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  • Faut-il une approche collective ou individuelle dans un cours de diction lyrique en langue étrangère ?

    Si la prononciation d’une langue étrangère est une affaire de capacités individuelles, elle obéit aussi à des règles grammaticales applicables de façon identique à tous. Alors faut-il une approche collective ou individuelle dans la pédagogie de la diction lyrique en langue étrangère ?

    En 10 ans d’existence du cours de diction lyrique russe au conservatoire, notre approche pédagogique a évolué d’un cours collectif vers un cours avec une individualisation possible. Près de 90 étudiants, chanteurs et pianistes accompagnateurs confondus, se sont confrontés aux difficultés de cette langue : écriture en alphabet cyrillique et peu de racines communes avec des langues latines ou germaniques. Face à ces difficultés et à la spécificité de la langue, l’évolution pédagogique s’est articulée autour de la notion d’objectif artistique et professionnel des étudiants. L’expérience pédagogique a permis de dégager différents apports de cette discipline pour la formation des artistes. Ces apports sont de l’ordre de la culture générale dans le cas d’une pédagogie collective et de l’ordre de l’élaboration musicale dans le cas d’une pédagogie individualisée. Le fait que le cours soit obligatoire ou optionnel entraîne également des réponses pédagogiques différentes. C’est alors que la possibilité de mouvement entre approche individuelle et approche collective donne une nouvelle souplesse pédagogique et des atouts pour surmonter les difficultés posées par le caractère obligatoire du cours.

    Nous pouvons conclure que la question de l’approche collective ou individuelle dans un cours de diction lyrique en langue étrangère soulève au bout du compte la question de la finalité même d’un cours de diction lyrique dans un conservatoire. S’agit-il d’un cours de langue ou s’agit-il d’une approche aidant les élèves à structurer leur discours musical ? Il devient évident qu’un cours de diction lyrique en langue étrangère a pour vocation d’être en mouvement entre la langue parlée et le discours musical et entre le collectif et l’individu. La pédagogie de la diction lyrique ne peut donc être qu’une pédagogie en mouvement.

    Faut-il une approche collective ou individuelle dans un cours de diction lyrique en langue étrangère ?

    Une langue est « un système de signes vocaux (éventuellement graphiques), propre à une communauté d’individus, qui l’utilisent pour s’exprimer et communiquer entre eux. » Il est donc évident, d’après cette définition du Larousse, qu’une langue est un bien collectif, reliant une communauté d’individus.

    Et pourtant, il est certain que prononcer une langue, à commencer par sa propre langue maternelle, dépend de la manière très singulière dont chacun de nous entend le rythme et la mélodie de la langue. Et aussi de la manière absolument subjective dont chaque individu vit et ressent les expériences particulières de sa vie, liées à ce bain linguistique où il baigne. La voix parente qui nous parle, est-elle très douce ou trop puissante à l’oreille du bébé qui apprend à écouter ? Est-elle seule ou entourée d’une polyphonie d’autres voix ? Dit-elle des choses que le bébé veut entendre ou pas ?

    Si la langue est un patrimoine commun, collectif, la façon de l’entendre, de la restituer et de se l’approprier est singulière, subjective, individuelle.

    Tout le paradoxe est là : une langue est une entité sonore symbolique qui relie un collectif d’individus entre eux et pourtant c’est un individu qui a le pouvoir et la puissance de la faire exister. Une langue qui n’est plus parlée par des individus s’éteint.

    À partir de ces constats, lorsqu’il s’agit d’enseigner une langue mise en musique à des artistes-musiciens, est-ce une approche collective ou individuelle qui s’avère la plus pertinente ? Ce questionnement est progressivement devenu central dans la mise en place d’un cours de diction chantée en langue russe au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    C’est en 2005-2006 que l’aventure passionnante de l’enseignement de la langue russe au Conservatoire de Paris a débuté. Le Conservatoire est orphelin depuis peu de Serge Zapolsky, accompagnateur, chef de chant, pianiste, musicien accompli, à l’aise dans tellement de langues, dont le russe qu’il transmet généreusement à ses élèves. Pour continuer la transmission des bases d’une langue superbement mise en musique, le cours de « Diction lyrique russe » ouvre officiellement en 2006 au sein du département de Disciplines vocales. Ce cours, initialement optionnel, est proposé aux chanteurs et aux pianistes accompagnateurs et ouvert aux autres départements. La première année d’enseignement débute comme un cours de langue habituel, avec un cours collectif qui enseigne toutes les bases : l’alphabet cyrillique, les règles de lecture et de prononciation, les exceptions. Seuls les exemples et les cas pratiques sont issus de la littérature musicale, pour mettre en corrélation le texte et la musique.

    La langue russe est une langue slave, elle s’écrit avec des caractères spécifiques, le cyrillique. Hormis quelques mots d’origine indo-européenne commune à toutes les langues d’Europe et des emprunts tardifs aux langues d’Europe occidentale, la plupart des mots russes ont des racines spécifiques slaves. La prononciation du russe se caractérise par une forte présence des consonnes : il n’est pas rare de rencontrer des syllabes qui comportent 3 ou 4 consonnes pour 1 voyelle. Enfin, elle se caractérise par un accent tonique mobile : en fonction des mots ou des formes grammaticales il pourra se trouver sur la 1re, 2e, 3e, 4e, 5e ou dernière syllabe du mot. Sa structure grammaticale est complexe, puisque c’est une langue qui comporte six déclinaisons et dans laquelle presque tous les mots se déclinent.

    Il est évident qu’il s’agit d’une langue difficile à aborder, lente à acquérir. Or l’idéal dans l’interprétation d’œuvres en langues étrangères voudrait que les interprètes puissent savoir lire, prononcer et comprendre parfaitement ce qu’ils interprètent.

    Cet enjeu a immédiatement questionné notre pédagogie de la langue russe dès la première année de la mise en place du cours au conservatoire :

    – comment transmettre en un temps limité à une seule année des clés pour rentrer dans un univers linguistique si différent ;

    – comment dépasser les difficultés sans démotiver ;

    – comment intégrer les étudiants de langues maternelles autres que le français et qui ont par conséquent d’autres aptitudes et d’autres difficultés ;

    – comment aborder les liens entre musique et texte alors même que le texte est dans une langue non acquise ?

    Pour tenter de répondre à ces questionnements, c’est une pédagogie qui combine des temps collectifs et des temps individuels qui s’est très rapidement mise en place. En neuf ans, près de 90 étudiants, chanteurs, pianistes accompagnateurs, mais aussi quelques chefs d’orchestre et instrumentistes d’autres départements, ont suivi les cours de la classe de diction lyrique russe. L’expérimentation que nous avons mené entre temps collectifs et temps individuels à géométrie variable a permis de dresser quelques constats simples.

    L’approche collective permet de transmettre des bases et des informations générales, essentiellement d’ordre théorique, mais aussi quelques notions pratiques basiques. Elle peut être un frein lorsque dans un même groupe les étudiants n’ont pas la même vitesse de progression et d’assimilation, ce qui est très fréquent. Ainsi, un étudiant qui apprend très vite va s’ennuyer et décrocher lorsque le collectif est plus lent. Inversement, un étudiant qui rencontre plus de difficultés que d’autres sera écrasé par le collectif.

    En revanche, l’approche collective est un atout pour créer une dynamique, un élan, qui permettent de dépasser ensemble les difficultés. En effet, il est rare que dans un groupe tout un chacun ait les mêmes difficultés. Bien souvent là où nous avons une faiblesse, notre voisin peut avoir une force. Le fait de se laisser épauler par le collectif n’est alors pas une « béquille » mais un apprentissage : lorsqu’il a été possible de traverser une difficulté une fois, le corps mémorise le chemin et peut le reproduire tout seul une prochaine fois.

    L’approche individuelle permet de chercher pour chaque étudiant un espace singulier de rencontre entre un univers linguistique et les capacités/les difficultés qui lui sont propres. Lorsqu’une rencontre a lieu entre la matière linguistique et les capacités de l’étudiant, évidemment le chemin de progression dans la discipline s’ouvre. Mais de même, lorsque nous nous confrontons en tant qu’artiste à une difficulté individuelle face à une matière, un domaine, un sujet, le fait de travailler avec cette difficulté, de s’y confronter, permet de rentrer dans une démarche qui peut être structurante et qui est en tout cas une démarche de construction artistique.

    La possibilité de proposer des temps pédagogiques collectifs et individuels alternés a été précieuse lorsque le cours est devenu imposé pour une certaine catégorie d’étudiants. Il est vrai que se trouver obligé de se confronter à une matière difficile et pour laquelle on n’a pas autant d’affinités que quelqu’un qui l’aurait choisie peut être un frein pour la progression dans la discipline. Dans cette configuration particulière, il a fallu s’appuyer d’abord sur la dynamique collective avant d’envisager un travail plus individuel et plus approfondi.

    La confrontation empirique entre approche pédagogique collective et approche pédagogique individuelle dans le cours de diction russe a amené au constat que cette langue, malgré ses difficultés à l’apprentissage, constitue un véritable matériau musical sonore très intéressant dans le travail de tout musicien. Il s’agit d’apprendre à s’orienter dans un flux de mots plutôt longs, à intégrer les consonnes dans le discours musical, à les rendre musicales, à conduire les phrases d’un accent tonique à l’accent tonique suivant sans répétition mécanique du mouvement. Travailler dans ce sens donne des acquis transposables à un discours musical même dépourvu de mots, et ce, quel que soit son origine géographique.

    Enfin, le mouvement pédagogique possible entre approche collective et approche individuelle a permis de structurer le cours avec une idée d’ensemble : en duos, trios, quatuors, quintettes, assemblés par affinités pour certains types de répertoire ou par convergence d’objectifs pédagogiques ou artistiques. Nous approchons ici de la démarche de la musique de chambre. Il est évident qu’un musicien doit être engagé dans une démarche artistique personnelle, individuelle mais aussi pouvoir faire de la musique avec d’autres artistes, en petits ou grands groupes. Il semble donc impossible, même dans un cours de langue, de choisir entre une approche collective et une approche individuelle ; ces deux leviers sont nécessaires et sont tous les deux un atout pédagogique dont il faut pouvoir disposer.

    Pour conclure, il ne faut pas oublier que ce mouvement entre individuel et collectif se fait aussi dans le sens du collectif d’étudiants en direction d’un individu, le professeur.

    C’est par un enseignement collectif d’étudiants musiciens qu’en dix ans un cours de langue traditionnel est devenu un cours de langue mise en musique.

    Et finalement c’est l’approche musicale qui permet de résoudre les difficultés liées à la langue : c’est par la sollicitation d’une écoute musicale qu’une prononciation compliquée au premier abord se met en place ; c’est par une sollicitation du sens musical qu’une masse de mots incompréhensibles devient un discours sensible. C’est la musique qui crée une interface de contact entre l’univers linguistique et culturel du professeur et l’univers linguistique et culturel de chaque étudiant. Et chacun de ces univers a en lui une composante individuelle et une composante collective.

    Ainsi, une pédagogie de diction lyrique ne saurait être qu’une pédagogie de l’entre-deux : entre texte et musique, entre approche individuelle et approche collective, entre une langue et une autre, entre une culture et une autre. Une pédagogie en mouvement.

    Pour citer ce document

    Marianne Sytchkov, « Faut-il une approche collective ou individuelle dans un cours de diction lyrique en langue étrangère ? », La Revue du Conservatoire [En ligne], Dossier Individuel/collectif, Le quatrième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Quelques mots à propos de : Marianne Sytchkov

    Après des études d’histoire de l’art à l’École de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et de lettres à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), Marianne Sytchkov est interprète russe-français pour des stages de musique organisés par le Conservatoire Tchaïkovski de Moscou dans la ville de Tours, traductrice pour Rochas et Kenzo et correspondante de presse pour le magazine russe Medved. Elle écrit également des pièces de théâtre, devient membre de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et fonde en 2002 sa propre compagnie de création dédiée à des formes artistiques mixtes : conte, théâtre, musique, photo, vidéo. Elle dirige la compagnie pendant 10 ans avant d’emprunter une route plus éclectique.

    Ses rencontres professionnelles l’amènent à côtoyer différentes traditions orales, à la fois traditions de parole et traditions de musique. Cet intérêt la conduit au Musée du quai Branly à Paris où elle intervient en tant qu’auteure de scénarios de visites contées et conteuse autour des collections permanentes Océanie et pour les différentes expositions temporaires, dont les dernières en date sont « Papunya : Aux sources de la peinture aborigène » et « Kanak, l’art est une parole ».

    Elle est également professeur, depuis 2004, de diction chantée en langue russe au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) et collabore régulièrement avec l’Opéra-Comique à Paris.

  • Enseignement collectif/enseignement individuel, ou la mise en mouvement du discours musical

    L’enseignement collectif et plus généralement les pédagogies nouvelles soulèvent nombre de questions qu’on ne saurait réduire à une querelle des anciens et des modernes. C’est en examinant les enjeux réels des débats actuels dans un contexte de mondialisation des échanges que nous serons peut-être mieux armés pour relever les défis de demain dans le champ de l’éducation musicale.

    Depuis plusieurs années déjà, la question de l’enseignement collectif, principalement pour les instruments de l’orchestre, est au cœur de la réflexion pédagogique. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, elle est encouragée dans nombre de conservatoires européens, rompant ainsi partiellement avec le schéma exclusif du tête-à-tête maître-élève, considéré, dans une tradition bien ancrée, comme seul apprentissage sérieux de la musique.

    En vérité, nul ne remet en cause la nécessité de cet échange binaire, au sein duquel l’exposé des principes d’école comme la contagion des gestes et des styles sont l’objet d’une construction patiente, progressive, dans la visée à long terme d’un objectif ; et les centres les plus à l’avant-garde de l’innovation pédagogique n’ont jamais annulé un tel contrat. Cependant, il n’est pas interdit de penser qu’on peut y ajouter quelques clauses.

    Trop de malentendus, colportés par des idées fausses ou des raccourcis réducteurs, se sont accumulés, qui exigent une clarification des choses, une précision dans l’ordre des concepts et une analyse la plus honnête possible des enjeux des débats. En laissant de côté les effets de mode, avec leur accompagnement médiatique obligé, il convient certainement de nous interroger sérieusement sur les apports réels ou supposés des approches nouvelles que nous propose le monde musical d’aujourd’hui – des méthodes qu’il est de plus en plus difficile d’ignorer à l’heure de la diffusion planétaire des informations.

    Quand certains professeurs confessent de bonne foi leur fatigue de renoncer à leurs préjugés, d’autres, confondant sans vergogne tradition et sclérose des habitudes, se refusent par avance à apporter quoi que ce soit de neuf à la panoplie, souvent passablement défraîchie, de leur savoir-faire. Si l’on introduit, par ailleurs, le soupçon d’un habillage habile d’économies budgétaires se cachant derrière l’appel à la pédagogie de groupe, force nous est de reconnaître que les recherches dans ce domaine suscitent bien des réticences. Le soupçon, en réalité, n’est pas toujours injustifié, car il n’est pas inutile de rappeler – ce qu’élèves et enseignants ignorent trop souvent – que le cours individuel coûte fort cher dans un cadre public de quasi-gratuité des études. Il est un autre aspect des choses, en outre, qu’il faut bien évoquer, et qui contribue à fausser les perspectives. Il a trait à l’« air du temps », à la promotion, dans les disciplines artistiques, de l’idée de loisir, forcément ludique, opposée à une supposée rigueur, forcément austère. Il n’est pas question ici d’entrer dans cette fausse querelle des anciens et des modernes, avec son cortège d’arguments plus ou moins hypocrites, mais bien d’examiner ses répercussions sur le sujet qui nous occupe. Nous relèverons tout de même que, sur ce terrain-là autant que sur les autres, la sempiternelle opposition entre plaisir et rigueur est aussi artificielle que parfaitement stérile.

    Nous avons parlé de malentendu et il convient certainement, avant tout, de s’entendre, c’est-à-dire de savoir précisément de quoi l’on parle. Après tout, le monde musical ne nous a pas attendus pour célébrer les vertus des pratiques collectives. On pourrait même dire que, pour des raisons évidentes de socialisation autant que d’éducation musicale proprement dite, le jeu d’ensemble, orchestre, chœur ou groupement de chambristes, a toujours occupé une place éminente, si ce n’est prépondérante, dans le cursus d’apprentissage. Ce n’est donc pas ce dont il est question ici. Alors, de quoi parlons-nous quand nous essayons de porter un regard objectif sur certains types d’enseignement collectif ? S’agit-il de développer l’écoute de l’autre et l’interaction entre les instruments ? Il n’y a là rien de nouveau. S’agit-il de constater les bienfaits du mimétisme, de l’émulation, de la contagion ou de la force d’énergie qui se transmet à l’individu par le groupe ? Il y a un peu de cela et certainement plus que cela.

    Il convient d’abord de distinguer la pédagogie de groupe (à partir de trois élèves) des classes d’ensemble, même en gardant à l’esprit qu’une part de cette pédagogie peut participer, dans la division du travail, de la préparation d’une œuvre pour large effectif. Les techniques de pédagogie de groupe s’appliquent en priorité aux enfants, voire aux très jeunes enfants, mais elles ont leur place également dans les niveaux supérieurs. Les quelques pédagogues fortement engagés dans la démarche insistent sur un point : il n’y a chez eux nulle intention de gagner du temps. Au contraire, la logistique de planification des leçons peut s’avérer compliquée, mais elle permet, en retour, d’élargir une plage horaire, en multipliant, par exemple, le temps très court alloué aux débutants. Loin d’être une facilité pour l’enseignant, le travail exige au contraire une réelle créativité, mais il évite dans un même temps les pièges de la répétitivité et de la routine. Les mêmes professeurs se défendent de couler dans un moule unique leurs jeunes apprentis. Ils font même le pari d’être capables de dégager plus aisément, dans le cadre d’une cohérence d’école, la personnalité de chaque élève. La flûtiste Arlette Biget, auteur d’un ouvrage sur le sujet1, définit la séance « comme un cours individuel au sein d’un groupe et non comme un cours donné à un groupe » (définition du cours de musique d’ensemble). Se distinguent ainsi « la musique d’ensemble comme art d’utiliser les individus pour former un groupe, et la pédagogie de groupe comme art d’utiliser le groupe pour former l’individu ». Chacun participe au travail de l’autre et les réflexes de critique ou d’autocritique s’installent. L’imaginaire du son est sollicité, ensemble ou individuellement, et la perception affinée se met en place dès l’accord des instruments. Les gammes elles-mêmes sont l’objet d’une combinatoire d’enchaînements groupés ou en solo. L’écoute comparative est omniprésente, particulièrement pour la justesse et les courbes du phrasé. L’élan rythmique et l’effet de contagion-imitation des gestes d’articulation, avec la complicité du professeur, bénéficient de la dynamique du groupe avant l’échappée solitaire, et à tour de rôle, selon le schéma des soli du concerto grosso. Enfin, le travail collectif est censé susciter des questions qui induisent des rudiments d’analyse sur le caractère, le tempo, les passages périlleux à isoler, les intervalles, rythmes et nuances à repérer et souligner, les débuts, apogées et fins des phrases portés par le jeu des tensions harmoniques, les moyens de travail adaptés aux problèmes soulevés par un style donné dans une partition donnée, etc. Arlette Biget nous dit avec pertinence qu’une telle pédagogie ne peut concerner deux enfants, car alors ils forment un couple et non un groupe ; et au-delà de quatre, le travail individualisé perd en efficacité, il devient un travail d’ensemble dont les visées, tout aussi essentielles, sont cependant d’une autre nature. En conclusion, elle juge la réunion de trois élèves comme une configuration parfaite. Rappelons qu’il peut s’avérer nécessaire, dans une telle approche, de revenir ponctuellement au tête-à-tête maître-élève avant de reprendre les séances de mise en commun des acquis.

    Il nous faut maintenant élargir le propos et les effectifs en nous penchant sur le travail d’ensemble et principalement sur les sessions d’orchestre ou de chœur. Nous nous attacherons ici, non pas à revenir aux fondamentaux bien connus des méthodes ou procédés à mettre en œuvre tout au long des répétitions, mais plutôt à réfléchir sur les données nouvelles qui sont apparues au cours des dernières années et qui ont fortement ébranlé quelques certitudes.

    Nous le savons tous, il est un phénomène qui a défrayé la chronique et suscité mille interrogations. Il s’agit, on l’aura deviné, du fameux Sistema vénézuélien, avec son organisation pyramidale d’orchestres et de niveaux, depuis les terrains vierges de la petite enfance et des zones de déshérence sociale jusqu’au prestigieux Orchestre Simón Bolívar qui, sous la baguette incandescente de Gustavo Dudamel, n’en finit pas d’étonner le monde. Bruno Mantovani, de retour de Caracas, ne nous confiait-il pas récemment que son expérience là-bas avait bouleversé nombre de ses conceptions en matière de pédagogie ?

    En confessant d’emblée que, sur le sujet, nous sommes relativement pauvres en connaissances, nous serons peut-être à même de poser quelques questions de fond, suscitées précisément par notre ignorance. En mêlant dans un même creuset avancée sociale et apprentissage de la musique, ou plutôt progrès dans l’intégration et la socialisation par l’éducation musicale, le Sistema fascine, et les plus sceptiques rendent les armes devant des résultats incontestables. L’expérience, initiée il y a trente ans par José Antonio Abreu, tend à s’étendre sur le continent sud-américain et au-delà, et nous avons pu entendre tout récemment à Paris un orchestre uruguayen qui, à l’évidence, s’inspire du modèle originel. Le ministre de la Culture, venu spécialement de Montevideo pour accompagner ses troupes, nous confirmait que l’orchestre constituait sa plus grande fierté, non pas comme vitrine de son pays, ou agent de promotion et d’exportation, mais bien comme facteur essentiel de développement.

    Pour les musiciens, les divers documents qui leur parviennent, écrits ou filmés, ont quelque chose d’infiniment réconfortant. Ils s’accordaient volontiers la capacité d’apporter un supplément d’âme, mais ne se voyaient vraiment pas comme des acteurs majeurs d’un renouveau socio-économique ! Il est d’ailleurs savoureux de remarquer au passage à quel point l’histoire donne tort à ceux qui, chez nous, considèrent que notre musique (jusqu’aux partitions les plus récentes !) appartient à un temps révolu, et qu’un orchestre symphonique, par exemple, n’intéresse plus personne. Plus personne ? Sauf les Amériques, l’Asie tout entière, et beaucoup d’autres qui s’y intéressent passionnément… Fermons la parenthèse.

    Il conviendrait certainement de connaître tous les arcanes du Sistema pour en parler le plus objectivement possible, car le sujet mérite en lui-même une étude approfondie. On n’en retient souvent ici que les facettes les plus brillantes, celles du sommet de la pyramide, et ce regard superficiel méconnaît les mécanismes qui sous-tendent toute l’organisation. Ainsi nous avons eu vent de certaines expériences qui consistent à parachuter quelques jeunes professeurs sans formation spécifique dans des préaux d’écoles primaires, de préférence dans des quartiers clairement défavorisés. Elles ont laissé à ces enseignants un poignant sentiment d’impuissance et de désarroi. On ne saurait s’en étonner, car, loin de la croyance naïve en une génération spontanée des talents, El Sistema vise à les faire éclore par le biais de méthodes extrêmement codifiées qui ont fait leurs preuves et qui ne négligent pas le soutien individuel. Cela n’a rien à voir avec un saupoudrage de connaissances de base propre à attirer l’œil des caméras, mais qui ne prend pas la mesure, sur le plan social ou musical, de ce que représente un travail de fond. Nous le savons bien, on peut ainsi se donner bonne conscience à peu de frais en s’occupant des populations délaissées sans s’en occuper vraiment, c’est-à-dire en leur faisant entrevoir la porte d’un domaine dont elles ne trouveront jamais la clef.

    On oublie, ou on feint d’oublier, que les moyens mis en œuvre par El Sistema sont considérables, et que le génie de ses dirigeants a été de convaincre les gouvernants et les banques que le financement du projet ferait réaliser des économies substantielles au pays ; ce que les faits ont rapidement démontré. La sortie de la marginalisation pour des pans entiers de la population a été, en effet, singulièrement bénéfique, tirant toute la société vers le haut et faisant reculer de manière significative la violence et la délinquance juvéniles. Il devint clair, en dehors de toute question d’éthique, que former des éducateurs coûtait moins cher que d’entretenir un lourd arsenal répressif.

    La réalité des chiffres paraît trop belle pour être vraie et la parabole semble trop rectiligne. De fait, que n’a-t-on dit sur un tel miracle ! La République des musiciens, imaginée par Schumann, réveillait les échos du mythique Royaume musical du Paraguay, la cité idéale des missions jésuites qui hante encore et toujours la mémoire des peuples d’Amérique latine. Partout dans le monde des propos lyriques ont fleuri sur l’orchestre ou le chœur comme miroirs de la société, microcosmes à l’image de l’ensemble d’une nation, véhiculant les mêmes valeurs de respect et d’écoute de l’Autre, d’intégration dans un projet collectif dépassant l’individu tout en le transcendant et conduisant naturellement vers un but commun ; des vertus de socialisation, rendant à chacun une dignité particulière, dont on aurait tort de sourire, car, si l’on dépasse les inévitables lieux communs, nous sommes bien obligés de constater qu’une telle idée de fraternité universelle a des accents de sincérité qui ne trompent pas. Nous les connaissons. Qui n’a éprouvé un semblable sentiment en étant immergé dans la matière en fusion d’un orchestre ou d’un chœur ? – un sentiment à l’unisson du Testament d’Heiligenstadt et qui rejoint l’essence même du grand rêve beethovénien.

    Ces considérations qui fondent dans la même forge les catégories morales, politiques et artistiques, aussi exaltantes soient-elles, ne sauraient nous éloigner de réalités plus concrètes, c’est-à-dire de l’acquisition d’un savoir-faire qui demeure le pain quotidien des musiciens. Nous avons parlé des moyens dont le Sistema dispose, et qui concernent aussi bien la fréquence des sessions d’ensemble et des concerts (répétitions presque tous les jours et manifestations publiques presque tous les mois), l’implication des familles, l’harmonisation du binôme éducation artistique/études générales, les cours personnalisés ou les séances en petits groupes, et surtout un calendrier d’objectifs à court ou moyen terme qui casse le jeu pervers des promesses sans lendemain et des horizons qui se dérobent. On le voit, il n’y a rien dans un tel paysage qui s’apparente, de près ou de loin, à une aimable garderie pour gamins désœuvrés ; et le système, il faut le dire, a été l’objet de critiques sévères, dénonçant une discipline excessive et une structure hiérarchique quasi militaire ; autant de réserves sur lesquelles, faute d’éléments suffisants, nous ne saurions nous prononcer. Il n’est aucune réalité qui ne soit contrastée, mais notre intérêt pour l’expérience vénézuélienne, qu’on peut désormais apprécier dans la durée, porte sur plusieurs points.

    Nous ne reviendrons pas sur la question sociale, qui constitue pourtant – est-il besoin de le souligner ? – le noyau autour duquel gravitent toutes les autres problématiques, et nous nous attacherons seulement aux apports éventuels, et transposables, de la démarche pédagogique. Ce n’est pas tomber dans l’angélisme que de constater, de prime abord, une joie non feinte chez les jeunes musiciens, telle qu’elle éclate dans les documents filmés. Nous ne sommes pas en présence d’une vague excitation due à la lumière des feux de la rampe mais d’une joie viscérale, venant de loin, qui irradie toutes les composantes du groupe et qui alimente en permanence le moteur de l’action. On ne singe pas un tel sentiment qui dépasse tous les artifices de mise en scène ou, du moins, on ne le singe pas durablement. La joie de la pratique musicale, extériorisée, s’exprime au travers des mouvements du corps, non pas tant les figures chaloupées qui s’offrent en bis sous les salves des applaudissements, mais une manière caractéristique d’accompagner et d’anticiper physiquement les inflexions du discours musical. Loin de tout exhibitionnisme prémédité ou fabriqué, le ressenti de chacun, multiplié par le nombre, se donne à voir et développe une contagion irrésistible, immédiatement traduite dans le langage des gestes. Le phrasé est comme souligné par cette éloquence corporelle où la technique instrumentale ou vocale trouve naturellement ses bons appuis. La pratique d’ensemble renforce alors le travail individuel en lui donnant tout son sens. C’est certainement cet aspect des choses qui retient le plus l’attention et qui justifie à lui seul l’attrait croissant pour les approches collectives.

    L’idée séduisante d’une transposition sous d’autres latitudes de la leçon vénézuélienne suscite une première question, inspirée directement du visionnage des films. Ne sommes-nous pas au contact de sociétés sud-américaines profondément imprégnées de l’esprit de la danse, notamment des danses populaires, et qui, à ce titre, gardent et garderont toujours leurs spécificités ? L’interrogation est légitime, car il est indéniable que les musiciens semblent habités par le mouvement primordial de la danse, celui, dit-on, qui aurait engendré la musique elle-même. Le constat concerne au premier chef la tonicité rythmique, mais il reste valable dans les lignes élégiaques qui jamais ne renoncent à célébrer une « musique où l’esprit danse ».

    Il convient de revenir au témoignage de Bruno Mantovani. Il nous disait avoir été impressionné par une formule d’une grande complexité rythmique, restituée dans toute sa vérité dès la première lecture ; un passage sur lequel il avait vu peiner les orchestres européens les plus chevronnés. À l’évidence nous ne parlons pas d’exactitude ou de précision, ni même d’habileté de déchiffrage, mais d’une capacité de donner toute sa signification, dans l’instant, à une pulsation originelle, celle qui, littéralement, donne vie aux signes déposés sur la portée ; une force vitale qui sous-tend le discours musical dans son ensemble et le charge d’une puissance faisant voler en éclats les barrières des interdits solfégiques.

    C’est sans doute là le point crucial sur lequel il faut s’arrêter, car les qualités collectives qui ont frappé Bruno Mantovani ne doivent évidemment rien au hasard, et c’est bien dans la formation initiale des musiciens qu’on doit chercher l’étincelle première, celle qui a allumé les feux des vocations. En réalité, nous avons pu repérer une approche commune, une sorte de dénominateur commun, qui apparaît clairement dans les diverses chapelles des pédagogies alternatives et dont le trait principal est l’appel de l’oralité, ou plus généralement de toute forme d’expression libérée des contraintes de l’écrit. Si l’on prend l’exemple des classes de violon, et du renouvellement pédagogique apparu au siècle dernier avec les démarches d’un Shinichi Suzuki, d’un Paul Rolland ou, plus près de nous, des frères Szilvay (inventeurs de la méthode Colourstrings), on ne peut manquer de remarquer une sorte d’obsession partagée, celle qui veut actionner chez les petits enfants les mécanismes d’acquisition de la langue maternelle. Il n’est pas indifférent de savoir que ces maîtres, par le jeu des circonstances, ont été confrontés au barrage de la langue, que ce soit Suzuki débarquant à Berlin dans les années 1920 sans parler un seul mot d’allemand, ou les Szilvay arrivant en Finlande sans le moindre outil verbal de communication, et se trouvant de ce fait dans la nécessité de forger de toutes pièces un langage musical, gestuel, phonétique et même graphique, à usage de leurs jeunes élèves. Les films des classes de Paul Rolland, où la pédagogie de groupe comme le jeu d’ensemble donnent une place majeure à l’expression corporelle, montrent qu’il ne procède pas autrement, travaillant sans relâche sur la matière malléable d’un état antérieur à la conscience. En évitant le piège de la multiplication des interdits, dont souffrent trop souvent les méthodes traditionnelles, le professeur ne condamne pas pour autant la conceptualisation des axiomes instrumentaux ou musicaux, mais il en diffère l’intervention en suivant une échelle de développement stratifiée et planifiée dans le temps. Qu’il s’agisse de Rolland ou de l’expérience des Szilvay, nous noterons au passage que nous parlons de deux pays, la Hongrie et la Finlande, qui, depuis longtemps déjà, sont aux avant-postes de la recherche pédagogique, et particulièrement pour tout ce qui concerne les rapports à l’écrit.

    On aura bien compris qu’il ne s’agit pas de faire le énième procès du solfège, et notamment du solfège à la française que tant de chefs d’orchestre étrangers considèrent comme un système admirable. On a vite tendance, dans ce domaine, à jeter le bébé avec l’eau du bain, en le jugeant aussi rébarbatif que répressif. En vérité, c’est bien au cœur des relations entre traditions orales et écrites que doit porter la réflexion et il ne sert à rien de se lamenter sur les effets éventuellement castrateurs d’une restitution fidèle des figures solfégiques, dont le respect scrupuleux, par ailleurs, est un phénomène historiquement daté. Sans doute tout n’est-il qu’une question de préséance, puis d’aller-retour, dans le cursus d’apprentissage, entre expression spontanée et conceptualisation, entre imaginaire en liberté et intégration des codes d’une partition. Mille approches nouvelles, aujourd’hui, vont dans le sens de l’extériorisation d’une sensation (portée le plus souvent par le travail de groupe) comme préalable à la construction intellectuelle, un processus qui, loin d’annuler le concept, contribue au contraire à lui rendre sa signification, puisque sa fonction est, par nature, de fixer ce qui est pur mouvement. Que ce soit dans une classe d’initiation au jazz, où des bandes d’enfants, à partir d’une série de mouvements organisés, réalisent rapidement une polyrythmie savante, ou que ce soit dans les ateliers d’improvisation où trois notes suffisent pour déclencher un jeu d’interactions au sein d’un groupe, les références ne manquent pas qui, toutes, veulent desserrer l’étau de la censure ou de l’autocensure et chasser pour un temps la hantise de l’erreur. Or, l’erreur n’est rien d’autre qu’une entorse immédiatement vérifiable à la règle fixée par l’écrit.

    Certes, il est commode pour les démagogues et les superficiels de condamner l’écrit, ce qui équivaut à détruire l’outil de préservation de la mémoire, mais les impasses d’une telle attitude sauteraient aux yeux d’un enfant de cinq ans. Tout autre chose est de s’interroger, avec un Maurice Emmanuel par exemple, sur les lois perpétuellement évolutives du langage musical, sur les effets pervers de la « mise en solfège du monde » et de la « dictature de la barre de mesure ». N’avons-nous pas fait nous-mêmes cent fois l’expérience intérieure d’une mise à distance provisoire de la partition ? À ce sujet, il nous revient en mémoire un fragment de Bartók tout en valeurs inégales et résistant à la lecture, qu’il avait bien fallu libérer par le chant et le geste au préalable avant d’admirer la construction solfégique qui en avait assuré, aussi fidèlement que possible, la traduction. Nous pourrions citer mille exemples de ce type, particulièrement dans le domaine de la musique ancienne où des échappées ornementales brisent allègrement les barrières de l’enclos formel, et la démonstration pourrait se poursuivre avec l’apparition des notions modernes de figures aléatoires, d’improvisation libre… sans parler du théâtre musical ou de l’immersion dans le grand fleuve des civilisations (Bali, l’Inde, l’Afrique, que sais-je encore… ) que la mondialisation des échanges a rendue possible. Ce sont toutes ces aventures de l’esprit qui proposent une invitation au voyage sans équivalent dans l’histoire et qui, sans nul doute, injecteront du sang neuf dans l’organisme de la musique occidentale. Il peut paraître excessif, voire grandiloquent, de convoquer des perspectives aussi grandioses dans les humbles ateliers d’apprentissage instrumental ou vocal, mais c’est pourtant bien en ouvrant les fenêtres, et sans renoncer à ce que nous sommes, que nous laisserons entrer les vents du renouvellement. Nous en sommes convaincus, la leçon de musique, et son binôme inévitable cours individuel/cours collectif, sera nourrie par cet appel du large, qui contribuera à approfondir l’éternelle question, consubstantielle à l’expression musicale elle-même, de l’union de l’âme et du corps.

    Par là, et sans nous égarer dans les prolongements métaphysiques de la formule, nous entendons la lutte permanente, le combat sans cesse recommencé car jamais gagné d’avance, pour soumettre le corps, si souvent lourd et rétif, aux élans sans pesanteur du désir musical, aux « ailes de l’âme » dirait Berlioz, et qui donnent toute sa noblesse à la notion de virtuosité. Grand théoricien de l’enseignement du violon, Paul Rolland ne disait pas autre chose quand il rappelait que le mouvement, c’est la vie elle-même, par opposition à l’immobilisme mortifère ; et toute sa pédagogie ne visait qu’à mettre en œuvre un mouvement perpétuel du corps et de l’esprit capable de donner vie au moindre fragment du discours musical. En oubliant une telle vérité première, nous prenons le risque que la transmission du savoir artistique reste à jamais, au sens propre, lettre morte.

    Pour citer ce document

    Alexis Galpérine, « Enseignement collectif/enseignement individuel, ou la mise en mouvement du discours musical », La Revue du Conservatoire [En ligne], Dossier Individuel/collectif, Le quatrième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Quelques mots à propos de : Alexis Galpérine

    Alexis Galpérine, violoniste, concertiste et professeur au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), est aussi l’auteur d’articles et d’ouvrages musicologiques. Il est dédicataire d’œuvres de plusieurs compositeurs contemporains. Sa discographie compte à ce jour une soixantaine d’enregistrements.

    Notes

    1. Arlette Biget, Une pratique de la pédagogie de groupe dans l’enseignement instrumental, Paris, Éditions Cité de la musique, 1998. ↩︎
  • Études et Caprices pour violon seul

    Le concept d’Étude fait partie intégrante du système d’enseignement des écoles modernes. Il y occupe une place éminente, si ce n’est centrale.  Dans les années charnières des XVIIIème et XIXème siècles, le recueil d’études est contemporain de la naissance du Conservatoire de Paris (1795), dont il a épousé les principes éducatifs à prétention universelle et la visée dans le temps de la virtuosité individuelle ; un savoir-faire reposant sur l’analyse rationnelle des procédés de la technique instrumentale. Le genre va connaitre un développement considérable dont la portée se prolongera au XXème siècle. Précisons que les œuvres qui seront examinées dans le présent article excluent les Études avec accompagnement (d’un piano ou d’un second violon).

    La terminologie française s’est imposée longtemps sur le continent européen. Il n’est pas rare, encore aujourd’hui, de voir les mots Etüden für Geige ou Études for violin sur la couverture des cahiers au lieu de Studien ou studies. Les Italiens, eux, adopteront rapidement la traduction Studi per violino. Avant l’apparition du mot, qui confesse d’emblée sa vocation didactique, on parlait de Méthodes ou de Principes ; quant aux exercices techniques proposés alors, ils consistaient principalement à adapter des airs familiers selon les niveaux d’apprentissage et sur le mode des variations sur un thème donné ; l’œuvre la plus marquante chez les violonistes étant certainement L’Arte dell’ Arco de Tartini qui développe 38 approches différenciées d’une célèbre gavotte extraite de l’opus V de Corelli. Citons aussi, pour l’exemple, Les amusements d’un violon seul, 2ème recueil d’airs connus, du Français Théodore-Jean Tarade (1732-1788). Les variations de Paganini sur la mélodie populaire génoise Barucaba, composées en 1835, sont un ultime exemple d’un démarche pédagogique appelée à disparaitre au profit d’un type de composition radicalement nouveau.

    Le volume des 24 Caprices du même Paganini, pourtant antérieur, a relégué au second plan ces variations de travail et vient opportunément rappeler ici que le Capriccio, forme libre éprise de brio, a précédé historiquement l’Étude avant d’accepter de bonne grâce de lui prêter sa voix et de partager son aura. De fait, l’appellation Étude-Caprice, fondant deux genres distincts en une seule entité, apparait au cours du XIXème siècle (voir, par exemple, dans le sillage de Liszt, les Études-Caprices de Wieniawski, de Vieuxtemps, de Ernst…) Il est intéressant de remarquer, à ce sujet, que nombre d’éditions ont hésité sur les titres ; ainsi les fameuses 42 Études de Rodolphe Kreutzer ont parfois été publiées sous le nom de Caprices. Quant aux non moins célèbres 24 Caprices de Pierre Rode, ils sont souvent rangés sagement dans la catégorie des études.

    Deux genres distincts ? A l’origine de leurs histoires respectives, les projets étaient nettement définis. Ainsi, le Capriccio n’avait pas a priori une visée pédagogique, même quand il s’agissait de mettre en valeur tel ou tel aspect de l’habileté de l’exécutant. La liberté de style et de forme ainsi que son caractère imprévisible, surprenant et enjoué, portaient sa marque comme le suggérait assez sa dénomination, synonyme de fantaisie (il n’est pas indifférent de savoir que le Capriccio était, dès la Renaissance et pendant l’âge baroque, une forme vocale – madrigaux, chansons à danser… – avant de devenir un genre purement instrumental). Le Caprice pour instrument solo, à l’évidence, était destiné à un auditoire qu’il convenait d’éblouir et d’étonner, à la différence de l’Étude qui, elle, s’inscrivait dans un tout autre cadre, celui de l’atelier de travail, où règne une solitude propice à la concentration, en vue d’une amélioration progressive des moyens techniques. La progressivité ou l’approfondissement des procédés sont les maîtres-mots des recueils d’études. Dans un genre contraint par nature, chaque morceau prétend sculpter un geste spécifique, dans plusieurs configurations ou tonalités, et vise la pérennité d’un acquis par la répétitivité des formules et l’invitation à un entrainement quotidien. En vérité, l’étude est l’enfant naturel de la toute nouvelle notion de répertoire dont elle veut repérer et isoler les éventuelles difficultés. Elle s’apparente à l’exercice mais dépasse ce cadre, se donnant à travailler comme un morceau à part entière, un objet fini dont l’éventuelle qualité artistique est consubstantielle à son rôle fonctionnel. A ce titre, elle était inévitablement appelée, à terme, à sortir du cabinet de travail pour se donner à voir et à entendre. Victime de son succès, en quelque sorte, elle inventa alors l’Étude de Concert qui, de même que la catégorie de l’Étude-Caprice, affichait alors une ambition musicale certaine. Par ailleurs, l’épure même du schéma d’écriture (subordonné le plus souvent à la mise en valeur d’une action unique) n’a pas manqué de susciter quelques chefs d’œuvre emblématiques (dont les 24 Études de Chopin ne sont pas les moindres). Il était donc écrit que le genre allait outrepasser ses limites originelles jusqu’à devenir au XXème siècle une forme poétique en soi (voir, par exemple, les Études pour piano de Debussy).

    Cependant, un tel développement esthétique ne peut se concevoir en dehors d’une mise en lumière de l’ascèse elle-même, de la noblesse du travail sur soi, de la manière infiniment patiente de soumettre le corps aux exigences de l’esprit ; et c’est ainsi que certaines pages modestes dans leur propos, mais désireuses de forger des outils pour un authentique projet artistique, ont acquis une dignité particulière par la grâce de leur imparable efficacité et de leur capacité à élargir le champ des possibles. La préparation du terrain pour nourrir les musiques à venir est aussi un élément fondateur de la pleine légitimité de l’étude. Elle rappelle opportunément que l’étymologie du mot virtuosité renvoie au terme latin de virtus (vertu) et que le chemin à parcourir n’est sans doute pas moins honorable que les sommets vers lesquels il nous conduit.

    La pose pierre par pierre du chantier de construction a également déterminé une division du temps dans le travail journalier qui introduit une séparation claire entre l’entretien, voire l’amélioration, des rouages d’une mécanique – ce que propose l’étude en premier lieu – et son application directe sur les œuvres à interpréter. En vérité, le virtuose moderne tel que nous le connaissons de nos jours est bien né en même temps que l’étude, à moins que ce ne soit l’inverse. Tout concoure à éclairer cette concomitance : une approche inédite de l’entrainement « sportif » du corps (certains recueils se présentent comme des essais de « gymnastique » instrumentale), porteuse d’une conception « machiniste » de ce corps comme du type de discipline qu’elle impose, et une lecture des textes passés, présents et à venir dominée par la soumission, via un rapport nouveau à l’écrit, aux intentions d’un compositeur qui ne se confond plus avec l’interprète.

    On le voit, l’étude est l’agent privilégié d’une évolution qui ira jusqu’à toucher à l’essence même du rite du concert. En effet, par son analyse des segments corporels qu’il s’agit d’actionner sur commande, qui se veut scientifique, quasi médicale, elle tend vers la démonstration magistrale à vocation universaliste. Nous sommes loin des aimables consignes de posture ou de maintien, par ailleurs très diversifiées, qui avaient cours sous l’ancien régime, et le tout nouveau Conservatoire de Paris, né de la Révolution, ne cache pas son ambition de propager une certaine uniformisation des modes de jeu à partir de procédés qui ont fait leurs preuves. Les nouvelles salles de concert attirent les connaisseurs et les amateurs de « joutes » qui encouragent la surenchère et excitent la comparaison. L’exploit, dont la flamme est attisée par les querelles d’écoles, est appelé à repousser toujours plus loin les limites des forces du virtuose en situation, et c’est ainsi, à l’orée des temps modernes, qu’un mouvement fut lancé, ivre de technicité et de volonté de puissance, qui ne s’arrêterait plus et dont le succès, pour le meilleur et pour le pire, dépassa toutes les espérances.

    Certaines collections d’études connurent un succès immédiat et il est remarquable de constater qu’elles n’ont rien perdu de leur pouvoir d’influence quelques deux siècles après leur création. C’est certainement le cas des 42 Études de Rodolphe Kreutzer ou encore des 36 Études de Federigo Fiorillo (les pages les plus en vogue au début du XIXème siècle) qui font figure, à juste titre, de textes fondateurs des écoles modernes, de pierres de touche d’un plan d’apprentissage devenu classique. Précédées de quelques études préparatoires de Dancla, Kayser ou Mazas, elles sont généralement suivies des caprices de Pierre Rode, des Matinées de Pierre Gaviniès, puis des caprices de Jakob Dont opus 35 ; les 24 Caprices de Paganini et L’Ecole moderne de Wieniawski venant parachever ce glorieux parcours du combattant.

    A l’origine, l’œuvre-phare de Kreutzer (1766-1831) comprenait 40 pièces (deux partitions supplémentaires ont été rajoutées par la suite). Ecrite en 1796, soit peu après une nomination comme professeur au Conservatoire de Paris (Kreutzer restera en poste jusqu’en 1826), elle fut remaniée plusieurs fois, notamment pour ce qui concerne l’ordre des morceaux et la logique de construction de l’ensemble (premières publications en 1805 et 1807). Pour Carl Flesch, le premier tiers du volume contient déjà idéalement toutes les bases de la technique du violon et ce point de vue sera largement partagé par les pédagogues des écoles franco-belge, allemande ou russe. La plupart des publications (Ferdinand David, Hermann, Marteau, Capet, Flesch, Yampolsky, Galamian…) offrent, en suivant par-là l’exemple de l’auteur lui-même, un grand nombre de propositions de travail pour chacune des études (Yampolsky ajoute même à son édition quelques variations virtuoses de son cru), sans toutefois atteindre la somme presque infinie proposée par Lambert Massart, disciple et successeur de son maitre (L’Art de travailler les Études de Kreutzer). Plus tard dans sa vie, Kreutzer reviendra à ce type de compositions (19 Études), sans toutefois retrouver l’impeccable trajectoire du recueil qui fit sa renommée.

    La seconde étude, tout en détaché et autorisant une multitude de coups d’archet, rythmes et articulations, est celle qui a fourni le canevas le plus pur aux violonistes du monde entier. Le son filé (étude 1), le staccato (4), le martelé (7), le spiccato (5), le legato avec changements de positions (11) ou intégrant le maximum de notes en un seul coup d’archet (9,13, 27…), les grands sauts de cordes (7), les mêmes avec changements de positions (10) sont autant d’éléments qui donnent le vocabulaire de base de la main droite et mettent en évidence le rôle du bras, du poignet et des doigts, en favorisant leur assouplissement et leur interaction. La main gauche n’est pas en reste : l’étude des trilles par la rythmique incisive du coup d’archet et des impératifs solfégiques est d’une redoutable efficacité, de même que le délié et l’indépendance des doigts dans les formules répétitives, de même que la fluidité des démanchés, avec écoute implicite des notes de passage (11), de même encore que la sculpture des formes de main, par exemple dans les séries d’octaves simultanées ou brisées (24 et 25) ou les arpèges modulants sur les modes majeur et mineur (12) ; quant aux études en doubles cordes, en fin de cahier, elles parcourent l’étendue des possibilités de la polyphonie violonistique, trop oubliée depuis l’âge baroque, en revivifiant au passage l’oreille harmonique dans les intervalles et les accords. La 22ème est dans l’esprit de la cadence (extrême vélocité dans la lancée des traits), la 25ème introduit les nuances et accents décalés par rapport aux temps et carrures, avec les vitesses d’archet appropriées. L’avancée des textes combine de plus en plus des procédés jusqu’ici soigneusement compartimentés. La 40ème étude (dans la numérotation de la première édition) couronne le tout avec une fugue qui exploite un maximum de connaissances acquises. Enfin, la valeur suprême de l’ouvrage est de proposer un style induit par les principes instrumentaux. On a parlé de style beethovénien, c’est-à-dire en accord avec les voix nouvelles de la musique de ce temps. Par-delà les relations effectives nouées à Vienne avec Beethoven et la dédicace de sa 9ème sonate (avec les polémiques et controverses que l’on sait), la remarque est pertinente. Elle rappelle que les études portent toujours la marque du style d’une époque et livrent ainsi, en temps et en heure, des armes propres à défendre ses caractéristiques principales. Le chef d’œuvre de Kreutzer, élève de Stamitz mais influencé par le grand exemple de Viotti, s’inscrit dans le cours de l’histoire de la musique sur un double plan : l’accord avec l’évolution du langage et aussi avec celle de l’organologie qui en découle directement (réformes décisives de l’archet et des accessoires principaux de la caisse de l’instrument). L’adéquation parfaite avec les multiples facteurs qui ont façonné le violon moderne donne la clef de la réussite du volume et du secret de sa longévité.

    Autre chef d’œuvre pédagogique, les 24 Caprices de Pierre Rode (1774-1830) sont également restés comme un passage obligé pour tous les apprentis violonistes. Le jeu suprêmement élégant de ce virtuose français, à l’opposé de la geste robuste et passionnée de son ami Kreutzer, se retrouve intact dans son recueil, jalon essentiel qui illustre au mieux la transition entre le style classique et le langage beethovénien (rappelons que Rode est le créateur de la 10ème sonate de Beethoven). L’œuvre fut composée en 1813 à Berlin dans un moment de paix consacré principalement à l’enseignement, après des années de voyages incessants qui, de Paris à Pétersbourg en passant par Vienne, firent de son auteur une figure majeure de la scène européenne. Elle concentre à l’évidence l’expérience de toute une vie et conjugue sur tous les tons les différents apports d’une technique arrivée à pleine maturité. L’influence de Rode fut considérable. Propagateur de l’école de Viotti, rédacteur, aux côtés de Kreutzer et Baillot, de la Méthode officielle du Conservatoire, il fut le maître de Joseph Böhm (professeur de Joachim) et le principal inspirateur de Ludwig Spohr. Ce statut de chef de file confère au volume des Caprices, d’une qualité musicale incontestable, un aspect presque testamentaire qui, sans doute, ne fut pas recherché pour lui-même, mais qui n’en a pas moins contribué à fixer les acquis d’un précieux héritage. L’œuvre fut éditée conjointement à Leipzig et à Paris en 1819.

    L’ambition formatrice des 36 Caprices de Federigo Fiorillo (1755-1823) se vérifie à travers la progression soigneusement planifiée du volume. Un esprit de synthèse, dans sa dimension européenne, se dévoile chez ce violoniste d’origine napolitaine né dans la principauté de Brunswick-Wolfenbüttel, qui a fait carrière en Allemagne, notamment en tant que Kapellmeister, mais aussi en Russie, à Paris et Londres. Cet aspect des choses explique le succès d’une œuvre unique en son genre (opus 3), la seule en vérité qui assure la notoriété posthume de son auteur. Depuis les premières publications, à Mannheim et à Paris chez Sieber (1793), on ne compte plus les éditions de travail que le texte a inspirées, dont les vertus pratiques n’ont pas faibli jusqu’à aujourd’hui. Il existe même une version pour deux violons réalisée par Spohr (1854). Ces ravissants caprices, de plus en plus longs et développés au fil des pages adoptent souvent une forme binaire Adagio/Allegro (un schéma également présent chez Rode, mais absent chez Kreutzer). On remarque la superposition des voix dans des chants qui exploitent habilement les ressources des doubles cordes (avec un développement significatif des tierces, sixtes et octaves, et jusqu’aux dixièmes), mais aussi des combinaisons variées de bariolages, mariant ainsi la veine polyphonique germanique et la volubilité, toujours lyrique, des écoles italiennes. Le 28ème caprice est un petit chef d’œuvre d’ingéniosité dans ce domaine, qui a trouvé naturellement sa place dans les programmes de concerts.

    Pierre Gaviniès (1728-1800), personnage éminent de la scène parisienne dans la seconde partie du XVIIIème siècle, publie ses 24 Matinées à Paris en 1794, au soir de sa vie. Le titre, sans équivalent dans le répertoire d’études, semble vouloir contredire la dimension testamentaire de la partition, véritable somme de toutes ses recherches. De fait, une singulière fraîcheur d’inspiration est l’accompagnement obligé d’un projet en apparence modeste : une mise en forme, ou plutôt une « mise en doigts », à l’orée de la journée-type d’un violoniste, quand toutes les promesses de l’aube paraissent à portée de main. La seconde expression est sans doute la plus appropriée car le texte frappe avant tout par la haute technicité qu’il exige de la main gauche, mise en place, sans précautions préalables, dès les premières pages. Selon Lionel de La Laurencie, l’aspect le plus intéressant d’une telle démarche pédagogique est précisément d’associer l’assouplissement de la technique d’archet à l’emploi de toutes les positions ; l’aisance de la main gauche étant la condition de celle de la main droite. Et le musicologue d’ajouter : « Les Matinées présentent, d’ailleurs, plutôt l’aspect de caprices que celui d’études proprement dites (…) Gaviniès a accumulé toutes les difficultés de l’instrument, croisement et régression de doigts, extensions de dixièmes, voire de douzièmes ; il est l’annonciateur de Paganini. » Ce maître très respecté et aimé de ses nombreux élèves, ne verra pas le nouveau siècle. Celui que Viotti avait surnommé « le Tartini français », qui régna longtemps sur la scène du Concert Spirituel et compta parmi les premiers professeurs du tout nouveau Conservatoire aux côtés de Kreutzer, Rode et Baillot, ne suivra donc pas ces derniers sur les voies nouvelles de la musique. On a parlé, à propos de ses compositions, d’un art de transition stylistique entre le baroque tardif et le classicisme, et c’est précisément ce statut intermédiaire dans une période de profondes mutations qui aide le violoniste d’aujourd’hui à relier des mondes qu’on a trop longtemps séparés.  

    Parmi les recueils d’études qui sont devenues des classiques, presque des passages obligés pour les apprentis violonistes depuis près de deux siècles, nous avions mentionné les œuvres de Charles Dancla, Jacques Féréol Mazas et Heinrich Kayser comme préambules ou travaux préparatoire aux études de Kreutzer. De fait, le nombre de rééditions dont elles furent l’objet depuis leur création témoigne d’une reconnaissance presque unanime de leurs vertus formatrices.

    Charles Dancla (1817-1907), élève privilégié de Baillot, professeur au Conservatoire de Paris et témoin de près d’un siècle de vie musicale, fut considéré comme le dernier représentant de l’école classique du violon français. Au fur et à mesure de l’avancée du temps, il afficha, en effet, des goûts de plus en plus conservateurs, ce qui, sans doute, lui permit de conserver intacte la pureté des principes fondateurs de sa jeunesse, c’est-à-dire les canons techniques et esthétiques hérités de l’enseignement de Viotti. A ce titre, les 46 Études mélodiques et progressives, les 20 Études brillantes et caractéristiques, ou encore les 10 Études mélodiques opus 54 réunies sous le titre Le Progrès, offrent la possibilité d’une acquisition aussi complète que possible de tous les modes de jeu prônés par les pères des écoles modernes de violon. Cette remontée permanente vers la source originelle d’un savoir trouve sa pleine justification dans un remarquable recueil pour enfants, les 36 Études mélodiques très faciles opus 84, qui reste à ce jour une incomparable méthode pour débutants. Chaque étude est précédée d’un court exercice qui en présente très exactement les enjeux tout en laissant percevoir les éléments de base de sa construction.

    Jacques Féréol Mazas (1782-1849), de trente ans son aîné, fut également un élève de Baillot. Il a 18 ans quand commence le nouveau siècle, et son jeu, au dire des connaisseurs de l’époque, bien que déjà engagé dans la voie des écoles modernes, n’en portait pas moins les marques d’élégance d’un temps révolu. On a parlé, au sujet de ses jolies études, d’un style mozartien et, à ce titre, elles restent effectivement un outil précieux pour acquérir et affiner, notamment à l’archet, tous les codes du violon classique, des codes, pour autant, qu’il saura faire évoluer. Mazas a laissé pas moins de 75 études regroupées en trois livres. Le premier volume, les Études spéciales, – cela a été dit – est certainement la meilleure préparation possible aux études de Kreutzer, dont il dévoile l’arsenal technique sous une forme simplifiée. Il est suivi des Études brillantes, dont les pages de vélocité enjouée, toujours éprises de clarté d’articulations, justifient un tel titre. Enfin, les Études d’artiste, dernier volet du triptyque, se présentent, à l’autre extrémité de la chaîne, comme une initiation à la virtuosité dite « transcendante », c’est-à-dire inspirée directement de Paganini, dont Mazas fut, à quelques années près, l’exact contemporain.

    En avançant dans le cours du XIXème siècle et en dirigeant le regard vers la scène germanique, nous devons évoquer l’excellent recueil de Heinrich Kayser (1815-1888), intitulé 36 Études élémentaires et progressives (opus 20), qui témoigne de la contagion des écoles post Viotti à l’échelle du continent. Ainsi, Kayser, excellent professeur et Konzermeister à Hambourg, a, lui aussi, admirablement pavé la route conduisant aux études de Kreutzer et de Rode. Il privilégie, en début de volume, un travail de phrasé et de ponctuation en première position avant de s’engager dans les hauteurs du manche. L’intelligence dans la mise en place des procédés de base explique que l’œuvre soit restée un classique du patrimoine pédagogique. Moins connus, ses travaux préparatoires aux Caprices de Paganini (Paganini Studien, op.53) sont également dignes d’intérêt.

    Les dates de Kayser recoupent très exactement celles de Jakob Dont (1815-1888), figure centrale de la scène du violon à Vienne. Elève de Joseph Böhm (disciple de Rode et propagateur de son école en Europe centrale) et de Josef Hellmesberger (père), Dont fut professeur au Conservatoire de Vienne et le maître de Léopold Auer. Comme la plupart des auteurs cités ici, sa place dans la postérité repose principalement sur un recueil d’études-caprices, en l’occurrence le célèbre opus 35 dont nul violoniste actuel ignore l’existence. Cette œuvre approfondit encore et toujours le sillon des premiers maîtres des écoles modernes (voir un autre cahier intitulé 24 exercices préparatoires aux études de Kreutzer et Rode, opus 37), mais il est juste de dire qu’elle en élargit et enrichit les perspectives. L’aspect le plus frappant est certainement celui de la polyphonie violonistique totalement intégrée à l’univers du romantisme allemand. En effet, tout se passe comme si, en fournissant la matière des grandes pages que leur époque offrait ou allait offrir au violon, les virtuoses de tradition germanique renouaient, en plein XIXème siècle, avec un registre qui avait fait la gloire de leur instrument à l’âge baroque. Nulle volonté d’un quelconque retour au passé chez un homme comme Dont, mais une extension superbe de la palette des doubles cordes (notamment dans le legato) et des accords, mise au service des compositeurs présents et à venir. En revenant à l’idée que les études sont toujours inscrites dans le contexte esthétique et stylistique de leur temps, nous pourrions dire – pour aller vite – que si les textes de Kreutzer et de Rode aident à l’exécution du concerto de Beethoven, l’opus 35 de Dont, sans nul doute, prépare celle du concerto de Brahms ! En vérité, par-delà l’apport spécifique que nous venons d’évoquer, c’est bien l’esthétique globale du volume qui fonde son autorité et lui confère une valeur exemplaire.

    Parmi les autres travaux pédagogiques de Dont, citons 5 Caprices op. 18, 3 Caprices op.20, 4 Études op. 30, et plusieurs cahiers Gradus ad Parnassum (par exemple, un Supplément aux Études de Kreutzer, en 2 livres, ou encore un Supplément à l’opus 35).

    Dans le parcours traditionnel de formation, plus ou moins suivi scrupuleusement depuis plusieurs générations, l’heure est venue d’aborder le domaine de ce qu’on a appelé la virtuosité « transcendante ».  Elle nait précisément dans la queue d’une comète dont l’apparition dans le ciel européen a hissé la figure du virtuose à la hauteur du mythe ; on a compris qu’il s’agit ici de l’irruption soudaine et foudroyante de Niccolo Paganini (1782-1840) sur la scène musicale, qui a modifié jusqu’à la représentation même de l’instrumentiste soliste dans l’imaginaire des musiciens. On le sait, le phénomène dépassera les frontières du monde du violon, mais c’est pourtant bien dans ce périmètre que nous devons concentrer notre analyse. Au début du XIXème siècle, les derniers feux du génie italien, à quelques années de distance, vont éclairer les deux faces d’un même visage. La première approche – il en fut abondement question – concerne la leçon magistrale de Viotti et de ses émules, dont l’ambition était clairement de faire école et de poser avec méthode les bases d’une pédagogie nouvelle. Un peu plus tard, en pleine période romantique, Paganini – on l’a beaucoup dit – aurait, à l’inverse, joué habilement de la fascination qu’il exerçait sur les foules (et sur ses pairs !) en gardant jalousement tous les secrets de son art. D’un côté la naissance d’une méthode, de l’autre la naissance d’un mythe. L’un aurait travaillé sur la matière même du violon, l’autre sur sa légende. Les apparences plaident en faveur de cette division binaire des tâches, mais un simple premier regard sur les 24 Caprices de Paganini et sur leur dédicace, « Aux artistes », suffit à faire douter de sa pertinence.

    Le premier indice (ou le deuxième, après la dédicace) de sérieux dans l’élaboration de cette œuvre est son calendrier de création, étiré sur une quinzaine d’années (de 1802 à 1817, avec une édition établie en 1819). A l’évidence, nous sommes loin d’un feu de paille de circonstance, aussi inspiré soit-il. Le manuscrit définitif, en trois parties (6-6 et 12 pièces), dont les éditions Ricordi ont publié le facsimile, révèle bien une écriture tout en pattes de mouches précipitées et nerveuses, comme un premier jet ou un coup d’archet vif et cinglant ; il n’en constitue pas moins un document d’une précision minutieuse, truffé de détails qui sont autant d’informations sur les modes de jeu du virtuose-compositeur. Par-delà tout réflexe de vénération obligatoire, un sentiment s’impose, celui d’être en présence d’une somme artistique et « scientifique » d’une portée considérable, sous-tendue par une adéquation quasi parfaite entre éloquence graphologique et éloquence proprement musicale. Certes, tout scrutateur de manuscrits pourrait tenir le même langage, mais peut-être pas d’une manière aussi nette qui, confondant la plume et l’archet, littéralement trace le geste instrumental sur le papier à musique, en autorisant au passage l’émergence d’une esthétique nouvelle, véritablement fondatrice ; car il y a bien un avant et un après Paganini qui – il faut le répéter – a forgé de toute pièce le concept de technique transcendante, avec la force d’exemple que l’on connait. Est-il besoin de rappeler le sillage dans lequel Liszt et Chopin allaient plonger avec ivresse ? suivis par tant d’autres…

    Aller au-delà des limites connues, et surtout au-delà de ses propres limites… tel est le but, conscient ou inconscient, avoué ou non, d’un tel projet, lancé comme un défi à soi-même et à ceux qui s’engageront à leur tour dans cette voie périlleuse. La dimension « héroïque » de l’action ne saurait mieux s’accorder avec celle de l’artiste romantique, dont elle épouse la vocation solitaire et volontiers marginale. Et on ne saurait considérer comme contingent le fait que l’appel au dépassement des forces ait surgi en pleine tourmente géopolitique, dans les années révolutionnaires et impériales.

      Le statut d’exception qui s’attache à l’œuvre de Paganini, indissociable de l’aura proprement fantastique du personnage, a eu ses détracteurs. Technique transcendante, soit, mais saturée de traits injouables, voire dangereux, en un mot « diaboliques »… les qualificatifs négatifs ont fleuri, accolés notamment aux 24 Caprices ; et on n’a pas manqué de dénoncer des exercices cruels qui auraient causé des dommages irréparables (tétanisation du bras ou des doigts par des actions forcées, comme le staccato ultra rapide, les extensions excessives, les doubles trilles et autres  trémolos continus, ou tout autre élément de ce type introduit sans modération dans la pratique journalière). Les laudateurs, pourtant, furent également au rendez-vous et en plus grand nombre, qui installèrent rapidement et pour toujours le recueil sur la plus haute marche du patrimoine des violonistes. Deux raisons expliquent ce triomphe : une construction technique cohérente, n’en déplaise à certains, et un propos qui fonde sa nécessité. La beauté lumineuse de la musique, en effet, éclate au grand jour dès la première page, et l’écriture instrumentale, audacieuse mais nullement utopique, est la condition de son surgissement. Et c’est ainsi que s’est mise en place, à l’orée des temps modernes, rien de moins qu’une poétique de la pure virtuosité.

    Aucune progressivité dans le défilé des pièces, mais un recensement planifié de la quasi-totalité des compartiments de la technique. Dès le début, le rebond de la baguette est sollicité sur des bariolages couvrant les quatre cordes et diverses combinaisons d’accords, à partir desquels se déploient en guirlande une ou deux lignes de chant (caprice 1). Le deuxième caprice laisse également émerger les lignes mélodiques mais sur un schéma de sauts de cordes d’amplitudes différentes, tout en détaché, en s’aventurant dans les positions les plus hautes. Pour ces deux premiers numéros un bon équilibre des doigts sur la baguette n’est pas facultatif, de même qu’une souplesse générale des divers segments du bras droit. Le placement harmonique de la main gauche dans des configurations variées explore le manche sur le mode du jeu de guitare, comme sur des frettes imaginaires. En rupture immédiate, comme ce sera le cas tout au long du volume, le 3ème caprice inaugure la forme en deux parties (avec unité de tempo ou non), opposant une forme lente et déclamatoire, avec de redoutables trilles d’octaves, à une série de notes très rapides, en legato dans un même archet, visant à obtenir un maximum de fluidité dans le passage d’une corde à l’autre. Le caprice 4 est un des plus longs et des plus célèbres, maintenant une unité de tempo constante à travers plusieurs parties de caractères très différenciés. Schumann, qui a fourni un bel accompagnement de piano à l’ensemble du volume, admirait particulièrement cette page, dont l’introduction grave et funèbre sonnait à ses oreilles comme un hommage explicite à Beethoven. Deux sections en ostinato sur des doubles cordes alternées (entrecoupées de montées et descentes en dixièmes) encadrent une partie centrale qui reprend le ton du début avec une singulière richesse polyphonique (trois ou quatre cordes jouées quasi simultanément). Autre rupture : le non moins célèbre 5ème caprice, tout en extrême vélocité ; d’abord une succession d’arpèges montant de plus en plus haut, dans une sorte de surenchère dramatisée, puis un moto perpetuo vertigineux porté par un permanent mouvement de rebond naturel sur place (trois notes liées et une note détachée) dont l’effet crépitant est tributaire d’une parfaite coordination des deux mains. Le retour des arpèges sur le mode majeur clôt glorieusement ce tour de force. Le 6ème caprice déploie une très belle ligne mélodique qui semble émerger de la brume, en l’occurrence la présence obstinée d’un trille d’accompagnement en trémolo constant, dont il convient de préserver la régularité malgré quelques rudes écarts de doigts imposés par les modulations. Les grands chants en octaves apparaissent dans le 7ème caprice et ils seront repris dans le 15ème, alternant aigus et graves, voix féminine et voix masculine, dans un dialogue permanent, à la Mozart, éminemment représentatif de l’écriture de Paganini (voir aussi les caprices 19, 23 et surtout l’admirable amoroso tout en sixtes du 21ème). Dans les caprices 7, 15 et 21, les chants laissent la place à des passages rapides en staccato (tirés et poussés dans le premier). Des accords plaqués ou arpégés dans un discours lyrique apparaissent encore dans le 7ème caprice comme ils soutiendront la superbe introduction (Andante) du 11ème. Remarquons, à propos du 11ème, la partie rapide en rythmes pointés avec l’indication Contro (les temps forts en poussant) qui vise à renforcer la diction dans l’extrême pointe de l’archet. Parmi d’autres numéros du volume dont la popularité n’a jamais faibli, il faut citer le 9ème (« La Chasse ») qui reprend les codes du genre, effets de cor en présence proche et cuivrée ou en écho lointain  (imitando il flauto) ou figures bondissantes en ricochet, le 13ème dont les tierces descendantes en piqué du début ont inspiré un titre (« l’Eclat de rire »), le 12ème , baptisé « Le Labyrinthe », tout en ondulation sur deux cordes, avec des reptations acrobatiques de la main gauche, le 20ème dont l’introduction, dans la veine imitative d’instruments à vent, a également inspiré un titre (« La Cornemuse »)… Précisons que ces titres, qui se veulent évocateurs, ne sont absolument pas de l’auteur et qu’ils sont nés de l’imagination de plusieurs violonistes ou éditeurs. Citons encore le 14ème qui, à nouveau dans la série des procédés imitatifs, joue sur l’amplification progressive des doubles et triples cordes, et aussi des nuances, comme le feraient des ensembles de cuivres à la Gabrieli disposés aux quatre coins d’un espace vénitien et créant de ce fait un effet « stéréophonique ». Les caprices les plus joués, et sans doute les plus beaux, sont le 17ème, avec à nouveaux un jeu de questions-réponses, graves/aigus, sur un mode espiègle, interrompu par une section dramatique tout en octaves (dans la tonalité beethovénienne d’ut mineur), et enfin le célébrissime 24ème, le seul qui adopte la forme du thème varié, couronnant l’ensemble (et de quelle manière !) en une sorte de passage en revue, variation par variation, de tout l’arsenal technique qui l’a précédé.  Est-il besoin de rappeler l’extraordinaire popularité du thème lui-même, et surtout sa postérité (repris sous des formes diverses par Liszt, Brahms, Rachmaninov…) Sur la scène contemporaine, et celle du violon seul, nous pouvons citer un essai monumental de George Rochberg (1916-2005), 50 Caprice-Variations on the theme from the 24th Paganini Caprice, ou encore évoquer les citations de Paganiniana, le fameux pot-pourri de Nathan Milstein, ou celles qui émaillent la pièce-hommage d’Alfred Schnittke intitulée « A Paganini ».

    Au XIXème siècle, les caprices étaient joués le plus souvent avec piano ; outre la version Schumann, déjà mentionnée, citons celles de Ferdinand David et de Jules Armingaud. Au XXème siècle, dans une perspective de composition à part entière, il faut saluer le travail de Raymond Gallois-Monbrun. Pour certains caprices isolés, citons aussi un accompagnement de Kreisler, une version arrangée par Heifetz du 24ème (réécriture de plusieurs passages) et, sur ce même 24ème, des rêveries personnelles d’Ysaÿe, de Jules Armingaud ou encore d’Armand Parent. Par ailleurs, des compositeurs ont revisité les Caprices à leur manière : Szymanovsky a créé un éclairage harmonique singulier autour des numéros 20, 21 et 24, et Darius Milhaud a écrit Trois Caprices de Paganini traités en duos concertants (les numéros 10,13 et 22). 

    Heinrich Ernst (1812-1865) fut un admirateur inconditionnel de Paganini. Enfant, il avait joué pour lui et avait reçu ses encouragements. On raconte qu’il suivit son mentor dans ses tournées, s’efforçant, d’une manière presque obsessionnelle, d’arracher tous ses secrets par la simple observation. Il a lui-même surenchéri sur les difficultés techniques dans ses œuvre, frôlant les limites de l’écriture utopique. Son superbe Grand Caprice opus 26, paraphrase acrobatique du Lied de Schubert Der Erlkönig, en offre un bon exemple et reste à ce jour une des pages les plus redoutables de tout le répertoire. Tout aussi spectaculaires, les variations sur la chanson irlandaise The Last Rose of Summer font partie d’un prodigieux ensemble composé dans les dernières années de sa vie :  6 Études polyphoniques (Sechs Mehrstimmige Etüden), publiées en 1864. Chacune de ces Études-Caprices est dédiée à un grand violoniste du moment : La 1ère à Ferdinand Laub, la 2ème à Prosper Sainton, la 3ème à Joachim, le 4ème à Vieuxtemps, la 5ème à Joseph Hellmesberger et la 6ème (The Last Rose) à Bazzini.

    Autre admirateur (et rival) du maître italien : Karol Lipinski (1790-1861), surnommé le « Paganini polonais ». Les deux hommes se produisirent ensemble lors d’un concert mémorable à Piacenza, le 17 avril 1818, et s’offrirent mutuellement des dédicaces. Ainsi, les Trois Caprices opus 10 de Lipinski (1827) sont dédiés à Paganini. Autre violoniste polonais, élève de Viotti, dont le jeu aurait grandement impressionné (voire influencé) Paganini : August Fryderyk Duranowski (1770-1834) ; il a composé des caprices dont on a retrouvé récemment la trace.

    Le prestige incomparable des caprices de Paganini et leur influence sur leurs continuateurs sonne comme un ultime hommage à La Mecque du violon, au pays qui a donné naissance au « Roi des instruments » (selon le mot du grand Mersenne). On ne peut rien comprendre, en effet, au rayonnement de cette œuvre si on ne la resitue pas dans le grand fleuve des écoles italiennes et leurs deux siècles d’histoire ; et il convient certainement de remonter le courant assez loin en amont pour apprécier les multiples composantes qui ont préludé à sa naissance. Les historiens du violon insistent sur un point : Paganini n’aurait pas à proprement parler inventé les procédés dont il dresse une sorte d’inventaire ; mais il lui revient de leur avoir donné une cohérence ultime et un Grand Style, c’est-à-dire une empreinte définitive et porteuse d’avenir. En vérité, il est avéré qu’il a eu connaissance, sans doute par l’intermédiaire d’Alessandro Rolla (auteur de 10 Studi per violino), d’un autre volume fondateur, conçu près d’un siècle auparavant, dont il aurait suivi la trame en tirant sur tous ses fils entremêlés, et en lui empruntant jusqu’au chiffre emblématique de 24, figurant la somme des tonalités ; on aura compris qu’il s’agit ici des 24 Caprices de Pietro Locatelli (1695-1764).

     Composé entre 1723 et 1727, le recueil fut publié en 1733 à Amsterdam, la ville où le maître avait établi son fief (notons qu’un 25ème caprice, extrait d’une sonate, fut rajouté par la suite et figure dans certaines éditions.) Aucune progressivité dans cette deuxième section de L’Arte del violino, sorte de complément cadentiel pouvant être inséré dans une série de 12 concertos ou être joué séparément (certains caprices, en effet, excèdent en durée le mouvement auquel ils sont censés fournir une cadence). L’auteur y donne à voir et à entendre tous les signes d’une témérité extrême, totalement inédite pour l’époque, mais tendant à prouver que l’histoire du violon n’a pas attendu le nombre des années pour exploiter tous les gisements de matière à sa disposition ; la démarche de Locatelli s’inscrivant dans une ligne plus proche de la veine flamboyante de Vivaldi que du génie modérateur de Corelli (qui fut pourtant son maître à Rome). Chez lui, le substrat poétique de l’œuvre se nourrit d’une recherche permanente d’effets acoustiques proprement inouïs qui anticipent sur le développement futur de l’instrument. Il n’est que de constater l’amplification de la technique des trilles, des doubles cordes et des accords pour s’en convaincre, sans parler de la conquête du suraigu qui, très probablement – autre exemple d’innovation – a dû nécessiter alors un allongement spécial de la touche. A plus d’un titre, l’Arte del Violino occupe une place à part dans la chaine de transmission des savoirs. Archétype et ancêtre de la virtuosité transcendante, il fut certainement un modèle pour Paganini et ses propres compositions, mais plus généralement, auparavant, il avait connu un singulière popularité auprès des violonistes de son siècle. Rousseau l’atteste : « Aujourd’hui les caprices de Locatelli donnent de l’exercice à nos violons » (Dictionnaire de musique, 1767). Et Diderot témoigne à son tour : « Celui qui, le premier, joua les œuvres de Locatelli fut l’apôtre de la nouvelle musique » (Le Neveu de Rameau). En vérité, nombre de traits caractéristiques représentent ou préfigurent l’apogée de la grande tradition instrumentale italienne, avant le passage de flambeau – via l’enseignement de Viotti – aux écoles françaises du XIXème siècle. Pour autant, l’ouvrage ne quittera pas les pupitres des violonistes « modernes », qui n’oublieront jamais la matière foisonnante qu’il contient, illustrée comme une allégorie par le titre du XIIème concerto : Il labirinto del armonico.  La phrase en exergue de la partition est plus explicite encore et sonne paradoxalement comme une mise en garde devant les vertiges de la pure virtuosité et les pièges nombreux dont son domaine ne serait pas avare : « Facilis aditus, difficilis exitus » (il est facile d’y entrer, mais difficile d’en sortir !) 

    Il est un autre violoniste qui, formé à Turin chez Somis, allait entrer à son tour dans le labyrinthe : Louis-Gabriel Guillemain (1705-1770), virtuose étourdissant et nature excessivement passionnée, qui devait se donner la mort de plusieurs coups de couteau (!) Son ultime opus, Amusement pour le violon seul (1762), est la première partition du genre parue en France. Elle est composée d’Airs variés sur des thèmes divers et surtout de 12 caprices d’une difficulté proprement hallucinante, dont l’éclat garde intacte sa part de mystère. A mille lieues de toute vocation pédagogique, cette œuvre splendide, mais d’une difficulté presque insurmontable, restera longtemps enfouie dans les bibliothèques au rayon des curiosités. Aujourd’hui, à l’heure de la renaissance de l’art des Anciens, elle a trouvé des interprètes assez talentueux pour lui rendre justice, et lui redonner ainsi la place qui lui est due dans la mémoire de l’instrument. Autre personnage français atypique, voire quelque peu excentrique : Michel Woldemar (1750-1815), élève de Lolli et Mestrino, qui a écrit 6 Caprices ou « Points d’orgue ». Citons encore André Noël Pagin (1723-1799), champion de l’école de Tartini, auteur d’un curieux recueil dont le titre est en anglais : Cadenzas, Capriccios and Sketches (IMSLP).

    Parmi de nombreuses pages du XVIIIème siècle, dans une veine plus assagie, signalons 36 Capricci de l’admirable Antonio Lolli (1725-1802), 6 Caprices « dédiés aux amateurs » de Niccolo Mestrino (1748-1789), 64 « Cadences » pour violon solo, opus 11, de Luigi Borghi (1745-1806), 100 Études (2 vol.) et Caprices et Airs variés de Antonio Bartolomeo Bruni (1757-1821), 6 Caprices de P. Vignetti (1790-1810) et enfin les délicieux 30 Caprices de Pietro Nardini (1722-1793), un des derniers élèves de Tartini. En son temps furent également publiées sous son nom des collections comprenant des auteurs divers (par exemple un ensemble de 95 caprices et 15 fugues, avec des pages de Locatelli, Johann Stamitz ou encore Léopold Mozart.) Autre curiosité : une collection de Johann Stamitz avec des pièces de… Nardini. Un élève de ce dernier, Bartolomeo Campagnoli (1751-1827), qui fit principalement carrière en Allemagne, a signé un recueil remarquable : 7 Divertimenti, dont chacune des pièces offre la particularité d’évoluer dans une position unique. L’ouvrage est encore utilisé pour consolider l’étude des positions. Signalons un bel ensemble de 44 Caprices de Franz Benda (1709-1786), père de l’école allemande de violon et musicien de Frédéric II. Son frère Joseph a composé à son tour 12 caprices qui figurent dans un recueil publié à Leipzig et portant ce titre : Œuvre posthume de Franz et Joseph Benda. Mentionnons aussi 6 caprices de Franz Anton Hoffmeister (1754-1812), 3 Caprices de Josephus Fodor (1751-1828), un unique Capriccio inédit de Franz Cramer (1772-1848) et deux recueils de Vaclav Pichl (1741-1805), musicien très injustement oublié : 12 caprices opus 19 et 12 caprices opus 46. Pichl a également composé un Prélude et six fugues pour violon seul (opus 41).

    Sur la scène italienne, souvenons-nous de Léon de Saint-Lubin (1805-1850), natif de Turin et élève de Giovanni Battista Polledro (école de Pugnani) et de Louis Spohr, qui a laissé 6 grands Caprices ou Études, opus 8. On lui doit aussi 24 Études-Caprices dans les 24 tons de la gamme et une étonnante Étude-transcription (dédiée à Vieuxtemps) du Lied Adelaide de Beethoven. Polledro, pour mémoire, a écrit 6 Études et des Exercices amusants pour violon solo et Bernardo Ferrara (1810-1882) a laissé Sei Preludi. Il convient surtout de rendre hommage à deux brillants violonistes dont les caprices sont encore joués de nos jours. Le premier, Pietro Rovelli (1793-1838), fut un maître très respecté dont Paganini aurait dit : « Moi, le premier, et après, Rovelli ». Il a laissé 6 caprices opus 3 (Vienne 1820) et 6 caprices opus 5 (Leipzig 1822) qui furent grandement estimés par Enesco. Le second, Camillo Sivori (1815-1894), unique élève de Paganini et comme lui originaire de Gênes, a composé 12 Études-Caprices, des pages superbes au ton très opératique qui sont régulièrement données en « bis » de récitals ou dans les programmes de concours. Signalons encore quelques pages oubliées : 6 Caprices d’Eugenio Cavallini (1806-1881), 10 Caprices de Pietro Bertuzzi (1820-1893), 2 Caprices de Giuseppe Austri (1823-1884) …

     Le plus illustre disciple de Pugnani, le grand Giovanni Battista Viotti (1755-1824), pourtant compositeur prolifique, n’a laissé, quant à lui, ni étude, ni caprice, ni méthode. A moins que l’on considère comme un caprice une jolie pièce à deux voix, un Duetto per violino solo, dédié à son ami Cherubini et offert par ce dernier aux élèves de Pierre Baillot.

    On le sait, l’influence de Baillot (1771-1842), disciple favori de Viotti, fut immense et dépasse largement les frontières de la France. Ses écrits, notamment L’Art du violon (publié en 1834), furent traduits et diffusés dans l’Europe entière. Le triumvirat qu’il forma avec Kreutzer et Rode a régné, dès 1795, sur le département du violon du Conservatoire, et la Méthode officielle de l’institution est signée de leurs trois noms. Si Baillot, en réalité, en fut le principal rédacteur, ses propres compositions pour violon seul, en revanche, n’ont pas eu le succès rencontré par ses deux collègues. Elles n’en constituent pas moins un document d’une valeur inestimable pour remonter à la source des écoles modernes et mettre ainsi à nu leurs premiers principes. Citons 12 Études ou Caprices pour le violon (opus 2) ou encore 24 Préludes dans tous les tons, dont les premières éditions sont aujourd’hui consultables chez IMSLP. Le gendre de Baillot, Eugène Sauzay (1809-1901), disciple et membre de son quatuor, qui sera nommé à son tour professeur au Conservatoire, a laissé des Études harmoniques (opus 14), avec accompagnement d’un second violon ad libitum, dans lesquelles l’art du quartettiste veut nourrir de l’intérieur l’apprentissage instrumental. Au début du XIXème siècle, mentionnons encore un virtuose proche de Baillot, Philippe Libon (1775-1838), qui a composé 30 Caprices (opus 15) dédiés à Viotti. Parmi les propagateurs de l’école de Viotti, citons Jean-Baptiste Philémon de Cuvillon (1809-1900), élève de Habeneck, qui a laissé un Prélude pour le violon (1847, inédit).

    Parmi les études ou caprices écrits par des violonistes, mais qui ne sont pas restés au répertoire, citons encore les travaux de Ferdinand David (1810-1873), collaborateur exemplaire de Mendelssohn, qui régna un temps en maître sur la scène germanique : 6 Caprices opus 9, 6 Caprices opus 20 et 25 Études, Caprices und Charakterstücke (opus 39). Citons aussi une transcription étonnante des études pour piano opus 70 de son ami Ignaz Moscheles. Rappelons, par ailleurs, que David a réalisé le premier accompagnement de piano des Caprices de Paganini. Mentionnons encore, parmi d’autres musiciens et partitions à redécouvrir, 12 Caprices et 12 Études de Heinrich Aloys Praeger (1783-1854) et 24 Études opus 33 de Albrecht Blumenstengel (1835-1895). Enfin, Johann Wenzel Kalliwoda (1801-1866), compositeur important et excellent violoniste, originaire de Prague mais qui fit carrière principalement en Allemagne, a laissé 6 Caprices ou Études (opus 87).

     Charles de Bériot (1802-1870), figure de proue de l’école franco-belge, a composé un corpus impressionnant d’études et autres caprices. Ces travaux, qui étaient tombés quelque peu en désuétude, sont réévalués de nos jours et appréciés tant pour leurs vertus pratiques que pour leur richesse d’écriture. Un volume de 60 Études de concert (opus 123) rend compte de l’ampleur de la tâche, qui rassemble et concentre une vaste expérience de concertiste et de pédagogue. Citons encore des cahiers isolés : 10 Études opus 9, 12 Études caractéristiques opus 12, 6 Études brillantes opus 17, 3 Caprices opus 36, 3 Études caractéristiques opus 37, ou encore 20 Études élémentaires, en deux parties, opus 75. Une curiosité retrouvée : 12 Caprices opus 1 de Jules Troupenas, « dédiés à son ami Charles de Bériot ». Parmi les élèves de Bériot, citons Johann Christoph Lauterbach (1832-1918), qui a écrit 2 Concert-Etüden (opus 5), Jesus de Monesterio (1836-1903), chef de file de l’école espagnole et auteur de 20 Études artistiques de concert (2 volumes) ou encore Nicolau Medina Ribas (1832-1900), figure importante de la scène portugaise et auteur de 6 Préludes-études op.33.

    Quelques autres études ou caprices de l’école franco-belge : 6 grandes études opus 2 de François Prume (1816-1849) et 24 Études classiques opus 21, suivies de 24 Études harmoniques opus 46, d’Hubert Léonard (1819-1890). Prume, mort à 33 ans, est passé comme une étoile filante sur la scène du violon, quand son élève Léonard (1819-1890), lui, devint le chef de chantier d’une œuvre pédagogique énorme, s’étendant sur tout le siècle. Successeur de Bériot au Conservatoire de Bruxelles, il eut pour élèves Marsick, Thomson, Marteau, Schradieck… Mentionnons encore son opus 40 intitulé Petite gymnastique du jeune violoniste.

    Henri Vieuxtemps (1820-1881), élève de Bériot, fut – est-il besoin de le rappeler ? – une des plus grandes gloires du violon au XIXème siècle et un compositeur à part entière. La plupart de ses œuvres, notamment ses concertos, ont encore la faveur du public, et ses études, sans doute moins connues, sont restées également au répertoire des violonistes d’aujourd’hui. Les 6 Études de concert, opus 16, sont de vrais morceaux de musique dont la valeur va très au-delà de leur mission pédagogique, et il en va de même d’un opus posthume, autre recueil de 6 Études. Mentionnons encore une curiosité : 6 morceaux pour violon seul, opus 55. Eugène Ysaÿe, élève de Vieuxtemps, triomphera dans un genre qu’il allait contribuer à faire renaître, celui de la sonate pour violon seul. Une Étude posthume, datant de 1886, a été retrouvée et insérée dans le volume des Six Sonates. Mentionnons aussi 10 Préludes pour violon seul, chaque pièce utilisant un intervalle unique (de l’unisson jusqu’aux dixièmes !).

    En restant dans le cercle des violonistes les plus illustres, prenons acte de la popularité dont jouit le recueil de Wieniawski intitulé L’école moderne (opus 10), qui rejoint celle des caprices de Paganini. En vérité, l’œuvre en fournit surtout un complément appréciable et elle est encore utilisée comme tel dans toutes les écoles supérieures. Sa dimension didactique (plus prononcée que dans les très beaux Caprices à deux violons opus 18) n’empêche pas de placer chaque proposition technique dans un écrin musical qui lui confère tout son sens. La liste des pièces est la suivante (première édition, Leipzig 1854) : Le Sautillé (contrôle du rebond), La Vélocité (démanchés vifs una corda, puis couvrant toute l’étendue de la touche), L’Étude (doubles cordes chantantes en legato), Le Staccato (lancé du mouvement par une note de départ brève et incisive), Alla Saltarella (élégance, charme et légèreté), Prélude (discours solennel et polyphonique), La Cadenza (fusées de gammes et gestes de bravoure) et Le Chant du bivouac (maitrise des accords). S’y ajoutent Les Arpèges (variations sur l’hymne autrichien, qui se détache sur un fond volubile et ornemental) et enfin Exercices de trilles (foisonnement de combinaisons et configurations de doigts, le plus souvent en accompagnement de figures mélodiques).

    Parmi les violonistes polonais contemporains de Wieniawski, mentionnons Appolinaire de Kontski (1825-1879) auquel on doit L’Echo (Étude-Caprice opus 5) et également 6 Caprices-Études artistiques (opus 16). Enfin, saluons le Français Emile Sauret (1852-1920), un des meilleurs élèves de Wieniawski (et aussi de Bériot et Vieuxtemps), dont l’imposante cadence écrite pour le premier concerto de Paganini témoigne de sa virtuosité hors du commun. Eminent professeur établi à Londres, il a laissé un intéressant recueil de 24 Études-Caprices (opus 64) édité chez Simrock en 1903.

    En faisant un grand bond en avant dans le temps, nous pouvons honorer au passage l’école polonaise du XXème siècle en la personne de la compositrice Grazyna Bacewicz (1909-1969), excellente instrumentiste dont le riche catalogue d’œuvres pour violon comprend 4 Caprices.

    Retour au XIXème siècle : souvenons-nous que Wieniawski fut l’élève de Lambert Massart au Conservatoire de Paris, un professeur exceptionnel (continuateur dévot de l’œuvre de Kreuzer) qui forma nombre de violonistes de premier plan (Fritz Kreisler est passé par sa classe). Son collègue Delphin Alard (1815-1888), nommé au Conservatoire la même année (1843) fut, quant à lui, le successeur de Baillot, et son action pédagogique n’eut rien à envier à celle de son illustre prédécesseur (il fut notamment la maître de Sarasate). Il est juste de dire que l’héritage de Massart et de Alard fait partie de la légende de l’institution et aussi de l’école française de violon. Alard a beaucoup écrit pour son instrument et son catalogue fait la part belle aux pièces en solo. Qu’on en juge : 6 Études opus 2, Études caractéristiques opus 18, 10 Études artistiques opus 19, 24 Études-Caprices opus 41 et enfin 20 Études opus 53 réunies sous le titre générique L’Art moderne. Un tel corpus suscite de nos jours un regain d’intérêt. Alard compta parmi ses élève une personnalité fascinante, José White Lafitte (1835-1918), virtuose et compositeur cubain, dont le talent s’imposa rapidement dans le milieu musical parisien. Ses 6 Études opus 13, toujours surprenantes d’inventivité, exigent un niveau technique qui, encore aujourd’hui, relève de l’exception (les dédicataires en sont successivement Alard, Sivori, Vieuxtemps, Wieniawski, Léonard et Secundino Arango). Citons encore ses Nouvelles Études (opus 33), qui ont vu le jour par la suite. Bien loin de ces exploits techniques, signalons encore, dans le domaine de la pédagogie progressive issue du Conservatoire, un recueil signé Emile Poilleux (1866-1924), 20 Études chantantes et caractéristiques (Edit. Combre). Dans le catalogue Combre, on trouve aussi un cahier totalement tombé dans l’oubli (24 Études d’Eugène Malézieux).

    Chez les Italiens du tournant du XXème siècle, nous trouvons à nouveau des compositeurs d’études. Citons 6 Études opus 8 d’Emilio Pente (1860-1929) et surtout les excellentes 30 Studi a corde doppio d’Enrico Polo (1868-1953) publiées en 1922 chez Ricordi. Le même auteur a produit également 12 Studi di tecnica per violino et 25 Studi progressivi fino alla quinta posizione.

    Jenö Hubay (1858-1937), père de la prestigieuse école hongroise de violon et compositeur de valeur (des opéras, des œuvres vocales et symphoniques, une abondante musique de chambre…) n’a pas dédaigné le genre de l’étude, dont il a fait bénéficier ses élèves : 6 Études de violon pour développer la technique de l’archet (opus 63), 6 Études pour développer la technique de main gauche (opus 64), et 10 Études concertantes (opus 89). Elles ne figurent plus, sauf exception, au répertoire des professeurs actuels. En restant en Europe centrale, mentionnons une curiosité : un Capriccio inédit de Joachim. Et admettons, ce que l’on peut contester, que le très populaire Recitativo und Scherzo-Caprice de Kreisler entre dans la catégorie des œuvres examinées ici. Autre curiosité : 16 Études transcendantes sur la corde de sol (!) de Itsvan Kotlar, dédiées à Hubay (Enoch).

    Autre chef de file d’un creuset national, Otakar Sevcik (1852-1934), héritier et propagateur de l’école pragoise, s’est voulu, quant à lui, pur instrumentiste. Considéré comme un fondateur de la pédagogie moderne du violon, il a laissé un catalogue imposant d’ouvrages didactiques devenus, au fil du temps, des outils majeurs de formation. Bien que réunis sous l’appellation d’études, ces travaux n’entrent pas exactement dans la définition que nous avons pu donner de ce genre de composition, sauf à considérer comme un morceau à part entière telle ou telle variante d’un schéma initial (voir, par exemple le célèbre cahier des 40 Variations opus 3). La somme est monumentale, qui rassemble des milliers d’exercices ne laissant dans l’ombre aucun compartiment de la technique et témoignant d’une approche analytique, quasi obsessionnelle et sans doute indépassable, de ses mécanismes ; une perspective qui fait du geste instrumental une œuvre en soi, qui se suffirait presque à elle-même. Sans doute, selon certains, est-ce là sa limite, et il convient certainement de savoir faire des choix, d’utiliser la méthode avec discernement. Outre les variations déjà citées, mentionnons la série des Études de la technique du violon : l’opus 1 en 4 volumes (les positions…), l’opus 2 en 6 volumes (technique d’archet), l’opus 6 (les débuts) en 7 volumes, l’opus 7 (vibrato, trilles, doubles cordes…) en deux volumes, puis les cahiers 8 (démanchés) et 9 (doubles cordes avancées)… S’ajoutent une Ecole d’interprétation opus 16, une Ecole de l’intonation sur une base harmonique opus 11, et puis des Études analytiques de concertos (Mendelssohn, Brahms, Tchaïkovski, Paganini, Wieniawski, op. 21, 18, 19, 20, 17…)

    Pour préciser les choses, nous n’avons pas retenu ici les œuvres de ces pédagogues importants que furent Henry Schradieck (1846-1918) ou Demetrius Constantine Dounis (1893-1954). Leurs travaux, bien que présentés comme des Études, entrent plutôt dans le corpus des exercices (intégrés ou pas à une méthode) ; une précision valable pour d’autres auteurs.

    Hans Sitt (1850-1922), violoniste et altiste originaire de Prague, fut également considéré comme un des meilleurs pédagogues de son temps. Un vaste ensemble de 100 Études (5 volumes) a encore les faveurs de certains professeurs d’aujourd’hui, notamment les cahiers qui concernent la formation des enfants. Sitt fut l’altiste du Quatuor Brodsky dont fit partie également le violoniste Ottokar Novacek (1866-1900) dont la notoriété repose entièrement sur son célébrissime Moto perpetuo. Citons encore Ferdinand Laub (1832-1875), qui a écrit 3 Concert-Etüden opus 13, et Franz Ondricek (1857-1922), créateur du concerto de Dvorak, auteur de 15 Künstler-Etüden.

    Léon Minkus (1826-1917) est un cas à part. Né à Vienne et brillant violoniste, il est surtout connu en tant que compositeur des Théâtre impériaux de Saint-Pétersbourg (ses ballets, comme La Bayadère sont encore très populaires). Il a écrit 12 Études pour violon qui figurent en bonne place dans le cursus de formation des écoles russes. Le détour par la Russie permet d’évoquer une figure complètement oubliée, Alexei Lvov (1798-1870), qui a composé 24 Caprices dans les 24 tons de la gamme. Signalons aussi 8 Études et un Caprice (Récitatif et Toccata) de Konstantin Mostras (1886-1965), un des grands maîtres de l’école russo-soviétique.

    Il est certaines études qui n’ont pas fait l’objet d’un cahier séparé, mais furent insérées dans des méthodes, en conclusion de commentaires ou d’exercices spécifiques. C’est le cas, par exemple, dans les 8 volumes de la méthode de Léopold Auer (Carl Fisher) ou dans les derniers volumes de L’école moderne de William Henley (où le violon, comme un juste retour des choses, s’empare à son tour des pages les plus virtuoses de Liszt !) D’autres pédagogues ont fait le choix de publier des anthologies où divers caprices ou études sont présentés dans un ordre déterminé. Plusieurs recueils d’Edouard Nadaud (Edit. Costallat), d’E. Thibaux (Edit. Combre) ou encore les douze cahiers de la collection Mathieu Crickboom (Edit. Schott Frères 1924), par exemple, contiennent, aux côtés des classiques du genre, des partitions rares. Chez le premier, on découvre Maurer, Haït, François Schubert (de Dresde), Eusebio Dworzak von Walden… chez le second on trouve les Alday, père et fils, et chez le dernier, des compositions de Mayseder, Grünwald, Wohlfahrt, Meerts, Wéry… Nadaud et Crickboom – il convient de le remarquer – révèlent plusieurs études de Louis Spohr. Celles-ci sont devenues difficilement trouvables, sauf à les chercher au sein des volumes de la Violinschule, et on peut s’en étonner quand on sait l’importance du musicien et la place qu’il occupe dans l’histoire du violon. Quelques recherches permettent de savoir que François Schubert a publié 9 Études (dédiées à Ernst), Eusebio Dworzak von Walden 6 Caprices, Louis Maurer 9 Études ou Caprices (opus 39), M. Haït 30 études progressives réparties en 5 volumes, Ad. Grünwald 36 Études spéciales, Mayseder 6 Études, Nicolas-Lambert Wéry 6 Études opus 43, Lambert Joseph Meerts une suite d’Études caractéritiques regroupées sous le titre générique Le mécanisme du violon. Les compositions de Franz Wohlfahrt (1833-1884) ne sont pas oubliées des pédagogues, notamment celles qui concernent les premières années d’apprentissage ; mentionnons ses 60 Études opus 45 (2 vol.) et ses 40 Études opus 54. Dans la même ligne, citons aussi les 100 Etüden de Ferdinand Küchler (1867-1937) et les travaux de son collègue du conservatoire de Leipzig, Richard Hofmann (1844-1918) : 14 Etüden op.74 et Melodische Doppeldriff-Etüden op. 96. Parmi les anthologies, signalons celle d’Arthur Seybold (Neue Violin-Etüdenschule) et, plus récemment, la collection rassemblée par Pierre Doukan pour les éditions Billaudot (14 cahiers), qui permet aux jeunes violonistes d’aujourd’hui de suivre à nouveau, de manière graduée, le tracé des écoles modernes.

    Il est un sujet qui n’a pas été abordé, qui concerne les Études directement inspirées du répertoire de quatuor ou d’orchestre. Certains ont considéré, en effet, que des extraits ou arrangements de pages célèbres, présentés comme des pièces autonomes avec des difficultés spécifiques, constituaient un bon matériau de travail ou d’introduction à des œuvres importantes, ou encore de préparation aux auditions professionnelles. Les fameux recueils de traits d’orchestre (voir les cahiers de Joseph Gingold pour IMC) en fournissent un bon exemple. Quant aux Études rythmiques de Meerts sur Beethoven ou celles d’Armand Parent (1863-1934) intitulées Exercices pour le violon d’après les 17 quatuors de Beethoven, elles ont connu un réel succès en leur temps. On peut citer aussi les 6 Études sur Wagner de Ludwig Abel (1835-1895) ou encore le 12 Études d’après le Rigoletto de Verdi de Vincenzo Corbellini (1825-1887).

    On le voit, les listes sont presque infinies et toujours ouvertes à la recherche. Il est difficile de prétendre à l’exhaustivité dans ce domaine et, par ailleurs, les renseignements font souvent défaut, même à l’heure de l’internet, sur tel ou tel auteur. Un autre aspect des choses apparait dès qu’on se penche sur des ouvrages du passé, qui a trait à une phraséologie ou un vocabulaire d’un autre âge, avec des titres explicatifs interminables ou simplement délicieusement naïfs ; autant de signes révélateurs de l’esprit d’un temps. Le procédé n’est pas nouveau et on le trouve à foison chez les Anciens, mais il prend un cachet parfois franchement pittoresque dans le cadre des écoles modernes. On peut ainsi s’amuser de l’appellation Études mignonnes, qui désigne la section des débutants au sein des 60 Études mélodiques d’Auguste Samie (pédagogue du XIXème siècle édité chez Leduc). On peut aussi sourire de la prose qui, sur la couverture d’un recueil ou d’une méthode, en décrit minutieusement le contenu. Nous en proposons ici quelques échantillons.

      Alberto Bachmann : Gymnastique à l’usage des violonistes pour le développement de la force de la main gauche, précédée d’une Étude anatomique de la main gauche par Philippe Lacroix (Paris, Fischbacher, 1914).

    Marcel Herwegh : Le Pupitre du violoniste musicien. Conseils et plan d’entraînement journalier conforme aux exigences de la musicalité moderne.

    Emile Lévêque : Étude gymnastique pour violon seul sur le premier prélude de Jean-Sébastien Bach.

    Luis Alonso : Le Virtuose moderne sur le violon, technique et gymnastique nouvelles pour arriver à la plus grande virtuosité ; méthode spéciale pour l’archet, pour le 4ème, 3ème,2ème et 1er doigt de la main gauche, avec une suite de Préludes, Allegros, Cadences et Variations (Edit. Nocosias et Cie).

    Moins comique mais tout aussi prolixe, le remarquable ouvrage de Suzanne Joachim-Chaigneau : Aperçus modernes sur l’art d’étudier, suivis de 20 exercices quotidiens essentiels à l’entretien et au développement de la technique de violon (Edit. Max Eschig 1936, avec Avant-propos de Fritz Kreisler et Lucien Capet).

    Ce genre de littérature, dont les traités ne furent pas avares et qui fleure bon les bancs de l’école, ne saurait faire oublier pour autant ses vertus pratiques et les éléments de grammaire instrumentale qu’elle a su transmettre ; et reconnaissons que nombre de pédagogues, à l’instar des instituteurs de jadis, ont été les serviteurs fidèles d’un artisanat dont on ne dira jamais assez à quel point il est noble et difficile. A l’évidence, le vaste matériau des Études a pleinement joué son rôle dans le chantier éducatif et fourni un support indispensable à la formation de plusieurs générations de musiciens.   

     On l’a vu, ces Études furent l’œuvre de violonistes-compositeurs (ou compositeurs de circonstance…)  Dans le siècle écoulé, peu de purs compositeurs ayant par ailleurs joué du violon se sont risqués à l’exercice (ni Martinu, si l’on exclut ses Études pour deux violons ou avec piano, ni Milhaud, ni Honegger, encore moins Sibelius…) et on ne peut guère citer que les Études caractéristiques for violin solo opus 24, œuvre de jeunesse d’Edward Elgar (publiée, il est vrai, dans les dernières années du XIXème siècle) ou plus tard les Übungen für Geige de Hindemith pour démentir ce constat. Plus tard encore, on peut encore citer Charles Chaynes, qui a écrit deux cahiers parus chez Billaudot. Ancien élève de Gabriel Bouillon au Conservatoire, il s’était inquiété de l’absence d’études en phase avec l’écriture moderne (dans la France d’aujourd’hui on peut mentionner des partitions d’Anthony Girard, de Michel Merlet ou un vaste recueil inédit d’Antoine Tisné, qui entrent plus ou moins dans cette catégorie ; et en Allemagne les récentes Études de Jörg Widmann proposent également d’intégrer des modes de jeu contemporains). Le genre, malgré ces exceptions, parait s’éloigner de plus en plus de sa vocation pédagogique, et tout se passe comme s’il s’agissait de témoigner du fait que tout a été réalisé dans ce domaine. Il ne resterait qu’à l’évoquer sur le mode de l’hommage distancié, du trompe-l’œil, ou du procédé allusif (exemple extrémiste : les Freeman Études de John Cage). Les Caprices, en revanche (voir les pièces de Krzystof Penderecki, Philippe Hersant ou encore les Sei Capricci de Sciarrino…), ont recouvré leur liberté première et trouvé aisément leur place dans la famille des œuvres pour violon seul. Celles-ci ont connu un développement considérable au XXème siècle et force est de reconnaitre que le flot ne s’est pas tari de nos jours. En prenant acte de la disparition probable de l’Étude, au moins sous sa forme première, nous devons sans doute en tirer toutes les conséquences et reconnaitre que la technique instrumentale, arrivée à un point de développement indépassable, est sans doute condamnée à puiser encore et toujours dans les gisements de son passé pour maintenir son niveau, et servir un répertoire qui ne cesse de s’élargir en amont et en aval de son histoire. 

    Alexis Galpérine

  • Les enjeux des classes de lecture à vue : du signe au son, ou de la notation à la première réalisation

    Les enjeux des classes de lecture à vue : du signe au son, ou de la notation à la première réalisation

    Diana Ligeti, Lucie Maudot-Kayas et Jérôme Julien-Laferrière
    Extrait de la revue n°1 du CNSMDP, janvier 2013

    Résumé

    La discipline lecture à vue/déchiffrage était au départ une spécificité de l’enseignement musical français. Avec cet article, nous souhaitons lever un peu le voile de mystère qui l’entoure souvent. Nous exposerons quelques-unes de nos préoccupations et le résultat de recherches menées afin que notre discipline puisse réellement répondre à un besoin de l’étudiant.

    La problématique de la notation musicale se trouve au cœur du processus de lecture. La lecture à vue est l’art de la première interprétation (Sylvaine Billier), mais aussi un moyen de découverte ludique du répertoire. Elle se propose d’enseigner les mécanismes qui permettent une approche rapide et aisée d’une partition.

    Dans cet article, nous nous interrogerons aussi sur les processus de transmission de la pensée musicale qui échappent à la notation. Notre approche se propose de révéler les similitudes et les différences entre l’apprentissage de la lecture à vue des instrumentistes à cordes et des instrumentistes à vent. Cet article s’appuie sur des ouvrages traitant des styles musicaux et de l’histoire de l’interprétation, des partitions allant du manuscrit aux différentes éditions ainsi que des témoignages de grands interprètes.

    La consultation des archives et documents officiels du Conservatoire a permis de comprendre de quelle manière cette discipline s’est imposée comme un élément important dans la formation de nos jeunes musiciens, un gage de plus de leur insertion professionnelle et de la richesse de leur culture musicale et artistique.

    La discipline lecture à vue/déchiffrage est une spécificité de l’enseignement musical français. Les examens de lecture à vue et l’obtention de récompenses dans cette discipline sont attestés par les archives du Conservatoire au début du XXe siècle. En 1919, le pianiste Jacques Février fut le premier à obtenir la « médaille de lecture à vue ». Les cours de lecture à vue pour les « pensionnaires du chant » datent de 1827 et la Médiathèque du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris conserve des « morceaux de déchiffrage » originaux donnés pour l’obtention du « prix ». Les plus anciens datent de 1901 et sont signés entre autres par Gabriel Fauré et Gabriel Pierné. L’histoire de l’enseignement de la lecture à vue au Conservatoire de Paris mériterait qu’un article lui soit consacré entièrement. Aujourd’hui, les établissements français ne sont plus les seuls à l’enseigner, mais on peut parler d’une tradition singulière et bien ancrée dans le temps. Dans la structure de notre enseignement musical, la lecture à vue occupe une place importante, tant par l’étendue des répertoires que par les domaines musicaux traités. Cet article se propose de lever un peu le voile de mystère qui entoure souvent cette discipline. Il est dédié à notre collègue Jérôme Julien-Laferrière qui vient de nous quitter et qui s’y était impliqué avec tant d’espoir. L’article s’intéressera surtout à la spécificité de la lecture à vue pour les instruments à cordes et, partiellement, pour les instruments à vent.

    Selon Sylvaine Billier, le déchiffrage est « l’art de la première interprétation »1, mais aussi un moyen de découverte ludique du répertoire. Notre discipline « académique » de « lecture à vue » se propose donc d’enseigner les mécanismes qui permettent une approche rapide et aisée d’une partition. La première partie de notre article sera consacrée aux implications de la notation lors du premier abord d’une partition. Puis nous aborderons certains aspects techniques de la lecture. En conclusion, nous nous intéresserons à la place de la transmission non écrite dans le processus de lecture à vue.

    Pour une pratique musicale riche et variée, il paraît essentiel de pouvoir aborder les partitions avec aisance et rapidité d’assimilation. Dans nos systèmes de concours et de recrutement, le temps imparti à cette appropriation est souvent très réduit. Ainsi, au Concours Reine-Élisabeth à Bruxelles, les finalistes disposent d’une semaine pour apprendre un concerto imposé, spécialement écrit pour le concours et joué avec orchestre ; lors des recrutements pour les places d’orchestre, les candidats ont à peine un mois pour se préparer… Il faut donc connaître les moyens d’aborder une partition, de la déchiffrer au plus vite afin de garder du temps pour l’assimilation et le recul nécessaire à une véritable interprétation. Les situations où un musicien se trouve dans la nécessité de lecture à vue sont multiples : travail individuel, musique de chambre, répétitions d’orchestre… L’utilité d’une pratique de la lecture à vue paraît donc évidente.

    Afin d’acquérir des réflexes d’exécution, la première étape reste l’écoute « intérieure ». La musique doit commencer avant que le musicien ne touche l’instrument, comme l’ont préconisé nombre de grands interprètes tels Walter Gieseking2 ou Yo-Yo Ma3. Entendre avant de jouer est une aptitude à cultiver de manière transversale, aux confins de la formation musicale, de la culture musicale et de la pratique instrumentale. Comprendre une partition avant de l’exécuter implique l’identification des éléments du langage musical et du style du compositeur. La somme de connaissances accumulée tout au long de l’apprentissage aidera à structurer la lecture et à utiliser les bons « ingrédients » au bon endroit. L’enseignement de la lecture à vue aide à organiser ces connaissances, à les ordonner pour une utilisation optimale, comme on le verra plus loin.

    Pour comprendre un langage musical comme pour toute interprétation, le choix des éditions et la relation aux sources sont des démarches indispensables. Si on souhaite utiliser une édition Urtext, la partition seule ne suffit pas à la restitution correcte par manque d’indications de nuances, de ligatures, etc., mais aussi à cause de la présence d’incohérences. Pour combler ce manque d’informations, les interprètes doivent utiliser tout un arsenal de connaissances. Les autres éditions sont déjà des partis pris du point de vue du style et de l’interprétation. Donc, le choix de l’édition est déjà un premier pas vers l’interprétation. Il est souhaitable de faire ce choix en connaissance de cause. Nos cours se proposent de donner aux étudiants les moyens les plus pratiques pour appliquer et croiser leurs connaissances instrumentales et celles acquises dans d’autres disciplines pour que le premier contact avec une partition ne soit pas un frein à son assimilation. La connaissance du style du compositeur et des pratiques musicales de son temps peut donner des indices sur les indications « sous-entendues » dans la partition. Donc, avant l’apprentissage d’une œuvre, nous devons rattacher les réflexes de lecture à chaque style et chaque compositeur. On ne déchiffre pas avec les mêmes outils une œuvre du répertoire classique ou baroque, comme Bach, et une pièce moderne ou contemporaine, de Webern ou Ligeti par exemple. Nous devons nous mettre dans un fonctionnement approprié à la fois technique et musical. L’histoire de la notation est longue et riche en recherches destinées à rendre un symbole le plus précis possible quant à l’effet sonore souhaité. Il s’inscrit dans une pratique et rend compte des impératifs qui dépassent le cadre musical strict. Les mêmes signes ne veulent pas dire la même chose chez différents compositeurs et un même effet sonore ou une même indication musicale peuvent être notés différemment. Pour donner un exemple concret, nous trouvons « rubato » chez Debussy, « sans rigueur » chez Ravel, pour semble-t-il, un même sentiment de flottement du temps musical (en même temps, « rubato » se réfère à un répertoire plus ancien, comme Chopin, tandis que « sans rigueur » est nouveau et existe également chez Debussy). Avec nos instruments modernes nous ne comprenons plus très bien la différence d’effet sonore entre le « keil » (larmes, griffes, carottes) et le « staccato », qui paraît pourtant si claire dans les traités de Leopold Mozart4 ou Quantz5. Il en va de même avec la notation du sfzfz, etc. À quel effets sonores correspondent ces signes? Certaines partitions nous laissent douter de la conduite à tenir car les signes et indications sont ambiguës : comment trancher dans le cas du « animato dolce sostenuto » de Debussy (comme par exemple dans la Sonate pour violoncelle et piano) ? La notation de la musique contemporaine n’a pas encore opté pour une règle « universelle » et les compositeurs utilisent leurs propres signes. Ainsi existe-t-il au moins trois notations différentes pour les quarts de ton et pour les harmoniques, même si ces effets existent et sont notés depuis longtemps (le compositeur mexicain Julian Carrillo (1875-1965) est probablement le premier à écrire en 1895 un quatuor à cordes utilisant des quarts de tons ; cf. les articles consacrés aux micro-intervalles dans le dictionnaire Larousse, Paris, Éditions Larousse, 2000 et le New Grove, Londres, MacMillan, 2001).Les questions soulevées dès la première lecture d’une partition imprègnent l’interprétation future. Dans les classes de lecture à vue, nous nous efforçons de donner aux étudiants un éventail le plus large possible d’exemples, de notions de symboles de notation et de style correspondants, afin que le chemin entre la lecture et l’assimilation finale d’une œuvre soit le plus court possible.

    La compréhension du langage passe par l’identification des éléments qui le structurent. Un de ces éléments est la forme. Un repérage rapide des grandes sections ou des éléments plus courts qui jalonnent la forme simplifie la lecture ; cela permet d’anticiper des formules et d’identifier les répétitions. La lecture de pièces très simples, comme celles de Devienne pour les vents ou certains quatuors classiques (premiers quatuors de Haydn ou ceux du chevalier de Saint-Georges par exemple) pour les cordes, permettent de s’y exercer. La réexposition d’une forme sonate ou le refrain d’un rondo, les séquences et les marches harmoniques sont autant d’éléments qui, une fois repérés, simplifient la lecture car ils ont été « déjà vus ». Les différents paramètres du son (hauteur, durée, intensité et timbre) n’ont pas la même importance dans la notation selon les époques, les formes diffèrent selon les styles. Rattacher la pièce à une forme et un genre donnés permet d’anticiper et cette anticipation s’applique aussi au parcours tonal. La conscience de la tonalité dans laquelle on joue est primordiale à la lecture de Bach, par exemple. La perte de l’ancrage auditif dans une tonalité donnée fait oublier quasi systématiquement la sensible dans les modulations à cause des nombreux chromatismes. C’est le cas surtout pour les mesures très longues avec beaucoup d’ornements où une sensible est notée au début de la mesure, comme dans le premier mouvement de la Sonate en mi majeur pour violon et clavecin obligé BWV 1016 ou le mouvement lent de la Sonate en ré majeur pour viole de gambe et clavecin obligé BWV 1028. Certains éditeurs rajoutent même plusieurs fois la même altération dans une même mesure pour éviter l’oubli !

    Les indications d’interprétation apparaissent tardivement dans notre histoire occidentale. Selon Sylvie Bouissou, Christian Goubault et Jean-Yves Bosseur, la notation des termes génériques de nuances se généralise autour de 17506. Par exemple, on ne trouve que très peu de nuances chez Bach, et elles sont principalement liées à l’effet d’écho (exemple : dans le Prélude de la 6e Suite pour violoncelle seul, on retrouve une alternance f/p pour des mesures qui se répètent) ou de tempo. Il y a très peu d’indications d’expression chez Mozart ou Haydn. Le musicien doit, dès la lecture, s’inscrire dans un caractère et opter pour un tempo adéquat même si ces éléments ne sont pas notés. Il y aura moins d’erreurs rythmiques si l’on ressent le caractère ternaire d’un menuet ou d’une valse.

    La notation des effets de timbre est encore plus tardive et de ce fait souvent ignorée à la lecture. Même si l’on trouve déjà des pizz et autres effets dans les « madrigaux dramatiques » de Monteverdi (par exemple dans Le Combat de Tancrède et Clorinde de 1624), qui semble les avoir inventés pour des besoins scéniques7, la notation d’effets de timbre de plus en plus variés n’intervient systématiquement que dans la musique des XXe et XXIe siècles. Ce paramètre devient même fondamental et constitutif pour la musique spectrale ! Le Trio à cordes de Giacinto  Scelsi (Éditions Salabert, Paris, 1990), par exemple, n’est écrit que sur une seule note par mouvement. Donc, en fonction du répertoire, il est important, dès la lecture, de mettre chaque paramètre du son (hauteur, rythme, nuance et timbre) dans le contexte et d’adapter le niveau d’exigence en fonction de l’importance du paramètre. Les fins ajustements nécessaires à une interprétation appropriée viendront ensuite.

    Pour toutes ces raisons, la lecture à vue ne doit pas être une action « mécanique » qui se résumerait à voir un signe et le restituer. Le résultat de la lecture est plus convaincant si on l’inscrit dans son contexte musical : un rythme est mieux lu dans le caractère, la hauteur des notes plus juste si le contexte harmonique est compris, les gestes techniques plus adéquats dans un phrasé et un geste musical.

    De tous les outils nécessaires à une lecture aisée, le plus important reste donc (nous l’avons déjà évoqué) l’entraînement à l’écoute intérieure, la lecture sans instrument. Avec cette conviction, nous pouvons même essayer de pratiquer la lecture à vue « par cœur » (ce qui peut sembler paradoxal, « à vue » semblant s’opposer totalement à l’idée de « par cœur ») : l’interprète lit d’abord sans instrument un fragment de partition, afin de le restituer ensuite par cœur. Donc, nous partons de la lecture d’un signe, en passant par l’écoute interne et la compréhension musicale, pour arriver à la mémoire. Le réflexe tactile, celui du jeu, intervient seulement après. Une des raisons du trou de mémoire lors d’une exécution par cœur vient du décalage entre le réflexe tactile et la mémoire « intellectuelle ». (Cet exercice est réalisable facilement, dans le cas de la musique de chambre, avec le début du Quatuor op. 59 no 3de Beethoven, ou du mouvement lent du Trio op. 9 no 3toujours de Beethoven, ou encore avec les chorals de Bach.)

    Une bonne lecture à vue se base sur la compréhension du texte musical au-delà de la question de la réalisation technique. D’abord il faut vérifier qu’on entend. Ensuite, on imagine les doigtés, les positions, les difficultés sans instrument. Car pendant la réalisation instrumentale, il faudra réaliser plusieurs choses en même temps : jouer, s’écouter et écouter les autres dans le cas de la musique de chambre ou de l’orchestre, vérifier que ce que l’on joue est conforme à ce que l’on voit sur la partition, et avec ce qu’on imagine devoir être le résultat final. Pour cela, le meilleur entraînement est la lecture en groupe en musique de chambre. Et même quand on joue le répertoire pour instrument seul, un tel entraînement permettra de mieux percevoir l’harmonie sous-entendue dans le discours mélodique.

    À la lecture comme à l’exécution finale, le choix du tempo est fondamental. Selon Rudolf Kolisch8, le tempo garantit la perception du caractère et l’écoulement adéquat du temps musical. Hans von Bülow disait : « au commencement était le rythme »9. Pour la lecture à vue ce serait plutôt : au commencement était le tempo dans lequel on réalise le rythme… et dont la pulsation est le cadre « a priori ». À la première lecture, on remplit les temps avec ce qu’on peut, en éliminant la surcharge qui la ralentirait, car il faut conserver le tempo quoi qu’il arrive, quitte à simplifier le rythme. Le but doit être de lire un mouvement en entier sans s’arrêter. Lors d’une répétition d’orchestre, un instrumentiste doit être capable de suivre sa partition jusqu’au bout même s’il ne joue pas tout. Le comble du déchiffrage serait de ne pas jouer une seule note mais de savoir où elles auraient du être jouées !

    La simplification du texte à la lecture doit être vue comme un outil de secours, un geste qui sauve dans des passages compliqués. Au déchiffrage, selon la situation musicale dans laquelle se trouve l’interprète, la complexité de la partition et son propre niveau de lecture à vue, il sera amené à utiliser tous les degrés possibles entre une lecture de détail et une lecture globale avec des éléments simplifiés. Comme souligné plus haut, pour certaines partitions, il faut choisir pour donner l’importance prépondérante aux paramètres du son les plus appropriés. Dans son livre La Magie du déchiffrage, Pascal Le Corre10 conseille de s’exercer en ne jouant que le premier temps de chaque mesure, pour obliger les yeux à parcourir la partition à la même vitesse, quel que soit le contenu de cette mesure. Cet exercice permet de renforcer le sentiment de la pulsation. S’imaginer être son propre chef d’orchestre permet de se donner un cadre pour la lecture à vue, rester dans la pulsation, se rattraper sans décrocher à la moindre erreur. Ainsi, même à la lecture, on peut restituer l’esprit d’une œuvre sans en respecter parfaitement la lettre.

    Pour bien réussir une lecture à vue, il est nécessaire d’avoir certains réflexes dans le domaine de la technique instrumentale. Le chemin entre la lecture et la réalisation finale en sera écourté. Il faut par exemple connaître et apprendre à appliquer les schémas de doigtés et de positions, les règles pour les coups d’archets en fonction des styles pour les cordes (pour le style classique, la Méthode de Leopold Mozart citée plus haut reste la référence), les règles qui s’appliquent aux choix des respirations pour les vents, les formules types de « marches harmoniques » pour les pianistes… Pour les instrumentistes à cordes, même le choix d’un doigté implique des connaissances stylistiques : le passage d’une position à l’autre, un démanché articulé ou anticipé, le glissando et l’emploi du vibrato sont autant d’éléments dont on peut se servir, même à la lecture. La célèbre polémique entre Paul Bazelaire11 (démanchés anticipés qui impliquent un glissando plus prononcé, justesse « tempérée ») et Pablo Casals12 (démanchés articulés, justesse expressive) étalée dans la revue Le Violoncelle (revue des violoncellistes amateurs et professionnels entre 1920-1930 et ressuscitée depuis avril 2001 par l’Association française du violoncelle) est un exemple de parti pris stylistique. La dispute13 entre Joseph Joachim14 et Pablo Sarasate15 est tout aussi célèbre et révélatrice.

    Pratiquer la lecture à vue aide à apprendre à chercher ses propres doigtés. De grands interprètes et pédagogues nous aident dans cette recherche. Par exemple, les violoncellistes peuvent s’inspirer de la méthode de János Starker, qui fait une belle synthèse de l’utilisation actuelle des doigtés16. Les doigtés « modernes » de violoncelle (par positions, écart entre les doigts d’un demi-ton, extensions entre 1er et 2e doigt) datent de Duport17.On comprend qu’avec l’évolution du répertoire, une innovation constante est requise pour faire face aux difficultés d’une partition et qu’un doigté approprié se trouve en fonction du style et de l’œuvre.Trop souvent, on utilise un doigté parce qu’il est marqué dans une édition, sans se poser plus de questions. Pour les violoncellistes, l’exemple des Sonates de Beethoven éditées par André Navarra (éd. Henle) est parlant : Navarra utilise des extensions énormes et des doigtés en « crabe ». Cela ne convient pas à toutes les mains, mais on applique sans réfléchir parce que c’est dans la partition (ou parce que ce sont les doigtés du professeur !). Un exemple encore plus extrême se trouve dans l’édition des Suites pour violoncelle seul de Bach par Dimitry Markevitch : à l’époque (1964) les cordes à vide étaient bannies pour n’être pas assez expressives. Markevitch préconisait l’utilisation de doigtés très compliqués pour permettre à la phrase d’être la plus expressive possible et au vibrato de se déployer en continu. Aujourd’hui, le sens critique vis-à-vis de telles éditions doit s’imposer dès la lecture.

    On n’utilise pas les mêmes doigtés et coups d’archets en sonate, en quatuor, à l’orchestre ou en solo. Le style et le genre de l’œuvre, le rôle qu’occupe l’interprète du point de vue thématique et dans la forme doivent déterminer nos choix. Ceci n’est pas valable uniquement pour les doigtés ou les coups d’archet. Pour les cordes, l’emploi du vibrato et le traitement de la justesse sont soumis aux mêmes impératifs. Pour les instruments à vent il est aussi indispensable d’acquérir une justesse d’ensemble dès la première écoute. L’emploi d’une intonation « expressive » peut s’exercer dès la lecture sur les répertoires qui la justifient. Comme l’emploi du vibrato, l’intonation a une histoire liée à l’évolution de l’écriture et à l’organologie. Aujourd’hui, il paraît intéressant de « rééduquer » l’oreille à un tempérament inégal quand cela est possible (quatuor à cordes ou quintette à vent, par exemple). Même après l’invention du tempérament égal, certains musiciens sont restés attachés à une justesse expressive, fait attesté par des musiciens de la fin du XVIIIe et du XIXe siècle et par des grands interprètes du XXe siècle. Leopold Mozart préconise une justesse « naturelle » basée sur la série des harmoniques, donc avec des tierces majeures plus petites, tandis que Hummel commence à parler de justesse liée aux tensions harmoniques, soit avec des demi-tons mélodiques plus petits, une sensible plus haute18. À la lecture, nous devons évaluer la pertinence de ce type d’intonation selon le répertoire. La justesse expressive étant liée à la tonalité, il est vraisemblable que le répertoire non tonal puisse se « contenter » d’une justesse tempérée. Le quatuor à cordes qui s’intéresse le plus à la justesse non tempérée est le quatuor Guarneri19.

    D’autres familles d’instruments ont des spécificités qui peuvent être travaillées dès la lecture. Pour le pianiste, l’emploi approprié de la pédale parait primordial tout autant que le contrôle de la respiration pour les instrumentistes à vent. La respiration, profonde et calme, nécessaire pour la concentration et l’intonation, la vitesse de la colonne d’air en ensemble, sont autant d’éléments à utiliser dès la lecture.

    Pour s’exercer à la lecture à vue il existe également des cahiers d’exercices qui ont l’avantage de concentrer en peu de temps les difficultés rencontrées dans le répertoire. On peut citer ici comme exemple les cahiers de Stéphane Wiener, les exercices de Michel Michalakakos pour les instruments à cordes, les déchiffrages d’Odette Gartenlaub pour le piano. Le premier cahier de ce type trouvé à la Médiathèque du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris est celui édité par Leduc en 1903 : « Manuscrits autographes : morceaux manuscrits (exercices de lecture) pour piano des auteurs les plus célèbres avec leurs portraits et leurs signatures ». Mais le terrain de jeu pour la lecture à vue doit être l’ensemble du répertoire… Et non seulement le répertoire du propre instrument de l’interprète mais aussi d’autres répertoires auxquels il n’a pas accès par le biais de son instrument. On peut donner comme exemple d’exercice la lecture d’une pièce du Livre d’orgue de Messiaen en ensemble à vents ou une Sonate en trio pour orgue ou une Invention à 3 voix de Bach en trio à cordes. Il est également possible de mélanger les familles d’instruments pour s’inspirer mutuellement : si on remplace le premier violon d’un quatuor à cordes par un hautbois ou l’alto par la clarinette, les cordes peuvent imiter le phrasé de l’instrument à vent, plus naturel, alors que l’instrument à vent peut essayer d’articuler comme les instruments à archet. Comme ce ne sont pas des pièces écrites pour son propre instrument, le musicien doit utiliser d’autres réflexes de lecture et choix techniques. Pour tous, une pratique de la lecture en transposition permet une approche de styles et de répertoires différents, nécessitant une « gymnastique » intellectuelle bénéfique (comme par exemple : lire des parties de flûte au hautbois ou à la clarinette, des parties de cor au saxophone). La lecture à vue est ainsi une pratique qui favorise l’inventivité sonore et instrumentale, et permet une prise de conscience de tous les aspects du jeu, techniques et musicaux, qui contribuent à la construction de l’interprétation.

    Aussi précise que soit la notation, il y aura toujours des éléments impossibles à quantifier ou à noter. Par-delà la notation, le jugement personnel de l’interprète mettra son empreinte sur la restitution d’une partition. Il n’est pas aberrant de se poser la question même pour la première lecture. C’est dans ce domaine que la lecture à vue se distingue du pur « déchiffrage ». Dépassant le simple décryptage de la signification des signes écrits, les connaissances concernant les styles et les langages musicaux interviennent pleinement ici. Aujourd’hui, nous nous intéressons un peu plus aux « traditions » de jeu20 et nous avons grâce aux traités d’époque retrouvé une idée plus précise de ce que pourrait être une interprétation « historique », défini plus clairement des impératifs selon les époques et les compositeurs. Grâce aux outils modernes tels qu’Internet, nous avons plus facilement accès aux sources, qui ne sont pas uniquement les manuscrits mais aussi les éditions corrigées par les compositeurs eux-mêmes ou les différentes variantes d’une œuvre, révélatrices de sa gestation. Par ailleurs, certaines habitudes de jeu comme, par exemple, la réalisation d’un ornement dans une partition classique est durablement ancrée dans nos oreilles grâce aux enregistrements et il devient difficile d’entendre une partition différemment…

    Il est aussi intéressant de chercher s’il n’y a pas des différences entre la « tradition » de l’interprétation d’une œuvre et ses sources. On peut donner ici comme exemple célèbre le cas des quatuors à cordes de Janáček où le manuscrit ne correspond pas à l’édition réalisée par le Quatuor de Bohême, premier interprète de ces quatuors. Les musiciens du Quatuor de Bohême ont travaillé ces œuvres avec Janáček lui-même, notant, lors des séances de travail, les indications du compositeur. Leur édition reflète mieux la pensée du compositeur car, visiblement, il a souhaité changer beaucoup de choses en entendant son œuvre jouée, sans prendre la peine de modifier le manuscrit (tempi du simple au double, nuances contraires, rajout de mesures, sauts d’octaviation)21. On connaît aussi l’influence d’Eugène Ysaÿe sur la partie de premier violon du Quatuor de Debussy. On peut aisément suivre cette influence en comparant le manuscrit et l’épreuve pour impression de l’éditeur Durand corrigée de la main du compositeur. L’expérience de travail avec les compositeurs vivants confirme l’influence des interprètes dans la gestation d’une œuvre. D’autres exemples témoignent de la difficulté à trouver toutes les réponses nécessaires à une interprétation uniquement dans le domaine de la notation. Le musicologue anglais Cliff Eisen cite l’exemple d’une partition du Quatuor op. 17 no 6 Hob. III:30en ré majeur de Haydn authentifiée comme appartenant à Mozart. Sur cette partition figurent des ajouts manuscrits de la main de Mozart, surtout beaucoup de nuances, dont certaines subites, des soufflets… Cela peut paraître un peu anachronique aujourd’hui car nous nous sommes habitués à voir cette musique de manière plus « épurée ». Par ailleurs, une « tradition » dont on ne peut pas trouver l’origine voudrait que le « diminuendo » de Schubert s’accompagne d’un léger ralentissement, mais pas le « decrescendo ».

    Le sens critique et l’utilisation des connaissances aussi vastes que possible doivent donc se révéler dès la lecture, pour ne pas tomber dans une « habitude » d’interprétation, sans chercher non plus la nouveauté à tout crin.

    Avec cet article nous avons voulu révéler quelques-unes de nos préoccupations, pour rendre notre discipline de lecture à vue/déchiffrage la plus utile possible. Sa transversalité regroupant connaissances théoriques et pratiques dans plusieurs domaines est au service de la rapidité de réaction et de la polyvalence pour la future employabilité de nos étudiants. Il est évident qu’il y a encore beaucoup de questions qui mériteraient d’être traitées et nous le ferons dans un futur que nous espérons proche.

    Nous remercions aussi nos collègues qui nous ont aidé dans nos recherches et l’élaboration de notre article : Anne Bongrain, Patricia Frechon, Marie-Pierre Mantz et Michel Lethiec.

    Bibliographie

    Partitions :

    BACH Johann Sebastian

    Chorals, Henle, Munich

    Triosonates, Breitkopf und Härtel, vol. 6, Wiesbaden

    Sinfonies et Inventions à 3 voix, Henle, Munich

    6 Suites pour violoncelle seul revues par Dimitry Markevitch, Theodor Presser, King of Prussia, 1964

    Sonate en mi majeur pour violon et clavecin obligé BWV 1016, Henle, Munich

    Sonate en ré majeur pour viole de gambe et clavecin obligé BWV 1028, Henle, Munich

    BEETHOVEN Ludwig van 

    Sonates pour piano et violoncelle, Henle, Munich

    Trio à cordes, Henle, Munich

    Quatuors à cordes, Bärenreiter, Kassel

    DEBUSSY Claude

    Sonate pour violoncelle et piano, Durand, Paris, manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale, Paris

    Quatuor à cordes, Durand, manuscrit et première édition corrigée par Debussy, Bibliothèque Nationale, Paris

    DEVIENNE François

    Trio op. 61 no 5, Musica rara, Monteux, France, 1981

    GARTENLAUB Odette

    Préparation au déchiffrage pianistique, Rideau Rouge, Paris

    HAYDN Joseph

    Quatuors à cordes, Doblinger, Vienne

    JANÁČEK, Leós

    Quatuors à cordes, Bärenreiter Urtext, 2007, Philharmonia révision Milan Skampa, 1953, partitions et notes d’éditeur

    MESSIAEN Olivier

    Livre d’orgue, Leduc, Paris, 1953

    SCELSI, Giacinto

    Trio à cordes, Salabert, Paris, 1990

    WIENER Stéphane

    Déchiffrages originaux, Choudens, Paris

    Périodiques, articles :

    BARBIERI Patrizio

    “Violin intonation: a historical survey”, dans la revue Early Music de février 1991, pp. 69-88

    CHESNUT John Hind

    “Mozart’s teaching of intonation”, article issu de la thèse de doctorat intitulée Mozart as a Teacher of Elementary Musical Theory, Université de Chicago, 1976

    LESSMANN Otto

    „Zu Bülows ‘Meister’-Programmen“, in Allgemeine Deutsche Musik-Zeitung vol. 9 no 12 (24/03/1882)

    Le Violoncelle, périodique édité par l’Association française du violoncelle (plus particulièrement le no 4, juin 2002)

    Livres :

    Collectifs

    Dictionnaire Larousse, Paris, Larousse, 2000, articles sur le quart de ton et les micro-intervalles

    The New Grove Dictionary for Music and Musicians, Londres, MacMillan, 2001, articles sur le quart de ton et les micro-intervalles

    BILLIER Sylvaine

    Le Déchiffrage ou l’Art de la première interprétation, Paris, Leduc, 1990

    BLUM Davis

    L’Art du quatuor à cordes, Conversations avec le Quatuor Guarneri, Arles, Actes Sud, 1991

    BONGRAIN Anne

    Le Conservatoire national de musique et de déclamation 1900-1930. Documents historiques et administratifs, Paris, Vrin, 2012

    BOUISSOU Sylvie, GOUBAULT Christian et BOSSEUR Jean-Yves

    Histoire de la notation, de l’époque baroque à nous jours, Paris, Éditions Minerve, 2005, collection Musique ouverte

    DUPORT Jean-Louis

    Essai sur le doigté du violoncelle et sur la conduite de l’archet, Paris, 1806

    FLAMMER Ami et TORDJMAN Gilles

    Le Violon, Paris, Éditions Jean-Claude Lattès, 1988

    GIESEKING Walter

    So wurde ich Pianist, Wiesbaden, Ed. Brockhaus, 1963

    KOLISCH Rudolf

    Tempo und Charakter in Beethovens Musik, Stuttgart, J. B. Metzler Verlag, 1992, collection Musik-Konzepte

    Zur Theorie der Aufführung, conversations avec Berthold Türcke, Stuttgart, J. B Metzler Verlag, 1983, collection Musik-Konzepte

    LE CORRE Pascal

    La Magie du déchiffrage, Paris, Éditions Henri Lemoine, 2002

    LEIMER Karl et GIESEKING Walter

    Modernes Klavierspiel (Mit Ergänzung: Rhythmik, Dynamik, Pedal),Mayence, Schott, 1931, réédition 1998

    MOZART Leopold

    Méthode raisonnée pour apprendre à jouer du violon, fac-similé de l’édition de 1770, Bourg-la-Reine,Éditions Zurfluh

    QUANTZ Johann Joachim

    Versuch einer Anweisung die Flöte traversiere zu spielen, Berlin, 1752, fac-similé, Kassel, Bärenreiter, 1953

    PFEIFFER Theodor

    Studien bei Hans von Bülow, Berlin, Luckhardt, 1894

    STARKER János

    An Organized Method of String Playing, Peer International Corporation, 1965

    TINIS Voichia

    Descifrarea pianistica, Cluj-Napoca, éd. MediaMusica de l’Académie G. Dima, 2001

    Liens internet :

    http://imslp.org/wiki/Versuch_einer_Anweisung_die_Flöte_traversiere_zu_spielen_(Quantz,_Johann_Joachim)

    http://www.scribd.com/doc/13989086/leimergieseking1959modernesklavierspiel

    http://www.levioloncelle.com/revue.php

    www.oxfordmusiconline.com

    Quelques mots à propos de :  Diana Ligeti

     Violoncelliste et professeur de lecture à vue cordes au Conservatoire de Paris. Après des études musicales en Roumanie, Diana Ligeti est admise au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris en 3e cycle. Elle suit de nombreuses master classes de violoncelle et de musique de chambre et complète ses études à l’Université de Paris IV-Sorbonne où elle obtient une maîtrise de musicologie. Remarquée par Lord Yehudi Menuhin, elle se perfectionne à l’International Menuhin Music Academy de Gstaad en Suisse. Lauréate des concours de Douai, Munich ou encore Osaka, Diana Ligeti a une longue expérience de soliste et de chambriste et joue dans le monde entier avec pour partenaires des musiciens de premier ordre. Elle est membre des ensembles Trio et Quatuor Ligeti et Musique oblique avec lesquels elle a effectué plusieurs enregistrements primés par la critique. Diana Ligeti est professeur de lecture à vue cordes au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et donne régulièrement des master classes en Europe et au Brésil. Passionnée de lutherie contemporaine, elle joue un violoncelle de David Ayache (Montpellier 2001) et un archet de Pierre Grunberger (Paris 2010). Plus d’informations

    Quelques mots à propos de :  Lucie Maudot-Kayas

    Musicologue et professeur de culture musicale au Conservatoire de Paris. Après des études de piano et de musique de chambre à l’École normale de musique de Paris, de musicologie au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (histoire de la musique et esthétique) et à l’université, Lucie Maudot-Kayas rejoint l’équipe de Deutsche Grammophon à Hambourg en tant que rédactrice française. De retour à Paris, elle travaille pour L’Avant-Scène Opéra, le Festival de Radio France et Montpellier, puis pour le Théâtre du Châtelet. Docteur en musicologie, elle est professeur de culture musicale au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris depuis 2008 et a été responsable du jeune public au Théâtre du Châtelet de 1999 à 2012. Elle a publié plusieurs ouvrages consacrés à la musique française : Francis Poulenc, À bâtons rompus, écrits radiophoniques (Arles, Actes Sud, 1999), André Jolivet (Paris, Fayard, 2005, « prix de la biographie » du Prix des Muses 2006, « prix du meilleur livre sur la musique » du Syndicat national de la critique), André Jolivet (Paris, BnF, collection Portrait(s), 2005, ouvrage dirigé par Lucie Maudot-Kayas). Elle a également traduit de l’anglais le livre des musicologues britanniques Peter Hill et Nigel Simeone, Olivier Messiaen (Paris, Fayard, 2007).

    Quelques mots à propos de :  Jérôme Julien-Laferrière

     Ancien clarinettiste et professeur de lecture à vue vents au Conservatoire de Paris Jérôme Julien-Laferrière a toujours entretenu le plus grand éclectisme musical : menant de front l’étude d’une dizaine de matières musicales tout en poursuivant sa formation de clarinettiste auprès de Michel Arrignon, il fréquente les Conservatoires nationaux supérieurs de musique et de danse de Lyon et de Paris dans des classes aussi diverses que la clarinette, l’harmonie, le contrepoint, l’esthétique et l’histoire de la musique.
    Depuis 1992, il était clarinette et petite clarinette solo de l’Orchestre du Théâtre National de l’Opéra de Paris ; il était également membre de l’Ensemble à Vents Maurice Bourgue depuis 1982.
    Professeur de lecture à vue vents au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris depuis 1992, il est décédé des suites d’une longue maladie en mai 2012.

    Notes

    1. Billier, Sylvaine, Le Déchiffrage ou l’Art de la première interprétation, Paris, Alphonse Leduc, 1990. ↩︎
    2. Gieseking, Walter, So wurde ich Pianist, Wiesbaden, Ed. Brockhaus, 1963. ↩︎
    3. Propos entendus lors des masterclasses au festival du Maggio Musicale Fiorentino, à Florence, mai 1993. ↩︎
    4. Mozart, Leopold, Méthode raisonnée pour apprendre à jouer du violon, facsimilé de l’édition de 1770, Bourg-la-Reine,Éditions Zurfluh. ↩︎
    5. Quantz, Johann, Joachim, Versuch einer Anweisung die Flöte traversiere zu spielen, Berlin, 1752. ↩︎
    6. Bouissou, Sylvie, Goubault, Christian et Bosseur, Jean-Yves, Histoire de la notation de l’époque baroque à nos jours, Paris, Éditions Minerve, 2005, collection Musique ouverte, p. 79. ↩︎
    7. Selon Bouissou, Sylvie, Goubault, Christian et Bosseur, Jean-Yves, ibidem, p. 80. ↩︎
    8. Kolisch, Rudolf, Tempo und Charakter in Beethovens Musik, Stuttgart, J. B. Metzler Verlag, 1992, collection Musik-Konzepte et Kolisch, Rudolf, Zur Theorie der Aufführung, conversations avec Berthold Türcke, Stuttgart, J. B. Metzler Verlag, 1983, collection Musik-Konzepte. ↩︎
    9. Lessmann, Otto, „Zu Bülows ‘Meister’-Programmen“, in Allgemeine Deutsche Musik-Zeitung vol. 9 no 12 (24/03/1882), p. 109, et Pfeiffer, Theodor, Studien bei Hans von Bülow, Berlin, Luckhardt, 1894, p. 8 ; la citation est reprise aussi par Vincent d’Indy dans son « Cours de composition ». ↩︎
    10. Le Corre, Pascal, La Magie du déchiffrage, Paris, Éditions Henri Lemoine, 2002. ↩︎
    11. Paul Bazelaire (1886-1958), professeur de violoncelle au Conservatoire de Paris de 1925 à 1956. ↩︎
    12. Pablo Casals (1876-1973), professeur cofondateur de l’École Normale de Musique de Paris en 1920. ↩︎
    13. Voir Flammer, Ami et Tordjman, Gilles, Le Violon, Paris, Éditions Jean-Claude Lattès, 1988, p. 74« Interprétation ». ↩︎
    14. Joseph Joachim (1831-1907), violoniste, chambriste et pédagogue. ↩︎
    15. Pablo de Sarasate (1844-1908), violoniste et compositeur de « pièces de virtuosité » pour violon. ↩︎
    16. Starker, János, An Organized Method of String Playing, Peer International Corporation, 1965. ↩︎
    17. Duport, Jean-Louis, Essai sur le doigté du violoncelle et sur la conduite de l’archet, Paris, 1806. ↩︎
    18. Selon Chesnut, John Hind, “Mozart’s teaching of intonation”, article issu de sa thèse de doctorat intitulée Mozart as a Teacher of Elementary Musical Theory, Université de Chicago, 1976 et Barbieri, Patrizio, “Violin intonation: a historical survey”, dans la revue Early Music de février 1991, pp. 69-88. ↩︎
    19. Blum, Davis, L’Art du quatuor à cordes, Conversations avec le Quatuor Guarneri, Arles, Actes Sud, 1991 : « L’intonation expressive est un élément essentiel de l’interprétation, c’est une habitude de jeu », p. 61. ↩︎
    20. Cf. les « performance studies » des Anglo-Saxons.  ↩︎
    21. Selon les textes d’introduction des éditions des quatuors de Janáček, Bärenreiter Urtext, 2007, et Philharmonia révision Milan Skampa, 1953. ↩︎
  • Le métier d’arrangeuse ou arrangeur

    Arrangeur_Kodaikanal at the English Wikipedia_CC BY-SA 3.0
    Arrangeur_Kodaikanal at the English Wikipedia_CC BY-SA 3.0

    Une arrangeuse ou un arrangeur adapte ou réécrit des œuvres musicales existantes pour différents ensembles, instruments ou contextes. Leur rôle est de transformer une composition originale en une nouvelle version, en préservant l’essence de l’œuvre tout en l’adaptant à un format, une instrumentation ou un style différent.

    Quotidien

    Le quotidien des arrangeuses et arrangeurs est rythmé par l’analyse de partitions originales, la création de nouvelles versions et la collaboration avec des musiciennes, musiciens et producteurs. Une grande partie de leur temps est consacrée à l’écriture et à la révision d’arrangements, à l’expérimentation avec diverses instrumentations et à la préparation de partitions pour les interprètes.
    Ces artistes passent aussi du temps à explorer différents genres musicaux, à se tenir informés des tendances actuelles et à gérer les aspects administratifs de leur carrière.

    Types d’employeurs et d’employeuses

    Les arrangeuses et arrangeurs peuvent travailler pour :

    • maisons de disques,
    • studios d’enregistrement,
    • orchestres et ensembles musicaux,
    • compagnies de théâtre musical,
    • sociétés de production télévisuelle et cinématographique,
    • artistes individuels,
    • établissements d’enseignement (conservatoires, universités),
    • éditeurs de musique,
    • ou exercer en indépendant, en freelance, pour divers projets.

    Types de contrats

    Le statut varie selon les employeurs et la nature des projets :

    • Arrangeuses et arrangeurs en résidence
      • statut : contrat à durée déterminée, parfois renouvelable
      • employeurs : orchestres, ensembles, studios d’enregistrement
      • exemples : arrangeur attitré d’un big band de jazz, d’un orchestre de variété
    • Arrangeuses et arrangeurs pour le cinéma, la télévision ou le théâtre musical
      • statut : variable (contrat par projet, parfois salarié·e à temps plein)
      • employeurs : studios de production, compagnies de théâtre
    • Arrangeuses et arrangeurs freelances
      • statut : travailleurs et travailleuses indépendants
      • employeurs : divers clients pour des projets ponctuels
    • Arrangeuses et arrangeurs académiques
      • statut : enseignants-chercheurs, professeurs et professeures de conservatoire
      • employeurs : universités, conservatoires

    La majorité des arrangeuses et arrangeurs travaillent en freelance, projet par projet. Certaines et certains bénéficient du régime d’intermittence du spectacle. Les postes en studios ou compagnies peuvent offrir des contrats plus longs, mais ils restent souvent à durée déterminée.

    Compétences requises

    Une arrangeuse ou un arrangeur doit posséder :

    • une excellente maîtrise de la théorie musicale et des techniques d’orchestration,
    • une grande créativité,
    • une connaissance approfondie des styles et genres musicaux,
    • des compétences en technologies musicales et en production,
    • de bonnes aptitudes en communication pour collaborer avec artistes, producteurs et interprètes,
    • des compétences en gestion de projet pour respecter délais et budgets.

    Représentation des genres

    Le métier d’arrangeur a longtemps été dominé par les hommes, en particulier dans la musique populaire et le jazz.
    Cependant, des initiatives comme le Women Arrangers Project visent à soutenir et mettre en avant les arrangeuses, notamment dans ces domaines.

    Défis du métier

    La carrière d’arrangeuse ou arrangeur peut être instable financièrement, avec des revenus variables selon les projets. Les délais sont parfois très serrés, surtout dans la musique commerciale ou le spectacle vivant. Les artistes doivent sans cesse s’adapter aux évolutions musicales et technologiques.
    La gestion des droits d’auteur et des crédits peut aussi être complexe, notamment pour les œuvres protégées.

    En résumé

    Le métier d’arrangeuse ou arrangeur est à la fois exigeant et passionnant. Il combine une compréhension approfondie de la musique avec des compétences d’adaptation, de collaboration et de gestion. Il demande de savoir travailler sous pression, tout en respectant et en réinventant la vision artistique originale.

  • Une porte vers la créativité : le parcours du duo SOMA

    Une porte vers la créativité : le parcours du duo SOMA

    Rencontrés en marge de la journée « Voix, Visions, Actions » à la Villette, célébrant les 20 ans de la loi handicap de 2005, le duo SOMA, constitué de Sophie et Emmanuel Sala, raconte son parcours singulier. Depuis leur rencontre dans un centre de rééducation en 1998, ce couple d’artistes en situation de handicap a fait de la création leur espace de liberté.

    A mettre comme bio

    Pour commencer, pouvez-vous nous raconter la genèse de votre duo ? 

    Sophie :  On s’est rencontrés en 1998, dans un centre de rééducation, dans le sud de la France. Peu de temps après, on est montés à Paris, et cela fait maintenant vingt ans qu’on y vit. Très vite, la musique s’est imposée comme une évidence dans notre couple. Moi, j’écris les textes : j’ai toujours écrit, et j’ai aussi fait du théâtre. Emmanuel, au départ, chantait ses propres chansons, alors je me suis mise à lui écrire des textes pour ses morceaux, tout naturellement. 

    Quelle est l’identité musicale de votre projet et quelles sont vos influences ? 

    Sophie : Ce que nous faisons, je le ressens comme une forme de rap : avant tout les mots, leur place centrale, cette façon de parler en musique. C’est vraiment comme ça que je le sens. 

    Emmanuel : C’est vrai. Au départ, quand on a commencé, nos premières chansons étaient de la poésie sur de la musique, ce n’était pas chanté. Moi, en musique, je suis autodidacte et touche-à-tout. J’ai écouté beaucoup de choses différentes, allant du rock au jazz, voire au free jazz, ou aux musiques extra-européennes comme la musique indienne, japonaise et iranienne. J’ai choisi le style musical de la chanson, d’une part parce que j’accorde beaucoup d’importance au texte. J’avais envie que ma musique soit au service du texte, le mettant en valeur. Et aussi parce que c’est une forme populaire, et j’aime bien ce rapport populaire avec le public. 

    La sensibilisation au handicap est-elle une intention initiale ou une orientation prise au fil du temps ? 

    Emmanuel : Au départ, on n’y avait tout simplement pas pensé. On voulait juste créer des chansons. Puis on a été amenés à chanter pour une association en lien avec ce qu’a vécu Sophie : l’association des familles de traumatisés crâniens, l’AFTC. Ce jour-là a vraiment été marquant. On s’est retrouvés avec nos chansons plutôt rigolotes, face à des jeunes, handicapés à vie après un grave accident, et on s’est dit que c’était complètement décalé. Puis on s’est vite rendu compte qu’au contraire, on pouvait apporter cette lumière, cette joie, pour amener de la vie là où on pensait qu’il n’y en avait plus. 

    Sophie : Moi, en tant que personne ayant vécu un accident, je crois que c’est aussi une manière de dire aux parents que rien n’est joué d’avance, que tout n’est pas fini. C’est une façon de leur transmettre cela, de leur montrer qu’il reste de l’espoir. 

    Emmanuel : Pendant longtemps, on a mené un travail de sensibilisation en parallèle de notre travail d’artistes. Et le véritable déclic s’est produit il y a quatre ans, avec le réseau Imago, quand on s’est retrouvés, lors d’un évènement, face à deux publics qui, d’ordinaire, se croisent peu : des professionnels de la culture, et des professionnels du champ social ou médico-social. Là, on a compris que la jonction entre ces deux mondes, c’était exactement notre place. C’est là qu’on se tient, et c’est là qu’on a envie de créer, de rencontrer les gens. C’est aussi à ce moment-là qu’on a décidé de dire, dans notre communication, qu’on était en situation de handicap. 

    Quand vous avez commencé à parler de handicap dans votre travail artistique, est-ce que cela faisait écho à un chemin personnel d’acceptation ? Comment l’avez-vous traversé ? 

    Sophie : Oui, complètement, mais ça ne s’est pas fait d’un coup. Pendant longtemps, j’ai cru que mon handicap ne se voyait pas. Comme je suis traumatisée crânienne, je me disais que c’était « à l’intérieur », dans la tête, donc invisible. J’ai mis beaucoup de temps à l’accepter. Au début, reconnaître un handicap qui n’est pas physique, mais psychique, c’était extrêmement difficile, presque humiliant. Il faut comprendre que même avec un handicap, quel qu’il soit, on reste une personne entière : on garde sa fierté et sa dignité. 

    Emmanuel : Il y a vraiment un chemin personnel à faire avant de pouvoir en parler sereinement. C’est ce chemin-là qui est le plus difficile, et c’est aussi ce que cette expérience nous enseigne. Le fait de le dire dans notre travail artistique est venu quand nous avions avancé sur ce chemin. 

    Sophie : Et ce chemin n’est pas le même pour tout le monde. Il faut distinguer un handicap acquis d’un handicap de naissance. Moi, mon handicap est acquis : j’ai eu treize années de vie sans handicap avant l’accident. Quand le handicap arrive après une vie « d’avant », on ne le traverse pas pareil, on ne l’accepte pas de la même façon. Ça demande un travail spécifique, et ça a forcément compté dans la manière dont j’ai pu, peu à peu, en parler. 

    En tant qu’artistes, comment votre expérience du handicap nourrit-elle votre processus de création ? Quel lien faites-vous entre ce vécu et la manière dont vous composez, écrivez et inventez vos œuvres ? 

    Emmanuel : J’aime bien dire que « je fais l’expérience du handicap  » (plutôt que la formule habituelle « être en situation de handicap). C’est une expérience qui peut parfois me bloquer, m’empêcher d’avancer ou faire naître des angoisses. Mais, à d’autres moments, elle me permet aussi de franchir un cap et de découvrir quelque chose de nouveau. En y réfléchissant, je me suis rendu compte que le processus de création ressemble beaucoup à ce chemin-là. Dans la création, on cherche, on tâtonne, on se heurte à des blocages, puis soudain quelque chose s’ouvre. Pour moi, c’est comparable au processus de résilience. La résilience, c’est justement traverser des blocages intérieurs ou extérieurs, pour retrouver une dimension de vie, se sentir à nouveau libre, pleinement vivant. Création et résilience ont donc vraiment quelque chose de commun : les deux processus passent par des étapes où l’on débloque, où l’on dépasse, et où l’on trouve des solutions pour avancer. 

    Comment percevez-vous l’évolution de la société concernant l’inclusion ? 

    Sophie : Il y a encore vingt ans, les gens étaient plus fermés qu’ils ne le sont aujourd’hui. Ce qui pesait surtout, c’était l’a priori, les idées toutes faites. Depuis, les choses ont évolué, les regards se sont peu à peu ouverts. Bien sûr, il reste du chemin à parcourir, et beaucoup d’améliorations sont encore nécessaires. 

    Je trouve important de rappeler qu’il est normal que la différence puisse surprendre au premier instant. Ayant moi-même acquis mon handicap au cours de ma vie, je me souviens avoir pu, moi aussi, avoir des réactions face à la différence. Ce qui compte, ensuite, c’est de ne pas en rester à cette première impression, mais d’apprendre à regarder autrement, de mieux comprendre, et de faire place à une rencontre fondée sur le respect. 

    Emanuel : Oui, la société a vraiment évolué. Les Jeux paralympiques, par exemple, ont fait bouger les lignes et ouvert des portes. Franchement, merci au sport. Et c’est dans ce contexte-là que notre nouveau départ a pris sens : au moment où le regard collectif s’ouvrait davantage, on s’est sentis prêts, en tant qu’artistes, à communiquer clairement sur notre handicap. Cette décision est arrivée au cœur de cette ouverture, comme une manière de trouver pleinement notre place. 

    Sophie : Et puis, ce qui compte énormément dans la façon dont on est reçu, c’est qu’il y a toujours, sur un parcours, quelques personnes qui choisissent de croire en toi. Nous, on a eu cette chance. On a toujours rencontré des individus qui nous ont portés, encouragés et soutenus avec une force incroyable. 

    Quel est le message de votre chanson « P’tit Nature », commandée spécialement  par le réseau Imago pour la journée des 20 ans de la loi 2005 ? 

    Sophie : Pour moi, le message c’est : « place à la fragilité ». C’est une chanson élaborée à partir de témoignages, collectés par Imago, de personnes handicapées concernant leur rapport intime à la culture. 

    Emmanuel : Nous avons travaillé à partir d’environ 40 à 45 témoignages. Nous nous attendions à beaucoup de récriminations (problèmes d’accès, etc.), mais ce n’est pas ça qui ressortait le plus. Le message fondamental qui ressortait, c’était : « La culture, ça me rend vivant. » C’était bouleversant. On a voulu transmettre ce message. Le fait de donner la voix aux personnes handicapées est important, car elles sont souvent les invisibles, les inaudibles. 

    © Nikola Krtolica
    © Nikola Krtolica

    Pour cet évènement, vous travaillez avec Karine Feuillebois, une chansigneuse sourde. Qu’est-ce que cette collaboration vous a apporté, artistiquement et humainement ? 

    Emmanuel : C’est une expérience extraordinaire de faire de la musique avec quelqu’un qui ne l’entend pas, qui n’entend pas la pulsation. Nous avions déjà travaillé avec des chansigneurs, mais Karine, elle, n’entend pas du tout, même pas la pulse.  

    Le défi est de partager la pulsation de vie. Ne pouvant pas la partager auditivement avec elle, nous l’avons fait par le corps. Je bouge un peu plus que d’habitude pour qu’elle perçoive la pulsation, comme si on dansait ensemble. C’est une mise en acte d’une rencontre de mondes totalement différents. Elle est au centre de la scénographie, et nous, on est un peu tournés vers elle, on se repère ainsi, ce qui donne au public l’exemple d’une collaboration ouverte. Finalement, le handicap est une contrainte qui peut stimuler la création. C’est une porte vers la créativité. Notre but est d’ouvrir des portes pour que le public regarde tout ça autrement. Nous cherchons à planter une graine dans l’esprit du public pour créer de nouveaux espaces. 

    Duo SOMA est une compagnie fondée en 2002 par Sophie et Emmanuel Sala, deux auteurs compositeurs interprètes indépendants. Ils créent des spectacles mêlant chanson et conte. Tous deux sont en situation de handicap. Ils mènent des masterclasses en conservatoires autour des processus de création, notamment en lien avec leur expérience du handicap. Cette session est intitulée « Les liens intimes entre la création et la vie ».
    Exemples de thématiques : créer, se créer ; la liberté comme réponse au handicap ; se reconstruire par l’écrit ; la mémoire et la scène et de nombreuses interactions avec le public.  

  • Quelle orientation pour les métiers du son ?

    Les lycéens possédant à la fois des compétences scientifiques solides et un bon niveau musical peuvent s’orienter vers les métiers du son. Ce secteur ne se limite pas au seul métier d’ingénieur du son, mais ouvre de nombreuses opportunités professionnelles combinant expertise technique et sensibilité artistique.

    Les professionnels du son exercent aujourd’hui dans des secteurs très diversifiés. Au-delà des studios d’enregistrement, ils travaillent dans le spectacle vivant, l’industrie cinématographique, la radiodiffusion et même la facture instrumentale. Un domaine particulièrement porteur concerne l’acoustique appliquée : amélioration sonore des objets, des équipements et des espaces architecturaux.

    Les formations d’excellence : six écoles de référence

    Une offre structurée par spécialités

    Six établissements publics dominent la formation supérieure aux métiers du son. Chacun développe une spécialité qui correspond aux grands secteurs professionnels :

    Spécialité musicale :

    • CNSMDP (Paris) : formation supérieure Musique Son Image, mention son

    Spécialité arts de la scène :

    • Ensatt (Lyon) : conception son
    • TALM (Tours-Angers-Le Mans) : design sonore
    • TNS (Strasbourg) : régisseur-créateur du spectacle vivant

    Spécialité audiovisuelle :

    • École Louis Lumière (Paris) : master son
    • Fémis (Paris) : formation supérieure son

    Des conditions d’accès homogènes

    Ces écoles recrutent principalement à bac +2, après une formation scientifique solide : deux ou trois années de licence scientifique, classe préparatoire ou BTS son. Cette exigence s’explique par la complexité technique du domaine. Seule exception : le TNS recrute directement après le bac pour sa formation de régisseur-créateur.

    Comment bien se préparer

    Les bases scientifiques indispensables

    Une préparation réussie nécessite de solides compétences scientifiques. Il est vivement recommandé de conserver les mathématiques jusqu’en terminale, idéalement avec l’option mathématiques expertes. La physique-chimie devrait être maintenue au moins jusqu’en première. Ces disciplines constituent le socle théorique nécessaire à la compréhension des phénomènes acoustiques.

    Les formations préparatoires spécialisées

    Double cursus universitaires

    Deux universités proposent des doubles licences particulièrement adaptées :

    • Sorbonne université : sciences et musicologie
    • Université de Grenoble : physique et musicologie

    Ces formations permettent d’acquérir simultanément les compétences scientifiques et musicales recherchées par les écoles.

    Partenariats conservatoires-universités

    Quatre dispositifs innovants associent conservatoires et établissements d’enseignement supérieur :

    Le Mans : licence Acoustique et musique (université + conservatoire) offrant une approche complète du domaine.

    Châlon-sur-Saône : combinaison classe préparatoire (lycée Niepce) + CPES son (conservatoire), pour une préparation intensive.

    Annecy : parcours Métiers du son (conservatoire) associé à trois BUT techniques (IUT), développant une approche pluridisciplinaire.

    Nantes : classe prépa Ciné-Sup (lycée Guist’Hau) + pratique musicale (conservatoire), spécialisée dans l’audiovisuel.

    Des alternatives pour tous les profils

    Formations universitaires accessibles

    Plusieurs universités proposent des formations adaptées aux profils moins scientifiques :

    • Université de Rouen : licence Musicologie, métiers du son (avec le conservatoire)
    • Université Gustave Eiffel : licence Musique et Métiers du Son (avec des structures franciliennes)

    L’approche pratique

    Le Conservatoire de Boulogne développe une pédagogie originale avec son CPES en techniques du son. Cette formation privilégie la pratique tout en permettant une remise à niveau scientifique par le CNED en mathématiques et physique. Cette approche convient particulièrement aux étudiants souhaitant découvrir le métier par l’expérience

  • L’écosystème de l’enseignement musical et chorégraphique en France

    Maillage territorial des établissements d’enseignement artistique

    I. Les conservatoires dits « classés », piliers institutionnels

    Conservatoire à rayonnement communal ou intercommunal : enseignement local, accessible

    • Conservatoire à rayonnement départemental : offre élargie, niveau intermédiaire
    • Conservatoire à rayonnement régional : formation de haut niveau, préparation professionnelle
    • Conservatoire national supérieur de musique et de danse (CNSMD) : il en existe deux en France, à Paris et à Lyon, qui forment des musiciens et danseurs de très haut niveau.

    Ces établissements suivent les directives du ministère de la Culture et de la Communication, qui en propose ici une liste :

    https ://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Musique/Enseignement-formation-et-metiers/Structures-d-enseignement-et-de-formation/Les-conservatoires-CRR-CRD-CRC-CRI

    II. Les écoles de musique

    Les écoles municipales de musique, présentes dans de nombreuses communes, proposent un enseignement musical pour tous les niveaux, souvent avec une spécialisation en musique classique ou en jazz.

    III. Le secteur associatif et privé

    1. Les réseaux d’éducation populaire

    Maisons des jeunes et de la culture (MJC) : approche polyvalente, accent sur la jeunesse ;

    centres musicaux ruraux (CMR) : focus sur les zones rurales, démocratisation de l’accès à la musique ;

    confédération musicale de France (CMF) : réseau national représentant plus de quatre mille structures adhérentes, soutenues par cent douze fédérations régionales et départementales. Ces structures proposent une gamme variée d’activités, de l’éveil musical à la pratique amateure avancée, couvrant divers styles musicaux.

    2. Les écoles spécialisées en jazz et musiques actuelles

    Rôle de la Fédération nationale des écoles d’influence jazz et musiques actuelles (FNEIJMA) : fédération structurante, garantie de qualité pédagogique.

    Certifications professionnelles :

    — AMMA (artiste musicien des musiques actuelles) : compétences pour l’exercice professionnel

    — IOMA (interpréter une œuvre de musiques actuelles) : attestation des compétences techniques et artistiques. Ces écoles, souvent fondées par des musiciens professionnels, répondent à une demande croissante depuis les années 1970-1980.

    Carte des écoles membres de la FNEIJMA : https ://www.fneijma.org/carte-des-ecoles-membres/

    IV. Formations parallèles

    1. Académies, stages et ateliers

    Formats variés : sessions hebdomadaires, week-ends et stages intensifs ou de découverte, académies d’été

    Tous niveaux, âges et styles : du débutant à un niveau avancé, à destination d’amateurs et étudiants en voie de professionnalisation préparant des concours, du classique aux musiques électroniques

    Il serait compliqué de tous les citer, tant l’offre est riche et variée. La Philharmonie de Paris propose une base de données très complète des stages de pratique instrumentale et vocale à destination des amateurs :

    https ://metiers.philharmoniedeparis.fr/stages-de-musique.aspx#frame-5951

    On trouve par ailleurs souvent de la documentation sur ces stages et académies au sein des conservatoires et écoles de musique, sous forme d’affichage et tracts dans les espaces d’accueil.
    Certaines fédérations telles que la CMF recensent des stages sur leurs sites internet : https ://www.cmf-musique.org/actions/stages-en-region

    On peut néanmoins distinguer les stages et académies pour les amateurs de tout âge, des opportunités visant à enrichir le parcours des musiciens en formation se destinant à une carrière professionnelle.

    Ces expériences, allant des master-classes aux concours musicaux, en passant par les académies et les orchestres de jeunes, servent de pont entre l’éducation formelle et le monde professionnel. Elles créent un environnement propice aux échanges artistiques, permettent de recevoir l’enseignement de pédagogues étrangers, tout en permettant aux participants de se forger une expérience pratique inestimable dans leur domaine.

    2. Orchestres de jeunes

    2.1. Académies d’orchestre pour étudiants

    Depuis la création de l’Orchestre français des jeunes en 1982 par le ministère de la Culture, de nombreuses « académies d’orchestre » ont vu le jour en France et à travers l’Europe, comme le Gustav Mahler Jugendorchester, l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, ou encore l’European Union Youth Orchestra (EUYO). Sous la direction de chefs d’orchestre prestigieux, ils offrent des sessions d’apprentissage intensif et des opportunités de se produire en tournée. Cette immersion constitue pour les jeunes participants une introduction précieuse à la vie de musicien professionnel, et souvent une première expérience aux auditions très sélectives de recrutement. La majorité de ces formations sont regroupées au sein de l’EFNYO (European Federation of National Youth Orchestras). Cette fédération européenne, dédiée aux orchestres de jeunes préprofessionnels, facilite les échanges entre les différents ensembles à l’échelle européenne.

    La Philharmonie de Paris recense un annuaire des orchestres de jeunes en France et à l’international.

    2.2 El Sistema et ses émules

    Fondé en 1975 au Venezuela par José Antonio Abreu, économiste et musicien, El Sistema est un programme d’éducation musicale financé par des fonds publics, qui a pour objectif initial d’utiliser la musique comme outil de développement social et culturel pour les enfants défavorisés.

     Rapidement devenu un programme national au Venezuela, El Sistema touche des centaines de milliers d’enfants, et a gagné une reconnaissance internationale dans les années 1990-2000. On cite souvent, parmi les musiciens formés grâce à ce programme, le célèbre chef d’orchestre Gustavo Dudamel, directeur musical de l’Opéra de Paris entre 2021 et 2023.

    Ce programme a fait des émules partout dans le monde, et a également inspiré plusieurs initiatives en France, dont le programme DEMOS, porté par la Philharmonie de Paris.

    Développement en France :

    Contrairement au Venezuela, il n’y a pas de structure nationale centralisée en France ou de coordination nationale formelle. Chaque association fonctionne de manière indépendante, souvent en partenariat avec des collectivités locales, des écoles de musique, et des orchestres professionnels.

    Il n’existe donc pas de structure nationale unique « El Sistema France », il s’agit plutôt d’un réseau d’associations indépendantes. Les principales incluent :

    — l’Orchestre à l’École (bien qu’il ne soit pas directement lié à El Sistema, il partage des principes similaires) qui soutient le développement d’orchestres en milieu scolaire par cycle de 3 ans, participe au financement de parcs instrumentaux, et met à disposition de ressources pédagogiques, en articulant les projets avec une structure d’enseignement artistique, une école, ainsi qu’une collectivité territoriale ;

    — les Tutti Passeurs d’Arts, affiliée au réseau El Sistema Global, cette association déploie des orchestres « TUTTI » sur le territoire, le plus souvent en secteurs défavorisés ;

    — El Sistema France, représenté par 3 associations : El Sistema Alsace, El Sistema Vendée, et El Sistema Opéra Méditerranée.

    Le financement de ces associations est mixte, il implique des fonds publics (collectivités locales, ministère de la Culture) et privés (mécénat d’entreprises, dons).

    DEMOS

    Également inspiré d’El Sistema, le programme DEMOS (dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale) a ceci de particulier qu’il est piloté au niveau national par la Philharmonie de Paris, établissement public national, et non par une association.

    À l’échelle locale, le dispositif est coordonné par une structure opératrice sur chaque territoire. Cela peut être un établissement public culturel, un orchestre, un conservatoire, une structure sociale ou encore une collectivité locale. À ce jour, DEMOS coordonne une cinquantaine d’orchestres sur tout le territoire.

    Ce programme s’adresse aux enfants de 7 à 12 ans principalement issus de quartiers prioritaires ou de zones rurales. Gratuite et sur une durée de trois ans, la formation valorise un apprentissage collectif de la musique classique par la pratique orchestrale. Elle propose également de prêter gratuitement des instruments aux enfants qui en ont besoin. De plus, les cours hebdomadaires et les stages pendant les vacances permettent de développer une pratique musicale régulière.

    C’est un projet de grande ampleur : des partenariats entre institutions culturelles, collectivités locales et acteurs sociaux ont été signés, afin de créer des orchestres de cent à cent vingt enfants (divisés en groupes de quinze par famille d’instruments) encadrés par des musiciens professionnels et des intervenants sociaux. Ce programme a donc vu le jour afin de démocratiser l’accès à la musique classique, de promouvoir l’inclusion dans le monde musical et de favoriser l’épanouissement personnel des enfants.

    DEMOS a connu un succès croissant depuis sa création, démontrant l’intérêt et l’efficacité de cette approche inclusive de l’éducation musicale. Pour en savoir plus, consultez la page dédiée de la Philharmonie de Paris : https ://demos.philharmoniedeparis.fr/.

    3. Le programme Élan pour l’égalité des chances dans l’enseignement chorégraphique du CND

    https ://www.cnd.fr/fr/page/2809-elan-une-ecole-de-l-egalite-des-chances-pour-la-danse

    La formation Élan a pour finalité d’ouvrir les voies de la professionnalisation dans la danse. Élan s’affirme comme un espace d’inventivité, d’expérimentation, de recherche et de formation afin de permettre aux jeunes danseurs de découvrir et de parcourir ensemble de nouveaux champs artistiques.

    Le Centre national de la danse (CND) a démarré, en 2021 à Pantin et en 2023 à Lyon, une école de l’égalité des chances pour la danse, nommée Élan. La finalité d’Élan est d’ouvrir les voies de la professionnalisation dans la danse, en s’adressant à de jeunes danseurs et danseuses de 15 à 19 ans.

    Les élèves sont sélectionnés sur auditions et sur critères sociaux. La direction pédagogique d’Élan à Pantin est confiée à Raphaëlle Delaunay. Grâce au soutien de la Fondation d’entreprise Hermès, Élan est une formation gratuite. des sessions d’une semaine pendant les vacances scolaires, certains samedis et des sorties au spectacle au CND et dans d’autres lieux.

    Élan s’affirme comme un espace d’inventivité, d’expérimentation, de recherche et de formation afin de permettre aux jeunes danseurs de découvrir et de parcourir ensemble de nouveaux champs artistiques.

    4. Cours Particuliers

    Via des organismes spécialisés proposant des plateformes de mise en relation élèves-professeurs, ou des annonces individuelles, ces options offrent une flexibilité accrue en termes d’horaires et de contenu.

    Tarifs et Modalités

    Le tarif minimum est de 32,12 € de l’heure (données 2020). Ce métier n’est pas réglementé, il est donc accessible sans diplôme bien que les professeurs soient souvent qualifiés. Ils peuvent être indépendants ou prestataires de services à la personne, permettant des réductions fiscales via le CESU.

    Offres de cours :

    — la Cité de la musique – Philharmonie de Paris publie régulièrement des annonces de cours particuliers depuis plus de vingt ans ;

    — des annonces locales sont souvent disponibles dans les écoles, les mairies, les commerces et sur internet. Le paiement via CESU est courant.

    Quelques plateformes, généralistes ou spécialisées, permettent de trouver des professeurs particuliers :

    — Apprentus ;

    — Cours particuliers entre particuliers ;

    — Professeur particulier ;

    — Musico Presto ;

    — Prof-musique ;

    — MyMusicTeacher ;

    — Kelprof ;

    — Leboncoin.

    Organismes de mise en relation

    Des organismes spécialisés recrutent des professeurs diplômés et gèrent les formalités administratives pour faciliter la mise en relation. Ils acceptent souvent le paiement par CESU.

    Exemples :

    — Acadomia Music ;

    — Allegro Musique ;

    — Association Clé+ ;

    — Cours de musique à Paris ;

    — école française de piano ;

    — Fasiladom ;

    — institut de culture musicale ;

    — Lucadom ;

    — Orchestra Musique ;

    — Playnotes ;

    — Superprof.

    Cours de musique en entreprise

    Les cours de musique en entreprise sont proposés par divers organismes, tels que :

    — l’association culturelle pour l’expansion musicale (Acem)

    — l’institut de culture musicale ;

    — Meloteam ;

    — 100 % musique ;

    — Wipley music.

  • Le cursus musical et chorégraphique public en France : structure et diplômes

    I. Introduction à l’enseignement musical et chorégraphique public

    Le système éducatif musical public en France s’organise autour d’un parcours tripartite, s’adaptant à une diversité de domaines artistiques. Cette structure vise à offrir des parcours de formation flexibles, tout en maintenant un équilibre entre l’acquisition de compétences musicales, la prise en compte des profils variés des élèves, et le développement d’une pratique amateur autonome. Cette approche, largement adoptée par les institutions municipales et associatives dédiées à l’enseignement musical, se décompose en plusieurs niveaux.

    Phase d’éveil et d’initiation

    Les deux premiers cycles constituent le socle commun de formation pour tous les apprentis musiciens, leur permettant d’acquérir les fondamentaux et de développer leurs compétences musicales.

    Phase d’approfondissement

    Le troisième cycle offre aux étudiants l’opportunité de façonner leur propre projet artistique, aboutissant à l’obtention du certificat d’études musicales (CEM).

    Phase de spécialisation

    Pour ceux qui aspirent à une carrière professionnelle, les conservatoires à rayonnement régional (CRR) et départemental (CRD) proposent un cycle supplémentaire. Ce dernier prépare les étudiants à intégrer les établissements d’enseignement musical supérieur, ouvrant ainsi la voie à une formation musicale de haut niveau.

    Cette organisation progressive permet aux étudiants de développer leurs compétences musicales de manière structurée, tout en offrant des opportunités d’orientation vers une carrière professionnelle pour ceux qui le souhaitent.

    Les domaines couverts sont larges : instruments, chant, direction, accompagnement, écriture, création musicale contemporaine, formation musicale, culture musicale et techniques du son. L’ensemble des styles et genres musicaux sont parcourus, du classique au contemporain, en passant par le jazz et les musiques improvisées, mais aussi par les musiques traditionnelles et actuelles.

    II. Synthèse de la structure générale du cursus musical et chorégraphique en formation initiale

    1. Vue d’ensemble

    Le cursus musical et chorégraphique en formation initiale dure au total de huit à quatorze ans, avant le cycle LMD (licence-master-doctorat) d’études supérieures. Il se compose de trois cycles et permet à l’élève d’acquérir une expérience musicale ou chorégraphique, d’approfondir ses compétences et de former des amateurs de haut niveau.

    2. Cycles et diplômes

    Les deux premiers cycles sont des phases d’initiation et de développement communes à tous les musiciens. À la fin du deuxième cycle, les élèves peuvent, de manière optionnelle, obtenir le brevet d’études musicales. Le troisième cycle est dédié à l’approfondissement des compétences et à la réalisation d’un projet personnel. À l’issue de ce cycle, les musiciens reçoivent le certificat d’études musicales. Pour ceux qui souhaitent se spécialiser davantage, des cycles spécialisés tels que le DNEM, le DNEC et le CPES sont accessibles via les conservatoires à rayonnement régional ou départemental.

    III. Détail des cycles

    1. Éveil musical et initiation (de 4 à 7 ans)

    Ce programme est axé sur la sensibilisation et le développement des aptitudes des enfants. Les méthodes employées privilégient les activités sensorielles, corporelles et vocales, en mettant l’accent sur le jeu. L’éveil musical peut s’effectuer dans un cadre scolaire, avec l’aide de musiciens intervenants « DUMIstes », ou au sein d’un conservatoire ou école de musique. Le programme repose sur l’interdisciplinarité, la découverte des instruments et la préparation au premier cycle.

    2. Premier cycle (à partir de 6 ou 7 ans)

    L’objectif du premier cycle est de construire une méthode et d’apprendre les bases de la pratique individuelle et collective. Le programme repose donc sur la pratique instrumentale ou vocale, l’approche sensorielle ou corporelle, et le développement de la curiosité. Cela s’articule entre un tronc commun généraliste, une évaluation continue, et un équilibre entre l’oral et l’écrit. Le volume horaire est de deux à quatre heures hebdomadaires, et la durée du cycle s’étend de trois à cinq ans.

    3. Deuxième cycle

    Le deuxième cycle, qui dure de trois à cinq ans, a pour but de consolider les acquis, de développer l’autonomie et de constituer un répertoire classique. Ainsi, l’élève apprend à développer sa curiosité et à mobiliser des repères culturels. Le deuxième cycle est plus flexible : le parcours peut être « complet », mais il existe aussi la possibilité de le personnaliser par modules. La validation du cycle dépend des résultats obtenus lors du contrôle continue et de l’examen terminal, aussi appelé « brevet de fin de deuxième cycle ».

    4. Troisième cycle

    Le troisième cycle vise à approfondir les compétences des musiciens, à développer un projet artistique personnel et à permettre une pratique autonome. La culture musicale y est approfondie, la pratique devient autonome et le musicien devient réellement amateur. Les élèves peuvent obtenir, à terme, le certificat d’études musicales (CEM) ou le certificat d’études chorégraphiques (CEC) qui couvre les disciplines chorégraphiques telles que le classique, le contemporain, le jazz ou le hip-hop. Ce cycle dure entre deux et quatre ans. Le CEM et le CEC sont les diplômes les plus avancés de la pratique artistique amateure. Au-delà, on intègre les cycles de préprofessionnalisation.

    5. Parcours personnalisé

    Le parcours peut également être personnalisé, par des modules sur contrat. Il vise plusieurs publics, des adolescents aux adultes en passant par les jeunes adultes. Un parcours personnalisé est non diplômant par défaut, même s’il y a des possibilités de validation si les compétences nécessaires sont acquises.

    6. Préparation à l’enseignement supérieur (DNEM ou DNEC et CPES)

    Le Diplôme national d’études musicales (DNEM), le Diplôme national d’études chorégraphique (DNEC, correspondant à l’enseignement d’une disciplinaire principale chorégraphique : classique, contemporain, jazz ou hip-hop), et la certification de compétences pour validation d’un cycle préparatoire aux études supérieures (CPES) permettent aux étudiants de se préparer aux concours des établissements d’enseignement supérieur français ou étrangers. Ils acquièrent grâce à ces cursus des compétences artistiques et techniques avancées, mais dessine aussi un projet professionnel plus précis.

    Dans le paysage de l’enseignement musical français, le CPES émerge comme le successeur du cycle spécialisé, ouvrant ses portes aux candidats sur la base d’un concours d’admission plutôt que sur leurs diplômes antérieurs. Conçu pour les aspirants musiciens et danseurs professionnels, le CPES s’est également récemment ouvert aux métiers du son, et offre un tremplin vers les prestigieuses institutions d’enseignement supérieur, tant en France qu’à l’international. Sa structure flexible permet aux étudiants de moduler leur parcours entre deux et quatre ans, avec un minimum de 750 heures d’enseignement.

    Les CPES sont le résultat d’un partenariat entre une université et un lycée, le bachelier garde ainsi un statut d’étudiant malgré son lieu d’étude, ce qui ouvre la porte à divers avantages. Bien que ne délivrant pas de diplôme à proprement parler, le CPES valide les compétences acquises par une certification détaillée. De plus, il offre l’opportunité de décrocher le DNEM (Diplôme national d’études musicales) ou le DNEC (Diplôme national d’études chorégraphiques) en parallèle.

    Le programme, riche et diversifié, s’articule autour du développement des compétences suivantes :

    — cursus artistiques : maîtrise approfondie de son art (instrument, chant, danse), technicité, interprétation personnelle, improvisation ;

    — cursus de son : maîtrise des technologies appliquées à l’audio, équipements, techniques de prise de son, réalisation d’un projet personnel, travaux pratiques ;

    — l’expérience de la scène, du solo aux pratiques collectives ;

    — l’acquisition de connaissances théoriques et historiques : culture du répertoire, histoire de la musique, de la danse, organologie, analyse, recherche musicologique et chorégraphique ;

    — l’immersion dans le monde professionnel via des stages et master classes : travail en groupe, gestion de projet, collaboration interdisciplinaire.

    Ainsi, le CPES se positionne comme un pont crucial entre la formation initiale et l’enseignement supérieur, préparant efficacement la nouvelle génération de musiciens professionnels.

     Carte réalisée par FUSE pour repérer un conservatoire proposant le CPES

    IV. Enseignement supérieur

    L’enseignement supérieur musical en France s’aligne sur le système européen LMD. Cette harmonisation facilite la mobilité des étudiants européens, notamment grâce au programme Erasmus. Le système ECTS (european credit transfer and accumulation system) est utilisé pour valider chaque unité d’enseignement et faciliter la mobilité internationale. Pour obtenir une licence, l’étudiant doit accumuler un total de 180 crédits ECTS, ce qui équivaut à 30 crédits par semestre sur trois ans. Les établissements d’enseignement supérieur proposent des cursus d’artiste interprète (musicien et danseur), ainsi que des cursus de pédagogie pour former des enseignants. Ils sont en outre chargés de gérer les aspects pratiques de la formation, notamment l’organisation des stages en milieu professionnel, leur suivi pédagogique et leur évaluation. Ces formations concernent tous les styles musicaux (classique, contemporain, jazz, musiques actuelles, etc.) et les diplômes sont accessibles, sous conditions variant en fonction des établissements, via la validation des acquis de l’expérience (VAE).

    1. Les pôles supérieurs d’enseignement artistique : premier cycle supérieur

    Ils délivrent le Diplôme national supérieur professionnel de musicien (DNSPM) ou de danseur (DNSPD), équivalent à une licence. Ils proposent un cursus combinant DNSPM et licence de musique, en partenariat avec une université et un diplôme d’État de professeur de musique. Le DNSPM et le DNSPD sont des diplômes de premier cycle d’études supérieures, inscrits au répertoire national de certification professionnelle (RNCP) au niveau 6 (BAC +3).

    La formation s’étend sur trois ans, avec des cours répartis entre le pôle et l’université partenaire.

    L’admission est sur concours, généralement après un baccalauréat et un DNEM (Diplôme national d’études musicales), ou après avoir validé un CPES (cycle préparatoire aux études supérieures).

    2. Les Conservatoires nationaux supérieurs de musique et de danse de Paris et Lyon

    Les conservatoires nationaux supérieurs de musique et de danse couvrent tous les cycles d’études supérieures : licence, master, doctorat.

    Ils préparent aux DNSPM et DNSPD, mais également au diplôme de premier cycle supérieur de notation du mouvement Laban et du mouvement Benesh (uniquement au Conservatoire de Paris).

    Ils préparent également aux diplômes de deuxième : diplôme de deuxième cycle de musique conférant le grade de master, diplôme de « danseur interprète : répertoire et création », diplôme de deuxième cycle supérieur de notation du mouvement Laban et du mouvement Benesh.

    Le master, d’une durée de deux ans (quatre semestres), est validé par 120 crédits ECTS répartis en trois unités d’enseignement. Cette formation vise à :

    — perfectionner les compétences artistiques à un niveau d’excellence ;

    — développer la personnalité artistique de l’étudiant ;

    — approfondir un domaine de spécialisation ;

    — cultiver la réflexion critique sur sa propre pratique ;

    — préparer l’insertion professionnelle.

    Les partenariats entre conservatoires et universités se développent, offrant des cursus conjoints et des masters spécialisés. Ils préparent aux diplômes de pédagogie de premier cycle, diplôme d’État (DE), et aux diplômes de deuxième cycle, certificat d’aptitude (CA). Les deux CNSM ne couvrent pas les mêmes disciplines pour le cursus de CA.

    CNSMD de Paris : CA aux fonctions de professeur de musique des conservatoires classés par l’État, pour les disciplines instrumentales et vocales (PRÉCISER domaines ?), CA aux fonctions de directeur des conservatoires à rayonnement régional ou départemental.

    CNSMD de Lyon : CA aux fonctions de professeur de musique des conservatoires classés par l’État, pour les disciplines instrumentales et vocales (domaines : classique à contemporain, musique ancienne, jazz et musiques improvisées, musiques actuelles amplifiées, musiques traditionnelles) CA aux fonctions de professeur de danse des conservatoires classés par l’État de professeur de danse, CA d’enseignement de l’accompagnement, CA de direction d’ensembles (option : ensembles vocaux), CA de formation musicale, CA de culture musicale, CA d’écriture, CA de création musicale et contemporaine.

    Pour les deux premiers cycles, l’admission se fait sur concours, avec des limites d’âges variant suivant les disciplines. Il existe des possibilités pour intégrer le cursus directement en deuxième cycle si un DNSPM/D est obtenu avec mention, ou pour les candidats extérieurs.

    Ils proposent également des cursus spécialisés en troisième cycle (Artist Diploma, doctorat).

    Deux options sont proposées pour le troisième cycle d’études supérieures : un doctorat en art et recherche ou un « artist diploma ».

    Le doctorat en art et recherche est un programme mené en collaboration avec une université. Il permet aux étudiants de combiner pratique artistique et recherche académique.

    Au CNSMD de Paris, le diplôme délivré en fin de troisième cycle est soit un doctorat de musique recherche et pratique de l’Université Paris Sorbonne, soit un doctorat d’art et de création de l’Université Paris Sciences-Lettres.

    Au CNSMD de Lyon, le diplôme délivré en fin de troisième cycle est un doctorat de musique – recherche et pratique, en partenariat avec l’école doctorale Lettres, Langues, Linguistique & Arts « 3LA », commune aux universités de Lyon (Université Lumière Lyon 2, Université Jean-Moulin Lyon 3), de Saint-Étienne (Université Jean-Monnet) et à l’École normale supérieure de Lyon.

    Un « artist diploma » est une formation de haut niveau (hors LMD) d’une durée d’un à deux ans, conçue pour les artistes cherchant à perfectionner leur pratique et à réaliser un projet artistique original dans le domaine de l’interprétation, de la création ou de la diffusion artistique. Le programme s’appuie sur l’initiative personnelle et la créativité d’une part, et sur les moyens et ressources techniques, artistiques ou pédagogiques du Conservatoire d’autre part, en s’inscrivant dans une dynamique d’insertion professionnelle.

    L’admission à ces programmes de troisième cycle se fait sur concours. Les candidats doivent être titulaires d’un master ou d’un diplôme équivalent. La sélection est basée sur l’évaluation d’un projet personnel, mettant l’accent sur son originalité et sa pertinence artistique. Ces formations visent à soutenir le développement de projets artistiques uniques et innovants.

    Le diplôme de composition à l’image du CNSM de Paris est toutefois un cas particulier. Ouvert sur concours aux candidats titulaires soit d’un master ou d’un diplôme de deuxième cycle supérieur français ou étranger, ce diplôme est hors système LMD et hors cycle.

    3. La Fabrique de la Danse

    La Fabrique de la Danse, incubateur artistique, accompagne les artistes de la danse dans leurs projets de création mais aussi dans le développement de leurs aptitudes professionnelles. Cet organisme propose une formation certifiée de chorégraphe, dont le diplôme est inscrit au Registre national des compétences professionnelles (RNCP37834 niveau 6, grade de licence).

    4. Cas particulier des organismes de formation professionnelle affiliés à la Fédération nationale des écoles d’influence jazz et musiques actuelles (FNEIJMA) : l’enseignement supérieur hors système LMD

    Dix-sept membres de la Fédération nationale des établissements d’influence jazz et musiques actuelles délivrent le diplôme d’artiste musicien de musiques actuelles (AMMA). L’AMMA correspond au nouveau nom du MIMA, certifié au RNCP, niveau 5 (BAC +2). Il permet d’attester de compétences artistiques, techniques, et de transmission pédagogique, pour l’exercice du métier.

    En outre, la FNEIJMA propose la certification professionnelle IOMA, enregistrée au Répertoire spécifique de France Compétences :

    https ://www.francecompetences.fr/recherche/rs/5296/

    5. Les universités de musicologie

    Les cursus en université de musicologie couvrent l’entièreté du cycle universitaire (licence, master et doctorat). Les conditions d’admission et les spécialités peuvent varier selon les universités.

    La licence de musicologie (RNCP 24480, niveau 6) s’étend sur une période de trois ans. Elle permet d’acquérir des connaissances et des compétences sur l’histoire de la musique l’acoustique, mais aussi sur l’analyse, la formation et l’écriture musicale. Cette formation est accessible après l’obtention du baccalauréat (ou de son équivalent), et requiert parfois des prérequis, comme une pratique musicale sérieuse, des compétences solfégiques de base, des rudiments de théorie musicale, etc.

    Le master de musicologie (RNCP 34216, niveau 7) dure quant à lui deux ans et permet d’approfondir les connaissances acquises pendant la licence. Il permet aux étudiants de se spécialiser dans un domaine, comme l’ethnomusicologie ou la musicologie historique, et propose une initiation à la recherche. Ce cursus s’adresse aux titulaires d’un diplôme bac +3 en musicologie (et domaines connexes), ou d’un diplôme universitaire équivalent.

    Enfin, le doctorat (RNCP 31437, niveau 8), accessible après un master en musicologie, est une formation professionnelle de recherche qui s’effectue dans une école doctorale. Le doctorant choisit, en fonction de sa spécialité, un sujet avec un directeur de thèse. Après trois années, ce travail de recherche aboutit à une soutenance, et le thésard atteste d’une expertise dans un domaine spécifique. Ce diplôme permet d’envisager de devenir enseignant-chercheur ou musicologue.

    Le cursus universitaire comporte des spécificités qui lui sont propres. Certaines universités proposent des doubles cursus (ex : musicologie-lettres, musicologie-sciences) ou des parcours spécialisés (jazz, musiques actuelles, direction de chœur, etc.). La pratique musicale est souvent intégrée aux cursus, toutefois l’enseignement y est beaucoup moins individualisé que dans les formations dispensées dans les CNSM et pôles supérieurs, comme il s’agit de cours magistraux et de travaux dirigés.

    Ces formations permettent d’acquérir des connaissances en :

    — analyse et critique musicale ;

    — histoire de la musique ;

    — maîtrise des outils théoriques et technologiques liés à la musique ;

    — capacités rédactionnelles et capacités de recherche ;

    — selon les parcours : pratique instrumentale ou vocale, direction d’ensemble.

    V. Récapitulatif des diplômes

    En France, les conservatoires et établissements d’enseignement musical et chorégraphique délivrent plusieurs diplômes reconnus par l’État pour les professions artistiques d’interprète musical et chorégraphique, ainsi que pour les métiers du son.

    Diplôme national d’études musicales (DNEM) ou chorégraphiques (DNEC) :

    — durée : variable, souvent obtenu en parallèle des études secondaires ;

    — prérequis : progression dans les cycles des conservatoires ;

    — contenu : formation complète en conservatoire (instrument/danse, théorie, pratique d’ensemble) ;

    — non inscrit au Registre national des certifications professionnelles (RNCP).

    Certificat de musicien interprète des musiques actuelles (AMMA) :

    — RNCP niveau 5 (bac +2) ;

    — Durée : deux ans ;

    — Prérequis : expérience musicale, pas nécessairement de diplôme ;

    — Contenu : spécialisé dans les musiques actuelles, formation pratique et théorique ;

    — Délivré par certains des membres de la FNEIJMA.

    Diplôme national supérieur professionnel (DNSP) de musicien ou de danseur, premier cycle supérieur (grade de licence) :

    — RNCP niveau 6 (bac +3) ;

    — durée : trois ans ;

    — prérequis : baccalauréat, concours d’entrée très sélectif ;

    — formation : dans un pôle supérieur, dispensé également au sein des CNSMD ;

    — contenu : pratique intensive, théorie, histoire de l’art, stages.

    Diplômes des CNSMD (Paris et Lyon), premier, deuxième et troisième cycles supérieurs (grades de licence, master et doctorat) :

    — RNCP niveau 7 (bac +5) et 8 (bac +8) ;

    — durée : trois à cinq ans selon le cycle ;

    — prérequis : concours d’entrée très sélectif ;

    — contenu : formation d’excellence en interprétation à destination des musiciens et danseurs, disciplines théoriques, d’écriture et d’érudition (histoire de la musique, esthétique, analyse, harmonie, orchestration, composition, contrepoint, fugues et forme, écriture xxe et xxie siècle, direction d’orchestre et chœur, musique à l’image, etc.), formation supérieure aux métiers du son et de l’image (FSMSI) dispensée au CNSMD de Paris.

    Diplôme d’État (DE) de professeur de musique ou de danse, premier cycle supérieur (grade de licence) :

    — RNCP niveau 6 (bac +3) ;

    — durée : deux à trois ans ;

    — prérequis : Bac ou équivalent, et un niveau élevé dans la discipline ;

    — formation : dans un pôle supérieur d’enseignement artistique ou un CEFEDEM ;

    — contenu : pédagogie, pratique artistique, culture musicale/chorégraphique.

    Certificat d’aptitude (CA) de professeur de musique ou de danse, deuxième cycle supérieur (grade de master) :

    — RNCP niveau 7 (bac +5) ;

    — durée : deux ans ;

    — prérequis : DE ou diplôme équivalent et expérience professionnelle préalable ;

    — formation : dans un CNSMD ;

    — contenu : formation supérieure à l’enseignement artistique, mémoire de recherche en pédagogie, stage pratique avec un enseignant tuteur.

    Diplômes universitaires, premier, deuxième et troisième cycles supérieurs (grades de licence, master et doctorat) :

    — RNCP niveau 6 (bac +3) pour la licence, niveau 7 (bac +5) pour le master, niveau 8 (bac +8) pour le doctorat ;

    — durée : trois ans (licence), cinq ans (master) ou huit ans (doctorat) ;

    — prérequis : baccalauréat pour la licence, licence pour le master, master pour le doctorat ;

    — contenu : cursus de musicologie plus théorique, incluant histoire de la musique, analyse, esthétique, méthodologie de recherche, etc.

    Il est important de noter que des passerelles existent entre certains cursus et qu’ils peuvent souvent être combinés, par exemple un DNSP et une licence. De plus, l’admission se fait généralement sur concours et audition. Ces parcours demandent un engagement important et une pratique assidue de l’art étudié. Le choix du parcours dépend souvent des objectifs professionnels (interprète, enseignant, etc.) et du niveau atteint.

    VÉRIFIER formations DE/CA danse hors CNSM : CND ?

  • « Le chant de la Terre »

    25 septembre 2023

    Comment l’art peut-il contribuer à une prise de conscience de l’urgence climatique ? Comment la création peut-elle nous faire sortir d’une forme d’anesthésie où nous refusons de croire ce que nous savons pourtant ? Est-il possible pour les artistes d’aujourd’hui et de demain de mettre leur carrière en adéquation avec leurs convictions écologiques ? Ces questions, nous les avons posées à Jean-Philippe Pierron, auteur de Pour une insurrection des sens : danser, chanter, jouer, pour prendre soin du monde. Rencontre avec un philosophe qui révèle l’importance du sensible dans la transformation de notre rapport au monde.

    Comment avez-vous construit votre rapport à l’écologie et comment celui-ci vous a-t-il mené sur le chemin des arts ?

    « Cela s’est fait de manière continue, comme une lente montée au concept de quelque chose qui était de l’ordre du sentir, qui était là mais qui n’était pas nommé : se sentir vivant parmi les vivants. Je me suis progressivement aperçu que l’intime – il ne s’agit pas là de sensiblerie ni d’exhibition – a une dimension publique. Prendre au sérieux le sensible, c’est comprendre que c’est le sensible qui soutient notre consistance de sujet. Et pour qu’il y ait des résistances extérieures à la crise écologique, il faut des consistances intérieures. »

    Vous évoquez une crise du sensible… pourquoi ?

    « On fait souvent de notre moment de transition écologique et sociale une affaire de savoirs et de concepts (les sciences de l’environnement et les géosciences – il en faut) et un enjeu de devoirs et de préceptes (les questions normatives, éthiques et politiques). Mais on a atteint la limite du discours de l’expertise, d’une information impersonnelle et rationnelle. L’accumulation de chiffres produit une lassitude compassionnelle et il ne suffit pas de savoir pour devoir. Nous n’arrivons pas à croire ce que nous savons car nous sommes anesthésiés. Il nous faut donc aussi sentir pour résister à l’indifférence cynique, et pour que les informations deviennent des événements non seulement tragiques (ce qui me défait dans l’éco-anxiété) mais également dynamiques. Je propose de faire un lien avec les logiques qui produisent l’épuisement des ressources naturelles et l’épuisement des psychismes : nous sommes contemporains d’une terre qui brûle dehors et du burn out qui brûle à l’intérieur. »

    Dans la lutte contre cette extinction du sensible, quel peut être selon vous le rôle des arts ?

    « Notre sensibilité est attaquée par une culture de la production et de l’extraction, qui pense la nature moins comme une source que comme une ressource. Face aux enjeux, on a tendance à dire que les arts ne peuvent rien. C’est tellement fragile un coup d’archet, un geste de danseur ! La tentation est de dire que la seule réponse est un solutionnisme technique. Or je pense que le rôle de l’art est de faire exister un espace potentiel de jeu, de mettre du jeu dans nos réponses toutes faites, de laisser une chance à d’autres façons de raconter notre présence, de penser ce qui fait vibrer nos institutions. Et ainsi de considérer les dispositifs techniques comme dépositaires de manières d’imaginer le monde, comme théories matérialisées. Il y a du poétique dans les techniques ! Si ce qui dynamise la culture, c’est son rêve éveillé, les arts interviennent dans cette dimension la plus fragile qui est aussi la plus incandescente d’une culture : son noyau éthico-poétique. »

    Que peut-on attendre des institutions, est-ce qu’on peut encore leur faire confiance ?

    « La question des institutions est celle du changement d’échelle. Quand on passe du plus intime à une manière de faire monde, on passe de soi à plus que soi. Mais nous sommes les héritiers d’un rapport très sceptique à l’égard des institutions. Merleau-Ponty dit qu’on pense trop du côté de l’institution instituée et pas assez du côté de l’institution instituante1  . L’institution instituée est marquée par le risque de la sédimentation, de la fossilisation, de l’homogène. Elle risque de se vider de sa substance et d’oublier ce pour quoi elle a été faite. Je trouve très belle son idée que l’on devrait penser l’institution du côté de l’enfance, au sens de l’enfantin, non de l’infantile… au sens de l’enfance comme espace de jeu. Parce que les institutions ont aussi une puissance inaugurale d’ouvrir. Quand on est dans une institution, est-ce qu’on a le courage de revisiter l’intuition initiale qui l’a fondée ? Qu’est-ce qu’on fait comme dit Ricœur des promesses non tenues du passé2 ? Est-ce qu’on en ose d’autres ? »

    Aujourd’hui, on est dirigés par des algorithmes et en tant qu’artiste, compositeur·rice, musicien·ne, je me demande comment on peut rivaliser avec ça.

    « C’est là la question de la distinction entre le moi analogique et le moi numérique. On délègue aux machines la capacité de nous faire entrer au monde, mais il y a un inconvénient, c’est la désincarnation des affects. Une notification, c’est de l’ordre de l’information, ce n’est pas un événement. Il nous faut devenir les tuteurs de nos tutos. La fonction de tuteur dans sa présence sensible re-trouve la force créatrice du processus sous le figé du procédé algorithmé. La question du comment n’est peut-être pas résolue, mais je trouve très précieuse la perplexité du créateur : elle détourne les formes préformées des algorithmes, remettant de l’analogique dans la logique des calculs. »

    Ce n’est pas simple en tant qu’artiste de se confronter à la réalité. Certains projets entrent en contradiction avec nos convictions écologiques. On est au début de notre carrière : est-ce qu’on doit refuser certaines opportunités ?

    « C’est la question plus globalement des liens entre économie et écologie, deux mots qui ont pourtant la même racine. Elle se déploie sur plusieurs registres. Il y a la question de nos attitudes personnelles, celle des collectifs (compagnies, festivals) au sein desquels on gravite et celle du système économique global (l’industrie culturelle). Il ne faut pas opposer ces niveaux, mais se demander comment les articuler et identifier des leviers possibles entre eux. Chacun a un rythme propre. À l’échelle personnelle, c’est une question éthique : quel genre de femme, d’homme, d’humain je veux être ? À quelles concessions je suis prêt·e ou pas ? Cela ne peut pas se décréter pour l’autre. Cela suppose d’identifier quelles sont les vertus sur lesquelles je veux m’appuyer pour construire ma vie : le courage, l’attention, l’hospitalité, la justice… On voit bien que dans le monde tel qu’il va, si on oublie ces trois niveaux, si je veux être cohérent, j’étouffe, je fais ce que j’appelle un burn out militant. Je n’y arrive pas, je voudrais être pur… Très belle, cette posture n’est pas vivable sans la critique des logiques d’ensemble. »

    Les comportements écologiques dans l’exercice du métier de musicien·ne ou de danseur·se font souvent débat au nom de la cohérence.

    « Oui, le philosophe allemand d’origine coréenne Byung-Chul Han critique justement ce qu’il appelle l’esthétique du lisse3. Il dit que nous vivons dans une culture qui ne veut pas du rugueux, des aspérités, de là où ça grince, là où il y a des dissonances, là où il y a des conflits d’interprétation. En fait, c’est la culture du logiciel et du numérique. Ce qu’il attaque, c’est Jeff Koons, les beaux objets brillants et lumineux. Et la critique du manque de cohérence encourage une lecture très pauvre de ce qu’est la délibération morale et la délibération collective, qui est faite de pluralité, de dissensus et de discussion. Le contraire de l’idéologie de l’expertise et ses réponses « po-lissées ». »

    En tant qu’interprète, j’ai parfois l’impression paradoxale que faire des choses sensibles n’est pas la manière la plus efficace de faire vibrer la sensibilité du public…

    « Quand vous commencez à jouer, un monde s’ouvre. Il ne s’agit pas de « représentation », cette expression est très gênante car elle met au dehors quelque chose dans lequel on est, qui est l’expérience d’une « pleine présence ». En fait ce que vous permettez qu’il advienne – quand ça se passe bien – c’est que les gens soient restitués dans leur être-là. En phénoménologie, il y a cette idée qu’il ne suffit pas d’être là, il faut « y » être. L’expérience du sentir, c’est être restitué dans la capacité de mon propre lyrisme par le geste de l’autre. C’est peut-être ça, l’ascèse de l’interprète au moment donné de l’exécution : parvenir à la dimension de distillation personnelle qui lui permette d’être le passeur de ce qui fait pour lui qu’il est au monde. L’efficacité du geste, ce n’est pas seulement la technicité. En ce sens, la singularité insubstituable qui se donne, et qui ne se donnera plus une fois qu’elle s’est donnée, n’est en rien une data ! »

    On est vraiment à l’endroit de l’expérience qui nous intéresse dans l’interprétation en danse, c’est la sincérité du ressenti, l’état d’être au moment où l’on comprend et le geste et son esthétique.

    « Oui, l’humain est capable d’espace et ce qui nous assèche, c’est quand nous sommes empêchés dans notre capacité d’ouvrir des espaces par le quadrillage des vies. Dans la pluralité de ses expressions, au fond c’est ce que fait la danse comme poétique du sol : elle nous restitue dans notre capacité d’ouvrir des espaces. »

    Ces espaces sont aussi dans le rapport à l’autre dans la chorégraphie, le geste. Se rencontrer par la danse, se toucher, toucher le public, peu importe de quel côté de la scène on est… C’est beau quand le contexte permet de dépasser la technique et de le mettre au service des liens.

    « Oui, pour moi le défi est là. Instaurer une communauté sentie n’est pas une communauté politique. La porte d’entrée du sentir est puissante car elle n’est pas récupérable par l’idéologique. Il ne forme certes pas un programme politique, mais donne l’expérience qu’il est possible, avec des inconnus, de faire monde commun, d’être touché et de se toucher. Cette préfiguration-là a un sens. Par la dimension festive, elle préfigure une communauté politique… Et en période postcovid et post-rationalité instrumentale, le premier enjeu n’est-il pas de « faire… ensemble » ? »

    Propos recueillis par Annaëlle Bailly, Léa Chambon, Élisa Constable, Florent Caron-Darras, Lisa Fleury, Suzanne Henry, Clémence Houillon, Solène Le Minor, Sylvie Pébrier, Victor Rouanet, Céline Talon.

    Notes

    1. Merleau-Ponty Maurice, L’Institution, la Passivité. Notes de cours au Collège de France (1954 – 1955), Paris, Belin, 2003. ↩︎
    2. Ricœur Paul, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Seuil, 2003. ↩︎
    3. Han Byung-Chul, Sauvons le Beau, l’esthétique à l’heure du numérique, Arles, Actes Sud, 2016. ↩︎