix brisent quelque peu la continuité mélodique. On peut mesurer cette différence en écoutant certains enregistrements. Les interprétations sans scordatura sont plus anciennes, comme par exemple celles de Pablo Casals ou Pierre Fournier. Les enregistrements plus récents proposent pour la plupart (à l’exception notable de l’enregistrement de Mstislav Rostropovitch) des versions avec scordatura, comme celles de Jean Guilhem Queyras ou Marc Coppey.

    Le violoncelliste Dimitry Markevitch (1923-2002) choisit d’aller encore plus loin dans l’emploi de la scordatura : pour éviter les désagréments des doigtés du mi b majeur, il la préconise pour la 4ᵉ Suite de Bach ou encore pour certains concertos de Vivaldi. 18

    L’utilisation de tablatures, déjà connue pour les luths et les violes, s’avère être parfois une solution pour la notation des instruments du quatuor nécessitant la scordatura. Ce système de notation n’est bien sûr qu’un repère physique pour l’instrumentiste puisqu’il ne prend pas en compte les notes mais seulement les doigtés. Néanmoins, son avantage est celui de permettre l’écriture en scordatura pour plusieurs instruments à la fois, dans la même pièce.

    Fig. 10 Aria et Corrente n°37, op. 2, 1667, Giovanni Maria Bononcini

    Dans ce quatuor à cordes op. 2 de Giovanni Maria Bononcini (1642-1678), écrit en tablatures, chaque musicien est contraint de lire sa voix et il ne peut en aucun cas avoir une vision harmonique de la partition qu’il est en train de jouer. Ce type de notation semble moins pertinent pour les compositions avec clavier ou avec un autre instrument étranger à la scordatura. D’ailleurs, si des œuvres de Giuseppe Colombi (1635-1694) ou Giovanni Maria Bononcini sont écrites avec tablatures, elles sont toujours destinées aux instruments à cordes seuls ou aux ensembles d’instruments à cordes. En revanche, à la même époque, l’opus 8 de Biagio Marini (déjà évoqué), composé pour un violon avec scordatura et une basse continue, est écrit sur la portée habituelle.

    L’utilisation de la scordatura durant la période baroque semble être très courante ; ses conséquences sont bien sûr techniques mais n’empêchent pas une recherche de timbres et de sonorités. Les compositeurs en font usage en essayant de simplifier son utilisation et en y voyant une façon de varier et de mettre en valeur certaines harmonies. Les interprètes apprennent à l’utiliser à travers les méthodes et traités, comme un moyen efficace de gagner en virtuosité pour certaines pièces du répertoire. Dans une publication de 1713, un rédacteur (Monsieur de L-T !) du Mercure galant évoque le jeu d’un violoniste ayant scordaturé son instrument : « J’ai entendu un de nos illustres preluder sur son violon, de quelque manière qu’il fût accordé, & ne suivre, pour tirer ses sons, d’autre règle que son oreille, & non celle du manche qui se trouvoit alors dérangé. »19 Nous avons là, peut-être, une des premières raisons qui explique l’oubli de la scordatura dans un premier temps et ensuite, son approche devenue plus difficile et contraignante pour les compositeurs et les instrumentistes. Cette raison est celle de l’apparition d’un diapason plus « standardisé », d’une technique de jeu plus structurée, des tempéraments égaux et d’une notation musicale de plus en plus chargée, complexe.

    Alors qu’au XIXᵉ siècle foisonnent éditions musicales et méthodes, seules quelques-unes d’entre elles font état de la pratique de la scordatura. C’est le cas pour la Nouvelle Méthode de la Mécanique Progressive du Jeu du Violon de Bartolomeo Campagnoli (1751-1827) datant de 1824. Campagnoli explique que la scordatura sert à retrouver la sonorité de la viole d’amour. Mais un grand interprète, Niccolò Paganini (1782-1840), continue d’utiliser et de défendre cette technique, comme nous le rappelle Carl Guhr (1787-1848) dans son ouvrage L’Art de jouer du violon de Paganini : « Sa manière d’accorder l’instrument est complètement originale et m’apparaît incompréhensible sous bien des aspects. Parfois, il accorde ses trois cordes les plus aigües un demi-ton plus haut, pendant qu’il laisse le sol comme la note la plus grave de l’instrument. Parfois, il change l’accord en donnant un simple tour à la cheville et il est invariablement confronté à un problème de justesse, mais celle-ci reste stable et précise. (…) Sa manière d’accorder son instrument contient le secret de nombreux de ses effets, de l’enchainement d’accords, de la vibration de l’instrument, tout ce qui d’ordinaire apparaît impossible pour un violoniste » 20 . Cette citation semble indiquer que Paganini était le seul violoniste reconnu à utiliser la scordatura en son temps. Paganini connaît probablement l’utilisation de la scordatura grâce à l’étude de L’Arte de Nuova Modulazione 21, de Pietro Antonio Locatelli (1695-1764), méthode qui mentionne la scordatura et met la technique en application dans des morceaux virtuoses pour violon.

    La scordatura est un procédé dont on fait l’approche seulement à un niveau élevé de pratique musicale, de technique et de compréhension. L’éducation musicale reçue de nos jours nous oblige à être attachés à une échelle sonore, à viser une justesse fixe. Ce que nous lisons sur la partition est automatiquement associé à un doigté, à des réflexes techniques. C’est un frein à l’approche d’une partition avec la scordatura. Si l’édition choisie pour une œuvre opte pour la notation des hauteurs réelles, l’instrumentiste sera perdu dans son approche technique, dans ses réflexes de doigtés. Si la partition est notée avec les sons transposés pour faciliter les doigtés sur la ou les cordes désaccordées, l’instrumentiste perdra ses repères sonores. Autrement dit, si l’on opte pour la première façon, le musicien connaîtra les intervalles et la mélodie qu’il doit entendre mais il doit repenser ses doigtés usuels et changer quelques uns de ses réflexes. S’il utilise la seconde version, les réflexes des doigtés ne sont pas modifiés, en revanche, les notes qu’il lit sur sa partition ne correspondent pas aux notes entendues, un peu à la façon des instruments transpositeurs. Dans ces deux cas, se pose le problème de la justesse car la différente tension des cordes affecte le tempérament de l’instrument et oblige le musicien à renouveler son écoute de façon permanente et à ajuster ses doigts pour réussir à avoir une justesse satisfaisante. Les éditions qui choisissent de publier la pièce sur deux portées afin de faciliter les étapes de compréhension musicale et technique sont fastidieuses à lire, obligeant l’interprète à faire des incessants allers et retours entre les portées.

    Il faudra attendre le XXᵉ siècle et le renouvellement du langage musical pour que la scordatura retrouve une place affirmée dans l’écriture pour instruments à cordes frottées.

    Les XXᵉ et XXIᵉ siècles, écriture contemporaine et problèmes d’interprétation

    Le langage tonal remis en question au XXᵉ siècle, les recherches musicales pour rompre avec ce dernier et le renouvellement des sonorités sont tout autant de facteurs qui ont contribué à recourir de nouveau à la scordatura. Cette dernière, qui peut servir les aspects harmoniques d’un morceau, permet également de modifier l’instrument dans sa tessiture, dans son timbre mais aussi dans sa façon d’être joué. Les compositeurs l’imposent dans leur pièce et font d’elle une condition principale « sine qua non » quand elle est utilisée. Mais qu’en est-il des interprètes qui abordent ces œuvres et cette technique ? Et quel est le comportement de ces mêmes interprètes face à une œuvre où la scordatura est seulement conseillée ? Essayons de répondre à ces questions à travers le regard de différents compositeurs et instrumentistes.

    Sans être exhaustive, la liste des œuvres évoquées dans notre article comporte les œuvres majeures et celles rentrées dans le répertoire. D’autres œuvres existent mais l’usage de la scordatura y est marginal. Indéniablement, du point de vue instrumental, celui qui remet la scordatura au goût du jour en ce début du XXᵉ siècle est Zoltán Kodály (1882-1967). La Sonate pour violoncelle seul opus 8, qui date de 1915, utilise la scordatura pour compléter la nouvelle exploitation du violoncelle que propose le compositeur et ethnomusicologue. En effet, l’instrument est employé sous de nouvelles formes, avec les jeux de cordes frottées à l’archet et des pizzicati en même temps, des percussions réalisées à l’aide de coups d’archet variés, de combinaisons inédites d’harmoniques et autres « inventions » très originales dans le domaine de la technique instrumentale. Tous ces effets sont destinés à évoquer des sonorités et l’esprit des musiques traditionnelles tziganes et hongroises : rappel du cymbalum, de la cornemuse, du tambour et du « verbunkos ». Il y a surtout un passage dans le dernier moment où Kodály utilise des harmoniques et des pizzicatti de main gauche sur les cordes à vide désaccordées. Grâce à ces modes de jeu et à la scordatura, ce passage suggère la sonorité d’un instrument populaire transylvain, similaire au cor des Alpes appelé « tulnic ». L’accord exigé, la-ré-fa#-si (au lieu de la-ré-sol-do), modifie les résonnances de l’instrument et vient mettre en valeur certaines mélodies folkloriques ainsi que la tonalité de si mineur. Le violoncelle se retrouve avec l’accord parfait de la tonalité sur les trois cordes à vide les plus graves, Kodály l’utilise pour écrire des pédales et des ostinatos rythmiques sur la tonique ou la dominante. La scordatura est maintenant mise au service des différents langages employés et s’applique à l’œuvre dans son entier (30 minutes d’exécution). Il ne faut tout de même pas négliger la difficulté supplémentaire que ce nouvel accord apporte à la partition et qui la confine au rang des pages les plus difficiles pour le violoncelle seul.

    Igor Stravinsky (1882-1971) choisit d’utiliser la scordatura dans l’écriture orchestrale pour le pupitre de violoncelles dans sa première édition du Sacre du Printemps. Il demande aux instrumentistes de baisser leur corde de la au sol# pour la réalisation de l’accord final en cordes à vide. Malheureusement, le compositeur a été contraint d’y renoncer car cette scordatura est quasiment impossible à réaliser en l’espace d’une seule mesure et pour l’intégralité des musiciens du pupitre. Mais on comprend l’intention du compositeur de rendre ce dernier accord plus sonore, claquant et violent grâce à la scordatura.

    Fig.11a Accord final du pupitre de violoncelles du Sacre du printemps de Stravinsky, édition de 1913, Boosey & Hawkes.
    Fig.11b Accord final du pupitre de violoncelles du Sacre du printemps de Stravinsky, édition de 1922, Boosey & Hawkes.

    Stravinski utilise la scordatura aussi dans l’Oiseau de feu (1910), où la corde de mi du pupitre des 1ers violons doit être désaccordée d’un ton pour permettre un glissando sur les harmoniques de ré.

    Les effets de la scordatura, totalement assumés, sont maintenant mis au service des différents langages employés. Il est donc très rare que le compositeur laisse à l’interprète le choix de la scordatura. C’est le cas dans le Quatuor pour clarinette et trio à cordes (1993) de Krzysztof Penderecki (né en 1933). La scordatura vise à élargir l’ambitus du violoncelle et à obtenir une note pédale en corde à vide. Mais dans ce premier mouvement, le compositeur laisse le choix à l’interprète : il écrit un « ossia » avec la note désirée si b, note hors de l’ambitus originel de l’instrument. Cela sous-entend que la scordatura est une technique connue et évidente pour le violoncelliste. Dans ce même quatuor, Penderecki écrit au violoncelle une très longue pédale sur la note fa. Le violoncelliste peut choisir alors de désaccorder sa corde de sol au fa, même si le compositeur ne le demande pas. Cette pédale alors jouée sur la corde à vide permettra un son plus profond et plus timbré, plus libre. Le violoncelle aura un accord (la-ré-fa-sib) cohérent avec l’écriture instrumentale et sa place dans la trame sonore de ce quatuor.

    Fig 12. Extrait du Quatuor pour clarinette et trio à cordes de Krzysztof Penderecki

    La scordatura commence à avoir un emploi renouvelé, de nouvelles finalités. Son utilisation peut être générée par des idées « extérieures », importées dans la composition : sciences, particulièrement les mathématiques, poésie, influence d’un univers, d’une culture, gestes et réflexes de l’instrumentiste. Regardons en premier lieu Nomos Alpha24, pièce pour violoncelle seul de Iannis Xénakis (1922-2001) dont la base de l’écriture musicale est une notion mathématique, la théorie des cribles. Le compositeur utilise la scordatura dans une section de son œuvre, imposant de baisser sa corde de do d’une octave. Ce grand intervalle subit par la corde oblige l’utilisation d’une corde en boyau, matériau plus apte que le métal à supporter un tel désaccord. C’est une des requêtes spécifiques précisées sur la première page de la partition par la main même de l’auteur (partition imprimée seulement en fac-similé à sa demande). Un second passage requiert un glissando « à la cheville », comme le montre l’indication sur la partition. Dans le cadre d’un concert, où l’interprète jouerait cette pièce au milieu d’un programme, il se trouve obligé de prévoir un second instrument déjà « préparé ».

    Fig. 13a Extrait de Nomos alpha pour violoncelle de Iannis Xenakis, Ed Boosey&Hawkes
    Fig. 13b Extrait de Nomos alpha pour violoncelle de Iannis Xenakis, Ed Boosey&Hawkes

    Ici, la scordatura n’est pas un artifice technique mais un geste intégré dans le langage musical. Ce langage ne peut pas exister en dehors de la scordatura.

    Intéressons-nous maintenant à la pièce pour violoncelle seul de Luciano Berio (1925-2003), la Sequenza XIV25, inspirée de la culture musicale sri lankaise. Cette pièce est la dernière d’une suite de Sequenzae, chacune écrite pour instrument soliste. L’intention du compositeur est de donner une perception nouvelle de l’instrument employé (ou de la voix) à l’aide de techniques diverses, existantes, modifiées ou même inventées. Ici, la scordatura qui concerne la corde de sol du violoncelle est référencée dans la liste d’instructions qui précède la partition musicale. Le compositeur ne laisse aucun choix au violoncelliste quant à l’emploi du désaccord et ses conséquences musicales, comme le prouve cet extrait : « Il doit être noté qu’il est clairement indiqué sur la partition que le sol # doit être joué en corde à vide. Tous les autres sol# peuvent être joués avec un doigté selon leur contexte. Aucun essai de transposition d’une partie de la partition ne doit être fait. « Tous les sons écrits sont ceux qui doivent être entendus, et par conséquent l’interprète doit trouver une suite de doigtés où la troisième corde (sol) est toujours employée. »21

    Fig. 14 Début de la Sequenza pour violoncelle de Luciano Berio, Ed. Universal

    Pour imiter les sonorités des pratiques musicales sri-lankaises, Berio est obligé d’inventer de nouveaux modes de jeux. Ce début est particulièrement parlant de ce point de vue : il oblige l’instrumentiste à réaliser des percussions sur des hauteurs différentes sur la caisse de résonance du violoncelle avec la main droite en jouant en même temps des pizzicatos de main gauche. Malgré une volonté de précision extrême de la notation, il reste des incohérences qui obligent l’interprète à choisir la façon de faire qui lui semble avoir le rendu sonore le plus proche du modèle sri-lankais. Pour mieux apprécier les différentes interprétations possibles à cause des imprécisions de la notation, nous suggérons de comparer deux versions présentes sur Youtube. Dans la première, Éric Maria Couturier choisit de réaliser les pizzicati de main gauche du début de la pièce en appuyant avec le pouce sur la corde et en réalisant le pincement de la corde avec l’index ou le majeur (passage du début jusqu’à 1’42).

    Dans le deuxième exemple, Benjamin Glorieux réalise les pizzicati uniquement par percussion des doigts de la main gauche sans pincer les cordes.

    Une autre ambiguïté de notation est montrée dans cet exemple :

    Fig. 15 extrait de la Sequenza pour violoncelle de Luciano Berio

    Berio veut exploiter le potentiel de la scordatura en matière de nouveaux sons harmoniques. Le son harmonique ré# existe bel et bien sur la corde de sol accordée sol# mais pas le sol# (qui, à cette hauteur, est la corde à vide). Berio voulait probablement signaler que l’harmonique de ré# est à jouer sur la troisième corde, et dans ce cas on n’entend qu’une seule note, pas deux, comme peut le laisser penser la notation. Le do peut se jouer en même temps en pizzicato de main gauche (noté avec le « + »)

    L’exemple suivant montre l’emploi de la scordatura tout à fait intégré dans l’écriture:

    Fig.16 extrait de la Sequenza pour violoncelle de Luciano Berio

    Dans cet exemple, la nuance demandée, les changements de modes de jeux (arco, pizzicato dit « Bartók », avec percussion de la corde sur la touche) et le rythme rapide ne peuvent être effectués avec un doigté « normal », les résonnances en seraient considérablement amoindries, la vitesse réduite. Avec la scordatura, les sauts d’intervalle et de modes de jeux sont facilités et peuvent être réalisés sans temps de silence. Berio nous montre ici l’exemple d’une nouvelle virtuosité où la scordatura permet de nouveaux effets et génère une nouvelle écriture.

    Comme Berio, Krystof Maratka s’inspire d’un univers musical populaire et s’efforce à faire concorder le langage musical avec l’accord de l’instrument dans sa pièce intitulée Voja Cello pour violoncelle seul. Pour toute la composition, les deux cordes du milieu du violoncelle sont baissées d’un demi-ton. Cette scordatura crée un univers modal issu de l’accord fa #-la-si #-do # (les notes correspondant aux cordes à vide) en favorisant les intervalles qui caractérisent le mode « hongrois » mineur à la base de cette pièce (mode mineur harmonique avec une seconde augmentée supplémentaire entre les 3ᵉ et 4ᵉ degrés). Ici, la scordatura est utilisée plus en lien avec le « modalisme » du répertoire populaire qu’avec la volonté d’avoir un timbre correspondant aux instruments populaires tchèques.

    György Kurtág (1926-) décide lui aussi d’utiliser le désaccord en en faisant un geste intégré dans l’écriture musicale. Ainsi dans l’opus 24, Kafka-Fragmente26, le violoniste doit se désaccorder à l’aide des chevilles pour effectuer des glissandi en cours d’exécution du morceau. Le violon se retrouve ainsi avec une octave de mi à la place de la quinte sol-ré. Ce choix du désaccord est un écho poétique au texte de Franz Kafka utilisé pour la composition de cette œuvre. Il fait référence à une phrase extraite de Préparatifs de noces à la campagne : « Le vrai chemin passe sur une corde qui n’est pas tendue en hauteur mais à même le sol. Elle semble plus destinée à faire trébucher qu’à être foulée. 22 Kurtág utilise la scordatura dans d’autres pièces, comme dans le trio « Varga Balint Ligaturaja » ou dans l’op. 27 n° 2, Double concerto pour piano et violoncelle.

    Une même inspiration poétique est à la base de la pièce pour violoncelle et piano intitulée « Like Ghosts From an Enchanter Fleeing » du compositeur canadien Brian Cherney (1946-). Ici l’accord la-ré-sol #-ré du violoncelle est mélangé aux sonorités de cloche du piano. Les deux cordes les plus graves du violoncelle sont montées d’un demi-ton et respectivement d’un ton. Cela tend les cordes plus que d’habitude, changeant la sonorité du violoncelle. Les effets d’harmoniques en pizzicato sur les cordes désaccordées sont mélangés aux accords du piano, créant des résonnances inédites.

    Henri Dutilleux (1916-2013) emploie la technique de la scordatura dans les Trois Strophes sur le nom de Sacher (1976). Selon lui, le désaccord est une source d’inspiration sonore mais également le moyen d’exploiter une certaine gymnastique intellectuelle 23. Pour faciliter l’approche de cette pièce, l’éditeur opte pour la notation sur deux portées. La première représente les notes que l’on doit entendre, notre indicateur pour la justesse et la « musicalité ». La portée en dessous représente les repères de doigtés, les notes qui seraient entendues si l’on jouait avec l’accord habituel du violoncelle. Cela permet de garder les réflexes de jeu. L’accord utilisé, la-ré-fa#-si b permet un jeu de résonnances très original et une mise en valeur inédite de la série initiale sur laquelle est bâtie la pièce, les notes de l’anagramme musicale du nom « Sacher » (mi-bémol-la-do-si-mi-ré)

    Fig 17 Extrait de Trois Strophes sur le nom de Sacher de Henri Dutilleux, Ed. Eschig

    Avec un accord ayant comme base la sixte et non pas la quinte, l’instrument vibre très différemment qu’avec l’accord ordinaire. Dutilleux exploite admirablement le potentiel sonore et le réservoir d’harmoniques d’un tel accord. Malgré la difficulté technique et musicale de cette pièce, les gestes instrumentaux sont profondément ancrés dans le jeu violoncellistique.

    En dépit des apports bénéfiques au jeu instrumental, des effets divers et variés qu’elle permet sur le plan technique et sonore, la scordatura est souvent assimilée à une notion compliquée et abordée à partir d’un niveau élevé dans la pratique d’un instrument. Son emploi est le plus souvent associé aux compositions instrumentales les plus difficiles. Peut-être est-ce une raison qui justifie la peur des interprètes de s’y confronter. Bien sûr, cette réticence est indissociable du problème de la facture des instruments qui ne supportent pas toujours très bien les différents accords. Cela fait que certains instrumentistes évitent d’utiliser la scordatura. Le travail avec les compositeurs nous a permis de comprendre que la peur de ne pas être joués les empêche de composer avec scordatura. François Pâris explique à propos de son concerto pour violoncelle L’empreinte du cygne (créé en 1997) que le désaccord est un facteur qui peut rebuter l’interprète, car la mise en place est plus compliquée. Mais si le langage est cohérent, la logique apparaît après le franchissement de l’étape laborieuse du déchiffrage. François Pâris utilise une scordatura où il modifie l’accord des cordes avec des intervalles tels que des quarts de ton et des huitièmes de ton, afin de correspondre au tempérament élargi (2,4 au lieu de 2) qu’il emploie régulièrement dans sa musique. Il a choisi cette technique notamment dans un quatuor à cordes 24 où tous les instruments sont en scordatura et dans une pièce pour violon seul 25. François Paris justifie l’emploi de la scordatura pour être en cohérence avec son langage musical et pour éviter d’exploiter toujours les mêmes sonorités dans le traitement des harmoniques naturelles. Même si le déchiffrage prend beaucoup plus de temps et peut s’avérer très contraignant, le désaccord de l’instrument est un gain en termes de sonorité s’il est lié au monde harmonique de la pièce ou s’il est justifié par la recherche de nouvelles résonnances. Pour le cas de L’empreinte du cygne, le mode utilisé est mis en valeur par les cordes à vide, et la scordatura est un élément du langage intrinsèque à la pièce.

    Ayant conscience de la complexité de l’écriture pour instrument désaccordé, les compositeurs s’entourent d’interprètes qui les conseillent et qui, par la profonde connaissance de leur instrument, leur ouvrent de nouvelles perspectives. C’est le cas de quelques-uns des compositeurs cités : Luciano Berio a travaillé avec Rohan de Saram, Henri Dutilleux avec Mstislav Rostropovitch, François Pâris avec Florian Lauridon, Krystof Maratka avec François Salque et Brian Cherney avec António Lysy. On comprend alors l’importance de l’interprète, avant même la genèse d’une pièce. Ces collaborations ont eu lieu tout au long de l’histoire, mais aujourd’hui, et particulièrement quand il s’agit de la scordatura, les qualités individuelles de l’interprète influent intrinsèquement sur la composition d’une œuvre.

    Comme nous l’avons vu, la scordatura est très souvent imposée, mais lorsqu’elle n’est pas requise précisément, l’instrumentiste peut décider de l’utiliser pour mettre en valeur le contenu musical. L’interprète doit contribuer à la transmission de cette pratique existante depuis plusieurs siècles, à la faire redécouvrir et à diffuser tous ses avantages. Il peut aussi corriger, par ses connaissances de l’instrument, les incohérences de la notation.

    Conclusion

    La technique de la scordatura a connu une évolution assez particulière avec une première phase de découverte et de pratique intense, une seconde période où elle se fait absente de la plupart des sources et enfin une remise au goût du jour avec les recherches esthétiques des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Utilisée auparavant de façon implicite, elle devient de nos jours synonyme de complexité, à cause d’une lecture décourageante avec des repères instrumentaux complètement changés et d’une oreille moins habituée à tolérer la transposition. Spéciale donc, la scordatura est néanmoins convaincante pour tous les types d’effets qu’elle permet tant sur la technique même de l’instrument que sur la résonance, les harmoniques, le timbre. Elle mérite donc d’être apprivoisée par les compositeurs et les interprètes. Même si Theodore Russel soutient qu’aucun autre accord ne peut rivaliser avec les possibilités offertes par l’accord en quintes justes 26, l’abandon de la tonalité avec sa structure basée sur cet intervalle ouvre à la scordatura un nouvel horizon. Les interprètes ne doivent pas l’utiliser seulement pour les pièces contemporaines où elle est exigée, ils peuvent aussi l’envisager pour les œuvres des autres époques. Désormais, le travail pour nous, instrumentistes à cordes, sera de la transmettre, de la pratiquer et de convaincre les compositeurs d’en user… et abuser.

    Bibliographie

    ***Larousse de la musique, Paris, éd. Larousse 1993

    ***Mercure galant, « Dissertation sur la musique Italienne&Françoise » novembre 1713, pages 3-62 (via la base de données Gallica)

    ***The New Groove Dictionnary for Music and Musicians, Londres, ed. Macmillan, 2001

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    CORRETTE Michel, L’École d’Orphée, Méthode de violon dans le goût Français et Italien, Éditions de Paris, 1738.

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    MARKEVITCH Dimitry, Les manuscrits de Kellner et Westphal des suites de Jean-Sébastien Bach pour violoncelle seul, Revue française de musicologie T55e nᵒ 1er, p. 12 à 19, Société française de musicologie, 1956.

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    WALDEN Valérie, One Hundred Years of Violoncello, Cambridge University Press, 1998

    ZANETTI Gasparo, Il Scolaro, fac simile, 1645.

    Notes

    1. Tobias HUME, I Am MelancholyMusical Humors, 1605. ↩︎
    2. Alison CRUM et Sonia JACKSON, Play the Viol, Oxford University Press, 1989, p. 110. ↩︎
    3. Antoine FRANCISQUE, Trésor d’Orphée, Paris, 1600 ↩︎
    4. Marin MERSENNE, Harmonie Universelle, Livre Premier des Instrumens, Paris, Pierre Ballard et Sébastien Cramoisy, 1636, p. 93. ↩︎
    5. Pour la 2ᵉ corde, le la devient un , la corde est abaissée d’une quinte, tandis que pour la 3ᵉ corde, le est monté d’une quarte jusqu’au sol. ↩︎
    6. Lionel DE LA LAURENCIE, L’école française de violon de Lully à Viotti, volume 1, Minkoff, 1922, p. 4. ↩︎
    7. Constance FREI, L’arco sonoro: articulation et ornementation : les différentes pratiques d’exécution pour violon en Italie au XVIIᵉ siècle, volume 1, LIM, 2008. ↩︎
    8. Theodore RUSSELL, « The violin scordatura, in The Musical Quarterly, vol. 24, No.1, janvier 1938, Oxford University Press, p. 87. ↩︎
    9. Mentionné dans Arthur Pougin, Le Violon, les violonistes et la musique de violon du XVIe au XVIIIsiècle, Fischbacher, Paris, 1924. ↩︎
    10. On peut retrouver des partitions pour violon ayant pour en-tête « Dans le style de Lolli », par exemple la Sonate pour le violon dans le style de LolliŒuvre II, d’Isidore Bertheaume. ↩︎
    11. Valerie WALDEN, One Hundred Years of Violoncello, Cambridge University Press, 1998. ↩︎
    12. Manuscrits conservés à la Library of Congress, Washington D.C. ↩︎
    13. Mahler, cité par François-René Tranchefort et al., Guide de la musique symphonique, Fayard, 1986, p. 442. ↩︎
    14. Opus 35, 1897. ↩︎
    15. Opus 40, 1897-1898. ↩︎
    16. Béla Bartók (1881-1945), Contrastes pour violon, clarinette et piano (1938), début du troisième mouvement Sebes. ↩︎
    17. Michel CORRETTE, L’École d’Orphée, Méthode de violon dans le goût français et italien, Paris, 1738. ↩︎
    18. Dimitry MARKEVITCH, « Les manuscrits de Kellner et Westphal des suites de Jean-Sébastien Bach pour violoncelle seul »in Revue française de musicologie, tome 55, nᵒ 1, p. 12 à 19, Société française de musicologie, 1969. ↩︎
    19. Mercure galant, novembre 1713, p. 60. ↩︎
    20. Carl GUHR, L’Art de jouer du violon de Paganini, Paris, 1860, p. 5. ↩︎
    21. Pietro Antonio LOCATELLI, L’Arte de nuova modulazione, opus 3 : L’Arte del violino, recueil de 12 concertos pour violon comportant 24 capriccios de haute virtuosité, 1733.  ↩︎
    22. Traduction personnelle réalisée à partir d’un extrait des Perfomance instructions reproduites au début de la partition, Universal. ↩︎
    23. Franz Kafka, Préparatifs de noce à la campagne, Paris, Gallimard, Collection L’imaginaire, 1985. ↩︎
    24. Propos recueillis lors d’un entretien des auteures avec Henri Dutilleux le 8/05/2012. ↩︎
    25. Soleado, commande d’État pour le Quatuor Parisii, 2001-2002. ↩︎
    26. Sombra, 1999. ↩︎
    27. Theodore RUSSELL, « The violin scordatura », in The Musical Quarterly vol. 24 no 1, janvier 1938, Oxford UniversityPress, p. 84 : « none of them ever rivaled it as the standard ». ↩︎
  • Du geste au savoir-faire – La place de la conscience du corps dans l’apprentissage, l’exécution puis la transmission du geste du musicien instrumentiste

    Du geste au savoir-faire – La place de la conscience du corps dans l’apprentissage, l’exécution puis la transmission du geste du musicien instrumentiste

    Le premier instrument du musicien est son corps. C’est par lui que passent les intentions, les émotions qui font de lui un interprète.
    Car avant même d’être en mesure d’interpréter, l’apprentissage du geste musical est primordial. Ce geste, c’est bien sûr d’abord l’ensemble des techniques propres à chaque instrument, à la formation des sons, leur justesse, leur qualité.
    Mais c’est aussi l’intégration du lien corps/mental/son grâce à la juste conscience corporelle. C’est lui qui permet ce passage du geste au savoir-faire, de la contrainte à la liberté d’expression.
    Pourtant on demandera à l’apprenti musicien, dès qu’il aura son instrument dans les mains, de savoir se tenir droit sans tensions, de savoir bouger certaines parties de son corps sans en contracter d’autres, de savoir respirer, de se sentir stable, de gérer ses émotions, son mental…
    Autant de savoir-faire que devra impérativement construire puis maîtriser le musicien s’il veut pouvoir interpréter dans l’excellence…et durer !
    Cependant, tout ce savoir-faire est censé -sans éducation corporelle adaptée- apparaître à mesure de l’apprentissage de la technique instrumentale pure. Le problème est que souvent, rien- ou trop peu -n’apparaît, contraignant le musicien à gérer comme il le peut ses douleurs, ses difficultés techniques, sa mauvaise respiration, son trac… éloignant le plaisir du jeu, voire même contraignant à l’abandon.
    Plus tard, quel impact ce manque d’éducation corporelle aura-t-il sur la technicité du musicien professionnel, sa santé, la qualité du son qu’il produira et sa capacité à interpréter ?
    Enfin, quel impact cela aura-t-il dans l’enseignement et la transmission du geste artistique, où le rapport au corps n’est pas considéré comme un préambule nécessaire, explicité, travaillé en amont sans l’instrument puis avec, et organisé à mesure de l’évolution du musicien ?
    Dans la chaîne pensée (intention musicale)/geste/exécution, pourquoi ce geste est-il trop souvent vu comme une donnée purement technique réservée à l’instrument et non comme la continuité d’une conscience corporelle générale ? Quelles solutions pourrions-nous envisager ? Autant de questions que cet article développe afin d’ouvrir la réflexion et de susciter le débat.

    Le savoir-faire qui nous intéresse ici est celui du geste artistique du musicien. Le geste le plus concret qui soit, celui du corps, le corps en entier, pas simplement la technique des doigtés, de la respiration. Et la question centrale sera celle de la construction de ce savoir-faire, ou comment la pensée et les émotions du musicien peuvent s’épanouir en toute liberté dans la musique grâce à la conscience corporelle.

    Du débutant au musicien interprète confirmé, c’est donc la question de la conscience du corps que je souhaite développer, car au travers elle c’est toute celle du passage du geste que l’on apprend au savoir-faire qui se révèle. C’est ce passage qui est intéressant et problématique, celui de la contrainte à la liberté du geste, à la liberté d’expression.

    Avant de devenir un savoir-faire, jouer d’un instrument de musique est en premier lieu un geste, qui doit être compris, puis qui va se construire, s’étoffer et enfin se personnaliser par la qualité du son et par l’interprétation. Qui va même peut-être un jour se transmettre. Mais avant d’en arriver là, le musicien aura donc nourri le lien corps/cerveau en développant par la répétition des gestes les connexions neurologiques qui construiront peu à peu une mémoire corporelle et enfin un savoir-faire.

    Il ne me semble pas inutile de rappeler que jouer d’un instrument de musique est une des activités humaines les plus complexes neurologiquement parlant. « La musique met en jeu un très grand nombre de processus : l’audition, la mémoire, la planification, le contrôle moteur, la notion de temps et les émotions » 1.

    Cette compréhension, cette construction physique et élaboration mentale passeront nécessairement par un travail corporel. Et plus la conscience du corps sera bonne, plus le travail sera facile, l’apprentissage rapide, et plus la capacité expressive aura de liberté. Or c’est le constat inverse que je fais depuis des années en travaillant avec les élèves instrumentistes du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris ainsi qu’avec des musiciens professionnels : l’impact du manque de conscience corporelle en général, autant dans l’apprentissage, l’exécution que la transmission du savoir-faire.

    Jouer d’un instrument de musique professionnellement, c’est s’exposer, plus que d’autres professions, à des problèmes de santé (les TMS ou troubles musculo-squelettiques, comme les tendinites, les maux de dos, le syndrome du canal carpien, notamment). Les statistiques et les études concernant ce phénomène ne sont pas si nombreuses mais révélatrices, tant pour les musiciens 2 que pour les étudiants 3. Selon la gravité de ces troubles (cf. annexe 1), la liberté du geste technique est plus ou moins impactée. Mémoire et concentration le sont également.
    Forte de ces constats, je m’interroge : doit-on cantonner le rapport au corps à de « simples » questions de tensions musculaires et de justesse de postures ? Ne serait-il pas temps d’établir explicitement dans l’enseignement à tous les niveaux ce lien entre savoir-faire et conscience corporelle et d’en tirer les conséquences ?

    — Pourquoi le savoir-faire du musicien devrait-il apparaître comme par magie sans être explicité en amont de l’apprentissage technique de l’instrument puis organisé à mesure de l’évolution du musicien ? Quel impact cela a-t-il sur l’apprentissage en général ?

    – Quel impact ce manque d’éducation corporelle a-t-il sur la santé du musicien mais aussi sur sa technicité, sur sa qualité de son, sur sa capacité à interpréter ?

    – Quel impact également sur la transmission du geste, l’enseignement ?

    — Quelles solutions pouvons-nous envisager ?

    Bref, s’interroger et réaliser combien la conscience corporelle est centrale dans l’apprentissage du musicien, pour sa santé et pour la qualité même de ses interprétations. Le corps n’est pas cette simple « machine » qu’il faut entraîner, maîtriser, dompter, ce n’est pas un simple « véhicule pour la tête » : il est le vecteur essentiel du discours musical.

    En faire notre meilleur ami, le respecter, l’écouter et l’utiliser au mieux est selon moi fondamental pour tout musicien qui désire s’exprimer avec le plus de liberté et de profondeur possible.

    Quel corps pour quelle musique ?…

    Conscience corporelle et apprentissage du geste

    Quel corps pour quelle musique ? La construction du geste

    Dans l’apprentissage d’un instrument, l’aspect corporel au sens strict est important. Il s’agit déjà de porter l’instrument dans ses bras ou sur soi, de le soutenir ou de savoir rester devant assis ou debout. Il s’agit ensuite de savoir placer les bras, les mains, la tête, les doigts, les pieds, etc., et enfin de pouvoir les bouger pour produire des notes. Sans oublier la partition devant laquelle il faut rester vigilant visuellement et intellectuellement.

    Tout ceci peut s’installer sans problème, mais peut aussi devenir la source de difficultés.

    Or l’importance du nombre de TMS que l’on retrouve chez les musiciens étudiants et professionnels résulte selon moi de l’absence de réponses ou de réponses mal appropriées aux problèmes rencontrés dans cet apprentissage.

    Sans indication ni conscience précises concernant son propre corps, un débutant construit postures et mouvements à l’instrument comme il le peut.

    C’est ainsi qu’il se heurte aux tensions et douleurs face à une tenue ou une posture de base non équilibrée (par exemple un bassin tombant en arrière entraînant l’arrondissement du dos et des épaules), qui provoqueront des tensions et des douleurs lorsque l’on y ajoutera le geste technique (bouger l’archer, lever et bouger les bras sur le clavier, la harpe, souffler dans la flûte, etc.). Ces tensions et douleurs augmenteront elles-mêmes la difficulté à intégrer le geste technique juste et pourront provoquer beaucoup de découragements, voire l’abandon de l’instrument.

    Ce débutant, si rien ne lui est dit, ne sentira pas non plus le lien entre ces défauts de postures, ces tensions, et la qualité du son qu’il produit, élément important du plaisir de jouer et de s’exprimer.

    Donnez un violon à un jeune enfant et demandez-lui de le tenir « correctement ». Ceci signifie que les épaules ne doivent pas monter ou se fermer, que les mâchoires ne se serrent pas, que le bras tenant l’archet ne se crispe pas, laissant sa liberté au poignet qui trouvera le bon angle, que la respiration reste basse et régulière. Ce ne sont que quelques données et pourtant, l’on demandera à un enfant, s’il veut commencer à faire des sons, de comprendre « instinctivement » comment son corps doit être avec l’instrument, sans rien lui expliquer de sa propre mécanique corporelle et de sa propre capacité à ressentir. S’est-on posé la question de la conscience du corps de cet enfant et de sa posture sans l’instrument ? N’est-on pas en train de construire un musicien « à l’envers » ? Car une fois les mauvaises habitudes corporelles prises, les problèmes de tensions, puis de douleurs arriveront et notre jeune violoniste, s’il persiste, mettra souvent des années à les « détricoter » pour (re)trouver sa liberté de jouer sous peine de développer les TMS évoqués.

    La conscience du corps, c’est quoi ?

    Mais qu’entend-on finalement par « conscience du corps » ? C’est la proprioception ou conscience de soi. Les sensations proprioceptives sont regroupées en trois catégories selon leur origine dans l’organisme. Il y a le sens kinesthésique pour la sensation du mouvement, passif ou actif, de la résistance au mouvement, de la pression du poids et de la position des différentes parties du corps, dans tout le squelette, les muscles, les ligaments, les articulations, les tendons, le cartilage et d’autres tissus de la structure porteuse. Il y a la sensibilité vestibulaire pour la sensation de la position dans l’espace provenant de l’oreille interne. Enfin il y a la sensibilité viscérale pour les impressions diverses issues des différents organes internes comme ceux de la digestion et de l’excrétion.

    Des millions de capteurs répartis dans notre corps nous renseignent sur le monde extérieur (exocapteurs) mais aussi sur notre monde intérieur (endocapteurs). Les renseignements enregistrés par le cerveau sous forme de signaux électriques lui permettent de donner les ordres nécessaires à une meilleure adaptation possible aux différents besoins. La position dans l’espace, le placement de tel ou tel segment corporel par rapport aux autres, mais aussi par rapport à l’instrument, la tension ou la détente, l’état des articulations, les informations internes (chaud, froid, pression, respiration, etc.), tout cela est la proprioception 4.

    C’est donc elle qui informe le cerveau dans la construction du geste, de la posture. Une faible ou une mauvaise qualité de cette proprioception générera une faible ou une mauvaise qualité de l’information, un mauvais geste, une mauvaise posture 5.

    Avoir conscience de son propre corps dans l’axe détendu permettra, lorsque l’on « ajoutera » l’instrument, de mieux comprendre comment le rester afin de ne pas créer de tensions inutiles. Comprendre ce que signifie avoir les épaules basses et les bras détendus avant que ne vienne l’instrument afin de les conserver après. Sentir ce qu’est et comment marche la respiration avant de pouvoir l’utiliser pour produire des sons.

    C’est en cela que je me demande si l’on ne forme pas les musiciens « à l’envers », en leur demandant de réaliser après ce qu’ils devraient savoir avant. Car il est beaucoup plus difficile de comprendre et d’équilibrer son corps avec son instrument que sans. Et faute d’aide, le musicien va persister dans cette erreur, porte ouverte aux douleurs, antichambre de pathologies plus ou moins graves comme les tendinites, kystes, syndrome du canal carpien et autres hernies cervicales.

    La proprioception au service de la liberté musculaire

    Des sensations proprioceptives développées vont donc permettre d’établir une posture « juste ». Cette question est avant tout celle de la liberté musculaire et non celle d’instaurer une posture pré-établie et identique pour tous. Liberté musculaire signifie liberté des muscles de mouvement, ceux dont on se sert pour jouer, et utilisation des muscles de maintien pour tenir sa posture sans fatigue. Une posture mal comprise est celle qui utilise les muscles de mouvement pour la tenir, au détriment de la liberté de jeu et de l’aisance technique.

    L’important est d’avoir conscience de l’utilisation de la totalité de son propre corps dans le jeu, pas seulement conscience des actionneurs (mains, bouche, pieds, etc.). Dans cette optique, finalement pourquoi ne pas jouer « tordu » si l’on produit quelque chose de très beau ? C’est tout à fait possible, à la condition d’en avoir conscience, de jouer avec tout son corps et de faire fonctionner les actionneurs avec le moins de fatigue possible afin de ne pas engendrer de pathologie à long terme. Ceci demande encore une fois d’avoir conscience de la totalité de son corps et de sentir le lien entre toutes les différentes parties, comme lorsqu’on joue un accord de musique en entendant bien toutes les notes ensemble, sans les dissocier ou en n’en entendant sonner que certaines. Une bonne conscience du corps permet au musicien de « s’accorder » lui-même, comme il sait accorder son instrument.

    Impact de la conscience du corps sur la santé et le jeu du musicien professionnel

    Sur la santé

    Nous venons de voir combien le manque de conscience corporelle est un frein à la compréhension puis à l’exécution des gestes techniques de base puis à leur progression. Elle sera aussi génératrice de tensions et de douleurs qui risqueront d’amener le débutant à arrêter son instrument.

    Mais qu’en est-il de ceux qui poursuivent ? Jouer de la musique n’est évidemment pas qu’une longue suite de contraintes physiques et intellectuelles (comme pourrait le laisser croire cet article depuis le départ) ! La joie de pouvoir s’exprimer en musique est le premier moteur de la persévérance des étudiants musiciens. Cependant, avec la capacité à s’exprimer, la conscience du corps ne se développe pas forcément, ou alors il s’agit plutôt de la conscience des gestes purement techniques (doigtés, vélocité, contrôle respiratoire, etc.) ou d’une conscience liée aux tensions et douleurs qui perturbent le travail. Le corps alors se rappelle aux étudiants.

    La conscience du corps que l’on aura développée sera alors surtout synonyme de problèmes à résoudre et non pas d’allié à utiliser. Lorsqu’un musicien me demande des exercices pour détendre telle ou telle zone musculaire, nous cherchons ensemble comment il a pu « fabriquer » cette tension. Vient-elle d’une mauvaise posture, d’une mauvaise respiration, d’une fatigue musculaire liée à un trop long temps de jeu, d’un problème physiologique (un problème viscéral, par exemple, pourra engendrer une tension dorsale), voire d’un problème psychologique (tension mentale générant une tension corporelle) ?

    Trop souvent cette recherche n’est pas faite seule en amont par le musicien, car la douleur est comme intégrée à la pratique musicale 6, « c’est normal d’avoir mal lorsqu’on joue », ai-je trop souvent entendu. Non, cela n’est pas « normal », c’est le signe d’un déséquilibre et il sera beaucoup plus sain de le résoudre plutôt que de simplement chercher à en traiter les conséquences que seront les TMS à différents stades (cf. annexe 1).

    C’est ici qu’intervient la volonté. Il va de soi que c’est une chose positive. Pourtant, concernant le musicien, elle peut devenir une arme contre lui-même. En effet, malgré sa mauvaise posture, l’étudiant volontaire continue tout de même à travailler et passe outre les douleurs. Non seulement celles-ci vont persister, mais plus grave, des pathologies (que nous avons déjà évoquées comme les tendinites, mais aussi les doigts à ressaut, l’arthrite, voire la dystonie de fonction, etc., la liste est malheureusement longue !) pourront s’installer 7.

    Nous trouvons normal que, depuis toujours, un maître artisan montre à son apprenti comment placer son corps et bien utiliser son poids, son souffle afin de lui apprendre « le bon geste », et qu’une tension dans cette exécution soit synonyme d’erreur dans le résultat. Pareillement chez les sportifs de haut niveau. On en est loin chez les musiciens, où tensions et douleurs sont presque considérées comme inévitables (voire souhaitables si l’on veut considérer que l’on a « bien travaillé » !). Les pathologies seront donc une conséquence importante du manque de conscience corporelle.

    Il serait certainement intéressant de faire un état des lieux des problèmes corporels et de tous les syndromes de surmenage rencontrés par les étudiants instrumentistes de niveaux supérieurs (CNSM et CNR). Ceci pourrait être pertinent pour l’éventuel établissement de démarches de prévention et d’éducation en amont.

    Je me souviens, en stage, de ce violoncelliste avec un kyste au poignet droit de la taille d’une balle de golf, qui, n’ayant trouvé aucune solution avec son professeur, n’avait pu que se tourner vers les médecins et se retrouvait très angoissé à l’idée d’une probable opération. Fort heureusement (mais cela ne fonctionne pas toujours ainsi !), un travail sur la posture a pu faire dégonfler le kyste en trois jours. Ou cette guitariste présentant les premiers symptômes d’une dystonie de fonction, n’osant en parler à son professeur, mais heureusement prise à temps, et toutes ces tendinites aux poignets, coudes, épaules, les hernies brachiales, les lumbagos, etc.

    Au-delà des questions purement musicales, c’est celle de la santé des musiciens qui est bien en jeu au travers de cet aspect de la conscience du corps.

    Sur le jeu du musicien et la qualité du son

    Ici ce sont des qualités du son et de l’interprétation dont il faut parler. Tensions, douleurs, pathologies perturbent évidemment la liberté de jeu et donc la qualité du son. Mais en dehors de ces problèmes, et malheureusement moins connu, il existe un rapport entre la qualité du sens proprioceptif et la qualité du son.

    Le poids à donner à un archet, la pression sur le clavier, les cordes, la gestion de la pression respiratoire, etc., tout cela dépend de la proprioception. La développer, c’est augmenter les connexions neurologiques entre le cerveau et les muscles, les articulations. C’est également augmenter le libre passage de l’onde sonore dans son corps et donc l’écoute corporelle (par les os, les muscles…) qui va de pair avec l’écoute purement auditive. Plus un musicien « entend » avec son corps, plus son cerveau peut ajuster rapidement et qualitativement le son qu’il recherche.

    Mais qu’est-ce que cette écoute corporelle ?

    Nous savons naturellement que nous entendons grâce à notre ouïe. Lorsque l’onde sonore pénètre dans le pavillon de l’oreille, elle passe dans le conduit auditif jusqu’au tympan qu’elle met en vibration. « …(Ces vibrations ébranleront)… la chaine des osselets qui ébranleront à leur tour la membrane de la fenêtre ovale qui transmet la vibration au liquide contenu dans l’oreille interne. Ce liquide, poussé le long de deux canaux dans la cochlée, crée des turbulences qui déforment les cellules sensorielles et tirent sur leurs cils. Ceci déclenche un signal électrique qui est transmis au cerveau par le biais du nerf auditif. Alors le cerveau réceptionne les sons et leur donne un sens » 8.

    Mais cette onde sonore passe également au travers de notre corps comme au travers de n’importe quelle autre structure, matière.

    Rappelons au passage que la vitesse de propagation du son (ou célérité) dépend de la nature, de la température et de la pression du milieu 9. À une température de 20°, la célérité du son dans l’air est de 334 mètres/seconde. Dans de l’eau, elle est de 1450 m/s, dans du bois de 1000 à 4000 m/s (selon la composition) ou dans de l’acier à 050 m/s.

    Dans le corps, la transmission des ondes sonores se fait également par les os (os du crâne, os temporaux, de la face, les vertèbres), par la peau, ainsi que par toutes les structures du corps, en particulier les molécules d’eau qui composent ce dernier à 70 %.

    L’ostéophonie (ou « conduction osseuse », désignant le phénomène de propagation du son jusqu’à l’oreille interne via les os du crâne), utilise à présent ce phénomène pour développer de nouveaux moyens d’écoute de loisir, ou comme appareils d’aide auditive.

    L’intérêt de cette écoute est que le son arrive directement à la cochlée, sans avoir besoin du « long » chemin précédent (formidable alternative en cas de dysfonctionnement du tympan, des osselets, etc.), rendant le son très net.

    Ce qui nous intéressera ici, c’est que plus le corps sera détendu, plus les structures « molles » seront relaxées, plus l’onde sonore se propagera rapidement jusqu’aux os, la cochlée puis jusqu’au cerveau. Cette écoute intérieure (que font la plupart du temps inconsciemment les musiciens) leur permet d’ajuster immédiatement la production du son (justesse, intensité, profondeur, etc.) en fonction de ce qu’ils souhaitent obtenir.

    L’écoute corporelle sera donc cette capacité à utiliser consciemment cette propagation du son dans le corps afin d’affiner la qualité du son produit.

    Lorsqu’un instrumentiste joue, ce phénomène n’est pas conscient la plupart du temps. Bien sûr, dès que l’instrument est en contact avec le corps, le musicien peut sentir les vibrations (dents, mâchoires, jambes, etc.), mais, dans le cadre de mon travail, j’ai rencontré très peu de musiciens utilisant consciemment ce phénomène pour développer la qualité de leur son.

    En effet, pour le développer, il faut comprendre et sentir le rôle de la détente musculaire dans cette propagation sonore intérieure. Un muscle détendu permet une meilleure transmission de l’onde sonore et inversement. Un musicien qui aura détendu, échauffé son corps, et ainsi développé une meilleure proprioception, « entendra » plus pleinement les sons et saura mieux en ajuster la production et la qualité.

    Cette écoute corporelle est aussi un très bon moyen de pallier le manque d’audition aérienne par le tympan en cas de trop fort niveau sonore autour du musicien (en orchestre notamment), ce qui lui permettra de ne pas forcer en jouant plus fort pour chercher à s’entendre !

    Mon travail auprès des musiciens consiste, en partie, à développer les pratiques d’échauffements musculaires et articulaires. Non seulement celles-ci aident à la prévention des TMS, comme nous le soulignions dans la partie sur la santé du musicien, mais elles modifient aussi la qualité du son en augmentant la qualité de la proprioception. En détendant les muscles, le corps en général, l’onde sonore se propage mieux, l’écoute corporelle est meilleure, et surtout consciente.

    Considérant qu’il y avait là un intéressant champ d’exploration, j’ai commencé à mettre en place un protocole de travail pour développer l’écoute corporelle, et ceci à l’aide de bouchons auditifs.

    Beaucoup d’instrumentistes n’aiment pas jouer avec les bouchons auditifs car, disent-ils, « ils ne s’entendent plus »10. Ce qui est révélateur du manque de conscience de l’écoute corporelle.

    Mais pour un musicien d’orchestre, l’intensité sonore autour de lui pourra avoir plusieurs conséquences :

    Détérioration de l’appareil auditif (perte auditive, acouphènes, etc)

    Difficulté à entendre son propre jeu et à l’améliorer rapidement et qualitativement

    Jeu forcé afin d’arriver à s’entendre, ce qui peut provoquer de la fatigue corporelle et auditive supplémentaire

    Or, expérimenter le jeu avec les bouchons permet d’obtenir quatre résultats :

    • la protection de l’appareil auditif
    • le développement de l’écoute corporelle (comment on entend avec son corps et comment l’affiner)
    • l’équilibrage de son jeu
    • l’amélioration de la qualité du son

    L’écoute intérieure permet au musicien d’orchestre de développer une écoute corporelle en complément de l’écoute auditive et lui permet de s’entendre intérieurement même lorsque les sons autour de lui masquent plus ou moins le sien.

    Cette prise de conscience de l’écoute corporelle révélera combien l’augmentation de la proprioception va de pair avec l’augmentation de l’écoute intérieure et donc d’un ajustement beaucoup plus fin et rapide du son, de l’amélioration de la qualité, mais aussi de l’augmentation du plaisir d’entendre.

    Plus le corps est disponible, mieux il « entend ».

    Pour illustrer cela, voici un travail effectué avec les bouchons auprès d’une violoniste (d’orchestre) et de plusieurs saxophonistes.

    Protocole de base de travail avec les bouchons auditifs :

    Le musicien, sans échauffement aucun, est invité à produire un bourdonnement vocal, sans puis avec bouchons, en étant attentif à chaque fois à la propagation de la vibration dans son corps. Puis il lui est demandé de faire des sons filés avec son instrument, et enfin de jouer un morceau d’une à deux minutes, toujours sans bouchons puis avec bouchons. À ses côtés, une personne note la qualité et l’amplitude du son produit par le musicien (celui-ci peut faire la même chose seul en s’enregistrant). À ce niveau, il était noté à chaque fois qu’avec les bouchons l’instrumentiste jouait plus fort pour s’entendre (donc créera plus de fatigue à terme).

    Puis un protocole d’échauffement et d’augmentation de la proprioception par auto-massage et étirements sera fait sur tout le corps.

    Le musicien est ensuite invité à rejouer son morceau avec puis sans bouchons et d’observer, avec l’aide de l’auditeur témoin (ou de son enregistrement), la différence avec le jeu sans échauffement.

    Le violon et le saxophone sont deux instruments qui touchent la face de l’instrumentiste, c’est pourquoi les ondes sonores se propagent bien dans les os de la mâchoire et du crâne. À chaque fois nous avons pu constater, suite à l’échauffement, un son plus dense, plus plein, ainsi que plus de facilités et de plaisir pour l’instrumentiste. Celui-ci a su également réduire l’intensité du son et ne pas forcer avec les bouchons.

    L’augmentation de la proprioception a donc été bénéfique au développement de l’écoute corporelle, elle-même propice à l’amélioration de la qualité du son et à la liberté du geste.

    Impact de la conscience du corps sur la transmission du geste

    Un professeur ayant naturellement une bonne conscience du corps aura plus de facilités à aider ses élèves sur toutes les questions touchant la proprioception.

    Cependant elle peut ne pas être suffisante dans la transmission des techniques musicales ou lorsque de « mauvaises habitudes » corporelles se sont installées depuis longtemps chez l’élève. Telle professeure de flûte me disait en parlant d’une élève : « Je lui répète tout le temps de baisser les épaules, mais ça ne marche pas ! ».
    Si cette professeure (et tant d’autres car ces problèmes sont courants) avait appris elle-même que la position des épaules dépend avant tout de celle du bassin, elle aurait trouvé un début de solution. C’est pourquoi il me semble qu’une formation anatomique de base et adaptée à la formation musicale pourrait soutenir efficacement les enseignants se trouvant devant ces problématiques.

    De plus, chaque musicien est unique. Ce geste technique qui a fonctionné pour le professeur ne fonctionnera pas forcément pour l’élève. La bonne conscience de la proprioception du professeur l’aidera à ne pas « calquer » sur son élève ses propres solutions mais l’aidera plutôt à trouver les siennes.

    Quelles solutions ?

    J’ai bien conscience que parler du développement de la proprioception dans l’apprentissage d’un instrument puis dans la pratique professionnelle est une forme de bouleversement dans les méthodes d’enseignement et notre rapport à la musique.

    Faut-il pour autant l’ignorer ?

    Comme nous venons de le voir, c’est en premier lieu une question touchant la santé des musiciens. Mais c’est aussi celle de leur liberté de geste et de qualité de son, bref de la qualité de leur savoir-faire.

    Former les enseignants

    Comme nous l’avons vu, c’est dès le départ de l’apprentissage qu’un enfant a besoin de cette conscience pour progresser. Mais un musicien en aura besoin toute sa vie.

    Même à un haut niveau, les enseignants gagneraient à intégrer une formation dans ce domaine.

    Mais avant même toute formation ou application de techniques, la simple connaissance du rapport entre conscience du corps, qualité du geste et qualité du son est primordiale. Développer cette prise de conscience est déjà, me semble-t-il, un premier pas très important.

    Un pas qu’a effectué depuis plusieurs années déjà le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en ouvrant une option validante en « préparation physique et mentale » dans laquelle j’ai le plaisir et le privilège d’enseigner. Sans doute faudrait-il à présent développer plus encore cela dans les conservatoires de régions, départementaux, les écoles de musique. Et pourquoi pas dans les formations au C.A.

    Mon propos étant d’ouvrir (j’espère !) le débat sur ces questions, je me dois de proposer quelques pistes de contenus qui pourraient être intégrés à l’enseignement musical ainsi qu’à la pratique en générale :

    notions d’anatomie, techniques d’échauffement qui stimulent la proprioception et préviennent les problèmes musculaires et articulaires, techniques de travail respiratoire, à la fois pour mieux gérer la respiration des instrumentistes à vent, mais aussi pour apprendre à gérer les émotions, enfin, techniques de détente et de récupération après le travail à l’instrument.

    Conclusion

    Nous venons de voir la nécessité de la conscience corporelle dans l’apprentissage, l’exécution puis la transmission du geste artistique.

    J’ai tenté de montrer combien ce manque de conscience avait de répercussions, autant pour les musiciens que pour les enseignants, et combien l’enseignement gagnerait à s’étoffer d’une formation à cette dimension corporelle.

    Il me semble qu’une des raisons de la rare prise en compte du travail corporel dans l’apprentissage musical en général est que ce rapport au corps est la plupart du temps considéré sous le seul aspect fonctionnel ou thérapeutique. On s’occupe de son corps lorsqu’il a un problème, on y pense lorsqu’il se rappelle à nous par la douleur.

    Or, le travail corporel et la prise de conscience corporelle vont beaucoup plus loin que la seule gestion de la douleur ou du travail postural.

    Le développement de la proprioception construit plus efficacement le geste, alerte le musicien de ses tensions avant qu’elles ne deviennent pathologiques et lui permet de trouver son équilibre interne. Elle l’aide à entendre et à développer le son, elle le libère dans son expression.

    Et dans cette expression même, les recherches récentes des neurosciences 11 ont montré explicitement le rapport entre pensée du mouvement et mouvement, et comment la qualité de ce dernier augmentait lorsque les connexions avec le cerveau avaient été développées par la conscience corporelle.

    Penser un geste, voire une sensation, c’est activer ses réseaux neurologiques. Et cette pensée sera d’autant plus précise que la proprioception sera élevée. Ce sera alors un formidable potentiel pour le travail en visualisation intérieure qui aidera le musicien à développer ses gestes, sa qualité de son et même la mémoire de sa partition (80 % de la mémoire instrumentale est corporelle !).

    Quel bonheur lorsque nous entendons une interprétation qui nous touche et nous communique une émotion.

    Or ce son, s’il est aussi une pensée, une intention, est d’abord une onde, fabriquée par un geste, un souffle, un corps lui aussi habité. Dès l’instant où la connexion cerveau/corps est peu ou mal activée à cause d’une faible proprioception, la musique restera désincarnée, littéralement sans corps !

    C’est la conscience du corps qui fera qu’une note deviendra un son véhicule d’émotion. Ne pas jouer qu’en notes, mais aussi en sons, c’est-à-dire avec tout ce que l’on est, corps inclus.

    Habiter son corps pour habiter le son.

    Du geste au savoir-faire en passant par le savoir-être ?..

    Annexes

    Annexe 1 – Sévérité des troubles classés sur une échelle à 5 niveaux

    Niveau 1 : Douleurs lors du jeu sur un site unique. Cette douleur survient habituellement plutôt occasionnellement et la douleur cesse lorsque le musicien arrête sa pratique.

    Niveau 2 : Douleurs lors du jeu sur plusieurs sites anatomiques. Parfois diminution du contrôle de la coordination. Présence de signes physiques mineurs. Absence de retentissement pour les autres utilisations de la main.

    Niveau 3 : Douleurs persistantes même à distance du jeu instrumental, l’utilisation de la main dans d’autres circonstances entraine désormais la douleur. Éventuellement perte de coordination ou de force, perte de performance liée à la diminution de l’agilité et de la vitesse, perte du contrôle (perte de la précision, maladresse). Présence de signes physiques avec sensibilité et douleurs persistantes du membre supérieur. Diminution des performances pour les étudiants, difficultés pour les musiciens d’orchestres ou concertistes en cas de charges de travail importantes.

    Niveau 4 : Douleurs persistantes au repos. La douleur est présente pour la plupart des utilisations de la main (écrire, conduire, activités ménagères, habillage, coiffure), mais ces activités sont maintenues tant que la douleur est supportée. Habituellement diminution de fonction musculaire (diminution de la précision, perte de contrôle). Signes physiques prononcés au niveau des muscles et des ligaments.

    Niveau 5 : On retrouve les signes du niveau 4, avec sévérité accrue. Perte de capacité d’utilisation de la main du fait de la sévérité de la douleur handicapante et diminution accrue du contrôle.

    In Médecine des arts, 2008, n° 41 d’après classification selon Fry

    Annexe 2 – Témoignage

    Pour soutenir mon propos, voici le texte d’un des élèves du Conservatoire national supérieur de musique de Paris ayant suivi durant une année le cours « Préparation physique et mentale ». Cet écrit est demandé à tous les élèves afin de valider l’option. Celui-ci me semble particulièrement remarquable comme témoignage et pertinent concernant notre sujet. Ce musicien, que je remercie de sa participation, a souhaité rester anonyme.

    « Nombre de musiciens, amateurs comme professionnels, ont déjà rencontré au cours de leur carrière des problèmes physiques ou psychiques, liés à la tension, à la gestion des émotions, à l’investissement dans la musique, etc. Mais à la différence des sportifs, il est beaucoup plus délicat d’aborder le sujet quand on est musicien ; une blessure au sport est considérée comme un passage quasi obligé, lié aux risques du métier, alors qu’une « blessure » de musicien est trop souvent considérée comme le résultat d’une technique approximative ou d’un niveau musical médiocre. Il faut dire que la vision d’un artiste désincarné – au sens littéral du terme –, qui fait fi de son enveloppe charnelle pour la transcender, au service d’un idéal supérieur et presque mystique qu’est l’Art, est encore généralement répandue dans l’opinion commune comme chez certains professionnels du milieu artistique. Autant dire que ces questions liées à l’aspect physique et mental du musicien ont pendant longtemps reçu peu de considération, quand elles n’ont pas été purement et simplement dédaignées ou méprisées.

    Or l’outil de travail du musicien réside bien dans l’entité de son corps, et dans l’harmonieuse coordination de ses membres, depuis la conception du geste jusqu’à sa réalisation, dans la relation entre mental et physique. C’est dire si les enjeux soulevés par cette option « Préparation physique et mentale du musicien » me paraissent déterminants dans la formation et le cursus d’un musicien, et particulièrement pour celui qui aspire à y consacrer l’essentiel de sa vie : prévention des risques liés à la pratique instrumentale, modification et amélioration de cette pratique, enfin pédagogiquement par l’enseignement et la transmission.

    Prévenir: entendre ce que dit son corps, prendre conscience du geste musical

    De fait, peu d’apprentis musiciens ont conscience de leur geste musical ; la spontanéité du geste est souvent préférée à une relation trop intellectualisée à son instrument. Certains musiciens ne se sont jamais posé la question de la gestion corporelle dans leur pratique mais sont pour autant d’excellents artistes ; cela ne signifie pas néanmoins que leur jeu est viable à long terme et qu’il n’est pas susceptible d’être amélioré. À l’inverse, certains ont été confrontés à la question, directement ou indirectement, volontairement ou involontairement, parfois à la suite d’un problème physique ou psychologique : en étant réceptifs à ces enjeux, ils ont pu améliorer un ou plusieurs aspects de leur pratique (aspect technique mais aussi maîtrise physiologique, contrôle des émotions…). Trop souvent, on n’écoute son corps que quand il se manifeste douloureusement et qu’il génère inconfort ou souffrance.

    Cet enseignement « Préparation physique et mentale du musicien », en apportant un recul sur sa propre pratique et en la conscientisant, m’a permis de mieux connaître mon fonctionnement physique et mental, et de mieux me connaître moi-même. C’est seulement en prenant conscience de ses limites, mais aussi de ses atouts, qu’il est possible de corriger, d’améliorer ou de perfectionner tel ou tel point. On apprend ainsi à cultiver la détente – et même au-delà de la pratique musicale, dans sa vie quotidienne –, à prévenir d’éventuelles tensions, à cultiver un équilibre de vie favorable à un parcours musical épanoui (sommeil, temps de repos, activités sportives ou de loisirs, etc.). Il est bon de rappeler que l’apprentissage musical ne s’inscrit pas dans une logique de rentabilité ni de rationalité économique, et rester des heures à travailler son instrument peut s’avérer bien moins efficace qu’un emploi du temps équilibré qui prend en compte la dimension mentale et corporelle.

    En prenant conscience de son geste musical, il est possible de maîtriser une partie des émotions et de contrôler le « stress » que tout musicien a pu un jour éprouver, avant, pendant ou après une prestation publique. Cet enseignement m’a également rappelé l’importance de l’individualité des parcours musicaux : chaque musicien a son propre parcours, son propre passé/vécu (certains sont issus d’une famille de musiciens, d’autres non ; certains se sont tournés vers la musique par choix résolu, d’autres par nécessité ou peut-être par contrainte etc.), et son propre tempérament (deux personnes ne réagiront pas de la même façon dans une même situation donnée). Il n’y a donc pas de posture universelle, applicable partout et tout le temps à tous les musiciens, d’où la nécessité d’un véritable travail sur soi, individualisé.

    On peut légitimement regretter que ce type d’enseignement ne soit dispensé qu’au niveau supérieur et non dans les autres niveaux de conservatoires. Il serait en effet profitable que les questions physiques liées à la pratique musicale soient abordées le plus tôt possible dans les cursus instrumentaux, a fortiori au sein d’institutions pré-professionnalisantes comme les conservatoires de région en France, pour faire en sorte de coordonner tout geste musical à l’activité corporelle et de conscientiser dès le début des cursus le geste musical, en introduisant la conscience de l’implication du corps dans le jeu musical, ceci afin d’éviter bien des désagréments plus tard ou même des douleurs qui résulteraient d’une mauvaise pratique répétée. Ce serait de toute évidence un gain de temps, et surtout plus performant techniquement et musicalement ; nombre de musiciens se sont d’ailleurs vus contraints de renoncer à leurs ambitions musicales suite à des problèmes physiques ou psychologiques (douleurs et tensions, mais aussi difficultés de concentration, « stress paralysant »).

    L’enjeu d’un tel enseignement est bien sûr de « s’économiser » physiquement pendant le temps de jeu et d’assurer une meilleure récupération après l’effort exigé par le travail musical, mais aussi d’optimiser son temps de travail et son potentiel technique et musical. Prendre conscience du geste musical permet aussi de travailler plus longtemps, de meilleure manière, et de développer sa virtuosité dans de bonnes conditions, sans contrainte physique exagérée.

    Nos modes de vie contemporains (et la fougue de la jeunesse !), par le besoin de faire toujours plus et plus vite, ne sont pas particulièrement favorables aux exigences de la pratique musicale : réduction du sommeil, sollicitations des sens accrues (visuels, auditifs, avec l’informatique, la généralisation des moyens de communication…), « dilution » de la concentration. Notre rapport au temps a profondément évolué : c’est pourquoi l’attention au corps du musicien, loin d’être une perte de temps, nous apprend également à nous poser et à cultiver une présence dans la musique que l’on interprète. Face à une vie fortement centrifuge, il est apaisant de cultiver cette force centripète par un mental centré, par une « densification » intérieure et par un ancrage dans la musique (le côté répétitif du travail musical pouvant conduire à jouer de manière aseptisée, mécanique, « sans âme »).

    Progresser

    L’option « Préparation physique et mentale du musicien » m’a appris avant tout à prendre conscience de chaque geste musical, à relier les aspects physique et mental, en « mettant de la conscience dans le corps », ce qui facilite la gestion et l’appréhension de certaines de mes émotions (stress notamment). J’ai appris à davantage « écouter mon corps », à identifier certaines sources de tensions, et cultiver la détente pendant mon jeu musical –et donc à moins me fatiguer en travaillant. Bien sûr ce travail est une expérience de longue haleine, toujours perfectible et sans cesse à cultiver, mais il est possible d’en récolter certains fruits très rapidement.

    Cet atelier permet de modifier son comportement, avant, pendant et après le jeu, notamment pour des échéances importantes (concerts, examens, concours). On en mesure naturellement les bienfaits dans la vie quotidienne. De manière générale, cultiver une « présence physique » permet de gagner en souplesse et en agilité, de mieux appréhender son stress et de canaliser sa nervosité ; cette conscience du corps permet un réel ancrage, une présence et une disponibilité qui permettent de laisser libre cours à l’expression musicale.

    Transmettre : enseigner, éduquer

    L’aspect corporel est déterminant, car la plupart des musiciens seront un jour à leur tour des pédagogues, d’où l’importance de former des musiciens qui auront un rôle de transmission par la pédagogie. Cet aspect est malheureusement rarement intégré dans la pédagogie et beaucoup de professeurs sont désarmés face à ces problèmes pourtant indissociables de toute pratique musicale. Ces pédagogues auront la responsabilité de l’éducation musicale (et plus largement de l’épanouissement humain) de nombreux jeunes musiciens, qui, pour certains d’entre eux, devront renoncer à y consacrer leur vie pour ces raisons. Certains jeunes musiciens trouvent d’emblée, de manière intuitive, une certaine coordination de leurs gestes ; mais d’autres auront besoin d’avoir un professeur sensible à ces questions pour pouvoir progresser et laisser leur potentiel artistique s’épanouir.

    En formant les musiciens d’aujourd’hui et en leur faisant prendre conscience du fonctionnement corporel et mental de la pratique musicale, ils seront à même de transmettre cette pédagogie de l’incarnation du jeu musical, d’améliorer de nombreux aspects musicaux et techniques dans le jeu d’un élève et de prodiguer des conseils quant à la gestion de l’appréhension de se produire en public.

    Il faut surtout avoir conscience que le « mode de fonctionnement » d’un individu – aussi excellent interprète soit-il – ne peut être reproduit à l’identique ni calqué ; certains interprètes ont parfois tendance à inculquer à leurs élèves leurs propres schèmes de fonctionnement, leurs propres habitudes de jeu, qu’ils ont certes pu éprouver et intégrer convenablement – et ont travaillé pour l’intégrer –, mais qui ne fonctionnent pas nécessairement chez un autre individu ; une pédagogie musicale efficace ne peut se fonder sur le systématisme ni sur le mimétisme.

    Conclusion

    Cet enseignement m’a appris à véritablement prendre conscience de mon corps et à identifier les multiples signaux qu’il m’envoie. Cette sensibilisation me permet bien sûr de prendre conscience des problèmes afférents au jeu musical, mais porte ses fruits bien au-delà du travail instrumental, dans la vie quotidienne. J’ai très vite éprouvé de nouvelles sensations musicales, ce qui m’a amené à repenser certains aspects de mon jeu musical. Bien sûr, il est nécessaire de retravailler sur le long terme certains gestes profondément intégrés, car sans cesse répétés.

    En étant à l’écoute de son propre fonctionnement corporel et mental, il est possible, par un travail sur soi, de corriger certains aspects de sa technique musicale et de prévenir d’éventuelles tensions. Par un travail approprié sur les différents paramètres corporels du jeu musical, on apprend à gérer certaines situations de stress et à maîtriser certaines émotions, et à transformer peu à peu un stress handicapant en un atout du jeu instrumental. En devenant réceptif à son fonctionnement corporel, on éprouve un plaisir décuplé à pratiquer son instrument.

    Cet atelier peut permettre en tout cas à chaque musicien de développer les conditions favorables pour que s’accomplisse pleinement son potentiel musical et de véritablement incarner la musique qu’il recrée en tant qu’interprète. »

    Bibliographie

    ZATORRE Robert

    2014, co-directeur du Laboratoire International de Recherche sur le Cerveau, la Musique et le Son (BRAMS) in Publications Université McGill-Canada

    DEBES I., SCHNEIDER M.P, MALCHAIRE J.

    2003 – Les troubles de santé des musiciens – In Médecine du Travail et Ergonomie, Vol XLI, N°2

    Médecine des Arts

    2008, N°41

    BERTHOZ Alain

    1997 – Le sens du mouvement, Éditions Odile Jacob

    ROUQUET O. et REBOIS M.H

    2008, Le Geste créateur, DVD, Éditions CNSMDP

    SACKS Oliver

    2009, Musicophilia, La musique, le cerveau et nous, Éditions Points Seuil Essais

    NAUDI Claire Dr

    2011, Mon corps au pays des merveilles – Beauté et intelligence de l’anatomie

    humaine, Éditions Phidias

    VAL Marcel

    2002, Aide mémoire d’acoustique appliquée, Éditions Dunod

    Étude Audition-Solidarité, Association de prévention et de soutien des problèmes

    auditifs en France et dans le monde-Auditionsolidarité.org

    BERTHOZ Alain

    2013, La Vicariance, Éditions Odile Jacob

    CYRULNIK, BUSTANY, OUGHOURLIAN, ANDRE, JANSSEN, EERSEL

    2012, Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner, Éditions Albin Michel

    Notes

    1. Cf. Zatorre, 2014. ↩︎
    2. Cf. Debès, Schneider et Malchaire, 2003. ↩︎
    3. Cf. Médecine des arts,no 41, 2008 ↩︎
    4. Cf. Berthoz, 1997. ↩︎
    5. Cf. Rouquet et Rebois, 2008. ↩︎
    6. Cf. Debès, Schneider et Malchaire, 2003. ↩︎
    7. Cf. Sacks, 2009. ↩︎
    8. Cf. Naudi, 2011, p. 422. ↩︎
    9. Cf. Val, 2002. ↩︎
    10. Cf. entretien avec François Thuiller, Audition Solidarité. ↩︎
    11. Cf. Berthoz, 2013, ainsi que Cyrulnik, Bustany, Oughourlian, André, Janssen et Van Eersel, 2012. ↩︎
  • Figures de rhétorique, double-entendre, intertextualité, couleurs, formes… : pour une interprétation des outils mozartiens d’expression du sens

    Figures de rhétorique, double-entendre, intertextualité, couleurs, formes… : pour une interprétation des outils mozartiens d’expression du sens

    Résumé

    Notre ressenti, conditionné par l’analyse et notre connaissance du répertoire et de ses traditions, nous permet de transmettre une interprétation qui constitue ce que l’on pourrait nommer «ma manière de mettre l’œuvre au monde». Dans un cheminement phénoménologique de « retour à », je propose de retrouver une simple sémiotique et « des oreilles chastes » (Berlioz) pour ouvrir d’autres champs d’interprétations.

    Il est alors possible de revenir à l’analyse et à l’investigation musicologique par le biais des outils contextuels. Ainsi, j’identifie comme la figure de rhétorique aposiopesis/suspiratio l’ostinato demi-soupir/deux croches du Lacrimosa du Requiem de Mozart. Ce qui me permet de donner à ressentir la figuration des larmes : apnée, souffle court… J’enquête sur les conventions ponctuelles implicites avec le public – double entendre – et cherche les moyens de les révéler aujourd’hui, je relie les citations et autocitations – intertextualité – pour en interpréter les parentés sémantiques et les partager… Incessamment relue, l’œuvre offre à relire incessamment son interprétation.

    Figures de rhétorique : de la mimesis (imitation) à la communication non verbale, exemple de l’aposiopesis/suspiratio (réticence-soupir)

    Double-entendre : double-sens, sens figuré, sous-entendu, contresens, paradoxe, non-sens… « mise en série du sens »

    Citations, autocitations… les enjeux de l’intertextualité

    Citations empruntées au répertoire

    Autocitations…et autres outils du sens sur lesquels je reviendrai dans un prochain article…

    Les restaurateurs de tableaux connaissent bien le processus : débarrasser l’œuvre des retouches apportées au fil des siècles, détecter les matières étrangères à la matière d’origine qui n’ont pas forcément vieilli au même tempo – les repeints désaccordés –, enlever les couches de vernis successives qui ont fait perdre la profondeur et le relief, remettre la toile au jour telle qu’elle est sortie de l’atelier du peintre, avant qu’elle ne soit devenue la proie de toutes ces interventions bien intentionnées.

    À nous d’avancer dans le même sens pour les partitions que nous déposons sur nos pupitres ou nos tables, en allégeant l’œuvre de ses traditions d’interprétations musicales et bibliographiques et de nos propres interprétations antérieures, pour interroger « ma manière de la mettre au monde » dans un cheminement qui tient du lâcher-prise et conduit à questionner nos acquis et nos convictions. Il s’agit donc de retrouver des « oreilles chastes », pour paraphraser Berlioz, par un processus régressif – au sens de « retour à » – au bout duquel la partition, tel un oignon dont on enlève une peau après l’autre pour trouver le fruit, apparaît sous sa forme originelle – si tant est que cela soit possible. Le déchiffrement des notes et autres indications laissées par le compositeur relève alors de la quête d’une sémiotique plus que de celle d’une sémiologie. Mais la sémiologie, que nous nommons plus couramment expression dans le jargon musical, nous est vitale autant qu’elle l’est à l’œuvre. Chacun étayera donc son point d’ouïe de son interprétation et l’œuvre, redevenue ouverte, ouvrira en retour le champ des possibles pour lui donner son.

    Pour enquêter sur lesmedia1 d’expression dans l’œuvre de Mozart, j’utilise donc les outils contextuels – à remettre au jour par l’investigation que l’on peut globalement qualifier de musicologique – dans le but de m’approprier, au plus près, ses propres acquis. À ce titre, tous les outils sont bons à prendre, y compris ceux que nous fournissent d’autres disciplines qui invitent à faire feu de tout bois, en élargissant l’investigation, à l’instar des historiens antiquaires2. Ainsi, les codes d’expression du langage verbal, dans un contexte créatif lié à la théorie de l’imitation, peuvent-ils être appliqués à la musique. La prospection a montré comment l’époque baroque les a exploités et a permis d’en révéler également la signification dans la situation non verbale de la musique instrumentale. Or, il apparaît que Mozart est héritier de nombre de ces codes, qui, immanquablement, font sens.

    Il ne saurait, par exemple, se passer des figures de rhétorique, codification actée et entendue par ses contemporains, au point qu’il en joue parfois pour créer l’équivoque. Cette « logique du sens »3 consiste à mettre en œuvre divers degrés significatifs à commencer par le double entendre, pour reprendre la formule telle qu’on l’utilisait alors à Vienne en français. Il s’agit d’un deuxième niveau d’acception – comme un sens figuré implicitement et conventionnellement compris par le public de l’époque, éminemment efficace sur le plan dramatique. La technique permet, en particulier et à l’origine, d’éviter les références salaces trop concrètes dans l’opera buffa et crée l’humour dans le même temps. À nous de retrouver cette complicité en débusquant ses outils d’expression pour en fabriquer éventuellement de nouveaux, propres à être reçus à notre époque.

    Les citations et autocitations me paraissent, elles aussi, signifiantes, surtout si l’une des sources porte des paroles qui peuvent donner une clé de lecture, donc des clés d’interprétation pour les autres – ne serait-ce que phraséologiques et prosodiques. Le langage technique utilisé et ses références culturelles implicites, les formes et leur dramaturgie, les couleurs instrumentales et leur poétique… sont autant de messages. Ils n’en finissent pas de se décliner à tous les niveaux d’écoute dans un jeu multidimensionnel et nous invitent à nous rapprocher des « bons entendeurs salués » dans le contexte d’origine pour devenir, à notre tour, des passeurs de sens.

    Figures de rhétorique : de la mimesis (imitation) à la communication non verbale, exemple de l’aposiopesis/suspiratio (réticence-soupir)

    Ainsi, j’identifie l’aposiopesis/suspiratio qui figure les hésitations et les interruptions par des silences4 dans le Lacrimosa du Requiem, où elle apparaît sous deux formes :

    1° L’ostinato des violons 1, demi-soupir/deux croches s’appuyant sur une basse donnée sur le temps :

    comme dans l’accompagnement de l’Et incarnatus est de la Messe en si mineur de Bach

    et celui du Crucifixus en mi mineur sur la basse obstinée

    ou encore dans l’Été des Saisons, sur le début du premier quatrain où Vivaldi élude le temps fort :

    « Dans la rude saison du soleil en feu, languit l’homme et le troupeau et le pin brûle »

    Obsessionnelle et lancinante, souvent chromatique, elle est associée à l’expression de la peine, du labeur, de l’écrasement. Bach en fait un outil exégétique pour signifier l’idée que l’incarnation du Christ porte en elle-même la faute des hommes et mène à sa crucifixion, en la renforçant par le poids de sa courbe descendante encatabasis5. Vivaldi l’associe à la chaleur accablante et à l’économie de gestes et de vie qu’elle impose. Mozart reprend la figure pour accompagner ce thème, qu’il avait, à l’origine, en 1772, choisi de donner avec une verve galante pleine d’élan dans l’Allegro duQuatuor en sol majeur K. 156, où il l’utilise pour la première fois. La minorisation et l’expression de cet accompagnement radicalisent sa transformation :

    2° La fracture des mots, découpés en syllabes par des silences –suspiratio – pour figurer le fait que l’expression est brisée par des sanglots : « Qua re/sur/get ex fa/vil/la judicandus homo reus (où surgira de la poussière le pécheur pour être jugé) »

    comme on l’entend dans le monologue « Addio Roma » d’Ottavia dans le Couronnement de Poppée de Monteverdi.

    Cette pièce est évidemment inconnue de Mozart, mais la tradition de l’emploi s’est maintenue tout au long de l’époque baroque. On la trouve, par exemple, sous la plume de Haendel, dont il a longuement côtoyé de nombreuses œuvres conservées dans la bibliothèque de son ami Swieten, dans The Foundling Hospital Anthem, Blessed are they that considereth the poor HWV 268 (troisième partie : Comfort them, O Lord, mesures 2-3).

    et, bien sûr, dans le célébrissime Aria di dolore d’Almirena de Rinaldo « Lascia ch’io pianga » et ses pasticci.

    Mozart lui-même utilise l’aposiopesis dans ce sens tragique, associée à l’expressionseria, par exemple dans l’air de Giunia de Lucio Silla « Parto, m’affretto », dans lequel elle prend la décision de quitter Rome. Cursif, allegro assai, il symbolise la panique de la fuite et l’angoisse de la mort : les aposiopeses saccadent la ligne et figurent l’essoufflement et l’extrême agitation de l’héroïne (mesures 46-49).

    Fixée, connue, identifiée, nommée… cette figure peut donc être traitée de manière parodique, comme Mozart s’y amuse dans le quintette « Di scrivermi » de Così fan tutte, au moment des adieux des deux couples qui se promettent de s’écrire tous les jours6.

    Par conséquent, cette mise en musique de la sémantique des pleurs peut également opérer sans verbe, par exemple pour le mouvement lent, Romanza, du Concerto en ré mineur K. 466, dans sa partie centrale en sol mineur dont l’aposiopesis hachure obsessionnellement les lignes. Elles sont enfermées par des barres de reprises qui semblent vouloir les redire à l’infini. Le piano trouve néanmoins la sortie en reprenant seul la réexposition puis en y invitant l’orchestre.

    Au-delà de ces constats, la question du « partage du sensible »7pour paraphraser Jacques Rancière – se pose à l’interprète : apnée, souffle court, halètements, sanglots… ? Comment donner à ressentir les effets de l’aposiopesis à notre époque où l’auditoire n’en a plus la clé de lecture ? Faut-il forcer le trait, tronquer, occuper les silences comme on l’entend la plupart du temps lors des interprétations du Spectre de la rose8 où Berlioz l’utilise pour séparer les mots « mais/ne/crains/rien, je ne réclame ni messe ni De Profundis»… ?

    Faut-il la détourner de sa sémantique d’origine en allongeant la première noire, ce qui est quasiment systématiquement fait au début du premier mouvement de la Quatrième Symphonie de Brahms ?

    Le questionnement s’impose et nécessite une réflexion sur l’interprétation et la transmission.

    Double-entendre : double-sens, sens figuré, sous-entendu, contresens, paradoxe, non-sens… « mise en série du sens9 »

    On a démontré musicologiquement l’effet du double-entendre dans le cadre de l’opera buffa viennois10. L’expression en français renvoie au lexique du libertinage tel qu’il était utilisé à l’époque en Europe – la France faisant référence en la matière11. Bruce Allan Brown a mis le principe en évidence avec les jeux de double-sens cultivés dans l’opéra comique français et leur influence sur l’opera buffa12.

    Mary Hunter a montré également comment le champ lexical du jardin cachait à demi-mot celui de l’amour et comment Da Ponte utilisait des tournures décalées et excessives dans lesarie di furore qui venaient contredire le sens premier : Dorabella invoque les furies (« Smanie implacabili ») avec la violence musicale d’Elettra dans Idomeneo (« D’Oreste e d’Ajace »), d’une manière bien trop outrancière par rapport à la situation. Le public était donc en mesure de comprendre instantanément la parodie, présente également pour les airs de Fiordiligi13 avec plus de subtilité : la marche trop pompeuse et le style tropseria, eu égard aux circonstances, de « Come scoglio »14 et la prière du second acte, « Per pietà », dont l’intériorité et la profondeur d’expression sont déjouées par les galipettes incongrues des cors – symboles de tromperie. Cet effet de double-entendre était bien connu du public d’opera buffa, Mozart en a donné lui-même le sens dans le premier numéro des Noces lorsque Figaro et Suzanne mesurent leur chambre pour placer leur lit et que la sonnette de Madame est évoquée par les flûtes et hautbois, tandis que celle de Monsieur retentit aux cors et bassons. Figaro fait alors remarquer à Suzanne que le Comte l’enverra au fond du jardin pour profiter de son absence et abuser d’elle. De fait, dans une logique de « mise en série du sens », il semble difficile de considérer comme un hasard que Beethoven, qui jugeait Così comme amoral, ait choisi trois cors pour soutenir la fidélité et l’héroïsme de Leonore15 pour son grand air « Komm Hoffnung » – dès la première version de Fidelio, Leonore en 1805.

    Cette référence et le détournement même qu’il en réalise invitent à repenser l’interprétation des concertos pour cor de Mozart16, d’autant qu’ils sont composés pour l’un de ses amis qu’il ne cessait de taquiner, le corniste Joseph Leitgeb17. Les autographes de Mozart, qui lui sont destinés, sont truffés de remarques et de plaisanteries vraisemblablement affectueuses18, que la dédicace du Concerto en mi bémol K. 417 résume bien : « Wolfgang Amadé Mozart hat sich über den Leitgeb Esel, Ochs, und Narr, erbarmt » (« Wolfgang Amadé Mozart a pris pitié de Leitgeb l’âne, le bœuf et le bouffon »). Le soliste pourrait donc être comparé à ces personnages d’opera buffa tenus par unbasso buffo oucaricato, qui correspond aux voix de Figaro ou Leporello (la notion de baryton n’existe pas à l’époque ou du moins n’est pas nommée telle quelle), c’est-à-dire aux rôles de valets actifs et rusés, mobiles et drôles, qui pourraient inspirer le jeu des cornistes pour certains des mouvements alertes19. Les témoignages rapportés sur Francesco Benucci20,basso buffo parmi les plus appréciés, peuvent alors donner des clés d’interprétation21:« Benucci chanta l’air de Figaro« on più andrai,farfallone amoroso » avec une animation et une puissance extraordinaire. Je me tenais près de Mozart, qui répétaitsotto voce « Bravo ! bravo ! Benucci » ; et quand Benucci en arriva au magnifique passage « Cherubino, alla vittoria, alla gloria militar », qu’il lança d’une voix de stentor, l’effet fut comparable à celui de l’électricité, car tous les exécutants, sur la scène et dans l’orchestre, comme poussés par un même élan de plaisir se mirent à clamer « Bravo ! Bravo ! Maestro. Viva, viva grande Mozart ! » »22.

    Cet emploi des voix de basso ouvre, à son tour, une autre série du sens puisque cette typologie vocale est aussi celle des rôles de maîtres. Ainsi, l’interchangeabilité des voix de Figaro et du Comte, de Leporello et de Don Giovanni, permet-elle les travestissements propres aux intrigues d’opera buffa, mais montre, dans le même souffle, que les maîtres, comme les valets, ne se sont que « donné la peine de naître ! »… double-entendre d’une efficacité redoutable jouant du non-dit pour respecter la censure joséphiste, qui avait interdit les représentations du Mariage de Beaumarchais, et, dans le même temps, la « mettre en pièces ».

    Le rondo « Per pietà » est encore exemplaire d’une énième dimension de double-entendre si l’on considère les cors comme signifiants : il invite à envisager les instruments concertants des autres grands rondos23 comme signifiants eux aussi, en conjuguant les notions de forme et de couleur, en particulier la clarinette de « Parto » chanté par Sextus et le cor de basset de « Non più di fiori » chanté par Vitellia dans La Clémence de Titus. Les deux instruments furent joués par le même Stadler24 lors de la création à Prague en septembre 1791, l’ami dédicataire du Quintette et du Concerto. Ils interviennent au moment où chacun des protagonistes a décidé d’aller au-devant de la mort – ces instruments de prédilection de Mozart à la fin de sa vie peuvent donc être entendus comme les media du renoncement et de la sagesse. Par conséquent, ils ne sauraient s’exprimer en retrait puisqu’ils établissent une véritable interactivité avec le personnage auquel ils insufflent toute son énergie.

    Le double-entendre n’en finit donc pas d’ouvrir les champs sémantiques et laisse chacun libre de faire sien l’un des possibles, ce qui motive la profusion bibliographique et la variété des interprétations – l’œuvre elle-même devenant mythe. Pour Don Giovanni, Mozart et Da Ponte jouent sans limite de ces conventions polysémiques culturelles, ponctuelles et même locales. Ainsi « Viva la libertà » du finale du premier acte a pu sonner pour les Pragois en 1787 comme une invitation à la rébellion et pour les Viennois en 1788 comme un hommage à la largeur d’esprit de Joseph II, à moins que cela ne soit le contraire… la superposition des danses qui suit, comme une confrontation volcanique des couches sociales ou comme le symbole du relais d’une culture européenne sous tutelle française – le menuet –, à l’affirmation de la germanité – laTeish24… Ce témoignage d’une Pragoise est, quant à lui, sans ambiguïté : « Les Tchèques sincères furent flattés de voir que monsieur Mozart pense toujours à eux… À la fin de l’opéra, tous goûtèrent la grandeur du cimetière où repose le Commandeur. On y avait aussi peur que dans notre fameuse nécropole des Israélites »25. À Prague, ville peuplée de statues, la scène du cimetière ne peut que revêtir une acception particulière : le mythe du Commandeur n’y rappelle-t-il pas celui du Golem dont il se dit encore qu’il reprend vie certaines nuits de terreur pour protéger le quartier juif ? Les représentations données à partir du 29 octobre 1787, donc pendant le temps liturgique de la Toussaint, n’invitent-elles pas à s’interroger sur une sémantique liée au lieu et à la période, propulsant la fameuse scène du cimetière aux antipodes des interprétations romantiques… ? Et cette acception n’incite-t-elle pas à revisiter leur héritage sur le plan musical et scénographique pour mettre en avant l’aspect parodique ?

    Mais par-delà cette ponctualité, l’ouverture prévient dès ses premières notes que le sens de cette intrigue battue et rebattue ne sera pas le sens habituel : Mozart lui donne l’ampleur d’un premier mouvement de symphonie26 et la laisse sonner dans ce mineur, véritable paradoxe à lui seul pour tout auditeur de l’époque puisque jamais une page d’une telle intensité n’a précédé undramma giocoso – qui commence d’habitude in medias res27.

    En outre, il faudrait bien plus qu’un sextuor enscena ultima convenu pour amortir les tensions insolubles de la scène du festin. Sa présence même ouvre une nouvelle « série du sens ». Car, indépendamment des conventions et des habitudes, c’est bien l’implication personnelle de Mozart dans l’œuvre qui en fait l’exception. Il utilise donc le double-entendre au-delà des effets habituels du seul genre de l’opera buffa, auquel ses contemporains le cantonnent, par les détournements de conventions qui font sens en eux-mêmes et dont le principe est transposable en musique instrumentale, religieuse, dans l’opera seria

    Citations, autocitations… les enjeux de l’intertextualité

    Les exemples de citations et d’autocitations sillonnent l’œuvre de Mozart. Le thème cité constitue un signifié dont il est intrigant de mettre au jour le signifiant. Si l’une de ses occurrences a porté des paroles, il apparaît alors tangiblement (encore qu’il puisse aussi être soumis au double-entendre !)… Mais donner sens à cette conjugaison indépendamment de références verbales me semble également possible par différents biais, si l’on admet que la démarche relève immanquablement de l’interprétation.

    Citations empruntées au répertoire

    Parmi de nombreux exemples possibles, revenons au Requiem, ultime expression fondée sur un réseau de citations et d’autocitations qui anéantit à lui seul toutes les prétentions de Süssmayer28, puisque Mozart n’y convoque rien moins que Haendel, Reutter, Gossec, Michael Haydn, Wilhelm Friedemann Bach, des mélodies du répertoire liturgique catholique et luthérien… et lui-même comme autant d’infra-textes.

    La bibliographie de référence29 rattache traditionnellement l’incipit de l’Introït, bassons, mesures 1-2

    au choral Herr Jesu Christ, du höchstes Gut !( Seigneur Jésus Christ, bien suprême) associé à la pénitence.

    Pour ma part, j’entends plutôt chez Mozart la mélodie de la Séquence du jour de Pâques, Victimae Paschali laudes immolent Christiani (À la Victime Pascale, chrétiens, offrez le sacrifice de louanges), en premier mode.

    ou plus précisément sa version luthérienne tonale, le choral Christ lag in Todesbanden (Le Christ gisait dans les liens de la tombe)

    Pour le moins, je propose donc de soulever l’ambiguïté de ce double-entendre et d’envisager la possibilité de placer le Requiem sous le signe de la résurrection pascale.

    Or, l’analyse musicale permet de débusquer les nombreuses références à cet incipit sur la durée de l’œuvre, la plupart du temps en mineur :

    La basse de l’Osanna en majeur semble également en découler,

    et permet d’identifier plus concrètement que l’incipit du Recordare en est également issu :

    Ce passage de l’Offertoire en est donc une transposition :

    La prise de conscience de ce réseau confirme la sensation de profonde unité de l’œuvre et me fait soutenir l’idée, contraire à la tradition d’interprétation, que Mozart fonde son Requiem sur la notion de résurrection, refrain de sa correspondance et de son œuvre tant religieuse que profane30. Lors d’une lecture-concert de la version pour quatuor à cordes du Requiem réalisée par Peter Lichtenthal, ponctuée de lettres et d’extraits de livrets d’opéra et de documents d’archives, j’ai donc demandé aux membres du quatuor d’arriver sur scène en chantant le choral Christ lag in Todesbanden afin d’en introduire la mélodie dans la mémoire des auditeurs et de teinter leur ressenti par le jeu de la réminiscence.

    Autocitations

    Fondé sur l’analyse musicale et l’enquête musicologique, le relevé des autocitations m’invite aussi à donner un sens qui, s’il n’a pas la prétention d’être le bon, repose sur une argumentation fournie et étayée. Je les envisage donc comme une famille de thèmes qui relient les œuvres les unes aux autres par-delà le temps et me positionne en tant qu’analyste-interprète de cette intertextualité.

    Si je me permets d’énoncer, par exemple, que le refrain du rondo du Concerto pour hautbois K 314 de Mozart est symbolique de liberté, c’est en m’appuyant sur une étude qui en retrace toutes les apparitions que j’ai localisées au fil de son œuvre. C’est sur ce timbre que Blondchen – dont le pays d’origine, le Royaume-Uni, est alors un symbole européen d’avancée sociale et politique – revendique sa liberté dans L’Enlèvement au sérail, dans l’air « Welche Wohne, welche Lust ». C’est également lui qui sonne après la fuite de Papageno et Pamina au premier acte de La Flûte enchantée. Je m’autorise donc à lui donner cette clé de lecture pour interpréter le final du Concerto pour hautbois31. Il se trouve que Mozart le compose en septembre 1777, alors qu’il est dans la perspective de quitter Salzbourg où il étouffe. Mais sa première citation apparaît bien longtemps auparavant, dans le finale de la joyeuse et ludique Sonate à quatre mains K. 19d composée à Londres, en 1765, pour sa sœur Nannerl et lui-même. Elle est donc liée à l’Angleterre et à la liberté qu’offraient les tournées d’antan, mais aussi aux rires de l’enfance forcément nés des croisements de mains acrobatiques que demande la partition.

    Or, c’est justement cette œuvre que Mozart et sa sœur jouent lorsqu’ils posent durant l’automne 1780 pour le peintre Croce, qui les représente mains croisées, et que je ne puis que prendre en compte dans ma démarche antiquaire. La tristesse des vivants – le frère, la sœur, le père qui tient son instrument en retrait sans participer au jeu musical – évoque le souvenir – celui de la mère, morte à Paris en 1778. Représentée en médaillon, elle veille des hauteurs. Ces souvenirs sont multiples, de sa tendresse perdue à la culpabilité qui pèse sur les épaules de Mozart, accusé ouvertement par son père de ne pas avoir appelé le médecin à temps et d’être responsable de sa mort ; souvenirs de voyages… amenant de nouveaux espoirs de liberté, alors que Mozart a justement la perspective de quitter Salzbourg avec la commande d’Idomeneo pour la cour de Munich…

    Cette liberté s’affiche avec la verve sonore la plus moderne lorsqu’il utilise une fois encore ce refrain à Vienne en 1784, pour le final de la Gran Partita K 361, dans l’effectif, alors inouï, de treize instruments à vent.

    Au vu de ces récurrences, on peut d’ailleurs se demander si ce thème ne serait pas un timbre, antérieur à l’œuvre de Mozart, auquel l’idée de liberté pourrait être attachée. L’enquête musicologique n’a pas porté de fruits jusqu’à présent, mais je ne désespère pas de le reconnaître un jour dans l’œuvre d’un prédécesseur ou dans un répertoire populaire qui aura laissé des traces. L’intertextualité relevée dans ces différentes œuvres m’invite donc à les envisager comme une famille de signifiés au signifiant commun et offre une réflexion sur le tempo et l’articulation de ce refrain, sur la manière et les moyens de donner à ressentir aux auditeurs cette notion de liberté qui me paraît lui être inhérente et déclinable en thématiques de concert.

    Le même processus me fait entendre le thème de l’aria d’Ilia « Se il padre perdei », au deuxième acte d’Idomeneo, comme un thème de pardon. Évoqué par Constance Mozart comme le passage favori de son époux, il montre Ilia demandant à Idomeneo de pouvoir trouver un nouveau père en lui. Aux antipodes de l’Ilione de Danchet dans l’Idomenée de Campra, et de son modèle, l’Erixène de Crébillon dans la tragédie du même titre, elle a relégué tout ressentiment à l’égard de celui qui fut ennemi des siens et porte le sang frais des Troyens sur les mains. C’est la tendresse d’un père qu’elle demande et celle d’une fille qu’elle apporte en même temps que son pardon. Or, Mozart a choisi d’en faire partager l’expression par le quatuor concertant d’instruments à vent : flûte, hautbois, basson et cor, les quatre solistes dédicataires de la Symphonie concertante en mi bémol majeur K 371, merveilleux musiciens et joyeux drilles à cause desquels sa mère avait décidé de l’accompagner à Paris pour lui éviter leur fréquentation qu’elle jugeait douteuse… Paris où elle meurt loin des siens et de sa terre natale, le 3 juillet 1778. En cet automne 1780, Mozart retrouve donc ces instrumentistes exceptionnels auxquels il redonne à jouer le thème des variations du troisième mouvement de leur symphonie concertante pour chanter le pardon et l’amitié aux côtés d’Ilia. Mélodie au souffle long portée par la luminosité chaleureuse demi bémol majeur, elle n’a plus rien de la légèreté du printemps 1778, elle est devenue profonde et grave quand elle virevoltait joyeusement d’un instrument à l’autre, elle s’est parée des couleurs de la sérénité pour exprimer l’apaisement du pardon. Mais c’est bien elle, et cette seule référence apporte la preuve que la Symphonie concertante pour flûte, hautbois, basson et cor32 est bien l’œuvre de Mozart – ce qui est encore mis en doute, l’autographe ayant disparu – et invite à accentuer ces différentes expressions : la légèreté joyeuse, brillante, bavarde et individualiste du thème et variations, apanage de la symphonie concertante, le partage de l’ordre de l’intime dont l’interactivité nourrit la profondeur d’expression de l’aria.

    De nombreux autres exemples d’autocitations pourraient être pris à témoin. J’en resterai au premier thème en fa majeur de la Romanza du Concerto pour piano en ré mineur, belle mélodie que Mozart réutilise deux ans et demi plus tard dans Don Giovanni, en lui confiant la prière des trois masques (Elvira/Anna/Ottavio) invités à la fête chez le personnage éponyme. Le texte porté par cette ligne est alors : « Protega il giusto cielo il zelo del mio cor » (« Que le juste ciel protège l’ardeur de mon cœur »), qui invite à entendre et à jouer la Romanza comme une prière. Évoquons aussi le thème du Lacrimosa, dont j’ai mentionné la source dans le Quatuor K 156, qui se conjugue avec celui dufinale du Quatuor en ré mineur K 421, dont il pourrait bien être une énième et ultime variation33, etc.

    Tels des leitmotivs sillonnant et unifiant l’œuvre, leurs récurrences me semblent fondées sur la mise en éveil de la mémoire, celle de Mozart, retrouvant des parentés de circonstances, de sens, d’expression ; la nôtre, sensibilisée par la reconnaissance – et par suite, curieuse de ces retours.

    Au-delà de cette prise de conscience, qui peut donner une couleur particulière au jeu musical, j’ai proposé différents médias, au long de deux décennies de questionnement : un CD-ROM sur Così fan tutte intitulé Visite interactive d’un opéra de Mozart34, un livre-disque sur le Requiem intitulé Au cœur de l’œuvre ultime de Mozart35, des concerts-lectures plutôt didactiques et des lectures-concerts plutôt poétiques, un essai intitulé Mozart ou la vie36 qui utilise ces analyses sous forme romanesque, plusieurs spectacles musicaux… l’interprétation de l’investigation peut donc devenir création et la création, medium de partage du sensible, fondement du lien entre les interprètes et le public.

    … et autres outils du sens sur lesquels je reviendrai dans un prochain article

    Cette notion d’un deuxième degré de lecture et d’interprétation au-delà des apparences me semble donc constituer un outil d’expression fréquemment exploité par Mozart. Ainsi la dimension formelle, l’écriture, l’instrumentation font sens elles aussi. Le Recordare, par exemple, est agencé dans une forme sonate dont la dramaturgie se conjugue au texte37 : la résolution des tensions apportée par la réexposition symbolise l’espoir du pardon et de la résurrection.

    Dans cette même pièce, Mozart fait le choix de mettre en avant les cors de basset, associés à la modernité puisque l’instrument n’est alors joué qu’à l’état de prototype par quelques clarinettistes tels les frères Stadler. Pourtant, on y retrouve une expression qu’il a déjà liée à la supplication de la figure du Christ – comparable à celle du Christe de la Messe en ut mineur, par exemple – dans une luminosité qui tranche avec le reste de la partition. Le texte du Recordare peut d’ailleurs être entendu comme une longue glose développant les mots « Christe eleison ». La fluidité des cors de basset communique une impression de douceur ouatée et éveille le souvenir de celle de l’Et incarnatus est dans le Credo de cette même Messe : pour évoquer le bonheur de l’incarnation, Mozart enveloppe la voix de soprano avec les mélismes de la flûte, du hautbois et du basson concertants, dans le même ton defa majeur – dit pastoral –, qui campent un décor de crèche. Le cor de basset rejoint la famille dans cette expression associée aux bois38 et la conjugue au jeu formel décrit plus haut pour dire la confiance et l’espoir. Le fait que Mozart ait eu l’occasion de dire qu’il tenait cette pièce en haute estime peut être également envisagé dans ce sens39. Les différentes associations de la mémoire offrent donc une lecture possible au-delà des mots et au-delà des notes.

    Enfin, l’écriture musicale me semble également signifier par les références implicites qu’elle véhicule et que l’enquête musicologique invite à redécouvrir. Je prendrai un dernier exemple, témoin de l’investigation à mener, avec le trio« Soave sia il vento » de Così fan tutte : l’adieu aux fiancés chanté par les jeunes filles et Don Alfonso. L’action se passe dans la baie de Naples, tandis que leur voile s’éloigne – nous voilà donc au pied du Vésuve, lieu bien connu de Mozart lui-même. La dissonance étirée sur le mot désir nous donne à ressentir la fièvre bouillonnante de l’attente symbolisée par cette image connotée du volcan qui couve. Or Mozart écrit ce trio à la manière d’un choral, c’est donc implicitement une prière dont la référence est évidente pour l’auditoire de l’époque : les trois voix chantent verticalement « que suave soit le vent » en formulant des vœux pour que le voyage se passe bien – thématique réitérée dans la correspondance de Mozart au fil de ses nombreux voyages – ; l’accompagnement mélodique est joué par les cordes avec sourdines. L’équilibre est comparable à celui de pièces comme le Choral du veilleur ou Jesu bleibet meine Freude de Bach.

    Le sens se révèle donc en différents niveaux d’expression et donne accès à l’ouverture de l’œuvre que l’on peut interroger dans ses multiples dimensions. Voilà pourquoi sa ponctualité l’ancre dans l’éternité : incessamment relue, elle offre à relire incessamment son interprétation. L’immanente modernité de l’œuvre de Mozart réside dans cette propriété et nous invite à une perpétuelle remise en question vivifiante et vitale.

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    Notes

    1. Media employé comme pluriel de medium : intermédiaire. ↩︎
    2. Cf. GINZBURG C., 2000, Le Fil et les tracesVrai faux fictif, Paris, Verdier. ↩︎
    3. DELEUZE G., 1969, La Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit. ↩︎
    4. Pour les figures de rhétorique, voir entre autres les ouvrages de BARTEL F., 1997, Musica Poetica : Musical-Rhetorical Figures in German Baroque Music, University of Nebraska Press, et TARLINGJ., 2004-2005, The Weapons of Rhetoric, a Guide for Musicians and Audiences, St. Albans, Corda Music ↩︎
    5. Catabasis : figure descendante symbolique de la chute, la mort, le péché… ↩︎
    6. Parodique ou sincère, d’ailleurs, c’est la question que l’on peut se poser, lorsqu’on pense à toute l’expression personnelle de l’angoisse suscitée par chacun de ces derniers voyages des années 1789-1790 dont justement les lettres de Mozart à sa femme sont les témoins et qui nous donnent, elles aussi, une dimension interprétative. On pourra donc s’interroger sur l’expression à confier à ce quintette dans lequel Alfonso se retient d’éclater de rire quand les jeunes gens expriment leur désarroi sur différents plans, les filles étant supposées dans la douleur, les garçons, dans le mensonge mais aussi dans l’embarras au vu de cette douleur. L’aposiopesis rejoint alors les effets du double-entendre sur lequel je vais revenir. ↩︎
    7. RANCIÈRE J., 2000, Le Partage du sensibleEsthétique et politique, Paris, La Fabrique. ↩︎
    8. Il l’utilise aussi de manière flagrante pour figurer l’essoufflement de Marguerite dans la Romance « D’Amour l’ardente flamme » de La Damnation de Faust sur les mots « je vais à ma fenêtre ». ↩︎
    9. Cf. DELEUZE, op. cit., Septième série du sens, et autres paragraphes. ↩︎
    10. Cf. HUNTER M., 1999, The Culture of Opera Buffa in Mozart’s Vienna: A Poetics of Entertainment. Princeton University Press, et WEBSTER J., 1997, Opera Buffa in Mozart’s Vienna, Cambridge University Press, en particulier l’article de Brown B. A., Lo specchio francese : Viennese opera buffa and the legacy of French theatre, pp. 50-81. ↩︎
    11. L’expression double-entente est utilisée par CHODERLOS DE LACLOS dans Les Liaisons dangereuses, Lettre LXXXV, Pocket classique, 1989, p. 229. ↩︎
    12. Pour ne citer que le duo « Troquons, troquons ! » de l’opérabouffon Les Troqueurs d’Antoine Dauvergne sur la thématique de l’échange des membres des couples, lui aussi. ↩︎
    13. Liste à laquelle on pourrait ajouter le « trop sérieux » « Fuggi traditore » d’Elvira dans Don Giovanni, destiné à faire rire du fait que les plans du personnage éponyme viennent d’être – une fois de plus – déjoués. Ce qui est aussi une convention du comique de l’époque. Mozart connaît déjà lui-même cette situation dramatique pour l’avoir traitée dans le trio « Mandina amabile » K 480 ajouté pour les représentations de La villanella rapita de Bianchi et Bertati. ↩︎
    14. Cf. HUNTER M., mai-juin 1990, « Cosìfan tutte et les conventions de son temps », in NOIRAY M., Così fan tutteAvant-scène opéra n° 131-132, pp. 158-164 et HUNTER M., 1999, op. cit. ↩︎
    15. À noter que Fiordiligi a revêtu un habit de soldat pour rejoindre Guglielmo à la guerre au moment où elle chante « Per pietà ». Leonore est également travestie en militaire pour chanter « Komm Hoffnung ». On peut se souvenir également que les trois cors sont les solistes du Trio de la Symphonie héroïque. ↩︎
    16. Le Quintette en mi bémol majeur K 407 composé pour Giovanni Punto/Jan Wenzel Stich, 1746-1803, me semble relever d’une autre esthétique. ↩︎
    17. Joseph Leitgeb ou Leutgeb, 1732-1811. ↩︎
    18. Leitgeb restera l’un des très fidèles jusque dans les dernières heures. ↩︎
    19. Voir également la tradition de Plaisanterie musicale (Galimatias musicum), par exemple K 522 chez Mozart. ↩︎
    20. Francesco Benucci, 1745-1824. Il créa à Vienne les rôles de Figaro (Le Nozze di Figaro), le 1er mai 1786, Guglielmo (Così fan tutte), le 26 janvier 1790, reprit le rôle de Leporello dans la version viennoise de Don Giovanni (7 mai 1788) – pour laquelle Mozart ajouta le duo « Per queste tue manine » K 540c. Mozart voulait également lui attribuer le rôle de Bocconio dans Lo sposo deluso, opéra inachevé, 1783. ↩︎
    21. Cf. RUSTON J., Buffo roles in Mozart’s Vienna : Tessitura and tonality as signs of characterization, in Opera Buffa in Mozart’s Vienna, pp. 406-425. ↩︎
    22. KELLY M.,1826, Reminiscences of Michael Kelly, of the King’s Theatre, and Theatre Royal Drury Lane, including a period of nearly half a century, with original anecdotes of many distinguished persons, political, literary, and musical. New York. ↩︎
    23. Le piano de « Ch’io mi scordi di te » K. 505 me paraît donc renforcer la signature personnelle de Mozart déjà appuyée par l’ex-libris « Pour Mademoiselle Storace et moi », s’il n’était pas suffisant qu’il en ait transposé lui-même les paroles d’après un passage du texte de Varesco pour Idomeneo. ↩︎
    24. Anton Stadler/Stodla, 1753-1812. ↩︎
    25. Teish, déformation du mot Deutsch renvoie donc à l’idée de danse allemande (Teish, Teisch, Teitsch, Teutsch, Deutsch). ↩︎
    26. OLIVIER P., nov.-déc. 1979, « Autres éclairages sur la naissance d’un chef-d’œuvre », Avant-scène opéra n° 24Don Juan, p. 15 citant le journal de Karla Farkacov. ↩︎
    27. Cf. celui de sa Symphonie n° 38 dite « Prague », antérieure de quelques mois. ↩︎
    28. Pour le Don Giovanni de Bertati et Gazzaniga, donné quelques mois auparavant : quinze mesures d’un Moderato en mi bémol. ↩︎
    29. Je l’ai plus longuement montré dans l’article « Pour en finir avec Süssmayer, les enjeux de l’intertextualité dans la partition du Requiem de Mozart », Revue Musicale de Suisse Romande, n° 64-2, juin 2011. ↩︎
    30. BLUME F., 1961, Requiem but no peace in Musical Quarterly, Oxford University Press,XLVII(2) pp. 47-169, BLUME F., 1963, Requiem und kein Ende, in Syntagma Musicologica, Cassel, pp. 714-734, NOWAK L., 1964, préface de l’édition critique du Requiem, Neue Mozart Ausgabe, Bärenreiter, Cassel et WOLFF C., 1991, Mozarts Requiem, Bärenreiter, Cassel. ↩︎
    31. J’ai donné la liste de ces références dans 2006, Requiem, au cœur de l’œuvre ultime de Mozart, harmonia mundi, p. 67. ↩︎
    32. Il faut également rappeler que le hautbois, encore à la fin du XVIIIe siècle, est par évidence un symbole français, dont l’étymologie est une analogie phonétique du français dans toutes les langues : oboe (italien, allemand, anglais…), ce qui concourt à symboliser « l’ailleurs ». Cf. ma thèse : 1996, Évolution de la pratique du hautbois, à Paris, de la fin du règne de Louis XV à la fin du Premier Empire, Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Université de Tours. ↩︎
    33. Les dédicataires étaient Johann Baptist Wendling, 1723-1797, Friedrich Ramm, 1744-1811, Georg Wenzel Ritter, 1748-1808, membres de l’orchestre de Mannheim devenu orchestre de Munich à partir de l’été 1778, auxquels s’était joint le corniste Giovanni Punto. ↩︎
    34. Dont j’ai proposé une lecture dans Requiem, au cœur de l’œuvre ultime de Mozart, pp. 124-130. ↩︎
    35. Accompagnant l’enregistrement de René Jacobs, harmonia mundi, 1999. ↩︎
    36. Avec l’enregistrement de Philippe Herreweghe, harmonia mundi, 2006. ↩︎
    37. 2006, Mozart ou la vie, Paris, Séguier-Archimbaud. ↩︎
    38. Cf. Requiem, au cœur de l’œuvre ultime de Mozart, pp. 68-69. ↩︎
    39. J’ai étudié plus longuement ce rapport des bois et de la pastorale dans l’article : Deuxième semestre 2004-premier semestre 2005, « De la référence champêtre des origines à la palette berliozienne, le cheminement expressif du hautbois », in La Lettre du Hautboïste, n° 15, pp. 38-47, n° 16 et pp. 26-31. ↩︎
    40. « Je fus heureux d’apprendre que j’avais vu juste en supposant que le Recordare (l’un des plus divins et enchanteurs mouvements jamais écrits) était aussi l’un de ses préférés », rapporte Vincent Novello dans son journal cité par LANDON H. C. R., 1991, La Dernière Année de Mozart, Paris, Fayard, p. 155. ↩︎
  • Recherche scientifique et interprétation musicale

    Recherche scientifique et interprétation musicale

    Résumé

    Dans cet article, nous explorons les similitudes pouvant exister entre la démarche du chercheur scientifique et celle du musicien interprète. Si tous les deux développent des approches rigoureuses et exigeantes, des points communs peuvent également être trouvés quant au rôle de la sensibilité, de l’intuition, de la créativité et de l’imagination, et aussi, grâce à l’acquisition de connaissances préalables solides, dans cette capacité à apprécier l’originalité d’un résultat scientifique ou d’un contenu musical.

    Alors que la qualité d’une recherche scientifique est évaluée quant à la rigueur du raisonnement mis en œuvre et la nouveauté des résultats proposés, la qualité d’une interprétation musicale est avant tout appréciée pour sa dimension artistique, sa sensibilité et l’émotion qu’elle suscite. Pourtant, on peut mettre en évidence des points communs entre la démarche de l’artiste interprète et celle du chercheur scientifique. Tous deux développent des approches rigoureuses et exigeantes. La sensibilité, l’intuition, la créativité, l’imagination sont présentes non seulement dans la démarche de l’artiste mais aussi dans celle du chercheur.

    Toute recherche scientifique requiert une connaissance approfondie et aussi complète que possible de la bibliographie sur le sujet abordé, en particulier sur ses développements les plus récents. Elle nécessite aussi la connaissance de l’environnement thématique, du contexte, de problématiques connexes ou similaires afin de clarifier les « verrous » scientifiques et technologiques à lever et d’articuler différentes approches (théoriques, expérimentales…). Cette exigence de connaissance préalable à toute recherche originale peut être mise en parallèle avec la nécessité pour un interprète de se familiariser avec le style et le langage d’un compositeur, de rechercher les sources des œuvres étudiées (manuscrits originaux, éditions critiques, etc.), de s’intéresser aux aspects historiques du style et de l’interprétation. De même que la connaissance a priori du phénomène étudié et les hypothèses théoriques du chercheur orientent ses champs d’observation, la lecture fouillée d’une partition requiert une connaissance préalable sur la forme, le langage, le contexte stylistique et historique.

    Au cours de ses travaux, le chercheur examine méthodiquement et de manière systématique et répétée ses données, qu’il s’agisse de résultats d’expériences ou de modélisation numérique, afin de valider les hypothèses théoriques. Il doit faire preuve d’une disponibilité intellectuelle particulière afin de repérer l’inattendu. Tout résultat inattendu devra être soigneusement vérifié par une traque minutieuse de possibles artefacts et biais dans les observations expérimentales ou de failles dans le raisonnement. L’interprète, de la même façon, scrute le texte musical jusqu’à ce que celui-ci lui livre tous ses secrets. Il doit développer une habileté à repérer dans le texte tout ce qui sort de l’ordinaire, à apprécier les trouvailles et les inventions d’une œuvre, à en saisir toute l’originalité. La rigueur scientifique, l’honnêteté intellectuelle dont doit faire preuve le chercheur ont pour pendant l’exigence instrumentale et musicale de l’interprète, qu’il s’agisse de maîtrise technique, d’indispensable fidélité au texte, ou de l’objectif essentiel de servir l’œuvre dans toute sa richesse par une interprétation « à la hauteur » de son contenu.

    Une recherche doit être nouvelle et originale. Le chercheur doit justifier de ce que la contribution proposée permet de faire avancer la connaissance. Il doit avoir conscience des dangers liés à la routine ou à la répétition facile des mêmes approches. De la même façon, l’interprète risque parfois de tomber dans l’exécution routinière et répétée d’un même répertoire. La nécessité de renouveler la lecture du texte s’impose à l’interprète comme celle de renouveler les approches scientifiques s’impose au chercheur. Il y a dans le travail du chercheur un engagement nécessaire hors des sentiers battus, une indispensable prise de risque dans l’exploration de domaines nouveaux. L’histoire des sciences nous enseigne que le questionnement et la remise en cause pertinente de théories bien établies peuvent parfois déboucher sur des avancées majeures. De la même façon, la remise en cause féconde de traditions d’interprétation figées peut conduire à la découverte d’aspects insoupçonnés d’un répertoire. De même qu’un chercheur d’une autre discipline peut parfois apporter un regard neuf et original sur une problématique scientifique, il peut être très inspirant pour un interprète d’élargir son champ d’exploration à d’autres styles, d’autres répertoires.

    Le raisonnement logique structure la recherche scientifique mais ne se confond pas avec elle. L’intuition joue un rôle primordial dans la démarche du chercheur. Elle est nourrie par des connaissances très solides non seulement sur le thème de recherche abordé mais aussi sur des thématiques différentes. Les mathématiques sont le domaine scientifique par excellence où la sensibilité et l’imagination du chercheur, à côté de la rigueur du raisonnement, sont présentes et même indispensables. Il est évident que l’interprétation ne peut être réduite à l’application d’un savoir-faire, aussi riche et élaboré soit-il. La compréhension profonde d’une partition exige la rencontre de la sensibilité d’un interprète avec la sensibilité d’un compositeur. Donner corps à la pensée d’un compositeur, donner vie à une œuvre musicale exige non seulement la compréhension de son contenu, mais aussi, pour reprendre le mot du philosophe Emmanuel Levinas, de son « pouvoir dire » qui, pour les grands chefs-d’œuvre de la littérature, dépasse son « vouloir dire ». C’est alors que l’interprète peut accéder à la dimension poétique et spirituelle d’une œuvre. Cette perception du « pouvoir dire » fait nécessairement appel à l’expérience personnelle, à la subjectivité de l’interprète. Le recours à la subjectivité de l’interprète se révèle indispensable mais celle-ci n’est pas sans risques. Sans références solides, elle peut conduire à des interprétations incohérentes, voire parfois grotesques. Une interprétation inspirée et inventive doit avant tout rendre justice à l’invention présente dans la pensée du compositeur. Le risque d’une subjectivité trompeuse peut ainsi être peu à peu écarté au profit d’une objectivité beaucoup plus fertile.

    La qualité d’une interprétation est souvent jugée quant à l’impression d’évidence qui s’en dégage. Ce sentiment d’évidence est le résultat d’un long travail de maturation aboutissant à la perception de la cohérence profonde d’une œuvre. Une comparaison peut être là encore faite avec la démarche du chercheur qui, au début de sa recherche, peut se trouver face à un ensemble d’observations ou de données sans lien entre elles. Le travail lent de « percolation » des idées aboutit à une structuration de la pensée pour donner corps à un raisonnement cohérent. Le chercheur perçoit alors ce profond sentiment d’évidence où tous les éléments d’observation prennent leur place à la manière des pièces d’un puzzle.

    De la même façon que la recherche ne peut être conçue sans une pensée en perpétuel renouvellement, l’interprétation n’est jamais figée. Elle est nourrie par la création, l’évolution d’un style et d’une pensée postérieure à l’écriture de l’œuvre. Il n’y a pas de lecture unique ou d’interprétation unique d’une œuvre : différentes lectures également fidèles au texte et à la pensée du compositeur sont possibles. Cela est particulièrement sensible pour les œuvres visionnaires comme par exemple les derniers quatuors de Beethoven. S’il est bien admis que l’on peut reconnaître un interprète à la simple écoute, le style d’un chercheur peut également être bien souvent identifié. L’élégance d’une démonstration mathématique peut tout à fait révéler la personnalité de son auteur.

    L’évaluation critique de la recherche est bien établie à travers un processus d’expertise codifié par les pairs, notamment lors de la soumission d’un article pour publication dans une revue scientifique spécialisée. Des cadres clairs existent pour le débat scientifique à travers les congrès thématiques, les séminaires, les publications… Les résultats proposés ou publiés peuvent ainsi donner lieu à des discussions et des controverses entre spécialistes ainsi qu’à des vérifications par d’autres équipes de recherche. Les échanges entre les interprètes sont beaucoup plus informels. Les musiciens de chambre confrontent leur vision d’une œuvre pour converger vers une conception commune. La démarche du soliste reste nécessairement plus solitaire. Chaque interprète expérimente dans sa rencontre avec le public au moment du concert le degré de conviction de son discours musical et l’adhésion qu’il peut susciter quant à sa lecture d’une partition.

    Nous avons souligné ici les similitudes que l’on pouvait établir dans la démarche du chercheur et celle de l’interprète. Des différences essentielles existent également. Le travail de recherche du musicien est un travail d’élaboration en amont d’une interprétation. Une grande partie du travail de l’interprète est consacrée à la maîtrise instrumentale et à la préparation, comme le sportif de haut niveau, de la performance physique et mentale du concert. Toutefois, la richesse de la recherche de l’interprète, la perfection de la réalisation instrumentale ne suffisent pas. L’émotion artistique que peut ressentir un public résulte de la nécessité intérieure de l’interprète à faire partager une œuvre musicale dans un moment d’intimité intense mais toujours fugace. C’est ce qui fait le caractère exceptionnel du concert.

    Enfin, nous pouvons établir un parallèle entre la formation par la recherche et l’enseignement de l’interprétation. Dans les deux domaines, l’acquisition de méthodes de travail efficaces et de principes méthodologiques rigoureux est indispensable pour une véritable prise d’autonomie chez les étudiants. Depuis de nombreuses années déjà, la formation par la recherche est une part intégrante de l’enseignement au sein des écoles d’ingénieurs à travers des stages de recherche pendant la formation initiale d’ingénieur, des masters recherche et des doctorats. Même si un nombre restreint de doctorants poursuivra effectivement dans une carrière académique d’enseignant chercheur, on encourage un nombre croissant d’élèves ingénieurs à faire une thèse avant de débuter leur carrière professionnelle en entreprise. La formation par la recherche vise non seulement au développement de la rigueur dans le raisonnement et l’expérimentation, à l’approfondissement des connaissances dans un domaine spécialisé, mais aussi et peut-être essentiellement à acquérir une autonomie, c’est-à-dire une capacité à chercher, apprendre, analyser, synthétiser par soi-même. Dans l’enseignement musical, on poursuit ce même objectif de développer chez l’étudiant une véritable autonomie, c’est-à-dire d’acquérir la capacité à aborder, par soi-même, un répertoire large, de styles variés, de trouver à la fois les solutions instrumentales aux problèmes de réalisation technique et les moyens de donner corps à la pensée d’un compositeur. Cela nécessite le développement non seulement d’une maîtrise technique et instrumentale mais aussi d’une véritable intelligence musicale.

  • Étude des différences de perception entre deux trompettes de même modèle

    Étude des différences de perception entre deux trompettes de même modèle

    Résumé

    Deux trompettes de même modèle fabriquées en série ont révélé des différences acoustiques significatives dues à la présence d’un minuscule trou dans la perce de l’un des deux instruments (voir référence [6]). Cet article présente des expériences psychophysiques montrant que ces différences acoustiques n’entraînent pas nécessairement des différences perceptibles dans les caractéristiques de jeu des deux trompettes. En particulier, lors d’un test d’écoute, très peu de musiciens sont capables de distinguer les sons produits par chacune des trompettes. De même, seul un petit nombre de trompettistes est capable de distinguer les deux instruments lors d’un test de jeu. Ceux qui réussissent sont en mesure de fournir des évaluations distinctes et cohérentes sur la qualité de chacun des instruments.

    Traduction de l’article original « Investigating perceptual differences between two trumpets of the same model type », publié en 2011 dans Applied Acoustics, vol. 72, pages 907-914

    Introduction

    Un enjeu crucial de la facture instrumentale à grande échelle est la capacité des fabricants à produire des instruments de musique de manière fiable. N’importe quelle différence physique entre deux instruments peut être à l’origine de différences au niveau de leurs propriétés acoustiques qui, à leur tour, peuvent se traduire par des différences perceptibles dans les caractéristiques de jeu. Même si ces différences peuvent être souhaitables pour la fabrication artisanale, les fabricants intéressés par la production de masse préfèrent généralement que leurs instruments se comportent d’une manière identique.

    Il n’est pas toujours évident de savoir quel effet peut avoir une disparité physique sur les caractéristiques de jeu d’un instrument. De petites différences physiques entre les instruments peuvent entraîner de grandes différences perceptibles dans leurs caractéristiques de jeu. À l’inverse, de grandes différences physiques peuvent être perçues comme ayant peu d’impact sur les qualités des instruments. Toute étude s’intéressant à la fiabilité de la facture instrumentale doit donc s’intéresser aux différences perceptives en complément des différences physiques et acoustiques.

    Pour l’ensemble des cuivres, les différences de géométrie interne des instruments impliquent des variations dans leurs propriétés de résonance et il en résulte que des musiciens peuvent percevoir des différences en termes de jouabilité et de qualité de son [1, 12, 13, 11]. Dans un article précédent [6], Mamou-Mani et Sharp mesurent les propriétés de résonance de deux trompettes de modèle identique, bon marché et fabriquées en série (trompette en si bémol, Pearl River MK003). Ils montrent que ces deux trompettes sont extrêmement similaires, à la fois physiquement et acoustiquement, pour tous les doigtés où le troisième piston est actionné. Pour les doigtés où le troisième piston n’est pas actionné, ils montrent que les deux trompettes ont des propriétés de résonance tout à fait différentes. Un exemple de ce comportement peut être observé sur la figure 1 qui présente les courbes d’impédance d’entrée pour les deux trompettes avec (a) le troisième piston actionné et (b) aucun piston actionné. Pour plus de clarté, les enveloppes des courbes sont également représentées. Dans la figure 1a, les deux courbes d’impédance sont très similaires. Cependant, dans la figure 1b, des différences beaucoup plus importantes peuvent être observées entre les deux courbes. Ces différences dans les propriétés de résonance des instruments ont été identifiées comme étant principalement dues à une fuite due à un petit trou dans la paroi du canal inférieur du troisième piston de l’une des trompettes (ce canal fait partie de la perce de l’instrument lorsque le piston n’est pas actionné). Un test de jeu à petite échelle a montré qu’un musicien semi-professionnel a été en mesure de faire la distinction entre les deux trompettes.

    [Fig. 1] Impédance d’entrée et enveloppes des deux trompettes Pearl River MK003 avec (a) le troisième piston actionné (i.e. V3)
    [Fig. 2] Impédance d’entrée et enveloppes des deux trompettes Pearl River MK003 sans aucun piston actionné (i.e. V0)

    Cet article rapporte les résultats d’un test psychophysique plus vaste impliquant les deux trompettes et utilisant les méthodes décrites par Meilgaard et coll.[7]. Des tests d’écoute sont entrepris afin d’examiner la capacité d’un groupe de musiciens à distinguer les notes produites par les deux trompettes. En complément, des tests de jeu sont mis en œuvre afin d’établir si les différences dans les caractéristiques de jeu sont perceptibles par un grand nombre de trompettistes et si la capacité à distinguer les instruments est liée au niveau instrumental de l’interprète. De plus, des évaluations subjectives et les préférences des trompettistes sont recueillies et analysées.

    Tests d’écoute

    Une série de tests d’écoute est réalisée pour étudier la capacité de sujets entraînés musicalement à différencier des enregistrements de notes jouées par les deux trompettes Pearl River. Dans la suite, la trompette A désigne la trompette sans défaut et la trompette B désigne la trompette avec le défaut.

    Préparation des stimuli

    L’enregistrement des notes produites sur les deux trompettes a été fait en chambre anéchoïque à température constante. Bien que ce ne soit pas l’environnement d’écoute habituel d’un instrument de musique, la chambre anéchoïque garantit l’absence de coloration du son due à la salle. Un microphone cardioïde (AudioTechnica AT4033) est placé dans l’axe de l’instrument à une distance de 30 cm du pavillon. Le microphone est connecté à un préamplificateur (M-Audio ProFire 610 carte son 24-bit) lui-même relié à un ordinateur équipé du logiciel d’enregistrement Logic Audio.

    Les instruments ont été mis en vibration au moyen d’une bouche artificielle, et non par un trompettiste. Les bouches artificielles permettent aux instruments de la famille des cuivres d’être joués de manière reproductible [3] et ainsi facilitent la détection des différences entre les instruments acoustiques [8]. Elles sont particulièrement utiles lors de la construction de tests d’écoute, car elles permettent de jouer des notes simples de manière stable sur de longues périodes [14]. Une comparaison des résultats des tests d’écoute impliquant des sons produits par des trompettistes et par une bouche artificielle montre que cette dernière source d’excitation est plus cohérente et plus fiable pour ce type de tests [11].

    Quatre hauteurs de notes différentes1 ont été choisies pour les tests d’écoute : sol 4 et do 5 (jouées en position à vide), et mi 4 et la 4 (jouées, pour les fins de ces tests, avec le troisième piston actionné). Ces notes représentent à la fois la situation où les propriétés de résonance des deux trompettes diffèrent significativement, et la situation dans laquelle les caractéristiques de résonance sont très proches.

    La trompette A est couplée à l’embouchure de la bouche artificielle, et les lèvres de la bouche ont été ajustées jusqu’à obtenir une note stable de hauteur sol 4. L’enregistrement de la note est effectué à une fréquence d’échantillonnage de 44 100 Hz. La trompette A est ensuite retirée de la bouche artificielle et remplacée par la trompette B. Si la note est restée stable, un autre enregistrement est effectué. À nouveau, la trompette B est découplée de la bouche et est remplacée par la trompette A. Encore une fois, un enregistrement supplémentaire est effectué si la note est restée stable. Cette procédure a été répétée pour les trois autres hauteurs de notes (mi 4, la 4 et do 5) sélectionnées pour le test d’écoute.

    Un extrait de 1,6 s’a été sélectionné dans la partie stable du signal de chaque enregistrement et une apparition ainsi qu’une diminution graduelles de 40 ms ont été appliquées au début et à la fin de la partie sélectionnée. Les sons ont ensuite été organisés par paires de même hauteur, incluant des paires comportant des sons produits en utilisant une même trompette (trompette A) ou en utilisant les trompettes A et B.

    Ces paires de notes ont ensuite été utilisées pour construire le test d’écoute. Les paires produites en utilisant la même trompette (paires de contrôle) ont été incluses dans le test afin de vérifier que la bouche artificielle avait généré des notes de manière reproductible. Les paires produites en utilisant les deux trompettes (paires de comparaison) ont été incluses pour tester la capacité des sujets à distinguer de manière robuste les sons produits par les deux instruments. Pour chacune des quatre notes, dix répétitions ont été effectuées pour des paires de comparaison et une seule répétition pour la paire de contrôle. Au total, le test d’écoute est composé de quarante-quatre paires de notes.

    Il doit être noté que les sons utilisés dans le test d’écoute n’ont pas de transitoires d’attaque ni d’extinction. Bien que ces transitoires puissent jouer un rôle important dans la façon dont les sons sont perçus, leur absence est ici une conséquence inévitable de l’utilisation d’une bouche artificielle. En effet, ce type de dispositif artificiel fournit le niveau requis de reproductibilité en termes d’excitation des instruments, mais il n’est pas encore assez sophistiqué pour imiter fidèlement les subtilités liées aux transitoires d’attaque de la note.

    Procédure

    Quarante musiciens (dont quinze trompettistes) ont participé au test d’écoute (voir tableau 1). Les participants étaient tous bénévoles et n’ont reçu aucune rémunération pour leur participation.

    Les sujets sont équipés d’un casque audio AKG K240 Mk II et sont soumis à un test triangulaire sur les quarante-quatre paires de notes présentées dans un ordre aléatoire. Pour chacune de ces quarante-quatre paires de notes, chaque sujet est confronté à la paire de sons de comparaison et à un son de référence (qui est une réplique de l’une des notes de la paire). Ils doivent ensuite identifier à quel son de la paire correspond le son de référence. Si un sujet n’est pas capable d’identifier le son de la paire qui correspond au son de référence, on lui demande de choisir un des deux sons de la paire au hasard. Le volume est ajusté pour donner un niveau d’écoute confortable et, pour une paire de notes donnée, les sons peuvent être écoutés dans n’importe quel ordre et autant de fois que souhaité.

    Table 1 : Participants au test d’écoute

    ÉchantillonTrompettistesNon trompettistesTous
    Homme112031
    Femme459
    Tous152540

    Résultats et discussion

    Fiabilité de la bouche artificielle

    Il est important d’être sûr que les différences perçues par les sujets au cours des tests d’écoute sont dues à des variations entre les instruments et non à un manque de reproductibilité des sons par la bouche artificielle. À cette fin, les paires de contrôle ont été introduites dans le test d’écoute pour chacune des quatre hauteurs de note testées.

    Si la bouche artificielle a produit des sons de manière cohérente lors de l’enregistrement, l’auditeur ne doit pas être en mesure d’identifier quelle note de la paire de contrôle correspond à la note de référence. Autrement dit, une identification correcte doit seulement être due au hasard. Pour tester cette hypothèse, les réponses des 40 sujets, pour chacune des quatre paires de contrôle, sont comparées à la distribution de probabilité binomiale. Selon cette distribution, pour un essai donné dans le test d’écoute, la probabilité qu’au moins 26 sujets répondent correctement au hasard est de 4,03%. Ainsi, s’il y a plus de 26 succès dans la paire de contrôle, cela fournit la preuve que les notes de cette paire de contrôle sont discernables; en d’autres termes, la bouche artificielle ne s’est pas comportée de manière fiable lors de la production de ces notes. C’est ce que l’on trouve pour les notes mi 4 et sol 4 (26 et 30 réponses correctes, respectivement). Toutefois, pour les notes la 4 et do 5 (23 et 25 bonnes réponses), les résultats des tests d’écoute indiquent que, au niveau de significativité de 5%, la bouche artificielle a reproduit les notes de manière fiable.

    La figure 2 fournit une illustration supplémentaire du comportement de la bouche artificielle en reportant les spectres de fréquences pour les quatre paires de contrôle de notes. Les figures 2a et 2b montrent les spectres de fréquence pour les paires de contrôle mi 4 et sol 4 respectivement. Bien que les enveloppes des deux notes qui composent chacune de ces paires soient très similaires, de petites différences apparaissent clairement. Ces différences sont mises en perspective par les figures 2c et 2d qui montrent des spectres de fréquences pour les paires de contrôle la 4 et do 5. Dans ces figures, les enveloppes des deux notes qui composent chaque paire sont pratiquement identiques. Ces observations sont confirmées par la figure 3 qui montre les différences d’amplitude entre les enveloppes spectrales des deux notes pour chacune des quatre paires de contrôle. Il apparait que les différences sont beaucoup plus grandes pour les paires de contrôle mi 4 et sol 4 (avec des valeurs maximales de 2,1 dB et 3,8 dB, respectivement) que pour les paires de contrôle la 4 et do 5 (avec des valeurs maximales de 0,7 dB et 0,5 dB, respectivement). Il convient de préciser que le trou présent dans les enveloppes de la figure 2a reflète la chute de partiels en dessous du niveau du bruit de fond pour cet ensemble de fréquence (en conséquence, il y a également un trou dans la figure 3a pour ce même ensemble de fréquence).

    Les résultats du test d’écoute et les spectres de fréquence pour les paires de contrôle indiquent que la bouche artificielle s’est comportée de manière reproductible pour les hauteurs de notes mi 4 et sol 4. En conséquence, pour l’analyse donnée, seuls les résultats des tests d’écoute pour les la 4 et do 5 sont pris en compte. Comme do 5 est joué sans piston actionné et la 4 est joué avec le troisième piston actionné, la situation dans laquelle les propriétés de résonance des deux trompettes diffèrent sensiblement et la situation dans laquelle les caractéristiques de résonance sont similaires peuvent être étudiée.

    [Fig. 3] Spectres des paires de contrôle pour les hauteurs de notes (a) mi 3, (b) sol 3, (c) la 3 et (d) do 4.
    [Fig. 4] Amplitude des différences entre les enveloppes spectrales des deux notes des paires de contrôle pour les hauteurs de notes (a) mi 3, (b) sol 3, (c) la 3 et (d) do 4.

    Analyse des résultats

    Dans le test d’écoute, chaque sujet a été soumis à 10 répétitions de la paire de comparaison pour chacune des quatre hauteurs de note. Pour deux de ces notes (mi 4 et sol 4), il y avait des doutes sur la fiabilité de la bouche artificielle. Cependant, pour les deux autres notes (la 4 et do 5), la bouche artificielle a produit les notes de manière fiable. Donc, pour ces notes, les différences perçues par les sujets doivent être dues à des différences entre les deux trompettes.

    Selon la distribution de probabilité binomiale, la probabilité qu’un individu atteigne au moins 9 bonnes réponses par hasard au cours des 10 essais est de seulement 1,07 %. On peut donc conclure qu’au niveau de significativité d’un peu plus de 1 %, un sujet est capable de distinguer les sons s’il obtient 9 ou 10 succès pour une hauteur de note donnée.

    La figure 4 reporte les histogrammes des scores obtenus par les 40 sujets pour les paires de comparaison la 4 et do 5. La figure montre que 8 des 40 sujets (dont 2 trompettistes) sont capables de distinguer les deux notes qui composent la paire de comparaison do 5 (c’est-à-dire qu’ils ont correctement identifié le son correspondant au son de référence pour au moins 9 des 10 répétitions). Pour la paire de comparaison la 4, seulement 4 sujets (aucun d’entre eux n’étant trompettiste) sont capables de distinguer les deux notes. Bien que seul un petit nombre d’individus soit capable de distinguer les sons produits par les deux trompettes pour l’une des notes, deux fois plus d’individus sont capables de distinguer les sons de la paire de comparaison do 5. Cela reflète le fait que do 5 est joué sans piston actionné. Dans cette configuration de piston, le trou est présent dans la perce de la trompette B, affectant ses propriétés de résonance qui diffèrent ainsi sensiblement de celles de la trompette A.

    Une autre illustration de la facilité des sujets à discerner les sons produits par les deux trompettes pour do 5 plutôt que pour la 4 peut être analysée au niveau agrégé sur le groupe des 40 sujets. Pour la paire de comparaison do 5, le nombre moyen de succès sur 10 est 6,83 alors que pour la paire de comparaison la 4, le nombre moyen de succès est 6,20.

    On pourrait s’imaginer qu’un trompettiste serait plus à même de discerner les sons produits par des trompettes différentes qu’un musicien non-trompettiste. Cependant, une analyse détaillée des données du test d’écoute révèle que les scores moyens obtenus par les trompettistes (5,47 pour la 4 et 6,53 pour do 5) sont en réalité moins bons que ceux obtenus par les musiciens non-trompettistes (6,64 pour la 4 et 7,00 pour do 5) . Cela dit, le nombre de sujets dans les deux échantillons est en réalité trop faible pour pouvoir tirer des conclusions définitives à partir de ces valeurs.

    [Fig. 5] Histogramme des scores du test d’écoute effectué par les 40 participants pour (a) la paire de comparaison la 3et (b) la paire de comparaison do 4

    Les figures 5a et 5b décrivent les spectres des paires de comparaison la 4 et do 5 respectivement. Pour ces deux notes, on observe de petites différences entre les enveloppes des spectres au sein de chaque paire. L’ampleur de ces différences est reportée dans les figures 6a et 6b. Bien que petites (avec des valeurs maximales de 3,2 dB et 2,3 dB, respectivement), ces différences sont nettement plus grandes que celles des paires de contrôle correspondantes (voir figures 3c et d), ce qui explique probablement que certains participants au test d’écoute soient en mesure de faire la différence entre ces sons.

    [Fig. 6] Spectres des paires de comparaison pour les hauteurs de notes (a) la 3 et (b) do 4.
    [Fig. 7] Amplitude des différences entre les enveloppes spectrales des deux notes des paires de comparaison pour les hauteurs de notes (a) la 3 et (b) do 4.

    Tests de jeu

    Les tests de jeu sont souvent utilisés pour recueillir les opinions des musiciens sur les propriétés de jeu et les qualités sonores des instruments. L’objectif de ces tests est généralement de relier les jugements subjectifs des musiciens aux propriétés physiques ou acoustiques des instruments. Par exemple, Bertschet coll. [2] ont réalisé des tests de jeu visant à étudier le vocabulaire que les musiciens utilisent pour qualifier un ensemble de trompettes différentes, puis ont tenté de corréler les termes utilisés par les trompettistes avec des propriétés acoustiques. De même, Hillet Sharp [5] a proposé de relier les perceptions des bassonistes concernant les propriétés de différents bocaux à des différences dans leurs géométries. Par ailleurs, Plitnik et Lawson [9] ont mis en œuvre des tests de jeu sur un cor avec différentes embouchures et ont ensuite essayé de corréler les préférences des musiciens avec leurs propriétés acoustiques et géométriques. Dans toutes ces études, les tests de jeu ont été utilisés soit pour comparer les instruments (ou composants d’instruments) produits par différents fabricants, soit pour comparer différents modèles d’instrument (ou composants d’instruments) produits par le même fabricant.

    Dans cette section, les tests de jeu sont conçus pour comparer les deux trompettes Pearl River. Ces instruments sont fabriqués par le même fabricant et sont de modèle identique.

    Méthode

    Participants

    Les tests ont été effectués avec les quinze trompettistes qui ont participé au test d’écoute. Ces trompettistes diffèrent dans leurs niveaux d’expertise et d’expérience. Deux sont trompettistes professionnels, six sont étudiants de la classe de trompette du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, et sept sont trompettistes amateurs (des étudiants fréquentant d’autres sections au Conservatoire de Paris).

    Procédure

    Le but de la première étape du test est d’évaluer la capacité des trompettistes à percevoir les différences entre les caractéristiques de jeu des deux trompettes Pearl River. Les sujets sont soumis à une tâche de choix forcé (2 alternative forced choice: 2-AFC) après avoir effectué un entraînement (méthode décrite dans les références [7, 4]). La procédure de test est la suivante. Au début du test, le trompettiste dispose de cinq minutes pour jouer les deux trompettes et se familiariser avec elles. Ensuite, dans la phase entraînement, on présente les trompettes cinq fois dans un ordre aléatoire. On demande au trompettiste de déterminer lequel des deux instruments est la trompette A ou B en le laissant jouer les deux modèles. Après chaque essai, lors de l’entraînement, le trompettiste est informé du caractère correct ou incorrect de sa réponse. Enfin, les deux trompettes sont présentées vingt fois dans un ordre aléatoire et, à chaque fois, on demande au trompettiste d’identifier l’instrument. De la même manière, après chaque essai, le joueur est informé du caractère correct ou incorrect de sa réponse. Pour que l’expérience soit la plus confortable possible, on demande à chaque musicien de jouer les deux trompettes en utilisant son embouchure personnelle.

    Afin de minimiser la possibilité qu’un trompettiste identifie les trompettes par des légères variations d’apparence ou par de petites différences dans le fonctionnement mécanique des pistons, chaque test a été effectué dans une pièce sombre et les sujets jouaient les trompettes sans actionner de pistons. Mis à part cette restriction, à toutes les étapes du test, le musicien est libre de jouer les notes qu’il souhaite sans contrainte de dynamique. La contrainte que les trompettes soient jouées à vide a été bénéfique, car cela correspond à la configuration de pistons qui maximise les différences acoustiques entre les instruments (puisque la fuite n’est présente dans la perce de la trompette B que lorsque le troisième piston n’est pas actionné).

    Selon la distribution de probabilité binomiale, la probabilité qu’un individu atteigne 16 bonnes réponses ou plus par hasard au cours des 20 essais est seulement de 0,59 %. Ainsi, au niveau de significativité de 1 %, un musicien est capable de distinguer les deux instruments s’il a au moins 16 succès dans le test 2-AFC. Les joueurs qui étaient en mesure de distinguer les instruments de manière convaincante passaient ensuite à la seconde étape du test où on leur demandait leurs jugements sur les qualités relatives de chacun des instruments. Chaque sujet devait détailler la stratégie qu’il avait adoptée pour reconnaître les instruments, puis devait remplir un questionnaire fermé qui utilise des critères explicites pour comparer les trompettes à l’égard de leur qualité sonore et de leur jouabilité. Enfin, on a demandé à chaque sujet d’indiquer le prix qu’il serait prêt à payer pour chacune des trompettes.

    Résultats et discussion

    Scores des sujets

    La figure 7 présente l’histogramme des scores obtenus par les sujets à la première étape du test de jeu. Cinq sujets sont capables de distinguer les deux trompettes au niveau de significativité de 1 % (en fait, ces cinq sujets ont identifié correctement les instruments sur au moins 19 des 20 essais). Un de ces cinq instrumentistes est initialement clarinettiste et a débuté l’apprentissage de la trompette 6 mois auparavant. Les quatre autres étaient tous étudiants dans le département de trompette du Conservatoire de Paris. On peut ainsi faire l’hypothèse que les trompettistes en cours d’études sont davantage capables de distinguer les deux instruments que ceux qui ne reçoivent actuellement pas de formation en instrument. Cette hypothèse peut être étudiée en appliquant le test exact de Fisher sur les données de test de jeu (le test exact de Fisher est l’équivalent du test du Chi-Square, mais est applicable aux échantillons de petite taille). Le calcul de la p-value (one-tail) de 0,047 indique que, pour les quinze trompettistes qui ont participé au test de jeu, il existe une corrélation entre la capacité à distinguer les deux instruments et le fait d’être étudiant en trompette au Conservatoire de Paris pour un niveau de significativité de 5 %.

    Il est intéressant de noter que les deux trompettistes professionnels font partie des 10 musiciens qui sont incapables de distinguer les trompettes au niveau de significativité de 1 %. Cependant, ils ont tous deux identifié correctement les instruments 14 fois sur les 20 essais. Ils étaient, par conséquent, en mesure de distinguer les différences entre les instruments au niveau de significativité de 5%.

    [Fig. 8] Histogramme des scores du test de jeu effectué par les 15 trompettistes.

    Jugements de qualité

    Le tableau 2 liste les jugements sur les qualités de jeu relatives des deux trompettes reportés par les cinq trompettistes qui ont démontré une capacité à distinguer les instruments. Les critères retenus sont issus des travaux de Poirson [10], qui a étudié la terminologie utilisée par un groupe de musiciens parlant librement de la qualité musicale des trompettes. Les critères concernent à la fois la jouabilité des instruments et la qualité du son produit. Par exemple, en termes de jouabilité, les critères portent sur la facilité avec laquelle chaque instrument est joué (facilité de jeu), le volume sonore produit pour une même excitation (efficacité), la facilité à changer la hauteur et le timbre de notes par le biais de l’embouchure (flexibilité), la rapidité avec laquelle l’instrument répond à un changement d’excitation (réactivité), et avec quelle précision l’instrument produit le son que le joueur souhaite (toucher). En termes de qualité sonore, les critères sont la justesse, la brillance du timbre, la richesse du timbre, l’homogénéité du timbre sur l’ensemble des fréquences, et la largeur du son produit. Les critères couvrent également le niveau de retour tactile que chaque instrument peut apporter sur les lèvres (centrage) et le fait que l’instrument soit agréable à jouer.

    Pour chacun de ces critères, le tableau indique si le sujet pense que la trompette A remplit mieux le critère, si la trompette B remplit mieux le critère, ou s’il n’y a pas de différence entre les deux trompettes pour ce critère. Lorsqu’un sujet n’est pas capable de trancher entre ces trois choix, il est enregistré comme n’ayant reporté aucun jugement.

    L’examen du tableau 2 révèle que, pour dix des douze critères, la majorité des trompettistes estiment que la trompette B remplit mieux les critères que la trompette A. Les points de vue des musiciens ont été répartis de façon égale pour l’homogénéité du timbre, et c’est seulement pour le critère de largeur du son que la majorité des trompettistes a perçu la trompette A comme satisfaisant mieux ce critère. Il faut noter que le point de vue des cinq instrumentistes pour la facilité de jeu est exactement le même que leurs points de vue pour le critère « agréable à jouer », suggérant une possible redondance entre ces deux critères.

    Si l’on regarde plus en détail les jugements individuels, les sujets 1 et 4 estiment que la trompette A ne satisfait pas un seul critère mieux que la trompette B, alors que les sujets 3 et 5 pensent que la trompette A remplit mieux seulement 3 critères par rapport à la trompette B. Pourtant, le sujet 2 rapporte que la trompette A remplit sept critères mieux que la trompette B. Fait intéressant, les sujets 1, 3, 4 et 5 étaient des étudiants en trompette au Conservatoire de Paris alors que le sujet 2 a pour instrument principal la clarinette et a commencé la pratique de la trompette seulement six mois auparavant.

    [Fig. 9] Table 2 : Comparaisons subjectives entre les trompettes A et B.

    La figure 8 fournit une représentation visuelle des jugements de qualité subjectifs reportés dans le tableau 2. Pour chacun des douze critères, la figure indique le nombre de joueurs qui notent que la trompette A (ou la trompette B) remplit mieux le critère.

    Les jugements subjectifs mis en évidence par le tableau 2 et la figure 8 montrent que la majorité des trompettistes a généralement préféré les propriétés de jeu de la trompette B à celles de la trompette A. Ceci peut être surprenant, sachant que la trompette B est l’instrument qui contient un trou dans sa perce suite à un problème au cours du processus de fabrication.

    [Fig. 10] Comparaison multicritère des trompettes.

    Consentement à payer

    Le tableau 3 présente les prix que les cinq sujets ont déclaré être prêts à payer pour les deux trompettes. Ces valeurs doivent être considérées d’une manière relative, puisque les trompettistes n’ont pas toujours une bonne connaissance du coût général des trompettes (notamment, le sujet 3 dit qu’il a utilisé 1000 euros comme point de repère, car il n’avait aucune idée du prix absolu).

    La table indique que quatre des cinq trompettistes affirment qu’ils paieraient plus pour la trompette B que pour la trompette A. Seul le sujet 2 souhaite donner un prix plus élevé à la trompette A, ce qui reflète les jugements de qualité reportés dans le tableau 2 où le sujet 2 a généralement donné des vues opposées par rapport aux autres trompettistes. Encore une fois, le fait que la majorité des trompettistes soit prête à payer plus pour la trompette B est un peu contre-intuitif, étant donné que la trompette B est la trompette défectueuse.

    Table 3 : Consentement à payer pour les deux trompettes.

     Prix proposés (en euros)
    SujetTrompette ATrompette B
    1300-400500-600
    2300240
    38001000
    45070
    58090

    Conclusion

    Les deux trompettes utilisées dans cette étude sont des trompettes à bas coût, de modèle identique et issues d’une fabrication en série. Une des trompettes contient un trou dans le canal inférieur de son troisième piston et, par conséquent, les propriétés de résonance des deux instruments diffèrent significativement sous certaines configurations de pistons. Malgré cette disparité physique entre les trompettes, les tests d’écoute et de jeu présentés dans cet article montrent que la plupart des sujets sont incapables de percevoir les différences entre les deux instruments, que ce soit en termes de sonorité ou de jouabilité.

    Cependant, un petit nombre d’auditeurs a été capable de distinguer les sons des deux trompettes dans le test d’écoute. Cette capacité à différencier est plus grande pour les notes produites sans aucun piston actionné que pour celles produites avec le troisième piston actionné, reflétant le fait que les propriétés de résonance des deux trompettes diffèrent significativement pour tous les doigtés où le troisième piston n’est pas actionné.

    Quelques trompettistes ont été capables de distinguer les instruments de manière robuste dans le test de jeu. Fait intéressant, ces trompettistes n’ont généralement pas obtenu de bons résultats dans le test d’écoute. L’absence d’une relation entre les résultats de l’écoute et le test de jeu n’est pas nécessairement surprenante dans la mesure où différents mécanismes perceptifs sont impliqués dans chaque cas. Il est également utile de rappeler que les trompettistes qui ont pu faire la différence entre les deux trompettes ont généralement préféré la trompette B (qu’ils étaient prêts à payer plus cher que la trompette A) même si cet instrument présente un défaut de fabrication.

    Du point de vue de la fiabilité de la fabrication, seul un tiers des trompettistes qui ont participé au test de jeu a été en mesure de distinguer les deux instruments, en dépit du fait que l’un contient un trou dans un canal de sa perce. Ce défaut ne semble donc pas avoir été problématique pour la majorité des instrumentistes. En outre, comme un seul joueur amateur a réussi à percevoir une différence entre les instruments, on peut conclure qu’un niveau adéquat de fiabilité de fabrication a été atteint, étant donné que les instruments à faible coût de ce type se destinent davantage à des trompettistes débutants plutôt qu’à des professionnels.

    Remerciements

    Ce travail a été réalisé à l’Open University alors que Laetitia Placido était en stage pour son mémoire d’acoustique musicale au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Les auteurs tiennent à remercier Georges Bloch, Charles Besnainou et le Conservatoire de Paris pour avoir facilité ce stage et pour leur aide concernant la mise en place des tests psychophysiques. Ce travail a été partiellement financé par la British Academy, la Royal Academy of Engineering et la Royal Society dans le cadre du programme Newton International Fellowship.

    Bibliographie

    [1] Benade Arthur, Fundamentals of Musical Acoustics, New York, Dover Publications, 2001.

    [2] Bertsch Matthias, Waldherr Karin, Kausel Wilfried, “Sensory evaluation testing of trumpets and correlation with acoustic measurements”, in Proceedings of Forum Acusticum 2005, 29 août–2 septembre 2005, Budapest, Hongrie, 2005.

    [3] Gilbert Joël, Ponthus Sylvie, Petiot Jean-François, “Artificial buzzing lips and brass instruments: experimentals results”, Journal of the Acoustical Society of America 1998,104:1627–32.

    [4] Griffiths Roland R., Vernotica Ellen M., “Is caffeine a flavoring agent in cola soft drinks?”, Archives of Family Medicine, 2000, 9:727–34.

    [5] Hill Toby, Sharp David, “Acoustical and psychoacoustical investigations of the effect of crook bore profile on the playability of bassoons,” in Proceedings of the Stockholm Music Acoustics Conference, 6–9 août 2003, Stockholm, Suède, 2003.

    [6] Mamou-Mani Adrien, Sharp David, “Evaluating the suitability of acoustical measurement techniques and psychophysical testing for studying the consistency of musical wind instrument manufacturing”, Applied Acoustics 2010, 71(7):668–74.

    [7] Meilgaard Morten C., Civille Gail Vance, Carr B. Thomas, Sensory Evaluation Techniques, 3édition, CRC, 1999.

    [8] Petiot Jean-François, Tessier Frank, Gilbert Joël, Campbell Murray, “Comparative analysis of brass wind instruments with an artificial mouth: first results”, Acta Acustica united with Acustica, 2003, 89:974–9.

    [9] Plitnik George R., Lawson Bruce A., “An investigation of correlations between geometry, acoustic variables, and psychoacoustic parameters for French horn mouthpieces”, Journal of the Acoustical Society of America,1999, 106(2):1111–25.

     [10] Poirson Émilie, Prise en compte des perceptions de l’utilisateur en conception de produit, application aux instruments de musique de type cuivre, thèse de doctorat, École centrale de Nantes et Université de Nantes, 2005.

    [11] Poirson Émilie, Petiot Jean-François, Gilbert Joël, “Study of the brightness of trumpet tones”, Journal of the Acoustical Society of America, 2005, 118(4):2656–66.

    [12] Pratt Richard, Bowsher John, “The subjective assessment of trombone quality”, Journal of Sound and Vibration, 1978, 57:425–35.

    [13] Pratt Richard, Bowsher John, “The objective assessment of trombone quality”, Journal of Sound and Vibration 1979, 65:521–47.

    [14] Whitehouse James, A Study of the Wall Vibrations Excited During the Playing of Lip-Reed Instruments, thèse de doctoral, Open University, 2003.

    Notes

    1. La trompette en si bémol est un instrument transpositeur. Pour une hauteur de note écrite donnée sur une partition musicale, l’instrument produit en fait une note qui sonne un ton plus bas. Toutes les notes auxquelles on se réfère dans cet article sont les notes écrites. ↩︎
  • « Qu’est-ce que la musicologie ? »

    « Qu’est-ce que la musicologie ? »

    Résumé

    Le texte présenté ici a été étudié dans le cadre de la classe de méthodologie théorique du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, où sont examinés différents courants théoriques contemporains sur la musique. Compte tenu de leur intérêt pour éclairer les études sur la création, l’interprétation ou la réception, il est apparu à la fois nécessaire de disposer d’une traduction en français d’un certain nombre de textes et intéressant de les mettre, au-delà de la classe, à disposition des musiciens. Le travail mené par les étudiants a été validé par les professeurs de langue du Conservatoire.

    Le texte de Nicholas Cook proposé dans ce premier numéro interroge les buts de la musicologie. Il appelle à faire davantage place au savoir des interprètes, à l’étude de la performance – en accordant une place centrale aux archives sonores – et enfin à concilier la tradition analytique avec l’approche culturelle, sociologique ou idéologique de la « nouvelle » musicologie. Il a été traduit par Christophe Dilys et supervisé par Elisabeth O’Leary.

    L’article d’origine est consultable sur le site de la Royal Musical Association. Il a également été édité avec quelques modifications mineures dans BBC Music Magazine 7/9 (mai 1999), pp. 31 à 33. La traduction en français est publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur, de la Royal Music Association et de BBC Music Magazine.

    Il n’est pas nécessaire d’avoir des connaissances sur la musique pour l’apprécier. Et il est tentant d’en déduire qu’il n’est pas non plus nécessaire d’avoir des connaissances pour la comprendre. (Après tout, là où il y a du plaisir, qui a besoin de comprendre ?) Auquel cas, nous pouvons nous demander pourquoi ajouter le « -ologie » à la musique.

    Me sachant musicologue, vous pourriez attendre de moi que j’essaie de vous convaincre de la nécessité de comprendre la musique au lieu de simplement en profiter. Et, en effet, je peux vous dire que plus vous en savez sur la musique (ses principes d’agencement, son contexte historique), plus vous l’appréciez (je ne parle pas ici du plaisir originel provoqué par le son, mais de celui d’y ajouter de l’information couche par couche).

    Ce que je veux questionner en réalité, c’est la première phrase, c’est-à-dire l’idée qu’il n’est pas nécessaire d’avoir des connaissances sur la musique pour l’apprécier. Bien sûr, si vous voulez parler de connaissances formelles et académiques, dans ce cas oui, c’est vrai ; à ce compte, il n’y a pas besoin de connaissances pour la jouer ou la composer. Mais il apparaît clairement dans les faits que quiconque joue ou compose doit savoir énormément de choses, même s’il ne s’agit pas d’une culture livresque. Et du même coup, vous utilisez cette même connaissance à chaque fois que vous l’écoutez. Simplement, il se peut que vous ayez acquis cette connaissance sans le savoir, tout comme vous avez appris votre langue maternelle sans le savoir. Pensez à une musique que vous détestez. Est-ce que vous la comprenez et la détestez ? Peut-être n’avez-vous pas cette même connaissance inconsciente que vous avez pour votre musique préférée, que dans ce sens vous ne la comprenez pas, et pour cette raison ne l’aimez pas ? Même si votre réponse à cette dernière question est « non », n’y a-t-il aucune musique pour laquelle ce serait vrai ?

    La musicologie (étymologiquement « musique-mot » ou « mots sur la musique ») s’attache à documenter ce qui est à l’origine du plaisir musical. Quand vous étudiez la musique de différents lieux et époques, vous devez reconstruire les connaissances qu’avaient les compositeurs, interprètes ou auditeurs : comment était-elle faite, de quelles structures sociales dépendait-elle, que voulait-elle dire ? En ce sens, chaque musique implique une musicologie qui lui est propre ; il n’existe pas de musique qui puisse se passer de connaissances. C’est l’idée développée par Guido Adler (qui a dessiné les premières lignes directrices de la musicologie dans la Vienne au tournant du XXᵉ siècle) lorsqu’il écrivit que « tous les peuples dont on peut dire qu’ils possèdent un art musical ont une science musicale ». À ce propos, la science musicale doit autant aux institutions qui la supportent qu’à la musique elle-même, telle qu’elle s’est développée : ces institutions (les conservatoires et en particulier les universités) font partie de l’industrie de la connaissance, et s’attachent à la fois à maintenir et à développer la base culturelle sur laquelle la société est fondée.

    Et la musicologie, telle que nous la connaissons aujourd’hui, remonte à la période où la musique s’est trouvée incorporée dans le curriculum de l’éducation générale.

    La musique et l’industrie de la connaissance        

    En Angleterre, la recherche et l’éducation musicale sont réparties entre les conservatoires et les universités, même si dans la pratique le clivage n’est pas aussi important qu’il en a l’air. Les conservatoires ont longtemps enseigné la pratique musicale, mais depuis une dizaine d’années, le versant plus académique des cours est de plus en plus mis en valeur. Et les programmes universitaires (la plupart d’entre eux remontent à la grande expansion de l’éducation dans les années 1960) sont nombreux à incorporer une large portion de musique dite pratique ; si ce n’était pas le cas, peu de ces programmes recruteraient des étudiants.

    Le panorama dans le reste du monde est très différent. Sur le continent, le fossé est très marqué entre conservatoires et universités, avec une musique moins pratique pour ces dernières. Aux États-Unis, une large partie de l’éducation musicale pratique s’intègre au cursus universitaire, mais, paradoxalement, pratique et académisme sont plus cloisonnés qu’entre les universités et conservatoires britanniques. Et les cloisons ne s’arrêtent pas là. En Angleterre, les départements de musique des universités appellent à candidature pour leurs postes de lecteurs et professeurs sous le terme générique de « musique », simplement en précisant (mais pas toujours) les domaines qui les intéressent. Aux États-Unis, en revanche, vous voyez des recrutements qui, par leur demande très spécifique de musicologues, théoriciens ou ethnomusicologues (ainsi bien sûr que de compositeurs ou professeurs d’instruments), suggèrent des spécialités qui requièrent des choix de carrière bien distincts, avec des cercles et journaux professionnels bien spécifiques.

    Quand en Angleterre n’importe quel universitaire écrivant sur la musique est musicologue, aux États-Unis, le terme qualifie uniquement les historiens de la musique : des gens qui écrivent sur la musique du passé. Quelques historiens se concentrent sur la musique elle-même (je vous en dirai plus sur le terme plus tard), et là, le musicologue se double de l’éditeur, dont la préoccupation est d’établir le texte le plus correct possible pour le faire jouer par les musiciens d’aujourd’hui. D’autres mettent l’accent sur le lien entre la musique du passé avec son contexte social et culturel originel, que ce soit pour une compréhension plus profonde de la musique ou pour en exploiter les possibilités de restitution des histoires culturelles ou sociales (à ce moment-là, les historiens de la musique dans les départements de musique fusionnent avec le groupe plus restreint des historiens de la musique au sein des départements d’histoire). En termes de chiffres, le groupe des historiens de la musique est le plus important au sein de la musicologie. Et si nous reformulons cette idée « à l’américaine » : les musicologues constituent le plus grand groupe au sein du domaine musical, et, par conséquent, la Société de musicologie américaine est la société professionnelle dominante.

    En fait, deux des autres spécialités que j’ai déjà mentionnées se sont autonomisées par rapport à la musicologie au point de se séparer de la Société de musicologie américaine pour former leurs propres associations. En premier lieu notons, en 1955, la fondation de la Société pour l’ethnomusicologie, réunissant des universitaires musicologues qui se plaçaient en dehors de la tradition de l’« art » occidental (cette formulation, d’ailleurs, vous dit d’où je viens ; l’ethnomusicologie se voit comme l’étude de toute musique). Et puis, en 1977, s’instaura la Société de la théorie musicale, attribuant une identité disciplinaire à ceux qui cherchent à comprendre la musique en son langage, plutôt que dans celui de la société qui la conçoit ou au sein de laquelle elle est reçue. Notons qu’il y a ici une autre distinction transatlantique à faire : en Angleterre, ils seraient appelés  « analystes » plutôt que théoriciens, attitude propre aux Britanniques qui vont mettre l’accent sur l’application pratique de la théorie.

    Une discipline en mutation

    Toutes ces subdivisions sont problématiques et cela va en s’aggravant, avec pour conséquence une posture de suffisance chez les musicologues britanniques, qui peuvent plus facilement briser les frontières entre eux par rapport à leurs homologues américains. Pour le voir, il est utile de considérer l’influence critique de la discipline contenue dans l’ouvrage de Joseph Kerman paru en 1985 : Musicology (Musicologie. Il s’agit du titre britannique ; on assiste à un contresens aux États-Unis, où il a été publié sous le titre Contemplating Music – Contempler la musique).

    Kerman aborde l’ethnomusicologie avec précaution, n’étant pas spécialiste, même s’il a pu remarquer que le but de l’ethnomusicologie, qui est d’étudier la musique dans la société, était partagé par la plupart de ceux qui travaillent dans la tradition de l’« art » occidental. Mais il se livre à une attaque systématique de l’histoire de la musique (venant de Berkeley, il l’appelle musicologie) et de la théorie, les accusant toutes deux de « positivisme ». Il voulait ainsi indiquer que les deux avaient dégénéré jusqu’à ne devenir qu’une accumulation plus ou moins réfléchie de faits et de données. La raison d’être des faits et données, dit-il, est d’étayer des interprétations meilleures, et une connaissance personnelle plus approfondie de la musique et de son contexte social. Et en parallèle, il appelle à une approche « critique » qui mêlerait approche contextuelle et approche analytique pour l’interprétation de traditions ou de répertoires spécifiques.       

    Les problèmes diagnostiqués par Kerman avaient des causes profondément enracinées. La musicologie d’aujourd’hui se construit sur des traditions établies d’abord en Allemagne et en Autriche pendant la première partie du siècle ; comme l’industrie nucléaire, le développement accéléré de la musicologie d’après-guerre est largement attribuable à la diaspora germanophone. Et en formulant leur nouvelle discipline, les pionniers de la musicologie, tels Adler, l’ont façonnée sur le modèle des plus prestigieuses disciplines de leur temps, en particulier la philologie classique : l’étude des textes anciens, qui souvent devaient être reconstitués à partir d’une variété de sources contradictoires et fragmentaires. Ce sont les méthodes de la philologie qui ont amorcé la méthodologie basée sur l’édition critique et les « Urtext », le pinacle de la musicologie au détour du siècle. Et les méthodes selon lesquelles les musicologues entendaient comprendre la musique étaient également modelées sur celles propres à l’étude littéraire. La musique, en quelque sorte, en vint à être perçue comme une sorte de littérature. Ce que nous avons perdu dans le processus est cette vision de la musique comme d’un art de la performance. Il serait probablement juste de dire que la translation de paradigme qui s’est produite pour l’étude de Shakespeare il y a trente ans, conduisant le théâtre à être vu comme l’écriture d’une performance plutôt qu’un texte littéraire, a encore à frapper la musicologie de plein fouet.

    Le positivisme relevé par Kerman résultait, à ce moment-là, d’un cadre interprétatif contraint de façon inappropriée. Les musicologues trimaient pour rendre les textes corrects ; les théoriciens expliquaient pourquoi une note devait (ou ne devait pas) en suivre une autre. L’écart entre texte et performance, entre visuel et expérience vécue était trop peu franchi. Et si la musicologie a encore à prendre en compte le jeu complet des ramifications de la musique comme art de la performance, ce qui a suivi la publication du livre de Kerman représente un effort concerté d’échapper aux limites du texte. L’idée même que la musique puisse être étudiée « en elle-même » a été interrogée. En revanche, la musique a été lue pour son contenu idéologique, avec la représentation de la théorie du genre en figure de proue du domaine ; la « nouvelle » musicologie, comme elle a été appelée, a pris du galon avec le travail de Susan McClary, qui a fait le lien entre la façon que Beethoven a de conduire sa musique de climax en climax et une forme d’expérience spécifiquement masculine. La musique, dit-elle, a rendu naturelles ces formes d’expériences, les rendant « comme les choses devraient être » ; de cette façon (entre autres), cela entrait dans un projet d’hégémonie masculine. Et en insistant sur le fait qu’ils ne doivent s’occuper que de la « musique en elle-même », les musicologues ont aidé à perpétuer cette dissimulation idéologique dont dépend le statu quo. McClary a défendu au contraire une musicologie qui montrait comment la musique n’était jamais « simplement » de la musique, mais servait toujours les intérêts de quelqu’un par rapport à ceux d’un autre.

    Remettre la musique dans la musicologie

    En soi, la mise en parallèle de la musique de Beethoven avec le sexe peut paraître idiote (même si l’argument de McClary était beaucoup plus sophistiqué que ce que ses détracteurs avaient bien voulu affirmer). Mais il est crucial de relever que le travail de McClary et d’autres a élargi le projet de la musicologie.         

    Les « nouveaux » musicologues n’ont pas seulement affirmé que la musique pouvait revêtir des significations d’ordre sexuel ou idéologique. Selon eux, la musique a toujours incarné ces significations, et en passant à côté, la musicologie traditionnelle a marginalisé à la fois la musique et l’étude de celle-ci. Et, paradoxalement, nous en trouvons la confirmation la plus flagrante dans la force avec laquelle les collègues d’esprit plus traditionnel se sont opposés aux travaux des « nouveaux musicologues ». Ceux qui ont réagi de cette manière l’ont fait car des valeurs ressenties très profondément étaient en jeu, des valeurs qui sinon auraient pu rester inconscientes. Et de ce fait, ils ont prouvé l’argument des « nouveaux » musicologues : la musique touche aux croyances idéologiques, au sentiment d’identité culturelle, voire au sentiment d’existence individuelle. C’est évidemment la raison pour laquelle la musique a de la valeur.

     Un terme comme celui de « nouvelle » musicologie ne va sans doute pas rester sur les étagères et est probablement déjà périmé. Pas parce que la communauté musicologique a rejeté le message de la « nouvelle » musicologie, mais plutôt parce que son projet élargi a été absorbé dans les canaux usuels de la musicologie. Et d’une certaine façon cela ne fait que représenter la réorientation disciplinaire vers la critique que Kerman avait appelée de ses vœux. En même temps, ce n’était pas exactement ce que Kerman avait en tête. Comme je l’ai dit, il recherchait un lien informé et critique avec la musique elle-même. En problématisant l’idée précise de « musique en elle-même », les « nouveaux » musicologues étaient quelques fois proches du hors sujet, oubliant la musique et s’en servant comme prétexte pour une approche de genre, d’identité culturelle ou d’idéologie. Mais leurs travaux, et ceux de tous les musicologues influencés par cette approche, sont critiques dans un sens différent, un sens plus proche de la théorie critique. Cela implique de constamment se demander à qui profite la musique en général ou en particulier. Cela implique une remise en question de son propre rôle en tant qu’interprète ou gardien d’une tradition musicale. Cela implique d’en savoir plus sur la musique, pour être sûr, mais en pleine conscience que ce faisant, vous en apprenez plus sur la société et sur vous-même. Comprise de cette façon, la musicologie n’est pas simplement critique mais auto-critique.

    Quelles sont les prochaines étapes de la musicologie ? Les prédictions à ce sujet sont souvent risquées et souvent fausses. Et elles risquent d’être déformées, tout comme ces histoires de la musique qui tendent à mettre en valeur l’idée de progrès, au détriment de tous les musiciens qui travaillent dans le cadre de styles établis ; il est donc facile d’imaginer une musicologie qui ne traite que des marges dominantes. En réalité, il y aura toujours un travail musicologique de base à faire : la découverte et l’interprétation de sources nouvelles, de nouvelles recherches sur les styles d’interprétation, l’exploitation de données nouvelles sur la relation entre musique et société. Ce n’est pas la découverte de nouveaux documents, de nouveaux faits qui continue à tenir les musicologues occupés, mais bien cette volonté de jeter un regard neuf sur les faits anciens pour construire une image toujours nouvelle du passé. En raison du fait que les enregistrements sonores existent seulement depuis cent ans, il y a une fragilité extraordinaire au cœur de la musicologie : les documents écrits sont muets, et ce n’est que par leur interprétation qu’ils résonnent à nouveau. Ce que nous entendons comme musique du passé est, dans ce sens, le reflet de ce que nous en comprenons aujourd’hui. En dehors de cette compréhension, il n’y a pas de musique du passé.

    Mais il y aura toujours, en parallèle au travail musicologique de fond, cette exploration des marges. Comment vont-elles évoluer ? Toute réponse à cette question doit être personnelle, au risque même de provoquer de l’embarras. Je vois l’exploitation d’un siècle d’archives discographiques comme un des nouveaux domaines en développement de la musicologie ; nos archives sonores sont pleines de documents de première importance qui résident plutôt en marge qu’au centre de la musicologie. (Les remettre au centre de la musicologie revient aussi à y remettre les interprètes, aux côtés des compositeurs ; peut-être l’idée d’une « histoire de la musique », qui ne serait rien d’autre qu’une « histoire de la composition », nous semblera-t-elle un jour complètement obsolète par rapport au rôle que joue la musique dans la société, et à la façon dont nous la goûtons et l’évaluons.) Et nous devons développer une musicologie du son plutôt que du texte, si nous voulons établir des ponts entre l’étude de la musique que nous pourrions qualifier « d’artistique » et les répertoires qui gravitent autour d’elle : jazz, rock, pop, world music, etc. Il y a peut-être un espoir à placer dans la révolution du multimédia, avec ses images, ses liens, ses sons intégrés au texte (l’idée même d’un livre sur la musique semblera peut-être ridicule, un jour, qui sait ?). Pour moi, en tout cas, la tâche la plus urgente découle de ce que j’ai dit sur la « nouvelle » musicologie : réconcilier l’élargissement du projet contemporain avec la pratique de l’analyse textuelle approfondie. En d’autres termes, nous avons besoin de trouver de nouvelles façons de parler de musique, en tenant compte de sa signification sociologique ou idéologique, sans changer de sujet. Nous devons satisfaire notre besoin de parler de la « musique elle-même » (et cette urgence à parler de musique est un peu comme ce besoin que l’on a de commérer, ou de raconter un secret), tout en restant conscient de tout le bagage culturel qui vient avec la « musique elle-même ». En clair : nous devons remettre la musique au centre de la musicologie.

    Christophe Dilys, traducteur, sous la supervision d’Elisabeth O’Leary

  • L’orgue et les signes

    L’orgue et les signes

    Quelques notations sur Organum II de Xavier Darasse (1934-1992)

    Résumé

    Il y a vingt ans disparaissait l’organiste et compositeur Xavier Darasse (1934-1992), au terme de sa première année à la direction du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Si son souvenir reste vivace chez ceux qui l’ont côtoyé, son œuvre de compositeur est aujourd’hui quelque peu délaissée. Cet article se propose d’étudier quelques aspects d’Organum II, pièce écrite pour le concours du prix d’orgue 1978 du Conservatoire, à partir du dossier de genèse conservé dans l’important fonds d’archives déposé après la mort du compositeur à la Médiathèque Hector Berlioz. 

    Circonstances sinueuses de la commande, emprunts à des projets de composition préexistants, artisanat de la combinatoire pré-compositionnelle, confrontation aux réalités de l’instrument-orgue, autoanalyse a posteriori : la diversité des documents en présence permettra d’aborder le fait compositionnel sous des angles multiples, comme autant de vecteurs d’une démarche étudiée ici à la lumière de ses traces. Ainsi, cette étude proposera in fine d’envisager le statut particulièrement ambigu du signe dans l’œuvre achevée : support d’une combinatoire ? Signe d’un son ? Signe d’un geste ? L’orgue, dans ses singularités, était peut-être le mieux à même de faire affleurer ces questions fondamentales et les tensions qui peuvent en résulter.

    Le 5 janvier 2012, le Conservatoire de Paris rendait hommage à son ancien directeur Xavier Darasse, ouvrant ainsi l’année qui marque le 20ᵉ anniversaire de sa disparition, le 24 novembre 1992. Un concert réunissant des étudiants des trois cycles supérieurs permettait d’entendre plusieurs de ses œuvres : Organum V, pour orgue, Masques II pour clavecin amplifié, Actions, pour quintette de cuivres, et Antagonisme I, pour ensemble et récitant, sur des textes d’Alain Badiou. Dans une note introductive au concert, le directeur du Conservatoire, Bruno Mantovani, distinguait en Xavier Darasse « [un] interprète original et [un] créateur inclassable, dont l’honnêteté et l’intégrité doivent être une source perpétuelle d’inspiration pour les élèves de notre maison. »

    Xavier Darasse, musicien aux multiples facettes

    Né le 3 septembre 1934 à Toulouse, ville à laquelle il restera profondément attaché, Xavier Darasse acheva ses études au Conservatoire par les premiers prix d’analyse et de composition en 1965, après notamment ceux d’orgue et d’improvisation en 1959. Nommé dès 1964 professeur d’orgue au Conservatoire de sa ville natale, il mena dès lors de front de multiples activités : pédagogue, concertiste, compositeur, producteur d’émissions radiophoniques, directeur musical du Centre culturel de Toulouse. Cependant, un événement dramatique influera sur le cours de cette carrière multiforme : en octobre 1976, après un concert à la cathédrale de Condom, il s’endort au volant de sa voiture. Son bras droit est sectionné dans l’accident. Malgré une greffe menée avec succès, il doit interrompre sa carrière d’organiste. Pédagogie et composition prennent alors le dessus : nommé professeur d’orgue au Conservatoire national supérieur de musique de Lyon en 1985 (classe « décentralisée » à Toulouse, mettant à profit le riche patrimoine instrumental de la ville), son catalogue s’enrichit parallèlement dans de nombreux genres, de l’orgue à l’orchestre1. En 1991, Xavier Darasse est nommé directeur du Conservatoire de Paris à la suite d’Alain Louvier. Il ne le restera que quelques mois, emporté par un cancer à l’automne de l’année suivante.

    Que nous reste-t-il de Xavier Darasse aujourd’hui ? Pour qui ne l’a pas connu, il est frappant de constater à quel point son souvenir demeure vivace chez ceux qui l’ont côtoyé, témoignant d’un charisme et de qualités humaines certaines, associées à une forme de jovialité que trahissait un accent aux intonations chantantes2… Mais il serait trompeur de se contenter d’une mémoire faite d’anecdotes et de bons mots. Darasse laisse une empreinte profonde en premier lieu sur le monde de l’orgue français d’aujourd’hui, sans peut-être que les premiers concernés en aient pleinement conscience. Sa position au sein des grands débats esthétiques qui agitèrent ce milieu dans la seconde moitié du XXᵉ siècle est singulière. Profondément attaché à la figure tutélaire de Marcel Dupré qui fut un ami de sa famille, il fut pourtant acteur de deux courants remettant parfois violemment en cause son héritage : celui du renouveau de la facture et des répertoires anciens dans leurs singularités multiples, mais aussi celui cherchant à associer l’instrument aux avant-gardes musicales à partir des années 1960, passant donc avec aisance du Festival de musique contemporaine de Royan à l’Académie de musique ancienne de Saint-Maximin. Le paradoxe n’est qu’apparent : face au mythe de « l’orgue de synthèse », Xavier Darasse n’eut de cesse de défendre une identité plurielle et évolutive de l’instrument et la recherche pour chaque répertoire de l’orgue approprié, conduisant l’organiste à devenir en quelque sorte un polyinstrumentiste embrassant six siècles de musique. C’est bien dans cette optique que sont aujourd’hui formés les jeunes organistes dans les conservatoires nationaux supérieurs, sous la conduite de ses anciens élèves Michel Bouvard (Paris), Jean Boyer puis François Espinasse (Lyon), mais aussi Bernard Foccroulle au Conservatoire Royal de Bruxelles. Toulouse, la ville aux dix orgues aux esthétiques contrastées et complémentaires, lui servit de laboratoire, et le festival et le concours qu’il y a fondés firent et font encore beaucoup pour la propagation de ses conceptions. À la tête du Conservatoire de Paris, son mandat, bien que très bref, ne fut pourtant pas sans conséquences. Pour n’en retenir que deux, il impulsa tout à la fois, dans la droite ligne de son action pour l’orgue, la création de la première classe de pianoforte en Europe, prenant acte de l’élargissement des démarches d’interprétations historiques par-delà les « musiques anciennes », mais aussi la création de la classe d’écriture-XXᵉ siècle appliquant la rigueur de l’étude stylistique pratiquée au Conservatoire dans cette discipline aux compositeurs les plus marquants du siècle dernier.

    Le compositeur Xavier Darasse, quant à lui, est aujourd’hui largement délaissé. Faut-il y voir une conséquence de sa disparition prématurée, associée à son peu d’intérêt pour l’auto-promotion ? Force est de constater que son nom a aujourd’hui quasiment disparu des programmes de concert. Seules demeurent très occasionnellement accessibles à l’auditeur certaines de ses pages pour orgue (il est dans ce domaine l’auteur de neuf Organum, pour orgue ou avec orgue, composés entre 1970 et 1991), défendues principalement par ses anciens élèves, et en premier lieu les professeurs nommés plus haut. Pourtant, aucune de ces pièces n’est véritablement entrée au répertoire de l’instrument, ce qui peut étonner pour un organiste-compositeur de son influence. Certaines raisons pragmatiques pourront être invoquées : difficulté technique, nécessité de disposer d’un instrument le plus souvent de taille importante, caractère prescriptif des registrations requises, etc. Mais avant tout cette musique a probablement dérouté plus d’un interprète et d’un auditeur familiers de l’orgue, dont le compositeur utilisait les ressources en parfait connaisseur, mais dans un constant et foisonnant souci d’expérimentation rare chez les organistes-compositeurs, tout en étant privé par le sort de la possibilité de défendre lui-même ses œuvres. Tous ces facteurs réunis font-ils une « réception manquée » ? Toujours est-il que même sa production pour orgue reste aujourd’hui une terra incognita qu’à défaut de pouvoir juger il nous faudrait pouvoir commencer par connaître.

    Le Conservatoire de Paris dispose pour cela d’un outil de haute valeur : la Médiathèque Hector Berlioz est en effet dépositaire de l’ensemble de ses archives personnelles concernant son œuvre de compositeur3. Si une première mise en valeur de ce fonds eut lieu lors des Journées de l’orgue contemporain organisées par le Conservatoire en janvier 2005, son classement se poursuit encore aujourd’hui, en premier lieu grâce à l’action de Mme Dominique Hausfater, Conservateur général de la Médiathèque. Dans ce vaste domaine encore inexploré, nous nous sommes dirigés vers le dossier Concernant Organum II, œuvre composée pour le concours du prix d’orgue du Conservatoire de Paris du 19 mai 1978, et qui est assurément l’une des pièces les plus immédiatement séduisantes du compositeur, tout en faisant montre d’un traitement de l’instrument résolument singulier4. La logique compositionnelle de l’œuvre, pourtant, au-delà d’une compartimentation en sections clairement perceptible, ne se laisse pas aisément aborder.

    On verra peut-être un paradoxe à étudier la genèse d’une œuvre quasi inconnue. Jusqu’à présent, l’abord génétique a été réservé à des corpus largement consacrés, dont il a souvent pu enrichir voire subvertir le discours auctorial ou l’analyse de « niveau neutre »5. Le fonds détenu par la Médiathèque du Conservatoire nous offre pourtant la possibilité d’imaginer l’étude de ces documents comme premier abord musicologique de l’œuvre, permettant d’aborder de multiples aspects d’un fait compositionnel considéré comme complexe par nature, et appréhendé ici à la lumière de ses traces.

    Un dossier de genèse

    L’ouverture de ce dossier de genèse révèle en effet que, bien loin d’être unifié, il se compose en réalité de documents de nature fort diverse, ce qui en rehausse assurément l’intérêt mais complique la tâche du chercheur. Ils peuvent être ordonnés en quatre grands groupes, que nous nommerons par des lettres capitales :

    – A : deux dossiers (contenus dans deux bi-feuillets intitulés « Esquisse/Pièce clavecin-positif/Organum II ») contenant les brouillons issus des phases pré-rédactionnelles et rédactionnelles6 d’un premier projet abandonné en cours d’écriture ;

    – B : un ensemble de documents relatifs à la commande de l’œuvre, au jury du concours d’orgue du Conservatoire, au dépôt SACEM ;

    – C : un ensemble de brouillons manuscrits issus des phases pré-rédactionnelles et rédactionnelles, conformes à l’œuvre éditée que nous connaissons ;

    – D : une liasse de cinq folios manuscrits présentant une auto-analyse succincte principalement consacrée à la combinatoire des hauteurs et des durées pour différentes séquences de l’œuvre.

    Les groupes A et B permettent de reconstituer partiellement une genèse particulièrement complexe, avant même les premiers travaux préparatoires relatifs à l’œuvre elle-même telle que nous la connaissons dans sa version éditée.

    L’existence du dossier A est une surprise : il présente un stade relativement avancé de la rédaction d’une pièce pour clavecin et orgue, dont l’écriture manuscrite est datable avec certitude d’avant l’accident qui contraignit Xavier Darasse à écrire de sa main gauche. Il est probablement lacunaire, car, outre des pages entières consacrées à l’exploration combinatoire des hauteurs, il contient un folio rédigé paginé 1 et deux autres paginés 4 et 5. Dans les années 1970, Darasse se produisit régulièrement en duo avec la claveciniste Élisabeth Chojnacka, suscitant plusieurs créations pour cet alliage instrumental inédit7. Une note marginale sur le manuscrit nous apprend que cette œuvre était bel et bien destinée à ce duo : entre autres indications scéniques (« bruit de pas », « tête vers partenaire »), on lit : « Élisabeth vient me dire quelque chose à l’oreille ». Aucune trace d’une telle œuvre ne subsiste dans le catalogue du compositeur, et même si aucun titre n’est indiqué sur le manuscrit, il semble bien que d’après l’intitulé des deux bi-feuillets qui entourent les manuscrits (intitulé écrit de la main gauche, après l’accident), cette pièce était destinée à être un Organum II. Aucune datation de ce projet ne semble possible en l’état, et il n’est pas plus possible de savoir s’il a été abandonné à cause de l’accident ou pour une autre raison. Si ce dossier A a été conservé avec les esquisses de l’Organum II que nous connaissons, c’est qu’il partage avec lui plus que son titre : nous aurons l’occasion d’y revenir.

    Le dossier B, quant à lui, permet de retracer quelques étapes de la commande de l’œuvre. À l’origine, Darasse pensait regrouper deux commandes distinctes : la première émanait du Conservatoire (le dossier contient une brève missive non datée d’Alain Weber, à l’époque directeur des études, confirmant la nécessaire sortie de la partition éditée le 15 mars 1978), la seconde de la directrice de la maison de disques Arion, Ariane Segal, qui dans une lettre du 16 novembre 1977 sollicite le compositeur à propos d’une pièce pour deux orgues qui serait destinée à un disque enregistré à Masevaux par Georges Delvallée et Marie-Louise Jacquet. Darasse note sur cette lettre « oui, début mai ». Il pense donc pouvoir croiser ces deux demandes en écrivant une œuvre modulable, tel qu’il le note sur un feuillet donnant la composition des deux instruments de Masevaux, une pièce pour « Orgue/Orgues, Conservatoire/Masevaux ». Ariane Segal répond dans une nouvelle lettre datée du 9 décembre 1977 : « Je vois donc mes souhaits se réaliser, et en plus sans vous donner de travail supplémentaire. » Si le disque Arion, enregistré en 1978, existe bel et bien, il ne contient aucune œuvre de Darasse : le projet a donc été abandonné, sans que le dossier B n’en garde aucune trace, ni aucune esquisse. Là encore, il se révèle donc lacunaire, d’autant plus qu’il ne conserve par exemple aucune correspondance avec l’éditeur de l’œuvre, Salabert, si ce n’est l’accusé de réception d’un envoi daté du 15 avril 1978. Il ne faudrait pas voir dans ces péripéties de simples anecdotes, car l’abandon d’un projet pensé pour plusieurs orgues différents va conduire le compositeur vers l’extrême inverse : inclure les caractéristiques propres de l’instrument du Conservatoire au sein même de la combinatoire compositionnelle.

    Si le groupe A peut être qualifié de « faux départ », pour emprunter une expression au spécialiste de génétique littéraire Pierre-Marc de Biasi, le groupe C constitue bien le cœur de ce dossier de genèse. Il mélange phase pré-rédactionnelle (témoignant d’un travail combinatoire préparatoire issu de techniques sérielles appliquées aux hauteurs, aux durées et parfois aux timbres), phase rédactionnelle (pour certaines séquences seulement) et phase pré-éditoriale (un brouillon complet, entièrement registré, présentant cependant quelques divergences avec la partition éditée). On ne peut qu’être étonné par l’absence totale de traces d’un travail formel : les cinq sections qui composent l’œuvre achevée sont rédigées sur des supports distincts, en l’absence de plan ou de mentions relatives aux enchaînements.

    Enfin, le groupe D est le témoin principal d’une pratique particulière : celle du retour du compositeur sur son propre travail par la rédaction d’une autoanalyse8. Par leur écriture soignée, ces folios se distinguent nettement des brouillons. Chacun est consacré à une séquence précise de l’œuvre, laquelle est désignée par un titre (« Klangfarben », « Toccata », « Quatuor », etc.). Les renseignements donnés sont succincts (se limitant parfois à quelques mots), occasionnellement énigmatiques, permettant cependant de dégager certains apparentements du matériau de hauteurs entre les sections. La destination d’un tel document pose question : a-t-il donné lieu à diffusion ? Est-il à l’usage personnel de l’auteur ? Destiné à l’interprète ? Ou même au lecteur des esquisses ? Cette dernière éventualité est moins incongrue qu’il n’y paraît : en effet, l’ensemble des dossiers A, C et D porte la trace d’un second retour autoanalytique, ultérieur mais non datable, matérialisé par des notes au feutre rouge indiquant la page de la partition éditée à laquelle telle ou telle esquisse fait référence. Ces indications, notamment celles portées dans le dossier A, nous ont été d’une aide précieuse pour clarifier le devenir des stades pré-rédactionnels les plus anciens.

    Note, geste, son : questions de signes en trois moments

    La suite de cet article se propose de tirer parti de ce dossier de genèse pour l’étude de trois des cinq séquences de l’œuvre : la première (pages 1 et 2 de la partition éditée), la troisième (pages 6 et 7) et la dernière (pages 10 et 11). L’enjeu premier ne sera pas d’identifier les procédures combinatoires à l’origine des matériaux, mais plus souvent d’interroger leur utilisation au sein de l’œuvre. Chacun de ces trois moments, en effet, permettra de s’interroger sur le statut ambigu du signe écrit et sur sa relation à la réalité sonore.

    La première séquence (nommée « Klangfarben » dans le dossier D) est la plus anticonformiste du point de vue du traitement de l’instrument. Le dossier B en contient déjà une description verbale (la seule de cette nature dans l’ensemble du dossier de genèse). Son classement parmi les courriers relatifs à la commande incite à voir là l’une des toutes premières idées notées.

    [Fig. 1] Note verbale pour la séquence 1 (Dossier B)

    Certaines touches étant bloquées par des poids sur chacun des claviers, c’est l’alternance des jeux selon un rythme très précisément écrit qui entraînera une complexe interaction de timbres. C’est pour ces derniers que l’opération sera la plus étonnante. À partir de la composition précise de l’orgue du Conservatoire de la rue de Madrid, laquelle composition est conservée dans le dossier B, Darasse procède, pour chaque clavier, à un classement en sous-groupes des différents jeux, sur la base de leurs caractéristiques acoustiques (anches, fonds plus ou moins chargés en harmoniques) et de leur hauteur (du 16 au 2 pieds, mutations et mixtures).

    [Fig. 2]

    L’instrument du Conservatoire devient donc en quelque sorte le mètre étalon de cette première section, Darasse prenant le contrepied total du premier projet envisageant une œuvre modulable pour un ou deux orgues et deux lieux différents. L’ordonnancement des registrations sera déterminé par un système de permutations d’inspiration sérielle appliquée aux durées et aux timbres, sans qu’aucune trace de travail ne subsiste quant aux lois régissant ces permutations. Les chiffres indiqués correspondent aux durées en doubles-croches dans la partition. Aux trois plans sonores manuels se superpose un récitatif souple confié au clairon du pédalier, lequel ne manque pas d’évoquer plusieurs pages de la Messe de la Pentecôte d’Olivier Messiaen. Une telle technique, sorte de cartographie du total timbrique en guise de point de départ, met en lumière l’utilisation très particulière de l’instrument tout au long de l’œuvre : le compositeur travaillera presque uniquement à partir de couleurs pures, de jeux seuls, donnant à l’œuvre une qualité sonore quasi chambriste. Nous sommes à mille lieues d’un traitement symphonique de l’instrument, par masses ou grands plans sonores. Nous sommes également loin de Messiaen qui conçoit ses registrations les plus exploratoires d’abord comme des mélanges inédits de plusieurs jeux. Il faut assurément voir là l’aboutissement d’une réflexion qui amenait Xavier Darasse à enregistrer en 1970 l’œuvre pour orgue de Liszt en y faisant entendre le Cavaillé-Coll de Saint-Sernin de Toulouse sous un jour fort peu orthodoxe, isolant groupes ou solos de gambes, de principaux, de flûtes, d’anches plus ou moins prononcées, sans les mélanger. Cet enregistrement a dû passer à l’époque pour une extravagance (lui-même a ensuite évolué quant à sa conception des Cavaillé-Coll), mais il y avait là plus qu’un choix de registration : l’incarnation d’une certaine vision de l’orgue.

    Ce serait cependant une erreur de perspective de s’intéresser à la registration de cette première section sans envisager le matériau de hauteurs qui la porte : la registration ici transfigure, recompose un matériau de hauteurs fixe. La mise en valeur de ce dernier dans les dossiers C et D pousse à penser que son rôle est central dans l’œuvre. La clé de lecture, même si elle est incomplète, se situe dans le dossier A : à l’intérieur d’un des deux bi-feuillets servant de couverture on trouve quatre séries de huit ou neuf sons (que nous nommerons SA1, SA2, SB1 et SB2).

    [Fig. 3] Quatre séries « originelles » de l’œuvre (Dossier A)

    SA2, divisé en trois champs harmoniques de densité inégale, constitue le matériau des hauteurs des touches bloquées. SB2 est énoncé au pédalier dès la première mesure de l’œuvre, avant de servir de support à des permutations. Malheureusement, le mode de génération de ces quatre séries est obscur : le tableau qui les précède nous est resté indéchiffrable. Le type de numérotation des notes retiendra cependant toute notre attention dans la troisième séquence. Cette esquisse préparatoire est la seule écrite dans la graphie d’après l’accident de 1976 à figurer dans le dossier A : serait-elle contemporaine d’une relecture des esquisses antérieures en vue d’un nouveau projet ? Son rôle fondamental dans l’élaboration des séquences 1, 3 et 5 permet en tous cas d’y voir, conjointement avec la note verbale reproduite plus haut, un pan de l’idée musicale à l’origine de l’œuvre.

    Dans ce premier moment de l’œuvre, l’essentiel des événements sonores demeure donc indéchiffrable à la lecture de la partition, car confié à un système de notation « annexe ». De plus, les relations sonores mises en œuvre seront recomposées dans leur détail par chaque orgue, si bien qu’un tel type de registration travaille autant sur l’identité des timbres que sur l’écoute de leur différence. Pourtant, ces relations sont traitées ici d’abord et avant tout en termes statistiques : à défaut de composer leur relation, Darasse compose leur mise en ordre. Comment en effet composer des événements sonores intranscriptibles par le signe ? La technique compositionnelle de son temps semble ne pas lui offrir de prise sur cette réalité.

    La composition de la séquence 3 (pages 6 et 7 de la partition éditée) sera faite d’un ensemble de déductions à partir du matériau reproduit figure 3. Sa colonne vertébrale sera constituée par un duo superposant d’une part SA1 puis SA2, et d’autre part SB1 et SB2. Chaque hauteur est affectée d’une durée correspondant à sa numérotation dans l’esquisse de la figure 3. Elle correspond au rang de cette hauteur dans la gamme chromatique, partant de do (SA2), de mi (SB2) ou de la (SA1 et SB1). Chaque hauteur est précédée d’un groupe ornemental, ajouté par le compositeur a posteriori (une esquisse séparée pour ces groupes basée sur des permutations des quatre figures de base se trouve dans le dossier C). Le nombre de notes de chaque groupe correspond à la durée en doubles-croches de la note suivante. Le pédalier énonce une ligne double dont le rythme correspond à la surimposition des deux lignes du duo ; une nouvelle tenue de deux notes au pédalier marque l’arrivée de chaque note au manuel. Seule la ligne inférieure du pédalier est notée sur l’esquisse issue du dossier C.

    Si aucune mention de registration n’est notée sur l’esquisse, à part l’indication « 16 pieds » pour les claviers manuels, la registration va en réalité entièrement redistribuer les rapports de hauteurs et révéler une étape supplémentaire de l’ambiguïté du signe. Comme Darasse le note dans l’autoanalyse du dossier D, « la pédale ne sonne pas comme elle est écrite ». En effet, registrée avec les jeux de nazard et de tierce, elle donne uniquement les sons harmoniques 3 et 5 des sons écrits. Si le signe a servi ici de support à la combinatoire musicale, il n’est plus signe d’un son mais uniquement signe d’un geste à accomplir pour l’interprète, geste auquel l’orgue donne sa signification acoustique. De plus, la conjonction des attaques du manuel (registré avec un jeu d’anche de 16 pieds) et du pédalier va faire entendre une interaction entre les deux, probablement sans équivalent dans l’écriture pour orgue à cette époque : la conjonction des hauteurs non tempérées des harmoniques naturelles du pédalier et de l’anche de 16 révèle le spectre complexe de cette dernière, ce qui détruit toute possibilité d’identification claire de la hauteur. Le compositeur agit ici de l’intérieur sur le son d’un instrument réputé le plus fixe qui soit pour nous le faire entendre de manière profondément renouvelée. Cependant, ces phénomènes acoustiques doivent être ici considérés comme résultant, par le prisme de l’instrument, de procédés d’écriture pensés sans eux.

    La séquence 5 est quant à elle constituée de bribes disposées de manière énigmatique : si les derniers gestes jouent clairement le rôle de rappel de la séquence 1, les autres ne peuvent se révéler qu’à la lecture des esquisses. En effet, cinq d’entre eux proviennent du dossier A, et notamment quatre de la toute première page rédigée de l’ancien projet pour orgue et clavecin.

    [Fig. 4] Fragment de la première page de l’esquisse du dossier A

    Sur l’autoanalyse de D. Darasse, sibyllin, note seulement : « page 10, citation œuvre antérieure ». Mais les annotations postérieures au feutre rouge clarifient cette allusion en identifiant les fragments dans le dossier A, directement sur le brouillon rédigé (folio paginé 1). Un fragment (page 10, mes. 1 de la partition éditée) manque dans ce brouillon, mais nous pouvons le retrouver sur un folio pré-rédactionnel issu du dossier A. Il pourrait symboliser à lui seul la question que nous posons à l’œuvre.

    [Fig. 5] Fragment du dossier A réutilisé page 10 d’Organum II (lire au début sol dièse et fa dièse)

    Pensé ici dans une grammaire abstraite du signe écrit, saisi comme un objet entièrement constitué, il va être complètement réinventé a posteriori par la registration. Le do # 4 tenu est supprimé. La main gauche (portée du bas + fa # 3) est confiée à un jeu de tierce seul (son 5, sonnant deux octaves et une tierce au-dessus) et la main droite à un jeu de hautbois (anche douce de 8 pieds), si bien que les hauteurs notées sol # 2-fa # 3 de la main gauche sonneront comme une version légèrement détempérée du si b 4-do 4 de la main droite. Ce qui n’était dans la notation qu’un rapport structurel d’intervalle devient, dans une sorte de seconde genèse, un rapport acoustique d’écho déformé, illisible en tant que tel sur la partition, mais essentiel à intégrer par l’interprète pour donner toute la valeur à cette figure sonore. Nous ne pouvons nous empêcher de voir dans cette expérimentation de registration, comme prisme déformant d’une matière notée, le point de départ d’autres gestes similaires dans la suite de cette séquence 5, et notamment de la mesure suivante, ainsi qu’au début du troisième système de la page 10 (non issus d’esquisses antérieures), où la tierce fait cette fois écho aux sons tempérés d’un jeu de prestant de 4 pieds. Darasse confirme dans l’autoanalyse du dossier D : « Registration pensée avec la transposition / Nazard / Tierce / Confrontation hauteurs réelles et battements. »

    Écrire pour l’orgue

    Une contradiction semble donc se révéler dans l’autoanalyse du dossier D, entre la séquence 3 où « la pédale ne sonne pas comme elle est écrite » et la 5 dont la « registration est pensée avec la transposition ». Nous sommes là au cœur du problème de l’écriture pour orgue. Son champ immense de possibilités acoustiques semble ne pas pouvoir se limiter à une grammaire de l’écriture fondée uniquement sur une combinatoire du signe. La notation pour orgue, plus que pour tout autre instrument en effet, se rapproche davantage de la tablature que de la transcription d’une réalité sonore : elle est en premier lieu signe d’une action à accomplir par l’interprète, anticipant ainsi les questions les plus actuelles quant à la notation musicale. L’orgue est en quelque sorte condamné à une permanente scordature. Sauf à limiter la registration à un vêtement surajouté et à faire fi de la réalité sonore (ou à considérer qu’elle ne peut avoir d’action formatrice, et ainsi à enfermer le signe sur lui-même), une tension se fait jour, confrontant l’imposante et exaltante réalité de l’instrument à une grammaire qui l’ignore largement. Contenue jusqu’à Olivier Messiaen par la codification des registrations en mélanges préformés (les modalités du timbre étant connues par avance : écrire un récit de trompette, c’est travailler sur des contraintes fixes de registres, de types d’attaques, de rapports entre les plans sonores) et via les modélisations symphoniques faisant office de crible d’écoute (considérer les fonds de 8 pieds comme l’ensemble des cordes, c’est éliminer volontairement de sa perception les différences acoustiques essentielles entre ces deux entités sonores comme autant de scories), elle est avivée depuis lors pour ceux qui ne séparent pas la registration – et sa possible invention – de l’acte de composition. Face à cette question, ces pages d’Organum II, à la lumière des esquisses, montrent chez Xavier Darasse un questionnement en marche, quoique non dénué d’ambiguïtés, comme on l’aura constaté. Probablement en tirent-elles conjointement leur force et leur fragilité, inhérentes à la démarche d’un créateur qui a cherché à faire de son instrument non pas un simple vecteur mais un véritable interlocuteur.

    Il ne pouvait assurément pas en être autrement pour un musicien qui sut se mettre à l’écoute de ses visages les plus divers, cherchant à comprendre leur identité propre ou œuvrant pour qu’ils retrouvent leur voix originelle.

    Écrire pour l’orgue : face à ce défi toujours à relever, Darasse osa tenter l’organum, fût-ce au péril du signe. Faire de l’orgue l’instrument par excellence, et par l’exploration de ses ressources propres, ne pas craindre d’ébranler certains fondements de la création musicale, du primat de l’écriture aux conditions de reproductibilité et de transmissibilité de l’œuvre. Autant de questions que l’orgue continue à nous poser : derrière le trop respectable, rigide et imposant colosse, Darasse a peut-être pointé une exigeante force de renouvellement et de subversion encore à penser.

    Notes

    1. Un catalogue des œuvres du compositeur a été établi par l’éditeur Salabert. Il est téléchargeable ici ↩︎
    2. Entre autres exemples, un enregistrement non daté de la cérémonie de passation de pouvoirs entre Alain Louvier et Xavier Darasse est accessible en ligne sur le site de la Médiathèque Hector Berlioz. ↩︎
    3. La Médiathèque Nadia Boulanger du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon a reçu don d’un fonds équivalent concernant ses activités d’interprète, constitué principalement de ses partitions personnelles. ↩︎
    4. Il existe deux versions discographiques de l’œuvre : la première par Bernard Foccroulle, enregistrée à l’orgue de la cathédrale de Toulouse en 1989 (disque Ricercar 072051), la seconde par Ghislain Leroy en 2007 sur l’orgue du Kitara Concert Hall de Sapporo (Japon). Tous deux sont désormais indisponibles, mais le premier a été réédité dans la revue Orgues nouvelles no 16 (printemps 2012), associé à un bref commentaire dans lequel nous synthétisons quelques aspects de cet article. Un enregistrement en concert par François Espinasse (1993, sur l’orgue Rieger du Conservatoire actuel) est accessible en ligne sur le site de la Médiathèque Hector Berlioz. La partition est éditée par Salabert (EAS17334). ↩︎
    5. Citons, pour les plus récents dans notre pays, les travaux d’Yves Balmer sur les Visions de l’Amen d’Olivier Messiaen ou ceux de François-Xavier Féron sur les Espaces acoustiques de Gérard Grisey. ↩︎
    6. Nous emprunterons à la critique génétique dans le domaine littéraire ces termes qui font également sens dans le domaine musical : la phase pré-rédactionnelle concernera l’établissement de plans, la production de matériaux de différents paramètres en vue d’une utilisation ultérieure, la phase rédactionnelle étant celle de la mise en place et la mise en temps de ces matériaux dans le déroulement chronologique de l’œuvre. ↩︎
    7. Citons Jeux pour deux, de Franco Donatoni, ou bien encore Solstice de François-Bernard Mâche, œuvres créées au Festival de Royan le 28 mars 1975, et enregistrées par Élisabeth Chojnacka et l’organiste Jean-Louis Gil en 1979 sur un disque Erato Japon WPCS 5785/6. ↩︎
    8. Un document de nature similaire se trouve dans le dossier De genèse d’Organum III (1979). Il avait été exposé lors des Journées de l’orgue contemporain déjà évoquées. ↩︎
  • Édition pratique versus édition scientifique, ou comment l’interprète peut reprendre ce que deux siècles d’édition lui ont enlevé

    Édition pratique versus édition scientifique, ou comment l’interprète peut reprendre ce que deux siècles d’édition lui ont enlevé

    Résumé

    Depuis une cinquantaine d’années, l’édition musicale scientifique a connu d’énormes progrès, et désormais l’interprète peut disposer, pour remplacer les éditions révisées qui ont connu leur heure de gloire au début du XXᵉ siècle, de nouvelles éditions pratiques. Cependant celles-ci ne vont pas assez loin à notre goût dans la responsabilisation de l’interprète. À la lumière de quelques exemples, nous tentons de montrer que, si établir un texte musical n’est pas chose aisée, l’éditeur d’aujourd’hui peut présenter à l’interprète curieux de nombreuses pistes afin de le rendre davantage maître de ses choix musicaux.

    Chacun a pu, au cours de son apprentissage, faire l’expérience des éditions révisées parues au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles. En France, les Éditions Durand, alors une des plus importantes maisons d’édition françaises, s’étaient faites le champion de l’édition des « Maîtres classiques » : l’Édition classique Durand & Fils avait pour collaborateurs Camille Saint-Saëns, qui édita l’œuvre pour piano de Mozart, Gabriel Fauré (œuvres pour piano de Schumann), Claude Debussy (œuvres pour piano de Chopin), Maurice Ravel (œuvres pour piano de Mendelssohn), Albert Roussel (musique de chambre de Mendelssohn), Paul Dukas (sonates pour piano et sonates pour violon et piano de Beethoven) et Florent Schmitt (sonates pour violon de Haydn). On le voit, la tendance était de confier la préparation de ces éditions à des compositeurs de renom dont beaucoup, notons-le au passage, étaient aussi de grands interprètes. Furent également entreprises quelques éditions monumentales consacrées à nos grands compositeurs, la plus prestigieuse étant l’édition Rameau, dirigée par Camille Saint-Saëns, à laquelle collaborèrent Debussy, Guilmant, d’Indy, Dukas et d’autres grands noms, et qui resta inachevée.

    De l’autre côté du Rhin, un foyer d’édition était à la même époque extrêmement actif. Cependant, la politique du plus important de ces éditeurs, Breitkopf & Härtel, était délibérément orientée dans une autre direction, puisque nous y retrouvons à une immense majorité les grands noms de la musicologie allemande, même si ça et là apparaissent des noms qui nous sont plus familiers. C’est ainsi que virent le jour les collections monumentales que nous trouvons encore aujourd’hui, plus d’un siècle après leur parution, dans les rayons de toute bibliothèque digne de ce nom. Consacrées aux grands compositeurs : Johann Sebastian Bach (les éditeurs étaient : Moritz Hauptmann, Carl Ferdinand Becker, Julius Rietz, Wilhelm Rust, Ernst Naumann, etc.), Handel (Friedrich Chrysander), Mendelssohn (Julius Rietz), Schumann (Clara Schumann), Palestrina (Theodor de Witt, Franz Xaver Haberl, Franz Commer, etc.), Schubert (Johannes Brahms, Eusebius Mandyczewski, Anton Door, Josef Gänsbacher et quelques autres), ces monumentales s’attachaient aussi à la mise en valeur d’un patrimoine, avec de très nombreuses anthologies, monumentales elles aussi (citons à titre d’exemple, car la liste serait très longue, les Denkmäler deutscher Tonkunst I– 65 volumes, Denkmäler der Tonkunst in Österreich– 155 volumes).

    Ainsi coexistent deux grandes tendances. L’édition musicologique, dont l’Allemagne est le champion, se donne pour objet de s’en tenir à un texte le plus objectivement proche de ce que nous a laissé le compositeur. Même si les méthodes d’édition peuvent aujourd’hui être critiquées, dans la mesure où les sources autographes étaient beaucoup moins utilisées qu’elles ne le sont aujourd’hui, les textes avaient l’apparence de la rigueur, mais étaient parfois corrompus à des degrés divers, puisqu’ils s’appuyaient sur des sources imprimées qui avaient déjà subi de profondes altérations (Paul Badura-Skoda, dans son ouvrage L’Art de jouer Mozart au piano, en donne de nombreux exemples, tirés des sonates et concertos pour piano). De ce côté-ci du Rhin, le propos était tout autre, il s’agissait, sans le dire de manière explicite, de pures et simples mises au goût du jour. Bach révisé par Maurice Emmanuel, pour un œil du XXIᵉ siècle, a peu à voir avec le texte original : il s’agit plutôt de Bach adapté pour le piano, avec nuances, soufflets de crescendo et de diminuendo, liaisons et articulations :

    [Fig. 1] Jean-Sébastien Bach, Suites françaises, révision par Maurice Emmanuel, Éditions Durand & cie, Paris, 1915 : Suite no 1 – Courante

    Rameau édité par Saint-Saëns et son équipe subit le même traitement : doublures (donc réorchestration), développement des ornements, etc. Curieusement, car très certainement les éditeurs connaissaient très bien cette particularité non notée de la musique française des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, seules les notes inégales, systématiques mais non quantifiables par une quelconque graphie, en réchappent et ne sont jamais explicitement décrites par un rythme longue-brève. Plus la musique est ancienne, plus le hiatus nous apparaît aujourd’hui stupéfiant :

    [Fig. 2 et 3] Claudio Monteverdi, L’Orfeo (1607), édité par Vincent d’Indy, Collection de l’Églantier, déposé au Bureau d’édition de la Schola Cantorum, 1905, pp. 10-11
    [Fig. 4] L’Orfeo, favola in musica da Claudio Monteverdi, rappresentata in Mantova l’Anno 1607. & novamente data in luce.In Venetia Appresso Ricciardo Amadino, MDCIX, p. 28.

    Toutefois, si la paternité de la part créative (nommons-la ainsi) du travail d’établissement d’un texte revient sans doute à la personnalité en vue (Saint-Saëns, Debussy, d’Indy, etc.) qui, par le prestige attaché à son nom, assurera l’autorité et la vente de l’ouvrage, on est cependant en droit de s’interroger sur le partage des tâches lors de la phase de recherche et encore davantage dans la phase de choix des sources (sans préjudice du traitement qu’on leur faisait ensuite subir) et surtout sur l’influence de ce travail de recherche sur l’établissement du texte : le cas des Indes galantes de Rameau (révision de Paul Dukas) est à cet égard assez troublant : le commentaire bibliographique, d’une centaine de pages en petits caractères, signé de Charles Malherbe1, est d’une irréprochable rigueur. Il contient tout ce qui fait la substance d’une édition critique : étude approfondie de la forme et de l’historique de l’opéra-ballet, étude du livret, étude approfondie de toutes les exécutions de l’ouvrage, incluant les distributions, avec description détaillée des changements et remaniements intervenus, statistiques et recettes lors des représentations données à l’Académie de Musique, recension, dépouillement, description et étude détaillée des sources, notes critiques et variantes. Toutefois, malgré la qualité et la rigueur du travail de Malherbe, le texte que nous donne cette édition est largement arrangé.

    Cependant, les goûts ont évolué et de telles éditions, malgré leur intérêt historique, ne sont de nos jours plus guère prisées : la mise au goût du jour a été reléguée au rang des curiosités – dont toutefois la connaissance approfondie est riche d’enseignements, notamment dans le domaine de l’histoire de l’interprétation – au profit de techniques d’édition plus rigoureuses, et qui prônent la fidélité au texte comme principe intangible. C’est ainsi que vit le jour, au milieu du XXᵉ siècle, une édition d’un nouveau genre, l’Urtext (ur-, rappelons-le, est un préfixe allemand qui signifie originel/original). S’il s’agit là d’une préoccupation louable, il convient de faire remarquer qu’Urtext ne signifie pas grand-chose dans la plupart des cas. Prenons deux exemples extrêmes.

    Dans le cas d’une source unique, il est relativement aisé d’établir un texte et, une fois qu’on aura corrigé, amendé, rectifié2 tel ou tel détail en fonction du statut de la source (autographe, copie émanant de l’entourage proche du compositeur, copie de n-ième génération, copie ayant subi des corrections ou transformations au fur et à mesure de son utilisation, etc.), ainsi que de la connaissance qu’on peut avoir du langage, de la syntaxe et des conventions d’écriture du compositeur, on pourra considérer que l’on est arrivé à un résultat satisfaisant.

    Dans le cas de sources multiples (autographe, copies, copie ayant été utilisée pour des exécutions, éditions imprimées, parties séparées), le problème est infiniment plus délicat à résoudre, dans la mesure où il faut établir le statut de chaque source et faire un choix qui s’accompagne toujours de nombreuses hésitations : si on peut supposer que l’autographe ou une copie proche de celui-ci représente un texte tel que l’a voulu l’auteur, les autres sources qui en dérivent (ou non) représentent un autre aspect des choses, par exemple un témoignage de pratiques d’interprétation, voire d’édition, directement en lien avec l’époque de la publication. Prenons un premier exemple : une édition imprimée n’est pas exempte des contraintes liées à la commercialisation dans la mesure où tout éditeur aura pour souci de séduire l’acheteur potentiel. Ceci peut prendre des formes très différentes : ainsi, on trouve dès le milieu du XVIIIᵉ siècle des éditions revues par des musiciens en vue, ce qui a pour vertu d’attirer le lecteur3. Pour prendre un exemple tout différent, dans la Note relative à l’exécution du concerto pour clavecin4 de Manuel de Falla que l’éditeur Max Eschig publie en 1928, on peut lire ceci : « Dans les exécutions avec piano, il suffira de suivre exactement les indications dynamiques. Le pianiste, cependant, devra obtenir par son jeu une qualité sonore équivalente – autant que cela est possible – à celle du clavecin, celui-ci étant l’instrument pour lequel l’ouvrage a été conçu. » Dans des cas analogues, il n’est pas toujours facile de savoir si proposer une exécution au piano correspond à une intention réelle du compositeur ou s’il s’agit d’un impératif commercial, le clavecin étant, en 1928, un instrument rare. On trouve plus loin cette phrase : « Les instruments à archets sont toujours des solistes. En aucun cas leur nombre ne devra être augmenté. » Pour qui connaît la puissance sonore (faible) des clavecins construits par les maisons Pleyel et Gaveau, cette recommandation est inutile, compte tenu bien entendu de l’écriture de ce concerto, sous peine de rendre le clavecin totalement inaudible. Mais dans la perspective de l’usage du piano au lieu du clavecin, elle prend tout son sens (n’oublions pas qu’il s’agit d’un concerto). Cette remarque permet de jeter un soupçon de doute sur la pertinence de l’usage du piano et du degré d’assentiment du compositeur.

    Ainsi, l’interprète perçoit l’œuvre au travers du prisme que lui impose l’éditeur (au sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire celui qui établit le texte), rendu nécessaire par le fait qu’une source prise isolément n’est pas, dans la plupart des cas, un document qui permet de jouer l’œuvre, car il est graphiquement peu commode, contient des corrections, des esquisses abandonnées par la suite, etc., et une édition ancienne – ou d’ailleurs plus récente – porte les marques des pratiques d’interprétation, du goût de son époque ou du goût de l’éditeur. C’est là un mal inévitable, mais il ne dépend que de la curiosité de l’interprète d’aujourd’hui de dépasser ces handicaps et d’aller voir lui-même ce qu’il en est. L’histoire de l’édition a considérablement évolué depuis un siècle et la musicologie a elle aussi fait beaucoup de progrès, notamment dans l’exposé objectif des données. Ainsi, ce qui, il y a encore un siècle, s’appelait édition pratique, c’est-à-dire un texte prêt à être joué dans le sens où nous comprenons « prêt-à-porter », car réalisé pour des musiciens qui généralement n’avaient pas une connaissance suffisante pour comprendre les conventions de notations liées à chaque style et chaque époque, a cédé la place à un nouveau genre d’édition pratique : un texte qui dérive de l’édition scientifique, mais qui n’en reprend pas tous les méandres et donne des explications succinctes des codes de notation utilisés. Or, il nous semble qu’il est possible d’aller plus loin dans la responsabilisation de l’interprète.

    Avant d’examiner en détail ce qui peut opposer ou rapprocher aujourd’hui édition critique et édition pratique, il convient d’abord de les définir avec un peu plus de précision : si la question est simple, la réponse est sans aucun doute complexe et il nous semble que ce qui caractérise une édition scientifique, c’est son haut degré de cohérence. D’abord, dans le choix des sources (généralement, l’éditeur visera à l’exhaustivité), puis dans la hiérarchie qu’il convient d’établir entre celles-ci ; pour donner un exemple presque caricatural, on peut privilégier soit l’autographe, qui a pour vertu d’être l’image fidèle de ce que voulait l’auteur au premier stade du processus créateur, soit au contraire l’édition la plus tardive qui ait été publiée de son vivant, pourvu qu’on puisse établir, soit qu’il y ait collaboré, soit qu’elle ait été réalisée avec son assentiment : nous sommes alors en présence d’un document qui représente les derniers perfectionnements qu’il a voulu apporter à la pièce. Or, selon qu’on choisit l’une ou l’autre solution, le résultat peut être très différent et les deux solutions sont valides. Il ne s’agit là que d’une différence de perspective. Ensuite, l’édition scientifique se distingue par une grande cohérence dans les méthodes de travail, tout au long du processus de choix des variantes et d’établissement du texte. Or, ces choix ne sont pas toujours si simples, comme le démontrent les exemples suivants, tirés de deux ouvrages presque contemporains : Belshazzar de Handel et Les Paladins de Rameau.

    En 1744, alors qu’il met en musique le texte que Charles Jennens, auteur du livret, lui envoie au fur et à mesure de sa rédaction, Handel se plaint dans une lettre à celui-ci, datée du 2 octobre, de la longueur du texte et de ce que, s’il écrit de la musique pour la totalité du livret, l’ouvrage durera plus de quatre heures. Il coupe donc dans le livret et dans la musique déjà écrite. Parmi les moyens qu’il utilise, il en est un qui nous semble mériter un examen plus attentif. Par deux fois, il transforme une aria da capo (ABA) en aria sans reprise (donc amputée d’un tiers au moins de sa longueur). Le fait que, contrairement aux récitatifs qui racontent l’action, l’air commente l’action et donc reprend plusieurs fois les mêmes membres de phrase, permet le bouleversement de l’ordre des sections musicales sans que le texte en soit altéré dans son déroulement.

    [Fig. 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11 et 12] Georg Friedrich Handel, Belshazzar, Aria « Lament not thus, o Queen », version remaniée (sans dal segno). Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Un peu plus tard, en 1745, alors que Belshazzar va être créé, une des solistes, Mrs Cibber, se retire. De nos jours, on se contenterait de la remplacer ; au lieu de cela, et pour des raisons qui nous laissent encore aujourd’hui perplexes, Handel redistribue les rôles, et par un processus de glissement de ces rôles, est amené à donner à Mr Beard (ténor), qui tenait le rôle-titre (pour ténor, donc), également le rôle de Gobrias (basse). S’ensuit une série de transpositions de certains récitatifs et airs de Gobrias pour les adapter à la tessiture d’un ténor, le remplacement d’un air par un récit, et ainsi de suite. Mais ce qui est intéressant de remarquer ici, c’est que, à l’occasion de ces aménagements, Handel réélabore totalement un air et en profite pour l’améliorer considérablement. Une simple lecture des deux versions suffit à nous convaincre que la seconde version est beaucoup plus satisfaisante musicalement (notons au passage que les deux versions sont dans l’autographe).

    [Fig. 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23 et 24] Georg Friedrich Handel, Belshazzar, Aria « Opprest with never ceasing grief », version initiale de l’autographe. Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    S’il fallait nous en convaincre davantage, le seul fait que, pour la reprise de Belshazzar en 1751, Handel confie à son copiste John Christopher Smith le soin de noter dans la partition qui sert à diriger la version remaniée en la re-transposant dans le ton initial – mi bémol (donc en l’adaptant à la tessiture du rôle) –, en est une preuve éclatante.

    [Fig. 25, 26, 27, 28, 29 et 30] Georg Friedrich Handel, Belshazzar, Aria « Opprest with never ceasing grief », troisième version remaniée pour les représentations de 1751. Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Ainsi est établi que la version remaniée correspond bien à un choix de Handel lui-même.

    Passons au second exemple : en 1760, Les Paladins de Rameau sont donnés à l’Académie de Musique (l’ancêtre de l’Opéra de Paris). Dans l’autographe figure une pièce instrumentale intitulée « Pantomime d’un Chinois et d’une Chinoise » que Rameau remplace, en cours de répétition ou pendant les représentations, par deux gavottes.

    [Fig. 31, 32, 33, 34 et 35] Jean-Philippe Rameau, Les Paladins, « Pantomime d’un Chinois et d’une Chinoise ». Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Si nous comparons l’intérêt musical de ces deux pièces, nous sommes frappés par l’aspect novateur de la « Pantomime »5 et par l’aspect conventionnel des « Gavottes » ; nous sommes donc en droit de nous interroger sur les raisons qui ont été à l’origine de cette substitution : une étude plus approfondie de la partition d’orchestre qui a servi à diriger (le chef à l’époque était Pierre-Montan Berton) met en évidence des annotations autographes de Rameau servant d’instructions aux copistes qui, à l’Académie de Musique, préparent les parties séparées de chant et les matériels d’orchestre : si ces annotations autographes qui entraînent des modifications du texte musical ne sont pas souvent explicites quant aux raisons qui les motivent, elles laissent toutefois à penser que Rameau agit ainsi sous trois influences : celle des chanteurs pour les pièces vocales – on en rencontre de nombreux exemples dans Les Paladins –, celle des danseurs pour les pièces qui constituent les divertissements, et celle du public pour l’ensemble de l’ouvrage : nous pouvons donc émettre l’hypothèse que le remplacement de la « Pantomime » par les « Gavottes »a été fait sous la pression, soit des danseurs, parce que la « Pantomime » n’était pas suffisamment adaptée à la danse (alors que les « Gavottes »l’étaient), soit sous celle du public, parce que la « Pantomime » suscitait l’incompréhension.

    On a donc ici affaire à deux cas diamétralement opposés (amélioration, appauvrissement), dont le seul facteur commun est l’influence des circonstances. Pour une exécution musicalement satisfaisante, il ne fait pas de doute que dans le cas de l’air de Gobrias, on choisira la version remaniée dans sa version pour basse qui correspond à la tessiture du rôle et dans le cas de Rameau, il sera difficile de résister au charme de la « Pantomime » et de lui préférer les « Gavottes », un peu fades, même si celles-ci correspondent à un choix de l’auteur qui rejette la « Pantomime » (mais est-ce vraiment lui qui la rejette ?). Quel que soit le choix, dans une édition critique, la version rejetée fera partie des notes critiques, sera imprimée en caractères minuscules et l’éditeur ne prendra pas la peine de lui adjoindre un matériel d’orchestre susceptible d’en rendre l’exécution possible. C’est à la lumière de cette constatation que nous soutenons qu’il est indispensable, dans une édition pratique, de faire figurer toutes les versions (et le matériel d’orchestre en rendant l’exécution possible) avec un statut équivalent et qu’il incombe à l’interprète de faire son choix, à la lumière d’une courte explication, aussi claire que possible et qui lui permettra de se faire une opinion. Voici par exemple les notices possibles relatives aux pièces citées en exemple6.

    [Fig. 36] Jean-Philippe Rameau, Les Paladins – Georg Friedrich Handel, Belshazzar. Extrait des notes critiques. Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    On le voit, à la notion d’édition pratique telle que la concevaient les éditeurs de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle, c’est-à-dire une édition « prête à être jouée », peu à peu se substitue une autre notion, celle du choix que peut faire l’interprète, pourvu qu’on lui en donne les moyens. Les pratiques – que nous jugeons aujourd’hui condamnables – suivies par les éditions pratiques du XXᵉ siècle ont certainement été influencées par le fait qu’au tournant du siècle, le texte musical est devenu de plus en plus précis, à un moment où le compositeur prenait le pouvoir et imposait tous les paramètres de jeu : nuances, phrasés, tempi, etc., et que dès lors, l’interprète se voyait cantonné dans le rôle d’un exécutant. Cependant, on ne peut se défendre d’être troublé, à l’écoute des premiers enregistrements que nous ont laissés les compositeurs de leurs propres œuvres, des libertés qu’ils s’octroient, en termes de tempi et de nuances particulièrement. Est-ce à dire qu’ils ne respectent pas le texte ? C’est plutôt qu’il nous faut bien admettre que leur pensée évolue. Ce n’est certes pas la porte ouverte à prendre le contrepied d’un texte, voyons-y davantage une incitation à examiner avec plus d’attention les différentes données et à les relativiser. En effet, parmi toutes les sources qu’on peut réunir lorsqu’on se penche sur une pièce, un certain nombre sont davantage des témoignages de pratiques d’interprétation ou d’altérations dues aux circonstances qu’une pure volonté de l’auteur. Il suffit pour s’en convaincre de se pencher, entre autres, sur les indications de phrasés (liaisons par exemple qui, à l’origine, figurent un groupe de notes énoncées par une seule émission de voix ou un seul coup d’archet – comme en témoigne la mauvaise lecture qui a été faite au XIXᵉ siècle des liaisons de phrasé chez Mozart, qui en principe ne dépassaient pas une mesure), les tempi métronomiques, parfois imposés par les éditeurs, sans parler des modifications de nuances imposées par l’évolution de la facture des instruments qui deviennent de plus en plus puissants, ce qui modifie ipso facto les équilibres dynamiques. Comme on le voit, seule une connaissance intime des différents éléments, replacés dans leur contexte, et en pleine conscience de la signification qu’ils revêtent à l’époque considérée, peut éclairer celui qui s’efforce d’établir un texte fiable et, a fortiori, celui qui le joue. Si ce rôle était jusqu’à présent dévolu à l’éditeur, on ne peut que souhaiter que l’interprète se l’approprie de plus en plus.

    À côté de l’utilisation des fac-similés qui se développe considérablement et dont l’usage remet parfois en question un aspect inattendu d’un texte que l’on croyait fiable, le développement des logiciels de gravure incite de plus en plus d’interprètes à se lancer dans l’édition. Ce qui a été exposé précédemment montre combien l’établissement d’un texte est délicat, et que transcrire fidèlement en notation moderne un seul document (une édition ancienne par exemple, et encore faut-il le faire sans ajouter de fautes) n’est pas « éditer » un texte. À ces grandes lignes, nous souhaiterions pour conclure ajouter quelques exemples de détail qui montrent qu’un examen minutieux de la partition et une bonne compréhension de ce qu’on y voit est indispensable.

    Premier exemple : l’apocope dans le texte littéraire des Madrigaux de Monteverdi

    Dans le cas des Madrigaux, on a toujours une source unique autorisée – avec toutefois des rééditions dans lesquelles des fautes ont été corrigées et d’autres fautes ont été introduites7 –, l’autographe ne nous étant pas parvenu et les copies manuscrites étant la plupart du temps des arrangements. La source se présente sous forme de parties séparées qu’il faut mettre en partition. Très souvent, les apocopes ne sont pas régulières et relativement souvent, elles peuvent induire en erreur. Ainsi, dans le texte chanté « Da te part’e non moro », « part’e » peut être perçu de prime abord par quelqu’un qui n’est pas absolument familier de la langue comme « parte e », alors qu’il s’agit d’une première personne « parto e ». Dans ce cas, et dans un but pratique, on ne peut guère éviter d’attenter à l’intégrité du texte original et de supprimer l’apocope pour éviter toute ambiguïté.

    [Fig. 37] Claudio Monteverdi, Il quarto libro de Madrigali, « Ah dolente partita », mes. 32-36. Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Deuxième exemple : l’utilisation de l’indication piano

    [Fig. 38] Georg Friedrich Handel, Belshazzar, Acte II scène 1, Aria « Amaz’d to find the foe so near » (Cyrus). Édition Pascal Duc / Les Arts florissants.

    Dans cet exemple, Handel prend la peine de répéter, à quelques mesures de distance, l’indication piano (levée de la mesure 17 et mesure 21). Contrairement à ce qu’un œil peu averti pourrait supposer, il ne s’agit ni d’une erreur ni d’une négligence, mais simplement d’une précaution, car la tendance générale, après le premier piano, que l’on peut aussi considérer comme la simple indication que le chanteur « entre », sera de donner plus de son (on trouve fréquemment d’autres exemples similaires chez Handel). Un siècle plus tard, on écrira sempre piano.

    Troisième exemple : l’improvisation.

    On le sait, l’usage voulait qu’au XVIIIᵉ siècle (mais pas seulement, bien sûr), on « embellisse » une mélodie. Tous les théoriciens de l’époque en font un fondement de la bonne manière de jouer, tout en mettant en garde l’interprète contre les excès8. On trouve fréquemment dans les sources des exemples d’embellissements, parfois autographes, que les éditions scientifiques relèguent au rang de « variantes ». Il s’agit là purement et simplement d’une erreur de perspective, car si la version non ornée est graphiquement la bonne, c’est bien la version embellie qui musicalement doit primer.

    [Fig. 39] Carl Philipp Emanuel Bach, Sechs Sonaten fürs Clavier mit veränderten reprisen Wq. 50, G.L. Winter Berlin, 1760. Copie d’un volume de la Bibliothèque Nationale [Rés.F.1664] portant des annotations et embellissements autographes, p. 28.

    Comme on l’a vu, un texte musical est loin d’être figé, et même revêt des apparences différentes suivant le document auquel on se réfère, chaque apparence étant toujours liée à un contexte historique et/ou esthétique. À un moment où de nombreuses bibliothèques mettent en ligne les trésors dont elles sont les gardiennes, l’accès direct aux sources est devenu, par rapport à ce qu’il était il y a encore une vingtaine d’années, d’une facilité déconcertante. Ceci toutefois ne va pas sans un danger de confusion. Gageons que, s’appuyant sur des travaux musicologiques qui ont toute leur place et ne sont pas près de perdre leur statut de référence, l’interprète curieux puisse se faire sa propre opinion, effectuer ses propres choix musicaux, et inlassablement les remettre en question à la lumière de ce que sa propre pratique et sa réflexion lui auront appris.

    Notes

    1. Charles Malherbe (1853-1911) : musicologue et compositeur, collectionneur d’autographes musicaux et archiviste-bibliothécaire de l’Opéra de Paris. ↩︎
    2. Naturellement, si l’on excepte les fautes manifestes, il convient d’en faire état et de justifier ses choix et décisions. ↩︎
    3. Par exemple : Trio sonatas, violins (2), continuo, op. 1 The score of the four setts of sonatas / compos’d by Arcangelo Corelli for two violins & a bass ; the whole carefully corrected by several … masters and revised by Dr. Pepusch. London : John Johnson, [1740] (Engrav’d with the utmost exactness by Tho. Cross). Ne perdons pas de vue qu’à l’époque, Pepusch est très probablement beaucoup plus connu des Anglais que ne l’est Corelli. ↩︎
    4. La page de titre indique : Manuel de Falla / CONCERTO / pour clavecin (ou piano) [sic]/ flûte, hautbois, clarinette, violon ou [sic]violoncelle. Si en effet l’exécution au piano est envisagée, la mention « violon ou violoncelle » est une grossière erreur, c’est bien « violon et violoncelle ». ↩︎
    5. Le début et la mesure 24 préfigurent étrangement les hardiesses de la très célèbre « Contredanse » des Boréades. ↩︎
    6. Dans les notices concernant Belshazzar, les abréviations suivantes sont utilisées pour renvoyer aux sources : A = Autographe / Ps = Production score [la partition d’orchestre ayant servi aux exécutions, non seulement celles de 1745, mais aussi celles des reprises de 1751 et 1758] / W = Edition Walsh [1745] / Wr = Edition Wright and C° [1783].
      En ce qui concerne Les Paladins, nous possédons un volume de la main d’un des copistes de l’Académie de Musique, dans lequel on trouve toutes les pièces qui ont été retirées de la partition de direction (appelée « la grande partition »). Ce volume était manifestement destiné à l’archivage. ↩︎
    7. Il est frappant de constater que Malipiero, dans son édition Monteverdi, qui date de la première moitié du siècle dernier, privilégie les éditions les plus tardives, y compris en reproduisant très souvent les fautes qui ne figuraient pas dans les premières éditions. ↩︎
    8. « Beaucoup de personnes s’imaginent, que de savoir charger l’Adagio de beaucoup d’agrémens, & de le masquer de telle sorte, que souvent entre dix notes il y en a à peine une qui ait de l’harmonie avec la voix fondamentale, & qu’on n’entend presque plus rien du chant principal de la pièce, ce seroit l’exprimer doctement. Mais ils se trompent fort, & donnent à connoitre par là, qu’ils n’ont point le véritable bon gout […]. » (Quantz, Essai d’une méthode pour apprendre à jouer de la flute traversiere avec plusieurs remarques pour servir au bon gout dans la musique, Berlin, 1752. Chapitre XI, § 6.) ↩︎
  • Écrit/oral : une équation irréductible

    Écrit/oral : une équation irréductible

    De l’écriture des musiques non écrites en ethnomusicologie

    Résumé

    Dans le champ de l’ethnomusicologie se pose, peut-être de manière plus aiguë que dans la tradition musicale savante occidentale, la question des liens complexes qu’entretiennent la performance musicale et sa transcription à l’écrit. La dichotomie est patente entre la tradition d’une musique (et bien souvent de la danse, gestuelle du corps et des mains inséparable de la musique) et son écriture sur le papier dans un code qui lui est culturellement étranger quoique plus ou moins accepté universellement. C’est là un des problèmes auquel l’ethnomusicologie s’est souvent heurtée et se heurte encore malgré les nombreuses tentatives pour surmonter cette contradiction : rendre compte d’une tradition avec des moyens qui lui sont épistémologiquement et culturellement étrangers.

    Cependant les recherches récentes montrent que dans des situations et des traditions musicales où parfois, pourrait-on dire, on s’y attendait le moins, l’écrit a pu faciliter l’oral.

    Après avoir tenté de cerner la difficile notion d’oralité, cet article nous permettra de mener quelques réflexions sur les relations complexes qui, en ethnomusicologie, unissent musiques de traditions écrites et non écrites.

    En ethnomusicologie, dont il est bon de rappeler que l’objet est d’étudier « les musiques dans leur contexte » – c’est au moins le cas dans sa tradition historique –, la question des relations entre musiques écrites et non écrites est un des thèmes les plus interrogés. Très souvent abordé, il est au centre des préoccupations épistémologiques des ethnomusicologues. Cette question croise plusieurs problématiques qui lui sont liées, comme celle de la relation entre musique savante et musique populaire, celle des relations cognitives entre écrit et oral, des liens entre son et signe, forme et contenu, signifiant et signifié, comme les problématiques liées à la mémorisation, à la transmission et aux liens entre modèle et variation dans l’improvisation des musiques de tradition orale. Dans les quelques pages qui suivent, nous nous intéresserons tout particulièrement à la transposition de la musique du flux sonore complexe en continu à sa représentation écrite en temps zéro, c’est-à-dire aux problèmes liés à ce qu’on appelle la transcription.

    Le problème de la transcription se pose bien évidemment tout d’abord pour les musiques des sociétés qui ignorent l’écriture. Mais cette question se pose aussi pour les musiques traditionnelles et/ou populaires qui vivent, se pratiquent et se transmettent dans des sociétés dominées par l’écriture musicale, qu’il s’agisse de musiques populaires urbaines ou traditionnelles rurales qui n’utilisent pas (ou peu) la notation écrite pour la performance ou pour la transmission (musique irlandaise, musique bretonne, musique traditionnelle roumaine, etc.). Le problème se pose également dans le cas où le sens de l’écrit a été perdu, où le lien entre codes symboliques musicaux écrits et contenu oral n’existe plus et pour lequel une « reconstitution », un « réajustement », une « réadaptation » écrit-oral est nécessaire. Enfin, la question de la validité du passage d’un flux sonore en continu à un écrit fixé se pose aussi au sein de la tradition dite occidentale et savante. Si nous n’aborderons que peu ce point ici (d’autant qu’il sera sans doute largement développé dans cette revue par nos collègues du Conservatoire de Paris), nous ne considérons pas qu’il soit extérieur aux préoccupations de la discipline. Ce n’est donc pas seulement un problème culturel qui est posé mais celui plus universel des relations complexes entre l’oral et l’écrit, quels que soient cet oral et l’écrit qui est censé lui correspondre.

    Nous tenterons dans un premier temps d’aborder théoriquement ces divers questionnements liés aux relations complexes entre écriture et oralité avant de les illustrer de manière plus concrète à partir de quelques exemples, pris dans différentes traditions du monde, y compris celles considérées comme « écrites », en Amérique latine – terrain que labourent les auteurs de ces lignes depuis un certain temps déjà1 et qui constitue un champ particulièrement riche en matière de relations entre musiques écrites et non écrites.

    Le retour de terrain

    Lorsque l’ethnomusicologue revient de son « terrain », après plusieurs mois passés, immergé, dans le monde de l’« autre », au point de se retrouver parfois « décalé » dans sa culture d’origine, que le vécu s’est éloigné et avec lui les odeurs, les couleurs ainsi que les autres sensations ; lorsque le temps et l’espace sont transposés et chamboulés, que la beauté des choses et les liens humains profonds qui se sont créés prennent le goût des souvenirs ; lorsque la tension permanente comme la retenue nécessaire devant des codes culturels étrangers se sont enfin estompées, l’ethnomusicologue commence à faire le point. Sur le bureau/table de laboratoire, il ne reste que les outils utilisés durant le voyage – appareils photo, caméras et autres instruments indispensables à la captation du son et de l’image – et surtout ces objets identitaires de la culture matérielle et cultuelle, chargés de leurs puissants symboles. Les précieux enregistrements audio et vidéo attendent alors que l’on s’occupe d’eux. Et le(s) problème(s) commence(nt), si l’on peut dire, pour l’ethnomusicologue…

    Derrière lui l’expérience, l’aventure du terrain, le vécu fascinant d’un univers qu’il n’aura peut-être plus jamais l’occasion de retrouver. Derrière lui, l’Amérique du Sud ou l’archipel indonésien, l’Afrique ou les plaines d’Asie centrale (voire le bocage normand ou les villages alpins !) et la phénoménale mise en jeu de tous ses sens devant les magnifiques timbres des orchestres de gamelan à Bali ou le groove de l’orchestre de cette communauté villageoise, dans la province de Cuzco, dans les Andes péruviennes. Derrière lui la puissance musicale des tambours chimbangueles que dirige le capitán de la cofradía, du petit village (pratiquement africain !) sur la côte caraïbe du lac de Maracaïbo, au Venezuela, lors des fêtes de saints. Derrière lui les appels des vendeurs d’oranges en Sardaigne ou les sons des marchands ambulants sur les pentes du volcan Merapi, près de Yogyakarta. Derrière lui, l’émotion indescriptible de ce langgam kroncong, chant javanais, né à Batavia, lointain cousin du fado et de son immenso tristura, enfant musical improbable d’un marin portugais et d’une Javanaise au temps des Indes orientales… Indescriptible – « intranscriptible », précisément – comme cette baguala accompagnée du membranophone à main caja, chantée dans une langue espagnole aux réminiscences de l’époque de Cervantès, dont l’écho mourant qui se répercute contre la montagne lointaine de cette immense solitude forme avec le chant un intervalle de quinte dans le plus grand silence telúrico2 que l’on puisse imaginer, celui des Andes argentines au-dessus de la ville de Salta à plus de trois mille mètres d’altitude…

    Ces événements musicaux chargés d’un contenu émotionnel puissant ont désormais vécu et il ne reste que leur mémoire, réduite à de simples phonogrammes et images qu’il faut analyser. La distance est grande entre le vécu et le rendu. Le passage du « terrain au laboratoire », fût-il plusieurs mois après le retour, est souvent difficile. Les yeux de la mémoire font revivre les émotions pendant que deux flux sonores compactés sortent des appareils hi-fi3 et nous invitent à extraire un maximum d’informations pour rendre compte des événements appartenant à la matière musicale même, mais aussi aux conditions de production du sonore dans sa globalité et au sens qu’elle véhicule dans la culture étudiée (et nous n’entrerons pas ici dans la danse qui a aussi ses difficultés de transcription, souvent à étudier conjointement au fait musical…).

    Que transcrire ?

    Devant lui maintenant les « boîtes noires », appareils dont on va extraire des images et des sons que l’on « découvre » alors, le voyage n’en laissant pas le temps. Selon les cas, la surprise peut être de taille. Dans le cas où les enregistrements sont réussis, ils sont loin de rendre les émotions musicales qui vous ont saisi sur le « terrain », en situation, lors de la performance. Reste que l’ethnomusicologue est confronté au problème de rendre compte de ce « fait total » au centre duquel se trouve ce que nous appelons musique, sachant que beaucoup de cultures ne connaissent pas de mot pour la décrire, pas plus que la nommer, l’englobant dans un ensemble plus général qui inclut rituel, fête, poésie, danse, événement social resserrant les liens identitaires du groupe… Car la musique, « c’est toujours plus que de la musique », disait l’ethnomusicologue Gilbert Rouget dans une heureuse formule !

    Comment transcrire ces musiques en temps continu par quelques signes écrits sur une feuille de papier à deux dimensions et en temps zéro ? Comment analyser ces musiques très souvent alliées, au demeurant, à la pratique de la danse, à l’énergie des corps qui se mobilisent lors des fêtes, temps fort du groupe social, lors des semailles, mariages, funérailles, rites de passage, de chasse, récoltes et moissons sur le terrain, avec les musiciens et les danseurs en performance ? Comment passer d’un événement sonore complexe à une écriture, sachant que celle-ci appauvrit et réduit la musique à un schéma squelettique de quelques signes… Déjà en 1937, André Schaeffner (poursuivant les réflexions de Bartók) se félicitait de l’apparition du disque pour la vulgarisation et la conservation de musiques traditionnelles qui pouvaient disparaître, mais relevait les limites de la transcription à l’écrit de la musique entendue, transcription incapable de rendre compte de tous les événements sonores. Le dépouillement récent de certaines de ses archives lors de recherches sur l’histoire de l’ethnomusicologie en France nous montre avec quelle pertinence Schaeffner posait le problème. L’extrait de texte suivant, encore inédit, nous offre ainsi une belle occasion de rendre hommage à ce grand ethnomusicologue et intellectuel4 :

    « Et je pense tout de suite à ces chants de populations lointaines que l’écriture musicale la plus minutieuse ne parviendrait pas à transcrire, soit à cause d’intervalles qui ne correspondent pas aux nôtres, soit à cause d’effets de timbres, de singularités d’émission, de tous ces à-côtés que j’appelle bruitismes vocaux. Il existe, par exemple, des chants de piroguiers d’une île du nord-ouest de Madagascar, l’île de Nossibé, où il semblerait que le chant fût à bouche non pas fermée, mais comme à demi-baillonnée, à demi-close par une invisible sourdine. Ces chants, réduits à leurs notes pures et tels qu’on pourrait en effet les transcrire, sont des plus simples : mais la façon même d’émettre la voix, détail qui échappe à toute notation, y est autrement essentielle. La particularité de ces chants réside entièrement dans le timbre d’émission ; or ce timbre, le disque nous le restitue dans une certaine mesure ou tout au moins nous en fait soupçonner l’extrême importance »5.

    La question de la pertinence

    En plus des problèmes épistémologiques et méthodologiques de transcription par l’écrit d’une musique par nature orale, l’ethnomusicologue doit également faire face à un autre type de problème, peut-être plus spécifique à l’ethnomusicologie qu’à la musicologie – mais ce n’est pas certain –, celui de la pertinence musicale, c’est-à-dire de ce qui fait sens dans la culture étudiée. L’ethnomusicologue apprend vite que non seulement les codes utilisés à l’écrit par le chercheur pour l’analyse sont étrangers à la culture étudiée, mais aussi que ce qui sera pertinent pour lui-même ne le sera pas nécessairement pour les musiciens de la culture considérée. L’« oreille culturelle » du chercheur n’est pas la même que celle du musicien de la tradition étudiée. Les concepts de semblable et de différent, de répétition, de hauteur de notes, de mélodies, de système scalaire, de variation, d’ornements, de « mélismes », de timbre, d’éthos, d’agogique, de tout ce qui produit l’émotion dans une culture musicale donnée sont différents, voire opposés à sa culture propre. Cette contradiction irréductible entre la culture du chercheur et celle de la musique qu’il étudie se cristallise en ethnomusicologie par le double concept issu de la linguistique éthique ≠ émique6. La profonde assimilation de cette position épistémologique est indispensable à tout chercheur parfois confronté (et même souvent !) à des problèmes complexes sur le terrain.

    Le chercheur doit donc s’éduquer à la pertinence musicale, se fabriquer une « oreille musicale culturelle », celle du groupe social, de l’ethnie qu’il étudie. Cette perception peut lui être facilitée par sa culture d’origine, mais pas nécessairement, surtout s’il y a rejet (ce qui arrive souvent !), ou bien être totalement étrangère à son histoire et donc obtenue par adhésion volontaire individuelle et non par mimétisme, en fonction de nombreux phénomènes qui relèvent de la complexité de l’idiosyncrasie individuelle. Ainsi, dans la musique traditionnelle vietnamienne de cithare Dan Tranh, le vibrato (rung) est un des ornements qui donne son identité au « mode »7. Dans cette musique (ancienne musique de cour de Hué) très codifiée et sophistiquée, les notes sur lesquelles ce vibrato doit se faire, son amplitude et la manière dont on l’exécute sont caractéristiques du mode. Nam est considéré comme le mode triste. Dans ce mode, le désespoir le plus sombre se manifeste par un vibrato provoqué par un enfoncement vertical de la corde d’une amplitude de deux degrés. Ce vibrato est placé sur la quarte de l’échelle modale et ne joue son rôle émotionnel maximum que lorsqu’il s’agit de la dernière note d’une phrase mélodique (cadence suspensive « déchirante »)8. Il est évident que le vibrato « occidental », outre le fait que la modulation périodique de la corde est effectuée horizontalement et que l’effet sonore en est très différent, n’a pas du tout le même sens, la même pertinence musicale. C’est de cette pertinence culturelle musicale dont l’ethnomusicologue doit traiter dans son analyse.

    Plusieurs écrits pour un même problème

    Ainsi, outre les problèmes relatifs à la représentation graphique de ces deux phénomènes musicaux très différents l’un de l’autre, l’ethnomusicologue devra tenter de rendre compte – par l’écrit – de la pertinence musicale de ce vibrato vietnamien qui n’est pas un simple ornement d’une mélodie comme cela pourra être le cas dans la tradition classique occidentale, mais un élément constitutif du mode choisi par le musicien dans la musique traditionnelle pour cithare du Viêt Nam. Concernant précisément cette tradition vietnamienne de musique pour cithare, il faut ajouter que la transcription à l’écrit de ce vibrato, que l’on peut qualifier de « vibrato modal », pourra se faire soit dans l’écriture musicale vernaculaire (le Viêt Nam, comme d’autres pays en Asie, connaissant une écriture musicale depuis très longtemps), soit dans l’écriture musicale occidentale classique. L’une ou l’autre de ces deux écritures musicales est en effet utilisée au Viêt Nam dans les conservatoires et écoles de musique.

    Notons également qu’il n’est pas plus simple de représenter ce « vibrato modal » vietnamien par les moyens de l’écriture musicale de la tradition vernaculaire que par les moyens de l’écriture occidentale classique. Les problèmes de la relation du son au signe sont de même nature et posent les mêmes difficultés épistémologiques dans les deux cas. Puisqu’il y a ici deux écritures possibles pour une même musique, deux signes écrits différents (ou plusieurs…) pourront donc être utilisés pour la représentation écrite de cette musique et pourront varier au cours de l’histoire comme pour n’importe quelle tradition musicale. Notons que la musique du Viêt Nam n’est pas la seule à être dans ce cas ; d’autres traditions musicales connaissent également plusieurs écritures musicales vernaculaires9. La musique vietnamienne est bien une musique écrite mais qui s’apprend par la tradition orale, ce qui ne la distingue pas de toutes les autres musiques de la planète. Une fois la musique apprise à l’oral, le musicien peut utiliser une ou plusieurs écritures pour faciliter la mémorisation ou même en inventer une nouvelle. Mais il peut aussi s’en passer car « l’écriture n’est qu’un aide-mémoire et le but est de s’en débarrasser », comme le précise la musicienne et ethnomusicologue Yvonne Duong.

    Le cas est encore plus probant pour la Chine, dont les notations musicales écrites sont parmi les plus anciennes du monde. On trouve au Ve siècle avant notre ère la désignation de hauteurs relatives de notes sur des cloches en bronze. Au Xe siècle, des tablatures pour le luth pipa, au XIIe siècle, des tablatures pour la cithare qin, puis au cours des siècles qui suivent plusieurs notations, dont la notation gongche en colonnes verticales parallèles qui, outre les hauteurs, inclut également des paramètres tels que les durées, les accents et d’autres encore tels les doigtés. Cette notation n’est plus utilisée aujourd’hui que dans quelques régions de la Chine continentale. Il existe également la notation jianpu (en français notation Chevé), notation chiffrée qu’utilisent beaucoup de musiciens chinois (y compris et jusque dans le métro parisien !) et bien sûr la notation classique occidentale utilisée aussi pour lire la musique chinoise. Ces notations sont prescriptives et aussi descriptives. La notation Chevé « permet de noter un air entendu »10 et éventuellement d’analyser la musique à partir d’un écrit. François Picard s’insurge contre le fait que l’on a longtemps qualifié en Occident les notations écrites chinoises du terme dévalorisant d’aide-mémoire. Il précise concernant la musique chinoise :

    « Plus qu’un aide-mémoire, la notation est le support de la transmission, le moyen aussi, après une interruption forcée comme le pays en a vécue avec la Révolution culturelle, de renouer avec la tradition. »11

    Dans ce cas, c’est bien la notation écrite qui a soutenu la tradition orale.

    L’oral reste le plus fort

    Il reste que la tradition orale est très puissante, pour la musique comme pour le texte, lorsque les conditions matérielles et sociales restent relativement stables. La tradition orale joue alors tout son rôle et la mémoire collective est d’une belle efficacité, comme l’ont constaté nombre d’ethnomusicologues sur le terrain. Le travail de mémorisation est considérable, mémorisation que l’omniprésence, pour ne pas dire l’omnipotence de l’écrit, tend à affaiblir dans les sociétés modernes. Dans beaucoup de groupes sociaux, la mémorisation fait appel à des moyens mnémotechniques surprenants qui ne rendent pas utile le recours à l’écrit. En Pays basque français, le bertsulari improvise des vers rimés sur n’importe quel sujet que demande le public. En étudiant les techniques de Mihura, un improvisateur basque, Denis Laborde décrypte cette fascinante capacité à mémoriser grâce à des méthodes mnémotechniques complexes : il s’appuie « sur la mémorisation préalable de trois mille mots classés par assonances » et l’enrichit régulièrement de mots nouveaux. « [Il] se fait des emplacements dans la tête » et « un lieu différent pour chaque vers » où il ira puiser dans l’instant au moment venu. Ce n’est pas un lieu de conservation mais un « réservoir de mémoire vive dans lequel l’improvisateur va puiser dans la performance »12.

    Mais attention, cette fameuse tradition orale peut aussi tenir cachés quelques utiles écrits et jouer des tours aux ethnomusicologues. Dans un texte très intéressant issu de l’Encyclopédie pour le XXIᵉ siècle13, Jean-Jacques Nattiez relate cet événement où, jeune ethnomusicologue dans les années soixante, il était parti pour la première fois « faire un terrain » dans une communauté inuit du Grand Nord canadien pour étudier ces fameux chants de gorge. Dès la première rencontre et en moins de deux heures, il « allait perdre quelques illusions au sujet des musiques traditionnelles ». Ainsi, alors qu’un des membres de la communauté inuit que Nattiez enregistrait avait commencé à chanter, le voilà qui s’arrête et dit qu’il doit partir sans donner d’autres explications. Et c’est le lendemain qu’il explique à Nattiez que la veille, « il ne s’était plus souvenu de la suite du texte et qu’il était retourné chez lui consulter un cahier dans lequel il avait consigné les textes de tous les chants de son répertoire ». Il les avait notés avec « l’alphabet syllabique que les missionnaires avaient créé à la fin du XIXᵉ siècle pour traduire la Bible en inuktitut ». Pour Nattiez, « c’en était fini [des] illusions sur les musiques de tradition orale ». Le recours à l’écriture, « au moins pour le texte », avait permis de fixer le contenu poétique des chants. Ainsi, conclut Nattiez, « les rapports entre oralité et écriture n’étaient pas aussi simples que l’ethnomusicologie de l’époque me l’avait enseigné »14.

    Mais l’oral a besoin de l’écrit

    La problématique musique écrite/musique non écrite – qui, par facilité et préjugé, tend à se superposer dans la conscience musicale occidentale dominante au couple musique savante/musique populaire – est complètement détricotée dans de multiples exemples fournis par l’ethnomusicologie et l’étude des pratiques musicales sur le terrain. La région de l’Appenzell en Suisse alémanique connaît une tradition villageoise d’orchestres à cordes (incluant une cithare sur cadre). Lothaire Mabru a étudié tout particulièrement les pratiques d’un quintette à cordes connu localement sous le nom de « Original Appenzeller Streichmusik Edelweiss »15. Cette tradition déjà longue, dont, selon Mabru, la formation en quintette a pu se constituer au cours du XIXᵉ siècle et se fixer dans les années 1880, continue à véhiculer une musique qui se transmet très souvent dans le cadre familial ou de voisinage. La pratique intègre la connaissance et l’usage de la partition écrite, mais les musiciens jouent souvent sans partition. Lorsque l’on pose la question aux musiciens pour tenter de savoir s’ils considèrent leur tradition musicale comme écrite ou non écrite, la réponse est sans détour : leur tradition musicale est orale. « D’ailleurs certains d’entre nous, ajoutent-ils, lisent peu ou pas la musique. » Mabru relate qu’un jour, l’un des vieux musiciens du groupe l’invita chez lui et lui ouvrit une armoire, laquelle était remplie de centaines de partitions (partitions imprimées et/ou manuscrites) de musique pour ensemble à cordes qu’il utilisait pour l’orchestre16. Mais comme le souligne Mabru :

    « [la] connaissance du solfège ne signifie pas pour autant écriture complète des pièces : seule la partie de premier violon est écrite, quelquefois pourvue du chiffrage harmonique. C’est par une longue pratique et une codification de la musique intériorisée par les musiciens que ceux-ci peuvent développer leur jeu sans avoir recours à la partition. »17

    Dans ce cas, seul le premier violon lit et les autres musiciens le suivent. Mais le premier violon peut aussi lire chez lui une partition (plus ou moins bien ou rapidement…), l’apprendre par cœur, inventer mentalement des ajouts qui peuvent la modifier en gardant la même structure mélodico-harmonique ou l’arranger quelque peu et arriver sans partition pour la répétition, dire aux autres musiciens par exemple qu’à la mesure 8 on passe en sol majeur pour deux mesures avant de redescendre sur  et donner ainsi l’impression qu’il n’y a pas d’écrit et que la tradition est seulement orale.

    L’écrit peut être présent ou non dans la performance, c’est variable18. Mais là n’est pas l’essentiel ; en revanche, le code de l’écriture est connu ; un seul musicien suffit pour cela. Le reste dépend des sympathies et des réactions idiosyncratiques particulières que chaque personne entretient avec la mémoire, l’écrit en général et la lecture de partitions en particulier. Mais quoiqu’il en soit, l’écrit est bien présent collectivement à divers titres dans cette tradition musicale qu’on dit pourtant « orale ». On comprend aisément que la transmission par l’écriture solfégique est ici beaucoup plus qu’un simple aide-mémoire. Outre les liens importants de convivialité de voisinage ou intergénérationnels et de transmission que le déchiffrage de la partition suscite dans ces rudes pays de montagne isolés plusieurs mois de l’année par l’hiver et la neige, l’écrit structure le répertoire, permet la classification rapide des thèmes à jouer et la transcription – voire les arrangements – plus facile à faire à l’écrit qu’à l’oral, pour cet ensemble à cordes dont le répertoire consiste essentiellement en « musique à danser » : valse, polka, scottish, mazurka et quelques chants yodel transcrits. Il facilite aussi la créativité compositionnelle puisque cet ensemble peut « s’enrichir également de pièces de concert »19.

    Le légitime écrit

    Sur un plan symbolique, l’écrit, toujours plus ou moins sacralisé, légitime fortement la musique. Notez cette expression connue dans les conservatoires : « jouer sans musique » pour dire « sans partition ». Sans que personne s’en émeuve, elle arrive à lier indéfectiblement l’écrit au musical. Car l’écrit bien souvent s’incorpore à la tradition, que la transmission et la lecture solfégique se fasse sur le tas ou, plus simplement, parce que les jeunes générations sont passées par une école de musique. Se forment alors des rapports écrit-oral ambigus où l’écrit semble apporter à l’oral la légitimité qui lui aurait manqué. Cet exemple s’est vu dans beaucoup de traditions musicales, comme celle du jazz, tout particulièrement dans la tradition de La Nouvelle-Orléans20 et celles de beaucoup de musiques traditionnelles d’Amérique latine, au Brésil, en Colombie, au Venezuela, au Pérou, en Argentine…

    Les musiciens lisant plus ou moins, ils peuvent aussi avoir une partition devant eux sur un pupitre et « faire semblant ». On voit bien alors que les catégorisations ne sont pas très solides, que très certainement les auteurs des premières partitions qui ont constitué ces « stocks » de musiques traditionnelles ont puisé en continu pendant des décennies dans les catégories savantes autant que populaires, en fonction des opportunités, comme ils en avaient envie, aucun processus d’académisation ne déterminant des catégories rigides, fixes, établissant une norme, décrétant des interdits, formulant un jugement, une distinction bourdieusienne entre ce qui doit se faire et ce qui ne doit pas se faire… Les musiciens occidentaux dits « savants » ne l’ont-ils pas fait eux-mêmes tant de fois, en empruntant à la musique populaire mélodies, rythmes, formes de danse, carrures, etc. ? Inversement, le « populaire » a emprunté au « savant » tout ce dont il a eu envie, chaque fois qu’il en a eu envie ou qu’il cherchait à se donner les attributs d’une supposée légitimité.

    La logique de l’écriture et ses limites

    Le même phénomène sonore peut donc être transcrit à l’écrit par plusieurs signes ; le musicien pouvant lire la musique dans un système ou dans plusieurs ou se passer totalement d’une écriture graphique. Ce n’est donc pas la musique qui est écrite mais les signes qui la représentent. Tout comme dans le domaine linguistique, une langue peut être représentée par plusieurs écritures21. Ainsi, dans la musique occidentale savante qui, jusqu’à aujourd’hui, a développé une relation complexe avec les signes et symboles utilisés pour sa représentation, transformés sur plus de dix siècles, en permettant de prolonger la mémoire et stimuler la créativité. Nouant avec l’oralité des rapports tout aussi complexes, notre écriture de la musique n’a cessé de se transformer jusqu’à l’outil prescriptif et normatif qu’il est aujourd’hui, mais dont la traduction du mouvement musical réel reste dans tous les cas limitée, et bien souvent inadaptée.

    Envisager les relations entre musiques écrites et non écrites, c’est aussi envisager ce qui se passe lorsque l’on passe d’une tradition purement orale à l’écriture. Quels sont les processus qui se mettent en place dans le rapport à la connaissance et aux mécanismes mentaux qui s’en dégagent ? L’écriture musicale n’étant qu’un cas particulier de l’écriture, nous évoquerons rapidement la transformation d’une pensée en signes censés la représenter et les limites de cette représentation dans le cas particulier de la musique, phénomène à la fois fugace et mouvant.

    Dans sa Grammatologie, Jacques Derrida affirme que, héritée de la métaphysique occidentale, la parole est le lieu de la vérité ; on assigne à l’écriture un rôle secondaire, de simple image de la parole vive, de la langue naturelle : « la lecture et l’écriture, la production ou l’interprétation des signes, le texte en général, comme tissu de signes, se laissent confiner dans la secondarité »22. Mais l’écrit s’émancipe de l’oral. Avec l’écriture (et donc l’écriture musicale) s’installe une sorte de spécificité de la pensée, un « savoir graphique », une « raison graphique » selon les termes de Jack Goody23. L’écriture n’est pas un « doublet visuel », une représentation neutre de la parole et du chant. Et « dès que l’écriture cesse d’être la servante de la parole […], elle se voit suspectée de trahir la pensée, de l’asservir à la tyrannie de la Lettre »24. Le linguiste Ferdinand de Saussure affirme d’ailleurs que « la langue a une tradition indépendante de l’écriture »25.

    L’écriture entraîne une certaine codification26. Dans les sociétés à transmission orale, « la mémoire est souvent flottante », dit Goody. En Afrique de l’Ouest, il collecte chez les LoDagaa les mythes épiques. Certains de ces mythes font plusieurs milliers de vers. Jack Goody se pose la question des procédés cognitifs qui permettent de mémoriser d’aussi longs textes sans les écrire. Collectant sur plusieurs années ces très longs textes récitatifs, il se rend alors compte « qu’il n’existait pas une seule version du mythe qui soit la réplique exacte d’une autre »27. En fait, « les gens ne les conservaient pas mot à mot : ils les recréaient ou même les réinventaient à chaque récitation. En même temps, personne ne sait qu’une version est différente d’une autre. C’est un « bouche-à-oreille » créatif. La question du semblable et du différent est donc ici posée. Dans une culture orale, ajoute-t-il, « les choses changent tout le temps mais personne ne s’en rend compte »28.

    Il en est de la parole comme de la musique. L’absence de texte permet cette créativité dans laquelle la tradition prolonge la tradition et la renouvelle en permanence. En revanche, l’écrit qui fixe les choses modifie la relation au savoir et à la mémorisation car l’écrit obéit à des lois qui lui sont propres.

    La notation musicale appartient à l’univers statique de la logique formelle

    L’écrit, beaucoup plus que l’oral, développe tous les avantages de ce que, après les philosophes grecs repris par la tradition occidentale, on nomme la logique formelle29. Il la pousse dans ses retranchements. L’écrit obéit à des lois qui appartiennent à une logique à deux dimensions en temps immobile. Cette « raison graphique » qui consiste à passer d’un flux sonore en continu à une ou des formes écrites (partition ou autres…) induit des modes de raisonnement qui relèvent de fait, consciemment ou non, de la logique dite formelle. Parmi ces principes de logique se trouvent le principe d’identité selon lequel une chose est et ne peut être qu’elle-même et celui de non-contradiction selon lequel si une chose est vraie l’autre est fausse30. Comme le dit Jack Goody, « il n’est pas difficile en effet de mener des propos en contradiction où vous dites une chose puis une autre une demi-heure plus tard ». En revanche, « il est très facile de percevoir une contradiction entre deux termes lorsque vous pouvez juxtaposer deux feuilles de papier et constater les différences entre deux énoncés »31. Face au texte, de façon consciente ou non, les moyens cognitifs du développement de la connaissance se modifient et transforment en catégories définissables et fixes des entités jusqu’alors mouvantes. La logique formelle décrit le réel sur un temps zéro, non développé, alors que la musique – comme la parole – est un phénomène en continu sans cesse en transformation.

    En logique formelle, A est toujours égal à A. L’analogie, la proximité ne sont pas des vertus logiques. L’identité si. La similarité, le « ça ressemble un peu à » ne peut s’écrire selon les lois de la logique formelle. Une presque noire, une plus que blanche, ça n’existe pas à l’écrit dans une écriture simple. Même si la notation occidentale n’a cessé de tenter d’assouplir, de suppléer à cette rigidité formelle par des signes comme la notation rubato 32et quelques autres signes, en musique, in fine la rigidité du signe écrit s’impose. La durée d’une note n’est pas toujours égale à elle-même mais en revanche, sa représentation écrite l’est. Le signe d’une noire sera donc égal en théorie à la durée d’une noire. En retour, si l’on désire jouer une note de même durée, on devra écrire une noire. Mais si l’on désire jouer une note juste un peu plus courte qu’une noire mais plus longue qu’une croche, la notation ne le permet pas et n’offre que des palliatifs peu satisfaisants, tels le point et quelques autres.

    Ce deuxième principe de logique formelle dit d’« identité » signifie en musique que le signe renvoie toujours à la même durée et la même durée renvoie donc au même signe. Il en est de même bien sûr pour tous les autres paramètres musicaux comme la hauteur des notes et les centaines de signes que comporte la notation musicale moderne occidentale qui tente d’ajuster au plus près la notation de la musique à la musique elle-même. De la même manière, en fonction du principe de « non-contradiction », un même objet musical ne pourra appartenir à deux ensembles différents. À l’écrit, le même élément ne pourra appartenir à deux catégories à la fois, à l’oral si. Selon la formule consacrée : « Le scribe peut trancher, pas le griot », note Jack Goody.

    L’écrit transforme ainsi le statut de la connaissance en introduisant des catégories formelles qui permettent de mieux la maîtriser, avec le très grand avantage de créer autant de catégories que nécessaire sans encombrer la mémoire de ces classements. Il permet de développer à grande échelle l’abstraction et aussi, comme le note Jack Goody, la réflexion sur la connaissance elle-même, ce que l’on appelle la « distance », c’est-à-dire non plus la raison graphique mais « la raison critique » permettant la naissance de théories et le développement de la rationalité, de la pensée logique et de la communication. Pour répondre à la question posée par Scaldaferri, il y a donc bien un intérêt à écrire la musique non écrite33. L’écrit crée la forme et le jeu désormais possible entre forme et fond, entre signifiant et signifié, entre contenu et contenant… Il dissocie l’espace et le temps. L’écrit peut se promener, changer de culture ou de pays, être enfermé par des moines et resurgir des siècles plus tard. C’est donc un avantage et un inconvénient. On connaît les codes pour écrire et on saura les utiliser puisque l’on a appris le sens des signes dans la culture considérée. En revanche, nous devrons faire entrer notre musique réelle, celle que nous avons dans la tête, dans ces codes formels dont nous connaissons les limites. Le fond devra s’adapter à la forme. Le réel devra donc se plier à ces codes et non pas l’inverse, sachant qu’il n’y parviendrait pas vraiment. Ce sont toutes les limites de l’écrit pour l’écriture des musiques de tradition non écrite et le musicien doit le savoir. Il y a un décalage entre la musique et le signe qui sert à la représenter que l’ethnomusicologue comme le musicien traditionnel qui veut utiliser l’écriture musicale occidentale doivent intégrer.

    La représentation des concepts

    Parmi les paramètres les plus difficiles à représenter dans l’écriture des musiques de tradition orale, il y a ceux liés aux concepts de cycles, de mètre et de rythme. En effet, beaucoup de confusion existe entre ces concepts de rythme, pulsation, mètre et mesure, pour ne citer que les plus fréquents paramètres mentionnés. La confusion entre concepts mal formalisés, si l’on peut dire, aggrave encore le problème de leur transcription à l’écrit car il y a alors plusieurs signes possibles pour représenter un même phénomène musical. En effet, nombre de musicologues et d’ethnomusicologues relèvent des dizaines de définitions dans les divers dictionnaires et encyclopédies. Ainsi Jean-Jacques Nattiez, dans différents écrits, Kofi Agawu34 dans son traité sur le rythme ou encore Simha Arom, qui en relève plus d’une quarantaine et cite de nombreux musicologues dont le Canadien Kolinski ayant à lui seul relevé plus d’« une cinquantaine de sens différents du mot rythme »35. Ces définitions démontrent la difficulté à rendre compte de ce que tout le monde entend mais que personne n’arrive à écrire.

    Et les ethnomusicologues ne semblent d’ailleurs pas les seuls à se plaindre de ces codes écrits qui ne correspondent pas à leur pensée ou d’une pensée qui ne parvient pas à trouver des codes écrits qui lui correspondent. Maurice Emmanuel, dans son essai sur Pelléas et Mélisande, cite cette exclamation de Debussy à son professeur Jacques Durand : « On étouffe dans vos rythmes »36. On cite aussi souvent cette anecdote selon laquelle Ravel interpella un de ses interprètes lors d’un concert en lui disant : « Ne jouez que ce qui est écrit ! » Mais ne jouer « que ce qui est écrit » est impossible ! L’écrit ne donne pas toutes les informations sur le jeu musical, il laisse un espace à interpréter.

    Dans le champ des musiques populaires et/ou traditionnelles, que l’on appelle souvent « musiques non écrites », les rythmes et mélismes sont parmi les paramètres les plus difficiles à rendre compte par l’écrit musical. Or ce sont bien souvent ces deux ingrédients musicaux qui fondent la spécificité propre à chaque musique de tradition orale. Les musiciens disent que certes l’écrit peut être utile – quoique pas indispensable – mais qu’il faut se méfier de lui. Dans la performance, l’instrumentiste « devra s’habituer à regarder plus les danseurs que sa partition » et « à ne pas restituer trop fidèlement ce qui est écrit » (sinon les danseurs diront qu’il « joue comme au conservatoire… »). Il faudra donc que le musicien traditionnel soit vigilant « notamment dans l’interprétation du rythme, qui ne se prête guère au saucissonnage par mesures… ». On n’accordera pas toujours leurs vraies valeurs aux notes marquées, on les anticipera parfois légèrement, on s’inventera certaines accentuations… Certains musicologues suggéreront qu’une notation à 7/8 ou 16/8 serait plus adaptée que l’habituel 2/437.

    Il y a donc deux façons de lire le même signe : une lecture pour une musique pour laquelle il a été inventé, comme dans la tradition classique occidentale. Et puis une autre, pour la musique dont on sait que l’écrit ne lui correspond pas. Comme pour certaines formes de jazz où on écrit un rythme binaire sachant qu’il sera par convention joué de manière ternaire.

    La problématique est donc bien dans le passage « de l’écriture d’une tradition orale à la pratique orale d’une écriture », comme le soulignait en 2000 un colloque sur ce thème qui englobait la question des rapports écrit/oral chez les folkloristes du XIXᵉ siècle38. Et elle se pose en ces termes :

    « L’erreur serait de lire l’écriture de la tradition (musicale, en l’occurrence) comme on lit une sonate ou une symphonie. On le voit, s’il y a “problème”, il vient du lecteur, de sa technique de lecture, du niveau de conscience, de connaissance et de lecture qui est le sien par rapport au texte. »39.

    La musique traditionnelle va donc utiliser la partition, mais sans vraiment en respecter les codes. C’est encore plus vrai pour les musiques traditionnelles et populaires d’Amérique latine.

    L’Amérique latine

    L’Amérique que l’on appelle aujourd’hui latine, englobant l’Amérique centrale, les Caraïbes et l’Amérique du Sud, était avant l’arrivée des Européens riche de centaines d’ethnies, d’une complexité linguistique inouïe40, de milliers de musiques et de danses la plupart du temps ritualisées. Le choc de la colonisation puis l’arrivée de centaines de milliers d’esclaves issus de la traite négrière africaine ont produit des métissages complexes. La musique que l’on appelle aujourd’hui « baroque » fut la première à y être introduite par la voie profane avec les conquistadors et par la voie religieuse, liturgique ou para-liturgique avec le clergé séculier ou régulier. Des syncrétismes nouveaux se formèrent. Toutes les pratiques musicales européennes s’acclimatèrent – le mot-clé est criollismo –, idiosyncrasie intégrant des échelles musicales nouvelles, créant de nouveaux instruments à partir des instruments européens et de nouvelles pratiques. Le paradigme rythmique fut particulièrement sollicité ; tous ces ingrédients donnent l’essentiel des musiques traditionnelles et populaires « non écrites » de l’Amérique latine d’aujourd’hui. Un gros volume de plusieurs centaines de pages ne suffirait pas à décrire le fascinant imbroglio des relations écrit-oral en Amérique latine. Dans le cadre restreint de cet article, nous nous limiterons à quelques exemples explicites.

    Méfiance de l’écrit dans les musiques orales

    Comme dans d’autres traditions musicales orales, en Amérique latine, le recours à l’écrit non seulement n’est jamais requis mais est même fortement déconseillé pour la transmission, car la tradition musicale considère l’imitation (ou la tentative d’imitation) comme un des plus graves défauts musicaux. Il procure un sentiment de rejet chez ceux pour qui cette musique fait langage41. Selon les musiciens, l’apprentissage de la tradition par la partition écrite donne de mauvaises habitudes. Elle incite à suivre un modèle, à restreindre de fait la spontanéité et la créativité, à perturber la rythmique traditionnelle parce qu’elle est attirée magnétiquement par les temps forts et faibles de la mesure à l’occidentale. Avec l’apprentissage par l’écrit, on redoute fortement la reproduction note par note, comme dans les écoles de musique académiques, défaut considéré comme majeur. Dans la tradition, chacun doit « fabriquer » sa propre version des musiques qu’il interprète. La partition écrite est accusée de véhiculer une rythmique fondée sur la « música académica », en particulier de sous-estimer, voire de gommer dans la performance, le type d’attaque de la note propre à chaque type de musique traditionnelle ou les changements brusques de dynamique que le papier ne peut prendre en compte. Et surtout d’occulter les phénomènes propres aux paramètres rythmiques comme l’anticipation du temps, la syncope et l’accentuation sur le contretemps, le déplacement des notes de la mélodie par rapport à l’assise rythmique, la conception agogique du flux musical (comme dans le cas du tango) dont la fonction et l’intensité dépassent largement le simple rubato à l’européenne42.

    En revanche, lorsque la tradition est déjà acquise, l’écrit peut être le bienvenu car il fixe les idées, les carrures mélodiques, les progressions harmoniques, les astuces inventées en cours de jeu, lors des répétitions, et les centaines d’indications musicales indispensables.

    De l’écrit à l’oral en Amérique latine

    Le cas de ce que l’on appelle aujourd’hui « le baroque latino-américain » montre une relation particulièrement intéressante entre les traditions musicales écrites et orales. L’arrivée des religieux avec les premiers conquistadors et l’établissement de missions constituent indiscutablement un phénomène historique original. Les ordres franciscain et surtout jésuite constituèrent ainsi un peu partout des missions dans lesquelles ils christianisèrent les populations indigènes au Venezuela, au Brésil, en Bolivie, au Paraguay, en Argentine, au Pérou, etc. Avec la religion chrétienne, ils apprirent aux Amérindiens à exploiter le bétail, planter les céréales, fabriquer des instruments, lire la musique, construire des églises dans des établissements qui pouvaient contenir plusieurs dizaines de milliers d’individus. En 1767, l’ordre des Jésuites fut dissous universellement par le Pape ; les Jésuites rentrèrent alors en Espagne de gré et quelquefois de force. Les missions furent parfois détruites ou laissées à l’abandon, comme en Bolivie dans les missions de Moxos (Departamento Beni) et Chiquitos (Departamento Santa Cruz). Bien après le départ des religieux, les Indiens poursuivirent leurs pratiques musicales lors des liturgies chrétiennes en continuant à pratiquer les instruments que leur avaient enseignés les religieux, avec la partition bien ouverte sur le pupitre. Les textes musicaux écrits devinrent des textes sacrés au même titre que la Bible. Ils étaient religieusement gardés par un Indien gardien des textes qui, jusque vers les années 1930, s’appelait encore « Maestro de capilla ». Pendant des années, ces pratiques musicales se poursuivirent mais le sens de la lecture se perdit de plus en plus aux confins de la mémoire collective… Et la musique pratiquée s’écarta de plus en plus du texte écrit.

    On dit que jusque dans les années cinquante les Indiens de Chiquitos continuaient à pratiquer des instruments d’origine européenne (violons, flûtes, etc.) dans un cadre semi-liturgique et tournaient encore les pages du livre ouvert devant eux. Mais que peu à peu ils cessèrent de le faire43 et une autre musique s’est ainsi développée, ex-musique savante européenne dont le texte écrit ne correspondait plus à la musique exécutée.

    L’écriture des musiques traditionnelles en Amérique latine : l’équation impossible

    Tenter de transcrire grâce à l’écrit les musiques traditionnelles d’Amérique latine relève d’un exercice particulièrement difficile. Deux grandes familles rythmiques dominent dans ce continent (même s’il y en a d’autres), comme nous l’avons exposé dans plusieurs travaux antérieurs44. Plus précisément, il existe deux types de « patterns » ou de « formules clés » rythmiques. Alors qu’à l’écoute, ces musiques semblent bien différentes, la transcription écrite qui en est faite n’en relève que le squelette rythmique. L’un des exemples les plus flagrants est celui du rythme dit de « habanera » que l’on écrit à deux temps : croche pointée/double – deux croches. Ce pattern est utilisé pour transcrire une bonne cinquantaine de genres musicaux en Amérique latine et ailleurs dans le monde. En Afrique du Sud, Denis-Constant Martin relève que le « groove » du ghoema beat caractérise les musiques du Cap45. Or le squelette écrit de cette rythmique est identique à celui de la habanera et pourtant la musique est très différente de la formule rythmique que l’on retrouve dans Carmen de Bizet46, qui est représentée avec les mêmes signes à l’écrit. Inversement, si un musicien a sous les yeux une formule de habanera, il n’aura aucune chance dans la performance de parvenir à jouer une musique sud-africaine. Seule la transmission, l’écoute attentive répétée et assidue et la pratique lui permettront d’intégrer cette tradition.

    Dans un certain nombre de musiques traditionnelles latino-américaines existe la clave, ostinato rythmique auquel se réfèrent tous les musiciens implicitement ou explicitement. Directement arrivés d’Afrique par la traite négrière, ces ostinatos rythmiques se sont insérés dans beaucoup de musiques en Amérique, y compris dans celles jouées aujourd’hui par des Blancs. À Cuba, il existe deux sortes de clave, l’une que l’on peut qualifier de (pulsation) binaire (clave de son) et l’autre de (pulsation) ternaire (clave de guaguanco/columbia). La raison solfégique occidentale distingue entre l’une ou l’autre par l’écriture soit en 2/4 ou 4/4 soit en 6/8. Dans un article fameux sur le rythme co-écrit avec Jérôme Cler, Jean-Pierre Estival montre, à l’aide de mesures faites avec un sonographe, que les distances entre noires et croches s’inscrivent dans un rythme beaucoup plus flottant que celui dont nous avons la perception à l’écoute (et qui bien sûr donne toute sa saveur à ces musiques). Il y a une hésitation constante entre une pulsation binaire et une pulsation ternaire. Pulsations qui sont davantage une sensation culturellement ressentie qu’un phénomène physiquement démontrable. Cette ambiguïté binaire/ternaire « est parfois évoquée par les musiciens non cubains jouant cette musique »47. On arrive ici à la frontière de pertinence culturelle. Le musicien non cubain entend cette ambiguïté car sa culture musicale fait une différence nette entre une pulsation ternaire et une pulsation binaire. Mais le musicien cubain48 n’a pas une analyse aussi tranchée. C’est encore une fois lié à la raison graphique ! L’écrit doit trancher : soit binaire, soit ternaire. En fonction du principe logique de non-contradiction, la pulsation doit être binaire ou ternaire. Or dans la clave cubaine, elle oscille entre les deux. La logique de l’écriture musicale occidentale n’a aucun moyen de rendre compte de cette rythmique à la fois un peu binaire (mais pas complètement) et un peu ternaire (mais pas complètement non plus). Toutes les musiques traditionnelles d’Amérique latine foisonnent de ces subtilités rythmico-agogiques. C’est quasiment la marque de fabrique de l’identité musicale latino-américaine.

    Tango et milonga : musiques de tradition écrite ou musiques de tradition orale ?

    En Argentine et en Uruguay, il n’existe pas un tango écrit et un tango non écrit. Il existe la tradition musicale orale qui, dans le Río de la Plata, plonge ses racines dans une épaisseur d’au moins deux siècles. Ceux qui pratiquent cette musique nouvelle pour la ville sont issus des faubourgs et de la campagne et encore liés à la ruralité de Buenos Aires49. Ces musiciens sont pour la plupart intuitifs, orejeros50, très liés à la tradition orale, apprenant d’oreille à partir des tripots et lieux de prostitution où l’on joue cette musique, puis, plus tard, au tournant du XXᵉ siècle avec des cylindres ou disques en cire. On pourra ensuite « pasar por escrito » certains de ces thèmes lorsque l’on apprend sur le tas à écrire la musique et que l’on veut percevoir des droits d’auteur de la part de la SADAIC51, ce qui, au passage, permettra de s’approprier un bon nombre de thèmes qui circulaient jusqu’alors sans propriétaire. Quoiqu’il en soit, au moins jusqu’aux années cinquante, la plupart des musiciens de tango ne savaient pas lire la musique52. Les musiciens jouaient « a la parrilla »53. Ils mémorisaient les mélodies sur lesquelles ils accrochaient des suites d’accords plus ou moins connus. Mais le caractère même de cette musique, son caractère agogique, seule musique traditionnelle d’Amérique latine54 à posséder cette spécificité d’une rythmique particulièrement élastique55, aucune écriture ne peut en rendre compte, d’autant que cette élasticité n’est pas décidée à l’avance, elle se fait « en el acto »56 en fonction de l’humeur et de l’état d’esprit des musiciens, en interface entre eux, à des moments différents, où l’on cherche à surprendre l’autre, comme pour le chanteur soliste ou pour la danse et qui changera d’une performance à l’autre, d’un contexte à l’autre. De ce caractère agogique, de ces ornements, suspensions, arrêts brusques, accélérations subites, violence de l’archet et autre látigo57, noyau central de la rythmique de tango, aucune notation en partition occidentale ne peut rendre compte. Seule la tradition orale, ici comme ailleurs, permet la transmission.

    En général, un peu partout en Amérique latine, l’écrit a gagné du terrain mais l’oral reste encore bien souvent l’unique support de la musique et de sa transmission. En revanche, dans la musique de tango, presque tous les musiciens d’aujourd’hui connaissent les codes de la musique écrite qu’ils ont appris par cœur durant la performance ou en lisant. Aujourd’hui l’oral seul ne suffit plus. Mais dans la tradition du tango, le texte n’est pas réellement sacralisé. Comme pour le jazz, une musique de tango est toujours arrangée/orchestrée par les musiciens qui la jouent. Tous les musiciens importants du tango procèdent de même. Il existe une bonne dizaine de versions très différentes d’Adios Nonino faites par Astor Piazzolla ou l’un de ses musiciens/arrangeurs, lesquelles, notons-le, n’ont fait que très rarement l’objet de publication musicale.

    Dans le champ des musiques traditionnelles d’Amérique latine, l’écrit s’est imposé surtout avec la naissance des sociétés d’auteurs et compositeurs et des droits d’auteur. L’écrit a été sacralisé en proportion directe de la notion d’œuvre artistique et des droits d’auteurs qu’elle générait. Tant que l’œuvre n’était pas devenue une marchandise, sa paternité, les modifications, ajouts ou retraits ne posaient que peu de problèmes. À partir du moment où l’œuvre devint une marchandise, toute atteinte à son intégrité en fragilisait la valeur. La volonté de faire enregistrer leurs œuvres par les sociétés d’auteurs et compositeurs et d’en toucher des droits n’a pas été la plus faible des motivations pour des musiciens qui, jusqu’alors, pratiquaient des musiques traditionnelles qui appartenaient à tout le monde et à personne.

    Depuis le début du XXᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui, les conflits juridiques n’ont pas cessé en Amérique latine, dans ce continent particulièrement riche de musiques de tradition orale, concernant la paternité des œuvres. Dans tous les pays du continent, les subtils distinguos et conflits entre auteurs, arrangeurs et interprètes sont un terreau toujours renouvelé pour les anecdotes qui se transmettent « de bouche à oreille », de génération en génération, toujours racontées avec l’humour qui, en Amérique latine, est presque une valeur culturelle.

    Conclusion

    L’opposition traditionnelle entre musiques écrites et musiques non écrites ou, si l’on préfère, entre musiques de tradition orale et musiques de tradition écrite semble aujourd’hui dépassée tant en musicologie qu’en ethnomusicologie. La musique, qu’elle soit savante, populaire ou traditionnelle, est d’abord et toujours un phénomène nécessitant l’oralité.

    L’écrit n’est que le signe qui représente la musique et non la musique elle-même. La musique, comme l’écrit qui la représente, sont le résultat d’une construction historique collective propre à chaque culture, laquelle est forcément en mouvement perpétuel. Ainsi le lien entre signifiant et signifié, entre forme et contenu, entre signe et musique, censé être univoque et stable, est sans cesse disjoint par le mouvement même de la musique qui se transforme tout en conservant parfois très longtemps les mêmes signes à l’écrit.

    L’écrit peinera donc toujours à rendre compte de la pensée musicale et les compositeurs, qu’ils soient dans le champ de la musique dite savante comme dans celui des musiques dites de tradition orale, pourront continuer encore longtemps à se plaindre de l’écart persistant entre leur pensée musicale et son rendu par l’écriture. En revanche, l’apprentissage de la musique peut se faire à l’écrit et/ou à l’oral dans une dialectique complexe qui ne connaît pas de loi générale mais que des cas particuliers, l’oral enrichissant l’écrit et, réciproquement, l’écrit enrichissant l’oral.

    Cette relation complexe entre la musique et son signe est amplifiée en ethnomusicologie lorsqu’il s’agit de sociétés sans écriture, par le fait que l’un et l’autre appartiennent à des cultures qui obéissent à des pertinences différentes. Pour surmonter cette contradiction, l’ethnomusicologie a recours à deux types de représentations, soit des représentations de type émique, légitimant les représentations issues de la culture étudiée (et que seuls ceux qui participent de cette culture peuvent comprendre), soit des représentations de type étique.

    L’ethnomusicologie ne doit renoncer à aucune de ces méthodes et s’adapter, avec opportunisme, en utilisant s’il le faut la notation occidentale graphique et en notant à chaque fois qu’il est nécessaire les limites de la notation écrite et sa plus ou moins grande pertinence. L’avancée technologique peut laisser envisager un autre questionnement de la représentation pour l’analyse des musiques traditionnelles et/ou populaires ne passant plus par l’écrit mais uniquement par des supports informatiques tels que des logiciels d’analyse, avec leurs représentations dans l’espace du son comme de l’image. D’ailleurs, certains ethnomusicologues ont – sans doute à tort – déjà renoncé à l’écrit.

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    Notes

    1. Michel Plisson travaille sur le terrain latino-américain depuis plus de quarante ans et a publié nombre d’enregistrements de référence sur l’Argentine et le Venezuela notamment (cf. bibliographie). Bruno Messina a multiplié les séjours d’étude et d’enseignement en Amérique latine (Argentine, Chili, Brésil) depuis 2008, principalement dans le cadre de partenariats avec le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. ↩︎
    2. Telúrico : tellurique. Peu usité en français. Très courant en espagnol argentin, notamment dans la culture poétique et musicale traditionnelle. Il fait référence aux liens puissants qui lient l’homme aux forces de la nature dont la puissance est souvent menaçante et qu’il faut donc se concilier : montagne, rivière, vent, sécheresse, altitude, tourbillons de sable, et tout particulièrement la lune sont ainsi très souvent évoqués, métaphorisés dans la poésie traditionnelle de cette partie de l’Argentine du Nord-Ouest du pays que l’on peut appeler indienne. ↩︎
    3. Précisons qu’aux quatre paramètres principaux du son que sont la hauteur, la durée, l’intensité et le timbre, il faut ajouter la localisation spatiale, c’est-à-dire le rapport de la musique avec son environnement acoustique ainsi que la place et la manière dont le son est capté et dont dépendent ses harmoniques naturelles et partielles, qui constituent un paramètre très important pour l’étude des musiques dans leur contexte. L’importance de l’espace avait déjà été pressentie par André Schaeffner avant la Deuxième Guerre mondiale, comme le révèlent ses notes de terrain (cf. note 4, Brice Gérard). En ethnomusicologie, ce vecteur est particulièrement important à prendre en compte car il peut modifier la perception et la pertinence émique de la musique. On cite ce cas récent d’une musique de tradition orale comportant un violon qui ne joue qu’un rôle faible et uniforme dans le rituel et la musique considérée, et dont le preneur de son en studio a augmenté d’emblée le volume du signal, lui donnant un rôle de premier plan comme s’il s’était agi d’un concerto dans la tradition occidentale alors que sa fonction dans la culture étudiée était tout autre. ↩︎
    4. Brice Gérard : intervention orale lors de la journée de la Société Française d’Ethnomusicologie (SFE) le 10 mars 2012 au Musée du Quai Branly où fut citée cette communication d’André Schaeffner au Congrès International de Musique à Florence en mai 1937 et intitulée : « Le disque. Sa portée, ses défaillances, ses conséquences ». Elle participe à une thèse en cours à l’EHESS (sur l’histoire de l’ethnomusicologie) qui fait largement appel au dépouillement d’archives en général très peu exploitées. ↩︎
    5. Brice Gérard : communication personnelle aux auteurs de l’article. ↩︎
    6. Étique ≠ émique : proposé par Kenneth Pike en 1954. Ces deux termes sont extraits de deux concepts anglais issus de la linguistique : fonemics et fonetics. Repris par l’ethnomusicologie (Bruno Nettl, Stephen Feld, Gérard Béhague, Jean-Jacques Nattiez, etc.) pour désigner les deux approches culturelles irréductibles. Bernard Lortat-Jacob parle de « la schizophrénie ethnomusicologique qui atteint tout ethnomusicologue dès lors qu’il a une pratique de terrain, lorsqu’il découvre que sa conception de la musique n’est pas la même que celle des populations qu’il étudie. Ou plutôt que la conception des gens qu’il étudie n’est pas la même que la sienne. Bref que ces derniers entendent la musique d’une façon différente et que dès lors deux musicologies sont possibles : celle conduite à partir des outils du chercheur, et celle conduite à partir des conceptions et des pratiques que, pour simplifier, l’on qualifiera d’indigènes » [Notes de cours/Nanterre. n.d.a.]. ↩︎
    7. La définition du mode est ici celle de l’ethnomusicologue Tran Van Khe, qui consiste non seulement en une échelle, mais aussi en une hiérarchie des degrés et ornements spécifiques à chaque degré et différents selon les modes. ↩︎
    8. Intervention d’Yvonne Duong, cours d’ethnomusicologie du CNSMDP, décembre 2011. L’intervalle de cette quarte est un peu plus grand que celui de la quarte juste. Dans la tradition vietnamienne, cette quarte est appelée « mûre » ou « vieille ». ↩︎
    9. L’une des premières notations vernaculaires connues date de Safî al-Dîn al-Urmawî, théoricien iranien du XIIIᵉ siècle. Communication Jean Lambert/Nanterre/CNRS. Mais il y en a aussi en Turquie, dans les pays arabes, en Inde, en Corée, au Japon… auxquelles il faudra bien sûr ajouter l’écriture savante occidentale arrivée plus tardivement. ↩︎
    10. François Picard, « Les notations musicales en Chine ». Communication aux Rencontres Musique et Notations, GRAME, Lyon, mars 1997, parue dans Yann Orlarey (éd.), Musique et Notations, Lyon, Aléas-GRAME, 1999, p. 61-74. François Picard note qu’alors que des missionnaires tels le père Amiot avaient noté la musique chinoise à partir de « relevés d’oreille faits au vol », les encyclopédistes tels Rousseau ont reproduit la musique chinoise à partir de « transcriptions de notation chinoise » qui ne notaient pas les inflexions et autres accents, ce qui permit d’affirmer pendant longtemps en Occident : « Il n’y a que les Nations de l’Europe qui savent lire leur musique. » Cité par F. Picard, ibidem p. 2. ↩︎
    11. F. Picard, ibidem p. 6. ↩︎
    12. Denis Laborde, Des images des lieux, la mémoire d’un improvisateur, in De la voix au texte. L’ethnologie contemporaine entre l’oral et l’écrit, textes rassemblés et publiés par Nicole Bermont et Jean-François Gossiaux, Paris, Éditions du CTHS, p. 46. ↩︎
    13. Jean-Jacques Nattiez, « L’invitation au voyage »/Présentation au troisième volume/« Souvenirs de terrain », Musiques. Une encyclopédie pour le XXIᵉ siècle. 3. Musiques et cultures, Actes Sud/Cité de la musique, 2005, pp. 17 et suivantes. À l’occasion de ce premier « terrain », Jean-Jacques Nattiez découvre également la notion de pertinence émique de la musique, que ces musiques issues de sociétés considérées comme « sociétés froides » par Lévi-Strauss ont une histoire, que les sociétés traditionnelles ont un jugement esthétique sur leur propre musique, que la recherche d’une authenticité dans la musique est un fantasme de Blancs… et que finalement « l’ethnomusicologie traite un matériau et des données dont il convient d’accepter l’impureté ». ↩︎
    14. Ibidem, p. 23. ↩︎
    15. Original Appenzeller Streichmusik Edelweiss : ensemble d’instruments à cordes composé d’un premier et d’un second violon, d’un violoncelle, d’une contrebasse et d’un cymbalum (Hackbrett). La présence d’un cymbalum laisse penser à des influences d’Europe centrale/ottomanes qui se seraient mélangées à des musiques dites « savantes » ou de cour tout au long du XVIIIᵉ siècle (Leopold Mozart l’intègre dans son « Mariage paysan ») à l’époque de la splendeur de l’Empire austro-hongrois où les musiques les plus diverses circulaient beaucoup. Nous suggérons une possibilité plutôt que nous n’avançons une hypothèse. ↩︎
    16. Lothaire Mabru : Exposé Séminaire d’ethnomusicologie, Paris IV-Sorbonne, 17 mai 2009. ↩︎
    17. Cahiers de musiques traditionnelles n° 17, 2005 « Formes musicales », compte-rendu du CD Original Appenzeller Streichmusik Edelweiss « Mersöndhalt Appenzeller », CD Corema 0211-2, p. 380. ↩︎
    18. Dans les différents extraits que l’on peut écouter et voir sur Internet/YouTube de l’orchestre [Switzerland: Appenzeller Streichmusik Edelweiss Herisau], avec de belles voix yodélisées entonnées par les musiciens eux-mêmes alors qu’ils continuent à jouer leur instrument, aucun des musiciens ne lit de partition durant la performance. ↩︎
    19. Lothaire Mabru : compte-rendu du CD Original Appenzeller Streichmusik Edelweiss « Mersöndhalt Appezeller », CD Corema 0211-2. Cahiers de musiques traditionnelles nᵒ 17, 2005 « Formes musicales », p. 380. ↩︎
    20. De nombreux musiciens ayant joué un rôle important dans l’histoire du jazz, tel le cornettiste Buddy Bolden (1877-1931), ne savaient pas lire la musique. On raconte que lorsqu’il jouait, Buddy avait devant lui une partition qu’il faisait semblant de lire. En revanche, d’autres musiciens dans son orchestre connaissaient la lecture ou utilisaient des codes écrits personnels ou non. Sur la tradition musicale de La Nouvelle-Orléans, voir le mémoire de Yohan Giaume, L’Influence d’un ostinato rythmique afro dans les débuts du jazz New Orleans, sous la direction de Laurent Cugny, Paris IV-Sorbonne, 2011. ↩︎
    21. L’exemple turc est un classique du genre : écrite en écriture arabe sous l’Empire ottoman, la langue turque, sous l’impulsion de Mustafa Kemal, adopta l’alphabet latin (avec l’écriture de gauche à droite) à partir de 1928. L’appellation « alphabet turc » lui fut attribuée car plusieurs lettres avaient été modifiées et quelques lettres latines abandonnées (ainsi que pour des raisons politiques). L’écriture hiéroglyphique égyptienne, dont le nombre de signes augmenta jusqu’à 5 000 signes à la Basse époque, cette écriture ayant elle-même beaucoup évolué pendant 3000 ans, tout comme la langue parlée, perdit définitivement son sens vers 380 ap. J.-C. avec la fermeture des lieux de culte considérés comme païens par l’empereur romain Théodose Iᵉʳ, chrétien fanatique. Il fallut les premiers déchiffrements de Champollion pour que le sens de la langue commence d’être « raccroché » aux signes qui lui correspondaient quatorze siècles plus tôt. ↩︎
    22. Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 26. ↩︎
    23. Jack Goody, La Raison graphique, La Domestication de la pensée sauvage, Les Éditions de Minuit, 1977. ↩︎
    24. Ibidem p. 9. ↩︎
    25. Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Payot, 1960, p. 46. ↩︎
    26. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de codification, de classification – parfois très complexe – dans les sociétés à tradition orale. Cf. Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Plon, 1962. ↩︎
    27. Cf. « Rencontre avec Jack Goody », revue Sciences Humaines nᵒ 83, mai 1998, pp. 39 et suivantes. ↩︎
    28. Ibidem p. 41. ↩︎
    29. Logique formelle : initiée par les philosophes grecs, tel Aristote notamment pour le principe de non-contradiction qu’il formule de la façon suivante dans Métaphysique : « Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose ». ↩︎
    30. Le troisième principe dit « du tiers-exclu » affirme la disjonction d’une proposition p et de sa négation non-p : p ou non-p, donc si l’une est fausse, l’autre est vraie. Un objet existe ou n’existe pas, sans autre possibilité. ↩︎
    31. « Rencontre avec Jack Goody », revue Sciences Humaines, ibidem. ↩︎
    32. Le rubato ne permet de « voler » le temps que dans une limite assez étroite ; il ne vaut que pour un style musical déterminé et n’a aucune valeur universelle. ↩︎
    33. Nicola Scaldaferri, « Pourquoi écrire les musiques non écrites », in Nattiez, Musiques. Une encyclopédie pour le XXIᵉ siècle. 5. L’Unité de la musique, 2007, Actes Sud/Cité de la musique, p. 627. ↩︎
    34. Kofi Agawu, « Rythme », in Nattiez, Musiques.Une encyclopédie pour le XXIesiècle.2.Les savoirs musicaux, Actes Sud/Cité de la musique, 2004, pp. 89 à 115. ↩︎
    35. Simha Arom, Polyphonies et polyrhythmies instrumentales d’Afrique centrale. Structure et méthodologie, 2 vol., Paris, Selaf, 1985, p. 303. ↩︎
    36. Rapporté par Willy Tappolet, in La notation musicale et son influence sur la pratique de la musique, du Moyen Âge à nos jours, éd. La Baconnière, Suisse, 1947, p. 68. ↩︎
    37. Henri Francès, « La cobla catalane : une harmonie dégénérée », p. 35, in Entrel’oraletl’écrit, Actes du colloque de Gourdon, Isatis, 1998. ↩︎
    38. De l’écriture d’une tradition orale à la pratique orale d’une écriture, Actes du colloque de Clamecy (58) les 26 et 27 octobre 2000. Premières rencontres autour d’Achille Millien, Modal Éditions, Parthenay, 2001, 256 p. Nous n’aborderons pas cette question qui outrepasserait les contraintes éditoriales de cet article. ↩︎
    39. André Gabriel, « Tradition orale, tradition écrite dans la musique instrumentale de Provence. Les instruments traditionnels de Provence de l’écrit à l’oral et vice-versa, in De l’écriture d’une tradition orale…, p. 191. ↩︎
    40. On estime à plus de 2000 le nombre de langues parlées en Amérique du Nord et du Sud avant l’arrivée des Européens. Certaines se sont perdues avec la disparition des locuteurs eux-mêmes, d’autres sont en voie de disparition, mais des centaines sont en revanche en voie d’expansion pour des raisons notamment démographiques. ↩︎
    41. Cela reste vrai dans toute l’Amérique latine hispanophone comme lusophone. Quelle que soit la tradition musicale et le pays, imiter, copier, reproduire est très mal considéré par les « musiquants ». Les musiciens incitent à apprendre d’oreille, à se faire son propre arrangement. La partition commerciale à l’occidentale qui contient de nombreuses fautes par rapport à la tradition orale car écrite la plupart du temps par des musiciens embauchés par des éditeurs de musique qui ignorent la tradition de la musique qu’ils écrivent sera seulement le dernier recours. Ces partitions écrites sont très mal acceptées par ceux qui connaissent la tradition. Dans ce cas, la tradition musicale aura peine à s’intérioriser. Pour l’« apprenant », il lui faudra corriger (très difficilement…) de nombreux défauts et se réapproprier la tradition par un réapprentissage à l’oral. Un travail multiplié par deux ou pire ! ↩︎
    42. En Amérique latine, la plupart des transcriptions à l’écrit de musiques de tradition orale (très peu nombreuses et commercialisées essentiellement pour la diffusion des paroles lorsqu’il s’agit de chansons) sont écrites pour piano (réduction qui note la mélodie sur une portée et des accords simples voire simplistes notés sur les deux portées) ou pour guitare « classique » à destination des classes moyennes des villes ayant un pouvoir d’achat pouvant s’exprimer en monnaie. Précisons que la guitare type « Torres » n’est pas un instrument partout traditionnel en Amérique latine sauf pour le cas du Brésil et de l’Argentine. Ailleurs, ce sera la harpe, le cuatro ou d’autres cordophones plus ou moins rustiques, plus simples à fabriquer et moins coûteux car utilisant des matériaux domestiques que l’on peut facilement trouver à la campagne sans avoir recours à l’échange marchand, et le plus souvent fabriqués par les musiciens eux-mêmes. ↩︎
    43. Communication orale de Gabriel Garrido, directeur de l’Ensemble orchestral Elyma. ↩︎
    44. Michel Plisson, Systèmes rythmiques, métissages et enjeux symboliques des musiques d’Amérique latine, CMT nᵒ 13, 2000, et Les Influences africaines et afro-américaines dans les origines du tango argentin : une occultation persistante [Actes du colloque/Biennale du marronnage Matoury/Guyane], 2011. ↩︎
    45. Denis-Constant Martin, Le Cap ou les partages inégaux de la créolité sud-africaine, in Cahiers d’études africaines, 2002, pp. 687-710. ↩︎
    46. « L’amour est un oiseau rebelle. » Bizet s’est inspiré d’une chanson espagnole au rythme de habanera, jusque dans la structure poétique octosyllabique. ↩︎
    47. Jean-Pierre Estival et Jérôme Cler, « Structure, mouvement, raison graphique : le modèle affecté », in Cahiers de musiques traditionnelles nᵒ 10 « Rythmes », 1997, p. 56. ↩︎
    48. « Le musicien cubain » est pris ici comme archétype au sens du sociologue Max Weber (1864-1920). Il n’y a aucun essentialisme dans cette proposition. ↩︎
    49. Sur l’histoire du tango, cf. Michel Plisson, Tango, Du Noir au Blanc, Actes Sud/Cité de la musique, 2001. ↩︎
    50. Orejero : musicien d’oreille. Terme de lunfardo, l’argot de Buenos Aires. ↩︎
    51. SADAIC : Sociedad Argentina de Autores y Compositores, société argentine des auteurs et compositeurs. Fondée en 1920. Après de nombreux conflits juridiques, son statut est approuvé par décret en 1937. La SADAIC obtient dans la foulée l’exclusivité de la gestion collective des droits d’auteur des compositeurs nationaux et étrangers ainsi que leur redistribution aux ayants-droits. ↩︎
    52. Jusqu’à il y a quelques années, aucun conservatoire de musique, dans aucune ville du pays, n’enseignait la musique de tango, au demeurant largement méprisée par les musiciens academicos. ↩︎
    53. « Alaparrilla » : littéralement, la grille du barbecue. Jouer sans avoir préparé un arrangement spécifique. Jouer des standards de tango sur des morceaux mélodico-rythmiques connus de tous, sans lecture d’une partition et qui demandent peu voire pas de répétitions. ↩︎
    54. Dans toute l’Amérique latine, en intégrant les Antilles, on peut estimer largement à plus de deux mille le nombre de genres musico-chorégraphiques traditionnels et/ou populaires définis par une relation bi-univoque avec un rythme. Seulement au Brésil, un recensement récent (partiel et non terminé) a dénombré 420 rythmes et danses. Bien évidemment, dans la tradition, aucun de ces genres musico-chorégraphiques ne s’écrit. ↩︎
    55. Il est fort probable que ce caractère agogique du tango peut-être rendu possible par le jeu du bandonéon a été amplifié par l’arrivée de centaines de milliers d’immigrants dans le Río de la Plata en provenance d’Europe de l’Est à partir des années 1920. ↩︎
    56. Enelacto : sur le champ. Sans prévenir, durant la performance musicale… ↩︎
    57. Látigo: coup de fouet. Effet donné par un coup d’archet sur les cordes du violon. ↩︎