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  • L’évolution des formats audio numériques

    Introduction 

    Vous êtes musicien, mélomane, et vous attachez de l’importance à la qualité de ce que vous écoutez ? Comment choisir un casque, des enceintes, ou encore son support d’écoute (plateforme de streaming, CD, fichier téléchargé) ? 
    Pas toujours facile de s’y retrouver quand on n’est pas spécialiste. Cet article est là pour vous donner quelques-unes des notions fondamentales pour mieux comprendre comment fonctionne la chaîne de reproduction sonore… car chaque étape compte ! 

    Rien ne sert en effet d’acquérir du matériel d’écoute haut de gamme si vous lisez des fichiers de piètre qualité ; à l’inverse, il n’est pas très concluant de lire des fichiers en haute définition sur un téléphone portable, par exemple. Il est donc important de commencer par le commencement… le format audio et ses caractéristiques. 

    L’ère numérique a profondément transformé notre rapport à la musique, tant dans sa production que dans sa consommation. Cette évolution s’est accompagnée d’une diversification des formats audio, répondant à des besoins variés en termes de qualité sonore, de compression des données et de compatibilité avec les systèmes de lecture.  
    Nous vous proposons un tour d’horizon des formats audio numériques, en mettant l’accent sur leurs caractéristiques techniques, leurs avantages et leurs limites, jusqu’à l’émergence récente de l’audio haute résolution. 

    Avant toute chose, pour bien comprendre les différents formats audio numériques, il est important d’être familier avec trois notions fondamentales qui les caractérisent, et qui sont étroitement liées :  

    • La fréquence d’échantillonnage 
    • La profondeur de bits ou résolution 
    • Le débit binaire 
       

    I. La fréquence d’échantillonnage audio 

    La fréquence d’échantillonnage est un paramètre qui influence directement la qualité sonore et la bande passante des enregistrements, c’est-à-dire la plage de fréquences reproduites. 
    Bien que des fréquences d’échantillonnage plus élevées offrent théoriquement une meilleure fidélité, le choix optimal dépend de nombreux facteurs, incluant l’application visée, les contraintes de stockage et de traitement, et les considérations perceptuelles.  
    La compréhension approfondie de ce concept est essentielle pour les ingénieurs du son, les producteurs, et tous les professionnels impliqués dans la création et la manipulation de contenu audio numérique. 

    La fréquence d’échantillonnage représente le nombre d’échantillons prélevés par seconde lors de la conversion d’un signal analogique en signal numérique.  
    Ce paramètre joue un rôle crucial dans la fidélité de la reproduction sonore et influence directement la qualité des enregistrements numériques. 

    En effet, plus on prélève d’échantillons, plus la reconstitution du signal original, à partir des points prélevés reliés les uns aux autres, sera fidèle.

    C’est l’équivalent, en audio, du fameux “24 images par secondes” du cinéma, c’est-à-dire la vitesse de défilement de la pellicule 35 mm dans le projecteur permettant de créer l’illusion d’un mouvement fluide. 

    En dessous d’un certain nombre d’images capturées par seconde, estimé à 16, l’œil voit un mouvement saccadé et non continu. Cette notion, à l’ère de la projection numérique, est désormais quasiment obsolète, mais elle permet par analogie de mieux appréhender ce qui fait la qualité d’un signal audio. 

    1. Définition et principes fondamentaux 

    1.1. Définition formelle 

    La fréquence d’échantillonnage, notée Fe ou Fs (sampling frequency en anglais), s’exprime en Hertz (Hz) et représente le nombre d’échantillons capturés par seconde lors de la numérisation d’un signal audio analogique. 

    1.2. Théorème de Nyquist-Shannon 

    Ce théorème, pierre angulaire du traitement du signal, stipule que pour reproduire fidèlement un signal analogique, la fréquence d’échantillonnage doit être au moins deux fois supérieure à la fréquence maximale présente dans le signal original. 

    Fe > 2 * Fmax 

    Où Fmax est la fréquence maximale du signal analogique. 

    2. Implications sur la qualité audio 

    2.1. Bande passante 

    La fréquence d’échantillonnage détermine directement la bande passante maximale du signal numérisé. Selon le théorème de Nyquist-Shannon, la bande passante maximale est égale à la moitié de la fréquence d’échantillonnage. 

    2.2. Repliement spectral (aliasing) 

    Si le signal analogique contient des fréquences supérieures à la moitié de la fréquence d’échantillonnage, un phénomène de repliement spectral se produit, introduisant des distorsions indésirables. Pour éviter ce problème, un filtre anti-repliement est généralement appliqué avant la numérisation. 

    3. Fréquences d’échantillonnage courantes 

    3.1. 44,1 kHz 

    Fréquence standard pour les CD audio, choisie pour couvrir l’intégralité du spectre audible humain (généralement considéré comme s’étendant jusqu’à 20 kHz). 

    3.2. 48 kHz 

    Couramment utilisée dans l’audio professionnel et la production vidéo, offrant une marge supplémentaire par rapport à 44,1 kHz. 

    3.3. 96 kHz et 192 kHz 

    Utilisées pour l’audio haute résolution, ces fréquences permettent théoriquement de capturer des harmoniques au-delà du spectre audible, bien que leur utilité soit débattue. 

    3.4. Autres fréquences 

    • 8 kHz : Utilisée dans la téléphonie (bande passante limitée à 4 kHz) 
    • 22,05 kHz : Parfois utilisée pour l’audio de faible qualité ou les applications à bande passante limitée 

    4. Impact sur la qualité et la taille des fichiers 

    4.1. Relation avec la qualité 

    Nous avons vu en introduction qu’une fréquence d’échantillonnage plus élevée permet de capturer plus d’informations par seconde, améliorant la fidélité de la reproduction sonore. 
    Il est à noter que ceci est particulièrement vrai pour les hautes fréquences, dont la longueur d’onde est très petite. 

    4.2. Taille des fichiers 

    La fréquence d’échantillonnage influence directement la taille des fichiers audio non compressés. Doubler la fréquence d’échantillonnage double la quantité de données à stocker. 

    II. La profondeur de bits 

    La profondeur de bits, également appelée résolution numérique ou quantification, est un autre paramètre fondamental dans la représentation numérique du son. Elle définit la précision avec laquelle l’amplitude d’un signal audio analogique est convertie en valeurs numériques discrètes. Ce concept est crucial pour comprendre la qualité et la dynamique des enregistrements audio numériques. 

    1. Définition et principes fondamentaux 

    1.1. Définition formelle 

    La profondeur de bits correspond au nombre de bits utilisés pour représenter chaque échantillon audio. Elle détermine le nombre de niveaux d’amplitude distincts pouvant être encodés. 

    Nombre de niveaux = 2^(profondeur de bits) 

    Par exemple, une profondeur de 16 bits permet 2^16 = 65 536 niveaux distincts. 

    1.2. Processus de quantification 

    La quantification est le processus par lequel les valeurs d’amplitude continues du signal analogique sont arrondies aux valeurs discrètes les plus proches permises par la profondeur de bits choisie.

    2. Implications sur la qualité audio 

    2.1. Plage dynamique 

    La profondeur de bits détermine directement la plage dynamique théorique du signal audio numérique. La plage dynamique en décibels (dB) peut être calculée comme suit : 

    Plage dynamique (dB) = 6,02 × (profondeur de bits) + 1,76 

    Par exemple, pour une profondeur de 16 bits : Plage dynamique = 6,02 × 16 + 1,76 ≈ 96,33 dB 

    2.2. Bruit de quantification 

    L’erreur introduite par le processus de quantification se manifeste sous forme de bruit. Plus la profondeur de bits est élevée, plus le niveau de ce bruit est bas par rapport au signal. 

    3. Résolution ou profondeurs de bits courantes 

    3.1. 16 bits 

    Standard pour les CD audio et de nombreuses applications grand public. Offre une plage dynamique théorique d’environ 96 dB. 

    3.2. 24 bits 

    Largement utilisée dans l’audio professionnel et la production musicale. Offre une plage dynamique théorique d’environ 144 dB. 

    3.3. 32 bits (point flottant) 

    Utilisée principalement dans le traitement audio numérique pour sa plage dynamique étendue et sa précision accrue dans les calculs. 

    4. Impact sur la qualité et la taille des fichiers 

    4.1. Relation avec la qualité perçue 

    Une profondeur de bits plus élevée permet une représentation plus fidèle des nuances sonores, particulièrement dans les passages à faible niveau sonore, où le bruit de quantification peut devenir perceptible. 

    4.2. Taille des fichiers 

    Augmenter la profondeur de bits accroît proportionnellement la taille des fichiers audio non compressés. Par exemple, passer de 16 à 24 bits augmente la taille du fichier de 50%. 

    5. Débats et considérations psychoacoustiques 

    5.1. Audibilité des différences 

    La capacité de l’oreille humaine à discerner les différences entre 16 et 24 bits dans des conditions d’écoute réelles fait l’objet de débats continus dans la communauté audiophile et scientifique. 

    5.2. Contexte d’écoute 

    L’environnement d’écoute, y compris le bruit ambiant et la qualité du matériel de reproduction, influence significativement la perception des avantages d’une profondeur de bits accrue. 

    III. Le débit binaire  

    Le débit binaire, également connu sous le terme anglais « bit rate », représente la quantité de données numériques transmises ou traitées par unité de temps, généralement exprimée en bits par seconde (bps) ou ses multiples (kbps, Mbps). 

    1. Définition et concepts fondamentaux 

    1.1. Définition formelle 

    Le débit binaire (D) peut être défini mathématiquement comme le produit de la fréquence d’échantillonnage (Fe), de la profondeur de bits (B), et du nombre de canaux (C) : 

    D = Fe × B × C 

    Cette formule s’applique aux formats audio non compressés, tels que le PCM (Pulse Code Modulation) utilisé dans les fichiers WAV ou AIFF. 

    1.2. Types de débits binaires 

    On distingue deux catégories principales de débits binaires : 

    a) Débit binaire constant (CBR – Constant Bit Rate) : Le flux de données maintient un débit constant tout au long du fichier. 

    b) Débit binaire variable (VBR – Variable Bit Rate) : Le débit s’adapte dynamiquement en fonction de la complexité du signal audio. 

    2. Implications du débit binaire sur la qualité audio 

    2.1. Relation entre débit binaire et qualité 

    En général, un débit binaire plus élevé permet de représenter le signal audio avec une plus grande précision, ce qui se traduit potentiellement par une meilleure qualité sonore. Cependant, cette relation n’est pas strictement linéaire et dépend de nombreux facteurs, notamment l’efficacité de l’algorithme de compression utilisé. 

    2.2. Théorème de Nyquist-Shannon 

    Ce théorème fondamental de la théorie de l’information stipule que la fréquence d’échantillonnage doit être au moins deux fois supérieure à la fréquence maximale du signal à échantillonner. Ainsi, pour capturer l’intégralité du spectre audible humain (généralement considéré comme s’étendant de 20 Hz à 20 kHz), une fréquence d’échantillonnage minimale de 40 kHz est nécessaire. 

    3. Débits binaires dans différents formats audio 

    3.1. Formats non compressés 

    • CD Audio : 1411 kbps (44.1 b kHz, 16 bits, stéréo) 
    • DVD Audio : jusqu’à 9216 kbps (192 kHz, 24 bits, 6 canaux) 

    3.2. Formats compressés avec perte 

    • MP3 : typiquement de 128 à 320 kbps 
    • AAC : généralement de 96 à 256 kbps 
    • Ogg Vorbis : variable, souvent de 80 à 500 kbps 

    3.3. Formats compressés sans perte 

    • FLAC : variable, généralement 50-70% du débit PCM original 
    • ALAC : similaire au FLAC 

    4. Impact du débit binaire sur la taille des fichiers 

    La taille d’un fichier audio peut être calculée en multipliant le débit binaire par la durée du  
    fichier : Taille (octets) = Débit (bits/s) × Durée (s) / 8 

    Cette relation souligne l’importance du choix du débit binaire dans le compromis entre qualité audio et taille de fichier, particulièrement crucial dans les contextes de streaming ou de stockage limité. 

    5. Considérations psychoacoustiques 

    Les codecs audio modernes exploitent les principes de la psychoacoustique pour optimiser l’allocation du débit binaire. Des phénomènes tels que le masquage fréquentiel et temporel sont utilisés pour allouer moins de bits aux composantes du signal moins perceptibles, permettant ainsi d’atteindre une qualité perçue élevée avec des débits relativement bas. 

    6. Implications pour le streaming et la diffusion 

    6.1. Adaptation au débit (Adaptive Bitrate Streaming) 

    Les technologies de streaming modernes ajustent dynamiquement le débit binaire en fonction de la bande passante disponible, garantissant ainsi une expérience d’écoute optimale dans des conditions réseau variables. 

    6.2. Normes de diffusion 

    Les organismes de radiodiffusion et les services de streaming ont établi des normes de débit binaire minimal pour assurer une qualité audio acceptable. Par exemple, de nombreux services de streaming musical utilisent un minimum de 128 kbps pour la diffusion en qualité standard. 

    IV. L’ère de la compression audio

    La démocratisation de la musique numérique s’est initialement appuyée sur des techniques de compression du son, visant à réduire la taille des fichiers pour faciliter leur stockage, leur transfert et leur lecture sur des appareils aux capacités limitées.

    1. Les formats compressés avec perte de qualité 

    1.1. Le MP3 : un standard 

    Le format MP3 (MPEG-1/2 Audio Layer 3), dont la norme internationale ISO/CEI 13818-3 fut publiée pour la première fois en 1995, s’est imposé comme le standard de la musique numérique compressée, grâce à : 

    • sa large compatibilité entre différents systèmes et appareils, 
    • sa capacité à réduire significativement la taille des fichiers (facteur 10 à 12), 
    • un équilibre acceptable entre compression et qualité sonore perçue. 

    1.2. Principes techniques du MP3 

    Le MP3 utilise un encodage perceptuel basé sur les limites de l’audition humaine : 

    • Suppression des fréquences inaudibles (masquage fréquentiel), 
    • Réduction de la précision des sons moins perceptible 
    • Débit variable de 8 kbps à 320 kbps, avec une qualité proche du CD à 256-320 kbps 

    1.3. Limites de la compression avec perte 

    Malgré ses avantages pratiques, la compression MP3 entraîne : 

    • une perte irréversible d’informations audio, 
    • une réduction de la dynamique et de la spatialisation sonore, 
    • une potentielle altération du timbre des instruments. 

    2. Les formats audio sans perte (lossless) 

    En réponse aux limitations des pertes engendrés par la compression audio, de nouveaux formats de compression sans perte, préservant l’intégralité des données sonores, ont été développés, coexistant avec des formats non compressés. 

    2.1. WAV (Waveform Audio File Format) 

    Le format WAV (Waveform Audio File Format) est un standard de fichier audio non compressé développé conjointement par Microsoft et IBM en 1991, parallèlement aux recherches ayant abouti à la publication de la norme MP3. Il s’agit d’un format conteneur basé sur la structure RIFF (Resource Interchange File Format), capable d’encapsuler des données audio sous diverses formes de codage. Cependant, son utilisation la plus courante concerne le stockage de données audio PCM (Pulse Code Modulation) non compressées. 
    Une de ses principales limitations, au regard des standards de l’industrie musicale moderne, est que le format WAV permet la saisie d’assez peu de métadonnées.  

    Le format WAV supporte divers arrangements de canaux : 

    • Mono (1 canal) 
    • Stéréo (2 canaux) 
    • Multicanal (jusqu’à 18 canaux dans certaines implémentations) 

    Les valeurs courantes de fréquences d’échantillonnage du format WAV incluent : 

    • 44.1 kHz (standard CD) 
    • 48 kHz (standard pour l’audio professionnel et la vidéo) 
    • 96 kHz et 192 kHz (pour l’audio haute résolution) 

    Les valeurs typiques de profondeur de bits sont : 

    • 16 bits (standard CD, offrant une plage dynamique théorique de 96 dB) 
    • 24 bits (audio professionnel, plage dynamique théorique de 144 dB) 
    • 32 bits (utilisé principalement en studio pour le traitement audio) 

    En raison de l’absence de compression, les fichiers WAV sont généralement volumineux. Par exemple, une minute d’audio stéréo en qualité CD (44.1 kHz, 16 bits) occupe environ 10 Mo. 

    Calcul de la taille : Taille (octets) = Durée (s) × Fréquence d’échantillonnage × Profondeur de bits × Nombre de canaux / 8 

    En résumé, les principales caractéristiques du format WAV à retenir sont :  

    • Format non compressé développé par Microsoft et IBM 
    • Format permettant une haute résolution 
    • Poids important des fichiers 
    • Prise en charge limitée des métadonnées comparé à certains formats modernes (FLAC, AIFF, MP3) 

    2.2. FLAC (Free Lossless Audio Codec) 

    Le format FLAC (Free Lossless Audio Codec) représente une avancée significative dans le domaine de la compression audio sans perte : cela signifie que le signal sonore peut être reconstruit à l’identique après décompression. Le FLAC atteint cet objectif en exploitant les redondances inhérentes aux signaux audio. 

    Le processus débute par une segmentation du flux audio en blocs. La taille de ces blocs est généralement configurable, avec une valeur par défaut de 4096 échantillons. Cette segmentation permet une analyse et un traitement localisés du signal. 
    L’étape clé du processus FLAC est la prédiction linéaire. Cette technique s’appuie sur l’hypothèse que chaque échantillon audio peut être approximé par une combinaison linéaire des échantillons précédents.  
    La différence entre les valeurs prédites et les valeurs réelles constitue le signal résiduel. Ce signal résiduel contient généralement moins d’information que le signal original, ce qui facilite sa compression. FLAC utilise diverses techniques de codage entropique pour représenter efficacement ces résidus. 
    Les résidus sont ensuite encodés à l’aide d’un codage entropique, généralement le codage de Rice ou une variante. Cette étape compresse davantage les données en attribuant des codes plus courts aux valeurs les plus fréquentes. 

    Pour les signaux stéréo, le FLAC peut exploiter la corrélation entre les canaux gauche et droit pour améliorer la compression. 

    Le FLAC peut également subdiviser les blocs en sous-blocs si cela améliore la compression. Cette technique est particulièrement efficace pour les signaux présentant des transitions rapides ou des caractéristiques spectrales variables. 

    Enfin, le format FLAC intègre un système flexible de métadonnées, permettant l’incorporation d’informations telles que les tags ID3, les pochettes d’album, et d’autres métadonnées spécifiques.  

    En résumé, voici les caractéristiques principales du format FLAC :  

    • Codec open source compressant les données audio sans perte de qualité 
    • Utilise la prédiction linéaire pour réduire la redondance des échantillons audio 
    • Taux de compression variant de 30% à 70% par rapport au WAV 
    • Préservation des métadonnées (tags) 

    2.3. Formats spécifiques à l’écosystème Apple 

    • AIFF (Audio Interchange File Format) : Équivalent du WAV pour macOS 
    • ALAC (Apple Lossless Audio Codec) : Format compressé sans perte propriétaire d’Apple 

    IV. L’émergence de l’audio haute résolution (Hi-Res Audio) 

    L’audio haute résolution vise à dépasser les limitations du format CD en offrant une qualité sonore supérieure. Selon un consortium d’acteurs majeurs de l’industrie, le Hi-Res Audio se définit comme :  » Un audio sans perte, capable de reproduire tout le spectre sonore des enregistrements masterisés à partir de sources musicales de qualité supérieure à celle du CD. » 

    1. Spécifications techniques 

    Les formats Hi-Res se distinguent par : 

    a) Fréquence d’échantillonnage élevée : 

    • CD standard : 44.1 kHz 
    • Hi-Res : 88.2 kHz, 96 kHz, 176.4 kHz, 192 kHz, voire au-delà 

    b) Profondeur de bits accrue : 

    • CD standard : 16 bits 
    • Hi-Res : 24 bits, parfois 32 bits 

    c) Débit binaire supérieur : 

    • CD standard : 1411 kbps 
    • Hi-Res : Variable, généralement > 2000 kbps 

    2. Avantages théoriques 

    • Réponse en fréquence étendue (jusqu’à 96 kHz pour un échantillonnage à 192 kHz) 
    • Gamme dynamique accrue (jusqu’à 144 dB pour 24 bits) 
    • Réduction du bruit de quantification 
    • Reproduction plus fidèle des transitoires et des harmoniques 
    • Amélioration de la précision de l’image stéréophonique 

    3. Formats Hi-Res courants 

    a) PCM linéaire : 

    • WAV et AIFF (non compressés) 
    • FLAC et ALAC (compressés sans perte) 

    b) DSD (Direct Stream Digital): 

    • DSD (DFF) : utilisé dans les équipements professionnels et les SACD 
    • DSD (DSF) : variante adaptée à l’utilisation sur PC 

    L’évolution des formats audio numériques reflète une quête continue de l’équilibre optimal entre praticité et qualité sonore. Si les formats compressés comme le MP3 ont permis une démocratisation sans précédent de la musique numérique, l’émergence de l’audio haute résolution témoigne d’une volonté de retrouver, voire de dépasser, la fidélité des supports analogiques. Bien que ses bénéfices fassent l’objet de débats au sein de la communauté audiophile, l’audio haute résolution offre indéniablement une alternative de haute qualité aux formats compressés traditionnels, répondant aux attentes des auditeurs les plus exigeants et ouvrant de nouvelles perspectives pour l’industrie musicale. 

    4. Avantages perçus de l’audio haute résolution 

    • Richesse sonore accrue 
    • Meilleure spatialisation 
    • Préservation des nuances et des détails subtils 

    5. Controverses scientifiques 

    • Pertinence des fréquences ultrasonores (> 20 kHz) pour la perception humaine 
    • Capacité réelle de l’oreille à discriminer les différences de dynamique au-delà de 16 bits 

    La haute résolution ne serait-elle qu’un argument marketing ? L’objet de cet article n’étant pas de trancher sur la question, mais plutôt de faire un tour d’horizon complet des différents formats pour que chacun puisse se faire sa propre idée, voici le lien d’un site permettant d’effectuer des tests en aveugle entre des fichiers audio MP3 encodés à 320 kbps et les mêmes fichiers en version non compressée. 

    V. Écosystème du streaming musical 

    Maintenant que vous savez tout sur les formats audio, voici une liste des principales plateformes de streaming, et leurs caractéristiques techniques :  

    1. Spotify 

    • Débits binaires : 
    • 96 kbps : utilisé en mode  » Normal  » sur mobile. 
    • 160 kbps : qualité  » Standard  » Standard sur ordinateur et mobile. 
    • 320 kbps : qualité  » Élevée » pour les abonnés Spotify Premium. 
    • Format audio : Ogg Vorbis. 

    2. Apple Music 

    • Débits binaires : 
    • 256 kbps : AAC (Advanced Audio Codec), utilisé pour la qualité standard. 
    • ALAC (Apple Lossless Audio Codec) : pour l’audio sans perte (lossless) avec des débits allant jusqu’à 24 bits/192 kHz. 
    • Format audio : AAC pour le streaming standard, ALAC pour le lossless. 

    3. Amazon Music 

    • Débits binaires : 
    • SD (Standard Definition) : 128 kbps (AAC). 
    • HD (High Definition) : 850 kbps (16 bits/44.1 kHz, FLAC). 
    • Ultra HD : jusqu’à 3730 kbps (24 bits/192 kHz, FLAC). 
    • Format audio : AAC pour la qualité standard, FLAC pour HD et Ultra HD. 

    4. Deezer 

    • Débits binaires : 
    • 128 kbps : pour les utilisateurs gratuits (MP3). 
    • 320 kbps : pour les abonnés Deezer Premium (MP3). 
    • 1411 kbps : qualité CD pour les abonnés Deezer HiFi (16 bits/44.1 kHz, FLAC). 
    • Format audio : MP3 pour les abonnés standard, FLAC pour les abonnés HiFi. 

    5. YouTube Music 

    • Débits binaires : 
    • 128 kbps : pour la qualité standard. 
    • 256 kbps : pour la qualité élevée. 
    • Format audio : AAC. 

    6. Qobuz 

    • Débits binaires : 
    • 320 kbps : MP3. 
    • FLAC 16 bits/44.1 kHz : qualité CD. 
    • FLAC 24 bits/192 kHz : Hi-Res Audio. 
    • Format audio : MP3 pour la qualité standard, FLAC pour Hi-Res. 

    7. Tidal 

    • Débits binaires : 
    • 96 kbps : pour le mode  » Normal  » (AAC). 
    • 320 kbps : qualité  » Haute  » (AAC). 
    • 1411 kbps : Lossless (16 bits/44.1 kHz, FLAC). 
    • MQA (Master Quality Authenticated) : variable, jusqu’à 9216 kbps pour l’audio haute résolution. 
    • Format audio : AAC pour la qualité standard, FLAC pour lossless, MQA pour les fichiers haute résolution. 

    8. Napster 

    • Débits binaires : 
    • 64 kbps : pour les réseaux mobiles lents. 
    • 192 kbps : qualité standard. 
    • 320 kbps : qualité élevée. 
    • Format audio : AAC. 

    9. Pandora 

    • Débits binaires : 
    • 64 kbps : pour les utilisateurs gratuits (AAC+). 
    • 192 kbps : pour les abonnés Pandora Plus et Premium (AAC). 
    • Format audio : AAC. 
  • Tour d’horizon des formats de son immersif 

    Introduction

    Le son immersif représente une évolution majeure dans le domaine de l’audio, transformant la manière dont nous percevons et interagissons avec le son. Contrairement aux formats antérieurs, de la stéréo au surround multicanal, qui restituent le son dans un plan essentiellement horizontal, les formats immersifs ajoutent la dimension verticale et permettent de positionner les sons dans un véritable espace tridimensionnel. Cette immersion est rendue possible grâce à des techniques avancées de spatialisation sonore, qui exploitent les caractéristiques psychoacoustiques de l’audition humaine.

    Depuis les premiers enregistrements stéréophoniques jusqu’aux systèmes de son 3D les plus sophistiqués, l’évolution des formats audio a été marquée par des innovations constantes. Des formats tels que le son binaural, le Dolby Atmos, le DTS: X ou l’Auro-3D offrent des expériences auditives distinctes, chacune avec ses propres spécificités et domaines d’application. Mais avant de nous plonger dans le détail de chacune de ces technologies, il est utile de revenir sur ce qui distingue l’audio immersif des systèmes qui l’ont précédé.

    Les systèmes dits « surround » traditionnels reposent sur un nombre fixe de canaux — par exemple, 5.1 ou 7.1, le « .1 » désignant un caisson de basses dédié aux fréquences graves — et distribuent les éléments sonores (musique, dialogues, effets) vers des haut-parleurs prédéfinis. Dans une configuration 5.1 courante, on trouve ainsi des enceintes avant gauche, centrale et droite, deux enceintes surround (arrière ou latérales), et un caisson de basses. Dans ce type de configuration, la voix d’un acteur à l’écran est typiquement diffusée par l’enceinte centrale, la musique répartie entre les enceintes avant, et les effets sonores distribués entre les enceintes avant et surround. Ces systèmes offrent déjà une certaine spatialisation, mais restent limités dans leur capacité à positionner les sons avec précision dans un espace tridimensionnel — notamment en hauteur.

    Les technologies audio immersives adoptent une approche différente. En complément de la logique de canaux, elles introduisent l’audio « basé sur les objets » : chaque élément sonore (un pas, une voix, un effet) est traité comme un objet indépendant, auquel on associe une position dans un espace 3D. Cette position est ensuite reproduite dynamiquement selon la configuration de diffusion disponible : qu’il s’agisse d’une salle de cinéma équipée de dizaines d’enceintes ou d’un casque audio. Cette approche permet un placement sonore plus précis, l’exploitation de la dimension verticale, et une adaptation automatique à différents environnements d’écoute.

    Ces technologies ouvrent également de nouvelles possibilités créatives pour les artistes et les ingénieurs du son. Les productions cinématographiques, les jeux vidéo, les concerts, la musique enregistrée et les expériences de réalité virtuelle bénéficient de ces avancées, offrant aux auditeurs des expériences d’écoute inédites. En explorant les différents formats de son immersif, cet article propose un panorama des technologies disponibles, de leurs applications – professionnelles, grand public et scientifiques – et des développements à venir. Que vous soyez passionné d’audio, professionnel du son, ou simplement curieux, ce tour d’horizon vous permettra de mieux saisir les possibilités qu’ouvre aujourd’hui le son immersif.

    Le Dolby Atmos  

    Le Dolby Atmos, introduit sur le marché en 2012, est un format de son immersif qui ne fonctionne donc pas avec des canaux fixes, mais traite les sons comme des « objets » pouvant être positionnés précisément dans l’espace tridimensionnel.  
    Cette technologie permet une flexibilité accrue et une meilleure immersion, tant au cinéma qu’à domicile. Le mixage et le décodage des bandes sonores sont adaptés pour utiliser chaque haut-parleur individuellement, permettant aux ingénieurs du son de placer jusqu’à 128 objets audio avec une précision extrêmement fine. Cela est réalisé grâce à des métadonnées qui peuvent décrire la position et le mouvement des objets sonores. 
    Une caractéristique clé du Dolby Atmos est la dimension verticale, rendue possible par des haut-parleurs suspendus au plafond, offrant une expérience sonore à 360° plus réaliste et immersive, notamment pour des effets tels que la pluie, les hélicoptères ou les avions en vol. Cette technologie est désormais disponible dans certaines salles de cinéma en France et dans les systèmes de home cinéma, ainsi que dans des contenus musicaux remixés en Atmos. 
    Pour les installations domestiques, où les haut-parleurs au plafond ne sont pas pratiques, les fabricants ont développé des solutions alternatives, comme les barres de son orientées vers le haut, qui utilisent les réflexions sonores pour simuler l’effet de hauteur. 
    Pour en profiter chez vous, il faudra impérativement vous équiper d’un amplificateur compatible, et d’au moins 7 enceintes (dont 2 spécifiques à cette technologie, pour la dimension de hauteur). 
    De nombreux films, émissions de télévision et même des albums de musique sont désormais mixés en Atmos. Les principales plateformes de streaming telles que Netflix, Disney+ et Amazon Prime Video proposent une bibliothèque croissante de contenus compatibles Atmos, ce qui procure au format un avantage concurrentiel. 

    • Applications : cinéma, home cinéma, jeux vidéo, musique. 
    • Cinéma : le film « À l’Ouest, rien de nouveau » utilise Dolby Atmos pour créer un environnement sonore immersif, plongeant les spectateurs au cœur des scènes de guerre avec des détails sonores précis et réalistes. 
    • Musique : certaines plateformes de streaming (Apple Music, Tidal, Amazon Music) proposent du Dolby Atmos. 

    https://music.apple.com/id/album/the-dark-side-of-the-moon-50th-anniversary-remastered/1665303755 
     
    https://music.apple.com/id/album/random-access-memories-10th-anniversary-edition/1673536063 

    Le DTS : X

    Le DTS:X, introduit en 2015, est un format audio immersif concurrent qui adopte une approche légèrement différente pour créer une scène sonore tridimensionnelle. Il utilise la plate-forme Multi-Dimensional Audio (MDA), un standard ouvert et libre de droits. 
    Comme le Dolby Atmos, le DTS:X utilise l’audio basé sur les objets pour créer une expérience sonore plus immersive. Cependant, le DTS:X adopte une approche plus flexible du placement des enceintes. Alors qu’Atmos nécessite souvent des configurations d’enceintes spécifiques, le format DTS:X peut s’adapter à pratiquement n’importe quelle configuration d’enceintes, des configurations 5.1 ou 7.1 traditionnelles aux systèmes plus élaborés avec des canaux en hauteur. Cette flexibilité signifie que les utilisateurs n’ont pas nécessairement besoin d’investir dans de nouvelles enceintes ou dans des configurations spécifiques pour profiter du contenu DTS:X. ce qui le rend plus polyvalent pour diverses configurations de home cinéma, en particulier dans les pièces où le placement idéal des enceintes est difficile. 
    Le DTS:X offre en outre une fonctionnalité intéressante appelée Dialog Control, qui permet aux utilisateurs d’ajuster le volume des dialogues indépendamment des autres éléments audio.  
    DTS:X.  
    En termes de disponibilité de contenu, bien que le DTS:X gagne du terrain, il dispose actuellement d’un retard conséquent sur le le Dolby Atmos. 

    • Applications : cinéma, home cinéma, systèmes audios de voiture. 
    • Cinéma : le film « Mad Max : Fury Road » a été mixé en DTS:X, permettant une localisation précise des effets sonores dans l’espace, ce qui renforce l’immersion du spectateur. 
    • Automobile : certains systèmes audios de voiture utilisent le DTS:X pour créer une expérience sonore immersive pour les passagers. 

    https://www.whathifi.com/advice/dtsx-what-it-how-can-you-get-it

    https://www.visunext.fr/lp/dtsx/?srsltid=AfmBOoqbWfJ7BfU4V1TpV5doUXTsCH2n-fuDgeG5dODpLzAbyfVgAFGP

    https://www.son-video.com/guide/dtsx-le-home-cinema-immersif

    Le Auro-3D

    Le Auro-3D est une technologie audio immersive développée par Auro Technologies, basée en Belgique.  
    Cette technologie vise à créer une expérience sonore tridimensionnelle en ajoutant une couche sonore au-dessus de l’auditeur aux systèmes de son surround traditionnels, tels que le 5.1 ou le 7. 
    Le Auro-3D est conçu autour de trois couches sonores : la couche surround, la couche de hauteur et la couche de plafond.  
    Cette configuration permet de créer un champ sonore spatial qui enveloppe l’auditeur.

    Les formats d’écoute Auro-3D incluent Auro 9.1, Auro 10.1, Auro 11.1, et Auro 13.1, adaptés à différentes tailles de pièces et configurations de home cinéma. 

    • Applications : cinéma, home cinéma, musique, réalité virtuelle. 
    • Cinéma : le film « Red Tails » a été mixé en Auro-3D, ajoutant une dimension de hauteur aux effets sonores pour une expérience plus immersive. 
    • Musique : l’album « Acousmatic 360° » de Molécule utilise Auro-3D pour offrir une expérience musicale immersive en live. 

    Le son binaural 

    Le concept de son binaural dans la reproduction du son, du latin « bini » signifiant « double » ou « deux » et « aural » relatif à l’oreille, n’est pas nouveau. La technique binaurale repose sur les caractéristiques psychophysiologiques de l’audition humaine pour localiser l’origine des sons.  
    Utilisé pour la première fois en 1861, le terme binaural est employé pour décrire le fait que deux oreilles sont impliquées dans le procédé d’écoute. En 1931, Alan Blumlein, un ingénieur anglais, présente ce qu’il nomme le son binaural, qu’on appelle aujourd’hui son stéréophonique (le terme a d’ailleurs souvent été utilisé comme synonyme de stéréophonique jusqu’aux années 1970). Il dépose un brevet intitulé « Improvements in and relating to Sound-transmission, Sound-recording and Sound-reproducing Systems». Ses travaux portent sur l’amélioration du rendu spatial et aboutissent notamment à la présentation du film « Trains at Hayes Station », donnant pour la première fois à entendre un objet sonore se déplaçant à l’écran (en l’occurrence une locomotive). Aujourd’hui, les deux termes « binaural » et « stéréophonique » sont clairement distincts et lorsqu’on parle de technologie binaurale, on fait référence au fait que deux signaux sont obtenus, stockés et reproduits de manière à assurer une restitution fidèle et précise des sons après modification par le pavillon de l’oreille et la tête

    Un son émis à droite est perçu par l’oreille gauche avec une intensité moindre et avec quelques microsecondes de décalage par rapport à l’oreille droite, qui est la plus proche de la source sonore. Ces différences de temps et d’intensité interaurales nous permettent de localiser les sources sonores dans l’espace. 

    La restitution au casque d’un enregistrement qui ne tient compte que de ces deux critères, est perçue de manière intracrânienne (à l’intérieur de la tête entre les oreilles). 
    Pour percevoir les sources sonores avec une sensation de localisation extra-crânienne, c’est-à-dire enveloppante, immersive et naturelle, il faut intégrer en plus des différences de temps et d’intensité, ce que l’on appelle les HRTF : fonctions de transfert de la tête (head-related transfer function). 
    Par notre physionomie du visage, la forme de nos pavillons d’oreilles, chacun de nous possède ses propres HRTF. Le son qui arrive à l’intérieur du conduit auditif a subi des modifications spectrales liées aux diffractions et aux réflexions multiples du cheminement de l’onde sonore aux voisinages du torse, du visage et des pavillons d’oreilles. Cette déformation spectrale, ce filtre HRTF, varie en fonction de l’incidence du son, et permet de déterminer précisément la localisation de la source sonore. 
    Pour restituer un son tridimensionnel (azimut, élévation, proximité) au casque, il convient d’appliquer à un son isolé, capté par un microphone, une HRFT, composée de deux filtres, un par oreille. C’est ce que l’on nome : la synthèse binaurale. 
    La synthèse binaurale restituée au casque permet une spatialisation proche de l’écoute naturelle. 

    L’enregistrement binaural repose ainsi sur une réplique du système auditif, utilisant des microphones placés dans une tête factice pour recréer avec précision les différences de temps et d’intensité perçues entre les deux oreilles, connues sous les termes ITD (Interaural Time Difference) et ILD (Interaural Level Difference). Par exemple, une source sonore située à gauche de l’auditeur sera perçue en premier et avec plus d’intensité par l’oreille gauche. Contrairement à de nombreuses technologies de restitution tridimensionnelle du son qui nécessitent plusieurs enceintes réparties dans une pièce, comme par exemple le Dolby Atmos, la diffusion du son 3D en binaural est compatible avec n’importe quel casque hi-fi et écouteurs intra-auriculaires.

    Le système de captation binaurale, historiquement connu sous le nom de Kunstkopf ou « tête artificielle », a été développé en Allemagne par les ingénieurs Plenge, Kürer et Wilkens.  
    Ce dispositif utilise un moulage reproduisant la forme d’un buste humain, en particulier la tête et les oreilles, dans lesquelles sont placés des microphones. L’objectif principal de l’enregistrement binaural est de capturer le son tel qu’il parvient au tympan, en utilisant des oreilles artificielles qui imitent l’anatomie humaine. Les recherches acoustiques des ingénieurs ont démontré que l’audition spatiale dépend de l’effet filtrant du torse, de la tête et des oreilles humaines. Ainsi, pour obtenir un enregistrement fidèle, il est nécessaire de reproduire minutieusement une tête humaine. Le premier prototype de tête artificielle, nommé Oscar, était équipé de deux microphones Neumann KM83. Avec l’aide d’un maquilleur et d’un chirurgien plasticien, les premiers prototypes en plâtre ont été créés, intégrant des microphones de studio placés au bout du conduit auditif et un coupleur spécial reproduisant l’impédance du tympan. 

    L’enregistrement binaural est aujourd’hui particulièrement prisé pour les podcasts, les fictions audio, les émissions de radio et quelques enregistrements d’orchestres classiques. Cette technique d’enregistrement est également très prisée pour l’ASMR (Autonomous Sensory Meridian Response).  

    • Applications : Enregistrements audio immersifs, thérapie sonore, jeux vidéo. 
    • Fictions radiophoniques : Radio France a produit de nombreuses fictions et documentaires en son binaural, permettant aux auditeurs de vivre une expérience immersive en trois dimensions. 
    • Jeux vidéo : certains jeux vidéo, tels que A Blind Legend, utilisent le son binaural pour créer des environnements sonores réalistes et immersifs, améliorant l’expérience de jeu. 

    Exemples à écouter :  

    https://www.arteradio.com/serie/dans_la_tete

    https://www.arteradio.com/serie/dans_la_tete

    https://www.arteradio.com/son/mutt_dogs

    https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/machins-machines

    https://www.dailymotion.com/video/x4diqvr_avez-vous-peur-des-abeilles_animals

    https://hyperradio.radiofrance.com/son-3d

    Liens utiles :  

    https://audioblog.arteradio.com/article/23595/binaural-mode-d-emploi

    Le son transaural

    Au casque, l’écoute binaurale permet de recréer une sensation d’espace naturel immersif tandis que l’écoute transaurale le permet à partir de 2 haut-parleurs. Le son transaural est un signal binaural restitué sur haut-parleurs. 
    Le haut-parleur droit délivre une information à l’oreille droite mais également à l’oreille gauche et le haut-parleur gauche délivre une information à l’oreille gauche mais également à l’oreille droite. Pour reproduire un signal binaural sur haut-parleurs, il est nécessaire de procéder à l’annulation de ces trajets croisés, ou diaphonie entre les deux oreilles.  
    C’est ce que l’on nomme : Cross-Talk Cancellation, ou CTC. L’annulation des trajets croisés est réalisée par une série de filtres de correction pour chaque oreille.  Cette approche permet de positionner des sources sonores en dehors de la base stéréophonique matérialisée par les deux haut-parleurs. 

    Applications : Home cinéma, systèmes audio personnels. 

    • Home cinéma : des systèmes de home cinéma utilisent des techniques transaurales pour créer une expérience sonore immersive avec seulement deux haut-parleurs. 
    • Installations artistiques : des installations artistiques utilisent le son transaural pour créer des expériences sonores immersives avec des haut-parleurs placés stratégiquement. 

    Ambisonics 

    Le format Ambisonics est une technologie de son surround qui permet de capturer et de reproduire un champ sonore tridimensionnel. Cette technologie a été développée dans les années 1970 au Royaume-Uni et connaît un regain d’intérêt grâce aux avancées en traitement numérique du signal et à l’essor des systèmes de son surround pour le home cinema, les jeux vidéo et la réalité virtuelle. 
    Contrairement aux formats de son surround traditionnels qui se concentrent principalement sur le plan horizontal, l’Ambisonics couvre également les sources sonores au-dessus et en dessous de l’auditeur. L’approche de base de consiste à traiter une scène audio comme une sphère sonore de 360 degrés provenant de différentes directions autour d’un point central. Le point central est l’endroit où le microphone est placé lors de l’enregistrement, ou l’endroit où se trouve le « sweet spot » de l’auditeur lors de la lecture.  
    En outre, les technologies surround traditionnelles sont plus immersives que la simple stéréo à deux canaux, mais le principe qui les sous-tend est le même : elles créent toutes une image audio en envoyant du son à un ensemble spécifique et prédéterminé de haut-parleurs. La stéréo envoie de l’audio à deux haut-parleurs, le 5.1 surround à six, le 7.1 à huit, etc. 
    En revanche, l’Ambisonics n’envoie pas de signal audio à un nombre particulier de canaux et peut être décodé sur n’importe quel réseau de haut-parleurs. L’Ambisonics utilise en effet un ensemble de canaux de transmission qui ne transportent pas directement les signaux des haut-parleurs, mais plutôt une représentation indépendante des haut-parleurs d’un champ sonore, appelée B-format. 
    Ce format permet de penser en termes de directions des sources sonores plutôt qu’en positions des haut-parleurs, offrant ainsi une grande flexibilité dans la disposition et le nombre de haut-parleurs utilisés pour la reproduction. 
    L’audio ambisonique représente ainsi une sphère sonore complète et ininterrompue, non contrainte par les spécificités d’un système de lecture particulier. 

    Le B-format comprend quatre composants principaux, pour l’Ambisonics de premier ordre (FOA : First Order Ambisonics) : 

    1. W : La pression sonore omnidirectionnelle. 
    1. X : Le gradient de pression sonore avant-arrière. 
    1. Y : Le gradient de pression sonore gauche-droite. 
    1. Z : Le gradient de pression sonore haut-bas 

    Le HOA (High Order Ambisonics) est une extension de l’Ambisonics de premier ordre, utilisant plus de canaux pour améliorer la résolution spatiale (neuf canaux pour le deuxième ordre, seize canaux pour le troisième ordre). Cela permet une reproduction sonore plus précise et une plus grande zone d’écoute immersive. 

    L’Ambisonics est particulièrement efficace pour les applications de réalité virtuelle, où le champ sonore peut être ajusté en fonction de l’orientation de la tête de l’utilisateur. 

    • Applications : réalité virtuelle (VR), réalité augmentée, production musicale. 
    • Réalité virtuelle : les installations de réalité virtuelle comme celles utilisées par Google Earth VR utilisent l’Ambisonics pour créer des environnements sonores immersifs. 
    • Concerts : la Salle Pleyel à Paris a expérimenté des systèmes de prise de son et de mixage basés sur la technique Higher Order Ambisonics (HOA) pour des concerts, offrant une reproduction sonore immersive. 

    Wave Field Synthesis (WFS) 

    Le Wave Field Synthesis (WFS) est une technique avancée de rendu audio spatial qui permet de créer des environnements acoustiques virtuels. Développée à la fin des années 1980 par le professeur A.J. Berkhout à l’Université de Technologie de Delft, cette technologie repose sur des principes physiques pour reproduire des champs sonores tridimensionnels avec une grande précision. 
    Le WFS est basé sur le principe de Huygens-Fresnel, qui stipule que toute onde peut être considérée comme une superposition d’ondes sphériques élémentaires. En pratique, cela signifie que le WFS utilise un grand nombre de haut-parleurs, chacun contrôlé individuellement, pour synthétiser des fronts d’onde artificiels.

    Ces fronts d’onde semblent provenir d’un point de départ virtuel, appelé source sonore virtuelle. Pour reproduire un champ sonore, un ordinateur contrôle chaque haut-parleur de manière à ce que le front d’onde souhaité passe par chaque point de l’espace au bon moment et avec la bonne intensité. Cela permet de recréer des environnements sonores réalistes sur une grande zone d’écoute. 

    Le WFS est particulièrement utile dans les environnements où une reproduction sonore précise et immersive est essentielle, comme les salles de concert, les cinémas, et les installations de réalité virtuelle. Contrairement aux techniques de son surround traditionnelles, la localisation des sources sonores virtuelles en WFS ne dépend pas de la position de l’auditeur. 
    Malgré ses avantages, le WFS présente certains défis, notamment la complexité de la mise en œuvre et le coût élevé des systèmes de haut-parleurs nécessaires. De plus, pour obtenir une reproduction sonore optimale, l’environnement d’écoute doit être exempt de réflexions sonores indésirables.

    Sony 360 Reality Audio 

    Ce format utilise des objets sonores pour créer une expérience audio immersive à 360 degrés. La technologie repose sur le rendu binaural, où les sons sont placés dans un espace sphérique autour de l’auditeur. Cela est réalisé grâce à des algorithmes de rendu binaural qui simulent la manière dont les sons interagissent avec la forme de l’oreille humaine. 

    • Applications : musique, écouteurs, haut-parleurs intelligents. 
    • Musique : l’album « Alicia » d’Alicia Keys est disponible en Sony 360 Reality Audio, offrant une expérience d’écoute immersive où les instruments et les voix sont placés dans un espace sonore à 360 degrés. 
    • Écouteurs : les écouteurs Sony compatibles avec 360 Reality Audio permettent aux utilisateurs de profiter de cette technologie immersive avec des services de streaming comme Tidal et Deezer. 

    https://www.sony.fr/electronics/360-reality-audio

  • Le droit d’auteur en France : principes fondamentaux et cadre juridique 

    Né avec la Révolution française, le droit d’auteur à la française se distingue par une protection particulièrement forte de l’auteur — à travers des droits moraux perpétuels et inaliénables — et par des spécificités historiques uniques, comme les prorogations de guerre. Harmonisé depuis 1997 avec le droit européen, il offre aujourd’hui une durée de protection de 70 ans post mortem, tout en conservant des mécanismes originaux qui le différencient nettement du copyright anglo-saxon et des autres systèmes internationaux.

    Le droit d’auteur en France trouve ses origines dans la Révolution. La première loi, adoptée le 13 janvier 1791 et portée devant l’Assemblée constituante par Le Chapelier — après un long combat mené notamment par Beaumarchais au sein de la Société des auteurs — reconnaît aux auteurs dramatiques un monopole d’exploitation de leurs pièces de théâtre. Deux ans plus tard, la loi du 19 juillet 1793 élargit cette protection à toutes les œuvres de l’esprit, posant ainsi les bases du système français de droit d’auteur, qui a connu ensuite une évolution complexe, reflétant les changements sociétaux et les impératifs juridiques internationaux.
    Initialement fixée à la vie de l’auteur plus dix ans, la durée de protection a été portée à cinquante ans après le décès par la loi du 14 juillet 1866. Plus d’un siècle plus tard, la loi « Lang » du 3 juillet 1985 a notamment réformé le régime des droits voisins et de la copie privée, et introduit une règle de calcul spécifique pour les œuvres musicales avec paroles : dans ce cas, la durée de protection est calculée à partir de la mort du dernier survivant parmi les auteurs ou compositeurs. Ce n’est qu’avec la directive européenne de 1993, transposée en droit français en 1997, que la durée de protection a été harmonisée à soixante-dix ans pour l’ensemble des œuvres.
    Aujourd’hui, le droit d’auteur est principalement régi par le Code de la propriété intellectuelle (CPI). Voici ses grands principes.

    1. Œuvres protégées 

    Le droit d’auteur protège toutes les œuvres de l’esprit, quels que soient leur genre, leur forme d’expression, leur mérite ou leur destination (article L. 112-1 du CPI). Cela inclut les œuvres littéraires, musicales, audiovisuelles, photographiques, et les arts appliqués, entre autres.

    2. Conditions de protection 

    La protection est automatique dès la création, sans obligation de dépôt ni d’enregistrement. Seule condition : l’œuvre doit être originale, c’est-à-dire porter l’empreinte de la personnalité de son auteur.
    Concernant le domaine public, il convient de préciser que sa définition dépend des législations nationales. Si la nationalité de l’auteur n’est pas en soi déterminante, le régime applicable s’appuie sur les principes de la Convention de Berne : une œuvre étrangère bénéficie en France de la même protection qu’une œuvre française, dès lors que son pays d’origine est signataire.

    3. Droits conférés 

    Le droit d’auteur confère deux types de droits : 

    3.1. Les droits patrimoniaux  

    Ils permettent à l’auteur d’exploiter économiquement son œuvre (reproduction, représentation, adaptation). Ils sont cessibles et ont une durée limitée. 

    3.2. Les droits moraux 

    Ils protègent le lien entre l’auteur et son œuvre (droit de divulgation, droit de paternité, droit au respect de l’œuvre, droit de retrait). Ils sont perpétuels, inaliénables et imprescriptibles. 

    4. Durée de protection 

    La protection est automatique dès la création, sans obligation de dépôt ni d’enregistrement. Seule condition : l’œuvre doit être originale, c’est-à-dire porter l’empreinte de la personnalité de son auteur.
    Concernant le domaine public, il convient de préciser que sa définition dépend des législations nationales. Si la nationalité de l’auteur n’est pas en soi déterminante, le régime applicable s’appuie sur les principes de la Convention de Berne : une œuvre étrangère bénéficie en France de la même protection qu’une œuvre française, dès lors que son pays d’origine est signataire.

    4.1. L’exception des deux guerres : une particularité française 

    L’exception des deux guerres, aussi appelée « prorogations de guerre », est une spécificité du droit d’auteur français. Elle a été instaurée pour compenser les pertes d’exploitation subies par les auteurs ou leurs ayants droit pendant les deux guerres mondiales.

    Ces prorogations ont été établies par deux lois :

    – La loi du 3 février 1919 pour la Première Guerre mondiale
    – La loi du 21 septembre 1951 pour la Seconde Guerre mondiale

    Ces lois ont prolongé la durée des droits d’auteur de la manière suivante :

    – 6 ans et 152 jours pour la Première Guerre mondiale
    – 8 ans et 120 jours pour la Seconde Guerre mondiale

    Ces prorogations ont créé une situation où les œuvres d’un même auteur pouvaient avoir des durées de protection différentes selon leur date de divulgation.

    4.2. Une protection supplémentaire pour les « Morts pour la France » 

    Une autre particularité française concerne les auteurs « Morts pour la France ». Leurs œuvres bénéficient d’une prorogation additionnelle de 30 ans, s’ajoutant aux prorogations de guerre.

    4.3. L’harmonisation européenne : un nouveau tournant 

    La directive européenne de 1993, transposée en France en 1997, a harmonisé la durée de protection à 70 ans post mortem dans toute l’Union européenne. Toutefois, elle ne tranchait pas explicitement la question du maintien des prorogations de guerre nationales, ce qui a suscité des incertitudes en droit français quant à leur persistance.

    4.4. La clarification juridique : les arrêts de 2007 

    Il a fallu attendre les arrêts de la Cour de cassation de 2007 pour obtenir une clarification définitive. Ces décisions ont confirmé que la directive européenne de 1993 harmonisait la durée à 70 ans et avait pour effet d’écarter les prorogations de guerre dans le droit interne, sauf pour les auteurs « Morts pour la France », dont la prorogation additionnelle de 30 ans a été maintenue.

    4.5. Le cas emblématique du Boléro de Ravel 

    Maurice Ravel étant décédé en 1937, ses œuvres ont bénéficié des prorogations de guerre, ce qui a repoussé leur entrée dans le domaine public au 1ᵉʳ janvier 2016. En 2024, la succession d’Alexandre Benois, décorateur du ballet, a tenté de le faire reconnaître comme co-auteur afin de prolonger la protection. La justice a rejeté cette demande, considérant qu’elle constituait un usage abusif du droit moral.

    4.6. Cas particulier des œuvres posthumes 

    Pour les œuvres publiées après la mort de l’auteur, la durée de protection est régie par l’article L. 123-4 du CPI et dépend de la date de publication :

    – Si l’œuvre est publiée dans les 70 ans suivant la mort de l’auteur, elle bénéficie d’une protection de 25 ans à compter du 1er janvier suivant l’année de sa publication.
    – Si l’œuvre est publiée plus de 70 ans après la mort de l’auteur, elle est également protégée pendant 25 ans à compter du 1ᵉʳ janvier suivant l’année de publication.

    Dans les deux cas, c’est donc la date de publication — et non la date de décès — qui sert de point de départ au calcul de la protection pour les œuvres posthumes.

    5. Différences avec le droit d’auteur international 

    Le droit d’auteur à l’international présente des variations significatives par rapport au système français.  

    5.1. Cadre juridique international 

    Le droit d’auteur international est régi par plusieurs traités et conventions, dont les principaux sont :

    – La Convention de Berne (1886)
    – La Convention universelle sur le droit d’auteur (1952)
    – L’accord sur les ADPIC (1994) – aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce
    – Les traités de l’OMPI (Organisation mondiale de la propriété intellectuelle) sur le droit d’auteur (1996)

    Ces accords établissent des standards minimums de protection, mais laissent une marge de manœuvre aux pays pour leur mise en œuvre.

    5.2. Systèmes juridiques 

    On distingue généralement deux grands systèmes :

    – Le droit d’auteur (système continental, dont la France)
    – Le copyright (système anglo-saxon)

    La principale différence réside dans l’approche : le droit d’auteur se concentre sur les droits moraux et la personnalité de l’auteur, tandis que le copyright met l’accent sur l’aspect économique et la notion d’œuvre.

    5.3. Durée de protection 

    La durée standard minimale prévue par la Convention de Berne est de 50 ans post mortem auctoris (après la mort de l’auteur), mais de nombreux pays, dont la France et les États-Unis, l’ont étendue à 70 ans.

    Différences avec la France :

    – Absence de prorogations de guerre dans la plupart des pays
    – Durées variables pour certains types d’œuvres (photographies, œuvres anonymes, etc.).

    5.4. Droits moraux 

    La France accorde une protection particulièrement forte aux droits moraux (perpétuels, inaliénables et imprescriptibles).

    Différences :

    – Aux États-Unis, les droits moraux sont très limités dans leur portée.
    – Au Canada, depuis la réforme de 2022 qui a porté la durée des droits patrimoniaux à 70 ans, les droits moraux sont liés à cette durée ; ils restent cependant plus restreints dans leur portée qu’en France, ne couvrant notamment pas le droit de divulgation.

    5.5. Formalités 

    En France, comme dans la plupart des pays signataires de la Convention de Berne, la protection est automatique sans formalité. Aux États-Unis, l’enregistrement était obligatoire avant 1989, et reste aujourd’hui recommandé pour des avantages procéduraux.

    5.6. Exceptions et limitations 

    La France a un système d’exceptions au droit d’auteur défini par la loi (ex. : exception pédagogique, droit de citation).

    Différences :

    – Système de « fair use » aux États-Unis, plus flexible et d’appréciation judiciaire
    – Variations dans les types et l’étendue des exceptions selon les pays.

    5.7. Œuvres créées dans le cadre d’un emploi 

    En France, l’auteur conserve ses droits, sauf cession explicite.

    Différences :

    – Notion de « work for hire » aux États-Unis : l’employeur est considéré comme l’auteur de l’œuvre créée dans le cadre du travail.

    5.8. Gestion collective 

    La France dispose d’un système développé de sociétés de gestion collective (SACEM, SACD, etc.).

    Différences :

    – Systèmes moins centralisés dans certains pays
    – Gestion collective obligatoire dans certains cas en France, facultative ailleurs.

    5.9. Droit de suite 

    La France reconnaît le droit de suite pour les artistes plasticiens, c’est-à-dire le droit pour un artiste — ou ses héritiers — de percevoir un pourcentage sur le prix de revente de ses œuvres d’art originales, lorsque ces reventes sont effectuées par des professionnels du marché de l’art. Ce droit vise à permettre aux créateurs de bénéficier de l’augmentation de la valeur de leurs œuvres au fil du temps.

    Différences :

    – Non reconnu dans de nombreux pays (ex. : États-Unis)
    – Variations dans les taux et les modalités d’application.

    5.10. Domaine public payant 

    Concept existant dans certains pays (ex. : Algérie) mais absent du droit français. Il s’agit d’un système dans lequel l’utilisation d’œuvres tombées dans le domaine public reste soumise au paiement d’une redevance, bien que la période de protection du droit d’auteur soit expirée. Ce mécanisme vise à générer des revenus pour soutenir la création artistique contemporaine ou financer la préservation du patrimoine culturel, tout en maintenant le libre accès aux œuvres. Les redevances sont généralement collectées par un organisme désigné par l’État.

    En conclusion, le droit d’auteur en France, né de la Révolution et sans cesse réaménagé depuis, offre une protection particulièrement forte aux auteurs, notamment grâce à la permanence de leurs droits moraux. Si son cadre juridique s’est harmonisé avec le droit international, certaines spécificités – prorogations de guerre, reconnaissance des « Morts pour la France » – en soulignent encore aujourd’hui l’originalité. 

  • Le métier d’accordeur ou accordeuse de piano 

    Le métier d’accordeur ou accordeuse de piano 

    Un accordeur ou une accordeuse de piano joue un rôle essentiel dans le maintien et l’optimisation de la qualité sonore des pianos. Ce terme désigne les personnes chargées de s’assurer que les instruments sont correctement accordés et en bon état de fonctionnement, contribuant directement à la qualité des performances musicales. 

    Quotidien 

    Le quotidien d’un accordeur ou d’une accordeuse de piano est principalement centré sur l’accordage et l’entretien des instruments. Une grande partie du temps de travail est consacrée à l’ajustement précis de la tension des cordes afin d’obtenir les bonnes fréquences de résonance. Les accordeurs et accordeuses effectuent également des réglages mécaniques, comme l’ajustement des marteaux et des étouffoirs, et peuvent réaliser des réparations mineures. 

    Ils et elles se déplacent fréquemment entre différents lieux (salles de concert, studios d’enregistrement, domiciles privés), évaluent l’état des pianos, conseillent la clientèle sur les besoins d’entretien et se tiennent informés des dernières techniques et technologies du domaine. Dans le cadre d’enregistrements discographiques, ils et elles assurent souvent une présence continue afin de pouvoir réajuster l’accordage et les réglages à tout moment, garantissant ainsi une homogénéité sonore sur l’ensemble du disque. 

    Types d’employeurs 

    Les accordeurs et accordeuses de piano peuvent travailler pour : 
    salles de concert et opéras ; 

    • salles de concert et opéras ; 
    • studios d’enregistrement ; 
    • conservatoires et écoles de musique ; 
    • magasins de musique ; 
    • fabricants de pianos ; 
    • ou exercer en indépendants auprès d’une clientèle variée. 

    Types de contrats 

    Les accordeurs et accordeuses de piano exercent sous différents statuts : 

    • permanents 
      Statut : contrat à durée indéterminée ou déterminée 
      Employeurs : grandes institutions musicales, fabricants de pianos 
    • indépendants 
      Statut : auto-entrepreneur/auto-entrepreneuse ou profession libérale 
      Employeurs : clientèle diversifiée (particuliers, institutions, entreprises) 
    •   temps partiel 
      Statut : contrat à durée déterminée ou temps partiel 
      Employeurs : écoles de musique, petites salles de concert

    La majorité exerce en indépendant, même si des postes salariés existent dans de grandes institutions. 

    Compétences requises 

    Les accordeurs et accordeuses doivent posséder une oreille particulièrement fine, une excellente compréhension de l’acoustique et de la mécanique du piano, ainsi que des compétences manuelles très précises. Patience, minutie et concentration sont indispensables. Une formation spécialisée en accordage et en facture de piano est généralement requise, souvent complétée par une expérience pratique significative. 

    Des connaissances musicales et théoriques sont essentielles, tout comme des compétences relationnelles, en particulier pour celles et ceux exerçant en indépendant. 

    Représentativité des genres 

    Le métier est historiquement masculin, mais on observe une féminisation progressive de la profession. 

    Défis du métier 

    Accorder des pianos peut être physiquement exigeant, nécessitant de longues périodes en position assise ou penchée. Les déplacements fréquents et les horaires irréguliers (soirées, week-ends) peuvent être contraignants. La pression est forte lorsqu’il s’agit de maintenir une qualité sonore irréprochable, notamment dans des contextes de performance de haut niveau. 

    Les évolutions technologiques (nouvelles conceptions de pianos, outils électroniques d’accordage) nécessitent une formation continue. Pour celles et ceux exerçant en indépendant, la gestion de la clientèle et de l’activité peut également représenter un défi, tant sur le plan administratif que financier. 

  • Le métier de compositrice ou compositeur 

    Le métier de compositrice ou compositeur 

    Une compositrice ou un compositeur crée des œuvres musicales originales, que ce soit pour des orchestres symphoniques, des ensembles de chambre ou des solistes. Une compositrice ou un compositeur à l’image se spécialise dans la création de musiques originales destinées à accompagner des contenus visuels. Ce terme est largement utilisé dans l’industrie audiovisuelle pour désigner les personnes qui composent des bandes originales pour le cinéma, la télévision, les jeux vidéo, la publicité ou encore d’autres médias visuels. Leur rôle est de créer une musique qui soutient, enrichit et amplifie l’expérience visuelle et narrative d’une œuvre. 

    Quotidien 

    Le quotidien des compositrices et compositeurs est rythmé par la création musicale, la recherche et parfois l’enseignement. Une grande partie de leur temps est consacrée à l’écriture et à la révision de partitions, à l’expérimentation d’idées musicales, ainsi qu’à la collaboration avec des interprètes ou des commanditaires. 
    Ces artistes étudient également de nouvelles techniques de composition, se tiennent informés des tendances musicales actuelles et gèrent les aspects administratifs de leur carrière. 

    Pour les compositrices et compositeurs à l’image, l’activité est centrée sur la création musicale en lien étroit avec les équipes de production. Leur travail inclut les enregistrements en studio, le mixage, la synchronisation avec l’image, ainsi que des échanges avec les réalisateurs, réalisatrices, producteurs et productrices. Ces artistes visionnent les rushes ou montages, explorent différentes approches musicales et assurent souvent la gestion technique de la production sonore. 

    Types d’employeurs ou d’employeuses

    Les compositrices et compositeurs peuvent travailler pour : 

    • orchestres et ensembles musicaux (dans le cadre de commandes spécifiques), 
    • studios de cinéma et de télévision, 
    • maisons d’édition musicale, 
    • sociétés de jeux vidéo, 
    • théâtres et compagnies de danse, 
    • établissements d’enseignement (conservatoires, universités), 
    • sociétés de production musicale, 
    • agences de publicité, 
    • plateformes de streaming, 
    • sociétés de production audiovisuelle, 
    • ou en tant qu’indépendants et indépendantes pour divers projets. 

    Types de contrats 

    Les statuts varient selon les employeurs et la nature des projets : 

    Compositrices et compositeurs en résidence

    • statut : souvent en contrat à durée déterminée 
    • employeurs : orchestres, ensembles, institutions culturelles 
    • exemples : en résidence à l’Orchestre de Paris ou à l’IRCAM 

    Compositrices et compositeurs pour le cinéma ou les jeux vidéo 

    • statut : variable (contrat par projet ou salariat à temps plein) 
    • employeurs : studios de production, sociétés de jeux vidéo 

    Compositrices et compositeurs freelances 

    • statut : travailleurs indépendants 
    • employeurs : projets audiovisuels, films, séries, jeux 

    Compositrices et compositeurs académiques 

    • statut : enseignants-chercheurs, professeurs et professeures de conservatoire 
    • employeurs : universités, conservatoires 

    Compositrices et compositeurs en société de production musicale

    • statut : salariés ou associés d’une structure spécialisée 
    • employeurs : sociétés de production travaillant pour divers clients 

    La majorité des compositrices et compositeurs exercent en indépendant, avec des contrats par projet. Certaines et certains bénéficient du régime d’intermittence du spectacle. Les postes plus stables (en résidence, dans les studios ou en institution) existent mais restent minoritaires. 

    Compétences requises 

    Outre une excellente maîtrise de la théorie musicale, de la composition et de l’orchestration, les compositrices et compositeurs doivent développer : 

    • une grande créativité, 
    • une bonne compréhension des styles et genres musicaux, 
    • des compétences en technologies musicales (logiciels de notation, synthèse et traitement du son, spatialisation audio), 
    • des aptitudes en communication pour collaborer avec interprètes et commanditaires, 
    • des compétences en gestion de projet et en administration. 

    Les compositrices et compositeurs à l’image doivent également : 

    • maîtriser les logiciels de composition assistée par ordinateur (Logic Pro, Pro Tools, Cubase, etc.), 
    • comprendre les aspects techniques de la synchronisation son-image, 
    • connaître les genres et styles audiovisuels, 
    • posséder une solide culture cinématographique, 
    • et être capables de négocier avec les équipes de production. 

    Représentation des genres 

    Situation actuelle 

    • Dans la musique de film et de jeux vidéo, les femmes restent très minoritaires : moins de 20 %, et seulement 7 % pour le cinéma français. 
    • Dans le milieu académique et de la musique contemporaine, on estime à environ 10 % la part des compositrices. 

    Initiatives pour le changement 

    • Programmes institutionnels visant à encourager et soutenir les femmes dans la composition. 
    • Festivals et concours de composition adoptant des programmations plus inclusives. 
    • Organisations internationales (International Alliance for Women in Music, Composer Diversity Database, Alliance for Women Film Composers) promouvant la diversité et la visibilité des compositrices. 
    • Festivals et prix mettant en lumière le travail des compositrices dans le cinéma et l’audiovisuel. 

    Défis du métier 

    Le métier de compositrice ou de compositeur est souvent marqué par : 

    • une forte instabilité financière, surtout en début de carrière, 
    • une compétition intense pour obtenir des commandes, 
    • des délais serrés et des horaires irréguliers, notamment dans la musique à l’image, 
    • la nécessité de produire une musique répondant à des attentes artistiques précises, 
    • une adaptation constante aux évolutions technologiques et aux pratiques de l’industrie, 
    • des relations parfois complexes avec les équipes de production, 
    • une dépendance au régime du freelance, générant incertitude et concurrence, 
    • la gestion délicate des droits d’auteur et de la propriété intellectuelle. 

    En résumé 

    Être compositrice ou compositeur est un métier exigeant mais passionnant. Il allie rigueur musicale, créativité, innovation technologique et capacité à travailler en équipe. C’est une profession qui demande à la fois vision artistique et adaptabilité face aux transformations rapides du monde musical, audiovisuel et culturel. 

  • Histoire de la posture du violoniste et usage de la mentonnière et du coussin, du XVIe siècle à nos jours

    A.    Éléments sur l’histoire de la posture au violon : de l’époque baroque à nos jours

    Dans l’Histoire de la musique, il y a des instruments dont la posture n’a guère changé au cours des siècles. On peut penser aux familles des bois et des cuivres ainsi qu’aux claviers. En revanche, ce n’est pas le cas pour le violon ; il y aura certes des éléments constants tels que la tenue de l’instrument à la main gauche, avec notamment la fameuse « pince » pouce/index, et l’archet à la main droite, mais nous resterons à ces seules généralités constantes (mettant cependant de côté les rares gauchers qu’il y a eu de tout temps). Je ne mentionne pas le paramètre de l’axe du violon qui tend à être à l’horizontal car la tenue à la verticale (similaire à celle du violoncelle) a également participé et participe toujours à la variété des manières de tenir l’instrument1. Les nuances de posture qui seront observées à travers les traités, les méthodes ainsi que les iconographies concourent à la richesse de l’histoire du violon, ce roi des instruments qui n’aura cessé de faire couler des litres d’encre sur les feuilles de portées des compositeurs… et sur les pages des méthodes des pédagogues.

    Ainsi nous nous concentrerons dans un premier temps sur la posture du violoniste en général et sur la tenue de l’instrument (c’est-à-dire sur l’usage du bras gauche, de la tête et de l’épaule gauche – je ne traiterai en effet que très peu du bras de l’archet), puis nous nous focaliserons plus particulièrement sur l’apparition et l’usage de la mentonnière et du coussin, ces accessoires qui aujourd’hui font partie quasi intégrante de l’image et de la pratique du violon.

    Au fur et à mesure, et pour illustrer ces différents propos, un regroupement d’iconographies, constitué de peintures, de gravures, de dessins, de croquis ainsi que de photographies, permettra de constater la variété posturale qui s’est pratiquée tout au long de l’Histoire. Ces iconographies ont été sélectionnées avec soin d’après une conséquente banque d’images, et qui, j’espère, représentent au mieux la tendance de chaque époque. Nous ne saurons jamais parfaitement comment les musiciens se

    1 Voir l’iconographie de la page de titre ainsi que l’annexe 1

    tenaient en situation de jeu, cependant, le nombre, comme en sociologie, peut faire émerger des dominantes. Bien que je pense qu’une certaine prudence et un emploi du conditionnel soient nécessaires, on ne peut réfuter l’importance de l’apport des iconographies pour la conception de la tenue du violon à travers l’Histoire.

    1)     Traités, méthodes et iconographies

    a)      XVIe siècle

    Il faut remonter à la moitié du XVIe siècle pour voir apparaître l’une des premières descriptions du violon, de son usage et de sa posture. En effet, en publiant son Epitome musical en 1556, Philibert Jambe de Fer y renseigne le rôle de l’instrument (« en dancerie communement […], en cõduisant quelques noces, ou mommerie2 »), sa nature d’accord en quintes et, pour ce qui nous intéresse, sa tenue :

    « L’Italien l’appelle Violon da braccia ou violone, par ce qu’il se soutient sus les bras, les uns avec escharpe, cordons, ou autre chose, le Bas3 à cause de sa pesanteur est fort malaysé à porter, pour autant il est soustenu avec un petit crochet dans un aneau de fer, ou d’autre chose, lequel est attaché au doz dudict instrument bien proprement : à celle fin qu’il n’empesche celuy qui en joue. Je ne vous ay mis en figure ledict violon par ce que le pouvez considerer sus la viole, joint qu’il se trouve peu de personnes qui en use, si non ceux qui en vivent, par leur labeur. »

    Cette description en vieux français peut être difficilement interprétable ; il en reste néanmoins compréhensible qu’il s’agit ici de soutenir le violon avec les bras, et que par le moyen d’une écharpe ou d’un cordon fixé au dos de l’instrument à l’aide d’un crochet dans un anneau de fer, le port des instruments de grandes tailles de cette famille est rendu plus aisé.

    Ci-dessous, une proposition d’une peinture de Jan Brueghel. Bien que ce soit une œuvre réalisée plus de cinquante ans après l’écrit de Jambe de Fer, elle pourrait représenter ce fameux cordon fixé aux grands instruments à cordes :

    2 JAMBE DE FER Philibert, Epitome musical des tons, sons et accordz / , es voix humaines, fleustes d’Alleman, fleustes à neuf trous, violes, & violons, Lyon, ed. Michel du Bois, 1556, p. 63

    3 « le Bas » désignant ici la basse de violon, une sorte de petit violoncelle

    Cependant, la tenue du violon ne se limitait pas à ceci : selon les peintures de l’époque et grâce à l’apport conséquent de David Boyden sur ce sujet5, il est clair que l’instrument se tenait de différentes manières selon les circonstances et le type d’instrument employé. D’après les recherches de Boyden, il est probable que les violons larges (ainsi que la lira da braccio et l’alto) devaient être tenus au niveau du cou, et que les violons plus petits, notamment ceux utilisés pour jouer la musique à danser, se tenaient plutôt à la poitrine, rendant le jeu plus satisfaisant pour cette musique ne nécessitant aucun démanché.

    Les italiens devaient sûrement préférer la position au cou (ou en haut de l’épaule) pour la plupart des musiques, à en juger par les peintures italiennes ainsi qu’à leur tenue déjà bien marquée au début du siècle suivant.

    4 BRUEGHEL Jan, Village Wedding, 1612, huile sur toile, 84 x 126 cm, Museo del Prado (détail) (©Museo Nacional del Prado – https://www.museodelprado.es/en/the-collection/art-work/country- wedding/4dc0197d-9686-4967-a13b-89fd3465ab40 – consulté le 13 janvier 2022)

    5 BOYDEN David D., The History of violin playing from its origins to 1761: and its relationship to the Violin and violin music, London, ed. Oxford university press, 1965, 570 p.

    6

    Zone de Texte: FERRARI Gaudenzio, La Madonna degli aranci, 1529/30 (détail)

    7

    Zone de Texte: VERONESE Paul, Les Noces de Cana, 1563 (détail)

    6 FERRARI Gaudenzio, La Madonna degli aranci, 1529/30, huile sur bois, 1.23 × 2.21 m, Chiesa di San Cristoforo, Vercelli (détail) (domaine public, photographie fournie par commons.wikimedia.org – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:La_Madonna_degli_aranci.jpg – consulté le 13 janvier 2022) 7 VERONESE Paul, Les Noces de Cana, 1563, huile sur toile, 6.77 x 9.94 m, Musée du Louvre (détail © 1992 RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Photographe inconnu https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010064382 – consulté le 9 janvier 2022)

    b)    XVIIe siècle

     8

    Zone de Texte: VÉLASQUEZ Diego, Trois Musiciens, ca. 1617-1618

    9

    8 VÉLASQUEZ Diego, Trois Musiciens, ca. 1617-1618, huile sur toile, 87 x 110 cm, Séville, Gemäldegalerie (Berlin) (photographie fournie par wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/Trois_musiciens – consulté le 30 janvier 2022)

    9 LE GUERCHIN, Saint François en extase et saint Benoît avec un ange musicien, 1620, huile sur toile, 2,8 x 1,83 m, Cento, musée du Louvre (photographie fournie par collections.louvre.fr – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010064456 – consulté le 2 février 2022) (détail)

    10

    Zone de Texte: STELLA Jacques, Sainte Cécile, 1626 (détail)

    11  12

    Zone de Texte: HALS Frans, The Violinist, 1629
    Zone de Texte: DOU Gerard, The Violin Player, 1653

    10 STELLA Jacques, Sainte Cécile, 1626, huile sur cuivre, 66 x 54,5 cm, Rome, Musée des Beaux-Arts de Rennes (domaine public, photographie fournie par flickr.com – https://www.flickr.com/photos/mazanto/49198080451/in/photostream/ – consulté le 2 février 2022) (détail)

    11 HALS Frans, The violinist, ca. 1625, huile sur toile, 93 x 93 cm, Haarlem, collection particulière à Londres (domaine public, photographie fournie par wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Frans_Hals_-_the_violinist.jpg – consulté le 30 janvier 2022)

    12 DOU Gerard, The Violin Player, 1653, huile sur panneau, 32 x 20 cm, Liechtenstein Museum (domaine public, photographie fournie par wikiart.org – https://www.wikiart.org/en/gerrit-dou/violin-player-1653

    – consulté le 9 janvier 2022)

    13

    Zone de Texte: WAES Aert van, Violinist seated on a bank in a landscape, ca. 1640-1650

    L’Epitome musical de Jambe de Fer étant la seule source écrite du 16e siècle que j’ai pu trouver à ce jour, il faudra alors faire un bond géographique et chronologique pour observer une nouvelle description de la tenue du violon. De ce fait, après avoir

    « enjambé » la Manche ainsi que la durée de près d’un siècle, nous retrouvons John Playford qui délivre au musicien de l’époque quelques conseils pour tenir l’instrument, son édition se rapprochant alors plutôt d’une méthode que d’un traité musical.

    Il précise que le violon est tenu par la main gauche, le bas de l’instrument reposant à gauche de la poitrine un peu sous l’épaule, et le pouce opposé à l’index sur la base du manche permettant une plus grande liberté aux mouvements des doigts.

    13 WAES, Aert van, Violinist seated on a bank in a landscape, ca. 1640-1650, gravure à l’eau forte sur papier, 215 x 162 mm, Gouda, © The Trustees of the British Museum (https://www.britishmuseum.org/collection/object/P_Sheepshanks-5715 – consulté le 30 janvier 2022)

    Le passage analysé de Playford dans sa version originale :

    “First, The Violin is usually plaid above-hand, the Neck thereof being held by the left hand; the lower part thereof is rested on the left breast, a little below the shoulder: […]. Secondly, for the posture of your left hand, place your Thumb on the back of the Neck, opposite to your forefinger, so will your fingers have the more liberty to move up and down in the several stops.” 14

    Ci-dessous, une huile sur toile de Jan de Bray, contemporain de Playford, représentant un violoniste qui pourrait illustrer fidèlement les consignes de posture étudiées, ainsi que d’autres représentations de violonistes de la même période :

     15

    Zone de Texte: DE BRAY Jan, A Violin Player Accompanying Two Young Singers, 1658

    14 PLAYFORD John, An Introduction to the Skill of Musick, Londres, 2ème édition par Dr. Thomas Campion et Mr. Christoph Simpson, 1655, p. 122

    15 DE BRAY Jan, A Violin Player Accompanying Two Young Singers, 1658, huile sur toile, 111.8 x 99.1 cm, Frost and Reed Gallery – Londres (domaine public, photographie fournie par commons.wikimedia.org – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jan_de_Bray,_A_VIOLIN_PLAYER_ACCOMPANYING_TWO_YO UNG_SINGERS,_1658,_oil_on_canvas,_111.8_by_99.1_cm,_Sotheby%27s.jpg – consulté le 13 janvier 2022)

     16                                                                                                              17

    Zone de Texte: BAECK Johannes, Neopolitan Musician, ca. 1635/40Zone de Texte: MARTINELLI Giovanni, Youth with Violin, ca. 1640/50

    18

    16 BAECK Johannes, Neopolitan Musician, ca. 1635/40, huile sur toile, 75,7 x 60,2 cm, collection privée Rhineland (photographie fournie par auction.fr – https://www.auction.fr/_fr/lot/johannes-baeck-1600- ndash-utrecht-ndash-um-1655-neapolitanischer-musikant-um-11916933 – consulté le 30 janvier 2022) 17 MARTINELLI Giovanni, Youth with Violin, ca. 1640/50, huile sur toile, 23,8 x 30,1 cm, Florence, collection High Museum of Art (Atlanta) (photographie fournie par commons.wikimedia.org –

    https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Youth_with_Violin_by_Giovanni_Martinelli,_oil_on_canvas,_c a._1640-1650,_High_Museum_of_Art.jpg – consulté le 30 janvier 2022)

    18 RÉGNIER Nicolas, Divine Inspiration of Music, ca. 1640, huile sur toile, 120 x 198,1 cm, Holland, collection Los Angeles County Museum of Art (photographie fournie par commons.wikimedia.org – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Divine_Inspiration_of_Music_LACMA_82.7.jpg – consulté le 30 janvier 2022)

    19

    Zone de Texte: CAVALLINO Bernardo, Saint Cecilia, ca. 1645

    Puis, en 1677, Johann Jacob Prinner partage son point de vue qui, sensiblement, sort des sentiers battus ; on dit souvent que l’exception confirme la règle, eh bien ! l’auteur du Musicalischer Schlissl en est la preuve concernant l’usage du menton. Prinner étonnera plus d’un violoniste historiquement informé à la lecture du Chapitre XIII de son traité :

    « Si l’on veut cependant bien le maîtriser, ce violon, il faut le tenir sous le menton afin que, le bras gauche étant courbé comme un cerceau, et la main creusée, le manche repose dans le creux du pouce, en haut, au niveau des chevilles. Et il faut tenir la Geigen si fermement avec le menton, que l’on n’ait pas besoin de la tenir avec la main gauche, car il serait sinon impossible de se déplacer rapidement de haut en bas en touchant juste, […]. » 20

    19 CAVALLINO Bernardo, Saint Cecilia, ca. 1645, hule sur toile, 92,7 x 74,3 cm, Naples, Museum of Fine Arts (Boston) (photographie fournie par commons.wikimedia.org – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Bernardo_Cavallino_-_Saint_Cecilia_-_36.269_-

    _Museum_of_Fine_Arts.jpg – consulté le 30 janvier 2022)

    20 PRINNER Joannes Jacobus, Musicalischer Schlissl, Chapitre XIII : des Geigen de toutes sortes, Vienne (?), manuscrit, 1677, p. 11 (traduction par Fabien Roussel)

    À ce moment-là dans mon travail de recherche, j’observe sous la forme d’écrits un des premiers avis tranchés sur la posture et notablement divergent par rapport aux autres méthodes et aux iconographies de l’époque. Prinner dit en effet qu’il faut tenir fermement le violon avec le menton pour pouvoir libérer totalement la main gauche de son rôle de support de l’instrument. Cela ferait sûrement sursauter les adeptes du

    « chin-off 21 », à qui je voue par ailleurs une grande admiration, mais cet écrit montre déjà la pluralité des façons de tenir violon, et le souci que pose celle-ci.

    Malheureusement, ce passage me fait personnellement rester sur ma faim ; j’aurais effectivement souhaité qu’il précise l’endroit où appuyer le menton (sur le cordier ? à droite ou à gauche de celui-ci ?), qu’il parle de l’épaule gauche (fallait-il l’engager ou au contraire la laisser basse ?), ainsi que de l’axe du violon (devait-il reposer sur un axe bien horizontal ? quelle devait être son inclinaison ?), et même de l’habit avec lequel il était d’usage de jouer à ce moment-là. Voilà d’ailleurs un des paramètres auquel nous ne pouvons nier son importance : le vêtement (masculin) fait gagner une épaisseur absolument non négligeable à l’instrumentiste. Gardons cela en tête, nous y reviendrons un peu plus tard, notamment avec les méthodes publiées dans la première moitié du XIXe siècle.

    Une chose est sûre cependant, c’est que Prinner explique comment tenir le violon pour une pratique noble, de salon, et non pour en jouer comme pouvaient le faire les gens du peuple, les « roturiers » de l’époque. C’est sous un trait moqueur et supérieur qu’il écrit en tête de ses explications :

    « Le violon est un instrument artistique, sur lequel on peut montrer surtout sa Virtu22, bien que les paysans et les Brätlgeiger entreprennent aussi d’y gratter leur musique importune. Il n’y a absolument aucun art dans leur manière de prendre le violon à pleine main dans leur poing gauche, d’y poser leurs doigts, on devrait plutôt

    21 « Chin-off » signifiant par usage le fait de jouer du violon (ou d’un autre instrument da braccia) sans aucun contact entre le menton et l’instrument.

    22 Ce mot latin, à l’origine de « virtuose » « virtuosité », gagne à garder ici son sens le plus large lié également à la notion de « vertu », qualité de noblesse de l’âme, comme le confirme la phrase suivante. (Note de Fabien Roussel)

    dire leurs boudins, utilisant deux doigts pour une seule note, ou d’autres doigtés semblables, et de diriger l’archet de la main droite comme le cocher conduit le fouet. »

    Mais en plus de cela, Prinner fait une remarque à laquelle j’aimerais réagir concernant la représentation iconographique de la posture au violon. À la suite de ses préconisations de tenue, il écrit en effet :

    « Pourtant, j’ai connu des virtuoses distingués qui ne prêtaient pas attention à cela, et plaçaient le violon seulement sur la poitrine, en pensant que c’était beau et charmant, parce qu’ils avaient vu la chose sur une peinture représentant un Ange jouant du violon à Saint-François, selon l’imagination du peintre. Ils auraient dû pourtant savoir que le peintre, pour être un artiste du pinceau, ne l’est pas pour autant de l’archet. »

    Sous un aspect sarcastique, Prinner soulève un sujet important quant à l’interprétation des iconographies. On peut effectivement être régulièrement confronté à des œuvres picturales ne reflétant que de très loin la réalité. Mais alors, à quel moment pouvons-nous affirmer qu’une image est fidèle au réel ? Je pense personnellement que nous ne le pouvons presque jamais ; hormis les vidéos et certaines photographies prises sur le vif, reconnaître la réalité d’une posture est très compliqué. Par rapport aux photographies de violonistes, il y a la notion de pose qui n’est pas à négliger, celle-ci pouvant alors déformer la posture concrète du musicien en situation de jeu. Quant aux peintures, il y a, comme le sous-entend Prinner, la priorité esthétique que pouvait donner l’artiste à son œuvre en dépit d’une réalité technique et posturale des violonistes (ou des prétendus violonistes quand il s’agit, comme ici, de personnages célestes). Il reste néanmoins les gravures des méthodes elles-mêmes (et certains croquis), qui, par leur but pédagogique et leur aspect technique, nous laissent alors sûrement plus de marge à envisager le fait qu’elles reflètent la tenue énoncée par les écrits.

    Peu après, et toujours dans les textes allemands, Georg Falck ainsi que Daniel Merck apportent leur plus ou moins grosse pierre à l’édifice. Celle de Falck est, en effet, assez vague :

    1. « Qu’il tienne la Viola entre le pouce gauche et la protubérance de la base de l’index ; mais pas trop fermement cependant, afin de pouvoir, en cas de nécessité, déplacer la main vers le haut, et revenir ensuite à

    la position de départ.

    • Ensuite, qu’il place le violon sur le sein gauche, de sorte que celui-ci regarde un peu à droite et vers le bas.
    • Qu’il tienne les deux bras non pas contre le corps, mais écartés de celui-ci, afin qu’ils puissent se mouvoir tantôt en bas, tantôt en haut,

    et être libres dans leurs actions. »23

    Ces instructions à l’attention des débutants ne nous informent que très peu sur la manière de tenir le violon ; Falck parle des démanchés dans son premier point sans pour autant expliquer comment redescendre à la première position en évitant que le violon ne nous échappe des mains. Il nous renseigne également sur l’endroit où placer l’instrument, mais là encore, ses propos sont imprécis (« celui-ci regarde un peu à droite et vers le bas » renseigne-t-il sur l’inclinaison du violon ? Ou bien sur sa direction par rapport à un axe horizontal ?).

    Cependant, et comme Merck, Falck dit que les bras doivent être dégagés du corps pour plus de liberté.

    Sept ans plus tard, le Précis24 de Daniel Merck est donc publié et apporte un nouveau paramètre à prendre en compte pour l’apprentissage du violon :

    23 FALCK Georg, Idea Boni Cantoris, Extrait : Instructions pour jouer du violon, à l’attention des débutants, source originale manuscrite, Nuremberg, 1688, p. 186-193 (traduction par Fabien Roussel, 2016)

    24 MERCK Daniel, Compendium Musicae Instrumentalis Chelicae, Précis pour apprendre facilement les bases de la musique instrumentale sur le Violon, la Bratsche, la Viola da Gamba, et la Basse, Augsburg, édité par l’auteur, 1695, p. 22 (traduction par Fabien Roussel)

    « 2. On doit tenir le violon joliment, bien droit, sous le sein gauche […], ne pas appuyer le bras contre le corps, mais le maintenir libre, et adopter un maintien stylé […], afin de ne pas se tenir bossu, courbé, ou avec les pieds tordus. […].

    3. […], celui qui a de petits bras ferait mieux de se faire fabriquer un petit demi-violon, car lorsqu’on prend un [trop] grand violon sous le

    menton, cela reste pour toute la vie, et c’est une gêne pour beaucoup. »

    Ce nouveau paramètre, c’est la conscience des différentes morphologies qui existent. Cette idée reste ici très en surface, néanmoins, Merck est, d’après mes recherches, le premier à en parler. Effectivement, il parle ici des personnes de petites tailles qui feraient bien d’avoir un instrument adapté à leurs dimensions corporelles.

    On peut remarquer également l’importance de l’attitude : « joliment », « bien droit », « ne pas se tenir bossu, courbé, ou avec les pieds tordus ». Et cette notion restera pendant très longtemps un élément essentiel dans les méthodes et traités avant d’être expliquée par des notions physiologiques grâce, entre autres, à l’apport des spécialistes de la santé physique, et qui rendront peut-être ces propos sur l’attitude moins stricts et arbitraires qu’ils ne peuvent le paraître …

    J’ai cependant été perplexe quant à l’endroit où devait reposer le violon selon Merck ; j’y trouvais une certaine incohérence car on voit qu’il explique dans un premier lieu que l’instrument doit se tenir « sous le sein gauche », puis dans un second lieu, et en l’occurrence dans le paragraphe suivant, qu’il se situe « sous le menton ». La raison en est finalement assez simple, et m’a été donnée par Fabien Roussel : Daniel Merck parlerait en effet de différents modes de jeu, le premier étant celui qui rend l’attitude – la présentation au public – plus belle à regarder (selon les codes sociaux de l’époque), le deuxième permettant, quant à lui, plus de commodité au jeu pour le violoniste.

    25

    Zone de Texte: OCHTERVELD Jacob, A Musical Company, ca. 1668 (détail)

    26

    Zone de Texte: GABBIANI Anton Domenico, Portrait of Three Musicians of the Medici Court, ca. 1687

    25 OCHTERVELD Jacob, A Musical Company, ca. 1668, huile sur toile, 58,5 x 48,9 cm, Rotterdam, Cleveland Museum of Art (domaine public, photographie fournie par commons.wikipedia.org – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:A_Musical_Company,_detail,_about_1668,_Jacob_Ochtervelt

    _-_Cleveland_Museum_of_Art_-_DSC08976.JPG – consulté le 1er février 2022)

    26 GABBIANI Anton Domenico, Portrait of Three Musicians of the Medici Court, ca. 1687, huile sur toile, 141 x 208 cm, Florence, Galleria dell’Accademia de Florence (domaine public, photographie fournie par fr.wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Anton_Domenico_Gabbiani_-

    _Portrait_of_Three_Musicians_of_the_Medici_Court_-_WGA08360.jpg – consulté le 1er février 2022)

    c)    XVIIIe siècle

    Passé le 17e siècle, on retrouve chez Montéclair en 1711 quelques informations :

    « Le Violon se tient de la main gauche le manche posé entre le pouce et le doit suivant ; il ne faut pas le trop serrer parce que cela roidirait les doits et le poignet : Pour le tenir ferme et qu’il ne vacile point, il faut bien apuier le bouton qui tient les cordes contre le Col sous la joüe gauche. Il faut que le Coude soit directement sous le Violon, que le poignet soit bien courbé et les doits bien ployez en arondissant, afin qu’ils posent sur les cordes par leur extremité, en evitant neanmoins de les toucher avec les ongles. »27

    Nous n’avons pas beaucoup de précisions, il en ressort néanmoins le besoin d’une tenue ferme, « il faut bien apuier le bouton […] contre le Col ».

    Un an après, on trouve encore, dans le manuscrit difficilement déchiffrable de Brossard, cette idée de tenir fermement le violon, mais également l’aspect d’adaptabilité suivant chacun quant à l’emplacement de l’appui de l’instrument :

    « 3° Pour bien tenir le violon, on pose la partie du manche qui est la plus proche des chevilles et du sillet et qu’on nomme le colet entre le pouce et le doigt suivant (sans cependant trop serrer le colet) […].

    4° Pour tenir ferme le violon, on en appuie fortement le gros bout, où est le bouton, contre l’épaule gauche un peu en-dessous de la joüe ou plus bas selon qu’on le trouvera le plus commode, mais toujours en observant d’offrir (?) et surtout que le coude soit tourné de manière qu’il se trouve directement sous le violon. » 28

    27 MONTÉCLAIR Michel Pignolet de, Méthode facile pour apprendre à Joüer du Violon avec un Abregé des Principes de Musique necessaires pour cet Instrument, Paris, ed. chez l’auteur, 1711, p. 2

    28 BROSSARD Sébastien de, Fragments d’une méthode de violon, Paris, manuscrit autographe, 1712, p. 28

    Puis, en 1718, Pierre Dupont publie une méthode29 assez originale30 qui consiste en un procédé de dialogues et de questions/réponses entre un professeur et son élève. On n’y retrouve aucune mention de posture, mais nous pouvons néanmoins observer la gravure choisie pour la page de titre qui peut nous renseigner sur la posture convenable pour l’auteur.

    En 1738, Corrette explique en très peu de lignes la « Manière de tenir le Violon » dans L’école d’Orphée31, il précise néanmoins ici la nécessité de l’emploi du menton pour les démanchés, particulièrement pour ceux vers le bas :

    29 DUPONT Pierre, Principes de Violon par demandes et par reponce, Paris, édité chez l’auteur et Boivin, 1718

    30 Ce genre de pratique a néanmoins été utilisée par d’autres au XVIIIe siècle, on peut citer notamment le

    Gradus ad Parnassum de Johann Joseph Fux

    31 CORRETTE Michel, L’école d’Orphée, methode pour apprendre facilement a joüer du violon, Paris, édité chez l’auteur et Boivin, 1738, p. 11

    « Il faut prendre le Manche du Violon de la main gauche, le tenir avec le pouce et le premier doigt sans trop serrer la main, arrondir le premier, deuxieme, troisieme doigt, et tenir le petit plus allongé.

    Il faut necessairement poser le menton sur le Violon quand on veut démancher, cela donne toutte (sic) liberté à la main gauche, principalement quand il faut revenir à la position ordinaire. Voyez la Figure cy-devant. »

    Zone de Texte: Figure mentionnée par Corrette ci-dessus :


    Ci-dessous, une gravure représentant Veracini, violoniste virtuose et compositeur italien, figurant au début de ses douze Sonatas Accademiche32 publiées en 1744. Le port des bras et du violon, la forme de la main gauche, l’inclinaison, l’axe et l’emplacement de l’instrument, ainsi que l’accoutrement du musicien y sont remarquables.

    La méthode de Geminiani publiée à Londres en 1751 apporte quelques précisions de plus que les ouvrages consultés précédemment. Il énonce d’ailleurs un système facilement mémorisable pour acquérir une bonne position des doigts de la main gauche (ainsi qu’un bon axe général de la main gauche) ; il s’agit du placement simultané des quatre doigts de la façon suivante : en première position, le 1e doigt appuie pour jouer un Fa (bécarre) sur la corde de Mi, le 2e doigt appuie pour jouer un Do sur la corde de La, le 3e doigt appuie pour jouer un Sol sur la corde de Ré, et enfin, le 4e doigt appuie pour jouer un Ré sur la corde de Sol. Par la suite, bon nombre d’auteurs de méthode

    32 VERACINI Francesco Maria, Sonate Accademiche a Violino Solo e Basso, Londres et Florence, édité chez l’auteur, 1744

    emploieront cette explication. Pour plus de facilités, je l’appellerai le placement « fa-do- sol-ré ».

    En plus de cela, Geminiani, nous renseigne sur un placement du violon juste en- dessous de la clavicule. Il dit :

    “The Violin must be rested just below the Collar-bone, turning the right-hand Side of the Violin a little downwards, so that there may be no Necessity of raising the Bow very high, when the fourth String is to be struck. Observe also, that the Head of the Violin must be nearly Horizontal with that Part which rests against the Breast, that the Hand may be shifted with Facility and without any Danger of dropping the Instrument.”33

    Dans l’édition française du même ouvrage, une incohérence apparaît dans ce paragraphe qui commence par une traduction littérale de la première phrase de l’édition originale :

    « Le Violon doit être posé justement au dessous de la Clavicule, abaissant tant soit peu le côté droit, de manière qu’il ne soit pas nécessaire d’élever le bras qui tient l’Archet, quand on aura besoin de toucher avec celui-ci la quatrième corde. Le menton doit être un peu appuyé sur ce même côté droit, à fin de le presser au besoin, lorsque la main qui tient le manche est obligée de le parcourir en se transportant de position en position ; il arriveroit, dans ce cas, que, sans le secours de ce léger appui, le violon pourroit tomber, ou perdre la ligne horisontale qu’il doit décrire avec la partie qui repose contre la poitrine. Le manche doit être tenu entre le pouce et l’index (…). On observera de ne pas tenir le manche avec trop de force, afin que la main puisse aisément glisser pour prendre les différentes positions. Il faut, enfin, que la Clavicule, le menton, et la main, s’entraident pour le soutenir sans roideur. Nous avertissons aussi que le coude du bras

    33 GEMINIANI Francesco, The Art of Playing on the Violin, Londres, édité chez l’auteur, 1751, p. 2-3

    qui soutient l’instrument doit être placé assez en dedans pour s’appuyer aux côtes supérieures. » 34

    Comment serait-il possible en effet de placer le violon sous la clavicule tout en appuyant le menton sur son côté droit pour faciliter les démanchés ? Cette édition française, « mise au jour d’après les Conseils, les Soins, les Exemples et les productions des plus habiles maitres de Violon, Français, Italiens et Allemans »35, n’aura peut-être pas fait l’objet d’une relecture concernant les prescriptions de posture, nous laissant malheureusement ainsi dans l’ombre.

    Pouvons-nous néanmoins relever le fait qu’il soit expliqué que la clavicule, le menton et la main concourent à la tenue du violon ? Pourquoi pas, bien que le flou soit installé plus haut, pouvant nous faire douter sur la valeur de ces propos. Notons cependant que le menton devrait se trouver du côté droit du violon, je suppose à droite du cordier alors, ce qui diffère avec beaucoup d’autres méthodes.

    Puis, cinq ans plus tard, l’École fondamentale du violon36 de Mozart père fait son entrée, nous délivrant enfin des explications fournies sur la manière, ou devrais-je dire les manières de tenir l’instrument. Leopold Mozart est en effet le premier dans l’histoire à vouloir expliquer de façon synthétique et très structurée comment apprendre le violon.

    Les citations suivantes sont basées sur les éditions de 1770 et 1787 (toutes deux revues d’après celle de 1756 par l’auteur lui-même).

    Chose intéressante : Mozart précise que les gravures correspondantes aux deux manières de tenir le violon sont utilisées pour plus de clarté, « car on peut à peine arriver à les expliquer par des mots. » Prinner nous parlait du problème que pose l’iconographie, Leopold Mozart, lui, va encore plus loin en parlant de celui que posent les mots eux-

    34 GEMINIANI Francesco, L’Art du Violon, Paris, nouvelle édition chez Sieber, 1751, p. 2 (Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

    35 Les habiles maîtres dont parle ce sous-titre de l’édition française resteront inconnus, leurs noms étant mentionnés nulle part dans la méthode

    36 MOZART Leopold, Versuch einer gründlichen Violinschule, Augsburg, Johann Jacob Lotter, 1756, p. 55 à 61 (Traduction par Fabien Roussel basée sur cette première édition ainsi que celles de 1770 et 1787, revues par l’auteur lui-même)

    mêmes. Je pourrais rapprocher cette pensée à celle de Jean Saint-Arroman qui explique lors de ses cours de traité au conservatoire que la musique sera toujours trop subtile pour être traduite par des mots ; je pense, comme le père d’Amadeus, qu’il en va de même pour ce qui est de la posture. Encore une raison pour faire preuve de prudence quant à l’interprétation des consignes posturales données dans les écrits.

    Voici donc ces gravures :

    Et les explications correspondantes :

    « La première manière de tenir le violon a quelque chose d’agréable et de très détendu. Fig. I. Le violon est tenu de façon très relâchée, sur le haut de la poitrine, de côté, de telle sorte que la course de l’archet aille plus vers le haut que latéralement. Cette position est sans aucun doute, aux yeux du spectateur, détendue et agréable ; pour celui qui joue cependant elle est un peu difficile et inadaptée, car en cas de mouvement rapide de la main vers l’aigu, le violon n’a pas de point d’appui, et doit donc nécessairement lui échapper, s’il n’acquiert pas la maîtrise, au prix d’un long exercice, de le tenir entre le pouce et l’index. »

    Cette première manière de tenir l’instrument est expliquée de façon très brève, contrairement à la deuxième. L’attitude et la présentation au public en sont le principal motif de justification. Bien qu’il n’y ait pas beaucoup d’informations à en retirer, je reste

    cependant troublée, avec ma perception moderne de nommer les choses, par le fait qu’il dise que le violon est tenu sur le haut de la poitrine mais, qu’en même temps, il l’illustre par une gravure où j’ai l’impression que l’instrument repose sur la clavicule. Ses indications écrites m’indiquent d’instinct un violon tenu au maximum sous la clavicule, alors qu’il me paraît ne pas en être le cas dans l’iconographie indiquée. Deux hypothèses peuvent être émises : soit le « haut de la poitrine » pouvait indiquer à l’époque la partie supérieure (entre autres) de la clavicule, soit la gravure n’a pas été réalisée fidèlement aux propos de l’auteur, mais a été tout de même conservée pour la publication de l’ouvrage.

    Je tiens à remarquer que Leopold Mozart est, d’après mes recherches, le premier à mentionner qu’il est possible de démancher sans l’aide d’un appui tel que le menton,

    « au prix long d’un exercice ». Cela me fait directement penser à certains de mes professeurs et collègues de violon baroque qui ont développé, pour conserver le « chin- off » total, une technique particulière de la main gauche et du pouce. N’y parvenant pas encore moi-même, j’ai pu néanmoins comprendre que lors des démanchés avants, le pouce reste alors assez en arrière (comme une extension) et se place un peu en dessous du manche, servant alors de « levier » ou d’appui. Dans les démanchés vers le bas, le pouce a pu soit rester en arrière ou alors il peut à ce moment-là reculer en « crabe », le poignet et la paume de la main servant eux aussi d’appui, en cassant ce premier pour que les doigts puissent se retrouver vers la tête du violon et que le bas du poignet et la paume portent en même temps l’instrument. On peut trouver ci-après le dessin que propose David D. Boyden à propos de cette technique et de ses différentes étapes (A, B puis C). On m’a également parlé de l’index qui attrape par extension le côté du sillet pour ramener ensuite le reste de la main en position basse. Tout ceci nécessitant, comme le dit Leopold Mozart, une pratique longue pour l’acquérir.

    37

    Puis, la seconde manière de tenir le violon nous est exposée sous neuf paragraphes assez denses, j’en ai conservé ici l’essentiel concernant la tenue de l’instrument, et non celle de l’archet.

    « La deuxième manière est confortable. Fig. II. En effet, le violon est placé contre le cou, de telle sorte qu’il repose un peu sur la partie la plus antérieure de l’épaule, et que le côté de la corde de mi, la plus petite, vienne sous le menton. Ainsi le violon, même dans les mouvements les plus forts de la main montant et descendant, reste toujours à sa place sans basculer. A ce sujet, on doit cependant toujours prendre garde au bras droit de l’élève, afin que le coude ne monte pas trop pendant la conduite de l’archet, mais soit tenu toujours un peu près du corps, relâché cependant. Le défaut s’observe sur la gravure. Fig. III. […]

    […] le pouce [gauche] viendra généralement se placer en face du deuxième doigt, […]. »

    Le violon doit être alors ramené particulièrement vers la gauche, de manière à ce que le menton et le bas de la joue gauche du violoniste soient au-dessus du côté droit du

    37 BOYDEN David D., The History of violin playing from its origins to 1761 : and its relationship to the Violin and violin music, London, ed. Oxford university press, 1965, p. 155

    cordier de l’instrument. Il n’est pas question d’un repère avec la clavicule qui n’est nullement mentionnée ; nous pouvons d’ailleurs apprécier grâce aux gravures la superposition des vêtements qui crée forcément une épaisseur certaine et qui enfouit alors la clavicule gauche. Le coude ne doit pas trop se hausser, quitte à varier l’inclinaison du violon, notamment pour atteindre la corde de sol.

    Par la suite, il énonce le placement fa-do-sol-ré de Geminiani, pour continuer avec d’autres précisions posturales :

    « Premièrement, on ne doit pas tenir le violon trop haut, mais pas trop bas non plus. […]. Que l’on tienne donc la volute au niveau de la bouche, ou au maximum au niveau des yeux, mais qu’on ne laisse pas tomber plus bas qu’au niveau de la poitrine. A cet effet, il ne faut pas placer les partitions que l’on veut jouer trop bas, mais les élever un peu devant le visage, afin de ne pas devoir se pencher, mais bien plutôt de tenir le corps droit. […]. Huitièmement, on doit tenir le violon fixe. J’entends par là qu’on ne doit pas à chaque coup d’archet faire tourner le violon d’un côté et de l’autre, et se rendre ainsi ridicule aux yeux des spectateurs. »

    On retrouve toujours cette importance donnée à l’attitude, avec des consignes pour l’atteindre, alors qu’aujourd’hui, on les expliquerait plus d’un point de vue d’une économie de moyen et d’efficacité, ainsi que d’un soin de la santé physique (se tenir droit par exemple).

    Avant d’aller plus loin, précisons une chose essentielle que j’ai apprise lors de la conférence de Fabien Roussel en novembre 2021. Lors de celle-ci, qui avait pour sujet les textes allemands sur le violon du XVIIe et XVIIIe siècle, Fabien démontrait, pour ce qui est des textes du XVIIIe siècle, que ces écrits pédagogiques étaient destinés à former des musiciens d’orchestre : des « ripiénistes ». Ceci contrairement à la période du conservatoire de Paris (début XIXe) où il était alors question de former de potentiels futurs virtuoses.

    Leopold Mozart n’a alors pas pour but de faire atteindre un certain type de virtuosité aux jeunes musiciens pour qu’ils deviennent de grands solistes, mais bien plutôt de leur faire acquérir une technique solide pour répondre à l’exigence requise pour devenir un bon ripiéniste. Cette volonté restera la même pour les autres méthodes de cette période.

    En 1761, L’Abbé le Fils partage dans ses Principes du Violon, sa manière de tenir le violon de façon assez conventionnelle pour cette période :

    « Le Violon doit être posé sur la Clavicule, de façon que le Menton se trouve du côté de la quatrième Corde, il faut abaisser un peu le côté de la Chanterelle ; la Main doit être à-peu-près à la hauteur du Col ; le Manche doit être tenu sans trop de force entre le pouce et la première phalange du doigt Index, la partie du manche qui se trouve en deça du Pouce doit être posée sur l’éminence charnüe de sa première phalange ; on doit observer de placer le pouce vis-à-vis le La naturel du Bourdon. »38

    Il parle de l’endroit où repose le violon (la clavicule) pour que le menton soit du côté gauche de celui-ci, de son inclinaison (abaissé du côté de la corde de Mi), de son axe horizontal (la main gauche à la hauteur du col), de la place du pouce (en face du La sur la corde de Sol). Il ne parle pas de la manière de démancher bien que la méthode fasse aller jusqu’en septième position ; devait-il poser le menton pour démancher vers le bas ? Il n’y a malheureusement pas d’explications.

    En 1763, Brijon parle de la tenue du violon dans ses Réflexions39 sans y apporter des informations remarquables : le violon est posé sur la clavicule gauche, il est incliné vers la droite, son axe doit être horizontal et l’on doit tenir le corps droit pour satisfaire

    38 SAINT-SEVIN L’ABBÉ Joseph-Barnabé (dit L’Abbé le Fils), Principes du Violon, Paris, édité chez l’auteur et Le Clerc Marchand, 1761, p. 3

    39 BRIJON C. R., Réflexions sur la Musique, et la vraie manière de l’exécuter sur le violon, Paris, édité chez l’auteur et M. Vaudemont, 1763, p. 19

    à la grâce exigée. Néanmoins, on peut placer le pouce gauche un peu différemment suivant la taille de la main.

    « On pose le Violon sur la clavicule gauche, en le laissant pancher (sic) un peu du côté de l’estomac. La main qui le soutient doit être, à-peu- près, à la hauteur du col. Il faut tenir le manche sans trop le serrer, afin de laisser plus de liberté aux doigts. Placer le pouce à onze, douze, treize, quatorze ou quinze lignes du sillet, suivant la grandeur de la main. […] On doit aussi avoir soin de porter le coude & le poignet en dedans. On conçoit aisément, sans le dire, que la grâce exige qu’on tienne le corps droit. »

    En 1774, Tarade n’est pas très précis non plus ; il ne dit pas pour commencer où poser le violon.

    « Le Violon doit se tenir de la main gauche le Coude dessous l’Instrument, le pouce vis-à-vis le second doigt, la main plate sous le manche, les doigts arrondis […] »40

    Il nous dit seulement que l’instrument se tient de la main gauche, que le coude se place en-dessous de ce dernier, que le pouce fait face au second doigt, que les doigts doivent être arrondis et que la main doit être plate sous le manche. De plus, avec cette dernière remarque, une mécompréhension est palpable : s’agit-il d’avoir la main plate à la verticale ou bien à l’horizontale contre le manche (comme un soutien) ? Aucune précision ni illustration ne sont données.

    Dans cette huile sur toile de Janarius Zick que je propose ci-dessous, nous pouvons relever le fait que la tête des trois violonistes est placée du côté droit du cordier (comme l’explique Leopold Mozart), qu’il semblerait bien que leur menton soit en

    40 TARADE Théodore Jean, Traité du Violon, Paris, édité chez Melle Girard, 1774, p. 8

    contact avec la table d’harmonie du violon et que les trois musiciens placent leur instrument très au-devant, vers le centre du corps.

     41

    Zone de Texte: ZICK Janarius, Die Familie Remy, 1776 (détail)

    En 1774, Löhlein apporte un certain nombre de précisions et d’explications dans sa Méthode pour jouer du violon42, qui est quelque peu modifiée (ou enrichit selon les points de vue) dans la troisième édition éditée en 1797 par Johann Friedrich Reichardt.

    « On doit donc se tenir droit, mais de telle sorte que la partie haute du corps soit un peu penchée en avant ; prendre l’instrument de la main gauche, en haut, au niveau du manche, et le tenir avec le pouce et l’index, en appuyant solidement le pouce au niveau de la deuxième articulation, et l’index au niveau de la première. Il doit donc rester un espace vide entre la partie de la main par laquelle le pouce tient à l’index et le manche, qui ne doit pas être tenu à pleine main comme

    41 ZICK Janarius, Die Familie Remy, 1776, huile sur toile, 200 x 276 cm, Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum (domaine public – photographie fournie par fr.wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Januarius_Zick_001.jpg – consulté le 2 février 2022)

    42 LÖHLEIN Georg Simon, Méthode pour jouer du violon, Leipzig et Züllichau, Waisenhaus- und Frommannischen Buchhandlung, 1774, p. 18-19 (traduction par Fabien Roussel en 2016)

    un bâton. Cette tenue ferme est aussi indispensable que le bon positionnement des cuisses en équitation. On amène la partie inférieure du violon contre l’épaule gauche, là où se trouve le bouton auquel est fixé le cordier, et l’on tourne légèrement l’instrument vers l’intérieur, en direction de l’épaule droite. Puis on place le menton sur la partie de la table qui est à main gauche : avec cette position, le violon est solidement posé et ne peut pas glisser. Lorsqu’on veut poser le menton sur la partie droite de la table, ce que beaucoup font,

    il en résulte une mauvaise orientation de l’instrument […].

    On se gardera toutefois soigneusement d’appuyer le menton sur le violon d’une manière trop forcée ; au contraire on l’orientera de sorte que la tête reste droite, autant que possibleh. ( h : Je dis « autant que possible », car la position précédemment décrite impose d’elle-

    même que la tête soit légèrement tournée du côté gauche.)

    Encore une chose : « On ne surveillera jamais assez que le débutant, en plaçant l’instrument, ne monte ni ne tourne l’omoplate sur laquelle il l’appuie. Car pour la jeunesse, qui n’a pas encore une

    stature ferme, ce genre de mauvais placement peut facilement provoquer un haussement de l’épaule. On se placera donc de telle sorte que les épaules restent dans leur position naturelle. »

    […]

    On laissera donc reposer le coude très tranquillement sur le côté du corps, sans l’appuyer toutefois avec une telle force ou une telle inquiétude que l’on puisse donner l’impression d’avoir la colique. Au début, on ne doit pas se formaliser si même avec la position la plus détendue qui soit, l’apprentissage d’opérations inconnues nécessite quelques tensions, qui sont inévitables dès lors que les membres font de nouveaux gestes, de même que pour l’escrime, l’équitation ou la danse. L’habitude, qui viendra d’un exercice correct et assidu, fera tout rentrer dans l’ordre. »

    La version de 1797 rassemble sensiblement les mêmes éléments, à l’exception du passage traitant du côté de l’appui du menton qui contredit les conseils de la première édition.

    « Certains violonistes posent aussi le menton fermement sur la partie droite de la table, d’autres sur la partie gauche ; le corps et l’instrument auront la plus grande liberté, si l’on ne se sert pas plus ici de l’appui ferme du menton que l’on ne s’est servi précédemment de l’appui des doigts pour mieux assurer la position. Néanmoins, dans les passages difficiles où la main monte et descend fréquemment, on doit préférer l’appui sur le côté droit. »43

    À part cela, Löhlein est donc assez rigoureux dans sa façon d’expliquer la tenue du violon. Celui-ci doit être contre l’épaule gauche, le menton légèrement appuyé du côté gauche du cordier en gardant la tête plutôt droite. La clavicule n’est pas donnée comme repère (comme dans plusieurs autres ouvrages) ce qui, à première vue, m’étonne, mais après réflexion, j’émets l’hypothèse qu’elle n’est sûrement pas mentionnée par le fait qu’elle soit « enterrée » sous les habits souvent bien épais de l’époque. Outre cela, la main gauche tient de manière assez classique l’instrument, bien que les mots tels que « solidement » et « ferme » indiquent le besoin d’une certaine force et volonté rarement mentionnée ailleurs. On voit également que la stabilité de l’instrument (notamment au niveau du cou) est importante pour lui : « le violon est solidement posé et ne peut pas glisser ». La tendance à élever l’épaule est mentionnée, il faut en conséquence surveiller le jeune élève qui a encore une faible carrure pour qu’il évite de faire cela. J’ai cependant trouvé étonnant qu’il conseille de pencher un peu le haut du corps en avant, n’ayant vu cela dans nulle autre méthode.

    En revanche, j’ai porté une attention particulière au passage sur l’adaptation physique qui représente une partie de mes pensées sur le sujet. En effet, l’apprentissage de nouveaux gestes provoquent facilement des tensions, et des courbatures si l’on parle de sport comme le fait Löhlein à propos de l’équitation, l’escrime ou la danse. Mais de nos jours, dans notre époque très (parfois peut-être trop) sensible au ressenti physique,

    43 LÖHLEIN Georg Simon et REICHARDT Johann Friedrich, Méthode pour jouer du violon, Leipzig et Züllichau, Friedrich Fromman, 1797, p. 14 (traduction par Fabien Roussel en 2016)

    il n’est pas rare de s’alerter fortement à ce genre de gênes, et parfois même de les catégoriser comme anormales. Je pense qu’il faudrait laisser le temps (et la pratique) faire son œuvre avant de s’inquiéter et de transmettre cette inquiétude au potentiel étudiant si nous parlons de pédagogie. Il est certes important de ne pas porter des œillères et de rester alertes en tant que professeur aux ressentis de ses élèves (car il existe évidemment de véritables douleurs et problèmes pour lesquels il faut trouver une solution), mais un surinvestissement et une inquiétude exacerbée à propos de simples tensions peuvent être tout aussi néfastes. Cela dit, une remarque comme celle-ci peut néanmoins être dangereuse si elle est mal interprétée : on peut en effet comprendre aussi que la tension se résorbera forcément avec la pratique assidue, assimilant alors la douleur à un manque de travail, ce qui nous amène facilement sur un terrain très glissant, voire malsain… Cette remarque est donc intéressante mais peut-être pas assez aboutie et développée.

    ZOFFANY Johann Joseph, La Scartocciata, 1778 (détail)  

     44

    Dans sa méthode publiée en 1792, Hiller fait directement référence à celle de Leopold Mozart pour expliquer la manière de tenir le violon. Il se concentre sur la deuxième, considérée plus commode.

    « En effet, le violon est placé contre le cou, de sorte qu’il repose quelque peu sur la partie avant de l’épaule, et vienne sous le menton

    44 ZOFFANY Johann Joseph, La Scartocciata, 1778, huile sur toile, 43,5 x 38 cm, Parme, Galleria nazionale (photographie fournie par meisterdrucke.fr – https://www.meisterdrucke.fr/fine-art-prints/Johann- Zoffany/1109864/Scartocciata-(musiciens-à-la-fête-de-la-récolte-du-maïs-près-de-Parme),-par-Johann- Zoffany-(1733-1810).html – consulté le 2 février 2022) (détail)

    du côté où se trouve la corde aiguë, celle de mi. C’est de cette façon qu’il peut être maintenu par le menton le plus simplement lors des déplacements de la main dans un sens et dans l’autre. La première phalange du pouce est ensuite placée sur le côté gauche du manche, un peu courbée en-dehors, de sorte qu’elle ne touche pas la corde grave de sol. La troisième phalange du premier doigt ou index se referme sur le côté droit du manche, de sorte qu’en tournant la main vers l’extérieur, les autres doigts, en position recourbée, puissent être placés avec une aisance égale sur chacune des quatre cordes. […]

    Le violon ainsi installé, sa partie restée libre peut toujours pointer légèrement en haut, car le placer totalement horizontal sur l’épaule serait aussi contraint qu’inconfortable. Il ne faut pas que la main s’éloigne trop à l’extérieur, du côté gauche, mais qu’elle vienne plutôt vers la droite, afin que l’archet puisse aller à sa rencontre aisément.

    On ne tiendra pas non plus la tête du violon trop bas, ce qui arrive quand on appuie fermement le bras gauche sur le côté gauche [du corps]. Le bras gauche doit être aussi libre que le droit, et si on l’éloigne un peu du corps en le portant en avant, la tête du violon prendra la direction appropriée par rapport aux autres parties de l’instrument, […]. »45

    Ici, le violon est contre le cou, reposant sur la partie avant de l’épaule, en étant incliné et orienté vers la droite, pour faciliter notamment la rencontre de l’archet sur les cordes. Le menton est à droite du cordier, utile pour les déplacements de la main gauche, la tenue de la main gauche est placée de manière assez classique et il est précisé que le bras et coude gauches sont dégagés du corps.

    En 1797, Campagnoli agrémente ses explications de quelques gravures :

    45 HILLER Johann Adam, Méthode pour jouer du violon, Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1792, p. 7 (traduction par Fabien Roussel en 2016)

    Encore ici, nous pouvons observer l’habit du violoniste et ses différentes épaisseurs.

    « On met le fond du Violon sur la clavicule, et on appuie légèrement le menton sur le couvert, du côté du bourdon, précisément près de la queue.

    Il faut se garder de serrer trop le menton contre la clavicule, et de tenir le Violon d’une manière forcée ; mais il faut le diriger de sorte que la tête du joueur reste droite autant que possible.

    Il ne faut tenir la plaine du Violon ni horizontalement, ni tout-à-fait droit, mais tournée un peu vers la figure du joueur de manière que le bourdon soit en haut, et la chanterelle en bas.

    […]

    Il ne faut jamais presser le manche de l’index contre le pouce, mais il faut le tenir avec toute la légèreté possible.

    Il faut tenir bien plié au-dedans le poignet, que la paume de la main ne touche point au manche, mais qu’elle s’en écarte le plus loin possible.

    […]

    Il faut tenir le coude tourné le plus près possible au dedans du corps, de manière que la pointe se trouve presque au milieu de la poitrine ; on peut même appuyer le coude, s’il est nécessaire. On observera aussi de ne pas tenir le Violon ni trop haut ni trop bas, mais de telle manière que la coquille du manche corresponde à peu près au milieu de la poitrine.

    La partie supérieure du bras attachée à l’épaule s’appuie légèrement sur les premières côtes de la poitrine où il doit se reposer et rester toujours immobile.

    […]

    De l’attitude en général : […] Il est donc essentiel de tenir la tête droite et en face de la musique qu’on exécute, l’épaule gauche avancée le moins possible, le corps d’aplomb et soutenu par le côté gauche, afin que le côté droit soit dégagé et que le bras puisse agir avec la plus grande liberté sans donner aucun mouvement au reste du corps. »46

    Le violon doit être posé sur la clavicule, le menton appuyant légèrement sur la table à gauche du cordier. L’instrument est incliné vers la droite avec une tenue légère de la main gauche, la paume bien dégagée du manche et le coude bien tourné vers

    46 CAMPAGNOLI Bartolomeo, Metodo della Meccanica Progressiva per suonare il Violino (Nuova edizione col testo italiano e francese), Milan, Ricordi, 1797, p. 3, 9-10

    l’intérieur. Il est remarquable que Campagnoli conseille de tenir le violon de façon à ce que la volute se trouve au niveau du milieu de la poitrine, il ne préconise alors pas un axe horizontal, au niveau du Col comme certains, ou au niveau des yeux comme d’autres. Il en va par conséquent, comme il l’explique et l’illustre, que le haut du bras gauche soit en contact avec les premières côtes. La tête doit cependant rester droite ce qui paraît assez compliqué à faire selon les autres explications. Il précise que l’épaule gauche doit éviter de s’avancer, et que le soutien global du corps est donné par le côté gauche pour laisser une grande liberté de mouvement au bras de l’archet.

    Un an plus tard, Cartier partage ses préconisations de tenue et, contrairement à Campagnoli par exemple, il impose que le violon repose sur un axe bien horizontal, au niveau de la bouche, et non pointant au niveau de la poitrine. En cinquième paragraphe, il reprend le placement « fa-do-sol-ré » de Geminiani et fait directement référence, dans le paragraphe précédent, à la méthode de violon de Leopold Mozart en le citant expressément. Comme dans l’ouvrage de ce dernier, il commence par dire qu’il y a deux manières de tenir le violon, mais développe la deuxième qui reste la plus commode pour le « Joueur ». Avec celle-ci, le violon est posé sur la clavicule et incliné vers la droite, le menton est du côté gauche du cordier, la tenue de la main gauche est expliquée de manière assez classique avec néanmoins la précision de la place du pouce, celui-ci se plaçant entre le premier et second doigt. Malheureusement, aucune technique de démanché n’est expliquée, et bien que Cartier parle du menton, on ne sait guère s’il s’agit de le poser sur l’instrument directement, ou bien d’éviter tout contact avec ce dernier (comme le « chin-off »).

    « Il y a généralement deux manières de tenir le Violon, la première est de le poser directement contre la poitrine, en abaissant un peu le côté de la Chanterelle.

    La deuxième, est plus commode pour le Joueur, on le pose sur la Clavicule, de façon que le Menton se trouve du côté de la quatrième Corde en abaissant un peu le côté de la Chanterelle.

    La tête du Violon doit être tenue à l’horison de la Bouche et il ne faut pas le laisser baisser d’avantage. À cet égard, on doit mettre la Musique qu’on veut jouer un peu haut devant soi.

    Le Manche du Violon doit être tenu librement entre le pouce et le 1er Doigt, de façon qu’il ne touche pas la jointure du pouce et du 1er doigt. Le pouce doit être placé entre le premier et le second doigt (Mozart Père, Méthode de Violon). » 47

    Dans la même année, Bailleux est plutôt concis dans ses explications. Je trouve intéressant de voir que selon les auteurs, la place donnée aux préconisations de posture est très variable, et leurs priorités ne sont pas les mêmes. Ici, bien que Bailleux utilise uniquement deux petits paragraphes pour parler de la manière de tenir le violon, il consacre au deuxième le sujet du démanché, alors que chez Cartier par exemple, il ne mentionne même pas cette action du déplacement de la main. Je ne dis pas que l’un est mieux que l’autre, simplement que pour une même époque, les contrastes sont prononcés.

    « Il faut poser le Violon de façon que le menton se trouve du côté de la quatrième corde, et baisser un peu celui de la chanterelle ; le manche doit être tenu avec le pouce et le premier doigt, sans trop serrer la main, arrondir le premier, deuxième, troisième doigt, et tenir le petit plus allongé.

    Quand on veut démancher, il faut poser le menton sur le Violon, cela donne une grande liberté à la main gauche, principalement quand il faut revenir à la position ordinaire, on acquiert cette facilité par un exercice assidu. »48

    47 CARTIER Jean-Baptiste, L’Art du Violon, Paris, À l’Accord Parfait (DECOMBE), 1798, p. 11

    48 BAILLEUX Antoine, Méthode raisonnée pour apprendre à joüer du Violon, Paris, édité chez l’auteur, 1798, p. 6

    d)    XIXe siècle

    C’est Cambini qui ouvre le bal des publications des méthodes du XIXe siècle.

    Pour lui, une seule bonne manière de tenir le violon est possible, qualifiant les autres de « vicieuses ». Sa description est plutôt complète :

    « Il n’y a qu’une seule manière de bien tenir le violon, toutes les autres sont vicieuses. L’expérience et les leçons des bons maîtres l’ont suffisamment démontrée. Il faut poser le bas de l’instrument sur la clavicule, de manière à pouvoir y appuyer le menton vis-à-vis la quatrieme corde, lorsque les changements de position de la main, ou si, (sic) l’on veut les démanchements, éxigent que le violon soit soutenu avec plus de fermeté.

    La tête du violon doit décrire une ligne horizontale à la hauteur de la bouche : plus haut, ou plus bas, l’instrument n’auroit plus cet aplomb, et cet immobilité qui lui est nécessaire, pour que la main qui conduit l’archet puisse toujours trouver une hauteur déterminée a fin de parcourir les cordes avec plus de facilité […].

    Le manche de l’instrument doit être tenu entre le pouce et l’index, mais de manière à laisser voir un petit jour au dessous. Les quatre doigts doivent être arrondis en demi cercle,[…]. Le pouce, qui se trouve placé près de cette dernière [la quatrième corde] doit être toujours élevé pour éviter de la toucher : […]. Le reste du manche doit être appuyé sur la partie musculeuse de la main attenante au pouce, de façon que la petite queüe du manche qui se joint au corps du Violon, touche, et s’appuye à l’extrémité du poignet : ce qui conjointement à l’appui que l’instrument reçoit du côté du fond par la clavicule, le soutient pour ainsi dire en équilibre, sans que la main ait aucunement besoin de le tenir serré. Par ce procédé, la main se trouve libre d’aller et venir à son gré, et prend avec plus de facilité

    toutes les positions que la diversité de la musique lui rend fréquentes, et nécessaires. […]. » 49

    Pour Cambini, il faut poser le violon sur la clavicule, sur un axe horizontal et appuyer le menton du côté de la quatrième corde pour pouvoir démancher. Il m’est difficile de comprendre et d’interpréter le dernier paragraphe car il dit d’une part de laisser un petit jour en dessous du manche, à la jointure du pouce et de l’index (en somme ce que nous avons l’habitude de voir et de faire en tant que violoniste), et d’autre part que le bout du manche se joignant à la caisse du violon s’appuie sur l’extrémité du poignet. Expérimentant ses propos sur moi-même, je n’arrive point à concilier ces différentes consignes. Je suppose alors qu’il avait une main bien plus grande que la mienne, ou bien m’aventurerais-je à dire que ses explications sont imprécises, voire partiellement erronées ? La rigueur des explications dans les méthodes étant parfois assez faible, je me permets d’énoncer, non sans pincettes, cette hypothèse.

    À Paris, suite à la création du Conservatoire de musique de Paris en 1795, les professeurs de chaque discipline ont pour mission de produire un ensemble de corpus pédagogique, et c’est donc en 1802 que la collaboration de trois grands violonistes a fait naître la Méthode de Violon – Adoptée par le Conservatoire pour servir à l’étude dans cet établissement50. Ses auteurs ne sont autres que Baillot, Rode et Kreutzer.

    Je trouve leurs explications plutôt concises et précises :

    « Le Violon doit être placé sur la clavicule, retenu par le menton du coté gauche de la queue, un peu incliné vers la droite, soutenu horizontalement par la main gauche, et de manière à ce que l’extrémité du manche se trouve devant le milieu de l’épaule.

    49 CAMBINI Giuseppe Maria, Nouvelle Méthode Théorique et Pratique pour le Violon, Paris, édité chez Naderman et Lobry, 1800, p. 2-3

    50 BAILLOT Pierre, RODE Pierre et KREUTZER Rodolphe, Méthode de Violon, Paris, édité par les auteurs et gravé chez Mme Le Roy, 1802, p. 21, 24

    La partie inférieure de la jointure du pouce et celle de la troisième jointure de l’index doivent soutenir le Violon, et ne le serrer que très peu et seulement pour l’empêcher de toucher à la partie de la main qui joint le pouce à l’index.

    Il faut éloigner du manche, mais sans roidir le poignet, la paume de la main, pour que les doigts puissent tomber d’aplomb sur les cordes.

    Le bras doit être dans une position naturelle et de manière à ce que le coude soit verticalement sous le milieu du Violon.

    […] Une attitude noble et aisée favorise le développement de tous les moyens, […].

    Il est donc essentiel de tenir la tête droite et en face de la musique qu’on exécute, l’épaule gauche avancée le moins possible, le corps d’aplomb et soutenu par le coté gauche afin que le coté droit soit dégagé et que le bras puisse agir avec la plus grande liberté sans donner aucun mouvement au reste du corps. »

    Deux choses me paraissent intéressantes dans le premier paragraphe cité ci- dessus ; premièrement, il n’est pas dit comme dans d’autres précédentes méthodes que le menton est posé, appuyé ou simplement placé d’un côté du cordier, ici il est précisé que le menton retient le violon, en plus du soutien de la main gauche pour maintenir un axe horizontal. Une action qui paraît constante (je précise que la mentonnière n’existe toujours pas à ce moment-là). La deuxième chose est qu’ils réussissent à définir l’emplacement latéral du violon en très peu de mots, c’est-à-dire celui où l’extrémité du manche se trouve devant le milieu de l’épaule. L’instrument se retrouve alors d’une certaine manière très en face du violoniste – bien loin de la tenue à la Heifetz, où le violon est presque de profil.

    L’explication de la forme de la main gauche est traitée de manière assez classique (on retrouve d’ailleurs un peu plus loin le fameux placement « fa-do-sol-ré »), le coude doit être placé sous le violon dans un axe vertical, et l’on garde encore cette importance

    de l’attitude, justifiant cependant, en plus d’une certaine bienséance, un meilleur rendement technique et musical.

    Le corps est d’aplomb avec un soutien du côté gauche, la tête droite, mais il est quand même précisé avec précaution que l’épaule gauche doit se garder d’avancer. On voit bien que si les auteurs – Baillot, Rode, Kreutzer, et finalement beaucoup d’autres – prennent la peine de mentionner cela, c’est qu’il y a une tendance naturelle à soulever l’épaule, une envie de serrer le violon pour qu’il ne tombe point, et peut-être aussi pour libérer au plus la main gauche. On dit souvent, que ce soit dans les méthodes ou dans les salles de classe de violon, qu’il faut adopter une posture naturelle, ce terme me paraît pourtant assez mal choisi dans certaines situations. Si l’élève se tient instinctivement avec l’épaule gauche levée par exemple, cela représente alors son naturel à lui, et lui dire de rectifier cela pour acquérir une tenue justement plus naturelle peut-être perçu d’une manière assez violente. Peut-être que le terme physiologique serait plus adapté, bien que ce mot plus savant serait sûrement plus compliqué à faire dire et comprendre à un jeune enfant.

    Quinze ans plus tard, Billard apporte sa (petite) pierre à l’édifice avec un paragraphe relativement court sur la tenue du violon, mais il la complète par une gravure, ce qui est encore assez rare pour l’époque :

    « On tient le Violon de la main gauche entre le pouce et l’index ; il se place sur la clavicule, et le menton appuyé sur la joue gauche du

    Violon : On doit le tenir assez fortement pour que la main puisse parcourir librement l’étendue du manche. Il faut élever la main de manière que le manche soit à la hauteur de l’épaule, tenir le coude un peu en dedans et dégager le poignet de façon que le manche ne touche point la paume de la main. Voyez la figure 1. »51

    Il parle de la tenue du violon avec la main gauche et de la pince pouce/index mais pas de la forme des doigts, le poignet doit être dégagé, et il faut élever l’instrument au niveau de l’épaule (et non au niveau de la bouche ou des yeux comme dans d’autres exemples). Le violon est placé sur la clavicule et Billard précise bien qu’il faut y appuyer le menton, sur la table à gauche du cordier, pour tenir fermement l’instrument et rendre plus aisés les déplacements de la main sur le manche.

    Remarquons que l’appui du menton devient véritablement une constante dans les méthodes, et son action paraît le plus souvent ininterrompue.

    En 1830, Mazas reprend quelque peu des éléments de la Méthode du Conservatoire à laquelle il fait directement référence dans son introduction, en y ajoutant certaines précisions :

    « Le Violon doit être placé sur la clavicule, retenu par le menton du côté gauche, près du tire-corde un peu incliné vers la droite, et soutenu horizontalement par la main gauche, qui doit maintenir l’extrémité du manche en face du milieu de l’épaule.

    Il est essentiel que le menton ne porte pas trop en avant sur la table d’harmonie, ce qui serait peu grâcieux et nuirait à la vibration.

    On évitera aussi de l’appuyer sur le tire-corde, pour ne point altérer par cette pression l’accord de l’instrument.

    Le manche du Violon doit reposer entre le pouce et la partie de la main où commence l’index ; […]. Le pouce doit rester droit, mais sans

    51 BILLARD Jean-Philibert, Méthode de Violon, Paris, chez Naderman, 1817, p. 37

    roideur, vis-à-vis du second doigt. On évitera que la paume de la main ne touche au manche pour que les doigts conservent toute leur liberté et puissent tomber d’aplomb sur les cordes.

    Le bras doit être dans une position naturelle et de manière à ce que le coude soit verticalement sous le milieu du Violon, sans toucher au corps.

    […], le corps doit être d’aplomb et reposer légèrement sur la hanche gauche, pour que le bras droit puisse agir avec liberté, sans imprimer aucun mouvement au reste du corps.

    Que la tête soit droite ; qu’elle évite […] de se pencher vers l’épaule en jouant sur la 4ème corde, […]. »52

    Il est le premier à mettre en lumière les problèmes qui peuvent être causés par l’appui du menton : celui-ci altérant l’accord s’il appuie sur le tire-corde, ou nuisant aux vibrations s’il s’avance trop sur la table d’harmonie. L’usage d’une mentonnière nous paraît être la solution à tous ces problèmes, sa création ne saurait tarder…

    e)    Invention de la mentonnière

    C’est donc deux ans plus tard, en 1832, que Louis Spohr partage dans sa méthode de violon53 un appareil de son invention : le « teneur de violon » ; en somme, la première mentonnière de l’Histoire. Il le décrit dans son premier chapitre qui énonce les différentes parties du violon :

    « Chapitre I – De la construction et des différentes parties du violon –

    […] Sur la partie inférieure de l’instrument représenté sur la Fig. 1, au-dessus du cordier, on trouve de plus un appareil de mon invention,

    52 MAZAS Jacques-Féréol, Méthode de Violon, Paris, chez Aulagnier, 1830, p. 10, 12

    53 SPOHR Louis, Violinschule, Vienne, Tobias Haslinger, 1832, p. 9-11, 20-21, 23-24 (traduction par Fabien

    Roussel en 2017)

    appelé teneur de violon (1), qui après plus de dix ans d’utilisation par moi-même, mes nombreux élèves, et maints autres violonistes, a fait la preuve de son utilité, et au sujet duquel je dois bien, de ce fait, dire quelques mots ici.

    La manière de jouer moderne, dans laquelle la main gauche change si souvent de position, rend absolument nécessaire de tenir fermement le violon avec le menton. Il est très difficile de le faire de façon détendue et sans incliner la tête en avant, que l’on pose le menton à droite, à gauche, ou même sur le cordier. De plus, en redescendant vivement d’une position élevée, on court en permanence le risque de retirer le violon de dessous le menton ou de perturber le coup d’archet par un mouvement de l’instrument. Le teneur de violon supprime complètement tous ces inconvénients. Outre qu’il donne l’avantage d’une tenue ferme et décontractée du violon, il permet de ne pas avoir à empêcher les vibrations de la table ou du cordier par la pression du menton, ce qui nuit à la sonorité et à sa puissance. Le coup d’archet y gagne aussi en liberté et en régularité, du fait que le violon est tenu exactement au milieu, au-dessus [du] cordier, et un peu plus éloigné du visage.

    […]

    Le teneur de violon est en ébène ; il a la forme présentée sur le croquis (Fig. II, 1, 2, 3, vu sous différents angles). Il est fixé au moyen d’une cheville (a) dans l’ouverture auparavant remplie par le bouton. Le lien auquel est attaché le cordier fait le tour de la cheville, dans le renfoncement pratiqué à cet effet (b). Le nœud (c) est fait au-dessus du cordier, sans toucher cependant le teneur de violon. De même, une rainure (d) est pratiquée pour le petit sillet sur lequel repose le lien du cordier et pour le bord du violon, afin que le teneur de violon puisse être bien jointif avec les éclisses. La plate-forme supérieure est un peu creusée en son milieu (c), de sorte que le menton puisse s’y poser d’autant plus commodément et fermement. La cheville doit s’adapter

    très exactement à l’ouverture, afin qu’elle ne puisse pas être arrachée par la forte tension du lien. »

    Ci-dessous, la planche d’illustrations correspondant aux propos cités :

    Il commence par prouver l’utilité du teneur de violon par le nombre ; en effet, depuis déjà dix ans, son invention est adoptée par ses « nombreux élèves », ainsi que par lui-même et « maints autres violonistes ». Puis il continue par expliquer ses multiples bénéfices : le teneur de violon supprime le risque de perdre l’instrument lors des démanchés arrières vifs et permet donc une tenue ferme et décontractée. Il évite également d’empêcher les vibrations de la table et du cordier sur lesquels le menton avait usage d’appuyer. La production sonore de l’instrument n’en est que plus puissante.

    Une invention de la sorte ne signifie pas pour autant qu’instantanément elle devient indispensable ou tout du moins à la mode, cela prend bien du temps. Et peut- être même encore plus en France où l’on a particulièrement tendance à se méfier du changement en général et de la nouveauté presque comme de la peste. En effet, l’édition française de la méthode de Louis Spohr par exemple a certes conservé les propos de l’auteur mais n’a pas reproduit ses illustrations, notamment celles montrant son teneur de violon. Je n’ai d’ailleurs trouvé que dans une seule autre méthode du XIXe siècle la préconisation d’une mentonnière, celle de Howe écrite en 1880 ; nous la traiterons plus loin. Selon Lothaire Mabru, et d’après ses recherches dans son ouvrage écrit en 1994, intitulé « La mentonnière et le coussin »54, la mentonnière n’est adoptée en France que pour protéger l’instrument, il faut également qu’elle soit le moins perceptible possible par soucis d’esthétisme. Ce ne sera qu’à la fin du XIXe siècle qu’elle deviendra alors un complément indispensable aux violonistes. Pour justifier cela, Mabru cite les propos d’Auguste Tolbecque, violoncelliste et luthier français, né en 1830 et mort en 1919 :

    « […] Malgré ces avantages réels, cette invention [la mentonnière] n’a pris un peu de développement en France que depuis une quinzaine d’années. Les anciens professeurs du Conservatoire y étaient opposés, comme ils l’étaient trop souvent aux nouveautés. Les uns prétendaient que c’était gênant, ridicule, que cela augmentait inutilement la hauteur des éclisses ; d’autres, que cette adjonction empêchait le violoniste de faire corps avec son instrument ; enfin quelques-uns allaient jusqu’à dire que le violon, muni de la mentonnière n’avait plus le même son, et qu’il était moins solide à sa place. Cependant, après 70 ans d’hésitations, la plupart des artistes ont adopté aujourd’hui cet ingénieux isolateur qui est favorable tout à la fois et à la sonorité et à la conservation du violon ». (1903)

    54 MABRU Lothaire, La mentonnière et le coussin – Pour une ethnographie du fait musical, “Compte rendu final de recherche du Centre Lapios [à Belin-Béliet] pour la Mission du Patrimoine ethnologique”, 1994, p. 27

    Auguste Tolbecque relève un point en particulier que Louis Spohr ne mentionne pas dans l’énumération des bénéfices de son teneur de violon, il aurait pourtant pu le faire. Il s’agit de la protection que permet cet accessoire sur l’instrument ; on le voit sur plusieurs anciens violons : la transpiration décolore, voire décolle la partie de la table où le menton des instrumentistes avait pour habitude de s’appuyer, la mentonnière évite alors cela.

    La description de la tenue du violon de Spohr est plutôt précise et accompagnée de plusieurs illustrations :

    « Chapitre II : On place la bordure du dos du violon sur la clavicule gauche, et on le maintient par l’appui du menton sur le teneur de violon4. (4 : Si l’élève ne se sert pas du teneur de violon, le menton est placé en partie sur la table, à gauche du cordier, en partie sur le cordier lui-même.) L’épaule gauche s’avance légèrement pour soutenir la partie inférieure du violon, ce qui donne à celui-ci sa légère inclinaison vers la droite (d’un angle de 25 à 30 degrés). Voir Planche 3, Fig. I.

    Le manche du violon repose entre le pouce et l’index de la main gauche ; on le maintient légèrement sur la première phalange du pouce et avec la troisième phalange de l’index, afin qu’il ne puisse pas tomber au fond du creux qui sépare ces deux doigts (voir la main gauche sur la Planche 3, Fig. II). La partie de la main où se trouve le petit doigt se rapproche le plus possible de la touche, afin que ce doigt plus court puisse, comme les autres, tomber sur les cordes en gardant les phalanges courbées. L’éminence thénar et le poignet doivent cependant rester éloignés de la partie inférieure du manche.

    On tire le coude gauche vers l’intérieur, jusqu’à ce qu’il se place sous le centre du violon ; mais il ne doit pas toucher au corps, sans quoi le violon s’inclinerait trop en direction de la tête (voir Planche 3, Fig.

    II). »

    Ci-après, les planches avec les figures mentionnées dans la description précédente :

    Avec Spohr, le violon est donc posé sur la clavicule, et s’il n’y a pas de teneur de violon, le menton se place entre la gauche du cordier et la table d’harmonie. On peut remarquer, à l’inverse de la majorité des méthodes précédemment étudiées, qu’il préconise le fait que l’épaule gauche s’avance légèrement pour soutenir et incliner l’instrument. Enfin, les explications de la forme de la main et de la place du coude sont traitées normalement, sans particularité notable. Notons la précision des gravures, les angles de vue choisis (c’est la première fois qu’on voit dans une méthode le côté gauche du violoniste et de son instrument) et, encore une fois, l’épaisseur des habits.

    f)    Première mention d’un coussin

    En 1834, nous retrouvons Pierre Baillot qui publie son Art du Violon55, une deuxième méthode écrite seul cette fois-ci par le pédagogue. Cet ouvrage est remarquable à plusieurs égards : il est d’abord mentionné pour la première fois la possibilité d’utiliser un coussin, couplée à une prise de conscience des différentes morphologies et des différents accoutrements existants (les femmes sont d’ailleurs admises parmi les destinataires de cette méthode !), on retrouve par ailleurs des exercices de posture qui sont encore d’usage aujourd’hui, et surtout, une richesse d’illustrations remarquables réalisées par Jacques-Édouard Gatteaux, avec un aspect particulièrement technique.

    « Attitude.

    1° Le corps et la tête, droits.

    2° La poitrine ouverte et avancée.

    3° Les épaules effacées. […]

    6° Le poids du corps portant sur la jambe gauche, mais sans que le corps soit penché.

    […]

    11° Tenir le corps un tant soit peu cambré et appuyé sur les reins.

    55 BAILLOT Pierre, L’Art du Violon, Paris, Dépôt Central de Musique, 1834, p. 13, 15, 19-20, 24

    Manière de tenir le Violon.

    1° Le Violon doit être placé sur la clavicule, 2° Incliné vers la droite, d’environ 45 degrés, 3° Enfoncé contre le col,

    4° Retenu par le menton, du côté gauche et tout contre la queue, le menton appuyant sur le Violon, mais non sur la queue ou tire cordes.

    5° Le menton non avancé, et appuyé sans excès sur la partie la plus saillante, et non de côté.

    6° Le coude étant avancé sous le milieu du Violon, l’épaule gauche sera d’elle-même placée convenablement pour le soutenir, et l’on évitera ainsi de la lever, ce qui comprimerait la poitrine.

    7° Soutenir le Violon horizontalement.

    8° L’extrémité du manche, en ligne directe du milieu de l’épaule gauche. (Voy. pl. I fig. 3)

    […] ÉPREUVE.

    Pour s’assurer si le Violon est bien soutenu entre l’épaule et le menton par l’une et par l’autre, il faut en faire l’épreuve en le lâchant de la main gauche qu’on laissera ouverte à peu de distance du manche, par précaution ; si toutes les conditions se trouvent remplies, (nous disons toutes, c’est-à-dire, que nous y comprenons la pose du corps appuyé sur les reins, celle de la tête, etc.) le Violon se soutiendra de lui-même horizontalement. (Voy. Pl. I fig. 2) (…)

    […]

    Nota. Les enfants ou les jeunes gens dont les épaules n’ont pas encore assez de largeur pour soutenir le Violon, et les dames qui

    jouent de cet instrument et qui n’ont rien dans leur ajustement pour les aider à le tenir avec facilité et penché du côté droit, peuvent remplir le vide existant entre l’épaule gauche et le Violon en y plaçant un mouchoir épais ou une espèce de coussin : l’expérience nous a prouvé que ce moyen, offre de grands avantages, qu’il est sans inconvénient et que le mouchoir étant placé en dedans du vêtement sur l’épaule, il ne doit pas même être apperçu (sic). »

    Dans l’ordre, l’attitude est traitée de manière usuelle pour l’époque, l’inclinaison à 45 degrés me paraît beaucoup (personnellement, l’inclinaison de mon violon se rapproche plutôt des chiffres proposés par Spohr – 25 à 30 degrés) mais cela reste néanmoins précis. Le placement du violon est habituel, le menton appuie sur la table à gauche du cordier (surtout pas sur ce dernier), mais il ne faut néanmoins pas avancer le menton. Celui-ci doit appuyer en son bout et non de côté (autrement dit, pas avec le maxillaire gauche, terme que préfère employer Dominique Hoppenot dans son violon intérieur56 plutôt que d’utiliser le terme menton). Je trouve assez imprécis le sixième point traitant du coude et de l’épaule : comme si le bon placement du coude provoquerait naturellement un bon placement de l’épaule et le fait qu’elle ne se lève point. Le soutien doit être horizontal comme souvent, et l’extrémité du manche (au niveau du sillet) doit se situer en ligne directe du milieu de l’épaule gauche. Juste après, il propose entre autres, dans sa partie traitant de la « Manière de tenir la main, le bras, et le coude gauche », le placement « fa-do-sol-ré » de Geminiani.

    L’ÉPREUVE que propose Baillot est un exercice que bon nombre de violonistes actuels ont pratiqué au début de leur apprentissage : dans les entretiens que j’ai menés par exemple, la grande majorité a dû en effet apprendre, comme activité ponctuelle, à tenir le violon horizontalement sans l’aide de la main gauche. Mais ici, Baillot n’utilise pas de mentonnière, celle-ci ne faisant, à cette époque, pas du tout partie intégrante du violon français particulièrement. En revanche, il possédait des vêtements épais facilitant la tenue de l’instrument et inclinant naturellement celui-ci. De plus, sa morphologie était peut-être « adaptée » à la tenue du violon.

    56 HOPPENOT Dominique, Le violon intérieur, Paris, Van de Velde, 1981, p. 56

    Ci-dessous, un portrait de Pierre Baillot réalisé par Jean-Auguste-Dominique Ingres à la mine de plomb sur lequel nous pouvons bien nous rendre compte de l’accoutrement potentiellement habituel du violoniste pédagogue.

     57

    Zone de Texte: INGRES Jean-Auguste-Dominique, Portrait du violoniste Pierre Baillot, 1829

    57 INGRES Jean-Auguste-Dominique, Portrait du violoniste Pierre Baillot, 1829, mine de plomb, 36,1 x 28 cm, Paris, collection Louis-Antoine Prat (domaine public, photographie fournie par wikiart.org – https://www.wikiart.org/fr/jean-auguste-dominique-ingres/pierre-marie-françois-de-sales-baillot – consulté le 7 février 2022)

    Pourtant, dans les plaques d’illustrations que Baillot joint à ses propos, le violoniste représenté est habillé avec des vêtements particulièrement fins. De mon point de vue, je ne comprends pas comment ce musicien parvient à tenir horizontalement son violon sans l’aide de la main gauche (voir la première plaque). Après des essais réalisés par une collègue violoniste et moi-même, il nous est impossible de reproduire cela sans l’aide d’une mentonnière ou de l’épaule surélevée. On peut cependant remarquer la morphologie particulière du modèle, son cou me paraissant assez court.

    Enfin, dans sa Nota, Baillot est le premier à parler de l’usage d’un coussin ou d’un tissu épais. Ceux-ci étant destinés aux enfants ou aux jeunes gens dont la carrure est petite, ainsi qu’aux femmes qui n’ont pas d’habits facilitant la tenue et l’inclinaison de l’instrument. Je n’avais trouvé jusque-là aucune autre méthode incluant les femmes, il me paraît donc important de relever cela ici.

    Ci-après, les plaques correspondant aux propos de la méthode58 :

    58 Les plaques d’illustrations originales tamponnées par la bibliothèque royale sont données en annexe

    2. Par souci de lisibilité des documents, notamment pour les commentaires sous chacun des dessins, je propose ci-dessous les plaques reprises par une édition allemande : BAILLOT Pierre, Die Kunst des Violinspiels, Berlin, Schlesinger, 1836, p. 22-24

    Après Baillot, nombre de pédagogues vont s’inspirer de sa méthode, que ce soit pour les idées mais aussi pour les iconographies. Malheureusement, le pédagogue et le dessinateur seront rarement cités en référence. Parmi ces ouvrages succédant à celui de Baillot, nous pouvons citer la Méthode théorique et pratique du violon59 de Habeneck (1842), l’École du violon60 d’Alard (1844), ou bien encore la Méthode élémentaire pour le Violon61 de Kastner (1844). Ces derniers n’apportent aucune nouveauté, et bien qu’ils présentent quelques nuances, ils reprennent en définitive toujours les éléments de la méthode du Conservatoire ou bien celle écrite par Baillot en 1834. Ci-après, les plaques d’illustrations des trois méthodes citées pour pouvoir observer la ressemblance flagrante qu’elles ont avec les dessins de Gatteaux.

    59 HABENECK François-Antoine, Méthode théorique et pratique du violon, Paris, chez Canaux, 1842, p. 10

    60 ALARD Delphin, École du violon, Méthode complète et progressive à l’usage du Conservatoire, Paris, Schonenberger, 1844, p. 13

    61 KASTNER Jean-Georges, Méthode élémentaire pour le Violon, Paris, chez Troupenas, 1844, p. 11

    Zone de Texte: Plaque de la Méthode élémentaire pour le Violon de Kastner (1844)

     62

    62 MENZEL Adolph von, Joseph Joachim et Clara Schumann, 1854, pastel, 27,1 x 22,6 cm, Deutsche Fotothek (photographie fournie par commons.wikimedia.org – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Adolph_von_Menzel_-

    _Joseph_Joachim_%2B_Clara_Schumann_(Zeichnung_1854).jpg – consulté le 2 février 2022)

    En 1857, Charles de Bériot publie sa Méthode de violon63 ; je n’y remarque rien d’innovant mais je trouve néanmoins intéressante sa manière d’expliquer différemment certains propos.

    Les plaques d’illustrations sont, comme dans les méthodes précédentes, copiées sur celles de Baillot.

    « DE LA TENUE DU VIOLON

    1° Le Violon placé sur la clavicule gauche, appuyé contre le cou, et soutenu par le col de l’habit et du gilet qui le font incliner naturellement vers la droite.

    Les enfants qui par leurs vêtements légers sont privés de l’appui du col peuvent le remplacer par un mouchoir ou un coussinet afin

    63 BÉRIOT Charles-Auguste de, Méthode de violon, Paris, chez l’auteur, 1857, p. 32-33

    d’éviter l’habitude disgracieuse de lever l’épaule pour soutenir l’instrument.

    2° La pression du menton doit se partager entre le tire-corde et la table, mais sans excès ; assez forte cependant pour que le Violon ne s’échappe pas par les mouvements de la main gauche.

    3° Le Violon horizontalement placé et en ligne directe avec le pied gauche.

    TENUE DU BRAS ET DE LA MAIN GAUCHE

    […]

    3° Dans la première position le pouce doit correspondre entre le La naturel et le SIde la 4ème corde. »

    Ici, Bériot dit explicitement que ce sont les vêtements (col de l’habit et gilet) qui permettent l’inclinaison du violon, et que par conséquent, les enfants qui ne possèdent pas ce genre d’habit épais peuvent utiliser un mouchoir ou coussinet pour éviter de lever l’épaule (les femmes sont regrettablement oubliées). Le menton appuie à la fois sur le cordier et sur la table de l’instrument pour éviter que ce dernier ne s’échappe durant les démanchés. Il précise également que le pouce doit être au niveau de l’emplacement situé entre le La et le Si bémol sur la corde de Sol. Bériot est donc, parmi toutes les méthodes que j’ai pu consulter, le deuxième à mentionner la possibilité d’utiliser une sorte de coussin.

    Nous retrouvons également chez Ferdinand David la possibilité d’utiliser un mouchoir ou un petit coussin, mais contrairement aux deux précédents pédagogues qui en parlent, il n’est pas dit que cet accessoire est destiné à une seule catégorie de personnes (enfants ou femmes). On pourrait alors supposer que ce conseil est donné à tout type d’élève ; il est cependant difficile d’en être totalement persuadé car nous restons tout de même dans un ouvrage pédagogique, les enfants et jeunes gens étant alors la « cible » principale. En tout cas, il me semble que le violoniste représenté sur les

    gravures n’utilise pas de coussin, même si les angles de vue ne rendent pas l’observation aisée. D’ailleurs, nous voyons bien que le modèle de ces gravures n’est pas une très jeune personne, je le qualifierais même de jeune homme personnellement. Cela vient à me faire dire qu’à part chez Billard (1817) et peut-être chez Léopold Mozart dans les figures 2 et 3 (sur lesquelles j’ai l’impression que c’est un adolescent qui est représenté), il est jusqu’alors très rare que les illustrations figurant dans les méthodes représentent la catégorie de personnes pour laquelle elles sont généralement conçues, c’est-à-dire les enfants. Certes, il est important d’observer les expérimentés, de vouloir faire

    « comme les grands », mais les proportions physiques des adultes sont différentes de celles des enfants, avoir la représentation de ces derniers dans les méthodes pourrait permettre alors une meilleure identification. Il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que les mentalités commencent à changer considérablement (notamment grâce aux idées défendues par Françoise Dolto), pour que les enfants soient de moins en moins considérés comme de petits adultes, et – pour ce qui nous intéresse – que leur image soit intégrée naturellement dans les méthodes de violon.

    Outre cela, et pour revenir à Ferdinand David, le coussinet est donc utilisé avec la pression du menton, pour avoir une prise ferme de l’instrument, et donc d’éviter le haussement de l’épaule gauche.

    “[…] The elbow should be brought under the middle of the instrument, but must not lean on the chest. The Violin should be held in a horizontal position.

    As, in the modern style of playing, frequent changes of position are needed, and as, therefore, a firm grasp of the instrument by the chin becomes necessary, it is well to place a handkerchief, or a small cushion, between the shoulder and Violin. This renders needless any extreme raising of the shoulder, and assists the player.”64

    64 DAVID Ferdinand, Violin School, Boston, B. Listemann, 1863, p. 5, 9

    En 1876 et 1879, Julius Eichberg et Émile Cousin publient chacun leur méthode (respectivement Method for the Violin65 et Cours de Violon66) en restant très classiques sur la manière d’expliquer la tenue du violon : celui-ci doit se placer sur la clavicule, le menton s’appuie légèrement du côté gauche du cordier, le coude est détaché du corps et avancé vers la droite, l’instrument repose sur un axe horizontal, etc. Mais il n’est question ni de l’épaule, ni de l’usage d’un coussin ou d’une mentonnière.

     67

    Zone de Texte: DEGAS Edgar, L’orchestre de l’Opéra, ca. 1869

    Sur la peinture de Degas ci-dessus, les violonistes ne sont certes pas représentés au premier plan, mais nous pouvons néanmoins relever quelques éléments, comme la nature de l’habit (une superposition d’au moins trois couches de vêtements), l’engagement de la tête et de la mâchoire et leur emplacement sur la partie gauche de l’instrument.

    65 EICHBERG Julius, Method for the Violin, Boston, White, Smith & Company, 1876, p. 6

    66 COUSIN Émile, Cours de Violon, Paris, Lissarrague, 1879, p. 7-8

    67 DEGAS Edgar, L’orchestre de l’Opéra, ca. 1869, huile sur toile, 56,5 x 46 cm, Paris, Musée d’Orsay (photographie fournie par fr.wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Orchestre_de_l%27Opéra – consulté le 2 février 2022) (détail)

    Hubert Léonard, quant à lui, parlera tout naturellement de l’usage d’un mouchoir à mettre sous le vêtement pour incliner le violon et ainsi éviter de lever l’épaule gauche dans son École Léonard publiée en 1877.

    « 1° Le Violon se place sur la clavicule gauche, appuyé contre le cou, la table de l’instrument légèrement inclinée vers la droite. On fera bien de mettre un mouchoir sous le gilet pour soutenir le Violon, afin d’éviter le haussement d’épaule.

    2° Le Violon doit se tenir à la hauteur de l’épaule, le manche un peu tourné vers la gauche.

    3° Le coude doit venir sous le milieu du Violon, en forçant même un peu cette position, de manière à ce que le 4e doigt atteigne facilement la 4e Corde.

    4° Il ne faut pas allonger le menton sur le Violon, ni le mettre sur le tire cordes, mais tout à côté. »68

    Ci-après, une proposition de photographie représentant la violoniste italienne Teresa Milanollo. Une tenue contrastant particulièrement avec le dernier point cité et tiré de l’École Léonard ; cela n’a pourtant pas empêché la violoniste de faire une grande carrière.

    68 LÉONARD Hubert, Ecole Leonard pour le Violon N°1, Paris, chez Richault et Cie, 1877, p.1

    69

    69 Teresa Milanollo, photographiée par Emile Tourtin, 1873, 8,5 x 5,5 cm, Bibliothèque nationale de France, consulté sur gallica.bnf.fr le 2 février 2022 – https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8422671c.item

    En 1880 aux États-Unis, Elias Howe publie un ouvrage qui n’est pas à proprement parler une méthode. The Violin – How to Master it70 se divise en onze chapitres dans lesquels l’auteur traite de presque tous les sujets concernant le violon (par exemple: The Choice of an instrument The Books to Use, and Where to Get Them The Time to Practise The Graces of Solo Playing – etc.).

    Dans son cinquième chapitre, Howe partage alors ses nombreuses opinions ainsi que ses conseils concernant la tenue du violon, le tout sur une totalité de huit pages ce qui est particulièrement conséquent ; il est par ailleurs le deuxième, d’après mes recherches, à parler de la mentonnière.

    “The violin is held in the left hand, with the chin resting on the breast of the instrument, well over the ribs, and on the left side of the tail- piece. The violin is then as near as possible horizontal, the rule being that the knuckles, or second joints of the fingers of the left hand, are level with the nose of the performer. The left side of the instrument is raised to an angle of twenty-five degrees, to allow of (sic) the back strings being commanded easily with the bow without moving the violin. The broad end of the violin is placed on the left collar bone, and as deep in under the chin as possible, the reason for this being that, after moving up the left hand to command the upper notes – technically called “shifting” – it is necessary to grip the violin firmly with the chin before the hand can be brought back to the first position. […], here I may distinctly lay down, that the left shoulder should at no time approach the back of the instrument.”

    D’après ses propos, le violon doit donc se tenir avec la main gauche, le menton reposant sur la table de l’instrument au niveau des éclisses (il ne doit par conséquent pas être trop avancé) et sur le côté gauche du cordier. Le violon a un axe horizontal (les doigts à la hauteur du nez) et une inclinaison de 25 degrés. Le bas du violon est placé sur la clavicule gauche, le plus profondément possible sous le menton pour que ce

    70 HOWE Elias, The Violin – How to Master it, Boston, Elias Howe Co., 1880, p. 31-38, 59-60

    dernier saisisse l’instrument fermement lors des démanchés arrières. Il insiste sur le fait que l’épaule gauche ne doit jamais s’approcher du dos du violon.

    D’ailleurs, juste après cela, il dénonce le fait que la majorité des jeunes professionnels dans un orchestre a cette habitude de lever l’épaule ; il la qualifie de disgracieuse, grossière, et même douloureuse à voir. Ce qui m’intéresse dans sa remarque, c’est que pour pouvoir observer ces jeunes professionnels violonistes, il dit qu’il faut se mettre du côté gauche pour pouvoir discerner leur haussement d’épaule. Et c’est pour moi l’un des problèmes majeurs qui, sournoisement, permet aux élèves (principalement ceux qui pratiquent sans l’aide d’une barre) de jouer longtemps avec l’épaule levée sans que cela ne se voit. En effet, la position classique du violoniste est de profil par rapport au public ou au professeur, généralement debout. L’épaule gauche est donc parfaitement cachée sous le violon incliné. Il faut donc déjà en tant que professeur avoir un minimum de prudence et de conscience vis-à-vis de cela, et faire l’effort de vérifier de manière assez régulière, en tournant autour de l’élève par exemple, que l’épaule ne se lève point. Cela n’est pas anodin, et je pense que si la posture du violoniste permettait d’observer constamment son épaule gauche comme on peut observer constamment la forme du poignet gauche par exemple, beaucoup moins de musiciens auraient cette tendance à hausser l’épaule, et auraient potentiellement moins de douleurs à ce niveau-là.

    Par la suite, Howe parle des accessoires pour tenir plus facilement le violon et des deux manières d’assister le menton et la clavicule. Mais avant cela, il tient à faire une remarque : avec une pratique constante, la clavicule semble, selon lui, devenir plus proéminente, comme les lèvres d’un corniste par exemple. Cette remarque est difficilement vérifiable, et je n’ai jamais entendu ni lu cela concernant les clavicules des violonistes. En tout cas, cela permettrait peut-être de se passer des accessoires dont nous allons parler.

    Il propose donc, notamment pour les personnes avec une petite clavicule, de se fabriquer un petit coussin de laine à mettre sur le maillot de corps, au niveau de la clavicule, incliné vers l’épaule. Il remplacerait le col épais des manteaux. Il propose également, avec quelques réserves cette fois-ci, l’usage d’un mouchoir à placer entre le gilet et la chemise : ce « coussin » trop lâche permettrait maladroitement de sortir de la difficulté première.

    “[…] he [the student] may make a little pad or cushion of wool, or any soft substance, to be buttoned onto his undershirt immediately below the collar-bone, and inclining towards the shoulder. This pad […] take the place of the thick collar of the every-day coat, […].

    […] a handkerchief may be made into a loose pad and thrust in between the waistcoat and the shirt, though I am bound to say that that is a clumsy way of getting out of the difficulty.”

    Et si rien de tout cela ne convient, on peut alors fixer une mentonnière au violon, rendant les glissements presque impossibles. Dans ce paragraphe, il critique d’emblée l’invention de Spohr, expliquant que l’impopularité qu’a connu son teneur de violon est due à sa fixation centrale. Il aurait dû se fixer sur le côté gauche du cordier, permettant alors selon lui une meilleure maîtrise pour jouer sur les cordes graves.

    “Lastly, if neither of these plans be adopted, a chin-rest may be fixed to the violin, which makes slipping almost impossible.

    CHIN REST

    Spohr designed a fiddle-holder, which was fixed above the tail-piece of the violin, and thus exactly in the center of the instrument. That was the fault, and the true secret of this holder never having become popular, as all experience goes to show that an easy command of the back strings is attained only by keeping the chin on the left side of the tail-piece.”

    Pour Howe, le meilleur modèle de mentonnière est celui de Columbia, qui s’adapte au menton et à n’importe quelle taille de violon ou d’alto :

    Howe aurait lui-même dessiné un teneur de violon jamais construit ou testé, combinant en une seule pièce d’ébène le cordier et la mentonnière (sur le côté gauche), avec comme seuls points de contact avec le violon trois petits pieds en bois comme ceux du chevalet (mais plus fins cependant) reposant sur l’extrême-bord des éclisses. La plateforme de la mentonnière aurait été un peu creuse pour s’adapter au menton. Un de ses grands avantages aurait été qu’elle offre ainsi une prise plus profonde et plus sûre de l’instrument.

    Mais en définitive, Howe conseille surtout de développer et d’acquérir la technique du pouce et du poignet pour démancher. Il l’explique deux chapitres plus loin :

    “The Movement of the Thumb in Shifting

    In moving up to the very high positions, the thumb of the left hand must be gradually brought under the neck of the violin as the hand is stretched further over the finger-board ; […].

    To Shift by the Wrist

    […] Supposing the student is on the Third Position – and all the difficulty lies on getting from that to the First – let him first grip the violin with moderate firmness on the collar-bone with his chin, then allow his wrist to slide up on the ribs of the violin till the palm of his

    hand covers the under side of the neck of the violin from the ribs to the nut — being careful, at first, to have no finger on the strings.”

    Cette technique consiste alors, lorsque nous sommes en troisième position par exemple, à laisser glisser le poignet – tout en appuyant modérément le menton sur le violon – contre les éclisses de l’instrument, jusqu’à ce que la paume recouvre le dessous du manche, des éclisses au sillet. Il faut par la suite « accrocher » légèrement cette partie (au niveau du sillet) entre l’index et le pouce pour ensuite redresser la main en « jetant » le poignet très rapidement dans sa position habituelle. Avec la pratique et cette dextérité atteinte, le glissement de la paume et la secousse rapide du poignet sont si furtifs qu’ils en deviennent à peine perceptibles. Lors d’un entretien, une violoniste qui sait jouer constamment en « chin-off » m’avait fait part qu’elle avait presque totalement acquis cette technique au bout de six mois de travail sérieux (durant sa première année de master), une période qu’elle estimait courte par rapport à ce qu’elle s’était imaginée. On se rend néanmoins compte qu’une technique comme celle-là reste difficile à acquérir, et qu’il faut une grande volonté (et de la disponibilité) pour la travailler et se l’approprier.

    Pour finir sur Howe, il laisse en couverture ainsi que dans ses premières pages des illustrations le figurant ainsi qu’une jeune élève. Celles-ci ne sont pas utilisées expressément pour illustrer les propos étudiés sur la posture, mais on peut néanmoins observer que les vêtements masculins restent encore assez épais, combinant plusieurs couches au niveau de la clavicule. On peut également examiner la tenue du violon, le maxillaire gauche des instrumentistes reposant sur le côté gauche de la table d’harmonie avec le menton qui pointe sur le cordier.

    Nous trouvons ci-après une peinture belge de la fin du XIXe siècle réalisée en pointillés représentant une violoniste en situation de jeu. Je pense qu’elle n’utilise ni mentonnière ni coussin, mais nous pouvons remarquer son appui du menton au niveau du cordier ainsi que l’axe assez déporté vers la gauche du violon.

    71

    Zone de Texte: RYSSELBERGHE Théo van, Portrait de la violoniste Irma Sèthe, 1894

    71 RYSSELBERGHE Théo van, Portrait de la violoniste Irma Sèthe, 1894, huile sur toile, 197 x 114,5 cm, Genève, musée du Petit Palais (photographie fournie par en.wikipedia.org – https://en.wikipedia.org/wiki/Portrait_of_Irma_Sèthe – consulté le 2 février 2022)

    g)    XXe siècle

    72

    Zone de Texte: BALESTRIERI Lionello, Beethoven, 1900 (détail)

    En 1905, le célèbre violoniste Joseph Joachim et son ancien élève Andreas Moser collaborent et publient leur Traité du Violon73. Ici, la mentonnière et le coussin sont abordés très naturellement, peut-être en manquant cependant d’un peu de précisions, notamment concernant le coussin.

    72 BALESTRIERI Lionello, Beethoven, 1900, huile sur toile, 202 x 420 cm, Trieste, musée Revoltella (photographie réalisée par mes soins d’après le livre de BERLY Cécile et CHARLES Jean-Jacques, Peindre la Musique, Paris, Artlys, 2017, p. 58-59 – peinture consultable sur galerieterrades.fr – https://galerieterrades.fr/405-lionello-balestrieri.html – consulté le 2 février 2022) (détail)

    73 JOACHIM Joseph et MOSER Andreas, Traité du Violon, Berlin, Musikverlag N. Simrock, 1905, p. 6-8

    « Le violon doit être tenu de telle sorte que la partie à gauche du tire- cordes vienne sous le menton, que la tête reste droite, que le regard suive aisément toute la longueur de la touche, et que la respiration demeure parfaitement libre. Il faut veiller ensuite à ce que le violon reste rigoureusement horizontal, dans la direction du pied gauche, et à ce que le corps de l’instrument soit incliné vers l’intérieur à un angle d’environ 45°, de sorte que, par rapport au plancher, la corde de sol se trouve en haut et celle de mi en bas. (On ne saurait trop recommander aux commençants l’emploi de la mentonnière de Becker ou de Darby ; grâce à celle-ci, le maître et l’élève gagneront du temps et s’épargneront des déboires !) […], mais on doit veiller à ce que le coude [droit] ne soit jamais plus haut que le poignet, car cette position, bonne pour une corde, doit l’être aussi pour les autres ! – (La tentative de Spohr, de placer sur le tire-cordes, au milieu du violon, un « point d’appui » pour le menton, ne mérite qu’une mention en passant ; de nos jours personne ne s’en sert plus.)

    […]

    1. La position horizontale du violon, qu’on peut obtenir par l’emploi d’un coussin ou d’une mentonnière, est favorisée lorsque le manche de l’instrument est posé légèrement entre le pouce et l’index. Mais le manche ne doit à aucun prix toucher l’épiderme du pli formé entre les

    deux doigts ; il doit au contraire laisser subsister une ouverture, suffisante au passage facile d’un crayon.

    • La phalange terminale du pouce doit enlacer doucement le manche, et venir à peu près vis à vis de l’index lorsque ce dernier

    joue, sur une corde à vide, le premier ton entier. »

    Il est d’abord intéressant de remarquer que, pour les auteurs, la respiration libre est un paramètre concourant à la bonne attitude du corps et de la tenue du violon, ce qui je trouve est juste et appréciable d’être mentionné dans un traité. Les éléments de

    posture donnés sont assez classiques (le menton à gauche du cordier, la tête droite, l’horizontalité du violon, l’inclinaison de 45°, la tenue avec la pince pouce/index, le pouce gauche en face du premier doigt, etc.), mais pour gagner du temps avec les débutants, les auteurs recommandent l’usage d’une mentonnière (cela signifierait-il que cette aide serait destinée seulement aux apprentis ?), en proposant d’ailleurs deux sortes de modèle (Becker ou Darby). Ils ne donnent malheureusement pas de description pour ces deux mentonnières, mais j’imagine qu’elles devaient être des modèles qui se placent à gauche du cordier, puisque les auteurs de ce traité expliquent que plus personne n’utilise l’invention de Spohr, c’est-à-dire le teneur de violon avec une attache centrale au-dessus du cordier. Dans le pénultième paragraphe cité, la position horizontale du violon peut être obtenue avec la mentonnière ou le coussin. Ces deux accessoires n’ont pas l’air d’être « compatibles » : soit on utilise une mentonnière, soit un coussin. Sans explication, on pourrait croire qu’ils ont le même rôle, et malheureusement, nous ne sommes pas plus avancés avec les photographies qu’ils joignent au traité ; nous ne pouvons percevoir si le modèle utilise une mentonnière, en revanche on peut presque affirmer qu’il n’y a pas de coussin… Ou alors ce dernier serait caché sous le vêtement, comme le préconisaient les auteurs des précédentes méthodes étudiées. Beaucoup de questionnements laissés sans réponse…

    Cinq ans plus tard, Küchler partage ses opinions sur la question de la tenue dans sa Méthode de Violon74, en insistant à plusieurs reprises sur le rôle de l’épaule gauche.

    « L’élève doit s’exercer à poser le violon sans l’aide de la main droite jusqu’à ce qu’il puisse le tenir seul avec l’épaule et le maxillaire inférieur comme le montre fig. 1. Ensuite il posera la main gauche au manche du violon ; il suivra les règles indiquées aux pages 12 et 13. […]

    Le violon, posé sur l’épaule gauche, sera tenu par le menton et le maxillaire inférieur, de telle manière que l’élève puisse le tenir horizontalement sans le soutenir avec la main. Voir fig. 1. Le côté droit des éclisses sera plus bas que le côté gauche de trois ou quatre centimètres pour que le violon soit légèrement incliné. La tenue doit être dégagée, c.à.d. qu’il faut éviter toute tenue convulsive de l’épaule.

    Que le professeur prenne garde à faciliter la tenue du violon par un petit coussin posé sur l’épaule et par une mentonnière. L’épaisseur du coussin et la hauteur de la mentonnière doivent s’adapter à la constitution de l’élève, c.à.d. à la hauteur et à la largeur de l’épaule, à la longueur du cou. Il n’est pas bien de hausser l’épaule ; cela est nuisible au libre mouvement des doigts et du bras, surtout pour le changement des positions, plus tard. […]

    Le pouce sera posé légèrement au manche du violon, là où l’index touche le la sur la corde de sol. […]

    J’ai déjà dit que le violon doit être tenu avec l’épaule et le menton ; si la main portait le violon, la mobilité des doigts en serait gênée et le changement des positions deviendrait difficile, presque impossible. »

    74 KUECHLER Ferdinand, Méthode de Violon, Bâle, Hug & Co, 1910, p. 7, 10-13

    Küchler propose d’emblée le même exercice que Baillot : tenir le violon sans l’aide de la main gauche, seulement avec la pince épaule/maxillaire inférieur. Il y joint la photographie (N°1) d’une jeune élève pour illustrer ses propos. Personnellement, je ne

    parviens pas à tenir mon violon à l’horizontal comme la jeune fille sur la première photographie sans l’aide d’un coussin ou d’une barre. Sinon, il faut que j’engage et soulève un peu mon épaule gauche, ce que Küchler condamne clairement (« il faut éviter toute tenue convulsive de l’épaule », « il n’est pas bien de hausser l’épaule », « cela est nuisible au libre mouvement des doigts et du bras »). Ai-je une carrure si différente de la petite fille qui m’empêche d’avoir le violon à l’horizontal ? Ma clavicule n’est-elle pas assez proéminente ? Difficile à dire, mais je reste encore étonnée que, malgré l’effort dont l’auteur fait preuve en joignant des photographies, il n’y ait aucune image qui montre clairement l’épaule gauche. Celle-ci est décidément très bien cachée derrière l’instrument. J’en suis même à me demander si finalement la jeune fille ne soulève pas un peu son épaule pour avoir cette hauteur de violon…

    Hormis cela, son vocabulaire change par rapport à ses prédécesseurs : en effet, il n’utilise pas le terme menton mais maxillaire inférieur, ce qui finalement indique une région plus large de contact de la tête utilisée pour tenir le violon.

    Küchler conseille également l’usage d’un coussin et d’une mentonnière pour faciliter la tenue de l’instrument, il les combine (contrairement à Joachim/Moser), et il est appréciable de constater que, selon lui, il faut s’adapter à la morphologie de l’élève (« à la largeur de l’épaule », « à la longueur du cou »).

    Malgré cela, Küchler ne propose qu’une seule manière de tenir le violon : celle où l’instrument est tenu uniquement avec l’épaule et le menton, libérant ainsi totalement la main gauche. Il dit qu’autrement, le changement des positions deviendrait presque impossible. J’ai quelque réserve vis-à-vis de cela. Nous avons d’abord pu constater avec Howe et d’autres qu’il est possible de démancher avec une technique spécifique de la main gauche (en utilisant d’une façon particulière le pouce et le poignet), mais je pense aussi qu’il n’est pas optimal de fixer la tenue du violon d’une seule manière. À mon avis, une bonne posture est une posture libre et mouvante, ne figeant aucun membre ni aucun muscle. Nous reviendrons plus en détail sur cette opinion plus loin.

    En 1920, Auer publie un ouvrage qu’il intitule Violin Playing As I Teach It 75. Ce n’est pas une méthode habituelle car, comme dans l’écrit de Howe, il n’y figure aucune succession de morceaux ou d’études. Auer y explique cependant tous les principes de la technique violonistique, ainsi que, pour ce qui nous intéresse, la manière de tenir le violon.

    “In holding the violin the first thing to bear in mind is that it should be held in such a position that the eyes may be fixed on the head of the instrument, and the left arm should be thrust forward under the back of the violin so that the fingers will fall perpendicularly on the strings, the fingertips striking them with decided firmness.

    The second important point is this: avoid resting the violin on the shoulder or, vice versa, shoving the shoulder underneath the violin. The placing of a cushion beneath the back of the instrument, in order to lend a more secure support to the chin grip, should also be avoided. These are bad habits which one should from the very start carefully avoid, since they not only spoil the violinist’s pose in general, but – and this is extremely important- they make the player lose at least a third of the whole body of tone which his violin – be it a fine or an indifferent instrument, a powerful or a weak one – is capable of producing.

    As for the chin-rest, the one used should be adapted to the individual neck, so that by means of it the player is able to hold the instrument easily and without strain. Those violinists who rest the instrument against the shoulder, and place a cushion at its back – both of which act as mutes – evidently have no notion of the disastrous effect this arrangement has on their tone.

    Always try to raise your violin as high as possible, in order to secure for your hand the greatest freedom of movement from one position

    75 AUER Leopold, Violin Playing As I Teach It, New York, Frederick A. Stokes Company, 1920, p. 32-34

    to another. This may be accomplished by slightly advancing the left arm toward the chest.

    Endeavor always to lessen the distance between the arms, to bring them together by inclining the body slightly to the left, yet without resting the left arm against the front of the body. At first you will not find it at all easy to raise the violin without support, but in the course of time one accustoms oneself to it, with a resultant gain in facility in reaching the higher positions, as well as in the playing of rapid descending passages.

    […]

    […] : place the second finger on the note F, on the D-string, in the first position – if the thumb is directly opposite, on the self-same line, it is in the right place.”

    Selon lui, le violon doit donc être à la hauteur des yeux, le bras gauche se plaçant vers l’avant pour le porter. Il faut éviter de poser le violon sur l’épaule (Auer ne dit pas non plus qu’il faut le placer sur la clavicule, mais je pense que cela est sous-entendu), ni à l’inverse, pousser l’épaule contre le dos du violon. Même l’usage d’un coussin pour donner un appui plus sûr à la mentonnière doit être évité. Ces mauvaises habitudes gâchent d’une part la pose du violoniste en général, mais font surtout perdre au moins un tiers du son du violon. Il ajoute dans le paragraphe suivant que l’épaule contre l’instrument ainsi que l’usage d’un coussin font office de sourdines et ont un effet désastreux sur le timbre.

    Concernant la mentonnière, il dit que celle-ci doit être bien adaptée au cou de chacun pour que la tenue de l’instrument soit facile et sans effort. Il ne précise rien d’autre là-dessus.

    Garder le violon bien haut est nécessaire pour libérer au plus la main gauche, et si besoin, on peut avancer légèrement le bras gauche vers la poitrine. Il prévient qu’au début, ce ne sera pas facile de tenir haut le violon sans accessoires, mais au fil du temps,

    le corps s’habituera, et cela rendra notamment beaucoup plus simple les démanchés vers le haut, ainsi que les passages avec des descentes rapides.

    Enfin, il précise que le pouce doit faire face au second doigt (au Fa bécarre sur la corde de Ré par exemple).

    Ici, aucune illustration pédagogique n’est présente ; je me permets cependant d’en joindre quelques-unes ci-dessous qui sont issues d’un autre ouvrage d’Auer dans lequel nous retrouvons plusieurs photographies de lui-même. Il s’agit du premier livre de la Méthode Progressive de Violon76 que j’ai utilisé lors de mes débuts.

    76 AUER Leopold, Méthode Progressive du Violon (Livre 1), New Yorf, Carl Fischer ®, 1926, p. 9, 11 (traduite par Margo Boulanger-Pameyer)

    Je suis étonnée de me rendre compte qu’Auer, un des pédagogues violonistes les plus connus de sa génération et des suivantes, ne dit à aucun moment où doit se poser le violon, ni dans son ouvrage de 1920, ni dans sa méthode progressive. Heureusement que dans cette dernière, il y figure différentes photographies pour se faire facilement une représentation de la posture, mais je trouve néanmoins étrange que l’auteur ne précise pas l’endroit où le violon doit être en contact avec le corps.

    Dans le Dictionnaire du Violoniste77 de Vercheval publié en 1923, une petite définition de la tenue classique du violon est donnée. Bien qu’elle soit courte, quelques propos sont bien différents de ce qu’on peut avoir l’habitude de lire, mais ceux-là ne laissent pour moi rien de concrètement intéressant à retenir, à part ce côté anecdotique et surprenant. En effet, dire qu’une tenue plus basse que l’épaule éviterait une mauvaise

    77 VERCHEVAL Henri, Dictionnaire du Violoniste, Paris et Saintes, respectivement à la librairie Fischbacher et chez l’auteur, 1923, p. 140

    circulation du sang vers les doigts me paraît saugrenu et infondé. Cet extrait aura néanmoins eu le mérite de me faire esquisser un sourire…

    « Tenir le corps droit, sans raideur, légèrement appuyé sur la hanche gauche ; […].

    La direction du violon, lorsqu’il est à l’épaule, doit faire angle droit avec le pupitre.

    […]

    La ligne horizontale du violon forme angle droit avec le corps : cependant la volute doit être sensiblement plus bas que l’épaule, afin de ne pas gêner la circulation du sang vers les doigts, car le violon levé trop haut est parfois une cause de fatigue. »

    En 1926, Carl Flesch publie son célèbre Art du Violon78 ; ses propos sur la posture et la tenue de l’instrument sont très développés, il y apporte notamment des réflexions nouvelles et donnent des explications vues sous un autre jour pour certains paramètres posturaux.

    « Il faut poser le violon sur la clavicule et l’y maintenir serré, par l’abaissement du maxillaire gauche. Le rôle de la main gauche laquelle doit avant tout, (sic) garder toute son indépendance pour les changements de position se borne donc à soutenir le violon. – L’observance de ces indications rencontre toutefois certaines difficultés du fait que les éclisses n’ont guère que 2 ou 3 cm de hauteur alors que la hauteur du cou (calculé[e] de la clavicule au maxillaire) va de 4 à 8 cm. Pour remédier à cette différence de mesure, il faut donc hausser l’épaule, ou bien l’exhausser artificiellement au moyen d’un petit coussin.

    78 FLESCH Carl, L’Art du Violon, Paris, Max Eschig & Cie., 1926, p. 17-21 (version française de Suzanne Joachim-Chaigneau)

    C’est un avantage indiscutable que de pouvoir se passer de ce coussin ne serait-ce que pour favoriser le contact plus étroit du violon avec le violoniste, contact favorable à l’essor des vibrations. Cependant la levée de l’épaule est à éviter, car les contractions musculaires qui en résultent, influencent forcément la technique du bras gauche, toute entière. Par conséquent, pour tous les violonistes qui ont le cou un peu long, il est impossible d’éviter l’emploi du coussin qui représente pour eux un « mal nécessaire ». Je n’ai pu m’accoutumer, jusqu’ici, à la

    « mentonnière » rehaussée (dite : « de Prague »). Les coussins à ressorts employés par beaucoup de femmes violonistes ne se sont pas révélés non plus, comme réellement pratiques. L’épaisseur du coussin doit être conforme à l’espace qu’il s’agit pour lui de remplir, et par conséquent elle ressort du domaine individuel. – Quand il sera donné, grâce à ce coussin, de pouvoir tenir aisément son violon sans l’aide de la main, et cela pendant une demi-minute, on aura la preuve que le coussin possède l’épaisseur nécessaire. Un coussin trop épais donne au violon la position indiquée par la figure 9 ; cette position oblique rend moins fatiguant l’emploi des cordes graves (ce qui lui vaut sa popularité parmi les deuxièmes violons d’orchestre et de quatuor), mais par contre, elle est préjudiciable au jeu sur la chanterelle, non seulement en ramenant le bras droit trop près du corps, mais en exposant les doigts à glisser de la touche, trop inclinée. En résumé, tout violoniste doit s’assurer d’un coussin lui permettant de tenir son violon, solidement dans la position indiquée figure 101) (1) : Certains violonistes (Kreisler par exemple) remplacent le coussin de cette façon : ils ne boutonnent pas leur veste et rabattent le revers, ce qui double l’épaisseur à l’endroit de la clavicule. D’autres, au contraire, ne peuvent jouer qu’avec un vêtement soigneusement fermé, par crainte nerveuse que l’archet puisse se trouver pris par un bouton.), et il ne devra pas hésiter à modifier ce coussin jusqu’à ce qu’il ait établi exactement l’épaisseur nécessaire à la stabilité de son instrument. […]

    En résumé, l’archet doit avoir une entière liberté d’action, et il doit pouvoir se déplacer à sa guise dans l’espace compris entre le chevalet et la touche ; or, il ne peut évoluer de la sorte, que s’il se trouve sur un plan horizontal. Tout plan incliné lui est contraire. »

    Je trouve déjà intéressant que, comme Küchler, Flesch emploie le mot maxillaire plutôt que menton, et mon avis là-dessus est le même : je trouve ce terme mieux adapté à la réalité. Le violon se pose donc sur la clavicule et est maintenu serré avec le maxillaire gauche. La première difficulté rencontrée et que Flesch est concrètement le premier à évoquer de la sorte (avec des notions précises et métriques j’entends), c’est celle de la différence de hauteur entre les éclisses (2 à 3 cm) et celle observée entre la clavicule et le maxillaire (variant, en fonction des individus, entre 4 et 8 cm). Il y a donc quasi constamment selon lui un espace à combler : soit par le haussement de l’épaule, soit par l’usage d’un coussin. Il dit alors avec une certaine résignation qu’il vaut mieux utiliser

    un coussin (bien que celui-ci ne favorise pas le contact intime avec le violon, ainsi que l’essor des vibrations) plutôt que de lever l’épaule gauche (ce qui provoquerait inévitablement des contractions musculaires et influencerait la technique du bras gauche). Pour les violonistes à long cou, le coussin est donc un « mal nécessaire ». Flesch ne renseigne malheureusement pas sur le matériau avec lequel le coussin peut être fait, bien qu’il semblerait qu’il parle de coussins artisanaux (puisqu’il dit de ne pas hésiter à modifier son épaisseur). Il ne renseigne pas non plus sur son emplacement précis, s’il doit se mettre sous le vêtement, ou bien accroché au violon par un élastique ou tout autre lien. Couplé à cela, nous manquons également de représentation visuelle, l’auteur nous délivrant seulement quelques photographies qui ne permettent pas de voir la forme, le matériau ni l’emplacement du coussin.

    Cependant, Flesch donne un repère pour savoir si l’épaisseur du coussin est convenable : si l’on arrive à tenir le violon sans l’aide de la main gauche pendant trente secondes en gardant une posture et une inclinaison raisonnable, c’est que la bonne épaisseur de coussin est trouvée. « L’épreuve » de Baillot est maintenant combinée avec l’utilisation d’un coussin.

    Enfin, pour que l’archet ait une grande liberté d’action, la hauteur du violon doit bien rester à l’horizontal, c’est-à-dire que la volute ne pointe ni vers le bas, ni vers le haut.

    Après cela, Flesch parle de la mentonnière, un autre « mal nécessaire » :

    « La mentonnière, elle aussi, est un « mal nécessaire ». Sans elle, le bois du violon est bien vite abîmé à cause du frottement et de la transpiration que le contact du menton lui impose. En outre, les vibrations sont entravées par la pression du maxillaire et de son contact direct avec une partie de la table ; c’est pourquoi tout instrument sonnera toujours avec plus d’éclat, lorsqu’il sera pourvu d’une mentonnière. L’inconvénient de la mentonnière est d’empêcher l’intime communion entre la tête de l’artiste et le corps de son instrument. Pour ma part, j’ai toujours regretté de devoir (par égard aux raisons indiquées ci-dessus) en faire usage. »

    Les avantages de la mentonnière énoncés sont : protéger le bois du violon ainsi qu’éviter d’entraver ses vibrations par la pression du maxillaire sur la table.

    L’inconvénient, qui pour l’auteur est malgré tout insuffisant est : empêcher l’intimité entre le violoniste et son instrument.

    Le pédagogue fait une remarque quant à la modification de la position de la tête suivant le caractère musical du moment, ce qui m’amène à une opinion que j’ai déjà partagée : le corps, et la tête en l’occurrence, ne sont à mon sens pas destinés à rester figer, car cela mènerait facilement à de la crispation, voire à des contractions musculaires. Allier alors des modifications physiques (parfois presque imperceptibles) aux différents caractères de la musique que nous jouons me paraît être un conseil libérateur79. En plus de ce qu’explique Flesch avec la tête, je me permets de rajouter une variation de mouvement qu’utilisent beaucoup de violonistes et qui permet selon moi un meilleur rendement sonore et technique ; je veux parler de la variation de l’inclinaison du violon selon la corde qui est jouée. Par exemple, on ramène le violon vers un axe presque plat en redressant notre corps lorsqu’on joue sur la corde de Mi pour que l’on utilise presque uniquement le poids naturel de l’archet et inversement lorsque l’on joue sur la corde de Sol.

    Voici donc la remarque de Flesch :

    « Le rapprochement de l’oreille vers le violon nous incite à nous

    « écouter » et à nous « laisser aller » au charme de la sonorité, en dehors de tout sens critique ; cela explique pourquoi tant de violonistes penchent la tête durant les cantilènes et la redressent lors des passages difficiles qui demandent un contrôle plus sévère. »

    Flesch continue en expliquant la nuance qu’il entend entre le terme menton et

    maxillaire et leur position à adopter :

    79 Je tiens à préciser que je ne parle pas de gestes outranciers et inutiles dont certains violonistes usent dans leur jeu, accaparant toute l’attention sur leur personne, et se servant en définitive de la musique, plutôt que de la servir.

    « Le maxillaire doit appuyer sur la mentonnière ; le menton, lui, ne doit que toucher au cordier. Si le menton reste trop éloigné du cordier, le contact n’est plus assez étroit entre le violoniste et le violon, et de plus, l’éloignement de l’oreille qui en est la conséquence fait que les impressions lui parviennent de façon trop objective. »

    Puis, par la suite, l’auteur prend le temps d’expliquer l’emplacement et le rôle du pouce en faisant tout d’abord un rappel physiologique :

    « Parlons, pour commencer du pouce. Comment se comporte-t-il, au cours des menues circonstances apportées par la vie quotidienne ? Lorsqu’on tient sans effort un objet quelconque entre l’index et le pouce, ce dernier n’est ni entièrement plié, ni absolument droit, mais légèrement arrondi ; c’est la forme qu’il adopte également, à l’état de repos. On est donc en droit de désigner cette position comme étant celle qui lui est « naturelle », par excellence et qui est toute indiquée pour sa fonction violonistique : celle de soutenir légèrement le manche sans le serrer, avec le concours de la troisième phalange de l’index, et cela, en se gardant bien de s’y « cramponner ». L’endroit auquel le pouce doit se placer sous le manche, dépend, moins du pouce lui-même, que des autres doigts et de leur longueur

    respective ; il convient de tenir compte de ces questions de relativité et de proportions qui varient avec chaque individu. »

    Flesch considère que, puisque le pouce a une forme naturellement arrondie à l’état de repos ainsi que pour tenir un objet sans effort, il doit alors garder cette forme pour la tenue du manche. Cette explication me paraît simple et saine, en plus du fait qu’encore une fois, il conseille d’adapter cette tenue en fonction de la morphologie de la main de chacun.

    Tout de suite après, l’auteur nous délivre deux manières de placer le pouce gauche. La première étant un exercice que recommandait Martin-Pierre Marsick et qui

    déterminerait le bon emplacement du pouce selon les particularités physiques de chacun :

    « […] ayant assujetti le violon entre le maxillaire et la clavicule, laissez retomber votre bras ; puis, ayant ramassé vos quatre doigts les uns contre les autres en les courbant légèrement, approchez le pouce de la troisième phalange de l’index, comptée en partant de l’extrémité du doigts (sic) (figure 11). Ceci, fait, remontez lentement votre bras gauche vers le manche et laissez celui-ci se placer entre l’index et le pouce. L’index entrera en contact avec le côté droit du manche en- dessous de la troisième phalange, de façon à laisser à l’articulation qui dépend de la main (métacarpe) toute sa liberté d’action. Ensuite, posez les doigts sur le « la » : le pouce se trouvera situé de lui-même, à ce moment, à la place exacte qui convient, et cela d’accord avec les dispositions individuelles du violoniste (figure 12). »

    La deuxième manière étant recommandée par plusieurs pédagogues réputés de l’époque, bien que Flesch n’y soit pas enclin :

    « […] celle du pouce sous le manche (figure 13). Ici, le manche est posé sur le pouce qui le soutient entièrement ; l’index n’appuie pas au manche ; le bras est encore plus tourné en dedans, et les doigts se trouvent ainsi obligés à la pose à angle droit sur la touche. En fait, le pouce adopte par là, de façon continue, la position passagère à laquelle il recourt lorsqu’il lui faut se préparer à monter aux positions

    élevées. […], il est impossible que la main se sente à l’aise en séjournant constamment dans cette position forcée […]. En outre, elle prive le pouce de l’appui et du soutien de l’index, lequel reste éloigné du manche, à cause du renversement exagéré du coude ; et par ce fait, cette position inflige au pouce un poids qu’il ne peut supporter, sans que la sûreté technique ne s’en trouve compromise. »

    Même s’il critique négativement cette position si elle est permanente, Flesch énonce juste après les trois situations dans lesquelles il est nécessaire que le pouce se place ainsi : pour les accords à trois ou quatre sons complexes et/ou très étendus, pour préparer un démanché au-delà de la cinquième position, et pour servir d’appui dans les démanchés vers le bas, de la troisième à la première position par exemple.

    Il récapitule enfin les trois fonctions du pouce :

    « Soutenir très légèrement le violon (maintenu à sa base entre la clavicule et le maxillaire) ; fournir un contrepoids à la pression des quatre autres doigts ; enfin préparer les changements de position ; la descente des positions moyennes (troisième et quatrième) aux positions inférieures (première et deuxième) et la montée aux positions élevées (au-dessus de la cinquième) ; ces fonctions doivent s’accomplir par les mouvements indiqués par les figures 13 ou 13a. »


    Cette technique du pouce se plaçant sous le manche pour les différentes situations énoncés par Flesch se rapproche finalement de la technique qu’utilisent beaucoup de violonistes baroques, et que j’ai pu brièvement expliquer plus haut, notamment pour rester en « chin-off » dans les déplacements de la main. Personnellement, je n’ai jamais appris durant ma jeunesse cette technique qui pourtant me semble efficace, permettant à mon sens de libérer un peu la forte pression du maxillaire sur la mentonnière et de mieux organiser le geste (et de peut-être créer plus de repères sur le manche).

    Enfin, il m’a semblé important de relever quelques remarques que Flesch fait sur la santé physique ainsi que de partager ici l’une de ses opinions sur certains termes employés régulièrement en classe de violon et qu’il dénonce.

    En parlant des crampes que l’on peut avoir au pouce, il vient à dire cela :

    « La majorité des accidents de la main, provient de ce que les violonistes considèrent généralement la fatigue comme une difficulté à vaincre, au lieu de voir en elle l’avertissement donné par la nature, pour marquer l’heure du repos. Dès qu’intervient la fatigue, qu’on se repose donc ; il suffit, pour cela, de laisser retomber son bras pendant une demi-minute. Les douleurs musculaires des bras, qu’elles soient intermittentes ou chroniques peuvent être traitées avec succès par les bains de lumière ou par le massage. Qu’on n’hésite pas à recourir aux conseils d’un spécialiste. »

    La façon de comprendre nos sensations est finalement mis en lumière ici, et je suis agréablement surprise de constater que des pédagogues comme Carl Flesch expliquent clairement que la fatigue musculaire doit appeler au repos (même de manière très brève : une demi-minute) et non à l’acharnement. Dans le même ordre d’idées, je pourrais rajouter que le fait d’avoir des douleurs n’est pas la preuve que l’on travaille bien et assez, mais que celles-ci sont simplement (et malheureusement) le signal d’alarme du corps qui réagit à une « maltraitance » et que ce dernier essaye de faire comprendre qu’il est temps de se reposer ou de soigner ses maux et de peut-être

    adopter une meilleure tenue. Cette mentalité de finalement banaliser la douleur et de la rendre presque nécessaire reflète en grande partie une pédagogie malsaine qui malheureusement sévit encore dans quelques classes ; il n’est pas rare de rencontrer des musiciens qui soient passés par-là (ou même d’en faire partie), allant jusqu’à la tendinite, voire plus grave encore. Par exemple, une violoniste avec qui je me suis entretenue pour ce travail m’a partagé une sombre expérience : après une longue période de travail intensif, elle ressentait des fourmillements dans son pouce gauche, et au lieu de s’en alarmer, de s’accorder du repos et de peut-être consulter un professionnel de santé, elle a continué sa pratique intensive, jugeant cette sensation au pouce comme le signe d’une certaine paresse. C’était en fait le début d’une névralgie qu’elle soignera par la suite durant de longues semaines de rééducation avec des kinésithérapeutes et d’autres spécialistes. Encore aujourd’hui, il est difficile de se défaire de cette mentalité et de cette nature humaine qui est de cacher la douleur, de la faire taire.

    Pour finir, Carl Flesch parle du choix des mots employés par les professeurs avec les élèves sur les sensations physiques :

    « Depuis quelques années, il est de mode de parler de détente et de la nécessité de se ménager un « système du mouvement » souple, libre et délié. Ce sont là des phrases « à effet », exprimant des généralités nébuleuses, lesquelles, à mon avis, restent sans utilité pour les élèves. […] En effet, les partisans les plus fanatiques de ces expressions seront eux-mêmes obligés de reconnaître, que tout mouvement, quel qu’il soit, implique la tension de certains muscles ; par conséquent, toute cette terminologie ne cessera d’être un fatras de mots creux que lorsqu’elle spécifiera où, quand et comment la détente qu’elle préconise doit se produire. »

    L’avis de l’auteur est assez tranché, et je pense que cette mode dont il parle n’est pas mauvaise en soi, mais il est vrai que des termes comme « souple », « libre »,

    « délié », ou bien, si je me permets d’en rajouter car je les ai souvent entendus,

    « naturel », « détendu », « décontracté », « relâché », ne sont finalement pas souvent

    utilisés de manière optimale pour faire comprendre la pensée du professeur aux élèves. L’idée est bonne, mais la forme est parfois mal employée. Comme le dit Carl Flesch, tout mouvement implique la tension de certains muscles, une contraction finalement. Il est alors illogique de parler de détente, de délié, de décontraction pour quelque chose qui de nature ne peut l’être. Le but est évidemment de trouver de l’efficacité dans le geste, il serait alors peut-être préférable de parler de tonus et de tension localisée, sans oublier une détente (et si besoin un étirement) après les moments de pratique et de de jeu.

    En 1945, Édouard Buntschu publie un petit livre intitulé Les Sources de la technique du violon80, un ouvrage regroupant d’une part des principes violonistiques, d’autre part toute une succession de phrases séparées les unes des autres, écrites en partie en gras, et dont certaines sonnent particulièrement comme des mantras. Buntschu y prône la « souplesse comme base essentielle de la technique violonistique ». J’y ai apprécié son avis sur la nuance entre l’aspect extérieur et la sensation intérieure de la tenue du violon (et de l’archet).

    « Ils ne savent pas que la tenue du violon et de l’archet, vue du dehors, ne prouve absolument rien, que l’équilibre de la souplesse vient d’une sensation intérieure de repos musculaire.

    […]

    La tenue du violon et de l’archet ne doit pas être déterminée par la simple attitude extérieure.

    Les rapports de longueur entre l’arrière-bras, l’avant-bras, le métacarpe, les phalanges, sont différents chez chaque individu et créent par conséquent une plastique personnelle. L’élève ne doit pas obligatoirement imiter la tenue de son maître dans tous ses détails.

    80 BUNTSCHU Édouard, Les Sources de la technique du violon, Paris, édité par l’auteur, 1945, p. 9, 40, 43, 46-51, 55, 74

    Ceci est tellement complexe que la qualité d’une tenue échappe, je le répète, à l’observation par l’extérieur, qu’une attitude qu’on juge très bonne du regard peut être vicieuse du point de vue de la souplesse musculaire. »

    Le fait de dire que les différentes morphologies de chacun créent une plastique personnelle paraît peut-être naturel et logique de nos jours, mais finalement Buntschu détaille quelque chose de rarement explicitement dit à l’époque, en nommant par exemple précisément le bras, l’avant-bras, le métacarpe, etc. Et en faisant remarquer que l’imitation de la tenue du professeur n’est pas forcément à prescrire. Un autre paramètre, plus intime mais qui n’est finalement absolument pas négligeable pour certaines femmes, c’est la taille de leur poitrine ; si celle-ci est développée, voire fortement développée, la tenue du violon s’en voit impactée car la conduite de l’archet (notamment sur la corde de Mi) doit s’adapter à cela. Les professeurs doivent alors y prêter attention, notamment au moment de la croissance. Il en va évidemment de même pour les jeunes garçons qui ont des poussées de croissances très rapides, les laissant parfois démunis et encombrés par leurs longues jambes et longs bras.

    Buntschu parle également à plusieurs reprises de l’épaule gauche :

    « Ils ne savent pas qu’il faut jouer du violon sans serrer le manche, sans appuyer fortement le menton sur la mentonnière, sans serrer trop l’archet entre les doigts, sans lever l’épaule gauche.

    L’épaule levée provoque la crispation des muscles dorsaux, restreint la mobilité du bras et de la main.

    Avec l’épaule tombante toute la gesticulation se libère, le mécanisme s’allège.

    L’expérience nous permet de déterminer d’une façon générale la tenue du violon par l’énoncé suivant :

    Les doigts de la main gauche doivent pouvoir sans peine se placer sur toutes les cordes en première position sans que l’épaule gauche se

    lève ou s’avance, en un mot sans le concours des muscles dorsaux et pectoraux qui doivent toujours rester au repos. (…) »

    Il met l’accent sur la recherche personnelle de la tenue idéale et dénonce une explication dangereuse mais souvent utilisée :

    « Chaque violoniste peut trouver la tenue idéale. Il est nécessaire dans cette recherche de ne commettre aucun effort, de n’obéir qu’à l’inertie physiologique, de ne pas appliquer à la lettre les définitions de la tenue qu’on peut lire dans maintes méthodes de violon ; définitions nées d’un souci louable, certes, mais sujettes à des interprétations trop souvent dangereuses.

    A-t-on suffisamment pensé par exemple au danger d’une explication comme celle-ci concernant la tenue du violon :

    « Serrez le violon entre le menton et la clavicule » (erreur) »

    Avec ce genre de réflexion, le débutant maladroit aura en effet la tendance, pour mieux tenir le violon, de serrer celui-ci en soulevant l’épaule, créant selon Buntschu le pire défaut du violoniste si le professeur ne décèle pas cette mauvaise habitude à temps et ne le remet dans le droit chemin.

    Selon lui, il vaudrait mieux énoncer le conseil suivant, couplé à des explications adaptées prodiguées par le professeur :

    « Placez le violon entre le menton et la clavicule en évitant de le serrer afin que l’épaule gauche ne se lève pas »

    Enfin, l’auteur parle de la crispation et de la nature de certains élèves à laquelle je me suis particulièrement identifiée :

    « L’élève émotionnable, consciencieux, a des tendances à la crispation. Plein d’énergie, de volonté, il veut si bien faire qu’il met trop de force à son travail et se contracte. Ressentant la lourdeur de son jeu, il veut réagir contre la crispation et redouble d’énergie dans

    sa lutte pour le progrès. Son professeur ayant dit : « Travaillez », il exagère, se contracte de plus en plus. Son adresse naturelle est constamment contrariée par l’émotion, l’inquiétude. […] »

    Ci-dessous, l’une des deux photographies proposées par Buntschu :

    Finalement, les propos de Buntschu me paraissent très réfléchis et sains, bien que j’aurais souhaité qu’il explique comment démancher, notamment des positions élevées à des positions basses, car il ne parle ni de technique du pouce ou du poignet, ni de coussin, mais il insiste néanmoins sur la nécessité de ne pas trop appuyer sur la mentonnière.

    En 1953, Maurice Hayot donne une petite explication de la tenue du violon, rien n’y est innovant mais on peut tout de même constater que même à la moitié du XXe siècle, l’usage de la mentonnière n’est pas automatique, et comme ici, il n’est pas rare de ne pas mentionner du tout l’usage d’un coussin.

    « Soutenir le violon horizontalement et le placer sur la clavicule gauche, le menton non avancé et appuyé sans excès du côté gauche contre le tire-corde mais pas sur celui-ci. (1) : Il est bon de se servir d’une mentonnière ; tout en préservant le violon, elle permet à la table du violon de vibrer librement, le menton ne portant pas sur celle-ci. »81

    Dans son Guide du violoniste82 publié en 1955, Alexis de Chessin fait quelques remarques que je trouve étonnantes, voire infondées. Notamment cette particularité réservée aux jeunes filles, qui, pour des raisons de « constitution physique », devraient se tenir à poids égal sur les deux jambes plutôt que sur le côté gauche (en 1905, Joachim et Moser avaient également fait le même genre de remarque inexpliquée : « Nous conseillons toutefois aux jeunes filles qui croissent encore, de laisser sur les deux jambes le poids du corps »83). Bien que la répartition du poids sur les deux jambes soit la méthode indiquée (pour tous !) de nos jours en pédagogie, je ne vois pas pourquoi De Chessin fait cette distinction sans même l’expliquer. Elle devait sûrement reposer sur des croyances scientifiques de l’époque.

    « Les pieds en équerre […]. Le corps droit, et appuyé d’aplomb sur la jambe gauche, mais sans avancer la hanche. La tête haute, immobile, inclinée légèrement vers la gauche, le regard fier, […].

    81 HAYOT Maurice, Principes de la technique du violon basés sur des lois physiques et physiologiques : causes psychiques, ponctuation, interprétation, Paris, ed. M. Eschig, 1953, p. 35

    82 DE CHESSIN Alexis, Le Guide du violoniste : technique de l’archet et mécanisme de la main gauche, en regard de la fonction organique, Avignon, ed. Aubanel, 1955, p.14, 65

    83 JOACHIM Joseph et MOSER Andreas, Traité du Violon, Berlin, Musikverlag N. Simrock, 1905, p. 6-8

    Note 1. Les jeunes filles doivent faire reposer le corps sur les deux jambes pour des raisons de constitution physique. »

    Enfin, sa description de la tenue du violon est assez banale, sauf en ce qui concerne le rôle donné à l’épaule gauche qui dénote de presque toutes les autres méthodes.

    « Pour maintenir la stabilité de l’instrument, il faut recourir alors à un correctif en augmentant la pression du menton sur la mentonnière qui est secondée par le haussement de l’épaule gauche. »

    Veut-il dire par là que cette tenue avec l’épaule rehaussée doit être permanente ou occasionnelle ? Il manque malheureusement de précision. Mais on peut en revanche remarquer qu’ici, la mentonnière est mentionnée tout à fait naturellement, celle-ci faisant donc apparemment partie intégrante du violon pour lui.

    Certaines méthodes, bien qu’elles soient destinées à la première année de violon, ne présentent quasi aucune explication sur la manière de tenir le violon. C’est le cas pour Le petit Paganini84 publié en 1960, un « Traité élémentaire de violon » qui repose sur mon étagère avec mes autres méthodes d’enfant. Seulement quelques dessins montrent brièvement la tenue de l’instrument ; on peut tout de même remarquer que, d’après le schéma de l’instrument, il n’y a pas de mentonnière, et à priori, pas de coussin non plus.

    84 VAN DE VELDE Ernest, Le petit Paganini, Tours, éd. Van de Velde, 1960, p. 4

    De même pour la Technique analysée du violon85 d’André Delmon, la méthode ne parle de la tenue de l’instrument qu’en seulement trois lignes, bien qu’il soit mentionné en sous-titre que cette méthode se base entre autres sur l’éducation et le contrôle des réflexes psycho-physiologiques. Ici, aucune illustration n’est fournie.

    « Pendant l’exercice [de cordes à vide jouées avec tout l’archet] : 1°) ne pas trop avancer le menton afin qu’il ne touche pas le cordier 2°) ne pas trop incliner la tête (vers la gauche)

    3°) bien « plaquer » le violon contre l’épaule qui doit être un peu surélevée. »

    85 DELMON André, Technique analysée du violon – Méthode d’enseignement basée sur la création, l’éducation et le contrôle des réflexes psycho-physiologiques, Paris, Société d’édition des partitions analysées, 1966, p. 2

    La méthode propose également l’exercice de « maintien » de l’instrument, c’est- à-dire, comme dans plusieurs autres ouvrages, le fait de tenir le violon sans l’aide de la main gauche. Comme dans la citation précédente, l’épaule se surélève pour maintenir l’instrument, conjugué avec la pression du menton sur le violon. Il me semble d’ailleurs que la mentonnière ne fait pas partie de l’instrument, puisqu’elle n’est mentionnée nulle part.

    Je remarque avec étonnement qu’au cours de mes recherches il n’est pas extrêmement rare de voir que le rehaussement de l’épaule est conseillé.

    En 1974, la fameuse méthode de Paul Rolland voit le jour. Elle sera traduite en français en 1991 et sera intitulée L’Enseignement du mouvement dans le jeu des cordes : techniques formatives et correctives pour le violon et l’alto86. Cet ouvrage est un vaste projet de recherche, avec des vidéos correspondant aux explications, « visant à accélérer l’apprentissage du violon et de l’alto, en améliorant les techniques d’acquisition des bons mouvements pour faire fondre les tensions. » (4e de couverture). Paul Rolland est rigoureux dans ses explications, fournissant, en plus des vidéos,

    des photographies et illustrations ainsi que plusieurs exercices très pertinents pour l’apprentissage de la tenue du violon. Tout le chapitre XVII est dédié à l’enseignement correctif ; il y explique en somme la difficulté de se défaire des mauvaises habitudes posturales et techniques, et comment aborder le changement avec l’élève.

    Il commence par informer sur le fonctionnement de l’organisme humain, comparable à un mobile qui se voit modifié (et mis en mouvement) de toute part lorsque l’on ne touche qu’à une seule de ses parties.

    « L’organisme humain est indivisible […] Les parties qui le composent s’harmonisent si intimement que toute tentative de modification du fonctionnement de l’une d’elles modifie inévitablement le réglage de

    86 ROLLAND Paul, L’Enseignement du mouvement dans le jeu des cordes : techniques formatives et correctives pour le violon et l’alto, Sainte-Foy, ed. Presses de l’Université Laval, 1991, p. 35, 40, 77-80, 84-88, 90-94, 203-206 (Traduit par Chantal Masson-Bourque d’après la première édition anglaise parue en 1974)

    l’ensemble.6 (6 : F. Matthias Alexander87, The Use of the Self : Its Conscious Direction in Relation to Diagnosis, Functioning and the Control of Reaction, New York, E.P. Dutton and Co., 1932, p. 45.) »

    Il appelle également à un équilibre et un dynamisme global de la tenue du violon, avec une variation des points de contact, rejetant donc une posture figée.

    « Une tenue fixe de l’instrument entraîne de la tension statique dans la région du cou et de l’épaule ; cette tension tend à gagner les bras et les doigts, ce qui entrave leur liberté. Le violon ou l’alto doivent être placés en équilibre et non serrés comme dans un étau. La tenue de l’instrument est quelque chose de dynamique. La fonction de support circule constamment à des degrés divers entre six points de contact éventuels : la clavicule, le maxillaire, le pouce, le côté du premier doigt, le bout des doigts et l’intérieur du poignet, sans jamais forcer ou se fixer sur l’un ou l’autre de ces points. »

    Toujours dans cette idée de dynamisme global, il précise qu’il faut éviter de localiser le maintien du violon uniquement dans la zone de l’épaule : le réflexe de serrer l’instrument faisant immanquablement monter celle-ci. Il est préférable d’adopter une posture dynamique des jambes, du diaphragme, des muscles du dos, ainsi que de permettre à la tête de bouger légèrement.

    Bien que le violon soit un instrument très léger (environ 460 grammes), Paul Rolland précise la répartition de son poids sur le corps.

    « Une grande partie du poids de l’instrument est assumée au niveau de la mentonnière et le bras gauche offre un soutien complémentaire

    87 Frederick Matthias Alexander (1869–1955) est celui qui a mis au point la célèbre technique homonyme. Acteur de formation et souffrant d’aphonie, il développa une méthode de travail sur soi pour optimiser l’usage de sa voix, la médecine ne parvenant pas à régler son problème. C’est par l’auto-observation et le raisonnement qu’il réussit finalement à se soigner. Fort de cette expérience, Frederick Matthias Alexander conçut alors des moyens d’apprentissage pour permettre une autonomie tout en continuant à progresser, ceci ayant pour but concret de rendre n’importe quelle action physique la plus facile possible (s’assoir, marcher, porter un objet, etc.). La méthode de Rolland cherche ainsi à appliquer au violon les principes physiologiques et expérimentaux de la « Technique Alexander ».

    au niveau du manche pour éviter une trop grande tension dans l’épaule »

    Le poids du violon n’est donc pas, comme j’ai pu le croire pendant des années, assumé seulement au niveau de la tête par la pince menton/épaule. Je ne dis pas que c’est ce qu’il se passait réellement et physiquement chez moi, mais c’était la conception mentale que j’avais de la tenue du violon.

    Pour lui, « les images sont plus efficaces que les directives spécifiques détaillées, souvent trop limitées ou trop nombreuses ». Ainsi, il n’hésitera pas à donner des métaphores ou à nommer des exercices par des noms ludiques (tels que La Statue de la Liberté ou La Navette que nous verrons plus bas). Voici l’une de ses métaphores à propos des bras que j’ai particulièrement apprécié :

    « Si vous dites : « À droite vous êtes un danseur et à gauche un haltérophile », la force et la légèreté se répartiront d’elles-mêmes aux bons endroits. »

    Attardons-nous maintenant sur son chapitre IV intitulé la Tenue du violon. L’objectif est de trouver une tenue équilibrée mais il faudra dès le début reconnaître que son acquisition est un processus continu. Il soumet la photographie d’une petite fille tenant son violon pour illustrer ses propos. Je trouve la légende de cette image particulièrement bien choisie, même si elle est extrêmement simple. En effet, je ne trouve pas anodin qu’il dise « Une bonne tenue » et pas « La bonne tenue », cela permettant finalement, d’après l’image, une variation possible de la tenue selon les morphologies.

    En parlant du choix de la mentonnière, le pédagogue joint ces dessins-ci :

    Il laisse le choix, selon la morphologie des violonistes, entre quatre sortes de mentonnières. On peut le voir : l’une est assez haute pour convenir à un long cou, une autre est plate pour les mâchoires carrées, une autre encore a une attache centrale au niveau du cordier pour que les personnes aux bras courts puissent déployer sans

    difficultés leur bras droit et ainsi utiliser toute la longueur de l’archet dans un axe bien perpendiculaire aux cordes. Jusque-là, je trouve cela très inclusif.

    En revanche, il préconise à toutes les mentonnières d’être inclinées vers la table de l’instrument (voir le premier dessin dans la catégorie « Inclinaison ») pour que le menton exerce selon lui une pression vers l’arrière de la mentonnière et fonctionne ainsi comme un levier. Il rejette à l’inverse les mentonnières qui ont une forme ascendante vers la tête du violon. Je reste mitigée à propos de cela. D’abord, je n’ai jamais vu de mentonnière baissant vers la table d’harmonie ainsi, comme représenté plus haut. De plus, plusieurs violonistes de mon entourage et moi-même apprécions les mentonnières plutôt plates (tout en étant surélevées j’entends) ; je trouve alors ici, et pour une fois, les propos de Rolland difficilement interprétables et peu inclusifs.

    Ensuite, l’auteur parle du choix du coussin. En mentionnant d’abord qu’il y a des concertistes qui n’utilisent que le revers de leur veste, que d’autres mettent un coussin sous le vêtement ou encore qu’ils l’attachent directement à l’instrument, Paul Rolland propose finalement deux sortes de coussins artisanaux destinés aux enfants. La première est une débarbouillette enroulée, l’autre une éponge. On peut pour la première la laisser sur l’épaule, ou bien comme pour l’éponge, la fixer avec un lien. Le pédagogue n’explique pas en revanche à quoi servent ces coussins. Doivent-ils être utilisés seulement pour incliner le violon vers la droite, ou bien pour le surélever tout entier, ou encore pour simplement rendre plus confortable le contact de l’instrument avec le corps ? Nous manquons ici malheureusement de précisions. Dans ses vidéos anglophones, il dit simplement que le coussin (a pad) peut faciliter la tenue du violon. Voici néanmoins les illustrations correspondantes dans le manuel.

    Pour adopter dès le début une forme correcte de la main et du coude, ainsi que pour développer la souplesse du bras gauche, le pédagogue propose d’effectuer des pizz main gauche sur les cordes à vide avec le troisième et quatrième doigt en position de repos (voir l’image correspondante ci-dessous), puis de continuer cela tout en amenant le violon vers la clavicule avec la main droite. Cette technique me paraît être à première vue très efficace, mettant de plus en action dès le début le troisième et quatrième doigt de l’élève, ces derniers étant souvent inactifs pendant des semaines dans d’autres méthodes d’apprentissage.

    Pour une posture équilibrée, « de légers mouvements des jambes contribuent à détendre les autres parties du corps ». On remarque encore une fois ce rejet des postures figées.

    Pour permettre de développer les muscles dont on se sert pour tenir le violon, il propose d’effectuer « la marche de l’étui » :

    Je ne suis pas tout à fait convaincue que cela développe réellement les muscles, à part si cela est pratiqué de manière presque quotidienne et pendant plusieurs minutes ; néanmoins, je pense que cet exercice est bien pour que l’élève prenne conscience des muscles utilisés pour tenir le violon.

    Je trouve son exercice intitulé « La Statue de la Liberté » utile pour favoriser un aspect ouvert et vertical du violon, il peut permettre sans doute d’éviter une posture qui s’affaisse. Rolland l’utilise également pour apprendre à placer rapidement le violon sans l’aide de la main droite, en s’assurant, en le faisant, que le bouton soit bien placé au centre de la gorge.

    Pour établir automatiquement la bonne inclinaison et la bonne hauteur du violon, Rolland propose l’activité de « L’équilibriste ». Elle consiste à placer une balle de ping-pong en équilibre entre la corde de Ré et de Sol. L’aspect ludique de cette activité, incluant un petit challenge, me paraît tout à fait réussi.

    Pour expliquer la façon de sécuriser la tenue de l’instrument, Paul Rolland dit

    cela :

    « Il y a plusieurs façons de concevoir le soutien de l’instrument […]. À notre avis, le soutien varie selon les besoins du passage à jouer […].

    Bien que le principe du « pont » constitue l’approche la plus détendue, il est clair que, dans certains cas, le maxillaire et l’épaule doivent assurer presque tout le soutien pour libérer la main gauche. »

    Encore une fois, Rolland montre qu’il prône une tenue pouvant varier. Et pour faire comprendre le rôle et le poids du maxillaire, il propose d’enlever l’emprise de la tête sur le violon et de placer deux doigts sur le bord de la mentonnière qui appuient suffisamment pour maintenir le violon à l’horizontal, pratiquement sans le soutien de la main gauche.

    Un autre exercice, celui du balancement des bras, présente néanmoins quelques faiblesses. Rolland énonce ceci :

    • « Laissez tomber le bras gauche et continuez à tenir avec le maxillaire.
    • Balancez le bras d’avant en arrière et latéralement pour éliminer toute tension dans les épaules et pour voir si le maintien est bon. »


    D’une part, on peut constater sur la photographie correspondant aux explications que la jeune fille à droite soulève son épaule (bien que cet exercice indique au contraire qu’il élimine toute tension dans cette partie du corps), d’autre part, sans l’aide d’une barre (car un petit coussin ou un pad ne sont pas suffisants à mon avis et d’après mes expériences), il me semble impossible de maintenir le violon dans un axe horizontal sans le soutien de la main gauche (ou bien sans le rehaussement de l’épaule gauche). Je reste tout à fait perplexe quant à cet exercice contre-productif à mon sens. Il pourrait permettre peut-être seulement de détendre le coude et la main…

    L’une des dernières activités que l’auteur propose est la « Navette ». Elle favorise la tenue du violon et élimine raideur et fatigue, elle prépare également aux démanchés. Cet exercice consiste à faire glisser la main (avec une marque dessinée au feutre sur la base de l’index pour visualiser le contact index/manche) de la 1re à la 5e position, puis jusqu’à l’extrémité de la touche. Cela développe également la souplesse de l’épaule et la place du pouce dans les positions hautes. Il est possible d’enrichir l’exercice en arrêtant épisodiquement le mouvement et effectuer des pizz main gauche en cordes à vide dans les positions atteintes.

    Enfin, pour donner de la liberté au bras gauche ainsi qu’à l’épaule dès le début, et pour préparer aux changements de cordes et aux grands démanchés, le pédagogue propose le balancement du bras gauche. Il faut alors effectuer des pizz main gauche sur les différentes cordes en balançant de manière corrélée le bras gauche (et le coude). Il est bon de combiner l’activité de la navette à celle-ci.

    Plus loin, Rolland développe sa réflexion sur le pouce. Il en explique le rôle (être un « support à l’instrument et contrebalancer la pression des doigts »), et décrit les différents placements possibles (précisant que c’est « une affaire de choix personnel ») : la hauteur par rapport à la touche et la position latérale variant du La bémol au Si bécarre sur la corde de Sol en 1re position.

    J’ai particulièrement apprécié le fait que Paul Rolland montre dans ses vidéos plusieurs violonistes (avec des formes de mains différentes) en situation de jeu. Celles- ci nous laissaient observer, grâce à l’angle de vue, la manière dont chacun utilise le pouce. Certains le tiennent très en avant, en face du second doigt, d’autres le font ressortir sensiblement au-delà du manche, et d’autres encore le tiennent assez en arrière. J’ai pu m’identifier à ces derniers, et je ne cache pas que cela m’a rassurée. Je le développerai plus tard dans ma seconde partie, mais il est vrai que la tenue de mon pouce m’a longtemps fait culpabiliser, les remarques de mes professeurs allant à l’encontre de ce que je trouvais confortable.

     88

    88 Les dessins représentent une coupe transversale du manche et les différentes zones de contact des doigts de la main gauche

    Enfin, Paul Rolland dédie donc tout un chapitre sur l’enseignement correctif et insiste sur cette tenue de l’instrument si compliquée à adopter.

    « L’apprentissage suppose une double démarche : la formation et les retouches. »

    « L’art subtil de jouer du violon suppose une technique précise qui ne s’acquiert pas automatiquement par la simple pratique. On constate trop souvent que des élèves de niveau intermédiaire ou même avancé se tiennent mal et que leurs mouvements sont maladroits. »

    En citant Carl Flesch, Rolland parle de la hiérarchie des missions du professeur (et de l’élève) qui sont trop souvent inversées :

    « Carl Flesch disait que le progrès dépend en premier lieu de la prise de conscience et de la correction des défauts et des faiblesses, et en second lieu seulement, de l’apprentissage de nouveaux éléments techniques et d’un répertoire neuf. Malheureusement, la première démarche est beaucoup moins populaire auprès des élèves que la seconde, et bien des instrumentistes, élèves autant que professeurs, sont réticents à s’occuper des problèmes s’il n’y a pas de résultats immédiats. Or les problèmes qui nous préoccupent tout particulièrement, les problèmes de mouvement, sont précisément de ceux qui exigent des efforts attentifs à long terme. »

    Notons qu’aujourd’hui il est de plus en plus difficile pour les professeurs de s’attarder sur les problèmes posturaux, eu égard à la diminution des temps de cours hebdomadaires et aux programmes exigeants établis par les institutions. L’apprentissage de nouveaux éléments techniques et d’un répertoire neuf peut paraître en effet plus attrayant, et je comprends, sans forcément la prôner, l’inversion des priorités qui se généralise de fait.

    De plus, Rolland remarque que dire qu’il faut corriger, se défaire d’une mauvaise habitude en soi, peut vexer et faire appréhender l’élève.

    « […] le plus gros problème vient du fait que celui qui joue se sent bien dans ce qu’il a l’habitude de faire, alors que ce qui est réellement bon est d’abord ressenti comme gauche et antinaturel. »

    L’une des étapes la plus importante est finalement de faire désirer le changement chez l’étudiant, de le convaincre de sa nécessité.

    Il faut ensuite lui proposer une « représentation mentale des « modèles » de mouvements projetés. »

    « Établir de façon très vive l’image mentale et les sensations kinesthésiques du mouvement désiré et les pratiquer mentalement. Cette méthode exige une capacité de concentration disciplinée. Elle est donc plus efficace avec les adultes. Elle est aussi particulièrement recommandée dans les cas graves, quand l’étudiant est vraiment incapable de se défaire de ses réponses motrices erronées. Par la pensée du mouvement, l’élève peut ouvrir la voie à de nouvelles réponses, les « bonnes » réponses. »

    L’ouvrage de Paul Rolland représente à mes yeux un apport conséquent à la pédagogie du violon ; ses métaphores, ses réflexions, ainsi que ses activités et vidéos sont très enrichissantes, et je ne suis point étonnée de retrouver des éléments de sa pédagogie dans les classes de violon des conservatoires dans lesquels j’ai pu enseigner.

    En 1979, Paule Charrier publie sa méthode intitulée J’apprends le Violon89. Quelques pages sont dédiées aux différents paramètres de la tenue du violon, mais le ton adopté dans ce manuel me semble problématique. En effet, les remarques peuvent être très infantilisantes, culpabilisantes, catégoriques et infusées de propos négatifs. En voici quelques exemples :

    89 CHARRIER Paule, J’apprends le violon – la pédagogie vivante, Cholet, ed. L’ère de musique, 1979, p. 7, 10, 20, 22

    Hormis cela, la définition de la tenue est donnée en quelques lignes :

    « Oui, c’est le menton et non le bras gauche qui assure la position horizontale du violon !

    L’élève enfonce bien son violon près du cou. Son menton cherche le point d’appui au creux de la mentonnière. Une fois trouvé ce point d’appui, maintenir le violon entre l’épaule et le menton, le nez face à la 4ème corde. »

    Pour la pédagogue, le bras gauche ne concourt pas du tout à la tenue de l’instrument, seule la pince épaule/menton doit être utilisée ; il n’est d’ailleurs pas dit que l’épaule doit rester basse ou détendue. De plus, l’utilisation d’un coussin n’est ni

    mentionnée ni représentée dans les photographies. Il est alors possible de supposer que, concernant la première image fournie plus haut, la tenue du violon sans l’aide de la main gauche induit un rehaussement de l’épaule. Outre cela, il ne me semble pas nécessaire d’indiquer de tenir le violon uniquement avec le menton et l’épaule, surtout pour un débutant qui, durant ses premières années de pratique, ne fera que jouer des cordes à vide et de de la musique en première position. Cela l’oblige à exercer une pression constante avec la tête qui, à force, peut être source de tension et de crispation.

    Pour terminer, Paule Charrier ne dit pas où placer le pouce gauche, nous pouvons alors seulement nous référer aux photographies données. Selon celles-ci, le pouce est particulièrement placé vers la tête du manche (en arrière), contrairement aux préconisations données dans de nombreuses méthodes étudiées précédemment qui conseillaient plutôt d’avoir un pouce gauche faisant face au premier ou second doigt. Cependant, la photographie que je joins ci-dessous représente une main d’enfant. Sa taille et ses proportions sont alors bien différentes de celles des mains d’adulte. Cela me fait alors penser qu’il est peut-être plus aisé et naturel pour les petites mains d’avoir un pouce placé un peu en arrière plutôt que de faire adopter à celui-ci une position plus avancée sur le manche.

    En 1983, Wolfram Kœnig écrit La Technique moderne du violon90 et apporte une certaine fraîcheur à la pédagogie du violon. Publié deux années après Le Violon intérieur de Dominique Hoppenot, on peut constater ce besoin grandissant de l’époque qui est de prendre soin de nos gestes et de notre posture par le respect de la physiologie humaine.

    Pour Kœnig, il est important d’éviter la crispation, mais également, et c’est l’un des premiers points qui m’intéresse dans cet ouvrage, il faut éviter le relâchement. Il utilise l’un de mes mots préférés pour définir le ressenti physique que l’on devrait avoir pour tenir le violon : le tonus.

    « Pour jouer du violon, la bonne attitude ne doit être ni relâchée, ni crispée, mais avoir un tonus raisonnable »

    Il ajoute à cela un exercice (qui est également utile pour combattre le trac) :

    « Pour obtenir celui-ci, il convient de « se secouer » comme lorsqu’on se ressaisit un peu vivement. »

    Kœnig parle de presque tous les éléments du corps et de leur usage, notamment à propos de la répartition du poids sur les pieds.

    « 75% sur les talons et 25% sur les plantes »

    Comme Paul Rolland, Kœnig se soucie de l’insuffisance notoire de la musculature dorsale (contrairement à la musculature des jambes par exemple qui est généralement suffisante car elle est sollicitée constamment), et propose pour corriger cela de porter des objets légers en équilibre sur la tête ou d’effectuer des exercices avec des poids et des haltères. Cela apportera rapidement selon lui une amélioration sensible. Il conseille également de surveiller les habitudes respiratoires des élèves car elles déterminent aussi la position des épaules. À propos de celles-ci, il parle de l’objectif pour effectuer les démanchés descendants ou certains changements de cordes :

    90 KŒNIG Wolfram, La Technique moderne du violon, Issy-les-Moulineaux, ed. EAP, 1983, p. 15, 17, 25,

    27, 29, 33

    « Au niveau de l’épaule, il faut trouver une tenue du violon qui permette, du moins pour un court laps de temps, de maintenir le violon sans le faire reposer sur la main gauche. »

    Il précise néanmoins qu’hormis ces situations-là, la main gauche peut et doit participer à la tenue du violon.

    Kœnig explique précisément où se situe le point d’appui sur la clavicule où le violon repose :

    « Le creux qui se situe avant l’épaississement de la clavicule, à proximité de l’articulation clavicule-thorax, s’offre comme point d’appui. »

    Par la suite, il parle du coussin. Selon lui, même si l’épaule se rapproche naturellement du violon lorsque l’on place la main gauche plus haut qu’elle, il convient d’en utiliser un.

    « il faudra le plus souvent un coussinet ou support pour permettre l’inclinaison du violon propice au coup d’archet.

    […]

    Le point de contact entre le fond du violon et l’épaule devrait se trouver à peu près sur la ligne qui va du bouton à la volute. C’est en fonction de cette donnée que le coussin ou le support doit être disposé. (Photo 8) »

    Les « supports en forme d’étrier » (je pense qu’il parle ici des modèles se rapprochant des barres Kun) ont selon lui une trop grande surface d’appui ; il vaut mieux un coussin qui touche l’épaule en un seul point pour garder la mobilité du violon.

    À propos de la mentonnière, il faut trouver un modèle avec la bonne forme et la bonne hauteur pour que cet accessoire permette au violoniste de seulement tourner légèrement la tête vers la gauche, sans fléchir le cou ni vers l’avant ni latéralement.

    Finalement pour Kœnig, le coussin sert à améliorer l’inclinaison du violon pour les coups d’archet, et la mentonnière à combler l’espace situé entre le menton et le corps du violon.

    Il ajoute une remarque à propos des muscles de la tête et du cou utilisés pour tenir l’instrument, sûrement pour rassurer.

    « Les muscles utilisés à cette fin sont largement suffisants pour travailler dans cette direction et, normalement, ils sont capables de fournir pendant assez longtemps un effort de résistance bien supérieure à celui qu’il faut pour tenir un violon. »

    À propos de la main gauche, Kœnig relativise ce que l’on dit souvent, à savoir que la position du bras gauche (ou la tenue du violon en générale) est antinaturelle.

    « Certes, cette attitude du bras ne se rencontre que très rarement lorsqu’il s’agit d’activités utilitaires, mais elle est, en revanche, très fréquente dans les gesticulations qui accompagnent la parole et le chant. En outre, le poing levé et tremblant en signe de menace correspond assez bien, sur le plan de la communication instinctive, à l’attitude du bras gauche lorsque la main exécute un vibrato. »

    Cette remarque me fait également penser à certains gestes et poses de danse baroque que j’ai pu étudier lors de mon cursus de violon baroque ; en voici une illustration :

     91

    La posture du bras de ce danseur est en effet très proche de celle du violoniste en général, en miroir évidemment.

    91 RAMEAU Pierre, Le maître à danser, Paris, chez Jean Villette, 1725, p. 218

    Enfin, l’auteur insiste encore une fois sur cette mobilité à adopter pour tenir le violon, en faisant varier avec souplesse tous les points de contact, pour finalement éviter une fatigue physique et pouvoir ainsi se concentrer sur l’expression musicale. Cela fait écho à ce que disait Paul Rolland avec les six points de contact éventuels qu’il énonçait.

    « En jouant, il ne faudrait jamais être totalement immobile mais osciller autour de l’axe d’équilibre pour exécuter avec souplesse les mouvements exigés par le jeu.

    […]

    Il n’est nécessaire et souhaitable de tenir le violon uniquement par le menton que pour le laps de temps, en général très bref, d’une rétrogradation de position et quelques changements de corde. Dans tous les autres cas, il est possible de renoncer partiellement ou totalement à la fixation par le menton. La solution la meilleure consiste à faire participer avec souplesse tous les points de contact, clavicule, haut de l’épaule, menton et main gauche, à la tenue du violon, de manière à pouvoir toujours modifier librement celle-ci à l’intérieur de certaines limites. Procéder ainsi, ce n’est pas seulement éviter la fatigue musculaire, c’est, dans la tenue même du violon, comme dans les mouvements qui s’ensuivront, prendre le parti de la liberté qui devra guider aussi notre recherche de l’expression musicale. »

    En 1989, Victor Pomer publie Le Violon sans douleur : guide à l’intention des professeurs92, un ouvrage dans lequel est mentionné pour la première fois le modèle de coussin si connu aujourd’hui : la barre Kun. La mentonnière doit être, quant à elle, plutôt plate et couvrant en partie le cordier. Celle-ci est maintenant complètement adoptée par les violonistes.

    Avant cela, Pomer explique comment placer et tenir le violon. Ses conseils sont plutôt classiques, prenant en compte la morphologie de chacun.

    92 POMER Victor, Le Violon sans douleur : guide à l’intention des professeurs, Ottawa, ed. Presses de l’Université d’Ottawa, 1989, p.13, 15-16, 18, 33

    « Posez l’instrument à l’horizontale, sur la clavicule. D’habitude, il est légèrement incliné vers la droite, mais sans exagération. […]

    Le menton se pose juste à gauche du cordier et presque au centre de l’instrument, le milieu du menton à peu près aligné avec le cordier.

    L’instrument est donc tenu par le menton, l’épaule et la main réunis dans un parfait équilibre ; la main, pour sa part, exerce une légère pression vers le corps (et, bien que cela ne soit pas apparent, les doigts exercent la même pression au moment de jouer).

    En principe les épaules sont toujours en position basse ; il faut cependant tenir compte des diverses conformations physiques. Un élève aux bras longs ou aux épaules tombantes tiendra la volute de son instrument légèrement plus bas, tandis qu’un élève dont le cou est très court pourra se permettre de soulever l’épaule – de façon imperceptible. »

    Comme on peut le voir ci-dessus, il propose quand même aux élèves au cou très court de soulever imperceptiblement l’épaule gauche.

    Pomer est le premier (dans l’ordre chronologique des ouvrages que j’ai étudiés) à parler des douleurs de la mâchoire et du cou, ce que je trouve bienvenu car je n’ai vu cela mentionné nulle part ailleurs, pourtant il m’est déjà arrivé personnellement de ressentir des contractions dans ces parties du corps.

    « Le fait de trop serrer l’instrument aggrave ce problème [il parle ici des marques sur la peau], qui, avec le temps, rend très douloureux le côté gauche de la mâchoire ou du cou. »

    Il met en garde sur les kystes qui peuvent se former à cet endroit et conseille pour régler cela de retrouver un équilibre de l’instrument avec le corps et d’éliminer les mouvements superflus. Pour le serrement des dents, il conseille de respirer par le nez et par la bouche en situation de jeu.

    Comme je le disais plus haut, Pomer parle du coussin, ou, comme il le nomme en sous-titre, du support d’épaule. Pour lui, certes le coussin amortit le son, mais il procure un confort utile chez le jeune élève pour lui maintenir les épaules basses et lui éviter des tensions.

    En avançant dans l’âge, il conseille aux étudiants un support plus léger et qui peut s’attacher aux rebords de l’instrument afin qu’il n’affecte ni la qualité ni le volume sonore. C’est la première fois qu’un pédagogue propose un modèle de coussin, celui-ci n’étant autre que le modèle le plus commercialisé au monde à ce jour : la barre Kun.

    « Un excellent modèle qui, de plus, est ajustable, a été conçu et est commercialisé par Joseph Kun à Ottawa. »

    La marque Kun a d’ailleurs fêté ses 50 ans en janvier 2022 dernier. Voici ci- dessous l’un de ses premiers modèles.

    93

    Il mentionne son utilité particulièrement chez les musiciens d’orchestre qui restent pendant des heures dans la même position. Cependant, il met en garde sur les supports trop épais qui limitent le contact intime entre l’interprète et son instrument et qui pourraient inciter certains violonistes à projeter l’épaule vers l’avant.

    Dans mes recherches, il est arrivé à plusieurs reprises que je tombe sur des méthodes dont les avis étaient très tranchés, mais dont les explications restaient assez

    93 Photographie issue du site kunrest.com – https://www.kunrest.com/fr/apropos/intellectual-property/

    – consulté le 3 février 2022

    pauvres ou parfois injustifiées. C’est le cas pour l’ouvrage de Max Jaffa qui, en plus de regrouper ces différents points à certains endroits, se vante d’être une méthode se suffisant à elle-même, c’est-à-dire qu’elle n’a nul besoin de l’aide d’un professeur ; celle- ci étant en plus destinée aux débutants… Il va sans dire que je m’oppose à ce genre de procédé, considérant la pédagogie d’un professeur irremplaçable ; une méthode, aussi bien faite soit-elle, ne pourra jamais s’adapter aussi bien qu’un professeur aux besoins particuliers de chaque élève.

    L’auteur commence par dire qu’il faut « [p]lace[r] le violon fermement et confortablement entre votre menton et votre épaule […] » 94

    Je me permets déjà de dire que je trouve un peu étrange d’associer

    « fermement » et « confortablement », et je trouve que l’utilisation des termes ne sont pas vraiment adaptés. Par exemple, il aurait pu utiliser le terme maxillaire gauche, ou mâchoire inférieure au lieu de menton, surtout en regard avec la photo qu’il joint à ses explications.

    94 JAFFA Max, Le Violon sans professeur : une méthode claire et des mélodies choisies à l’intention du débutant, Québec, Ed. de l’Homme, 1990, p. 16 et 18

    Il dit être absolument contre l’utilisation des coussinets (ceux en velours rembourrés, artisanaux ou achetés en magasin) sans vraiment trop expliquer pourquoi au début. Il mentionne également en exemple le coussin « Bailey Bridge » qui est apparemment utilisé par tous les élèves de Menuhin ; il parle peut-être d’un modèle se rapprochant de celui-ci :

     95

    95 Photographies issues du site reverb.com – https://reverb.com/item/25331731-vintage-yehudi- menuhin-corduroy-violin-shoulder-rest?locale=fr – consulté le 3 février 2022

    Il finit par dire que c’est un objet trop volumineux pour être fixé « à [son] magnifique violon et il ne [lui] plaît pas », et que ses anciens professeurs disaient qu’il entravait la vibration naturelle du violon.

    Concernant la mentonnière, il dit simplement qu’il faut trouver celle qui nous convient, et que si un élève a besoin de combiner une mentonnière avec un coussin, c’est qu’il n’a pas trouvé une bonne mentonnière. Il ne donne pourtant aucun conseil pour trouver une mentonnière adaptée, ce qui me paraît très embêtant pour une méthode sans professeur destinée aux débutants.

    En 1991, la méthode de Garlej et Gonzales, qui a été utilisée par nombre de débutants de ma génération et des suivantes, est publiée. Deux pages sont dédiées à la posture et quelques photographies de la main gauche ponctuent le déroulé du manuel.

    Traitant de la position du corps, ils commencent par dire que le pouce peut se placer différemment selon les formes de main, et que le coussin n’est ni interdit ni obligatoire. L’important est de tendre « toujours vers la position la plus naturelle possible en fonction de la morphologie de chacun »96. Bien qu’il n’y ait malheureusement pas d’explication sur la tenue du violon, les auteurs insistent sur la nécessité que la pratique du violon n’induise aucune tension physique, notamment au niveau des mâchoires qui doivent être desserrées et au niveau de la respiration qui doit rester libre.

    D’ailleurs, la main gauche ne se place pas directement au niveau du manche pour les débutants selon eux ; ils conseillent en effet – et c’est comme cela que j’ai appris dans ma jeunesse – que la main tienne le violon au niveau des éclisses sur la table, à droite du manche. Ils justifient cela par le fait que le bras gauche du débutant se fatigue vite, et que de le tendre constamment au niveau du bas du manche intensifierait cette fatigue. Je ne suis personnellement pas contre cette méthode, mais peut-être par soucis de préserver le vernis et la propreté du bois du violon, je conseillerais de placer la main au milieu du manche, au niveau où la caisse apparaît.

    96 GARLEJ Bruno et GONZALES Jean-François, Méthode de Violon, Paris, Éditions Henry Lemoine, 1991, p. IV, V, 2, 22

    La forme de la main gauche n’est pas expliquée mais comme je l’ai dit plus haut, des photographies sont données. Comme celle de Paule Charrier, la main gauche représentée a le pouce en arrière, ma réflexion là-dessus est la même.

    En 1995, le très célèbre violoniste Yehudi Menuhin publie L’Art de jouer du violon97. Un ouvrage dans lequel l’artiste et pédagogue développe tous les aspects du jeu au violon, traitant beaucoup notamment de la posture, ce qui n’est pas étonnant, connaissant la passion qu’il vouait à la santé physique et au yoga. On y retrouve entre autres beaucoup d’exercices très fournis à effectuer sans le violon (étirements, exercices de respiration et de souplesse, etc.) ainsi que de très belles et pertinentes illustrations.

    97 MENUHIN Yehudi, L’Art de jouer du violon, Paris, ed. Buchet-Chastel, 1995, p. 54-56

    Il énonce d’abord, dans sa troisième leçon traitant des exercices préparatoires pour la main gauche, une remarque qui finalement est l’une des problématiques de mon sujet :

    « Rappelons-nous que le violoniste, à la différence du pianiste ou du violoncelliste dont les instruments reposent sur le sol, est seul à porter son instrument […]. Bien plus, cette tenue de l’instrument doit être à tout moment compatible avec une entière liberté des doigts de la main gauche sur toute la touche, comme avec toute espèce de mouvement exigible de la main droite. »

    Juste après, il dit comment il faut s’y prendre de manière globale :

    « Ici, comme lorsqu’on tient l’archet, c’est en développant le sens de l’équilibre et de la souplesse que nous obtiendrons l’assise la plus libre et la plus saine sur laquelle nous viendrons ajouter la force et la tension, bien plus qu’en apprenant à encastrer le violon entre l’épaule et la tête ou à le bloquer entre le pouce et le premier doigt de la main gauche. »

    Il insistera particulièrement sur le rôle du pouce, et de l’étude qu’on doit lui consacrer (comment l’utiliser, comprendre comment il se plie et déplie suivant la position du bras, etc.).

    Ses explications concernant la tenue, ou « la prise » comme il la nomme, sont les suivantes :

    « Deux appuis seulement interviennent pour maintenir le violon. L’un est la clavicule : il est passif, car c’est le violon qui bouge sur la clavicule. L’autre, c’est la main gauche, constamment mobile ou prête à se mouvoir : il est actif car c’est la main gauche qui fait bouger le violon. Une légère pression de la tête sur la mentonnière empêche le violon de glisser hors de l’appui de la clavicule.

    Le haut de l’épaule, là où le bras est articulé au corps, n’a donc aucun rôle à jouer dans le maintien du violon et doit rester dans un

    état naturel et détendu.

    Autrement dit, le violoniste doit être capable de conserver une attitude relaxée dans le même temps qu’il tient son violon ou qu’il en joue, et il doit éviter ce haussement de l’épaule gauche si courant chez de nombreux exécutants. Non seulement un tel haussement occasionne la plupart du temps une crispation gênante et douloureuse, mais encore il s’oppose à toute liberté de mouvement, de grande ou de petite amplitude, de la part du bras et des doigts. »

    Dans les deux paragraphes suivants, Menuhin parle brièvement du coussin ainsi que de la mentonnière. Je remarque que ses propos, de manière générale, sont dit avec un tact particulier, laissant à chaque fois une marge d’adaptation pour le lecteur violoniste. Bien qu’il s’agisse de ses opinions personnelles, le ton reste calme, serein et bienveillant.

    À propos du coussin :

    « Il est préférable de se passer d’un coussin d’épaule. S’il sert simplement de support, il gêne l’épaule dans sa liberté de mouvement et s’il est bloqué sur l’épaule, l’épaule en est comme pétrifiée. Pour ceux qui ont un long cou et une clavicule effacée, on peut admettre qu’un coussin d’épaule ou un foulard plié soit d’un grand confort, mais en aucun cas le violon ne devra faire autre chose que de reposer doucement par-dessus, sans aucune pression. »

    À propos de la mentonnière :

    « Pour bien tenir le violon de la manière que je conseille, le mieux est d’avoir une mentonnière avec le bord assez saillant. Le modèle de

    Carl Flesch est d’un excellent dessin, mais le choix d’une mentonnière est largement affaire de goût personnel. »

    Menuhin conseille d’utiliser le modèle de mentonnière Carl Flesch, celle-ci devant être sur le côté du violon (et non centrale) d’après les dessins de ce livre, mais aussi d’après les nombreuses photographies et vidéos disponibles de l’artiste.

    Concernant le coussin, Menuhin n’est donc pas favorable à son usage, gênant selon lui la liberté de l’épaule. Si toutefois son usage devient indispensable pour des raisons morphologiques (long cou et clavicule effacée), le violon ne devra effectuer aucune pression dessus, il devrait simplement s’y reposer.

    Par la suite, l’auteur explique plus précisément comment il faut tenir le violon, pour comprendre et « acquérir le sens de la prise du violon entre la tête et la clavicule. »

    « Partez de la position dans laquelle le violon est serré entre le menton et la clavicule, comme dans la figure 1, vos deux bras pendant naturellement sur les côtés. Le violon tombe vers le bas, le manche pointant vers le sol ; il est empêché de glisser par le poids de la tête et par une traction du menton sur la mentonnière qui le tire en arrière. Naturellement, il faudra un effort plus prononcé de la tête tant que la main gauche n’aura pas pris sa part de charge, mais cette action de la tête (la période de traction du mouvement « en cou de poulet » dont j’ai parlé à la Première Leçon, p. 22) jouera un grand rôle dans les démanchés descendants. Le violon, même lorsqu’on le laisse pendre de lui-même, ne doit pas toucher réellement l’épaule ; celle-ci doit rester complètement relaxée et libre de se mouvoir indépendamment du violon.

    Placez maintenant la pulpe du pouce gauche sur le côté du manche et posez le deuxième doigt sur la 2ème corde à moitié de la touche (Fig. 2). La tête n’a plus besoin d’assurer le maintien du violon

    en le tirant en arrière ; elle peut donc reposer légèrement sur la mentonnière, la touchant juste ce qu’il faut pour empêcher le violon

    de glisser hors de la clavicule. Élevez maintenant le violon jusqu’à une position à peu près parallèle au sol, ou même un rien plus haut ; vous adapterez la tête à ce nouvel angle du violon en soulevant un instant le menton au-dessus de la mentonnière et en l’y replaçant de nouveau. L’épaule aura continué de pendre librement, de sorte qu’il y a maintenant le plus grand espace possible entre elle et

    l’instrument. »

    Menuhin est le premier finalement à proposer « l’ÉPREUVE » de Baillot (tenir le violon sans la main gauche) sans toutefois indiquer qu’il faut que l’instrument reste à l’horizontal. En effet, l’auteur fait bien comprendre que sans l’aide de la main gauche (et sans coussin épais ni barre), le violon pointe vers le sol, ce qui me paraît enfin sensé, si nous suivons la consigne que presque tous les pédagogues préconisent, à savoir de ne pas hausser l’épaule gauche.

    J’aimerais alors comparer trois différentes illustrations tirées de trois ouvrages étudiés : celui tout d’abord de Ferdinand Küchler, celui de Paul Rolland, et enfin celui que nous étudions présentement, L’Art de jouer du violon de Menuhin. Les trois proposent une image pour illustrer l’exercice de tenir le violon sans la main gauche. Je l’ai fait remarquer pour la photographie de Paul Rolland, la petite fille semble lever significativement son épaule gauche, et nous ne saurions dire, à cause de l’angle de vue utilisé, si celle de la méthode de Küchler fait de même ou utilise un coussin épais.

    Zone de Texte: F. Küchler (1910)Zone de Texte: P. Rolland (1974)Zone de Texte: Y. Menuhin (1995)
-Figure 1-

    Après cela et dans la suite du livre de Menuhin, s’ensuivront bon nombre d’exercices pour la prise de la main gauche, pour le pouce, le coude, etc. Tous sont très bien expliqués et illustrés avec justesse en dessin.

    Je remarque dans cet ouvrage, de façon générale et très prononcée, l’importance donnée à l’équilibre du violon et à sa mobilité. Il n’est en aucun cas un objet statique et fixé solidement au corps98.

    En 1997, Jean Lénert publie L’ABC du jeune violoniste99, une méthode dans laquelle l’auteur développe dans les premières pages la manière de tenir le violon (combinée à des exercices de posture), la manière de positionner la main gauche ainsi que son avis sur le coussin. À propos de celui-ci, Jean Lénert écrit :

    98 À titre de curiosité, voici une vidéo de Menuhin expliquant à une jeune assemblée certains des principes de la tenue de main gauche ainsi que différents exercices. Le pédagogue y utilise un violon en plastique transparent permettant d’observer au mieux son corps : https://www.youtube.com/watch?v=mvV4A6lz- 0w

    99 LÉNERT Jean, L’ABC du jeune violoniste – méthode complète pour débutants – Vol. 1, collection L’école du violon, Paris, ed. G. Billaudot, 1997, p. 9, 13, 17

    « — Une polémique entre les adversaires et les partisans du coussin ne devrait jamais faire oublier que l’essentiel est d’avoir une épaule basse et détendue.

    Si l’élève peut se passer du coussin, tant mieux, mais il ne faut pas hésiter à l’utiliser si l’élève a un long cou, lève son épaule, ou, tout

    simplement, présente une maladresse évidente à s’en passer.

    — Il faut choisir un petit coussin, ou un coussin gonflable, et veiller à ne pas presser le cordier avec le menton. »

    Son opinion est donc mesurée, il n’est ni pour ni contre, du moment que l’épaule gauche reste basse et détendue. Il ne doit cependant pas être de taille trop imposante. On voit d’ailleurs sur les photographies jointes aux propos que la petite fille représentée utilise un coussin attaché à son violon avec un élastique.

    Lénert explique la tenue du violon par une succession d’exercices. Dans l’ordre, c’est d’abord le professeur qui amène le violon sur la clavicule de l’élève, le bras gauche de celui-ci restant le long du corps. L’enfant pose alors sans crispation le menton sur la mentonnière (le violon étant toujours soutenu par le professeur). L’exercice suivant propose que ce soit maintenant l’élève lui-même qui pose son violon sur la clavicule, sa main gauche tenant le manche entre le pouce et l’index au niveau du corps du violon. L’exercice d’après est de tenir le violon sans la main gauche ; je rappelle qu’ici la petite

    fille utilise un coussin et qu’il n’est pas expressément dit que le violon doive rester parfaitement à l’horizontal. Les deux exercices suivants sont destinés à faire prendre conscience à l’élève de la liberté du pouce gauche, que celui-ci ne doit pas serrer le manche.

    En position, le pouce doit toucher le manche avec sa première phalange (en partant de l’extrémité du doigt) et ne doit pas trop s’élever au-dessus de la touche. Son placement vis-à-vis des autres doigts de la main n’est pas précisé, nous possédons seulement une photographie où l’on voit qu’il fait face à l’index. Je remarque que cette forme de main me paraît harmonieuse, chaque doigt étant arrondi et semblant détendu.

    Dans mes recherches à la médiathèque de le Philharmonie, j’ai trouvé un mémoire écrit par Virginie Morel en 1999100 traitant de l’évolution des méthodes de violon pour débutants, regroupant quarante ouvrages publiés entre 1901 et 1997.

    Bien qu’elle ne détaille pas ce qui est dit sur la tenue dans toutes les méthodes qu’elle a recueillies, elle précise que le coussin est préconisé dans trois manuels (ce qui est finalement peu par rapport au nombre d’ouvrages regroupés) :

    « HAU 53 [M. Hauchard dans son premier cahier de l’École du violon – 1926] « Il est recommandé de placer entre l’épaule gauche et le violon un petit coussin qui aidera à maintenir l’instrument et préservera de la tendance qu’ont certains élèves à lever l’épaule. » (p.2), RAC 29 [E. Raclot dans son École rénovée du violon – 1929] recommandant d’utiliser un coussin de 8 cm sur 6 cm, et LAO 07 [N. Laoureux dans son École pratique du violon – 1907] : « avant qu’il ne pose son violon, il importe que l’élève rehausse l’épaule au moyen d’un petit coussin, afin qu’il ne soit pas obligé de la relever, mais qu’il puisse, au contraire, la reculer légèrement tout en avançant la poitrine. » (Introduction).

    Virginie Morel conclue en disant :

    « Les violonistes [du XXème siècle] recherchent de plus en plus à contrôler leur corps, en leur évitant un maximum de maux, donc en respectant le mieux possible l’usage naturel que l’on peut en faire. »

    Elle terminera enfin par citer généreusement Dominique Hoppenot qui est

    « celle qui a, sans nul doute, le plus marqué cette « révolution » de la tenue instrumentale ».

    100 MOREL Virginie, Évolution des méthodes de violon pour débutants au XXème siècle, Mémoire de maîtrise sous la direction de M. Jean-Pierre MIALARET, Université Paris IV -Sorbonne, 1999, p. 43-45

    h)    XXIe siècle

    Passé le XXe siècle, j’ai pu relever deux dernières méthodes mentionnant la tenue du violon, l’une anglaise et publiée en 2004, l’autre écrite en Finlande puis traduite et publiée en 2019.

    La première reste assez superficielle sur les notions de posture, il s’agit d’ailleurs d’un ouvrage destiné à l’enseignement de toutes les cordes, pas seulement à celui du violon. Les auteurs disent seulement qu’il faut que l’élève ait un support d’épaule (coussin commercial, pad, etc.) pour remplir l’espace entre la joue et le haut de l’épaule, et qu’il y a plein de manières d’enseigner la posture. Ils en proposent une qui consiste tout d’abord à porter l’instrument parallèlement au sol à hauteur des yeux. On place ensuite le bouton du violon au niveau du milieu du cou. La plateforme du coussin se place alors confortablement sur l’épaule et il suffit enfin de tourner la tête pour que la joue touche la mentonnière. On remarque ici l’emploi automatique du coussin et la présence d’une barre sur les deux premières photographies ci-dessous.

     101

    101 HAMANN Donald and GILLESPIE Robert, Strategies for teaching strings: building a successful string and orchestra program, Oxford, ed. Oxford University Press, 2004, p. 33-35

    La deuxième méthode du XXIe siècle que j’ai pu relever, et la dernière que nous étudierons dans cette première partie de travail, s’intitule L’ABC du Violon102. C’est un manuel rédigé par Géza Szilvay (créateur de la célèbre méthode d’apprentissage

    « ColourStrings ») à destination des professeurs et des parents. Je porte une attention particulière à l’une des remarques qu’il fait et que je trouve particulièrement juste :

    « Il [l’enseignement de base] place le professeur à un grand niveau de responsabilité dès les 1ères leçons. »

    Pour commencer, l’auteur explique qu’il y a trois points de contact (de « soutien ») :

    • La zone de contact clavicule/dos du violon (ou épaulière)
    • La zone de contact main/violon : ici il parle de la main gauche qui tient le violon au niveau de la caisse, comme dans les méthodes de Garlej/Gonzales et Lénert
    • La zone de contact menton/mentonnière

    Puis, pour obtenir une tenue idéale, il faut respecter plusieurs angles :

    • Celui formé par l’axe du corps et le violon ; cet angle doit être légèrement obtus.

    102 SZILVAY Géza, L’ABC du violon : Manuel pour les professeurs et les parents, Helsinki, ed. Fennica Gehrman – Colourstrings collection, 2019, p. 4-7 (traduction par Nathalie Wizun)

    • Celui du violon lui-même, c’est-à-dire son inclinaison ; l’instrument doit donc être légèrement incliné vers la droite, ceci facilitant l’action du bras droit de l’archet.
    • « L’angle d’élévation » ; on doit relever le violon (la volute pointant un peu vers le haut) pour permettre notamment de faciliter les actions de la main gauche et de respirer librement.
    • L’angle de la tête du violoniste ; elle doit être « tournée vers la gauche, la tête se positionne sur la mentonnière par le bon fonctionnement naturel des muscles du cou et son poids inhérent. […]. », il faut notamment éviter de coucher la tête sur la mentonnière, rapprochant trop l’oreille gauche de l’instrument.

    Selon Géza Szilvay :

    « Il n’existe ni mentonnière ni système d’épaulière parfaits : chaque enfant a besoin que soit pris en compte ce qui est bon pour lui. Il est important que les professeurs vérifient régulièrement le soutien du violon pour s’assurer qu’il soit suffisant et confortable tout au long de la croissance de l’enfant. »

    « Les grandes lignes pour une position idéale du violon laissent de la place à des adaptations selon les individus […]. Le positionnement adéquat du violon est régi par la loi physiologique du mouvement qui permet d’effectuer un geste parfaitement à condition de ne surtout pas faire appel à la force ou une quelconque tension. »

    L’auteur ne dit pas comme d’autres pédagogues qu’il faut absolument que les épaules restent basses, cependant, cela est sûrement sous-entendu quand il dit que la posture du violon ne doit faire appel à aucune force ni tension. Il ne parle pas non plus de la forme de la main en première position, ni de la place du pouce, mais elles sont peut-être variables selon la morphologie des individus, étant donné que Géza Szilvay parle d’adaptation et des besoins particuliers de chacun.

    Cette dernière méthode, bien qu’elle paraisse à première vue un peu vague concernant la posture, parle d’éléments généraux très justes, elle laisse une marge d’adaptation que je trouve appréciable, et les remarques telles que la responsabilité du professeur chez le débutant me paraissent particulièrement pertinentes.

    2)    Synthèse

    À travers l’étude des soixante-deux méthodes et traités abordés, et par l’observation d’une trentaine d’iconographies, nous avons pu nous rendre compte d’une grande partie de l’évolution de la tenue du violon au cours de l’Histoire.

    Cette analyse a mis en lumière un grand nombre de paramètres qui varient naturellement au fil du temps, parfois même entre deux pédagogues contemporains. Il arrive également que différentes tenues soit abordées au sein d’une seule méthode (chez Mozart et Cartier par exemple).

    La prudence a souvent été de mise, que ce soit pour l’interprétation des iconographies ou avec les propos des méthodes qui présentaient parfois des incohérences, nous laissant face à des doutes non résolus ou à des manques de précisions pour réaliser la musique écrite et proposée par les auteurs.

    Néanmoins, chaque période a fait ressortir des dominantes, certaines ayant parfois traversé plus d’un siècle comme l’axe horizontal du violon, l’inclinaison de l’instrument vers la droite, la tenue basse des épaules, l’emplacement du pouce gauche face au 1er ou 2nd doigt, la souplesse générale ou encore la forme de la main gauche permettant le placement « fa-do-sol-ré » de Geminiani.

    J’ai été agréablement surprise de constater que dès l’aube du XVIIIe siècle, certains auteurs mentionnent la différence physique et morphologique des individus, ceci influant alors sur la manière de tenir l’instrument. L’inclusion des différents types de corps n’est pas – comme j’ai pu le croire – un souci réservé aux musiciens de ces dernières décennies.

    Jusqu’à Geminiani (1751), nous avons pu constater que la tenue à la poitrine faisait partie du paysage postural du violon, mais qu’à partir de Leopold Mozart, cette tenue est de plus en plus délaissée. En effet, plus tard, seuls Mozart père (1756) et Jean- Baptiste Cartier (1798) la mentionneront. Ils ne lui octroient d’ailleurs que très peu d’explications, contrairement à ce qu’ils font pour celle au niveau de la clavicule. Après Cartier, la tenue du violon à la poitrine ne sera plus jamais présentée dans les méthodes et traités.

    Avec ce rehaussement de l’instrument, le rôle du menton devient un sujet à part entière. Ce dernier n’est d’abord utilisé généralement que pour les démanchés

    (notamment descendants) afin de retenir le violon grâce à une légère pression, cette action d’appui deviendra ensuite progressivement constante.

    Ce contact du maxillaire avec l’instrument posera néanmoins plusieurs problèmes : l’atténuation des vibrations, le désaccord, la dégradation du vernis, ou encore le haussement de l’épaule gauche. L’invention de la mentonnière sera la solution retenue.

    Pourtant, nous l’avons vu, ce n’est pas si simple et immédiat. Les choses prennent du temps et l’idée d’ajouter à l’instrument un élément tel que le teneur de violon de Spohr (1832) ne sera adoptée dans les méthodes de manière quasi automatique qu’à partir du XXe siècle. Les auteurs conseilleront alors systématiquement une mentonnière sur le côté (à part Paul Rolland qui mentionne la possibilité pour les personnes ayant les bras courts d’en recourir à une centrale).

    À partir de 1834 avec Baillot, l’usage d’un coussin est occasionnellement mentionné. Le pédagogue le met sur le même plan que l’épaisseur des vêtements masculins qui concourt à faciliter la tenue de l’instrument. En toute logique, plus l’habit s’affinera, plus l’usage du coussin sera répandu. Il deviendra régulièrement conseillé dans les méthodes de la fin du XXe siècle en fonction des besoins des violonistes, celui- ci permettant également d’accentuer l’inclinaison de l’instrument.

    La barre de type Kun – dont l’invention remonte à 1972 – si présente chez les violonistes d’aujourd’hui, n’est finalement recommandée que dans trois ouvrages : celui de Kœnig (1983) (« supports en forme d’étrier »), de Pomer (1989) (le modèle Kun lui- même), et de Hammann et Gillespie (2004) où ils parlent de coussins commerciaux et montrent une barre attachée au violon sur deux photographies.

    L’adoption progressive de ces deux accessoires a finalement été faite en réponse au problème posé par la tenue du violon elle-même. Cet instrument est en effet le seul (avec l’alto, la lira da braccio et la viole d’amour) à devoir être à la fois porté et sur lequel nous devons en même temps jouer et nous déplacer. Avec l’évolution de la virtuosité de la musique écrite ainsi qu’un besoin d’intensité de jeu de plus en plus prégnant, les violonistes modernes ont cherché à stabiliser le violon par différents moyens, quitte à délaisser pour la plupart sa tenue originelle qui reposait sur un véritable système d’équilibre.

    B.   Usage de la mentonnière et du coussin chez les violonistes contemporains

    1)    Journal de bord – état des lieux de ma posture

    On dit souvent que l’écriture permet de prendre du recul sur notre vécu et d’en comprendre finalement le cheminement, de lui donner un sens, et potentiellement de trouver des solutions à nos questionnements. C’est pour cette raison que j’ai décidé dans ce travail de recherche de mettre à plat mon parcours postural, d’y relater mon évolution depuis le commencement ainsi que d’y exprimer les réflexions que j’ai eues et les émotions par lesquelles je suis passée. La mémoire étant souvent très sélective et déformant les souvenirs, je me suis alors également basée sur les témoignages de certains de mes proches et anciens professeurs ainsi que sur des photos et vidéos de moi plus petite.

    J’ai donc commencé le violon à l’âge de 6 ans en cours particuliers. Mon violon possédait une mentonnière sur le côté, et naturellement, mon professeur l’accessoirisa d’une barre Kun. Je me souviens précisément qu’à un moment, il me demanda d’être capable de tenir mon violon horizontalement avec la tête en laissant pendre mon bras gauche le long de du corps. Il ne me semble pas que ce professeur me disait de baisser les épaules et j’ai bien du mal à me remémorer s’il prenait régulièrement soin de vérifier que je ne levais point celle de gauche car, oui, encore aujourd’hui, je joue souvent avec l’épaule engagée et il m’arrive de ressentir des tensions et crispations au niveau des trapèzes de manière assez récurrente.

    Peut-être que je n’avais pas droit à ce genre de réflexion car mon épaule se tenait bien, ou alors parce que la barre parvenait à camoufler une tension. En effet, bien qu’elle empêche l’épaule de se lever, la barre ne permet pas d’éviter la pression de celle-ci vers l’instrument (pression que je juge aujourd’hui inutile dans ma conception de la tenue parfaite du violoniste). J’ai donc vérifié cela d’après une vidéo de moi filmée au cours de ma première année de violon. Je tenais mon instrument particulièrement devant moi

    (entre « 11h et 12h ») et mon épaule était en fait tout à fait libre, elle se tenait naturellement basse.

    Malgré cela et au cours des années suivantes durant lesquelles ma posture avait forcément évolué, la tenue du violon représentait pour moi quelque chose de fixe : il fallait insérer et maintenir l’instrument entre l’épaule et le menton de manière à ce que la main gauche soit complètement libre de se mouvoir.

    À part cela, je ne me souviens plus des autres éléments de posture que pouvait m’enseigner mon premier professeur, mais je sais en revanche que j’ai été bercée par ce genre d’images figurant dans mes méthodes d’enfant :

     103

    Je crois en effet avoir globalement adopté la forme de main gauche représentée ci-dessus durant les débuts de mon apprentissage, avec notamment cette position assez en arrière du pouce qui est pratiquement cambré au lieu d’être arrondi comme on le préconise souvent.

    J’ai néanmoins continué mon apprentissage sans trop me poser de question, je pouvais seulement avoir une tendance, d’après ma mère, à baisser légèrement le violon vers le sol. Mon parcours se déroulant sans encombre, ce n’est que vers l’âge de 13 ans que j’ai commencé à me soucier un peu de ma tenue.

    103 GARLEJ Bruno et GONZALES Jean-François, Méthode de Violon, Paris, Éditions Henry Lemoine, 1991,

    p. 22

    En effet, c’est à ce moment-là que j’ai commencé à ressentir le fameux trac du musicien lors de mes prestations, particulièrement en situation d’examen. J’étais principalement victime de tremblements situés dans les jambes et les mains. Je me rappelle que je replaçais alors fréquemment mon violon entre l’épaule et la mâchoire, ayant l’impression qu’il allait m’échapper des mains. Cela devenait très gênant pour moi : je renfonçais nerveusement l’instrument contre mon cou et avançais mon menton en l’appuyant fortement sur la mentonnière pour bien « fixer » le violon afin qu’il ne bouge plus. Étant obnubilée par ce souci de stress, je ne me suis alors pas demandée si changer de barre pouvait améliorer quelque chose, n’ayant par ailleurs pas expliqué à mon professeur du moment ce problème de tenue de l’instrument.

    Un peu après, je me souviens être allée voir – probablement vers 14/15 ans – un kinésithérapeute spécialiste du musicien pour des douleurs situées dans le bas du dos. J’ai un souvenir de ce rendez-vous assez flou, je me rappelle seulement qu’il m’avait indiqué de « plaquer les omoplates » durant ma pratique. Les semaines suivant la consultation, il me semble n’avoir vu aucune amélioration au niveau de mes douleurs, et c’est bien des années plus tard que je me suis rendue compte avoir mal interprété l’un des seuls conseils qu’il m’avait donnés. En effet, j’avais cru comprendre que

    « plaquer les omoplates » signifiait qu’il fallait effectuer un mouvement des épaules vers l’avant, alors qu’en fait, le but de cette consigne est de surtout éviter cela. Étant pourtant de nature attentive, je trouve étrange de ma part d’avoir si mal interprété les propos de ce kinésithérapeute, remettant alors peut-être un peu en doute la qualité de ses explications…

    Après cette première expérience peu concluante, j’attendrai alors plusieurs années avant de remettre le pied dans un cabinet de spécialiste afin de soigner des maux physiques liés à ma pratique violonistique.

    Au cours de mes recherches pour ce travail, j’ai pu retrouver une vidéo filmée lorsque j’avais 16 ans : malgré l’utilisation d’une barre, on voit dessus que j’engageais mon épaule gauche pour soutenir le violon. Je ne levais pas vraiment celle-ci, mais on perçoit clairement cette action d’engagement en comparant les moments de pause musicale et les moments de jeu.

    C’est après l’obtention du D.E.M., lors de mon cycle de perfectionnement débuté à l’âge de 17 ans, que mon malaise vis-à-vis de la tenue du violon a réellement commencé. J’ai donc effectué ce nouveau cycle de violon auprès d’un professeur qui était radicalement contre l’usage de la barre : il m’expliquait que ces « prothèses » remplacent de manière vicieuse l’usage du pouce gauche et qu’elles empêchent de développer un beau son et peut-être même une personnalité sonore. Il justifiait également cette opinion en me rappelant que les plus grands violonistes du XXe siècle jouaient sans aucun support attaché au dos de leur instrument, faisant référence à Jascha Heifetz, Nathan Milstein, ou à celui dont il parlait sans cesse : David Oïstrakh. En revanche, je ne me rappelle pas que mon professeur m’ait réellement expliqué le rôle que le pouce gauche devait jouer, je me souviens seulement que d’après lui, ce doigt se tenait trop en arrière et que je devais le rapprocher de moi, le positionnant face à l’index ou au majeur.

    Ce professeur n’était cependant pas contre l’usage d’un coussin artisanal ; je me suis donc empressée de me procurer un revêtement antidérapant que je pliai et cousis puis plaçai sous mon violon à l’aide d’un élastique pour remplacer ma barre. En effet, je n’avais qu’une seule peur : que mon violon m’échappe des mains en glissant sur mon vêtement, et qu’il se fracasse par terre à cause de sa « nudité ».

    Parallèlement à cette première année de cycle de perfectionnement, je terminais mes études au lycée. Lors d’un cours de sport en terminale, je me suis fait un petit torticolis dû à un faux mouvement. Jusque-là, tout peut paraître normal et peu grave, mais ce genre d’accident et de douleur remua en moi beaucoup d’émotions à ce moment-là. En effet, j’avais développé depuis quelques années une sorte de phobie de la douleur qui a été déclenchée par le témoignage que m’avait fait ma mère violoncelliste. Elle m’avait raconté qu’il lui était arrivé durant sa pratique de se faire des tendinites à la main, l’empêchant alors de jouer pendant un temps. Bien qu’elle m’ait sûrement fait part de cela pour me faire comprendre d’une manière bienveillante qu’il fallait prendre soin de sa santé physique à l’instrument en tant que musicien, j’ai surtout développé une peur presque immodérée de toutes les tensions douloureuses que pouvait ressentir mon corps. Cette crainte exagérée me suivra pendant très longtemps…

    Concernant ce torticolis, je suis donc allée voir une ostéopathe pour le soigner, non sans être intérieurement bouleversée par la raison que je viens d’expliquer. La séance se passa néanmoins normalement et, grâce à l’attention qu’elle prêta à mes propos et aux étirements ciblés qu’elle me conseilla (afin finalement de prendre soin de moi-même et de me rendre plus autonome), je me réconciliai avec le fait d’aller voir sans trop d’a priori des professionnels de la santé physique lorsque j’en ressentais le besoin.

    Au fil du temps, en revenant sur la pratique du violon, je réduisais l’épaisseur de mon coussin artisanal dans l’espoir que peut-être un jour je n’en aurai plus besoin.

    Je remarquai en tout cas que je ne replaçais plus aussi souvent mon instrument comme expliqué plus haut lors des situations de stress. Cependant, je n’ai malheureusement pas réussi, durant mes études auprès de ce professeur, à rapprocher mon pouce qui avait et qui a toujours tendance à tirer vers la tête du violon. Cela me contrariait particulièrement, non pas parce que j’étais convaincue par le fait que ramener mon pouce plus haut allait améliorer mon jeu et donc qu’il était dommage que je passe à côté de cela, mais surtout parce que je sentais bien que cela décevait mon professeur. Ce sentiment mettait alors en exergue ce « syndrome du bon élève » que j’ai toujours eu, aussi loin que je m’en souvienne.

    Durant l’été précédant ma première rentrée au C.N.S.M.D.P. en 2017, j’ai suivi plusieurs cours dispensés par Stefan Picard lors d’une académie. À ce moment-là, j’utilisais toujours le coussin que j’avais fabriqué avec du tissu antidérapant. Après avoir observé ma posture ainsi que ma morphologie, je pense que ce professeur se rendit compte que je levais l’épaule gauche lorsque je jouais (je n’en avais à ce moment-là pas conscience) ; il me conseilla alors de me procurer une barre Wolf (la même que la sienne) car celle-ci peut se déformer et ainsi s’adapter à l’épaule de chacun.

    Il m’expliqua – en plus du fait qu’il considérait mon coussin artisanal peu adapté – que son souci premier était que je trouve une barre assez fine pour convenir à la hauteur de mon cou. Le modèle Wolf, contrairement à la majorité des autres barres sur le marché, répondait alors à ce critère si on prenait soin de le déformer. Après ce stage, je me suis donc rendue chez un luthier essayer cette barre, la comparant avec mon

    coussin artisanal. Je me sentais plutôt bien avec, et je remarquai que les graves de mon violon étaient plus ronds et plus puissants.

    Je me la suis donc procurée ; pour autant je ne l’ai pas utilisée tout de suite après son achat. Les raisons étaient diverses ; la première, qui je pense était semi-consciente, était que j’allais intégrer la classe de Stéphanie-Marie Degand. Connaissant sa carrière de violoniste baroque ainsi que sa manière de tenir l’instrument moderne (sans barre), je crois par conséquent que je voulais dès le début lui ressembler, recherchant sûrement une approbation immédiate de sa part, rien que par l’absence de « prothèse » sur mon violon. La deuxième raison était probablement que cela m’aurait éloignée de l’image du violoniste parfait que je m’étais construite durant les deux années précédentes et vers laquelle je voulais tendre, c’est-à-dire une tenue sans barre ni coussin. La troisième raison était que je devais jouer en soliste avec un orchestre quelques semaines après et que je ne souhaitais alors pas me déstabiliser en changeant mon habitude posturale. La dernière raison, et pas des moindres, était que le concert auquel j’allais participer en tant que soliste allait se dérouler dans mon ancien conservatoire où j’avais passé mon cycle de perfectionnement. Mon ancien professeur allait donc être présent et il est vrai que le fait de monter sur scène avec une barre m’aurait dérangée vis-à-vis de lui. Son avis très tranché sur la question m’avait en effet beaucoup marquée ; il n’était d’ailleurs pas rare que je l’entende critiquer certains violonistes qui en utilisaient une.

    Certes, je n’aurais pas agi de la sorte si j’avais eu par exemple de grosses douleurs et que je m’étais rendue compte que celles-ci s’atténuaient automatiquement avec l’usage d’une barre, mais il n’est pas moins vrai que ce fameux syndrome du bon élève mettait finalement parfois mon ressenti physique au second plan par rapport au jugement de mes professeurs (et au mien). En plus de cela, je me rappelle être fière de jouer sans barre, me distinguant ainsi des violonistes de mon âge. Il me semble même qu’il m’arrivait de juger intérieurement ces derniers, considérant qu’ils n’étaient pas

    « dans le vrai ». J’avais néanmoins conscience que cette façon de penser était assez malsaine…

    Lors de ma première année au C.N.S.M.D.P., j’ai donc gardé le principe du coussin artisanal en le modifiant quelque peu au fil des mois (parfois plus fin, parfois plus épais). Être dans la classe de Stéphanie-Marie Degand m’a également encouragé comme

    expliqué plus haut à garder mon montage actuel, voire à essayer de supprimer totalement l’usage du coussin. Pourtant, elle ne m’avait jusqu’alors pas fait la moindre réflexion sur les accessoires que j’utilisais et ne m’avais pas partagé son avis global sur la question.

    Par ailleurs, et je tiens à le préciser, Stéphanie-Marie Degand n’impose rien à ses élèves : elle peut encourager à ne rien mettre comme elle peut suggérer d’utiliser une barre ou un coussin selon les besoins des étudiants. À l’époque, je n’avais pas connaissance de cette dernière possibilité, je savais seulement que si je souhaitais remettre la barre, Stéphanie-Marie ne m’en aurait pas empêchée, sa nature étant régie, comme je la connais, par la bienveillance.

    Au cours de cette première année, j’ai également participé à l’option intitulée

    « préparation physique et mentale du musicien » dispensée par Isabelle Loiseleux et Catherine Coëffet, respectivement professeur de yoga (et sophrologue) et kinésithérapeute. Leur enseignement aborde donc un grand panel d’éléments sur la santé de l’artiste, et j’ai pu notamment apprendre comment fonctionne notre système musculo-squelettique et ainsi améliorer les gestes de mon quotidien comme celui de s’assoir sur une chaise. C’est d’ailleurs grâce à cela que je n’ai plus jamais eu mal dans le bas du dos, douleurs qui apparaissaient principalement lors de sessions d’orchestre durant lesquelles je m’asseyais d’une manière physiologiquement mauvaise pour mon corps.

    Pour revenir au pouce gauche auquel j’ai fait référence au tout début de ce journal, Catherine Montier, l’assistante de Stéphanie-Marie Degand, m’avait fait remarquer qu’il serait bon que je le ramène un peu vers l’avant, en essayant également de plus l’arrondir. Même si je comprenais pourquoi elle voulait que je fasse cela, je n’y parvenais pas. Je ne me suis jamais objectivement rendue compte que si je changeais sa place, cela améliorerait mes performances musicales, à l’exception toutefois de la réalisation de dixièmes pour lesquelles j’ai réussi à recentrer mon pouce par rapport aux doigts lui faisant face. Lorsque donc je tentais de changer la forme de mon pouce, je me sentais surtout handicapée, perdant une partie de mes repères, ne jouant plus très juste et constatant une altération de la nature de mon vibrato.

    Durant cette période, deux éléments m’ont fait me demander si ma tenue au niveau des épaules n’était pas « dangereuse ». Le premier élément était une remarque d’une collègue de ma mère à côté de qui j’avais travaillé lors d’un projet d’orchestre ; cette personne lui avait alors fait part de son inquiétude pour ma santé physique car elle avait observé que je levais particulièrement l’épaule gauche pour tenir mon violon. Le deuxième était le visionnage que j’avais fait d’une vidéo de moi jouant en quatuor à cordes et où les points de vue des caméras permettaient d’observer mes deux épaules. Je me rendis compte, alors que je croyais avoir fait des progrès en ayant un peu détendu mon emprise sur l’instrument, que mon épaule gauche s’engageait encore sensiblement, et ce à chaque fois que je saisissais mon violon pour jouer. M’apercevoir de cela me décevait grandement et d’une certaine manière, me décourageait…

    Quelques mois plus tard, je revins cependant à l’usage de la barre. En effet, lors de ma deuxième année de D.N.S.P.M., j’ai pour la première fois enregistré une œuvre pour violon en conditions live. J’étais alors assez stressée, mal préparée à cet exercice nouveau pour moi, et fatiguée physiquement car l’enregistrement s’est déroulé en soirée, après une longue journée de répétitions d’orchestre suivies d’un cours de violon. J’ai donc dû jouer plusieurs fois la pièce (virtuose), et plus le temps passait, plus je me crispais. Le lendemain, j’ai ressenti une grosse douleur au niveau des trapèzes. La session d’orchestre ayant débutée seulement la veille, je l’ai alors continuée en jouant avec la barre Wolf que j’avais achetée un an auparavant car celle-ci m’empêchait d’engager trop mon épaule gauche ; elle atténuait donc ma douleur. Suite à cela, j’ai donc gardé cette barre pendant un an, à titre d’expérience notamment. Bien que j’appréciasse son confort, une part de moi considérais ce « retour » comme une défaite, c’était comme si j’avais perdu une bataille.

    Durant ce milieu de premier cycle supérieur, j’ai également suivi l’option dispensée par Christophe Robert dans laquelle il initie les étudiants à l’interprétation sur instrument d’époque, notamment baroque. Durant son cours, il encourage vivement à essayer de jouer sans barre ni mentonnière, à trouver l’équilibre de l’instrument, sans lever l’épaule gauche et sans serrer le menton sur le violon (le fameux « chin-off »). C’est à ce moment-là que je compris que le violon est à l’origine un instrument qui tient en

    équilibre et que, finalement, on peut se passer totalement de l’usage du menton dans ce répertoire (à condition que l’on développe bien sûr des techniques particulières pour les démanchés, ainsi que pour le vibrato).

    J’ai alors essayé de tenir l’instrument comme le professeur le conseillait, et j’ai trouvé cela bien compliqué. En plus d’être déstabilisée par le changement de plusieurs repères, j’avais peur de perdre mon violon lorsque la difficulté du morceau s’intensifiait. J’ai donc alterné durant ces cours la tenue sans coussin et celle avec une petite mousse placée sur le dos de l’instrument. Lors des différents projets de musique ancienne auxquels j’ai pu participer par la suite, je plaçais un petit coussin artisanal noir antidérapant. Je n’ai en revanche jamais mis de mentonnière pour ce répertoire ce qui me permettait de travailler le « chin-off », même s’il m’arrivait également souvent d’appuyer mon menton sur le violon pour divers passages.

    Le violon baroque m’a tant passionnée que j’ai tenté et réussi le concours d’entrée dans cette discipline au C.N.S.M.P.D. en 2021. C’est dans la préparation à cette échéance que j’ai changé le petit coussin que j’utilisais. À la place, j’ai mis seulement une peau de chamois accrochée au bouton du violon, celle-ci ne permettant plus de hausser mon violon mais seulement d’avoir un effet « antiglisse », ce qui finalement me convenait bien. L’une des raisons qui m’a poussée à effectuer ce changement était que je voulais avoir une posture plus « authentique », proche des sources historiques, notamment vis-à-vis des personnes qui allaient constituer le jury de ce concours. En effet, j’ai pu remarquer qu’en France, contrairement à l’Angleterre par exemple, l’esthétisme et la posture sont très importants en ce qui concerne la musique ancienne. Les violonistes possèdent généralement tous un instrument avec un manche non renversé et tiennent le violon sans coussin ni mentonnière, pratiquant par conséquent beaucoup plus le « chin-off ». En Angleterre, comme a pu en témoigner une violoniste avec qui je me suis entretenue et d’après plusieurs vidéos que j’ai visionnées, il y a moins ce genre de « purisme » au sein des ensembles baroques et des établissements d’enseignement.

    Aujourd’hui, je suis capable de jouer sans aucun accessoire, mais je laisse quand même ma peau de chamois attachée à mon violon baroque, notamment pour les moments de grande virtuosité.

    En revenant sur la pratique du violon moderne, j’ai remplacé de nouveau la barre par un coussin artisanal ou un pad (selon les moments) au courant de l’année 2020 car je trouvais ainsi le contact avec mon violon plus intime, et je recherchais à ce moment- là une plus grande liberté, notamment pour adapter l’inclinaison de mon violon en fonction des cordes sur lesquelles je jouais. L’engagement de mon épaule me préoccupait alors moins, il me semblait en tout cas qu’il n’était pas exagéré.

    Un peu plus d’un an après ce changement, lors de la préparation de l’examen de première année de master, je remis la barre. Cette fois-ci, j’utilisai un modèle Kun – le modèle Wolf commençant à faire des bruits gênants de couinement pendant que je jouais… Le programme de cet examen étant assez lourd (un concerto romantique en entier, une partita complète de Bach ainsi qu’une pièce de virtuosité), je décidai de recourir à ce système pour retrouver un confort et libérer au plus ma main gauche. Ce dont je me suis rendue compte en rédigeant ce journal de bord, c’est que remettre la barre permettait finalement aussi à mon esprit de se reposer. Ainsi, celui-ci ne se préoccupait pas constamment de savoir si mon épaule était levée ou non, étant donné que la barre empêche celle-ci de se rehausser.

    Enfin, je suis revenue à l’usage unique d’un pad depuis la rentrée de ma dernière année de master, cela pour les mêmes raisons que la dernière fois où j’avais enlevé la barre. En plus de cela, je me rends compte apprécier grandement la légèreté de mon violon. De plus, et ce n’est pas du tout négligeable, j’essaye de rapprocher au plus la tenue du violon moderne de celle du violon baroque par souci de praticité. En effet, je suis en double-cursus (violon « moderne » et violon baroque) depuis la rentrée scolaire 2021 en plus du fait d’avoir parallèlement une activité professionnelle de plus en plus intensive en musique ancienne, rapprocher la tenue des deux types de violon est donc important pour moi car cela permet que mes repères changent le moins possible.

    Pour terminer mon récit, je voulais mentionner un paramètre ayant un rapport direct avec ma santé physique. Ce paramètre est tout simplement celui de la santé mentale.

    Comme on a peut-être pu le constater au fil de ces pages, je suis de nature très émotive et anxieuse, celle-ci s’étant accrue durant toute mon adolescence ainsi qu’au

    début de ma vie de jeune femme, et c’est par plusieurs moyens que j’ai essayé de gérer ces états parfois beaucoup trop envahissants. En effet, la manifestation de ces émotions, selon leur intensité, peut se traduire chez moi par plusieurs réactions physiques : pleurs, crispations, tremblements, vomissements, etc. J’ai donc effectué, en plus de l’option

    « préparation physique et mentale du musicien » que j’ai suivie en première année de licence, une courte thérapie avec une psychiatre ainsi que trois séances d’hypnothérapie qui se sont révélées très intenses et enrichissantes. Ceci, couplé à certaines remarques que m’ont fait deux ostéopathes que je vois de temps en temps, m’a permis d’apprendre à mieux connaître le cerveau humain en général et le mien en particulier. J’ai compris grâce à ces professionnels que j’avais notamment – et que j’ai encore parfois – tendance à accorder beaucoup trop d’importance aux manifestations de mon corps. En remarquant une tension un peu douloureuse, j’avais peur que celle-ci s’accroisse, donc je ne faisais qu’y penser, donc je me tendais encore plus, donc la tension de départ s’accroissait naturellement. C’est ce qui s’appelle un cercle vicieux.

    Mais par le biais de ces thérapies, ainsi qu’avec la pratique d’étirements réguliers, de sport (occasionnellement) et de méditation (ces trois exercices représentant pour moi des temps de « récupération »), je réussis de plus en plus à gérer mes émotions, à être plus sereine et donc moins tendue physiquement.

    La rédaction de ce journal de bord m’a fait certes du bien, mais m’a surtout aidé. Elle m’a aidé à comprendre certaines actions, en mettant parfois en lumière des émotions enfouies, et à mieux me rendre compte du chemin parcouru, que ce soit le chemin postural mais aussi psychologique.

    Ce récit a aussi mis en avant le fait qu’il me reste encore une grande marge de progression avant d’atteindre mon idéal de posture. En effet, que ce soit pour l’engagement de l’épaule ou l’utilisation de mon pouce gauche, les objectifs ne sont pas atteints. Les raisons, expliquées plus haut, peuvent paraître plus ou moins légitimes, il n’est pas moins vrai qu’elles sont le reflet de ma pensée et de mon expérience. En plus de cela, je trouve particulièrement difficile de changer des éléments de posture et des techniques installées lors de nos études intenses et de nos débuts de vie d’artiste professionnel. Les échéances sont nombreuses, exigeantes et stressantes ; autant

    d’éléments qui, pour moi, repoussent la date des « chantiers à entreprendre » pour modifier ou acquérir une technique nécessitant le bouleversement d’une habitude posturale.

    C’est donc néanmoins avec sérénité que j’envisage la suite de ma pratique instrumentale, n’étant pas fermée au changement et me préoccupant – toute mesure gardée – moins du jugement des autres par rapport à l’image posturale que je leur renvoie.

    2)    Analyse des entretiens – mise en regard

    Pour ce présent travail, échanger avec des violonistes sur ce sujet me tenait particulièrement à cœur, estimant notamment que cela m’éviterait de rester figée dans certaines de mes opinions sur la posture du violoniste. J’avais hâte de procéder à ces entretiens qui se sont révélés extrêmement enrichissants. En effet, les occasions de discuter profondément sur la posture ne sont que très rares et pourtant si édifiantes à mon sens. Les violonistes qui ont accepté de m’accorder un entretien se sont pour la plupart livrés à moi de manière totale, relatant parfois des situations difficiles. C’est pourquoi j’ai choisi de parler de leurs expériences et avis de manière anonyme ; lorsque je mentionnerai un des musiciens interviewés, son nom sera remplacé par un numéro précédé de la lettre « V » comme « violoniste ». Le point commun entre toutes ces personnes est qu’elles ont pratiqué ou pratiquent toujours le métier de violoniste baroque. En revanche, je tenais à ce qu’elles ne fassent pas toutes partie de la même génération, me permettant ainsi de constater de potentielles évolutions dans les mentalités et la pédagogie.

    Deux entretiens se sont déroulés en face à face, le reste s’est fait par appel vidéo, leur durée variant entre une heure et une heure et demi. L’audio des échanges a été enregistré avec leur accord, et naturellement, il est et restera totalement confidentiel ; cet enregistrement me servait uniquement à affiner mes notes personnelles. Une quinzaine de questions rédigées par mes soins ont guidé ces entretiens semi-directifs, celles-ci portant sur le parcours ainsi que sur les réflexions et opinions des artistes interrogés.

    Plus précisément, la première partie était dédiée à leurs débuts, la deuxième à leur parcours d’apprentissage, la troisième à leur santé physique, la quatrième à leur approche de l’interprétation sur instrument d’époque, la cinquième à leur évolution posturale ainsi qu’à leur tenue actuelle, enfin, la sixième s’intéressait à leurs opinions et leur pédagogie.

    Les questions suivantes ont alors guidé mes échanges :

    • Avec quelles aides – mentonnière/coussin/barre – ont-ils débuté le violon ?
    • Quelles étaient les explications de posture de leur premier professeur ?
    • Quels pouvaient-être leurs défauts de posture au cours de leur apprentissage ?
    • Y avait-il, parmi les conseils et préconisations de posture énoncés par tous leurs différents professeurs, une certaine cohérence ou, au contraire, des divergences notables ? Si oui, lesquelles ?
    • Ont-ils ressenti des tensions, des crispations ou des douleurs au cours de leur pratique ? Si oui, lesquelles ?
    • Ont-ils consulté des spécialistes de la santé physique pour cela ?
    • Leur ont-ils donné des conseils et/ou des exercices utiles ?
    • Est-ce qu’une routine physique s’est imposée dans leur vie – étirements spécifiques, sport, yoga, etc. ? Si oui, quelle est-elle ?
    • Le jeu sur violon baroque a-t-il provoqué des réflexions ou des remises en question sur leur posture ? Si oui, lesquelles ?
    • Quelle a été leur évolution posturale de manière plus globale ?
    • Comment se tiennent-ils précisément aujourd’hui ? Quels accessoires utilisent- ils actuellement pour chaque répertoire – moderne et baroque ?
    • Quels sont pour eux les « paramètres » indispensables à une bonne posture ?
    • Comment enseignent-ils la posture – chez un débutant notamment ?

    Bien que les réponses à toutes ces questions aient été intéressantes, ce sont surtout les réflexions sur l’évolution posturale de chaque violoniste, leurs expériences à propos de la santé physique ainsi que leurs opinions et remarques personnelles qui m’ont marquée et que j’aimerais retranscrire ici.

    a)    Évolution posturale – accessoires, réflexions et santé physique

    Tous les violonistes avec qui je me suis entretenue ont débuté par le violon moderne. Celui-ci était généralement accessoirisé d’un petit coussin en velours ou en mousse (généralement de facture artisanale) attaché à l’instrument. Seule une minorité a débuté avec un support moins souple, tel que le coussin en forme de demi-lune ou la barre de type Kun, cette dernière ayant été systématiquement utilisée par les violonistes de ma génération. De plus, la majorité a commencé avec une mentonnière sur le côté (près de 90%), et les autres ont utilisé une mentonnière sur le côté avec un pont passant par-dessus le cordier.

    Par la suite, j’ai pris connaissance de leur évolution posturale, tant sur le plan factuel que psychologique. Concernant le premier plan, c’est par exemple près de 70% des violonistes qui ont effectué au moins quatre changements d’accessoires durant leur parcours, et presque la moitié qui en ont effectué six, modifiant le type de barre ou de mentonnière (parfois les deux) et alternant, adoptant ou supprimant leur utilisation. Les raisons de ces changements sont diverses : certains instrumentistes ont effectué une modification pour pallier un mal-être physique ou mental (peur de lâcher l’instrument par exemple), d’autres par souci d’authenticité (concernant la musique ancienne), d’autres encore pour un rendu sonore optimal. C’est d’ailleurs parfois plusieurs de ces raisons qui ont poussé les violonistes au changement.

    La pratique sur instrument d’époque a eu, presque pour tous et sans trop de surprise, un impact direct sur leur conception de la posture en générale, notamment pour leur tenue du violon moderne.

    La moitié des violonistes ont mentionné avoir subi ou subir encore des difficultés dues à la pratique simultanée du violon moderne et baroque. L’interprétation sur ce dernier a néanmoins influencé une majorité (environ 60%) et les a poussé à faire se rapprocher la tenue des deux instruments, afin notamment d’éviter un « choc corporel » à chaque changement de violon et la modification incessante d’un certain nombre de repères physiques.

    Par exemple, V4 a longtemps joué sans coussin ni barre en moderne (il a rajouté aujourd’hui un petit pad d’un centimètre d’épaisseur environ) car la pratique du baroque l’avait conforté dans ce choix qui favorise le contact direct entre le violon et la clavicule. En effet, depuis la lecture du Violon intérieur de Dominique Hoppenot104, il était désireux d’expérimenter la conduction osseuse des vibrations décrite par l’auteur. V4 avait alors cette sensation agréable d’épouser son violon. La pratique baroque a de plus enrichi son jeu global sur plusieurs aspects, en développant par exemple l’interdépendance de ses deux bras et le fait de vouloir pousser le violon vers la mèche de l’archet plutôt que d’appuyer celui-ci sur les cordes, transformant un geste originellement dirigé vers le bas en un geste ascendant et créant la sensation forte de

    « porter » l’instrument plutôt que celle de le « tenir ».

    Quant à V11, la musique ancienne lui a fait développer (comme pour tous les autres violonistes) la tenue et la technique de la main gauche (celle du pouce notamment) pour jouer le plus possible en « chin-off ». Cela a finalement rendu sa main gauche plus active et sa posture moderne plus souple, lâchant l’emprise de la tête sur la mentonnière quand cela est possible. V11 reste alors plus mobile en variant la manière de tenir son instrument. À propos de son évolution posturale, V11 fait partie d’un petit nombre de violonistes que je connais à avoir essayé la tenue du violon baroque avec l’aide d’une écharpe attachée au cordier. Cette tenue, pratiquée notamment par Enrico Onofri105, consiste à faire passer sous le cordier un foulard qu’on attache ensuite au cou. Bien qu’inhabituelle et à l’origine de réactions suspicieuses, cette manière de faire permet à l’instrument de ne point tomber quoi qu’il advienne, et de rassurer ainsi l’interprète. C’est pour cette raison que V11 a adopté ce procédé au début de sa pratique sur violon ancien, lui permettant ainsi de développer tranquillement sa technique de main gauche et de « chin-off » sans avoir peur que le violon ne lui échappe des mains à chaque instant.

    Je ne pouvais passer à côté d’une remarque qui revenait très régulièrement lors des entretiens. En effet, plus de 60% des violonistes interrogés (toutes générations

    104 HOPPENOT Dominique, Le violon intérieur, Paris, Van de Velde, 1981, p. 58

    105 Enrico Onofri (né en 1967) est un violoniste et chef d’orchestre italien. Violon solo de l’ensemble Il Giardino Armonico depuis 1987, il occupe une place importante sur la scène internationale de la musique ancienne, se produisant régulièrement avec de grands artistes tels que Jordi Savall et Rinaldo Alessandrini.

    confondues) m’ont fait part d’une certaine déception vis-à-vis de leurs professeurs concernant l’enseignement de la posture. Ceux-là ne se souciaient guère du bien-être physique de leur élève, leur exposant souvent un avis très tranché sur la question et ne s’adaptant alors pas du tout à leur morphologie ou à leurs ressentis. Certes, engager le sujet en tant que professeur peut être un peu délicat, je pense néanmoins qu’il est du devoir du pédagogue de s’en soucier un minimum et d’être à l’écoute du ressenti physique de l’étudiant, celui-ci pouvant également hésiter à faire part d’un potentiel mal-être pour diverses raisons. Parfois, parce que tout se déroule avec succès techniquement et musicalement, le professeur ne se souciera jamais de la posture de son élève, alors que celle-ci peut être malsaine physiologiquement parlant et dangereuse pour son avenir.

    Sur le plan de la santé physique, beaucoup de violonistes ont rencontré des difficultés. Plus de 80% ont en effet subi des problèmes causés par la pratique de l’instrument, allant d’une tension pénible à une situation frôlant l’opération de la main gauche. Mais cela veut dire également qu’il y a près de 20% des instrumentistes qui n’ont ressenti aucune tension dérangeante en lien avec le violon, ce qui, lors des échanges avec ces personnes-là, m’a toujours étonnée et rassurée d’une certaine manière. Concernant les difficultés, elles ont évidemment poussé mes interlocuteurs à trouver des solutions afin de soigner leurs maux. Certains ont simplement changé un accessoire (coussin/barre/mentonnière), d’autres ont adapté leur technique de jeu, d’autres encore – et ils représentent la majorité (70%) – sont d’abord passés par le cabinet de spécialistes de la santé.

    Ces professionnels sont chirurgiens, neurologues, kinésithérapeutes (dont des spécialistes du musicien), ostéopathes, chiropracteurs, acupuncteurs, masseurs, voire psychothérapeutes (les tensions et douleurs pouvant être évidemment liées à un mal- être psychique). Les séances passées auprès d’eux n’ont jamais été néfastes, mais se sont parfois révélées peu utiles, soignant plutôt les symptômes que la cause et n’empêchant pas les maux de revenir parfois assez rapidement. D’autres, heureusement, ont néanmoins été bénéfiques.

    Hormis les soins prodigués, il arrivait que certains de ces spécialistes conseillent aux artistes des exercices à faire régulièrement ou lorsqu’une tension revient. Plusieurs

    violonistes ont donc pratiqué (et pratiquent parfois encore) des exercices de renforcement musculaire (par exemple au niveau du cou pour V3, sur l’ensemble du haut du corps pour V9), des étirements ciblés et des échauffements articulaires. V6 et V13 étirent ainsi régulièrement l’intérieur de leur avant-bras et poignet en tendant le bras et en plaquant la main contre un mur avec les doigts dirigés vers le bas tout en tournant la tête dans la direction opposée au mur ; V4, lui, échauffe régulièrement toutes ses articulations dans un enchaînement commençant par la tête et finissant par les pieds. Des exercices de respiration ont aussi été conseillés, afin notamment de ralentir les pulsations du rythme cardiaque pour être moins stressé sur scène et donc moins tendu ; V9 fait, lui, de la respiration alternée juste avant un concert et V4 pratique un exercice de respiration ultra-profonde consistant à inspirer le plus d’air possible dans le haut des poumons tout en creusant au maximum le ventre, à bloquer un instant, puis à expirer doucement l’air emmagasiné comme s’il soufflait dans une paille.

    Forts de leurs expériences, ces violonistes se sont pour la plupart créés une routine physique, incluant soit des étirements et échauffements, soit des exercices physiques ciblés, soit la pratique d’un sport, soit la combinaison de plusieurs de ces points. C’est par la connaissance de leur propre fonctionnement qu’ils peuvent ainsi prévenir des maux physiques (et psychiques).

    V5 s’est par exemple créé un « répertoire » d’étirements (comme V7) qu’il pratique lorsqu’il en ressent le besoin, en plus d’aller à la piscine une fois par semaine ; il a également besoin de bien s’échauffer sur l’instrument avant une répétition ou un concert afin d’éveiller son corps. V16 ne pratique pas de sport mais effectue des étirements ciblés tous les jours sans exception. V11 quant à lui fait du yoga quotidiennement et de la marche rapide plusieurs fois par semaine. V1 effectue des étirements des trapèzes quand il en ressent le besoin. Ayant bien appris à se connaître, V1 a d’ailleurs réussi une fois à grandement atténuer la douleur d’un lumbago alors qu’il commençait une session d’enregistrement en orchestre. C’est par une posture tonique, notamment assise, qu’il est parvenu à cette réussite personnelle, lui permettant de repousser la visite chez l’ostéopathe de plusieurs jours.

    V9 a insisté durant notre entretien sur une prise de conscience qu’il a eu grâce à la rencontre en cabinet d’un masseur de grands sportifs et que je trouve particulièrement parlante et intéressante. Ce masseur lui a fait comprendre que comme

    les grands sportifs, les violonistes (et les musiciens en général) effectuent des mouvements répétés avec pour but une réalisation parfaite. Mais contrairement à celui des sportifs, le développement des muscles des violonistes n’est pas (ou que très peu) visible car la pratique musicale requiert en réalité la contraction de « micro-muscles », présents par centaines dans les mains et les bras. C’est néanmoins pour cette raison que ce masseur conseillait à V9 de se traiter comme un sportif, un « athlète très localisé ». Ainsi une bonne alimentation, un sommeil réparateur, la pratique d’un sport, et la réalisation d’échauffements et étirements avant et après le travail sont autant d’éléments clés participant à l’obtention de la meilleure des performances dans les meilleures conditions physiques possibles.

    b)    La « bonne » posture

    Chaque parcours a finalement permis aux violonistes de se faire leur propre opinion sur la posture en générale, et notamment sur la manière de l’enseigner. Par ce travail, je voulais alors rendre compte de cette diversité d’avis qui, quoi qu’on puisse en dire et en juger, constitue la réalité du terrain et reflète la richesse des postures qui se pratiquent de nos jours.

    Mes questions étaient les suivantes :

    • « Pour vous, quels sont les « paramètres » indispensables à une bonne posture pour le violoniste en général ? »
      • « Comment enseignez-vous la posture ? Chez un débutant particulièrement. »

    À cela, les réponses ont été naturellement variées, délivrant tant des paramètres précis et concrets que des idées plus globales, et parfois presque spirituelles.

    Pour V3 par exemple, combler l’espace entre l’épaule et le violon est important et il encourage l’utilisation d’une barre chez le débutant en prenant grand soin de l’adapter à sa morphologie. Il veut que les épaules aient une position naturelle et que les élèves parviennent à tenir l’instrument sans la main gauche, puis pour donner de la liberté à celle-ci, il leur fait faire des exercices de glissement de la main le long du

    manche. Malgré cela, V3 reconnaît parfaitement qu’il est possible de jouer sans support d’épaule, faisant référence principalement aux violonistes baroques « accomplis ». Le pouce doit se placer en face du premier doigt et, comme Paul Rolland106, V3 dessine une marque sur la base de l’index de l’enfant pour lui créer un repère visuel.

    Pour V4, il est important de manière générale de rechercher l’équilibre dans le mouvement. La posture ne doit pas être figée et il juge bon d’évoluer et de garder une ouverture d’esprit quant au fait de changer sa tenue au cours de sa vie. Le travail sur l’ancrage au sol est primordial pour lui. V4 a en revanche, au cours de ses années d’enseignement au sein d’une classe de violon, subit une désillusion. En effet, il faisait généralement débuter le violon sans barre ni coussin, considérant ces accessoires inutiles dans les premiers moments d’apprentissage car ceux-ci se font uniquement en première position. Pourtant, il s’est vite rendu compte que, même en insistant auprès des enfants, le violon baissait quasi systématiquement, pointant la volute vers le bas. Constatant cette fatigue qu’ont les jeunes élèves à porter leur instrument durant les premières années, V4 propose dorénavant aux débutants l’usage d’une barre. Il a d’ailleurs développé une réflexion qu’il m’a partagé à propos de cela ; je la trouve personnellement remarquable et apprécie la métaphore finale : il y a tellement de réflexes à installer pour un enfant qu’il faut qu’il ait le moins de questions possibles à se poser pour établir des sensations au violon. Mais faire des recherches posturales plus tard, en deuxième ou troisième cycle, est tout à fait envisageable. Enlever les « petites roulettes » enrichit souvent les élèves.

    Pour V5, le violon repose sur plusieurs points de contacts qui peuvent être tous sollicités à la fois ou bien s’alterner au cours du jeu (la clavicule, la tête, le pouce, la base de l’index, le bout du doigt qui joue ou qui a joué) et le violoniste doit s’adapter autour des quatre axes que sont la hauteur du violon, l’inclinaison, la direction et l’emplacement sur la clavicule. Après avoir tâtonné pendant un temps, V5 propose aux débutants une mousse assez épaisse comme support sous le violon ainsi que l’usage d’une mentonnière centrale, constatant que cela place mieux le violon sur les élèves. Il prend garde à ce qu’ils ne fassent pas le « cou de tortue » en avançant exagérément la tête sur le violon. Il utilise par ailleurs plusieurs principes de Paul Rolland tels que la

    106 ROLLAND Paul, L’Enseignement du mouvement dans le jeu des cordes : techniques formatives et correctives pour le violon et l’alto, Sainte-Foy, ed. Presses de l’Université Laval, 1991, p. 91

    marque sur l’index, le placement du violon avec la main droite ou les pizz main gauche. Le pouce doit adopter une place naturelle proche de celle de sa position au repos. Enfin, j’ai trouvé admirable le fait que V5 fasse venir un professeur de technique Alexander pour ses élèves en DEM afin que celui-ci les observe et détecte le cas échéant des problèmes de tenue que V5 n’aurait pu remarquer lui-même, tout cela en leur donnant évidemment par la même occasion des conseils.

    Pour V6, la détente doit faire partie des paramètres de bonne posture, cependant elle ne doit pas être une détente comparable à celle ressentie après s’être fait masser qui manque cruellement de tonicité. Pour lui, le développement d’une technique solide permet finalement un minimum d’efforts : c’est de la « paresse organisée ». Lors de ses cours d’initiation au baroque donnés à de grands élèves, V6 fait jouer d’abord pendant un temps avec le violon sous la clavicule pour casser le réflexe d’appuyer la tête dessus, puis fait jouer sur la clavicule en « chin-off » et démontre à cette occasion sa technique de démanchés avants et arrières.

    V7 remarque que reculer légèrement la tête permet finalement de réduire la distance entre la clavicule et la mâchoire. Les épaules quant à elles ne doivent être ni hautes ni basses : V7 parle en effet beaucoup de tonicité (et préfère d’ailleurs ce terme à celui de « détendu ») ainsi que de conscience gestuelle, le mouvement ayant pour origine généralement le dos. Imaginer qu’on met de l’air dans nos muscles aide souvent à se tonifier. Il trouve par ailleurs nécessaire d’être sensibilisé à la physiologie pour utiliser au mieux son corps et il a, de ce fait, développé ce qu’il appelle la « mémoire musculaire » et tente de l’enseigner à ses élèves. Cette mémoire consiste finalement à trouver le moment où le muscle est à sa place la plus naturelle pour effectuer l’action requise, et c’est par la répétition d’exercices d’assouplissement, de balancement, et en tournant autour de l’articulation pour trouver le point d’équilibre qu’on parvient, avec la pratique, à développer cette « mémoire musculaire ». Pour lui comme pour V13 et V15, il faut essayer au plus, bien que ce soit très difficile, de ne pas transformer l’intensité et la tension musicale en tensions corporelles. V7 n’enseigne pas aux débutants, jugeant cette tâche particulièrement périlleuse, mais il condamne – en réaction à son expérience – le manque de clarté dans les consignes de certains professeurs, créant parfois des tensions physiques et psychiques chez l’élève qui ne parvient pas à intégrer les explications. V7 est par ailleurs l’un des violonistes que j’ai pu

    rencontrer durant mon parcours qui m’a aidée à trouver une détente par la respiration. En effet, il enseigne à beaucoup de ses élèves le fait de souffler (d’expirer) juste avant de jouer. Cela permet de contrer l’apnée qui souvent résulte de l’inspiration musicale précédant l’émission sonore chez les sujets tendus, ceux-ci bloquant finalement leur respiration après l’inspiration de levée.

    Le premier constat de V11 est celui-ci : si la posture n’est pas « belle » mais que ça marche et qu’il n’y a pas de tension, alors il n’y a pas de quoi se préoccuper. Pour lui comme pour V8, il est difficile d’émettre des généralités de tenue car ils ont pu constater qu’il y a autant de postures que de violonistes. Néanmoins il propose comme paramètres, fort de son expérience d’enseignant notamment, de diriger le violon vers un axe naturel (vers « 10 heures »), de dégager le coude gauche du corps, de ne pas trop serrer le manche entre le pouce et l’index, de placer le pouce gauche entre le 1er et 2e doigt, de ne pas appuyer constamment sur la mentonnière et de démancher sans rétrécir le bras gauche (lors des démanchés avant, pour rendre plus libre le geste, il suggère alors de relever un peu le violon et d’imaginer que l’on va se donner un « coup de poing dans la figure »). Il donne comme support d’épaule aux débutants une petite mousse dont il adapte l’épaisseur en fonction de leur tonicité : moins l’enfant est tonique, plus l’épaisseur de la mousse est grande. V11 est convaincu qu’il ne faut pas trop « parler » de posture aux enfants, mais plutôt leur donner des repères sensoriels et leur montrer comment faire ; il les laisse ainsi beaucoup faire, les rendant d’une certaine manière autonomes.

    Pour V12 comme pour V11, il faut adapter la tenue du violon à sa morphologie, assimiler l’instrument à son corps et ne pas être obnubilé par certains paramètres comme l’authenticité (concernant le jeu sur instrument d’époque). Comme Löhlein107, il pense que les tensions ressenties durant les prémices de l’apprentissage sont normales : il faut « forcer » un peu le corps, l’assouplir, l’adapter pour que finalement il s’habitue. Monter l’épaule gauche occasionnellement ne représente pas un souci pour lui. Durant ses années d’enseignement, il conseillait aux débutants l’usage d’une barre pour mieux stabiliser le violon, mais certains élèves ne la mettaient pas. Était-ce par paresse ou par mimétisme ? Il ne savait pas vraiment. Mais pour se rendre compte des difficultés que

    107 LÖHLEIN Georg Simon, Méthode pour jouer du violon, Leipzig et Züllichau, Waisenhaus- und Frommannischen Buchhandlung, 1774, p. 18-19 (traduction par Fabien Roussel en 2016)

    rencontrent les débutants ainsi que pour comprendre leurs défauts de posture, V12 s’était amusé à essayer de tenir son violon de la main droite et son archet de la main gauche. Bien que l’expérience ne pût être totalement efficace car l’ordre des cordes n’était pas inversé, elle se révéla tout de même très parlante, V12 reproduisant instinctivement certains défauts de ses élèves.

    Pour V13, il faut trouver un équilibre entre les moments de tension et de détente, et surtout trouver des moments de récupération après la pratique de cet instrument nécessitant une posture qu’il juge non naturelle. La posture baroque doit être basée sur la tenue de la main gauche, mais la pince tête/épaule peut néanmoins être utilisée dans certains passages et répertoires. Lorsqu’il enseignait, ses conseils étaient très différents selon les élèves, il les observait et s’adaptait beaucoup à eux (en opposition à la méthode russe dans laquelle il a « infusé » et qui impose la même façon de se tenir pour tous). Pour lui, la pince tête/épaule est nécessaire, provoquant naturellement le rehaussement de l’épaule.

    Pour V14, il est important de conscientiser que l’on « porte » le violon, effectuant comme expliqué plus haut un mouvement plutôt ascendant que descendant. Il est important de détendre les épaules, pour autant il n’est pas embêtant de rehausser celle de gauche pour des soucis techniques. Le contact avec la clavicule est essentiel, celui-ci permettant la fameuse conduction osseuse des vibrations de Dominique Hoppenot. Pour lui, il faut prendre soin de trouver le bon angle de la direction du violon pour permettre aux doigts de la main droite de rester posés et actifs sur l’archet. Mais finalement, V14 insiste surtout, comme V10, sur la nécessité de faire ce qui marche pour nous, l’important étant que le rendu sonore soit le plus optimal possible.

    V15 n’a mentionné qu’un seul paramètre général, qualifiant le reste des très personnel et propre à chacun. Pour lui, la tenue du violon doit appeler à une posture lumineuse, provoquant une ouverture et un redressement du haut du corps et du violon. Il faut également s’aider de la pesanteur. Il parle beaucoup de cela aux grands élèves qu’il rencontre et il leur dit aussi que c’est à eux seuls de trouver leur posture, V15 ayant quant à lui trop souffert de professeurs qui lui imposaient une seule façon de tenir l’instrument. Pour les tout-petits qui se fatiguent vite, il lui arrive de les aider à porter leur violon par la volute.

    Enfin, V16 m’a partagé des paramètres plutôt très concrets. D’abord l’interdiction de lever le trapèze, ensuite le fait de tenir le violon entre le pouce et l’index, puis d’avoir une forme de main gauche correcte en posant les quatre doigts sur la touche. Il a également évoqué le besoin de trouver le bon angle du violon, cela pouvant se faire notamment par ce petit exercice : se placer en quatrième position, le milieu de l’archet posé sur la corde de Ré ou La, puis y chercher la tenue la plus confortable en modifiant certains axes. De plus, avec le violon, il y a deux centres de gravité mis en jeu : celui du corps et celui créé par le violon, il faut alors conscientiser son rapport avec la pesanteur et intégrer le violon à son corps.

    c)    Remarques subsidiaires

    Il me restait des remarques faites par mes interlocuteurs que je n’ai pu insérer dans les paragraphes précédents, mais qui ont pour moi néanmoins chacune leur importance. J’ai tenté de les classer par thème mais il est évident qu’elles font partie d’un tout, et qu’elles m’ont été expliquées, comme pour toutes les autres déjà mentionnées, dans un contexte où il est parfois difficile de faire se justifier les interlocuteurs, notamment par rapport à leurs expériences ou aux références qu’ils font à l’Histoire.

    Il y a tout d’abord les remarques « factuelles ». V1 m’a par exemple parlé du souci que peuvent causer les barres car certaines tiennent mal à l’instrument, il arrive qu’elles tombent, même en situation de jeu ; cela représente donc un des paramètres que les violonistes peuvent prendre en compte dans le choix de leur support.

    V2 (qui est un homme) mentionne la difficulté de la tenue du violon causée par les habits de concert (costume épais et nœud papillon par exemple) et qui finalement modifient certains repères qu’il a – comme le contact au niveau de la clavicule – lorsqu’il joue avec ses vêtements de la vie de tous les jours.

    En parlant d’accessoires avec V10, je me suis rendue compte qu’il n’y a pas que les barres et coussins qui peuvent être ajustables. V10 m’a en effet montré une mentonnière à hauteur réglable, mais nous n’avons pas pu en revanche retrouver ce

    modèle sur internet. Les pieds de cette mentonnière qui reposent sur le bord de la table d’harmonie ont un système de vis permettant d’augmenter ou de diminuer la hauteur de la plateforme à la guise du violoniste. Je trouve ce système particulièrement ingénieux, j’espère néanmoins que cette particularité ne rajoute pas trop de poids à l’ensemble du violon (en effet, en pratiquant le violon baroque et donc en supprimant la mentonnière et le coussin, je me suis rendue compte avec bonheur que l’instrument est en réalité très léger).

    V6 a souffert pendant des années de son long cou qui ne lui permettait pas de trouver une mentonnière adaptée. Il pense que « si l’on n’a pas de cou »108 (que celui-ci est donc de petite taille), on « baigne » de façon rassurante dans le son, et l’instrument tient sans efforts. En lien avec cela, il a un jour mené une petite expérience : il a voulu mesurer la distance menton-clavicule d’un collègue et la comparer à la sienne. Il précise que ce collègue n’était pas de petite taille, et qu’il paraissait, comme lui, bien proportionné morphologiquement. Le résultat était le suivant : V6 avait deux fois et demi plus de distance que son collègue entre le menton et la clavicule, bien que cela ne paraissait pas du tout flagrant par une simple observation des deux individus. V6 finit par dire que ce constat permet de se faire une bonne idée du problème, et du sien en particulier.

    Dans ce même genre d’idée, V11 parle des proportions différentes observées entre les adultes et les enfants : ces derniers sont plus « ramassés », ont un cou plus court. Il est donc plus facile selon lui de leur faire tenir le violon sans la main gauche. Je me demande personnellement si la petite taille des violons pour les enfants (quart, demi) ne concourt pas à cette facilité, leur poids étant plus faible.

    Enfin, V16 m’a partagé son avis sur les mentonnières creuses. Elles représentent pour lui une aberration, cette forme étant selon lui très néfaste pour la tête et le cou. V16, qui utilise aujourd’hui une mentonnière faite sur-mesure, pense qu’il faut que la plateforme soit plate, voire qu’elle ait une direction ascendante vers la tête du violon. Je remarque que son point de vue va totalement à l’encontre de celui de Paul Rolland qui conseille au contraire une mentonnière plutôt creuse et si possible avec la plateforme inclinée vers la table d’harmonie. Le pédagogue écarte de plus très

    108 Et comme le dit l’adage : « pas de cou, pas de pâte à choux » !

    clairement l’avis de V16 en écrivant ceci : « Il faut rejeter toute mentonnière dont la surface monte en direction de la volute »109. Enfin, V16 fait remarquer le danger que représente « l’invisibilité » du pouce, celle-ci représentant selon lui « le pouvoir de la nuisance » contre lequel il faut lutter. Ce doigt est en effet peu visible et malheureusement souvent mal utilisé, alors qu’il est pourtant si fondamental.

    Il y a également des remarques en lien avec l’Histoire. V11 fait preuve d’une certaine méfiance vis-à-vis de l’interprétation que l’on peut faire des sources écrites et iconographiques car il pense que lorsque l’on décrit quelque chose qui doit être ressenti, cela devient vite caricatural, il en va de même pour l’artiste du pinceau qui n’en est pas un de l’archet, si je reprends les propos de Prinner110. De plus, constatant les marques sur le vernis de la table d’harmonie de beaucoup d’instruments anciens à côté du cordier (provenant très probablement du contact répété du menton des musiciens de l’époque sur l’instrument), V11 pense que si la mentonnière avait été inventée plus tôt, les violonistes l’auraient sûrement adoptée, ce qui conforte son idée de garder la possibilité d’en mettre une pour le répertoire précédant l’invention de Spohr. V12 pense, pour sa part, que les vêtements portés durant les siècles précédents devaient sûrement conditionner la tenue du violon, ces habits étant pour la plupart souvent très épais. Enfin, pour V2, il faut garder une grande prudence à propos de l’idée que l’on peut se faire de l’usage de la barre. En effet, celle-ci n’est utilisée quasi systématiquement par les musiciens que depuis une trentaine d’années, et nous sommes seulement la première génération à avoir débuté avec. Le recul n’est donc pas très étendu, surtout après 400 ans de pratique du violon s’étant faite sans son usage.

    J’ai pu rassembler deux remarques concernant les professionnels de santé physique. Ceux-là nous apportent une connaissance très riche mais il faut savoir parfois mettre en perspective leurs conseils selon V7. Ils ne savent pas, pour la plupart, comment nous jouons et comment cela fonctionne en nous. C’est pour cela qui faut garder à l’esprit que trouver un bon geste ou une bonne posture reste une recherche

    109 ROLLAND Paul, L’Enseignement du mouvement dans le jeu des cordes : techniques formatives et correctives pour le violon et l’alto, Sainte-Foy, ed. Presses de l’Université Laval, 1991, p. 78

    110 PRINNER Joannes Jacobus, Musicalischer Schlissl, Chapitre XIII : des Geigen de toutes sortes, Vienne (?), manuscrit, 1677, p. 11 (traduction par Fabien Roussel)

    personnelle, et que les spécialistes de la santé sont là pour nous aider, nous aiguiller, mais pas pour nous imposer une façon de faire ou de se tenir. Pour finir, V16 pense que plus leurs conseils sont bienveillants et simples, plus c’est efficace.

    Deux autres remarques portaient sur l’emploi de certains mots. Pour V4 par exemple, utiliser le terme « posture » est un peu dangereux car celui-ci fait appel à une certaine forme de statisme alors qu’il pense au contraire que le corps doit rester souple et en mouvement. Puis pour V13, le fait de conseiller de jouer détendu représente pour lui une « escroquerie » ; il pense en effet que la tension fait partie de la diversité des caractéristiques du corps du musicien, au même titre que la détente.

    Enfin, quelques remarques abordaient la vision personnelle des violonistes interrogés sur certaines généralités posturales et leurs recommandations afin de trouver la posture idéale.

    V6 et le professeur avec qui il a longtemps travaillé pensent que lever un petit peu les épaules n’est pas grave.

    Pour V5, ce qui est important dans l’interprétation de la musique ancienne, ce n’est pas tant la posture, l’instrument et les accessoires utilisés, mais plutôt l’usage des boyaux et d’archets adaptés. Selon lui, le son n’est en effet pas rendu plus authentique par une posture historique. L’important est d’avoir un objet sonore précis dans la tête qu’on essaye par la suite de retranscrire dans le jeu.

    Selon V16, la tenue du violon sans l’aide de la main gauche est en rapport avec la virtuosité et la puissance requises qui évoluent au fil du répertoire. Il est nécessaire de se dégager du port de l’instrument techniquement pour pouvoir vibrer énormément et effectuer des déplacements très rapides tout en gardant beaucoup de puissance de son.

    Concernant la posture idéale, voici dans les prochaines lignes ce qui m’a été rapporté.

    Selon V7, la posture idéale prend beaucoup de temps à trouver : il faut souvent faire des allers-retours, en amoncelant plein d’éléments qui, au fil du temps, se resserrent, pour nous faire finalement adopter la meilleure posture. Il précise que ce chemin est indissociable de celui parcouru psychologiquement. V15 dit que trouver sa posture à soi est « une expérience de vie, un voyage de la vie ». Pour V4, il n’y a pas une

    seule bonne posture pour chaque répertoire, et V5 dit que mille personnes avec le même matériel n’auront pourtant jamais le même jeu. Enfin, et c’est sur cela que je terminerai cette partie, V15 dit que la posture idéale passe pour lui par la sensation physique d’embrasser quelqu’un ; il recherche cette sensation de proximité avec son instrument et y trouve un certain réconfort. V16, lui, dit qu’il faut avoir de la tendresse pour soi, notamment au regard du jugement que nous pouvons avoir vis-à-vis de notre posture.

    L’analyse de ces entretiens a donc permis de dévoiler aussi bien des généralités que des particularités, que ce soit au niveau de la pratique instrumentales ou des croyances et opinions des violonistes. De fréquents changements d’accessoires et de posture ont encore une fois démontré la complexité que représente la tenue du violon, et c’est sans surprise que cette complexité s’est fait observer par plusieurs de mes interlocuteurs dans le cadre de leur enseignement.

    C’est avec étonnement nonobstant que j’ai pu constater qu’ils faisaient quasiment tous débuter l’apprentissage du violon avec une barre ou tout du moins un support d’épaule. En effet, j’aurais pensé, de par leur expérience en tant que violonistes baroques, qu’ils proposent de commencer l’apprentissage sans coussin. Les raisons qu’ils m’ont délivrées m’ont donc fait revoir mes croyances et intuitions.

    De plus, j’ai été surprise de voir que la plupart de ces violonistes ne considère pas mal d’utiliser occasionnellement l’épaule gauche. L’approche de la musique baroque les a tous enrichis physiquement parlant, et leur a souvent permis d’avoir plus de liberté dans la tenue de l’instrument, de développer plus en profondeur certaines techniques (notamment celle du pouce gauche) et ainsi varier la posture et relâcher certaines pressions quand cela est possible.

    Malgré cela, la conciliation de la pratique moderne et baroque a souvent été difficile, forçant certains à rapprocher la posture de l’une à celle de l’autre, et à, par exemple, jouer avec l’aide d’une petite mentonnière en musique ancienne. Mais là où la question de l’authenticité peut se poser, plusieurs violonistes répondent que c’est surtout et avant tout la qualité de la musique, sa cohérence (et peut-être l’usage de

    boyaux et d’archets adaptés) qui priment, plutôt que la reproduction posturale « fidèle » aux sources historiques.

    La pratique de l’instrument a souvent créé des tensions pénibles voire de grosses douleurs, nécessitant la consultation de spécialistes de santé. Ces expériences ont finalement permis aux violonistes d’apprendre à mieux se connaître physiquement parlant, et ainsi prévenir certains maux par la pratique d’étirements, d’exercices ou de sport. Certains au contraire, même s’ils ne représentent pas la majorité, n’ont jamais eu de douleurs liées au violon. D’autres encore, ne font jamais d’étirements ou d’exercices physiques mais n’ont pour autant jamais de problème. Nous voyons bien que chaque individu est différent, et que ce qui marche pour l’un ne marche pas forcément pour l’autre. Tous finalement font ce qui fonctionne intrinsèquement pour eux, et non ce qui devrait fonctionner, selon des croyances générales ou mêmes des recherches scientifiques.

    Une majorité a également fait part de réticences vis-à-vis de l’enseignement de certains professeurs qu’ils ont côtoyés, imposant une seule façon de faire. En réaction à cela, ces violonistes prônent aujourd’hui une posture s’adaptant à chaque besoin et chaque morphologie.

    Enfin, les violonistes avec qui je me suis entretenue m’ont livré leur avis sur la posture idéale. Celle-ci n’existe tout simplement pas pour certains, pour d’autres, en revanche, elle est le fruit de longues années d’expérience, et comme le dit V15 avec beaucoup de sagesse, cette quête est un « voyage de la vie ».

    • Étude de terrain – enjeux et cas particuliers d’une classe de violon

    En plus des besoins immuables que requiert la tenue et la pratique du violon (axe horizontal, archet perpendiculaire aux cordes, justesse, puissance sonore, vibrato, etc.), chaque pédagogue ajoute à cela, et c’est bien normal, des éléments dans leur enseignement dont ils sont convaincus. Christophe Robert, l’un des violonistes et professeurs les plus historiquement informés que je connaisse – notamment dans la pédagogie du violon – est naturellement empli de convictions musicales et, pour ce qui nous intéresse, posturales.

    C’est d’ailleurs pour sa connaissance historique que je me suis dirigée instinctivement vers lui afin de lui demander d’être mon tuteur de travail d’étude personnel, ce qu’il a accepté.

    En plus de cela, j’ai également souhaité observer comment Christophe Robert enseigne la posture dans sa classe de violon en complément des retours directs qu’il m’avait fait, car je pense que la réalité du terrain met à l’épreuve les convictions pédagogiques des enseignants.

    1)    Pédagogie et constat du professeur

    Avant d’observer chaque cas particulier de sa classe de violon, Christophe Robert m’a fait part de quelques-unes de ses méthodes et opinions pédagogiques, et du constat qu’il a pu faire au fil du temps.

    Il se dit d’abord être efficace lors des tout premiers cours de violon avec les débutants. En effet, il arrive à faire exécuter aux élèves des éléments que d’autres professeurs ne parviennent pas à obtenir si vite, notamment concernant la tenue du violon (celle de l’archet reste effectivement plus compliquée à faire adopter correctement aux enfants). Ces éléments se traduisent par plusieurs exercices, notamment par des jeux d’équilibre (« l’équilibriste » de Paul Rolland111 utilisant une

    111 ROLLAND Paul, L’Enseignement du mouvement dans le jeu des cordes : techniques formatives et correctives pour le violon et l’alto, Sainte-Foy, ed. Presses de l’Université Laval, 1991, p. 87 (Traduit par Chantal Masson-Bourque d’après la première édition anglaise parue en 1974)

    balle de ping-pong à placer et maintenir entre la corde de Ré et Sol), des exercices de pizz en position de guitariste et de pizz main gauche. Malheureusement, il constate que ces éléments réalisés souvent avec succès lors des premiers cours sont finalement très durs à intégrer par les élèves sur le long terme.

    Concernant l’utilisation d’accessoires, Christophe Robert fait débuter dès que c’est possible sans coussin ni barre. Il a constaté en effet avec le temps que les élèves ayant commencé sans support d’épaule sont généralement ceux qui aujourd’hui ne sont pas contrariés physiquement, et inversement pour ceux qui ont débuté avec un support. Christophe n’est pour autant pas fermé quant à l’usage d’un coussin, surtout si cela permet de libérer un peu l’élève qui reste démuni et ne parvient pas à progresser dans la manière de tenir son instrument. Cela dit, Christophe reste convaincu que l’inconvénient est supérieur à l’avantage dans le recours à la barre, que ce soit sur le plan corporel ou musical.

    À propos des idées divergentes qu’il peut avoir avec d’autres professeurs, Christophe s’est fait la réflexion avec une collègue à lui qu’il valait peut-être mieux avoir tort avec la majorité que d’avoir raison avec la minorité. Cette pensée étant finalement la cause d’une addition d’éléments qu’il a pu constater durant son expérience en tant que pédagogue au sein d’un établissement. En effet, Christophe et certains autres professeurs se rendent compte qu’ils sont confrontés à une forte conformité générale. Par exemple, l’image du violoniste jouant avec une barre est si présente aujourd’hui que l’élève qui n’en utilise pas peut se sentir marginalisé, notamment face à ses camarades d’orchestre qui eux en utilise une (le contraire pouvant néanmoins arriver, c’est-à-dire que l’élève se sente fier d’être différent des autres).

    Christophe s’est également retrouvé face à de fausses excuses par rapport à sa manière d’enseigner. Concernant le vibrato par exemple, il s’est rendu compte que l’on dira d’un élève n’utilisant pas de barre et ne parvenant pas à vibrer correctement que cette difficulté de réalisation technique est causée justement par l’absence de support d’épaule, mais que si l’élève utilise bien une barre et ne parvient tout de même pas à vibrer, on dira alors de lui qu’il ne sait tout simplement pas vibrer.

    Enfin, Christophe m’a partagé la difficulté qu’il éprouve à composer avec ce qu’impose le programme de l’institution par rapport à ses convictions pédagogique : le fait par exemple de demander à l’élève de savoir vibrer alors que celui-ci ne sait peut- être même pas encore s’accorder correctement.

    2)    Cas particuliers

    Pour plus de clarté dans la succession des cas étudiés mais aussi pour un souci de discrétion, j’ai choisi de laisser anonymes les élèves que j’ai rencontrés. Je remplacerai alors leurs noms par un numéro précédé par la lettre « E » comme « élève ».

    Il y a déjà plusieurs réalités auxquelles on ne pense pas forcément mais qui ont un impact direct sur la qualité de l’enseignement, notamment postural.

    En effet, le jour où j’étais présente en tant qu’observatrice, E1 était arrivé quinze minutes en retard, il ne paraissait d’ailleurs pas plus préoccupé que ça par ce manque de ponctualité… Étant un élève en 1er cycle de violon, E1 ne bénéficie officiellement que d’une demi-heure de cours de violon par semaine, ce retard impose donc au professeur de condenser son enseignement du jour et empêche celui-ci de faire part à l’enfant d’une grande partie des remarques dont il aurait eu besoin.

    Par ailleurs, E1 a longtemps joué sur le violon de son frère car sa famille ne pouvait pas lui en fournir un. En plus de la grande difficulté que cela impose à l’élève de composer avec les temps de pratique de son aîné, E1 faisait régulièrement part à Christophe de la gêne que représentait pour lui la mentonnière centrale montée sur le violon, celle-ci lui faisant mal. Christophe se trouvait alors démuni, ne pouvant proposer une solution viable à son élève car le frère de celui-ci n’avait pas de souci avec cette mentonnière et en avait besoin. Toutefois, lors de ma journée d’observation, E1 a annoncé qu’il ne partageait plus le violon avec son frère. Manifestant toujours sa gêne par rapport à la mentonnière centrale, Christophe a donc pris l’initiative de tout simplement la lui enlever. E1 a poursuivi le cours du jour sans montrer aucune difficulté particulière due à la suppression totale de mentonnière.

    Parfois, il arrive aussi que ce soit au détour de l’enseignement posturale que le professeur s’aperçoit de caractéristiques physiques et proprioceptive de l’élève.

    Par exemple, Christophe se rendit compte que E2 avait une mémoire corporelle assez peu développée. En effet, cet enfant qui joue normalement avec une barre peut oublier régulièrement de la placer sur son violon. Il joue alors ainsi et ne se rend absolument pas compte durant son jeu qu’il manque quelque chose à son instrument. La barre ne signifie donc rien pour lui dans sa mémoire corporelle.

    Avec E3, Christophe s’aperçut que les problèmes de crispation ne sont pas toujours dus à un souci initial de raideur. En effet, ne comprenant pas très bien pourquoi les doigts de E3 étaient si crispés, Christophe voulu toucher la main gauche de son élève. Il se rendit compte avec surprise que E3 était pourvu d’une très grande laxité des mains, et non, comme soupçonné, d’une raideur corporelle. E3 essayait finalement de contrer cette laxité en appuyant fort ses doigts sur la touche, menant à un état de crispation.

    Au détour d’une gamme allant dans le suraigu réalisée par E4, Christophe constata qu’il n’était pas toujours possible de garder le pouce constamment en contact avec le manche, même sur sa partie se fixant au corps de l’instrument. En effet, V4 étant pourvu d’une main sensiblement petite, réaliser de manière convenable des notes dans le suraigu l’oblige à dégager son pouce du manche et à le plaquer contre le début de l’éclisse. Cela a pour conséquence d’imposer une tenue très ferme de la tête et de l’épaule puisque la main et le pouce ne peuvent plus participer au soutien du violon. Cela restant une situation exceptionnelle, ce cas particulier montre bien le souci que peuvent poser les différences morphologiques de chacun.

    Chez E5, qui joue sans coussin et a par ailleurs un pouce gauche très actif, j’ai pu observer que l’épaule gauche, bien que ne touchant point le dos du violon, a tendance à se tendre en se levant légèrement. Ceci renforce encore une fois ma conviction que la tenue du violon fait généralement lever instinctivement l’épaule gauche des violonistes.

    Enfin, j’ai pu écouter différentes explications et exercices que proposait Christophe Robert à deux de ses élèves pour essayer de prévenir ou de soigner des

    sensations douloureuses, et finalement rendre l’exécution instrumentale optimale sur le plan physique et musical.

    Christophe conseilla à E6 de relâcher ses épaules en lui proposant un exercice de respiration qui permet, en plus de détendre les trapèzes, de conserver un certain tonus corporel. Cet exercice consiste d’abord à se tenir bien droit (sans le violon dans les mains), puis à inspirer en remplissant bien ses poumons (en déployant alors bien le plexus solaire) pour ensuite expirer l’air emmagasiné en abaissant et reculant légèrement les épaules tout en gardant cette ouverture thoracique.

    Lorsque E7 arriva en cours, il fit part à Christophe d’une douleur ressentie au trapèze gauche lors d’un cours d’orchestre et lors de son travail personnel à la maison. Christophe lui exposa alors deux raisons potentielles à son mal-être : la première est que son corps n’est peut-être pas habitué à un travail intensif du violon, faisant apparaître des sensations proches des courbatures ; la deuxième, et la plus probable dans le cas de E7, est que ce dernier utilise mal son corps. En effet, l’élève tenait trop son coude gauche vers l’extérieur ce qui engageait un muscle de l’épaule le fatiguant à la longue. Christophe lui proposa alors, pour trouver la bonne position du coude (et de la main gauche par la même occasion), d’effectuer le placement « fa-do-sol-ré » de Geminiani112 aussi souvent qu’il le peut pour créer ainsi une nouvelle habitude posturale. En plus de cela, il plaça E7 face à un miroir en faisant suspendre un cordon à la crosse de son violon. L’élève devait alors positionner son coude bien à la verticale en prenant comme repère dans le miroir le cordon suspendu. Enfin, Christophe lui conseilla de toucher ses muscles de l’épaule gauche tout en changeant de position pour qu’il se rende compte par lui- même du moment où ceux-là se détendent ou se contractent.

    112 GEMINIANI Francesco, L’Art du Violon, Paris, nouvelle édition chez Sieber, 1751, p. 2 (Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

    L’étude de ce terrain m’a permis de me rendre compte de certaines réalités qui influent souvent grandement sur la qualité de l’enseignement posturale (la ponctualité des élèves, leur situation familiale, la contrainte des programmes), en plus de m’éveiller à certaines techniques pédagogiques tout en essayant de comprendre les points de vue abordés par Christophe Robert. J’ai maintenant d’autant plus conscience de la tâche à laquelle le professeur doit s’atteler pour essayer de concilier au mieux ses convictions et la réalité du terrain.

    C.   Conclusion

    Au cours de ce travail, nous avons pu confirmer que le violon a en effet soulevé de tout temps des questionnements en lien avec sa tenue, laissant aux violonistes contemporains de chaque époque le soin d’exposer leur avis sur la question. Cela a mis en lumière des nuances plus ou moins marquées à propos de la posture des différents instrumentistes ainsi que sur l’usage du coussin et de la mentonnière, accessoires qui, depuis leur apparition durant la première moitié du XIXe siècle, ont été progressivement adoptés, pour en définitive faire partie quasi-intégrante de l’image du violon.

    L’interprétation sur instruments anciens, suggérant alors une pratique sans mentonnière ni coussin, mène également à des réflexions de la part des violonistes d’aujourd’hui. Elle appelle en effet à une technique spécifique de la main gauche pour permettre à l’instrumentiste de libérer l’emprise de la tête sur le violon. Mais le développement de cette technique est rarement abordé de manière aisée par les violonistes ; en effet, c’est parfois le changement de tout un ensemble de réflexes dont il est question, ce qui met parfois les musiciens dans des situations difficiles, notamment quand il s’agit de concilier la pratique des deux répertoires sur les violons adaptés. Ces artistes ont donc chacun trouver des solutions différentes à cela, révélant ainsi une richesse de posture et d’avis qui m’ont particulièrement intéressée.

    Considérant la pédagogie comme un élément essentiel à la compréhension des difficultés réelles que représente la tenue du violon, c’est par le retour d’expérience de plusieurs violonistes ainsi que par l’étude d’une classe de violon que j’ai pu me rendre compte de celles-ci. En effet, ne pouvant constater la réalité du terrain à travers l’étude des méthodes de violon, j’ai pu observer une partie de celle-ci en assistant aux cours de violon dispensés par Christophe Robert.

    Grâce à cette immersion, et grâce aux entretiens que j’ai menés, je me suis bien rendue compte qu’enseigner la tenue du violon est une mission fort complexe à laquelle la majorité des enseignants d’aujourd’hui (d’après mon expérience et les avis partagés par mes différents interlocuteurs) prête de plus en plus attention. Cela permet ainsi aux élèves de développer un rapport le plus sain possible avec leur instrument.

    L’un des sujets qui m’intéressaient le plus à propos de la tenue du violon était celui du rôle de l’épaule gauche. En effet, j’ai souvent entendu que celle-ci devait être basse, mais personnellement, j’ai peiné durant toute ma pratique à ne pas l’engager excessivement, et c’est par les entretiens menés et l’étude de terrain que j’en suis venue à cette conclusion : lever l’épaule gauche est une action quasiment instinctive. Si elle n’est pas remarquée et remplacée par une technique de la main gauche ainsi que par l’appui du maxillaire sur la mentonnière – quand on parle de jeu moderne – ce rehaussement perdurera, impactant la physiologie du violoniste d’une façon plus ou moins importante selon les cas.

    Cela étant dit, j’avais développé au cours des années un sentiment de culpabilité vis-à-vis de mes professeurs qui me conseillaient de ne pas hausser l’épaule et de ne pas placer mon pouce gauche trop en arrière. N’y parvenant pratiquement pas, c’est dans une certaine tristesse et anxiété que je m’étais enfermée, accroissant alors les tensions physiques que je pouvais ressentir.

    Depuis peu, après avoir réellement commencé un travail sur moi, que ce soit physiquement ou psychologiquement, j’ai appris à prendre du recul sur mes sensations et émotions.

    Ma recherche personnelle ainsi que les éléments collectés dans ce présent travail ont permis de répondre aux questions qui en étaient inconsciemment à l’origine :

    • Jusqu’à quel point faut-il se soucier de ce que l’on nous dit de faire ?
    • Jusqu’à quel point faut-il se préoccuper de nos tensions ?

    Je pense alors que c’est finalement notre expérience, composée de bons et mauvais choix, d’échecs et de réussites, qui répondra à cela.

    La connaissance de soi, de notre mental comme de notre corps, est un long chemin à parcourir. Les moyens pour y parvenir sont divers, mais il est clair que les échanges avec nos proches, nos professeurs, les professionnels de santé et nos élèves sont autant d’éléments à prendre en compte que ceux de notre ressenti intérieur.

    Aujourd’hui, je me sens plus sereine vis-à-vis des autres et de moi-même concernant ma posture, et la relation que j’ai avec mon violon est plus intime.

    Finalement, je n’ai qu’une seule hâte : continuer à me poser des questions, à prendre soin de moi, à évoluer, pour en définitive continuer à partager par la musique ce qu’il y a de plus cher à mes yeux : des émotions.

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    • SAINT-SEVIN L’ABBÉ Joseph-Barnabé (dit L’Abbé le Fils), Principes du Violon, Paris, édité chez l’auteur et Le Clerc Marchand, 1761
    • SPOHR Louis, Méthode de violon, Vienne, Tobias Haslinger, 1832 (traduction par Fabien Roussel en 2017)
    • SZILVAY Géza, L’ABC du violon : Manuel pour les professeurs et les parents, Helsinki, éd. Fennica Gehrman – Colourstrings collection, 2019 (traduction par Nathalie Wizun)
    • TARADE Théodore Jean, Traité du Violon, Paris, édité chez Melle Girard, 1774
    • VAN DE VELDE Ernest, Le petit Paganini, Tours, éd. Van de Velde, 1960
    • VERACINI Francesco Maria, Sonate Accademiche a Violino Solo e Basso, Londres et Florence, édité chez l’auteur, 1744
    • VERCHEVAL Henri, Dictionnaire du Violoniste, Paris et Saintes, respectivement à la librairie Fischbacher et chez l’auteur, 1923

    ANNEXES

    CODDE Pieter Jacobsz (1599-1678), Elegant company making music, date inconnue  

    Annexe 1 :

    113

    113 CODDE Pieter Jacobsz (1599-1678), Elegant company making music, date inconnue, huile sur toile, 31,4 x 41 cm, New York, propriété de Sotheby’s New York (photographie fournie par commons.wikimedia.org https://commons.wikimedia.org/wiki/File:PIETER_CODDE_AMSTERDAM_1599_-

    _1678_ELEGANT_COMPANY_MAKING_MUSIC.jpg – consulté le 4 février 2022)

    Annexe 1 : (suite)

    114

    Zone de Texte: DE HOOCH Pieter, A Musical Party in a Courtyard, 1677

    114 DE HOOCH Pieter, A Musical Party in a Courtyard, 1677, huile sur toile, 83,5 x 68,5 cm, National Gallery, Londres (photographie fournie par fr.wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Musical_Party_in_a_Courtyard_by_Pieter_de_Hooch.jpeg                                                                              – consulté le 4 février 2022)

    Annexe 1 : (suite)

    115

    Zone de Texte: VOIRIOT Guillaume (1713-1799), A young lady in a light-blue silk dress playing a violin, date inconnue

    115 VOIRIOT Guillaume (1713-1799), A young lady in a light-blue silk dress playing a violin, date inconnue, huile sur toile, 92 x 72 cm, lieu d’exposition inconnu (photographie fournie par irushonok.livejournal.com

    – https://irushonok.livejournal.com/3345170.html – consulté le 4 février 2022)

    Annexe 1 : (suite)

    116

    116 DELOBBE François-Alfred, La jeune musicienne, 1876, huile sur toile, 71,8 x 100,0 cm, collection particulière, lieu inconnu (photographie fournie par fr.wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Delobbe_the_young_musician.jpg – consulté le 4 février 2022)

    Annexe 1 : (suite)

    117

    117 AMÉRICO Pedro, The rebec player, 1884, huile sur toile, 87,6 x 60,0 cm, Museu Nacional de Belas Artes, Rio de Janeiro (photographie fournie par fr.wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Pedro_Américo_-_A_rabequista_árabe_-_1884.jpg – consulté le 4 février 2022)

    Annexe 1 : (suite)

    118

    118 VAN DER PAS Vincent, Street musician performs at Djemaa el Fna square in the old city of Marrakech, 2010, photographie disponible sur fr.wikipedia.org – https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Street_musician_Marrakech_MOROCCO_April_2010.jpg – consulté le 4 février 2022)

    Annexe 2 :

    Annexe 2 : (suite)

    Annexe 2 : (suite)

    Débutant le violon à l’âge de 6 ans, Valentine Pinardel grandit et évolue au sein d’une famille musicienne. L’enthousiasme et l’encouragement dont ont fait preuve ses professeurs durant son apprentissage lui ont permis de développer sa confiance intérieure, ainsi que de lui faire réaliser ce qui représente sa motivation première à l’exécution musicale : le partage émotionnel.

    C’est avec ce désir que Valentine gravit les échelons ; allant de son DEM obtenu à Paris à un cycle de perfectionnement au CRR de Saint-Maur-des-fossés, elle intègre finalement le CNSM de Paris en 2017 dans la classe de Stéphanie-Marie Degand. Toujours dans cette idée musicale de l’émotion avant toute chose, et encouragée par sa professeur, Valentine découvre le répertoire ancien durant ses études au Conservatoire : elle y décèle un terrain de jeu et de sensibilités inépuisable dont elle tombe littéralement amoureuse. Cet attachement tout particulier à la musique ancienne l’anime à jouer dans de nombreux ensembles, ce qui lui permet de se perfectionner avant d’intégrer la classe de violon baroque de François Fernandez en septembre 2021 au CNSMDP.

    C’est donc grâce à ce parcours que Valentine s’épanouit professionnellement, parallèlement à ses études, dans des projets très divers et remplis de sens. En effet, en plus d’une activité pédagogique régulière au sein de la Ville de Paris, elle se produit dans différents orchestres et ensembles comme celui de l’Opéra Royal de Versailles, Les Siècles, Les Arts Florissants (en tant que Junior), Les Nouveaux Caractères, La Diane française ainsi que l’Orchestre de Paris (en collaboration avec le Conservatoire de Paris). Elle fait la rencontre très enrichissante de nombreux chefs et musiciens (tels que François-Xavier Roth, Leonardo García Alarcón, Thomas Hengelbrock, Michel Legrand, Sébastien Daucé, Christophe Coin, Philippe von Steinaecker, Jean-Claude Casadesus, Bruno Mantovani – violon solo sous sa baguette dans Ma Mère l’Oye de Ravel notamment – ou encore Stefan Plewniak) et de solistes marquants (tels que Svetlin Roussev, François Salque, Anne Gastinel, Franco Fagioli, Thomas Ospital, Romain Leleu, Guillaume et Marie Chilemme, MIKA, Jakub Józef Orliński, et Samuel Mariño). Par ces opportunités, Valentine aura l’occasion de jouer dans de merveilleux endroits tels que la Philharmonie de Paris, la Seine Musicale, la salle Gaveau et la salle Cortot, le Château de

    Versailles, et bien d’autres lieux encore.

    À travers ces projets de musique classique-romantique, de musique ancienne ainsi que de concerts et enregistrements de musique pop-rock dont elle est sensible et attachée depuis son plus jeune âge, Valentine n’a qu’une hâte : continuer sur cette lancée.

  • Où sont les compositrices ?

    https://www.conservatoiredeparis.fr/fr/actualites/ou-sont-les-compositrices

    Alors que la lutte pour l’égalité femmes / hommes occupe plus que jamais le devant de la scène, comment expliquer que les créatrices en général et les compositrices en particulier restent trop souvent absentes ou sous-représentées dans les programmations institutionnelles ? Pour tenter d’apporter à cette question des éléments de réponse, nous avons proposé à des étudiantes et des étudiants du Conservatoire – actuel·les ou récemment diplômé·es – de s’entretenir avec la chercheuse et enseignante Marianne Chauvin. La compositrice Imsu Choi et les étudiantes en cycle supérieur de musicologie Élisa Constable et Léa Chambon se sont prêtées au jeu. Dialogue à bâtons rompus.

    Marianne Chauvin

    Les acteurs et actrices du monde musical d’aujourd’hui et de demain – interprètes, futur·es enseignant·es, compositeurs et compositrices, chargé·es de programmation… – sont parmi vous, qui étudiez au CNSMDP ou en êtes jeunes diplômées. À ce titre, que diriez-vous de la place accordée aux compositrices dans les institutions où s’exercent ces métiers ?

    Imsu Choi

    Il s’agit d’une grande question, merci d’être venue ouvrir ce dialogue avec nous ! Quand j’étais étudiante au Conservatoire, je ne me la posais pas forcément, mais depuis que je suis diplômée et engagée dans ma vie professionnelle de compositrice, j’y suis devenue attentive car je me rends compte que les programmations de nombreuses institutions ne reflètent pas l’existence et la diversité des créatrices et ne rendent pas justice à la qualité de leur travail.

    Élisa Constable

    Beaucoup d’étudiants de conservatoire pensent encore que la question du genre n’est pas légitime. Mais ces voix se manifestent dans les départements où les étudiantes sont particulièrement peu nombreuses. Il serait aussi intéressant de mettre en regard le nombre d’enseignantes et le nombre d’étudiantes pour chaque discipline.

    Marianne Chauvin

    Lucie Prod’homme raconte que quand elle est devenue professeure de composition au CRR de Perpignan, tout à coup le nombre de femmes inscrites dans cette discipline a significativement augmenté ; et depuis, les classes de composition de ce conservatoire comptent autant d’étudiantes que d’étudiants.

    Élisa Constable

    Avoir des modèles auxquels s’identifier est décisif, qu’il s’agisse de choisir un instrument ou ­d’apprendre la composition ! Un autre enjeu concerne les répertoires enseignés : on dispose d’une quantité incalculable d’enregistrements d’œuvres de compositeurs, mais on a peu de choix pour celles des compositrices.

    Marianne Chauvin

    J’ai une anecdote qui illustre à quel point nous sommes pétri·es du répertoire étudié pendant notre formation, écrit principalement par des hommes : il y a deux ans, l’Université de Tours m’a confié en urgence l’initiation au commentaire d’écoute à la suite d’un désistement. J’ai dû construire un TD en quelques jours, à partir de supports de cours de personnes qui avaient déjà enseigné cette discipline, en choisissant, pour des raisons pédagogiques, des extraits issus du canon de la musique savante occidentale. La veille de la première séance, en passant en revue ce que je diffuserais le lendemain, j’ai réalisé que parmi toutes les œuvres que j’avais préparées, une seule avait été écrite par une femme. J’avais beau être spécialisée dans le genre en musicologie, travailler avec des compositrices, collaborer avec des musicien·nes pour mettre en œuvre des programmations paritaires, j’avais sans m’en rendre compte conçu un cours sans compositrices. La nuit suivante a été consacrée à le remanier pour qu’il comporte autant d’œuvres écrites par des femmes que par des hommes. Ce qui montre que c’était faisable !

    Léa Chambon

    Il est vrai qu’on n’étudie pas, ou peu, le répertoire écrit par des femmes dans les classes d’instrument ou de formation musicale. Un professeur d’histoire de la musique du CRR dans lequel j’étudiais il y a quelques années avait pris ce problème à bras-le-corps et consacré un cours à la question de savoir s’il était essentialisant de dédier la moitié de l’année aux compositrices. J’avais alors réalisé qu’il s’agissait de la première fois qu’on m’en parlait ! Mais… se demanderait-on d’un programme où seuls des hommes sont joués s’il est essentialisant ? [rires]

    Marianne Chauvin

    Ce problème dépasse la question du genre, j’ai continué à modifier mon cours pour qu’y figurent aussi des œuvres de musique savante occidentale écrites par des personnes non blanches.

    Imsu Choi

    Étant moi-même compositrice, je suis sensible au fait qu’on en parle et aux enjeux que cela recouvre.

    Marianne Chauvin

    Consacrer un cours aux compositrices selon l’angle de leurs trajectoires et de leur effacement en tant que résultat d’un phénomène historique n’est pas essentialisant. Florence Launay observe que dès qu’une compositrice décède, « ses œuvres disparaissent du répertoire et ses activités sont éradiquées des mémoires 1 ». Elle donne l’exemple de Louise Farrenc, compositrice reconnue de son vivant qui gagna des prix, fut jouée sur de grandes scènes, est présentée dans les ouvrages du XIXᵉ siècle comme pianiste, compositrice, pédagogue et musicologue 2. Or au siècle suivant, dans l’encyclopédie Fasquelle par exemple 3, elle n’a plus droit qu’à quelques lignes en tant que membre d’une famille de musiciens ; l’essentiel de l’article est consacré à Aristide Farrenc alors qu’il est devenu éditeur musical pour publier l’œuvre de sa femme. Et ce n’est que lors d’un semestre de licence passé à York en 2018 que j’ai pour la première fois entendu parler des Lieder de Fanny Hensel : il n’en avait été question dans aucun des cours d’histoire de la musique que j’avais eus depuis le lycée. De retour en France, j’ai demandé à un musicologue spécialiste du XIXᵉ siècle s’il connaissait Fanny Hensel. Ce nom lui disait quelque chose, mais il ne voyait pas qui elle était.

    Imsu Choi

    Cela me fait penser à Yvonne Loriod, mieux connue comme muse de Messiaen et copiste de ses partitions que comme compositrice. Quelques-unes de ses pièces seront créées cette année seulement au Festival Messiaen !

    Élisa Constable

    Quand tu construis un cours, Marianne, trouves-tu plus ardu d’atteindre une parité dans le répertoire contemporain ou dans le répertoire ­historique ?

    Marianne Chauvin

    Pour le répertoire contemporain c’est facile : je connais beaucoup de compositrices et je collabore avec ­l’ensemble PTYX qui joue et enregistre leurs œuvres. Pour celles du passé, en revanche, on dispose d’outils comme Demandez à Clara4, mais il n’existe pas toujours d’enregistrement de ces pièces, ou d’enregistrement de qualité, ce qui pose un problème pour les proposer en commentaire d’écoute… On y arrive néanmoins : on cherche des captations de concerts ou d’auditions, et on intègre alors au commentaire le critère de la qualité de l’enregistrement, qui est significative.

    Élisa Constable

    Le nom de nos salles de cours est aussi symptomatique et partie prenante du problème 5 : n’y voyant pas de compositrices, peu de petites filles se projettent dans ce métier.

    Marianne Chauvin

    Les institutions englobent aussi la radio – je crois que Création mondiale, produit par Anne Montaron, est un cas unique d’émission paritaire sur France Musique –, les organismes de subventions – comme la Maison de la Musique contemporaine, qui porte un concours de ­composition 6 – et les salles de concerts.

    Léa Chambon

    Connaît-on la part des compositrices dans les programmes de concerts ?

    Marianne Chauvin

    Le 8 mars dernier, Héloïse Luzzati a présenté une étude réalisée par Elles-Women Composers sur les programmations françaises pour 2022 - 2023 7 : 3 400 programmes de maisons d’opéra, de théâtres et de 104 festivals ont été compulsés, soit 15 000 œuvres. Ce travail montre que les compositrices représentent 6,4 % du nombre de pièces programmées et 4 % si l’on s’intéresse à la durée des œuvres. Luzzati précise que l’opéra est particulièrement concerné parce qu’on manque d’identifications et d’enregistrements de compositrices actives en même temps que les compositeurs dont les œuvres constituent le canon. L’analyse des causes soulève que des moyens moins importants sont alloués aux femmes. Comparer, dans une même institution, les créations d’opéras contemporains écrits par des hommes ou par des femmes révèle, en effet, des disparités économiques en défaveur des compositrices : effectifs moins importants, salles plus exiguës…

    Imsu Choi

    Cela me fait penser à la prochaine saison de l’Opéra de Paris, sans compositrice ni metteuse en scène ou librettiste. À Aix-en-Provence, j’ai participé à un atelier destiné aux créatrices, dans lequel trois Néerlandaises avaient déjà travaillé avec le Dutch National Opera alors qu’elles étaient à peine plus âgées que moi. Je m’imaginais difficilement dans leur situation, travaillant à l’Opéra de Paris !

    Marianne Chauvin

    L’absence de compositrices dans les programmations contribue au sentiment d’illégitimité ressenti par les femmes. Là encore, les rôles modèles sont cruciaux ; cela change les choses de se dire : « d’autres femmes avant moi ont exercé ce métier, j’y ai donc ma place. » On sait que Clara Schumann fut confrontée à ce sentiment d’illégitimité parce qu’elle ignorait qu’il y avait eu des compositrices avant elle. Quand j’étudiais au conservatoire à la fin du siècle dernier [rires], une de mes amies rêvait de devenir cheffe d’orchestre, mais son professeur de violon, qui enseignait aussi la direction, disait que ce n’était pas un métier pour une femme ; sans modèle, quel argument lui opposer ? Aujourd’hui elle pourrait citer des noms de cheffes d’orchestre. C’est pareil pour les compositrices. Et leur effacement est renforcé par l’idée que, comme les femmes ont été entravées, elles n’ont pas pu devenir compositrices, et il serait donc inutile de les chercher.

    Élisa Constable

    Les modèles sont d’autant plus importants qu’on connaît les difficultés des femmes à concilier parcours personnel et professionnel. Se dire : « si elle l’a fait alors qu’elle avait des enfants, je peux y arriver aussi », créer des espaces d’échanges avec d’autres femmes à qui on peut demander comment elles ont traversé telle ou telle situation fait partie des leviers.

    Léa Chambon

    La question des moyens financiers rappelle ce qui se passe à Roland Garros : on ne programme pas les matchs féminins le soir au prétexte que le tennis féminin est moins rentable. Peut-être pourrait-on aussi s’appuyer sur l’expérience du milieu cinématographique et du collectif 50 / 50.

    Marianne Chauvin

    Ces similitudes montrent le caractère systémique de situations qui affectent les milieux artistiques comme sportifs, avec des arguments et réponses comparables lorsqu’on révèle les discriminations ou VSS 8 qui nuisent aux carrières des femmes.

    Imsu Choi

    Parmi les obstacles rencontrés dans nos parcours de formation, il est difficile de savoir ce qui relève d’une anecdote personnelle ou d’un phénomène général.

    Marianne Chauvin


    Une compositrice qui porte un prénom majoritairement masculin, Stéphane Bozec, fait le même constat. Lors d’un concours de composition qu’elle avait remporté, quand elle vint chercher son prix, les membres du jury étaient stupéfaits, ils pensaient avoir primé un homme. Elle explique que, sans en avoir la preuve, il lui est arrivé de penser que porter ce prénom avait pu lui être utile. Ce qui est intéressant avec les anecdotes personnelles est de les comparer à celles d’autres personnes qui ont le même profil que nous ; on réalise parfois que ces anecdotes se répètent, ce qui permet d’identifier un phénomène systémique.

    Léa Chambon

    Quand, sur quinze personnes, on n’est que deux ou trois femmes dans une classe, cela procure un sentiment difficile à décrire, comme une chappe, comme si le neutre était masculin.

    Imsu Choi

    Je suis d’accord, j’ai aussi vécu cela ! Lors de l’entretien final du concours de composition, quand on m’a demandé comment je voyais ma vie professionnelle, j’ai répondu que j’aimerais vivre en étant compositrice. Mais on m’a alors demandé si je connaissais quelqu’un qui exerçait cette profession. J’ai cité Unsuk Chin, grâce à qui j’ai eu un modèle même si je n’avais pas de contact avec elle. Mais je me suis demandé si l’on posait la même question aux hommes.

    Marianne Chauvin

    Quelle est la part de femmes dans les classes de composition au CNSM aujourd’hui ?

    Imsu Choi

    Chaque année il y a quelques étudiantes. Quand je suis entrée en licence j’étais la seule. Je ne crois pas en avoir été choquée car j’avais peut-être l’idée inconsciente qu’il y avait peu de femmes dans ce domaine. Dans le cursus que j’ai intégré cette année à l’Ircam, nous approchons la parité : nous sommes 4 femmes et 6 hommes. Mais atteindre la parité dans les concours professionnels dépend aussi, en amont, d’un rééquilibrage entre le nombre d’étudiantes et étudiants qui fréquentent les classes de composition.

    Marianne Chauvin

    Il faut aussi parler du modèle que représente la présence, pour la première fois, d’une femme à la tête du CNSMDP !

    Imsu Choi

    Cette arrivée a été quelque chose de fort. La présence de la directrice lors des concerts de la classe de composition, ou parfois pendant quelques minutes de répétition, m’a donné le sentiment d’être soutenue.

    Léa Chambon

    S’imaginer directrice du Conservatoire reste difficile, même si c’est moins inconcevable désormais. Avant même cela, tant de marches à franchir, de blocages à surmonter demeurent. Comme pour s’imaginer directrice de département.

    Marianne Chauvin

    Peut-être, pour conclure, auriez-vous envie de partager ce que cela vous fait d’échanger sur ces questions ?

    Léa Chambon

    De tels espaces de dialogue sont précieux parce qu’on s’y construit aussi en tant que citoyen·ne pour relier ce qu’on étudie aux valeurs qui nous animent.

    Imsu Choi

    Je trouve cela précieux moi aussi ! On voit que parler de la place des compositrices dépasse largement la seule question des femmes.

    Élisa Constable

    Je pense que ces espaces d’échanges sont essentiels, ils permettent de se soutenir, de s’instruire, de se confronter à d’autres points de vue et d’envisager de nouvelles perspectives ensemble.

    Propos recueillis par Marianne Chauvin

    Notes

    1. Florence Launay, Les Compositrices en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2006, p. 16. ↩︎
    2. François-Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens, 3, 2e éd., Paris, Firmin Didot, 1878, p. 186-188. ↩︎
    3. François Michel, François Lesure & Vladimir Fédorov (dir.), « Farrenc », Encyclopédie de la musique, Paris, Fasquelle, 1958, p. 26. ↩︎
    4. presencecompositrices.com/que-demander-a-clara/  ↩︎
    5. Voir Hyacinthe Ravet, « Les noms du commun », site internet du Conservatoire de Paris ↩︎
    6. Le grand prix lycéen des compositeurs, fondé en 2000 par La Lettre du musicien, est devenu SuperPhoniques en 2024 avec, pour la 1re fois, une participation paritaire en termes de candidat·es. ↩︎
    7. Voir podcast France musique du 8 mars 2024 : « Quelle est la place des compositrices dans les programmes de concerts en France ? » ↩︎
  • Les risques auditifs des musiciens

    Les musiciens professionnels ou amateurs font face à des niveaux sonores élevés lors de leurs pratiques, que ce soit lors des répétitions, des concerts ou de l’enregistrement. Cette exposition récurrente à des sons intenses comporte des risques avérés pour leur audition et peut mener à des dommages auditifs irréversibles. Cet enjeu de santé publique mérite une attention particulière de la part des acteurs du monde musical, des autorités sanitaires et des pouvoirs publics.

    1. Caractéristiques d’une audition saine

    Une audition considérée comme parfaite se caractérise par une sensibilité sur l’ensemble du spectre audible, soit de 20 Hz à 20 kHz chez l’adulte. Cette plage de fréquences permet de percevoir la richesse harmonique des sons musicaux. De plus, une bonne audition se traduit par une perception nette des sons, sans distorsion ni fatigue auditive, même à des niveaux sonores élevés.

    A noter que lors de la réalisation d’un audiogramme chez un médecin, la plage de fréquences testée est généralement comprise entre 125 Hz et 8 kHz, les fréquences comprises en dessous ou au-delà n’ayant pas d’impact majeur pour la vie courante de la majorité des gens en termes de compréhension de la parole ou d’audition des sons du quotidien.
    En tant que professionnel de la musique, un audiogramme standard ne vous donne ainsi pas toutes les clés pour analyser précisément vos éventuelles déficiences d’audition.

    2. Impacts auditifs de la pratique musicale

    Les études menées auprès de différentes populations de musiciens ont permis de mettre en évidence les principaux impacts sur leur audition. Ainsi, on observe une prévalence accrue de troubles tels que les acouphènes, l’hyperacousie et les pertes auditives, en comparaison avec la population générale.

    2.1. Les acouphènes

    Les acouphènes se définissent comme la perception d’un son, d’un sifflement ou d’un bourdonnement dans une ou les deux oreilles, en l’absence de toute source sonore externe. Ce phénomène est très fréquent et touche environ 15% de la population générale contre 50 à 75% des musiciens. Selon une étude finlandaise, 41% de ceux qui jouent en orchestre souffrent d’acouphènes intermittents après les répétitions et 18% après avoir joué seul.
    (Institut Finlandais de Santé professionnelle, Hôpital Universitaire de Tampere, Finlande, via l’Agence Européenne pour la sécurité et la santé au travail)

    Les acouphènes peuvent avoir de multiples causes, le plus souvent liées à des dommages au niveau de l’oreille interne. Parmi les principales causes, on peut citer :

    • L’exposition à des bruits trop intenses, comme ceux rencontrés dans le milieu musical, qui peuvent endommager les cellules ciliées de la cochlée.
    • Certaines pathologies de l’oreille interne, comme la maladie de Ménière.
    • Des traumatismes auditifs, des infections ou des prises de certains médicaments ototoxiques.
    • Le vieillissement naturel de l’audition (presbyacousie).
    • Des facteurs psychologiques comme le stress ou l’anxiété.

    Lorsque les cellules ciliées de l’oreille interne sont endommagées, elles envoient des signaux électriques anormaux au cerveau, qui les interprète comme un son, donnant ainsi naissance aux acouphènes.

    Il n’existe malheureusement pas de traitement curatif unique contre les acouphènes, mais différentes approches permettent d’en soulager les effets :

    • Le port de protections auditives pour éviter toute nouvelle aggravation
    • Des thérapies sonores visant à « masquer » les acouphènes par d’autres sons
    • Des traitements médicamenteux pour réduire l’hyperexcitabilité neuronale
    • Des thérapies cognitivo-comportementales pour mieux gérer le stress lié aux acouphènes

    L’objectif principal est d’aider le patient à mieux vivre avec ses acouphènes et à en réduire l’impact sur sa qualité de vie.

    2.2. L’hyperacousie

    L’hyperacousie se définit comme une intolérance et une réaction exagérée à des sons d’intensité pourtant modérée. Elle se manifeste par une grande sensibilité et un inconfort, voire de la douleur, face à certains bruits du quotidien. L’hyperacousie concerne quant à elle 6 à 15% de la population générale, mais jusqu’à 45% des musiciens.

    L’hyperacousie a généralement pour origine des dommages au niveau de l’oreille interne, souvent liés à une exposition sonore excessive. Parmi les principales causes, on peut citer :

    • Les traumatismes auditifs, comme ceux rencontrés chez les musiciens, qui endommagent les structures de l’oreille interne.
    • Certaines pathologies de l’oreille interne, comme la maladie de Ménière ou le syndrome de Tullio.
    • Des infections ou des inflammations de l’oreille moyenne ou interne.
    • La prise de certains médicaments ototoxiques.
    • Le vieillissement naturel de l’audition (presbyacousie).

    Ces atteintes de l’oreille interne perturbent le fonctionnement normal du système auditif, rendant la personne hypersensible à des sons pourtant considérés comme normaux.

    L’hyperacousie a un impact majeur sur la qualité de vie des personnes touchées. Les bruits du quotidien (conversation, bruits de vaisselle, moteurs, etc.) peuvent devenir extrêmement pénibles, voire insupportables. Cela entraîne souvent un isolement social, des troubles du sommeil et une détresse psychologique importante.

    De même que pour les acouphènes, il n’existe pas de traitement curatif unique, mais différentes approches permettent de soulager les effets de l’hyperacousie :

    • Le port de protections auditives adaptées pour limiter l’exposition aux sons
    • Des thérapies sonores de « reconditionnement » pour désensibiliser progressivement l’audition
    • Des traitements médicamenteux pour réduire l’hyperexcitabilité du système auditif
    • Des thérapies cognitivo-comportementales pour mieux gérer le stress lié à l’hyperacousie

    2.3. Les pertes auditives

    On estime qu’environ 16% de la population générale souffre de troubles de l’audition, alors que cette proportion atteint 45 à 58% chez les musiciens.
    Ces atteintes se caractérisent souvent par une perte de l’acuité auditive dans les hautes fréquences, affectant la perception des sons aigus et la compréhension de la parole.
    Elles sont d’autant plus précoces que l’exposition sonore est intense et prolongée au fil de la carrière du musicien.

    Les niveaux sonores rencontrés lors des répétitions ou des concerts atteignent régulièrement des pics supérieurs à 100 décibels, seuil à partir duquel des dommages irréversibles peuvent survenir. De plus, la nature même de la pratique musicale, avec des variations brusques de volume, amplifie les risques en sollicitant de manière extrême les capacités d’adaptation de l’oreille.

    2.4. La distorsion auditive

    La distorsion auditive est une pathologie complexe qui se caractérise par une altération de la perception des sons. Les personnes atteintes ont l’impression que les sons qu’elles entendent sont  » tordus « ,  » déformés  » ou  » distordus « . Cette altération de la qualité sonore peut concerner aussi bien la hauteur, le timbre que l’intensité des sons perçus.

    Les causes de la distorsion auditive sont multifactorielles et peuvent impliquer différents mécanismes au niveau de l’oreille et du système auditif :

    • Dommages des cellules ciliées de la cochlée suite à une exposition sonore excessive
    • Problèmes de transmission du signal auditif le long des voies nerveuses auditives. Des lésions ou des dysfonctionnements au niveau du nerf auditif ou du cortex auditif peuvent être à l’origine de distorsions
    • Troubles de l’oreille interne comme la maladie de Menière, qui affectent l’équilibre des fluides et perturbent la mécanique cochléaire
    • Vieillissement naturel de l’audition (presbyacousie) avec une détérioration progressive des structures auditives
    • Certaines pathologies neurologiques comme la sclérose en plaques peuvent également provoquer des distorsions auditives

    Les musiciens, par leur exposition répétée à des niveaux sonores élevés tout au long de leur carrière, sont plus touchés que la moyenne par cette pathologie. Les personnes souffrant de distorsions auditives éprouvent de grandes difficultés dans leur vie quotidienne. Elles peuvent avoir des problèmes pour comprendre la parole, apprécier la musique ou simplement localiser correctement les sources sonores. Cela entraîne souvent un isolement social et des troubles psychologiques comme l’anxiété ou la dépression.

    Il n’existe pas de traitement unique contre la distorsion auditive, mais différentes approches permettent d’en soulager les effets :

    • Le port de prothèses auditives ou d’implants cochléaires pour rétablir une perception sonore plus naturelle
    • Des thérapies de rééducation auditive pour réapprendre à traiter correctement les informations sonores
    • Des thérapies cognitivo-comportementales pour mieux s’adapter à cette altération auditive
    • Dans certains cas, des traitements médicamenteux peuvent être prescrits pour réduire les symptômes

    2.5. Niveaux d’exposition sonore en fonction des instruments

    On sous-estime souvent le niveau sonore produit par les instruments de musique.
    Pour avoir quelques repères préalables, à titre de comparaison, voici quelques données :

    • Niveau sonore moyen à proximité directe d’un avion en phase de décollage : 110-120 dB
    • Niveau sonore maximal au plus fort de la poussée des réacteurs : jusqu’à 130-140 dB
    • Le seuil de la douleur auditive se situe autour de 120-130 dB
    • Un marteau-piqueur situé à 1 mètre de distance produit environ 100-110 dB

    Ceci étant posé, voici le niveau moyen et pics sonores enregistrés pour les principaux instruments de musique.

    Instruments à cordes :

    • Violon : niveau moyen de 70-90 dB, pics jusqu’à 95 dB
    • Alto : niveau moyen de 70-90 dB, pics jusqu’à 95 dB
    • Violoncelle : niveau moyen de 75-95 dB, pics jusqu’à 100 dB
    • Contrebasse : niveau moyen de 80-100 dB, pics jusqu’à 105 dB

    Instruments à vent :

    • Flûte : niveau moyen de 80-95 dB, pics jusqu’à 100 dB
    • Hautbois : niveau moyen de 85-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
    • Clarinette : niveau moyen de 85-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
    • Basson : niveau moyen de 85-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
    • Saxophone : niveau moyen de 85-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
    • Cor : niveau moyen de 90-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
    • Trompette : niveau moyen de 90-110 dB, pics jusqu’à 115 dB
    • Trombone : niveau moyen de 90-110 dB, pics jusqu’à 115 dB
    • Tuba : niveau moyen de 95-115 dB, pics jusqu’à 120 dB

    Instruments de percussion :

    • Caisse claire : niveau moyen de 90-110 dB, pics jusqu’à 115 dB
    • Cymbales : niveau moyen de 90-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
    • Grosse caisse : niveau moyen de 95-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
    • Timbales : niveau moyen de 90-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
    • Xylophone/Glockenspiel : niveau moyen de 85-100 dB, pics jusqu’à 105 dB

    Instruments à clavier :

    • Piano (acoustique) : niveau moyen de 75-100 dB, pics jusqu’à 105 dB
    • Piano (électrique) : niveau moyen de 85-105 dB, pics jusqu’à 110 dB
    • Orgue : niveau moyen de 80-105 dB, pics jusqu’à 110 dB

    Orchestre symphonique :

    • Niveau moyen : 80-100 dB
    • Pics sonores : jusqu’à 110-120 dB

    Instruments amplifiés :

    • Guitare électrique : niveau moyen de 90-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
    • Basse électrique : niveau moyen de 95-115 dB, pics jusqu’à 120 dB
    • Batterie électronique : niveau moyen de 100-120 dB, pics jusqu’à 125 dB

    Il est important de noter que ces valeurs sont des ordres de grandeur et peuvent varier selon le style de jeu, la distance par rapport à l’instrumentiste, l’acoustique du lieu, etc. Cependant, elles donnent un bon aperçu des niveaux sonores auxquels les musiciens sont régulièrement exposés.

    Ces niveaux élevés, surtout lors de répétitions ou de concerts, représentent un risque important pour l’audition et justifient la nécessité de mesures de prévention et de protection adaptées pour les musiciens.

    3. Prévention et mesures de protection

    Face à ces constats préoccupants, il est primordial de mettre en place des mesures de prévention adaptées afin de préserver l’audition des musiciens. Cela passe tout d’abord par une sensibilisation accrue des acteurs du milieu musical aux risques auditifs et à l’importance d’adopter de bonnes pratiques.

    L’utilisation systématique de protections auditives personnalisées, telles que des bouchons d’oreille ou des filtres, doit être encouragée. De même, l’aménagement des lieux de répétition et de concert, avec une attention particulière portée à l’acoustique, contribue à réduire l’exposition sonore.

    Les pares-son d’orchestre, également appelés écrans ou panneaux acoustiques, sont des solutions efficaces pour réduire les niveaux sonores auxquels sont exposés les musiciens au sein d’un orchestre : ils permettent en moyenne une réduction de l’ordre de 10 à 15 dB pour les musiciens situés derrière l’écran.

    Enfin, un suivi médical régulier, incluant des examens audiométriques, permettrait de détecter précocement tout signe de détérioration auditive et de mettre en place des stratégies de prise en charge adaptées.

  • Estimation du risque auditif attribuable à la musique pour les professionnels du monde du spectacle

    Par Léon THIERY

    4 février 2004

    Résumé

    Une analyse bibliographique a été réalisée afin de préciser l’ampleur du risque auditif auquel sont soumis les professionnels du monde de la musique. Cette analyse a porté sur 29 publications internationales, publiées entre 1968 et 2003, en distinguant les groupes de professionnels suivants : les musiciens des orchestres symphoniques, les musiciens des orchestres « pop et rock » et les techniciens exposés à la musique amplifiée, ainsi que les employés des discothèques. Les données ont été analysées pour spécifier les profils professionnels, les niveaux de bruit et les pertes auditives constatées auprès de ces professionnels.

    Dans le cas des musiciens des orchestres symphoniques, les résultats montrent qu’ils se sont exposés plus de 20 h par semaine au bruit de la musique, durant toute leur carrière professionnelle, à des niveaux d’exposition sonore quotidienne qui sont compris entre 81 et 91 dB(A), niveaux variables selon les types d’instruments. Des pertes auditives ont été mises en évidence sur les fréquences audiométriques sensibles (3, 4 et 6 kHz) : comparativement à une population témoin de même âge, les pertes auditives médianes s’accroissent de 5 dB.

    Dans le cas des musiciens des groupes « pop et rock », les résultats publiés sont très rares. Des mesures du bruit à proximité de la scène ont indiqué des niveaux L Aeq,T voisins de 100 dB(A) dans le cas de concerts en salles, mais pourraient excéder 115 dB(A) dans les très grands concerts en extérieur. Une estimation basée sur 20 concerts par an a montré que la dose annuelle de bruit équivaudrait à celle d’une exposition permanente à 96 dB(A). Toutefois les résultats de 5 études concernant les pertes d’audition de ces musiciens n’ont pas permis de confirmer l’ampleur de ce risque. Pour les techniciens, les seules données disponibles concernent les ingénieurs du son, et il a été montré qu’ils sont exposés, à la console de mixage, à des niveaux de bruit L Aeq,T proches de 100 dB(A).

    Dans le cas des employés des discothèques, il a été montré que l’exposition sonore atteint des niveaux proches de 95 dB(A) durant 40 heures par semaine. L’audition de ces professionnels a fait l’objet d’une seule étude, qui a montré, parmi une population âgée de 24 ans en moyenne, 42 % d’atteintes auditives sur les fréquences audiométriques sensibles contre 14 % chez les témoins non exposés.

    Cette analyse souligne le besoin d’études complémentaires sur le sujet et préconise différentes dispositions techniques, susceptibles de limiter le risque auditif auquel les professionnels de la musique sont exposés.

    1. Introduction

    Les effets sur la santé de l’écoute de la musique à haut niveau sonore ont fait l’objet de nombreuses études. Ainsi, Loth (1995) a-t-il pu recenser 160 publications internationales depuis 1970 et en déduire une typologie des données recensées par thème d’étude : 107 articles concernent les « musiques pop et rock » et 40 les « orchestres symphoniques ». 150 articles concernent les auditeurs, 59 les musiciens et quelques articles les employés des lieux musicaux bruyants.

    Plusieurs analyses bibliographiques (MRC Institute of Hearing Research (1986), Clark (1991), Axelsson (1996),…) ont dressé un état du risque auditif lié au mode de vie bruyant que nous connaissons aujourd’hui. Ces données sont suffisamment concluantes pour que, dans le domaine de la santé publique, des actions de prévention techniques et réglementaires aient été engagées afin d’éviter, notamment, que des jeunes deviennent handicapés auditifs à vie au terme d’un concert rock (Hohmann, 1989 ; Morgon, 1997) et que les producteurs de spectacles soient condamnés par les tribunaux pour «négligence fautive dans l’organisation du spectacle » (Tribunal de grande instance de Marseille, 1997).

    Dans le cadre de la législation relative à la lutte contre le bruit dans l’environnement, un décret limitant le bruit dans les locaux diffusant de la musique amplifiée et recevant du public a été adopté en 1998. Il vise à protéger l’audition du public qui fréquente les discothèques et à préserver un calme relatif pour les habitants riverains de ces établissements. En juin 2002, un bilan d’application de ce décret a été établi (CIDB, 2002). Ceci montre qu’un besoin s’est imposé : protéger la santé auditive des auditeurs contre « le processus de décibélisation » (Auffret et al., 1998), qui accompagne aujourd’hui trop fréquemment l’écoute de musiques électro-amplifiées.

    Si on s’intéresse spécifiquement aux professionnels de la musique et du son, la durée de leur exposition à la musique étant nettement supérieure à celles des auditeurs, il est clair qu’ils sont exposés à un risque auditif, dont l’ampleur dépend des circonstances de l’exercice de leur métier.

    Afin de préciser quelle est l’ampleur du risque auditif auquel sont soumis les professionnels du monde de la musique, une analyse bibliographique des publications internationales disponibles a été effectuée. Ce travail a été réalisé en distinguant, en premier lieu, les membres d’orchestres symphoniques des professionnels exposés au bruit dû à la musique électro -amplifiée, dans des concerts de toutes tailles et en discothèque. Les publications internationales ont été analysées sous trois aspects :

    • niveaux de bruit auxquels sont exposés les professionnels de la musique,
    • informations sur le déroulement et la durée de leurs carrières professionnelles,
    • données relatives aux pertes auditives constatées auprès de ces professionnels.

    2. Matériel et méthodes

    2.1. Sélection des données

    La recherche bibliographique a été limitée aux données internationales publiées en langue anglaise ou française depuis 1968, en distinguant trois groupes de professionnels:

    • les musiciens des orchestres « symphoniques » : cette appellation concerne des formations « classiques », n’employant pas d’amplification à fort niveau de la musique ;
    • les musiciens des orchestres « pop et rock » : cette appellation (très schématique) évoque la musique amplifiée à de forts niveaux, jouée en salle, en discothèque, ou lors de grands concerts donnés en extérieur ;
    • les techniciens exposés à la musique amplifiée : ceci concerne les ingénieurs du son et techniciens (éclairage, sécurité…) durant les concerts ainsi que les employés des discothèques (barman, serveurs, disc-jockeys, animateur).

    Les données disponibles ont été sélectionnées sur des critères méthodologiques destinés à rendre comparables les résultats, tant dans le domaine de l’estimation des niveaux de bruit que celui des pertes d’audition. Les critères méthodologiques utilisés sont présentés ci-après. La sélection finale englobe 29 études, et les informations qui en ont été extraites se répartissent selon la typologie du tableau 1.

    2.2. Méthode d’analyse des niveaux d’exposition sonore

    Les données bibliographiques ont été analysées, sur le plan méthodologique, afin de tenter de contrôler la représentativité des mesurages dans deux directions :

    Les conditions d’exposition des différents groupes de professionnels et la taille des échantillons contrôlés.

      Ces conditions ont été décrites par les informations suivantes :

      • effectifs des professionnels selon leur métier, nombre d’orchestres et de groupes de musiciens impliqués dans chaque étude,
      • description des circonstances des mesures d’exposition : nombre de concerts et de morceaux de musique différents, type de concert, lieu d’exercice de la musique (taille de la salle, concert en extérieur).
      • la nature des mesurages et leur adéquation en vue d’estimer des niveaux d’exposition sonore quotidienne.

      Parmi les types de mesures de bruit, ont été sélectionnées les mesures d’exposition. Quand les mesurages ont été effectués à l’aide d’un dosimètre (appareil autonome, doté d’un microphone porté par le professionnel), ceci a été spécifié. La durée des mesurages T a été notée également, afin de savoir si les niveaux acoustiques continus équivalents (notés LAeq,T) sont relatifs à plusieurs morceaux de musique ou à la durée d’un concert et si les répétitions ont été prises en compte. Quand le résultat de mesurage est représentatif d’une journée de travail, la valeur du niveau d’exposition sonore quotidienne, LEx,8 h, a été notée.

      Dans le cas des concerts en grande salle et en extérieur, les données disponibles sont rares et consistent généralement en des mesures d’ambiance, effectuées à une certaine distance de la scène. En l’absence de mesures d’exposition sonore des musiciens sur la scène, une estimation a été effectuée en appliquant une hypothèse sur la propagation acoustique dans le lieu du concert, sous réserve que la distance entre la scène et le point de mesure ait été mentionnée. Cette hypothèse est basée sur la pente de la décroissance du niveau sonore par doublement de distance à la source sonore (notée DL). Dans le cas des grands concerts en milieu extérieur, on a supposé qu’on était en champ libre (DL = 6 dB) ; dans les grandes salles de concert, 2 estimations sont données (DL = 2 dB et DL = 4 dB)).

      Les résultats des mesures d’exposition sonore ont été exprimés par la plupart des auteurs en employant la pondération fréquentielle « A ». Ceci simplifie la comparaison des résultats. Mais il a été montré que le dB(A) est insuffisant (Auffret, 1996) dans le cas de l’exposition à la musique électro- amplifiée à forts niveaux, compte tenu des possibilités actuelles d’amplification des sons en très basses fréquences. Dans le cas des grands concerts « rock », les niveaux sonores par bande fréquentielle ont été indiqués.

      2.3. Méthode d’analyse des pertes d’audition

      Dans les études relatives aux pertes d’audition d’origine professionnelle, plusieurs facteurs de confusion doivent être contrôlés, notamment l’absence d’antécédents ORL ou de pathologies auditives, et la presbyacousie (perte auditive attribuable à l’effet de l’âge). Dans la plupart des études sélectionnées ici, le contrôle de l’effet de l’âge a été effectué à l’aide d’une population témoin externe, celle des normes AFNOR NF S 31-013 (1985) ou ISO 7029 (1984). L’usage de cette population, notée « témoins ISO », facilite les comparaisons entre études, mais elle repose sur l’hypothèse de similitude des modes de vie entre population témoin et population exposée. Dans le cas des professionnels du monde du spectacle, cette hypothèse est discutable. Quelques études ont utilisé une population

      témoin spécifique, parfois apparié sur l’âge et le sexe, ce qui accroît la fiabilité de l’interprétation des résultats (Morata, 1995). Pour chaque groupe de professionnels étudié, deux informations ont été reproduites : l’âge moyen du groupe, l’origine de la population témoin.

      De nombreux auteurs ont fourni des résultats concernant les pertes d’audition aux fréquences audiométriques « sensibles » de 3, 4 et 6 kHz. Les résultats numériques reproduits ici portent sur cette plage de fréquences audiométriques, afin de faciliter les comparaisons entre études. Mais ce choix ne clôt pas le débat sur la pertinence d’autres indicateurs, notamment celui qui est fondé sur les pertes d’audition aux fréquences audiométriques comprises entre 8 kHz et 20 kHz (Johnson, 1986).

      3. Musiciens des orchestres « symphoniques »

      3.1. Profils professionnels

      Plusieurs auteurs ont signalé que « les musiciens sont fidèles à la musique » durant toute leur vie et indiqué des durées d’exposition correspondant à des carrières complètes dans le métier de musicien : de 5 à 45 ans pour Karlsson (1983), 21 ans d’exposition moyenne pour Cudennec (1990), 24 ans pour Ostri (1989), 31 ans pour Johnson (1986). Ceci a été confirmé par des études signalant que l’âge des musiciens varie de 25 à plus de 70 ans (Royster, 1991 ; Richoux, 1998 ; Kähäri, 2001).

      La durée hebdomadaire d’exposition a été signalée par 6 auteurs : 15 h par semaine pour Royster (1991), 21 h pour Cudennec (1990), de 20 à 30 h pour Fearn (1993), supérieure à 26 h pour Ostri (1989), 31 h pour Johnson (1986) et 38 h hebdomadaires pour Axelsson (1981). Fearn et Axelsson ont précisé que le travail personnel des musiciens avait été pris en compte, mais Johnson a signalé que cette durée dépendait des instruments et du nombre d’années de pratique, sans possibilité d’une généralisation aisée. Laitinen (2003) a évalué la durée annuelle du travail à 1300 h (environ 500 h en travail individuel et 800 h en concert et répétition en groupe) dans le cas d’un opéra comprenant des musiciens et des choristes.

      3.2. Niveaux d’exposition sonore

      L’exposition sonore des musiciens d’orchestres symphoniques a été mesurée dans 8 études sélectionnées ici. Leurs caractéristiques principales sont résumées dans le tableau 2. Dans 5 études, les mesures ont été effectuées par dosimétrie ; 2 études ont inclus des mesurages en point fixe, situés à proximité des musiciens. Ces données englobent plus d’une dizaine d’orchestres. Les mesurages ont été effectués durant des morceaux de musique et des concerts différents, avec des durées de mesurage comprises entre 20 min et 6 h.

      Parmi ces 8 études, 6 donnent des résultats assez proches : Axelsson (1981), Jansson (1983), Royster (1991), Fearn (1993), Sabesky (1995) et Laitinen (2003) ont indiqué des niveaux de bruit LAeq,T situés dans un intervalle compris entre 84 et 94 dB(A). Ces auteurs s’accordent pour signaler que l’exposition au bruit est moindre dans le cas des violons, violoncelles ; supérieure pour les cuivres, flûtes, percussions. Une étude indique des résultats nettement supérieurs : Cudennec (1990) a mentionné des niveaux LAeq,T moyens de 100 dB(A), mais il s’agit d’un orchestre militaire dans lequel les instruments les plus bruyants — gros cuivres et percussions — ont une place plus importante que dans les orchestres classiques. Fearn (1975) a fourni des résultats inférieurs, mais les circonstances des mesures sont peu détaillées, ce qui réduit la possibilité d’interprétation des résultats.

      Il paraît donc possible de résumer ces résultats : les musiciens des orchestres symphoniques sont exposés à des niveaux de bruit LAeq,T généralement situés entre 84 et 94 dB(A). Si l’on rapproche ces niveaux avec une durée hebdomadaire de travail avec l’orchestre estimée proche de 20 h (cf. 3.2), ceci conduit à estimer des niveaux d’exposition sonore quotidienne compris entre 81 et 91 dB(A).

      3.3. Pertes d’audition

      Les pertes d’audition de musiciens d’orchestres symphoniques ont fait l’objet de 8 études qui englobent près de 1000 musiciens. Leurs caractéristiques et les résultats principaux ont été résumés dans deux tableaux, en fonction du type d’indicateur de l’audition utilisé : le tableau 3 regroupe 5 études fournissant le pourcentage des musiciens dont les pertes auditives dépassent un seuil spécifié ; le tableau 4 regroupe 4 études estimant le déficit auditif induit par le bruit (selon le modèle ISO 1999) aux fréquences 3000, 4000 et 6000 Hz.

      Les études mentionnées au tableau 3 ont utilisé des méthodes différentes, ce qui interdit la possibilité d’une comparaison globale des résultats. Fearn (1989) a utilisé un critère d’atteinte auditive spécifique (basé sur les pertes à 3, 4 et 6 kHz comparées à la perte à 2 kHz) et montré que 43 % des musiciens sont atteints, contre 24 % chez des témoins non musiciens de même âge moyen (soit environ 35 ans). Avec le même critère d’atteinte auditive, cet auteur a montré (Fearn, 1993) des pourcentages d’atteintes auditives plus élevés chez les musiciens professionnels que chez les musiciens étudiants. Toutefois, les effectifs des populations étudiées étant très faibles (environ 30 musiciens), cet auteur a signalé que ses résultats devaient inciter à poursuivre les études. Cudennec (1990) a mis en évidence des pertes auditives chez 49 % des musiciens d’un orchestre militaire, mais l’interprétation de ce résultat est difficile, en l’absence d’une référence issue d’une population témoin. Les études d’Axelsson (1981) et de Kähäri (2001) ont porté sur les mêmes orchestres. Toutefois, la première de ces 2 études est de type transversal ; la seconde est une étude épidémiologique longitudinale, car 56 musiciens étudiés en 1981 ont pu être revus 16 ans plus tard, à 50 ans d’âge moyen. Kähäri (2001) a montré que l’aggravation des pertes d’audition de ce groupe, durant 16 ans, est restée normale, compte tenu de l’accroissement de l’âge des musiciens.

      Les 4 études mentionnées au tableau 4 sont du même type et leurs résultats sont disponibles sous la même forme, celle des niveaux d’audition mesurés aux différentes fréquences audiométriques dans des classes d’âges identiques. Dans le tableau 4, pour faciliter la comparaison des résultats de ces études, 3 classes d’âges ont été choisies (centrées sur les âges de 35, 45, 55 ans) et les résultats ont été reproduits selon le mode utilisé par Royster : estimation des déficits auditifs induits par le bruit (DIB) médians, à l’aide des pertes auditives initiales des musiciens en soustrayant les pertes auditives de la population témoin ISO de même âge moyen. Les estimations s’appliquent aux DIB médians dans les études de Karlsson (1983) et Ostri (1989), ainsi que dans la norme ISO 1999. Par contre, Johnson (1986) et Royster (1991) ont fourni les valeurs moyennes et non les médianes des pertes auditives, ce qui entraîne une majoration de quelques dB (Karlsson, 1983) du DIB estimé, indiqué au tableau 4. Compte tenu de ces remarques, les résultats de ces 4 études sont très semblables et montrent que les musiciens professionnels ont un déficit auditif induit par le bruit voisin de 5 dB (en valeur médiane) aux fréquences audiométriques de 3, 4 et 6 kHz.

      3.4. Discussion : estimation du risque auditif pour les musiciens des orchestres symphoniques

      Les études analysées ici montrent que les musiciens des orchestres symphoniques sont des professionnels qui restent attachés à la musique toute leur vie. Des mesures de type dosimétrie ont permis d’évaluer précisément leur exposition au bruit. Durant les concerts et répétitions, ils sont exposés à des niveaux de bruit LAeq,T qui dépassent fréquemment 85 dB(A) et quelques fois 95 dB(A). Ces niveaux de bruit dépendent du type d’instrument : les violons, contrebasses sont moins bruyants que les cuivres, les flûtes, percussions. Si la durée hebdomadaire d’exposition des musiciens est supposée égale à 20 h, ce qui est un minimum d’après toutes les études fournissant cette précision, on peut rapporter à 40 h les résultats pour fournir une estimation en terme de niveau d’exposition sonore quotidienne, LEX,8 h, comparable aux seuils réglementaires. Cette estimation est comprise entre 81 et 91 dB(A) et confirme que beaucoup, parmi les musiciens des orchestres symphoniques, sont exposés par la musique à un niveau sonore qui excède le premier niveau d’action fixé par la réglementation à LEX,8 h = 85 dB(A).

      Les études relatives aux pertes auditives des musiciens montrent des résultats contrastés. Ceci n’est pas surprenant car les pertes d’audition restent localisées sur les fréquences audiométriques « sensibles » de 3 000, 4 000 et 6 000 Hz, et très liées à l’âge des musiciens. La signification statistique des pertes d’audition mesurées dépend des populations témoins choisies. En l’absence de population témoin, plusieurs résultats annonçant des pourcentages d’atteintes auditives supérieurs à 50 % sont difficiles à interpréter autrement qu’en terme d’alerte et demandent confirmation. Par contre plusieurs études ont montré, comparativement à la population des témoins ISO, des déficits auditifs induits par le bruit de la musique estimés voisins de 5 dB HL. On en conclut qu’un risque auditif existe, qui a été mis en évidence sur les fréquences 3, 4 et 6 kHz dans l’étude de population de musiciens d’âge limité à 60 ans, et dont l’ampleur est voisine de 5 dB HL. Il faut souligner que cette estimation du DIB0,50 est une valeur médiane, qui correspond donc à 50 % de la population. Les études analysées ici ont porté sur des effectifs trop réduits pour estimer les effets de la musique sur d’autres quantiles de population, notamment la partie de population la plus fragile. Ceci ne peut plus être négligé depuis le signalement, pour un musicien travaillant depuis 24 ans comme percussionniste d’orchestre, d’une surdité de niveau indemnisable selon le tableau 42 des maladies professionnelles (Longueville, 1997). Ceci rejoint les conclusions d’une récente analyse bibliographique sur ce sujet (Palin, 1994), concluant à la nécessité de poursuivre les études afin de mieux quantifier le risque auditif auquel les musiciens professionnels sont exposés.

      4. Musiciens et professionnels exposés à la musique amplifiée à forts niveaux

      Les données bibliographiques ont été analysées en distinguant l’exposition à la musique amplifiée à forts niveaux lors de concerts et en discothèque. Les résultats concernent les professions suivantes : musicien et ingénieur du son pour les concerts ; disc-jockey, barman et agent de sécurité en discothèque. La sélection bibliographique réalisée ici regroupe 16 publications fournissant des indications sur l’exposition de ces professionnels au bruit et 6 sur leur audition.

      4.1. Profils professionnels

      La durée de la carrière de ces professionnels de la musique amplifiée a été spécifiée dans 3 études. Axelsson (1995) a pu interroger à deux reprises, en 1975 puis en 1991, un groupe de professionnels exposés à la musique « pop et rock ». En 1975, l’étude initiale regroupait 65 professionnels (58 musiciens, 3 ingénieurs du son, 3 disc-jockeys et un animateur). En 1991, Axelsson a pu retrouver 53 membres de ce groupe, soit 82 % de la population initiale. Il a constaté alors que 13 personnes avaient changé de profession et que 40 étaient toujours des professionnels actifs dans le monde du spectacle, 16 ans plus tard. La durée d’exposition moyenne à la musique de ces 40 professionnels était alors de 27 années et leur âge moyen de 41 ans. Rintelman (1968) a étudié 42 jeunes musiciens, âgés de 20 ans environ : ils faisaient partie de groupes professionnels depuis trois ans en moyenne. Scheirman (1989) a signalé que les ingénieurs du son, chargés de sonoriser les grands concerts avec des systèmes très puissants, avaient couramment 10, 15 et même 20 ans d’expérience professionnelle dans la mise en œuvre de tels équipements.

      La durée hebdomadaire d’exposition à la musique a été spécifiée, pour les musiciens, dans 4 études : 18 heures par semaine (Axelsson, 1977), de 20 à 25 heures, répétitions comprises (Axelsson, 1995), entre 20 et 30 heures (Fearn, 1993), 11 heures par semaine (Rintelman, 1968). Concernant les employés des discothèques, Tan (1990) a signalé que dans 5 discothèques de Hong Kong, les 97 barmans et disc-jockeys travaillaient 8 heures par jour, 6 jours par semaine ; Lee (1999) a étudié 43 employés de 5 discothèques de Singapour qui travaillent 40 h par semaine.

      4.2. Niveaux d’exposition sonore

      L’analyse des données d’exposition professionnelle à la musique amplifiée à fort niveau a été réalisée en distinguant les métiers et les circonstances des spectacles. Les études concernant les musiciens et ingénieurs du son durant les concerts sont résumées dans le tableau 5. Les études concernant les employés des discothèques sont résumées dans le tableau 6.

      4.2.1. Exposition sonore des professionnels durant les concerts « pop et rock »

      Les mesures de bruit mentionnées dans le tableau 5 ont concerné 37 groupes de musiciens, pour des concerts donnés dans des circonstances différentes : en discothèque, dans des salles de capacité inférieure ou supérieure à 1000 places, en extérieur. Dans le cas des études de Fearn (1975) et Rintelman (1968), la nature des mesurages permet de dire qu’il s’agit de mesures d’exposition des musiciens. Plusieurs auteurs (Caruel, 1995 ; Dibble, 1997 ; Cavanaugh, 1989 ; Rumeau, 1994) ont réalisé des mesures à la console de mixage, et on peut considérer qu’elles reflètent l’exposition au bruit de l’ingénieur du son qui pilote la console.

      Pour les grands concerts en extérieur, aucune mesure sur scène n’est disponible, et les mesures de bruit publiées restent très rares. C’est pourquoi le tableau 5 regroupe toutes les informations qu’il a été possible de collecter concernant le bruit des grands concerts, même lorsque les emplacements de mesurage étaient situés à des distances de la scène comprises entre 30 et 200 m. Le manque de données concernant le niveau d’exposition sonore des musiciens a contraint à estimer un niveau minimum du bruit près de la scène, à partir des résultats obtenus à une distance spécifiée, compte tenu du lieu du concert. Ces estimations ont été effectuées selon les hypothèses suivantes : pour les concerts donnés dans de grandes salles (Axelsson, 1996), les salles ont été supposées de qualité acoustique acceptable (valeur de la décroissance DL du niveau sonore par doublement de distance à la source comprise entre 2 et 4 dB(A)) ; pour les concerts donnés en extérieur (Cavanaugh, 1989 ; Rumeau, 1994), on a supposé des conditions de propagation en champ libre (DL égal à 6 dB(A)). Compte tenu de la complexité des systèmes de sonorisation de grands concerts, et de leurs possibilités d’émission du bruit (Scheirman, 1989), on notera que ces estimations n’ont pas de valeur autre qu’indicative, d’autant plus que les musiciens disposent sur scène de retours de son, réglés spécifiquement pour leurs besoins.

      L’allure spectrale de la musique lors des concerts de « rock » a été mentionnée par quelques auteurs. Rintelmann (1968) a indiqué des niveaux de pression acoustique compris entre 95 et 100 dB pour toutes les bandes d’octaves s’étendant de 63 Hz à 1000 Hz, traduisant un spectre plat. Avec une intégration sur des durées excédant 1 h 30, Caruel (1995) a indiqué des niveaux équivalents compris entre 97 et 101 dB pour les bandes d’octaves de 31 à 250 Hz. Dibble (1997) a montré qu’avec les systèmes récents de sonorisation, les spectres pouvaient ne plus être plats mais présenter un maximum dans les basses fréquences, avec un niveau pouvant atteindre 120 dB à 63 Hz, excédant de plus de 20 dB les niveaux des bandes de fréquences médium et aiguë. Dans ces conditions, la pondération fréquentielle « A » devient insuffisante, car elle est inadaptée à l’étude des effets des bruit de niveaux très élevés dans les bandes de fréquences inférieures à 100 Hz. Mais la plupart des études sélectionnées ici ne mentionnent que des niveaux sonores exprimés avec la pondération fréquentielle « A ».

      Les résultats du tableau 5 montrent que l’exposition sonore des musiciens sur scène, mesurée pour des concerts donnés il y a environ 25 ans en petites salles (Fearn, 1975 ; Rintelmann, 1968), atteint des niveaux proches de 100 dB(A). Récemment, des concerts donnés dans des salles de grande taille ont fait l’objet de mesures. Caruel (1995) a montré que lors d’un concert, les niveaux sonores continus équivalents mesurés durant plus de 1 h 30 sur les côtés de la scène atteignaient 97 et 98 dB(A). 10 groupes de musiciens ont été étudiés par Axelsson (1996) : mesurés à des distances comprises entre 5 et 35 m de la scène, les niveaux sonores – LAeq(3 h) – varient de 97 à 110 dB(A). Si ces mesures sont employées pour estimer le bruit sur scène, il est possible de considérer que les musiciens seraient exposés à des niveaux excédant 105 dB(A). Lors de concerts en plein air, Scheirman (1989) a indiqué que le niveau sonore pouvait atteindre 124 dB(A) au premier rang des spectateurs, dans le cas des systèmes de sonorisation les plus performants, utilisés pour de très grands concerts. Les autres indications de niveaux sonores ne permettent pas de quantifier l’exposition à proximité de la scène durant les concerts en extérieur. Elles fournissent des estimations du niveau de bruit sur scène qui excèdent très largement 100 dB(A) : de 111 à 119 dB(A) selon Cavanaugh (1989), de 112 à 116 dB(A) selon Rumeau (1994). Scheirman (1989) et Goethe (1992) ont montré que plusieurs milliers d’auditeurs de concerts en extérieur pouvaient être exposés à des niveaux excédant 110 dB(A). Ces données font apparaître de grandes différences selon les concerts et les circonstances, et incitent à considérer que les niveaux acoustiques continus équivalents auxquels seraient exposés les musiciens des groupes « pop et rock » seraient compris entre 100 et 110 dB(A) durant les concerts en salle, et s’élèveraient à plus de 115 dB(A) durant les concerts en extérieur.

      Les niveaux acoustiques continus équivalents auxquels sont exposés les ingénieurs du son durant les concerts ont été mesurés directement à la console de mixage dans quelques études. Cavanaugh

      (1989) a montré qu’à une console de mixage placée à 30 m de la scène, les niveaux variaient de 95 à 103 dB(A), selon le concert et selon la position durant le concert de l’intervalle de mesure. Rumeau (1994) a indiqué un résultat de 98 dB(A) mesuré à une console de mixage placée à 50 m de la scène. Caruel (1995) a indiqué un LAeq(165 min) de 97 dB(A). Dibble (1997) a mesuré les niveaux acoustiques continus équivalents à la console de mixage durant dix concerts donnés en salle et en extérieur ; il a indiqué 101 et 98 dB(A) comme niveau moyen.

      Cette analyse conduit aux résultats suivants :

      • Lors de concerts dans des salles de petite capacité, les musiciens des groupes pop et rock seraient exposés à des niveaux sonores LAeq,T voisins de 100 dB(A).
      • Durant les concerts donnés dans de très grandes salles ou en extérieur, l’exposition sonore des musiciens des groupes pop et rock n’a pas fait l’objet de mesures publiées. Les quelques résultats disponibles et les estimations des niveaux sur scène réalisées à partir de mesures effectuées à une certaine distance aboutissent aux résultats suivants : dans le cas des concerts donnés dans de grandes salles, il paraît très probable que les LAeq,T sur scène excèdent 105 dB(A) ; dans le cas des concerts en extérieur, les LAeq,T sur scène seraient supérieurs à 115 dB(A).
      • Les ingénieurs du son, qui commandent la table de mixage des concerts, peuvent être exposés à cet emplacement à des niveaux sonores LAeq,T compris entre 95 et 103 dB(A), alors que la table de mixage se situe généralement au milieu de la salle (ou au fond si la salle est petite) et à une distance de 30 à 50 m de la scène lors des concerts en plein air.

      4.2.2. Exposition sonore des employés des discothèques

      Le tableau 6 montre que l’exposition sonore quotidienne des employés des discothèques a été évaluée dans 89 discothèques. Parmi les 7 études citées, 5 ont été réalisées par des mesures dosimétriques (Bickerdike, 1980 ; Tan, 1990 ; Fleming, 1996 ; Gunderson, 1997 ; Lee, 1999). Dans ces conditions, les mesurages reflètent bien l’exposition des employés et la plupart de ces résultats ont été pondérés par la durée effective de travail pour exprimer le résultat en niveau d’exposition sonore quotidienne, LEx,d. Le tableau 6 montre que le niveau LEx,d des barmans, disc-jockeys et des autres employés est compris entre 90 et 96 dB(A). Dans 2 autres études (Bisio, 1993 ; Rumeau, 1994), les mesures ont été effectuées sur la piste de danse, lieu le plus bruyant des discothèques, et indiquent des niveaux de 94 à 105 dB(A).

      4.3. Pertes d’audition

      Le tableau 7 résume les caractéristiques de 6 études décrivant les pertes d’audition des professionnels exposés à la musique fortement amplifiée, qui englobent près de 300 personnes. Rintelmann (1968) a étudié l’audition de 42 musiciens étudiants âgés d’environ 19 ans, sans réussir à mettre en évidence des différences significatives entre ces musiciens et des témoins. Axelsson (1977), ayant considéré comme atteinte auditive significative la présence d’une perte excédant le seuil de 20 dB à une fréquence audiométrique comprise entre 3 et 6 kHz, a montré que 30 % des membres d’un groupe de 83 professionnels étaient atteints. Il a calculé l’aggravation moyenne des pertes d’audition sur les fréquences sensibles (3, 4, 6 kHz) entre deux groupes de musiciens d’âge moyen 22,5 ans et 30,5 ans et trouvé un écart proche de 6 dB HL. Ce résultat peut être rapproché du résultat suivant : le même indicateur appliqué aux témoins ISO 1999 (ou NF S 31-013) montre que la presbyacousie n’accroît pas de plus de 3 dB HL les pertes auditives entre ces deux groupes d’âge. Cette étude incite donc à considérer qu’un risque existe.

      Fearn a réalisé deux études, en 1989 puis en 1993. Cet auteur a conclu la première étude par la mise en évidence d’un risque en précisant que l’effectif (41 musiciens) était trop faible pour quantifier précisément le niveau du risque. Dans la seconde étude, il a étudié une population plus nombreuse (75 musiciens) en employant un critère d’atteinte auditive spécifique. Basé sur la forme de l’audiogramme, ce critère dépend de la profondeur de « l’encoche » audiométrique aux fréquences 3, 4 ou 6 kHz, comparée à la perte audiométrique à 2 kHz. La présence et l’importance de cette « encoche » sont largement reconnues comme caractéristiques des pertes d’audition professionnelle (NF S 31-013 ; Thiéry, 1990). Fearn a montré qu’avec ce critère d’atteinte auditive, 31 % des musiciens âgés de 16 à 30 ans étaient atteints. Ce pourcentage s’élève à 73 % chez les musiciens de plus de 30 ans, mais l’effectif de ce groupe d’âge n’est que de 11, ce qui réduit la fiabilité du résultat.

      Axelsson (1995) a réalisé un suivi longitudinal sur 16 ans d’une population de 40 musiciens et de techniciens suédois exposés à la musique amplifiée. Cette étude a permis d’apprécier l’aggravation des pertes d’audition en 16 ans, exprimée par le pourcentage des personnes dont les pertes d’audition aux fréquences 3, 4, 6 et 8 kHz dépassent respectivement les seuils de 25 dB HL et 35 dB HL. Axelsson a montré que le pourcentage d’atteintes au seuil de 25 dB est passé de 5 à 18 %, alors que le pourcentage d’atteintes au seuil de 35 dB est passé de 0 à 11 % en 16 ans. Pour interpréter cette aggravation, localisée sur les fréquences audiométriques sensibles (de 3 à 8 kHz), l’auteur a pris en compte la presbyacousie et tiré la conclusion suivante : la progression des pertes d’audition reste modérée, compte tenu de l’effet de presbyacousie.

      Une étude récente (Lee, 1999) a porté sur l’audition de 43 employés de discothèques âgés de 24 ans et ayant travaillé environ 2 ans en discothèque, comparée à des témoins non exposés de même âge. Aux fréquences de 4 ou 6 kHz et avec le seuil de perte de 30 dB HL, il a trouvé 42 % d’atteinte dans la population des employés contre 14 % chez les témoins.

      4.4. Discussion : estimation du risque auditif pour les professionnels exposés à la musique fortement amplifiée

      Pour les employés des discothèques, barmans, disc-jockeys et autres employés, il a été montré que l’exposition sonore atteint des niveaux proches de 95 dB(A) durant 40 heures par semaine. Lorsque ces conditions d’exposition au bruit se prolongent durant des années, le risque d’atteinte auditive devient certain. La seule étude recensée ici ayant porté sur l’audition de cette population a mis en évidence un risque d’atteinte auditive sur les fréquences sensibles de 4 et 6 kHz, qui incite à renouveler de telles études pour confirmer l’ampleur du risque auditif auquel sont soumis les employés des discothèques. Par contre, la présence des symptômes qui précèdent généralement l’apparition de pertes d’audition permanentes a été nettement mise en évidence par Gunderson (1997).

      Pour les techniciens des concerts de musique « pop et rock », les seules indications disponibles concernent les ingénieurs du son. Placés à la commande de la table de mixage, à des distances comprises entre 15 et 50 m de la scène, les niveaux acoustiques continus mesurés à ces emplacements sont proches de 100 dB(A). Pour les ingénieurs du son, le risque auditif dépend de la fréquence de l’exposition à des concerts. On notera que le seuil réglementaire de bruit de 90 dB(A) pour 40 h d’exposition équivaut à 4 h hebdomadaires d’exposition à 100 dB(A), soit un concert par semaine. L’organisation des concerts pop et rock implique d’autres professionnels : éclairagistes, électriciens, agents de sécurité. L’exposition sonore de ces personnes n’est pas évoquée dans les données analysées, mais il est très probable que parmi ces techniciens, certains sont exposés à des niveaux sonores supérieurs à ceux des ingénieurs du son. Pour l’ensemble des métiers techniques indispensables à la mise en œuvre des concerts, le risque auditif paraît certain dès que les techniciens participent à un concert en moyenne chaque semaine.

      Pour les musiciens des groupes « pop et rock », il paraît très probable que les niveaux sonores sur la scène croissent avec la taille du public des concerts et la puissance acoustique installée. Dans les salles de petites tailles, il a été possible de mesurer les niveaux sonores sur scène et de montrer qu’ils sont voisins de 100 dB(A). Pour les concerts dans de grandes salles et en extérieur, seuls sont disponibles deux résultats de mesure directe de bruit à proximité de la scène. Les autres données ne fournissent que des estimations. Ceci amène à considérer que le bruit sur la scène excéderait probablement 105 dB(A) dans le cas des concerts en grandes salles et 115 dB(A) en extérieur.

      Avec de tels niveaux sonores sur scène, le risque auditif pour les musiciens dépend de la durée cumulée à moyen terme de l’exposition. Or le nombre n’est pas connu des concerts donnés durant, par exemple, une année. Quant au profil professionnel à long terme des musiciens, la seule étude précisant ce point a montré que l’on pouvait exercer le métier de musicien de groupe pop et rock durant 26 ans (Axelsson, 1995).

      La dose d’énergie acoustique que reçoivent les musiciens des groupes « pop et rock » n’est donc pas connue. Toutefois un niveau minimum de risque peut être indiqué à l’aide d’une comparaison basée sur la relation d’équivalence entre le niveau et la durée que décrit la norme ISO 1999. Supposons qu’un groupe de musiciens donne 20 concerts par an et que chaque concert expose le groupe durant 4 heures à un niveau LAeq,T de 110 dB(A). La dose d’énergie acoustique reçue en 80 heures par an est équivalente à celle d’un travailleur qui serait exposé en permanence tout au long de l’année à un niveau sonore de 96 dB(A). Le risque auditif paraît certain, même si son amplitude reste très imprécise.

      La conclusion précédente serait plus fiable si les données audiométriques confirmaient nettement la présence d’un tel risque. Or les études analysées ici montrent une aggravation des pertes localisée sur la plage des fréquences audiométriques « sensibles » de 3, 4 et 6 kHz, mais sa valeur semble relativement limitée compte tenu de l’effet de presbyacousie. C’est ce que souligne le suivi audiométrique longitudinal réalisé par Axelsson (1995) durant 16 ans, mais cet auteur précise « ne pas avoir d’explication satisfaisante de la résistance auditive des musiciens à la musique fortement amplifiée ». Dans plusieurs des études analysées ici, les protocoles et les caractéristiques des populations témoins limitent l’interprétation des résultats audiométriques. Les résultats incitent à la prudence et demandent confirmation par des études appliquant des protocoles épidémiologiques adaptés (Morata, 1995).

      5. Préconisations

      Les employés des discothèques (barmans et disc-jockeys), les musiciens des orchestres symphoniques, les musiciens et les divers techniciens des concerts « pop et rock » semblent généralement exposés à des niveaux sonores qui excèdent le seuil de 85 dB(A) en moyenne quotidienne sur 8 h. Il paraît donc souhaitable que ces catégories de personnels bénéficient en premier lieu des dispositions du Code du travail prévues dans ce cas, compte tenu des caractéristiques du monde des intermittents du spectacle. Ces dispositions sont les suivantes :

      • faire l’objet d’un mesurage de l’exposition sonore,
      • bénéficier d’une surveillance médicale incluant un contrôle audiométrique,
      • être sensibilisé à la possibilité d’utilisation de protecteurs individuels contre le bruit,
      • être informé et formé sur les risques dus à l’exposition sonore et sur les moyens de prévenir ces risques.

      La définition et la mise en œuvre de programmes techniques de réduction de l’exposition sonore paraissent indispensables pour les discothèques et les concerts « pop et rock ». En effet, même si une quantification précise des niveaux sonores et des durées d’exposition des professionnels concernés reste souhaitable, il faut considérer comme quasiment certaine la probabilité que leur exposition sonore quotidienne moyenne excède le seuil de 90 dB(A).

      Dans les discothèques, une limitation réglementaire du bruit émis a été adoptée en 1998 (décret nᵒ 98-1143 du 15/12/98). Il s’agit d’un décret du ministre de l’Environnement qui s’appuie sur la loi-cadre relative à la lutte contre le bruit adoptée en 1992. Il spécifie que « le niveau de pression acoustique ne doit dépasser, en aucun endroit accessible au public, 105 dB(A) en niveau moyen et 120 dB en niveau crête », spécification qui s’accompagne d’une obligation de mesurage du bruit, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des discothèques (voir l’arrêté d’application du 15/12/98). Les employés des discothèques seraient les premiers bénéficiaires d’une réduction du bruit émis dans ces lieux. Mais le critère défini pour les auditeurs ne peut garantir le maintien de l’exposition sonore des barmans et des disc-jockeys en dessous de 90 dB(A) en moyenne quotidienne, alors que pour ces personnels, le Code du travail est applicable. L’exposition sonore des employés des discothèques doit donc être mesurée et contrôlée par la mise en œuvre de dispositions techniques visant la réduction de l’exposition, notamment lors de la conception et de l’aménagement des locaux (Auffret, 1996 et 1998 ; Garcin, 1999 ; Lidou, 1996). Signalons que la Suisse a adopté une réglementation (Conseil fédéral Suisse, 1996) limitant l’émission sonore à 100 dB(A), exprimé en LAeq(1 h) et mesuré « à l’endroit où le public est le plus fortement exposé », sous réserve d’une dérogation accordée si le public de la discothèque est averti qu’il peut y subir des atteintes auditives.

      Durant les concerts de musique « pop et rock », le contrôle et la limitation du bruit émis paraissent s’imposer, tant à cause des dégâts auditifs constatés chez les auditeurs (Meyer-Bisch, 1996 ; CNA, 1989) que des estimations des niveaux sonores « reçus » par les musiciens et les techniciens. Alors que le contrôle de l’impact du bruit dans l’environnement des concerts de plein air paraît de plus en plus s’imposer, il offre une occasion d’intégrer « la gestion du bruit » du concert sous tous ses aspects à l’aide de dispositifs techniques réellement à la hauteur des puissances installées et des budgets engagés. Des systèmes performants de mesure du bruit, d’enregistrement et de gestion des équipements techniques de sonorisation ont déjà été proposés (Cann, 1989 ; Griffiths, 1989) afin de gérer de façon objective le contrôle du bruit émis durant ces concerts et son impact. Les ingénieurs du son qui commandent les tables de mixage devraient pouvoir disposer de moyens techniques adaptés au mesurage en continu des niveaux LAeq,T du bruit reçu en des points définis, notamment sur la scène et au niveau des premiers rangs du public.

      Le réglage du niveau du bruit émis durant un concert reste à discuter. Axelsson (1995) a signalé « ne pas avoir de réponse satisfaisante à la question de savoir qui prend la décision de fixer les niveaux sonores durant les concerts : le public, les musiciens, l’ingénieur du son ? ». Or la présence avait été signalée (Meyer-Bisch, 1997) d’intérêts contradictoires à ce sujet, entre les organisateurs de spectacles, les producteurs, les collectivités soucieuses de la quiétude du voisinage et de la sécurité du public, les musiciens et les techniciens. Dans ces conditions, l’ingénieur du son n’a pas nécessairement la liberté de réduire suffisamment le bruit émis. Pour permettre à terme de clarifier ce point, il paraîtrait souhaitable que ces personnes disposent de données de référence. Elles pourraient être constituées à partir de mesures de bruit réalisées durant divers types de concerts en vue d’estimer le bruit reçu par les auditeurs du concert, par les musiciens, par les techniciens et par le voisinage.

      Cette analyse montre enfin que des besoins d’études et de recherches subsistent pour quantifier précisément les risques auditifs des salariés du monde du spectacle. Loth (1995) et le Medical Research Council (1986) soulignaient déjà que les résultats disponibles étaient souvent imprécis du fait de modalités expérimentales très variables ou d’échantillons insuffisamment représentatifs et que des recherches dotées de protocoles expérimentaux rigoureux restaient nécessaires. L’analyse bibliographique réalisée ici permet de spécifier quelques domaines sur lesquels des connaissances plus précises seraient utiles :

      • les profils professionnels et les niveaux d’exposition sonore des musiciens et de tous les techniciens des concerts de musique amplifiée,
      • les caractéristiques acoustiques des concerts, mesurées simultanément sur scène, dans le public, dans l’environnement,
      • les pertes d’audition des employés des discothèques et des musiciens et techniciens des concerts de musique amplifiée.

      De plus un domaine de recherche plus fondamental a été signalé : l’élaboration d’indicateurs de risques adaptés aux bruits de niveaux très élevés et de très basses fréquences, autour de 63 Hz. Mais sans attendre que toutes les interrogations soient levées, des mesures de prévention individuelles et collectives s’imposent.

      6. Références

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      Morgon A. (Service ORL, Hôpital E. Herriot, Lyon) Communication personnelle. 1997.

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      Norme NF EN ISO 7029 (2000). Acoustique – Distribution statistique des seuils d’audition en fonction de l’âge. AFNOR (Ed.), 14 p.

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      7.  Liste des tableaux

      Tableau 1 : Typologie des informations extraites de l’analyse bibliographique réalisée

      Tableau 2 : Exposition sonore des musiciens des orchestres symphoniques : résultats principaux.

      Tableau 3 : Pertes d’audition des musiciens des orchestres symphoniques : résultats principaux des études dénombrant le pourcentage des atteintes auditives excédant les seuils de 15 ou 20 dB de perte

      Tableau 4 : Déficit auditif induit par le bruit estimé à l’aide du modèle de la norme ISO 1999 pour les musiciens des orchestres symphoniques

      Tableau 5 : Exposition sonore des musiciens des groupes pop et rock durant les concerts : résultats principaux .

      Tableau 6 : Exposition sonore des employés des discothèques : résultats principaux .

      Tableau 7 : Pertes d’audition des musiciens et professionnels exposés à la musique amplifiée à fort niveau.

      Type de musique Profession    Lieu d’expositionNombre d’études fournissant des informations sur :
      Exposition sonorePertes d’audition
      Musique non amplifiée Musicien Orchestre symphonique  8  9
        Concert et musique fortement amplifiéeMusicien Musicien Ingénieur du son Ingénieur du sonConcert « Rock-Pop » en salle Concert « Rock-Pop » en extérieur Concert « Rock-Pop » en salle Concert « Rock-Pop » en extérieur3 0 2 3  5
       Mesures diverses durant des concerts5 
      Barman, disc-jockey,        serveur                                                                                                                                                Discothèque81
      Tableau 1 : Typologie des informations extraites de l’analyse bibliographique réalisée.
      Auteur date paysNombre d’orchestres (circonstances) Musiciens Résultats des mesures d’exposition sonore Spécifications sur les conditions de mesurage
      Fearn 1975 Grande-Bretagne1 orchestre symphonique. 1 salle de concert   LAeq,T = 79 dB(A) (Cuivres)LAeq,T = 75 dB(A) (Cordes)LAeq,T = 97 dB(A) (Cors)7 morceaux de musique classique DosimétrieA 2 m des instrumentsA 2 m des instruments
      Axelsson 1981 Suède2 orchestres, 2 salles de concert139 musiciens Tous instruments  LAeq,T = (83 – 92) dB(A) LEx,d = (79 – 88) dB(A)  Mesures à proximité des instruments
      Jansson 1983 Suède3 orchestres symphoniques (3 concerts et 2 ballets)Musiciens Tous instrumentsLAeq,T = 93 dB(A) pour 21 positions plus exposées (Cor, Trompette, Flute,…) LAeq,T = 89 dB(A) pour 21 positions moins exposées (Violon, Violon alto, Percussion,…)13 morceaux différents 42 mesures fixes, à 30-50 cm de l’oreille LAeq,T mesurés durant (20 mn – 40 mn) (L10 – L90) = de 20 à 35 dB(A) ; L50 < 85 dB(A)
      Cudennec 1990 France1 orchestre militaire (En répétition)73 musiciensLAeq,T = 100 dB(A) Percussions = (106 – 108) dB(A) Petits cuivres = (104 – 112) dB(A) 
      Royster 1991 USA1 orchestre symphonique.59 musiciens   Tous instrumentsLAeq,T moyen = 90 dB(A) Ect = 5 dB(A) Expo. > 90 : cuivres, bassons,cors, flutes, percussions Expo. < 90 : violoncelle, harpe, piano LEx,d moyen = 85 dB(A)68 dosimétries     LEx,d : estimé sans le travail personnel
      Fearn 1993 Grande BretagneDivers orchestres (En concert et pratique individuelle)Tous instrumentsLAeq,T = 84 à 93 dB(A) (84 : violon ; >90 : gros cuivre)19 dosimétries Durée de mesure des LAeq,T : de 30 mn à 1h30
      Sabesky 1995 Canada1 orchestre symphonique. (En concert, en fosse d’orchestre, en répétition)67 musiciens Tous instrumentsLAeq,T moyen = 90 dB(A) Ect = 3 dB(A) (Concert = 87, 89, 92 dB(A) ; Fosse d’orchestre = 90, 91 dB(A) ; Répétitions = 89, 91 dB(A)) Expo. > 90 : cuivres, bassons et près des percussions Expo. < 90 : violon, alto LEx,d = (82 – 90) dB(A)50 dosimétries Durée des mesures = de 2 h 30 mn à 6 h. 18 morceaux différents     LEx,d : estimé sans le travail personnel
      Laitinen 2003 Finlande1 opéra (En concert, en répétition de groupe et           individuelle)                                                                                                                                                                                                                                                                                75 musiciens     50 choristesLAeq(an) = 86 dB(A) (violon) ; LAeq(an) = de 92 à 95 (flûte, cuivres, percussions)   LAeq(an) = de 92 à 94 dB(A) pour les choristes6 morceaux de musique classique et travail individuel Evaluation du LAeq(an) : par le planning annuel de l’orchestre 87 dosimétries pour les musiciens 66 dosimétries pour les choristes
      Tableau 2 : Exposition sonore des musiciens des orchestres symphoniques : résultats principaux
      Auteur date paysNombre d’orchestreMusiciens Nombre, âge  Résultats sur les pertes auditives  Précisions sur les critères d’atteinte auditive
      Axelsson 1981 Suède  2 orchestres  139 musiciens  Audition normale avant 50 ans Audition anormale après 50 ans  Critère d’atteinte auditive : Perte > 20 dB sur une fréquence (entre 3, 4, 6 ou 8 kHz)
      Fearn 1989 Grande Bretagne 23 musiciens   Age moyen = 35 ans (de 26 à 50 ans)43 % des musiciens ont des pertes auditives du niveau du critère utilisé ; 24 % chez les témoins, non musiciensCritère d’atteinte auditive bilatérale : HL*(3,4) – HL(2) > 15 dB ou HL(6) – HL(2) > 20 dB   Population témoin interne de même âge, non musiciens (n = 62)
      Cudennec 1990 France1 orchestre militaire  73 musiciens49 % des musiciens ont des pertes auditives du niveau du critère utiliséCritère d’atteinte auditive : Perte > 10 dB à 2 kHz ou Perte > 20 dB à 4 ou 8 kHz
      Fearn 1993 Grande Bretagne 11 musiciens professionnels (31 ans ou plus)64 musiciens étudiants (de 16 à 30 ans)73 % des musiciens ont des pertes auditives du niveau du critère utilisé31 % des musiciens ont des pertes auditives du niveau du critère utiliséCritère d’atteinte auditive (bilatérale) : HL(3,4) – HL(2) > 15 dB ou HL(6) – HL(2) > 20 dB
      Kähäri 2001 Suède 56 musiciens, déjà étudiés par Axelsson (1981), revus 16 ans plus tard. Age moyen = 50 ans  Aggravation des pertes d’audition durant 16 ans : normale, compte tenu de l’âge  Pertes auditives sur les fréquences 3, 4, 6 et 8 kHz Témoins ISO
      Tableau 3 : Pertes d’audition des musiciens des orchestres symphoniques : principaux résultats des études dénombrant le pourcentage de musiciens dont les pertes auditives dépassent un critère d’atteinte spécifique. * HL : Déficit auditif mesuré par audiométrie (Hearing level)
      Auteur date paysNombre d’orchestreMusiciens Nombre, âgeEstimations des déficits auditifs induits par le bruit, DIB* Précisions sur les critères d’atteinte auditive
      Karlsson 1983 Suède5 orchestres symphoniques392 musiciens  Âge moyen = 40 ans (de 20 à 69 ans)  DIB (3,4,6 kHz) par classe d’âge : – à 35 ans (n = 107) DIB (346) = 6 dB – à 45 ans (n = 94) DIB (346) = 4 dB – à 55 ans (n = 90) DIB (346) = 0 dBPathologies et autres antécédents exclus HL** médians ; Témoins : Spoor *** Estimation du DIB par DIB = Musiciens (HL médian) – Témoins ISO (HL médian) Conclusion de l’auteur : pas d’effet significatif
      Johnson 1986 USA1 orchestre60 musiciens   Age moyen = 43 ans (de 24 à 64 ans)  DIB (3,4,6 kHz) par classe d’âge : – à 35 ans (n = 11) DIB (346) = 7 dB – à 45 ans (n = 14) DIB (346) = 8 dB – à 55 ans (n = 14) DIB (346) = 3 dBTémoins spécifiques (n = 30) et témoins de Spoor HL moyens ; Estimation du DIB par DIB = Musiciens (HL moyen) – Témoins ISO (HL médian) Conclusion de l’auteur : pas d’effet significatif
      Ostri 1989 Danemark1 orchestre symphonique de théâtre (en fosse d’orchestre)96 musiciens   Ages médians : Hommes = 44.5 ans (n = 80)Femmes = 40.5 ans (n = 16)  DIB (3,4,6 kHz) par classe d’âge : – à 35 ans (n = 16) DIB (346) = 7 dB – à 45 ans (n = 20) DIB (346) = 4 dB – à 55 ans (n = 19) DIB (346) = 0 dBPathologies et antécédents exclus ; HL médians ; Témoins ISO ; Estimation du DIB par DIB = Musiciens (HL médian) – Témoins ISO (HL médian) 51 % des musiciens ont une perte > 20 dB, à une fréquence (entre 500 Hz et 8 kHz) Conclusion de l’auteur : le risque existe
      Royster 1991 USA1 orchestre symphonique59 musiciens  Âge moyen = 52 ans (de 30 à 70 ans)  DIB (3,4,6 kHz) par classe d’âge : – à 35 ans (n = 12) DIB (346) = 5 dB – à 45 ans (n = 12) DIB (346) = 10 dB – à 55 ans (n = 13) DIB (346) = 5 dBPathologies et antécédents : non spécifiés HL moyens ; Témoins ISO ; DIB calculé par l’auteur : DIB = Musiciens (HL moyen) – Témoins ISO (HL médian)
          Conclusion de l’auteur : besoin d’études complémentaires
      Tableau 4 : Déficit auditif induit par le bruit estimé à l’aide du modèle de la norme ISO 1999 pour les musiciens des orchestres symphoniques. *  DIB : Déficit auditif induit par le bruit, estimé selon le modèle de la norme ISO 1999, après soustraction de l’effet de l’âge ; il s’agit ici de la valeur du DIB médian de la population
      **  HL : Déficit auditif global, mesuré par audiométrie (Hearing level)
      *** Population témoin de Spoor : très semblable aux témoins ISO (écarts inférieurs à 2 dB aux fréquences de 3, 4 et 6 kHz)
      Auteur date paysNombre de groupes et de musiciens  CirconstancesMesures de bruit : Position des mesurage et résultat Spécifications sur les conditions de mesurage et estimations près de la scène
      Fearn 1975 Gde Bretagne  1 groupeSalle = discothèqueMesures sur scène près des musiciens: LAeq,T = (97-100) dB(A)  Dosimétrie et sonométrie sur scène, près des musiciens
      Rintelmann 1968 USA6 groupes, dont 2 très connus, 42 musiciensSalles < 1000 placesMesures à 3 m de la scène : Niveau moyen = (97-103) dB(A)44 morceaux de musique 165 mesures sonométriques (dB SPL*) Mesures par octaves : de 95 à 100 dB SPL entre 63 Hz et 1kHz
      Axelsson 1996 Suède10 groupes très connusSalles >1000 places  Estimation** : LAeq,T >> 100 dB(A)Mesures effectuées à des distances des haut-parleurs comprises entre 5 et 35 m, transformées pour estimer le Laeq à 5 m en supposant que les salles sont de qualité acoustique moyenne (DL*** de 2 à 4 dB). Estimations : LAeq,T = 105 à 109 dB(A)
      Caruel 1995 France1 groupeSalle >1000 placesMesures sur les côtés de la scène LAeq,T = 97 et 98 dB(A)Mesure à la console de mixage LAeq,T = 97 dB(A)Sur les côtés de la scène : Mesures par octaves : 100 dB SPL de 31 à 250 Hz Console de mixage située à 30 m de la scène
      Dibble 1997 Gde Bretagne10 groupes (rock, pop, rap, house)6 Concerts en salles4 Concerts en extérieurMesurage à la console de mixage LAeq,T = 101 dB(A)Mesurage la console de mixage, LAeq,T = 98 dB(A)Mesures par 1/3 d’octave (musique « rave ») : 120 dB SPL à 63 Hz, mais moins de 100 dB SPL à plus de 125 Hz.
      Cavanaugh 1989 USA2 groupesConcerts en extérieurMesurage à la console de mixage, LAeq,T = 95 à 103 dB(A)Estimation près de la scène LAeq,T >> 100 dB(A)Console de mixage située à 30 m de la scène : mesures à 30 m de la scène transformées pour estimer le LAeq,T à 5 m en supposant des conditions de propagation en champ libre (DL = 6 dB) : estimation à environ 5 m de la scène LAeq,T = 111 à 119 dB(A)
      Goethe 1992 Suède2 groupesConcerts en extérieurEstimation près de la scène LAeq,T >> 100 dB(A)Mesurage qui concerne le public :
      « Estimation qui concerne « de 4000 à 6000 personnes sur 13700 auditeurs : LAeq,T > 110-114 dB(A)».
      Rumeau 1994 France5 groupes très connusConcerts en extérieurMesurage à la console de mixage, LAeq,T = 98 dB(A)   Estimation près de la scène LAeq,T >> 100 dB(A)Console de mixage située à 50 m de la scène : mesures effectuées à 200 m de la scène (LAeq,T = de 88 à 92 dB(A)) L’estimations du LAeq,T près de la scène suppose des conditions de propagation en champ libre (DL = 6 dB) : Estimation à environ 10 m de la scène LAeq,T = 112 à 116 dB(A)
      Scheirman 1989 USAPas de groupe Étude de systèmes de sonorisationSonorisation de concerts en extérieurMesure au premier rang de spectateur : LAeq,T = 124 dB(A) Mesure à 60 m de la scène : LAeq,T = 110 dB(A)                                                                                                                                                                                                                                                                 Etude des caractéristiques techniques des systèmes de sonorisation de très grands concerts.
      Tableau 5 : Mesurages du bruit durant des concerts pop et rock : estimations de l’exposition pour les musiciens et les ingénieurs du son pilotant la console de mixage. *  dB(SPL) : niveau sonore par bande d’octave ; les valeurs ont permis de calculer le niveau global, exprimé en dB(A).
      ** Quand les points de mesure sont très éloignés de la scène, aucune indication de l’exposition n’est possible.
      Seule une estimation du niveau de bruit près de la scène, basée sur les spécifications de conditions de mesurage, a été indiquée.
      *** DL : décroissance du niveau sonore par doublement de distance à la source.
      Auteur date paysNombre de discothèques  Employés  Résultats des mesures d’exposition sonore  Spécifications sur les conditions de mesurage
      Bickerdike 1980 Grande-Bretagne  40 discothèques  Quelques employés LAeq(40H) = 96 dB(A)Dosimétrie : étude concernant surtout les habitués des discothèques
      Tan 1990 Hong Kong  5 discothèques97 employés : Barman et Disc-jockey (19 employés par discothèque en moyenne)LEx,d en dB(A) : – Barman : 94.3 ±1.9 dB(A) Disc Jockey : 94.1 ±1.6 dB(A)Piste danse : 96.7 ±1.8 dB(A)Dosimétrie et Sonomètre intégrateur   Mesures par bandes d’octave (125 Hz à 8 kHz) : L max à 125 et 500 Hz (100 et 98 dB)
      Bisio 1993 Italie12 discothèques  Non spécifiéLAeq,T = 99 dB(A), Ect = 5.8 dB(A)   (L10 – L90) < 12 dB(A)15 enregistrements Conclusion : bruit permanent, sans pauses
      Rumeau 1994 France  3 discothèques  Non spécifiéLAeq,T = (98-101) dB(A) L1= (103-109) dB(A) L10 = (100-105) dB(A) L90 = (88-93) dB(A) (L10 – L90) = 12 dB(A)Points de mesure fixes, situés de 3 à 5 m des enceintes : L1 = niveau de bruit dépassé pendant 1 % du temps L10 = Niveau de bruit dépassé pendant 10 % du temps L90 = Niveau de bruit dépassé pendant 90 % du temps Conclusion : discothèques toujours bruyantes, sans pause
      Fleming 1996 Grande Bretagne16 discothèques  Les barman  LEx,d = 93.2 dB(A), Ect = 4.5 dB(A)16 dosimétries (un barman par établissement) et LAeq,T reconstitué (si dosimétrie refusée) LEx,d reconstitué par analyse du travail
      Gunderson 1997 USA8 discothèques  Les barman  LAeq,T = (92-100) dB(A)Dosimétries réitérées 3 fois par discothèque (n = 25)
      Lee 1999 Singapour  5 discothèques40 employés : 10 barman, 7 disc-jockey, 10 serveurs, 5 caissiers,                      8 agents de sécurité                                                                                LEx,d moyen : Barman : 91.3 dB(A)Disc-jockey : 95.0 dB(A)Serveurs : 93.0 dB(A)Caissiers : 90.3 dB(A) Agents de sécurité : 89.6 dB(A)                                                                                                                                                              40 dosimétries Durée de mesure = durée du travail, soit 5 h en moyenne (de 3.6 à 6.9 h)
      Tableau 6 : Exposition sonore des employés des discothèques : résultats principaux .
      Auteur date paysNombre de groupes Musiciens et professionnels étudiés Résultats sur les pertes auditives Précisions sur les critères d’atteinte auditive
      Rintelmann 1968 USA6 groupes, dont 2 connus nationalement42 musiciens de groupes rock (étudiants de 19 ans)HL* moyens (moyennes arrondies par multiples de 5 dB) Fréquences = de 125 Hz à 8kHzAntécédents et pathologies ORL exclus Population témoin spécifique (n = 10) Conclusion de l’auteur : pas de différence significative entre musiciens et témoins.
      Axelsson 1977a, 1977b SuèdePlusieurs groupes internationaux (anglais et suédois)83 personnes ; âge moyen = 26,5 ans ; professions = musicien (n = 69) ; ingénieur du son (n = 5) ; disc-jockey (n = 4) ; directeurs (n = 4) ; animateur (n = 1)30 % d’atteintes significatives (soit 25 personnes sur 83) : comparaisons entre 2 classes d’âges [30.5 ans (n=42)] / [22.5 ans (n=41)] : les HL (3, 4 et 6 kHz) moyens s’aggravent de 5 à 7 dBAntécédents et pathologies ORL exclus Contrôle de l’effet de l’âge par témoins (Spoor**) Critère d’atteinte auditive : perte > 20 dB sur une oreille et une fréquence (entre 3, 4, 6 ou 8 kHz) Conclusion de l’auteur : un risque significatif existe de perte d’audition neurosensorielle par exposition à la musique rock
      Fearn 1989 Grande-BretagnePlusieurs groupes et des musiciens étudiants41 musiciens répartis en 2 groupes d’âge :
      – de 20 à 25 ans (n = 32)
      – de 26 à 50 ans (n = 9)
          Risque significatif pour ces musiciensContrôle de l’effet de l’âge par témoins non musiciens appariés Conclusion de l’auteur : un risque existe, mais l’effectif est trop faible pour quantifier précisément son niveau
      Fearn 1993 Grande BretagnePlusieurs groupes et des musiciens étudiants75 musiciens répartis en 2 groupes d’âge : groupe A : de 16 à 30 ans (n = 64), groupe B : plus de 30 ans (n = 11)groupe a : 31 % d’atteintes (20 musiciens sur 64)
      Groupe B : 73 % d’atteintes (8 musiciens sur 11)
      Pas de population témoin Critère d’atteinte auditive (bilatérale) : HL(3,4) – HL(2) > 15 dB ou HL(6) – HL(2) > 20 dB
      Axelsson 1995 SuèdePlusieurs groupes. Musiciens et techniciens40 musiciens et techniciens, suivis durant 16 ans : étude initiale (1975) (n = 40) : âge = 25,7 ans, exposition = 10,3 ans. Seconde étude (1991) (n = 40) : Age = 41.1 ans, exposition = 26.6 ansAccroissement du nombre d’atteintes auditives excédant un seuil (calculé sur la moyenne des HL aux fréquences 3, 4, 6, 8 kHz) dans la population, en 16 ans : HL > 25 dB : de 5 % à 18 %HL > 35 dB : de 0 % à 11 %Parmi la population de musiciens déjà examinée en 1975 (Axelsson 1977a,b), 53 personnes ont pu être réexaminées 16 ans plus tard, dont 40 sont toujours musiciens professionnels. Pathologie ORL exclue et absence d’exposition notoire au bruit hors de la musique. Bilan de l’auteur : l’audition reste proche de la normale.
      Lee 1999 SingapourEmployés de discothèques43 employés (serveurs, barman, caissiers, disc-jockey, technicien, agents de sécurité) : âge moyen = 23,9 ± 6 ans ; durée moyenne d’exposition = 2 ans.Pourcentage d’atteintes auditives : employés de discothèques : 42 %témoins : 14 %Critère d’atteinte auditive : perte > 30 dB sur une oreille et à une fréquence de 4 ou 6 kHz. Population témoin de 37 personnes (appariées sur âge, sexe)
      Tableau 7 : Pertes d’audition des musiciens et professionnels exposés à la musique amplifiée à fort niveau. * HL : déficit auditif mesuré par audiométrie (Hearing level)
      **Population témoin de Spoor : très semblable aux témoins ISO (écarts inférieurs à 2 dB aux fréquences de 3, 4 et 6 kHz)
    1. Enseigner l’accompagnement de la danse

      « On ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés »

      A.EINSTEIN

      Il y a un moment de vérité, quand le geste et le son s’élancent ensemble dans l’espace, qui n’appelle aucun commentaire. Tous, danseur(s) et musicien(s), ont senti alors que chaque élément était à sa juste place. Et ceci, il faudrait le transmettre ? Alors qu’il me faut maintenant formaliser, dans l’idée d’une formation professionnalisante (type CEPI), ce que pourrait être un cursus d’apprentissage du métier de musicien au service de la danse, je me trouve face à un constat, partagé avec mes collègues : nous avons appris ce métier « sur le tas », cherché l’instant « magique » à tâtons, en se cognant s’il le fallait à tous les obstacles. De ce fait, il faut bien le dire, il n’existe pas de tradition de la pédagogie de notre discipline. Pas de standards, pas de références, pas d’habitudes. Il est forcément nécessaire d’y mettre un peu d’ordre. Il faut détailler le global, expliciter le mystérieux, prendre en main l’impalpable.

      I. Champs de la réflexion

      Avant de parler de contenu, il y a un certain nombre de partis pris qui vont circonscrire mon propos.

       a) Présentation du cursus

      Je ne proposerai aucun chiffrage en termes de quantité horaire pour les différents contenus, ni aucune répartition fixe des enseignements, ce sont des arbitrages pédagogiques qui ne peuvent être fixés qu’en aval.

       b) ​Ce qu’on entendra par professionnel

      Il existe autant de pratiques que de professionnels, en particulier s’agissant de l’utilisation de l’improvisation, du répertoire des ballets, des partitions, ou encore de la spécialisation ou non dans un style de danse (classique, contemporain…). Je ne m’intéresserai qu’aux seuls pianistes, domaine qui est le mien, et poserai comme incontournable, dans le cadre d’un enseignement professionnel initial, de chercher la polyvalence, et, par corrélation, la maîtrise de l’improvisation. S’il s’agit de bâtir de toutes pièces une formation, qui fait cruellement défaut à la profession, autant avoir la vision d’un accompagnateur aux compétences ouvertes, et non restrictives, adapté à la réalité de la danse aujourd’hui, et non niché dans un champ exclusif. J’ajoute que, nécessairement, une telle formation devra tenir compte des différentes étapes d’une professionnalisation, comme les concours de la fonction publique ou des compagnies de danse, et des diplômes comme le D.E et le C.A.

      Enfin, je n’entends pas une formation qui ne soit qu’une spécialisation, et qui n’intègre pas dans ses visées l’épanouissement et le perfectionnement artistique en général des étudiants.

      c) Problématique de l’étudiant idéal

      Il existe aujourd’hui différentes visions d’une formation à l’accompagnement de la danse, qui reflète assez bien les trajectoires d’étudiants que l’on peut rencontrer. Un étudiant curieux ? On trouvera un système d’options (exemple au CRR de Grenoble). Une spécialisation ? On trouvera un tronc commun d’accompagnement traditionnel (lecture à vue, transposition, etc.) suivi de ladite spécialisation (exemple au CNSM de Lyon). Un étudiant en marge du « système conservatoire » ? On cherchera à tout reprendre depuis le début.

      Pour éviter l’écueil d’un fantasme de formation idéale pour étudiant idéal, je choisis d’une part (cf. plus haut), de me garder de tout aspect quantitatif (durée du cursus, etc.), et d’autre part, je préfère définir le moment où l’on est prêt à commencer une formation au métier d’accompagnateur, et à partir de quoi le contenu sera le même quel que soit le parcours antérieur de l’étudiant. Ce sera là ma dernière prémisse, pour lequel je ne peux qu’invoquer l’expérience, la mienne et celles que j’ai pu partager avec d’autres collègues. Je n’attends qu’une chose d’un étudiant motivé par l’apprentissage de ce métier, c’est qu’il apporte avec lui son style musical propre, si embryonnaire soit-il.

      C’est cette proposition initiale qu’on pourra développer, amender et faire fructifier pour la mettre au service de la danse, par le biais de techniques qui sont pour la plupart tout à fait triviales. Mais il n’est pas de techniques qui ne prennent appui sur une intention artistique préalable.

      Lorsque je me retourne sur mon parcours, je constate que ce qui m’a permis d’avancer, était cette part intime de créativité que j’ai dû apprendre petit à petit à affermir, pour que mes partenaires danseurs puissent s’y appuyer. Observons ce que l’on appelle un « porté », en danse, un homme et une femme vont conjuguer leur force et leur élan, pour obtenir une synergie, une figure « exponentielle ». C’est cela que le musicien cherche avec le danseur, que leurs deux propositions ne s’additionnent pas, mais plutôt qu’elles se multiplient entre elles.

      La créativité et l’autonomie ne sont pas oubliées des schémas d’orientation pédagogique de nos conservatoires, pourtant, le constat empirique est que ces qualités font cruellement défaut aux étudiants qui s’adressent à nous. C’est une question qui dépasse largement le cadre que je me suis fixé, mais tant qu’un étudiant suscitera la transmission de mon savoir, je l’interrogerai à mon tour sur ce qu’il met lui-même « sur la table ». Pour être moins polémique, je dirais que la formation initiale habituelle (premier et deuxième cycle des conservatoires) n’est pas nécessairement la plus pertinente qui soit pour préparer aux spécificités de cet étrange métier.

      II. ​Les contenus

      Dans ce chapitre, j’ai classé les savoirs indispensables au travail de musicien au service de la danse par ordre décroissant d’importance. Chose qui me plonge immédiatement dans la perplexité : plus un aspect est important, moins facilement il s’enseigne ! Voici ma propre liste : expérience, confiance, créativité, sens de la carrure, vocabulaire de la danse, mémoire, technique.

      a) Expérience : j’expérimente, donc je pratique

      Revenons à ce dont est fait l’expérience d’un professionnel : une conception, un regard une écoute, qui ont conditionné une démarche, une progression, une hiérarchie de moyens, et qui sont passés à la patine du temps, tantôt renforcés, tantôt corrigés.

      Le professionnel en puissance qu’est l’étudiant a lui aussi sa conception, et, sous la tutelle de l’enseignant, il commence sa marche et évite ainsi certain nombre d’écueils, mais pas tous… Toute expérience ne se transmet pas, certains choix doivent rester personnels, des notions comme la confiance en soi ne se vendent ni ne s’achètent. L’objectivité de l’enseignant elle-même reste une quête vaine, quand tant de subjectivités s’additionnent au sein d’une pratique aussi empirique !

      Cependant, le désir de transmettre, la plupart du temps dans la profession, vient après que, les difficultés enfin surmontées, on souhaite éviter aux suivants de passer par les mêmes affres. Et ils sont nombreux, les obstacles simples, dus à l’impréparation, qui peuvent être facilement dépassés. Il se joue là la clef de voûte de l’enseignement spécifique, c’est en effet en attirant l’attention de l’apprenant sur l’essentiel que l’on assure sa progression. Exemple simple : quand je débutais, je ne savais rien de la structure d’un cours de danse, de la logique du corps (nécessité d’un échauffement, d’une progression…), de celle des exercices. Je confondais l’énoncé des exercices avec les corrections, et surtout, j’ignorais les liens de cause à effet entre la musique et le mouvement… Je perdais donc beaucoup de temps et d’énergie à des choses inutiles, ma progression était lente et fastidieuse.

      Aujourd’hui, j’ai un rapport avec le mouvement, qui, pour organique qu’il soit, reste un parmi d’autres possibles. Il m’est pour cela difficile d’en parler, mais cette question même,

      « Quel rapport j’entretiens, personnellement, avec la notion de mouvement ? », est une question à laquelle il faut se reporter sans cesse, parce qu’elle est fondatrice. Elle accepte toutes sortes de réponses, ce en quoi elle est plutôt une solution qu’un problème. Mais une solution non définitive !

      Les notions musicales liées intimement au mouvement sont celles de pulsation, de tempo, de mesure, de phrasé, d’expression, d’espace, de dynamique, de… Il faut cesser là l’énumération. L’essentiel, et c’est ce que je veux montrer, ne s’explicite que difficilement, comme un jeu de mikado dont il faudrait extraire chaque partie sans nuire au tout. Je garderai comme sujet important d’étude le terme de pulsation. Il englobe les autres, fait une large place à la notion de « pas », en cela il permet donc de discuter avec les danseurs sur un terrain commun, et convoque dans la relation son/mouvement des connaissances de la vie de tous les jours (rythmes biologiques, émotions, allures et attitudes…). Une juste conception de la pulsation facilite l’accès à l’univers de la danse, et c’est par la suite l’expérience qui permet de l’éprouver.

      La pratique, dans la période d’étude, ressort de ce chapitre. Elle s’impose dans le principe, mais pose d’importants problèmes dans la réalité. Faire intervenir des étudiants dans un cours de danse supposerait qu’ils aient déjà… de la pratique ! La première étape de ce travail est l’observation, étape simple et pourtant souvent négligée par les étudiants. Une bonne observation demande, il est vrai, d’être accompagnée d’outils pour la rendre efficiente. Il faut savoir que regarder, quoi écouter, où, qui… On en revient à la notion d’expérience : c’est celle des enseignants qui peut transformer une absorption passive (souhaitable également) en un acte de plus en plus actif. Puis il faut mettre les mains « dans le cambouis ».

      Sur le long terme, les enseignants de danse sont entravés dans leur propre travail par ces travaux pratiques. Je préconise des stages sous forme de contrat : un enseignant est prêt à recevoir un étudiant, pour une durée déterminée, un travail déterminé (tout ou partie de son cours…), un niveau déterminé, après quoi ils sont quittes. Il s’agit d’une version scolaire et contractuelle du « sur le tas » que tous nous avons connu jusqu’à présent. Il faut trouver un enseignant danseur qui est apte à encadrer ce type de travail : il y en a, et même beaucoup, la profession s’est d’ailleurs amplement formée. De plus, le milieu est en demande.

      Lors de mes cours, mes étudiants et moi inventons des mises en situation, c’est-à-dire que nous mettons en jeu des ébauches de chorégraphies que nous accompagnons à tour de rôle, c’est également une étape intermédiaire.

      Une préconisation mérite que l’on s’y arrête : que les étudiants prennent, à leur tour, des cours de danse. Sans se leurrer sur la portée de cet exercice, car on ne peut pas vraiment connaître ce que ressent, par exemple un danseur classique, en quelques cours, il permet, en passant de l’autre côté du piano, de mieux saisir les enjeux. Pour cela non plus, il n’existe pas de pratiques éprouvées. J’ai pour ma part pris des cours de danse qui m’ont peu éclairé pour mon métier. C’est ainsi. La seule chose que j’ai apprise à ce sujet, c’est que la notion de répétition, lorsque l’on joue ou que l’on danse, n’est pas la même : je me lasse plus vite d’une musique à l’instrument qu’en dansant ! C’est aux professeurs de danse de faire maintenant des propositions…

      Objectifs :

      Se forger une conception personnelle et éprouvée du rapport musique et danse Avoir une vue d’ensemble du travail

      Être capable de réagir à un maximum de situations Avoir une pulsation intérieure, et la conserver Organiser sa pratique en hiérarchisant ses moyens

      Moyens pédagogiques :

      Observer

      Pratiquer au moyen de stages et de cours pratiques, de tutorats, d’ateliers Expérimenter pour soi le mouvement dansé

      Travailler et perfectionner son instrument et sa formation musicale

       ​b) La confiance : je me mets en jeu

      La confiance en soi, et celle inspirée, c’est 90% de ce métier. Difficile à croire ? Je ne suis pourtant pas le seul pianiste aguerri qui aura flanché face à une personnalité qui m’aura déstabilisé. C’est la conséquence directe du caractère indicible d’une réussite dans notre objet. Quand le rapport musique/danse fonctionne, il n’y a rien à dire, c’est cela la confiance. Que la confiance soit une fin, cela ce conçoit parfaitement, et une bonne formation permet à l’étudiant de commencer sa vie professionnelle avec assurance. Mais qu’elle soit un début, cela peut paraître iconoclaste ! Pourtant, quand il s’agit comme souvent d’un dialogue, chacun parlant sa propre langue, qui doit aboutir à un résultat, on mesure combien la solidité des propos est un préalable. Je prendrai cette fois l’image de deux vecteurs, ils ont chacun leur direction, et leur somme en définit une troisième. Je parlais plus haut de « style », c’est en encourageant chacun dans sa propre voie, en faisant naître l’élève à lui-même que l’on joue sur le registre de la confiance en soi, mais quelle tâche difficile et a-pédagogique !

      Une conséquence de cet aspect des choses, c’est que dans tous les cas, la cohérence musicale d’une production pour la danse prime sur le détail. Ou, autrement dit, quel intérêt trouvera-t-on à une musique qui respectera les accents de la chorégraphie, mais qui est laide et désarticulée ? A chacun de défendre la validité artistique de sa proposition, mais cela, aussi, s’apprend.

      Un des traits concrets de la confiance que l’on peut inspirer, c’est la pertinence, ou non, des introductions musicales qui sont demandées avant les exercices, pour permettre à un

      groupe de commencer ensemble. Une bonne introduction, mathématiquement, c’est donc 90% de la réussite d’un exercice ! A contrario, une mauvaise introduction, et c’est l’échec immédiat. Le temps passé en cours à examiner cet aspect du travail se fait en proportion de son importance…

      Objectifs :

      Être un partenaire de travail fiable, rassurant Être force de proposition

      Savoir proposer une introduction claire Se connaître et connaître ses limites Être à l’écoute

      Moyens pédagogiques :

      Éprouver ses moyens dans l’improvisation (libre ou dirigée) et la pratique S’exercer à la pratique de l’introduction musicale

      S’impliquer dans la formation Participer à des projets artistiques

       c) L’esthétique personnelle : j’atteins ma propre cohérence

      Nous voilà projetés dans un nouveau chapitre, conséquence des précédents. Une formation artistique, par essence, fait émerger l’artiste dans l’élève. La formation à l’accompagnement de la danse va plus loin, en mettant cet art au service du mouvement. Il y a donc un moment où les propositions qui viennent de l’élève sont adaptées et formulées en fonction des besoins de la danse.

      Je souhaite ici, pour clarifier mon propos, parler de ma propre démarche. Je m’intéresse particulièrement à l’économie de moyens qui est caractéristique de la musique tonale depuis ses origines, attribuées par Glenn Gould à la musique puritaine, autrement dit le choral luthérien (celui qui est à la base de l’étude du contrepoint). Cette économie ce situe entre autres dans : les intervalles, étalonnés selon l’échelle de la voix (intervalle usuel, le ton, grand intervalle, l’octave), les thématiques (éléments limités organisés entre eux selon des schémas antécédent/conséquent, des reprises ou des variations), les tensions harmoniques (entretenues et résolues à des moments clefs de la forme, par des cadences), les carrures (qui structurent et scandent la forme), les dynamiques (liées à l’expression).

      Ce travail personnel trouve son débouché dans l’accompagnement de la danse en épousant les carrures des exercices, leur dynamique, en donnant les moyens de soutenir leur durée, leur variété, par l’improvisation. J’ai appris par exemple à placer les désinences de mes thèmes et les cadences harmoniques qui les accompagnent aux articulations des enchaînements chorégraphiques. Je construis des phrases en fonction des phrases chorégraphiques et de mes propres nécessités musicales, et je les harmonise selon les règles de la musique tonale. Je fais de même pour la musique modale, selon ses propres règles, et d’une manière générale, j’examine chaque esthétique qui m’habite selon sa nécessité intrinsèque et ce qu’elle peut apporter au mouvement dansé.

      C’est une exigence qui s’impose aussi aux étudiants. Voici quelques pistes de travail :

      • Le relevé, ou repiquage, permet de se familiariser depuis le tréfonds de l’oreille jusqu’aux doigts à différents styles, chaque musique portant en elle sa propre réponse à la question de la cohérence esthétique.
      • L’analyse, en cherchant de même dans la musique les réponses concrètes aux problèmes généraux, permet de mieux comprendre les rouages des langages musicaux.
      • La culture musicale, artistique, permet de confronter ses propres intuitions à celles d’autrui.
      • La composition permet de prendre du recul sur les outils que chacun manipule.
      • J’ai pris (contraint et forcé) comme principe que, si une proposition de ma part n’est pas comprise (par exemple pour une introduction), c’est qu’elle n’est pas aboutie.

      Objectifs :

      Posséder une démarche artistique personnelle Savoir l’adapter aux nécessités

      Savoir la mettre en œuvre à l’instrument Identifier les paramètres pertinents Savoir se renouveler

      Moyens pédagogiques :

      Relevé

      Composition, écriture, analyse, arrangement, culture, formation musicale Improvisation libre ou dirigée

      Construction d’un répertoire adapté Ne pas perdre de vue qu’on est musicien !

       ​d) La carrure : j’évolue dans un cadre

      Avec joie, je me rapproche du concret : la carrure est une notion fondamentale autant que mesurable : tant de temps, tant de mesures, tant de pas, tant de comptes… Il existe toutes sortes de carrures, jusqu’à l’absence de carrure, qui est une forme en soi, une sorte de grande et unique carrure. Il s’agit, comme les aigrefins qui mettent leurs montres à l’heure, d’étalonner la collaboration musiciens et danseurs. Le sens de la carrure est, le moins que l’on puisse dire, une chose très peu partagée par nos amis les pianistes, grands tireurs de notes à la ligne. Elle est pourtant une donnée présente dans une grande partie (la totalité selon sa définition) de la musique, écrite ou non. Les méthodes dites « actives » s’en sont fait une spécialité, les percussionnistes un apostolat, les enseignants de l’accompagnement danse un calvaire. Compter les mesures, les temps ? Qui le fait en réalité ? Cela peut être une transition vers ce qu’est réellement la carrure : un ressenti. Je dirais encore : un contrat, qui scelle l’investissement de l’inspiration dans le temps et le rythme.

      Nous avions la pulsation, maintenant, nous avons la mesure. Dans la mesure, nous construisons les dimensions de la musique, horizontalité et verticalité, mélodie et harmonie, et aussi dynamique. C’est l’arbitre de l’improvisation, quand elle doit se contraindre à ce cadre, mais aussi de la recherche de répertoire, qui doit respecter ces critères.

      En résumé, il faut savoir compter… et ressentir.

      Objectifs :

      Compter, respecter, identifier les carrures Avoir une vue d’ensemble d’une situation donnée

      Savoir expliciter les carrures par des moyens musicaux Connaître les mesures usuelles et les mesures composées

      Moyens pédagogiques :

      Formation musicale, méthodes actives, relevé, composition

      Construction d’un répertoire adapté

       e) Vocabulaire de la danse : je sais de quoi on parle

      Partager un travail avec des danseurs, c’est aussi apprendre de quoi ils parlent. Cela recoupe les termes techniques, bien sûr, mais aussi la culture chorégraphique, et également la connaissance du répertoire de la musique pour la danse. C’est un patrimoine à partager, qui a tendance à rassurer les danseurs. Il est facile de parler de la musique pour le ballet classique, qui est dans l’oreille de tous les danseurs de ce style, il faut l’écouter, la travailler. Plus difficile est la connaissance de répertoires plus récents, pour les danseurs contemporains. Il y a plusieurs techniques, avec leurs histoires différentes, et leurs références musicales propres. Une bonne connaissance de l’univers et des objectifs d’un maître de ballet donné facilite une collaboration. Une formation à l’accompagnement danse doit impérativement inclure la pratique avec plusieurs enseignants de danse, on peut rêver d’une sorte de « tour de France » à la manière des compagnons, car il existe tant et tant de manières de travailler…

      On peut noter que l’accompagnement au piano trouve ses limites dans des styles qui font largement appel à la musique amplifiée, numérique ou enregistrée. Certains ajouterons des machines à leur attirail. Une formation à l’acousmatique est souhaitable, en effet, par exemple, quand on est amené à travailler dans une compagnie de danse, il est devenu courant de s’occuper de la diffusion ou du montage de la musique, qui sont des compétences spécifiques.

      L’apprentissage des mouvements de base sera certainement plus vivant par l’expérimentation, mais on apprend aussi les mouvements en les accompagnant, et puis, tous les mouvements ne sont pas réalisables sans la condition physique des danseurs.

      Il faut savoir également, avec précision, de quoi nous parlons nous même sur le plan musical, pour être parfaitement compris. L’étude des formes est aussi une bonne pratique dans l’enseignement : un tango, une mazurka, un adage, une boucle, un riff, il faut tout savoir décliner dans sa musique pour s’adapter à la demande. J’encourage mes étudiants à cataloguer de la musique pour qu’ils puissent disposer de références… et de munitions !

      Objectifs :

      Connaître le(s) vocabulaire(s) de la danse

      Savoir et justifier le contenu des concepts qu’on manipule Avoir une culture chorégraphique

      Maîtriser les formes musicales

      Moyens pédagogiques :

      Développer une culture de la danse (Sorties, DVD, stages en compagnies, échanges…) Observer et expérimenter les mouvements de base

      Se former aux techniques du son Lire

       ​f) La mémoire

      Regardons travailler les apprentis danseurs, et les danseurs eux-mêmes. Une chose ne vous frappe-t-elle pas ? Sur scène sans partition, en cours sans notes, ils mémorisent rapidement séquences, exercices, chorégraphies. L’accompagnement de la danse sollicite la mémoire de façon intensive. Vous accompagnez ? Vous devez mémoriser la longueur de l’exercice, son contenu, ses détails. Vous improvisez ? Vous devez mémoriser votre production, pour pouvoir l’organiser, mais aussi pour pouvoir la reprendre, plusieurs fois s’il le faut. La mémoire, loin de n’être qu’accumulation d’informations, est le symptôme d’une vision détaillée et anticipée de ce qu’on est en train de jouer; quand chaque élément devient indispensable, effet et cause des autres éléments, logique dans la forme et dans l’intention, il ne s’oublie plus.

      Mon travail avec les étudiants sur la mémoire comporte plusieurs directions. D’abord, ils doivent rejouer ce qu’ils ont improvisé, ce qui est loin d’être évident. Cela revient à justifier ses choix musicaux ! Par la réduction d’orchestre et le relevé, je les pousse à identifier formellement les différents éléments, à s’en souvenir et à les remettre en jeu. Enfin, et cela pourrait être le plus important, ils apprennent à se fier à leur mémoire auditive, émotionnelle, celle qui « colle » au plus près de l’improvisation, et qui les oblige à savoir transcrire en touches de piano les sons qu’ils entendent en eux-même.

      Objectifs :

      Avoir une vue d’ensemble d’une situation donnée

      Être capable de reprendre, réinvestir et perfectionner une proposition Anticiper ses propositions

      Moyens pédagogiques :

      Travail de mémoire sur le répertoire Improvisation libre ou dirigée Mises en situation

      Réduction, relevé

       ​La technique

      Aucune des techniques traditionnelles de l’accompagnement n’est inutile, bien au contraire, à la spécificité de l’accompagnement de la danse. Se reporter aux exercices habituels pour l’apprentissage et le perfectionnement de ces techniques. Voilà quelques lignes essentielles :

      – Générer une mélodie : c’est faire fructifier son inspiration, savoir l’adapter aux différents cadres (structures, durées, répertoires). On peut commencer par apprendre des chansons.

      – Harmoniser au clavier : c’est réagir rapidement et de façon riche à une idée mélodique, c’est mettre un point final à un processus qui se passe comme suit : une proposition chorégraphique, une observation adaptée, une idée musicale développée et finie quand la texture est trouvée. Simple, en théorie.

      – Lire à vue : être (ou devenir) bon lecteur permet de s’approprier rapidement un répertoire écrit, valable en situation d’accompagnement d’exercice, mais aussi d’enchaînement chorégraphique, ou de chorégraphie tout court.

      – Réaliser une basse continue ou une grille harmonique : c’est savoir gérer le tissu harmonique, organiser la rencontre entre le contrepoint et les instantanés que sont les accords au clavier, faute de quoi l’accord reste une notion théorique, une vue de l’esprit.

      – Relever de la musique : c’est exercer son oreille et sa mémoire

      – Réduire : c’est apprendre à faire sonner une musique précisément dans son écoute intérieure, et apprendre à connaître ses capacités de réalisation au clavier.

      – Transposer : c’est assouplir sa propre matière musicale, comme les danseurs assouplissent leur corps, c’est dissocier sa propre musique d’une vision purement digitale.

      – Travailler son instrument : c’est se donner la chance d’une plus grande liberté.

      – Improviser en se donnant des contraintes : c’est expérimenter ses limites et les repousser. La liste n’est pas close…

      Objectifs :

      Être souple musicalement, maîtriser ses moyens et son instrument

      Maîtriser la texture et les registres de l’instrument

      Faire un lien organique entre perception, musicalité, technique

      Moyens pédagogiques :

      Voir dans ce chapitre

      III. ​Conclusion

      Il faudrait encore, si possible, inclure dans leur formation les situations diverses que les étudiants rencontreront dans leur avenir professionnel : participer à l’élaboration des spectacles de danse, faire des arrangements, sélectionner des musiques, faire des découpages de comptes, passer des entretiens, connaître les filières d’emploi, s’exprimer à l’écrit…

      Voilà bien trop de choses, j’en reviens au point de départ de toute trajectoire professionnelle : avoir la volonté de progresser, et d’atteindre, à force de tentatives, les moments de réussites

      qui font s’envoler les difficultés passées. L’essentiel réside dans l’intégrité artistique : apporter, sans relâche une matière riche de son art, c’est cela qui peut se travailler jour après jour. A nous, enseignants de mettre à profit les années d’apprentissage pour encourager et nourrir cette énergie, cette volonté, et de protéger, par nos quelques conseils, des plus gros obstacles. Une formation n’est pas tout, mais c’est déjà ça !

      Accompagner la danse, est, in fine, facile, les problèmes rencontrés sont souvent dus à des modes de pensée inopérants.

      Objectifs :

      Avoir un beau métier

      Moyens pédagogiques :

      Toujours remettre en question ses modes de pensée

      IV. Bibliographie subjective

      Méthodes :

      Findings, Steve LACY, éditions Outre Mesure

      Méthode d’improvisation, Martial SOLAL, éditions Salabert

      Accompagner, piano débutant, P. VILLANUEVA, J. SIRON, éditions Outre Mesure

      Une vie pour le Djembé, Mamady KEITA, Uschi BILLMEIER, éditions Arun

      L’art du piano, H. NEUHAUS, éditions Van de Velde

      Comprendre, voir autrement :

      Le style Classique, C. ROSEN, éditions Gallimard

      Penser la musique aujourd’hui, P. BOULEZ, éditions Gallimard

      Article musique de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, éditions Bibliothèque de l’image

      Clés pour l’harmonie, Jo ANGER-WELLER, éditions Henri Lemoine

      Glenn Gould, le dernier puritain, B . MONSAINGEON (article BACH p 124), éditions Fayard

      Ouvrages de fond, pour prendre du recul :

      Vers une épistémologie des savoirs musicaux, Jean-Luc LEROY, éditions l’Harmattan Philosophie de la musique Nouvelle, Theodor W.ADORNO, éditions Gallimard Quasi una fantasia, Theodor W.ADORNO, éditions Gallimard

      M’ont fait mieux que quiconque comprendre mon métier :

      Sur la traduction, Paul RICOEUR, éditions Bayard Culture

      « La veille du départ », in un récit qui donne un beau visage, p132, Jorn RIEL, éditions 10/18