Auteur/autrice : anouk@conservatoireaugmente.com

  • Présentation du dispositif POJ (Petit Orchestre de Jazz) et PAJ (Petite Académie de Jazz) à l’ENM de Villeurbanne

    Avril 2025

    Sources : Pierre Baldy-Moulinier, coordinateur du département jazz.

    Rédaction : Pauline Guffroy, référente des usages pédagogiques du numérique.

    Présentation

    Qu’est-ce que le POJ et le PAJ ?

    Les élèves débutant à travers le POJ abordent le jazz par l’orchestre et l’instrument. Pendant deux ans, les enfants expérimentent plusieurs instruments de chacune des trois familles utilisées en jazz : rythmique (batterie, basse), harmonique (piano, guitare), mélodique (saxophone, trombone, trompette, tuba …). Elles et ils s’acculturent à travers la pratique à l’esthétique Jazz (écoute, harmonie, improvisation…). Le choix d’un instrument se fait à l’issue des deux ans. Les élèves peuvent ensuite poursuivre en PAJ1 pendant deux ans puis en PAJ2 pour deux autres années.

    D’où est née l’idée ?

    Le dispositif est né d’une double volonté : offrir un « début » dans la pratique musicale à travers le jazz et diversifier les publics du département. Nous voulions accueillir des élèves plus jeunes et débutant la pratique instrumentale. 

    Objectifs pédagogiques

    En POJ :

    • Découvrir les notions d’écoute, de rythme, d’improvisation, d’harmonie et de culture du jazz ;
    • Choisir son instrument.

    En PAJ :

    • Développer ses connaissances sur les fondamentaux du jazz ;
    • Savoir improviser ;
    • Savoir écouter les autres ;
    • Atteindre une indépendance rythmique.

    Enjeux

    Pour pouvoir dire « oui », il est possible de débuter la musique par la pratique du jazz, et ce, dans un contexte collectif. Orientations, d’ailleurs développées dans le projet d’établissement de l’école et s’adressant donc à tous les départements.

    Quand a-t-il été mis en place ?

    À la rentrée 2017.

    Quels ont été les défis ou difficultés rencontrés dans la mise en place du programme ?

    Il s’est agi de changer nos manières d’enseigner pour s’adresser à un public jeune et débutant. Pour cela, il a fallu inventer une organisation pédagogique fondée sur des enseignants et des enseignantes qui collaborent et coaniment le même dispositif.

    L’apprentissage instrumental associé à l’apprentissage de l’improvisation peut paraître a priori plus compliqué mais l’expérience montre que cela n’est absolument pas le cas.

    Afin que les enfants issus des classes d’éveil effectuent un choix « éclairé » du POJ comme dispositif d’apprentissage, il est important de le rendre visible le plus possible, à travers des concerts, en organisant des découvertes avec les collègues d’éveil…

    Aborder l’improvisation en même temps que l’apprentissage d’un instrument est un défi ! C’est pour cela qu’historiquement, l’enseignement du jazz en France était en majorité proposé pour des musiciennes et des musiciens possédant déjà une certaine maîtrise de l’instrument. S’inspirant de l’apprentissage du jazz comme il se pratique à la Nouvelle Orléans, les professeurs du département jazz de l’ENM proposent une organisation sous la forme d’un ensemble géré avec plusieurs intervenantes et intervenants.

    Une autre des difficultés rencontrées est sans doute une identification claire de notre proposition « POJ » parmi tous les dispositifs et acronymes de l’ENM.

    Quels conseils pour un établissement qui souhaite mettre en place ce dispositif ?

    • « Oser se lancer ! C’est tellement bien ! » Les enfants apprennent par la pratique d’abord et l’apprentissage en groupe fait émerger des communautés d’enfants qui ont appris à se connaître et ont plaisir à se retrouver, à partager… L’apprentissage devient alors plus facile et la motivation est au rendez-vous.
    • Développer un véritable travail d’équipe enseignante où chaque membre apporte ses compétences singulières au bénéfice de toutes et tous (et surtout des élèves).
    • Faire jouer les élèves en public au moins 2 fois par an : cela pose des jalons, des objectifs immédiats, habitue les enfants à « monter sur scène » et construit la motivation.

    Modalités pratiques

    Comment sont créés les groupes ?

    Six nouveaux et nouvelles élèves issu·e·s des classes d’éveil intègrent le POJ chaque année. Nous veillons autant que possible à assurer un accès paritaire entre filles et garçons. Elles et ils rejoignent les 6 élèves qui effectuent leur deuxième année de POJ. Les élèves plus expérimentés peuvent ainsi aider les 6 arrivantes et arrivants. Nous favorisons l’entraide et la collaboration entre élèves. Chaque semestre, les élèves expérimentent un nouvel instrument et auront donc découvert les 3 familles d’instruments (rythmique, harmonique et mélodique) au cours des 2 ans.

    En PAJ, les élèves sont répartis selon leur choix instrumental ; ce choix peut aussi être accompagné par l’équipe enseignante afin d’assurer une répartition instrumentale équilibrée.

    Combien d’élèves par groupe ?

    Il y a 3 groupes de 12 élèves (POJ, PAJ niveau 1 et PAJ niveau 2).

    Combien de temps dure une séance ?

    Un atelier dure 1h. En PAJ, chaque élève a, en plus, un cours d’instrument de 30 min.

    Quels sont les prérequis ?

    Avoir 7 ans et avoir suivi le parcours éveil.

    Y a-t-il un déroulé type pour une séance ?

    En général, la séance débute par une « chauffe collective » (chant et rythmiques corporelles), puis selon les objectifs de la séquence les élèves sont soit répartis par instruments ou familles d’instruments, soit en grand groupe. Des vidéos communiquées en amont permettent aux élèves de préparer la séance.

    Organisation d’une séance

    Comment sont préparées les séances ?

    Selon la ou les séquences, la préparation peut se faire en équipe pédagogique ou être assurée par un seul enseignant ou une seule enseignante. 

    Comment sont définis les objectifs pédagogiques d’une séance ?

    Nous avons défini des objectifs d’apprentissage pour le POJ et le PAJ (cf. ci-dessous), chaque séance nourrit ces objectifs.

    Objectif du POJ : découvrir le rôle de chaque famille d’instruments : rythmique (batterie, basse), harmonique (piano, guitare) et mélodique (saxophone, trombone, trompette, tuba, flûte traversière, clarinette…).

    Objectif du PAJ : avoir des connaissances sur les fondamentaux du jazz, dans l’improvisation, acquérir des notions de carrure, savoir écouter les autres (tout le monde doit être capable de chanter les parties de tout le monde) et atteindre une indépendance rythmique.

    Quelle modalité d’évaluation ?

    Il n’y a pas d’évaluation sommative dans ce dispositif.  L’évaluation formative est pleinement intégrée au dispositif d’apprentissage, cela permet d’adapter constamment contenu et objectifs des séances.

    Moyens et méthodes pédagogiques

    Quelles sont les pédagogies utilisées ?

    Principalement de la pédagogie de groupe basée sur le chant et le rythme et la valorisation de la coopération entre élèves. On utilise uniquement la transmission orale en POJ et l’écriture est introduite en PAJ.

    Quel répertoire est pratiqué ?

    Nous alternons improvisation et compositions créées sur mesure et adaptées au niveau des élèves, la plupart des standards jazz n’étant pas accessibles aux élèves qui débutent. Il est nécessaire de bien connaître les limites de chaque instrument en début d’apprentissage pour constituer le répertoire.

    Quel matériel et quels accessoires ?

    En POJ, nous prêtons les instruments aux élèves pour le semestre : basse (et ukulélé basse pour les plus jeunes), guitares acoustiques, batteries électroniques, mélodicas (pour les élèves qui apprennent le piano), Pbone, saxophone, clarinette, flûte traversière.

    Comment se fabrique le lien entre théorie et pratique ?

    On part de la pratique pour aller vers la théorie. Par exemple, la reconnaissance des degrés est toujours faite pendant le cours de groupe et à l’oral. En parallèle, les cours de FM classique en POJ et FM jazz en PAJ sont obligatoires pour les élèves.

    Organisation des cycles

    Comment s’articulent les cycles dans le temps ?

    Le POJ et les deux niveaux de PAJ (PAJ1 et PAJ2) durent chacun deux ans, soit au total six ans. Les élèves peuvent ensuite poursuivre leur parcours dans le cadre des cursus de conservatoire.

    Documents Annexes

    Document sur l’organisation du POJ communiqué aux parents des futurs entrants

    Document sur l’organisation du PAJ communiqué aux parents et élèves

  • Présentation du dispositif La Petite Bande à l’ENM de Villeurbanne

    Avril 2025

    Sources : Catherine Guinamard, coordinatrice musiques anciennes, flûte à bec.

    Rédaction : Pauline Guffroy, référente des usages pédagogiques du numérique.

    Présentation

    Qu’est-ce que la petite bande ?

    La petite bande est un cursus qui propose une approche globale de la musique, associant pratique collective, pratique pluri-instrumentale et formation musicale. L’apprentissage est centré sur une esthétique, la musique ancienne, et s’organise autour d’une pratique collective réunissant quatre instruments : clavecin, viole de gambe, flûte à bec et harpe. Après avoir pratiqué alternativement les quatre instruments en 1ère année, les enfants choisissent deux instruments complémentaires qu’ils conserveront tout au long du 1er cycle. Chaque élève suit un cours collectif d’une heure, un temps instrumental chaque semaine de 30 à 45 minutes par instrument ainsi qu’un atelier de FM de 45 minutes à partir de la 2ᵉ année.

    D’où est née l’idée ?

    Il s’agit d’imaginer et d’expérimenter une pédagogie destinée à répondre aux besoins des pratiques amateures usuelles de la musique ancienne.

    Objectifs pédagogiques

    Répondre à la demande institutionnelle de mettre en place des dispositifs d’entrée dans la pratique centrée sur la pratique collective dans chacune des esthétiques de l’ENM.

    Enjeux

    Un des enjeux majeurs est d’attirer des élèves sortant d’éveil dans les classes de clavecin et de viole de gambe tout en régulant la demande de harpe.

    Quand a-t-il été mis en place ?

    En 2010.

    Quels ont été les défis ou difficultés rencontrés dans la mise en place du programme ?

    Ce dispositif n’est que défis, il a fallu répondre à plusieurs enjeux.

    Un enjeu pédagogique : les instruments monodiques et polyphoniques ont des besoins d’apprentissages et des temps d’apprentissages différents. Il a fallu harmoniser nos pratiques pédagogiques et adapter nos répertoires pour faire travailler les enfants dans une même séquence de temps et sur un répertoire permettant une pratique collective.

    Un enjeu disciplinaire et organisationnel : on pense ici à l’intégration de la FM au dispositif. La philosophie du dispositif s’appuyant sur la globalité de l’apprentissage, le découpage disciplinaire a été contourné par une coanimation des cours permettant que l’équipe enseignante du dispositif abordent la théorie et le codage d’une même voix. D’autre part pour ne pas dissocier théorie et pratique, c’est toujours en partant du répertoire que sont amenées les notions théoriques. Les contenus de FM sont ainsi liés au répertoire de l’année.

    Un enjeu d’ordre pratique, la salle de harpe n’était pas dans le même bâtiment que la salle de pratique collective, il fallait transporter les harpes d’une annexe à l’autre.

    Quels conseils pour un établissement qui souhaite mettre en place ce dispositif ?

    Concernant les pratiques pédagogiques :

    • Avoir une culture de la collaboration de l’équipe pédagogique fondée sur des objectifs partagés et une philosophie commune.
    • Chaque professeur·e doit avoir une connaissance des 4 instruments enseignés.

    Concernant l’organisation :

    • Disposer d’une grande salle avec au moins 2 clavecins et 2 harpes et assez grande pour permettre de faire du travail corporel.
    • Disposer d’un vrai parc instrumental avec, entre autres, des petites violes en prêt pour les enfants.
    • Avoir une salle de harpe proche de la salle de pratique collective.
    • S’assurer de la disponibilité des enfants sur plusieurs créneaux dans la semaine car les enfants ne peuvent pas enchaîner la pratique collective, le cours d’instrument et la FM sur le même après-midi, elles et ils se déconcentrent.
    • L’idéal serait d’avoir des CHAM pour ce dispositif.

    Modalités pratiques

    Comment sont créés les groupes ?

    A l’issue des classes d’éveil, 6 élèves ayant émis un souhait d’une pratique de musique ancienne sont orientés vers ce dispositif, l’entrée est donc centrée sur le groupe et non sur un instrument spécifique.

    Combien d’élèves par groupe ?

    La Petite bande accueille chaque année une promotion de 6 élèves.

    Combien de temps dure une séance ?

    Chaque élève suit un cours collectif d’une heure et un temps instrumental par semaine de 30 à 45 minutes par instrument ainsi qu’un atelier de FM de 45 minutes à partir de la 2ème année.

    Quels sont les prérequis ?

    Il n’y en a pas. Nous nous assurons juste que les parents soient bien au courant de ce que le dispositif implique notamment en termes d’horaires.

    Y a-t-il un déroulé type pour une séance ?

    L’enseignement est structuré en séquences de 6 à 7 séances centrées sur deux morceaux de répertoire en lien avec des apprentissages solfégiques spécifiques. Deux enseignantes animent en binôme ces séances collectives.

    Dans chaque séance nous abordons le répertoire à la fois dans son aspect langage : codage ou décodage, éléments structurels, notions théoriques et à travers une pratique instrumentale collective. Les morceaux se construisent ainsi petit à petit en collectif soutenu par le travail en cours d’instrument.

    Le programme des séquences est stable depuis quelques années, le répertoire est pensé en amont et pour l’année entière.

    Tous les morceaux sont prévus pour pouvoir être joués en ensemble sous diverses formes. Les enfants travaillent chaque morceau à la fois sur leur instrument monodique et sur leur instrument polyphonique.

    Organisation d’une séance

    Comment sont définis les objectifs pédagogiques du cycle ?

    Ils sont définis en cohérence avec les objectifs de fin de premier cycle (voir en annexe dans le déroulé du cursus, les objectifs pour chaque année).

    Quelle modalité d’évaluation ?

    Nous pratiquons une auto-évaluation croisée :  chaque élève possède un cahier d’auto-évaluation qui est rempli une fois par an et validé par l’équipe enseignante.

    En complément de cette auto-évaluation, l’équipe enseignante se réunit deux fois dans l’année pour remplir le logiciel de notation de l’école avec des appréciations et une grille de compétences propre au dispositif.

     Enfin, la dernière année est consacrée à trois projets, un projet de musique solo, un projet d’invention et un projet de pratique collective, chacun soldé par une audition publique. Ces trois projets concluent le cycle en permettant aux élèves de montrer ce qu’ils ont appris et de partager leur musique.

    Moyens et méthodes pédagogiques

    Quelles sont les pédagogies utilisées ?

    Concernant la relation à la source et au texte musical, nous nous basons principalement sur les pédagogies actives, le recours à l’oralité et aux acquis sensoriels. Concernant la validation du cycle en dernière année, nous nous appuyons sur la philosophie de la pédagogie du chef-d’œuvre : le
    « chef-d’œuvre », qui conclut un parcours préalablement validé, fait preuve à travers la réalisation de l’élève du chemin parcouru et des compétences acquises. Il est source de motivation et fierté.

    Quel répertoire est utilisé ?

    Le répertoire est choisi soit dans le répertoire traditionnel de la chanson enfantine, soit dans celui de la musique ancienne. Chaque morceau est arrangé : ajout de paroles pour favoriser la mémorisation, voix simples d’accompagnement, etc, pour répondre à la fois aux exigences techniques de chaque instrument et fournir un matériel de musique de chambre pertinent artistiquement parlant.

    Quel matériel et quels accessoires ?

    Le matériel pédagogique est entièrement conçu et fourni par l’équipe enseignante : partitions, fiches de travail de FM, jeu de cartes de lecture, dictionnaires. En cours, nous utilisons également beaucoup la couleur (surligneurs), les balle de tennis (travail de la pulsation), les legos (manipulation des notions rythmiques et harmoniques). Nous disposons également dans la salle d’un tableau blanc avec portées et d’une portée dessinée au sol.

    Comment se fabrique le lien entre théorie et pratique ?

    Notre travail s’articule autour de 4 compétences : ressentir, reconnaître, nommer, manipuler. L’ensemble des notions théoriques passent donc par l’expérimentation et la manipulation. Toutes les notions sont reprises et explicitées dans un dictionnaire fourni à chaque élève en première année.

    Organisation des cycles

    Comment s’articulent les cycles dans le temps ?

    Après le premier cycle « Petite bande », les élèves peuvent ensuite poursuivre en 2ème cycle soit dans un cursus pluri-instrumental soit dans un cursus mono-instrumental.

    Tout au long des études, il reste toujours possible à l’élève en cursus pluri-instrumental de revenir à un cursus mono-instrumental mais cela nécessitera un temps d’ajustement et donc une prolongation du cycle d’1 à 2 ans suivant les cas.

    Documents Annexes

    Déroulé du cursus

    Mur collaboratif à disposition des élèves et parents et sur lequel tous les documents utiles par année peuvent être consultés

    Document sur l’organisation communiqué aux parents et élèves

    Exemple de pages de fiches 2ème année

    Exemple de pages du dictionnaire

    Exemple de cahier d’auto-évaluation

  • Présentation du dispositif KIDS 69100 à l’ENM de Villeurbanne

    Avril 2025

    Sources : Guillaume Dussably, professeur de MAO-musiques électroniques ayant coordonné les 3 premières années du dispositif ; Valentin Lafort, professeur de claviers électroniques, enseignant et Baligh Rahmani, professeur de musiques urbaines, enseignants participant au dispositif depuis 2024.

    Rédaction : Pauline Guffroy, référente des usages pédagogiques du numérique.

    Présentation

    Qu’est-ce que Kids 69100 ?

    Kids 69100 est dispositif d’apprentissage des musiques amplifiées par la pratique en groupe.  Articulant cours instrumental et ateliers, il a pour objectif de faire découvrir aux élèves qui débutent les manières de faire, les instruments, les modes de jeux, les rythmiques et les sonorités des courants musicaux d’aujourd’hui (hip-hop, dub, électro, rock, funk, reggae, métal, expérimental, stoner, dubstep, punk rock, etc.). Durant l’année, les élèves essaieront guitare, basse, batterie, chant, piano et instruments électroniques.

    D’où est née l’idée ?

    Faciliter l’accès des enfants à l’ENM via le département musiques actuelles. Il convient de préciser que la majorité des élèves du département est constituée d’un public adolescent et de jeunes adultes.

    Objectifs pédagogiques

    Pour les élèves :

    • S’initier aux musiques actuelles par l’expérimentation et la pratique ;
    • Pratiquer la création et explorer différents répertoires dès les premiers pas dans l’apprentissage ;
    • Essayer plusieurs instruments avant de choisir le sien.

    Quand a-t-il été mis en place ?

    En 2015.

    Quels ont été les défis ou difficultés rencontrés dans la mise en place du programme ?

    Ouvrir les répertoires des musiques amplifiées nécessite d’être vigilant : beaucoup de textes ou de clips ont des contenus explicites qui ne peuvent être livrés en l’état aux enfants, cela complexifie la constitution du répertoire.

    Permettre aux enfants de s’affranchir des goûts musicaux de leurs parents et de construire leur propre culture musicale est un enjeu.  

    Quels conseils pour un établissement qui souhaite mettre en place ce dispositif ?

    Acquérir un parc instrumental adapté (taille des instruments) et proposer une solution de location aux familles et élèves.

    Modalités pratiques

    Comment sont créés les groupes ?

    Il y a un seul groupe Kids 69100. Les enfants ont accès au dispositif en fonction du nombre de places disponibles.

    Combien d’élèves par groupe ?

    Kids 69100 regroupe 7 à 8 élèves encadrés par 2 enseignants. La présence des 2 enseignants permet de faire varier les modalités d’apprentissage (grand groupe, sous-groupe), elle permet également de pratiquer une forme de co-enseignement. Les élèves bénéficient ainsi d’approches pédagogiques complémentaires et d’une meilleure connaissance des instruments de l’atelier.

    Combien de temps dure une séance ?

    Une séance dure 1h et a lieu une fois par semaine.

    Quels sont les prérequis ?

    Avoir 8 ans.

    Y a-t-il un déroulé type pour une séance ?

    À chaque séance, environ 4 exercices différents en rapport avec l’objectif de la séquence pédagogique sont préparés, les enfants changent ainsi régulièrement d’activités. Au cours de la séance, les enfants jouent systématiquement des rôles musicaux différents selon les instruments pratiqués.

    Organisation d’une séance

    Comment sont préparées les séances ?

    Elles sont préparées en équipe lors de réunions de début d’année.

    Comment sont définis les objectifs pédagogiques d’une séance ?

    L’objectif est que chaque enfant ait expérimenté l’ensemble des instruments et rôles musicaux au cours de l’année. La composition tient une place importante, les élèves doivent être capable de jouer un morceau en entier en fin d’année scolaire.

    Quelle modalité d’évaluation ?

    L’évaluation continue et formative est privilégiée, il n’y a pas d’évaluation en fin de parcours. L’auto-évaluation est régulièrement encouragée chez les élèves : en leur demandant par exemple « Qu’est-ce qu’on peut améliorer ? Qu’est-ce que tu penses de ce qu’on vient de faire ? » etc.

    Moyens et méthodes pédagogiques

    Quelles sont les pédagogies utilisées ?

    Nous pratiquons la pédagogie par projets : les élèves doivent faire une composition et la jouer ensemble. Les méthodes actives et l’apprentissage en groupe sont utilisés : les élèves sont encouragés à exprimer leurs envies, leurs découvertes, partager leurs connaissances avec le groupe.

    Quel répertoire est pratiqué ?

     La création est centrale dans le dispositif, le répertoire est donc principalement constitué des compositions faites par les élèves. Des pièces des répertoires des musiques actuelles sont aussi abordées et parfois adaptées aux niveaux des élèves par les enseignants.

    Quel matériel et quels accessoires ?

    Les instruments (guitare, basse, batterie, clavier) ainsi que des micros, différentes boîtes à rythme, différents types de synthétiseurs pour faire manipuler le maximum d’instruments différents. Des enregistreurs sont parfois utilisés pour capter les performances des élèves dans un objectif pédagogique (figer, auto-analyser…) .

    Comment se fabrique le lien entre théorie et pratique ?

    Les élèves acquièrent la théorie par la pratique, il y a des allers-retours constants entre ces pôles.  

    Organisation des cycles

    Comment s’articulent les cycles dans le temps ?

    Les élèves intègrent ce dispositif généralement à la sortie des classes d’éveil artistique de l’école, elles et ils peuvent y rester d’une à trois années. A l’issue du Kids 69100, les élèves poursuivront leur pratique dans le cadre de l’atelier « Postkids » élaboré selon les mêmes modalités que le Kids69100 ou rejoindront des cursus « instrumentaux » des musiques actuelles.

    Documents Annexes

    Exemple de contenus travaillés pendant les séances

    • Travail sur le rythme et la composition sur les différents instruments proposés (batterie, basse, guitare, piano), création de la musique par les élèves
    • Atelier d’écriture d’un texte de rap
    • Préparation d’un spectacle pour que les enfants puissent montrer leur travail

    Exemples de morceaux travaillés avec les élèves

    • TNT – ACDC
    • Seven Nation Army – The White Stripes
    • Come as you are – Nirvana
    • Kids – MGMT
    • Smells like teen spirit – Nirvana
    • Another one bites the dust – Queen
  • Présentation du dispositif EPO (École par l’Orchestre) à l’ENM de Villeurbanne

    Avril 2025

    Sources : Gérald Venturi, professeur de saxophone, de musique de chambre et coordinateur (musique de chambre) ; Cédric Gautier, professeur de trompette et coordinateur EpO.

    Rédaction : Pauline Guffroy, référente des usages pédagogiques du numérique.

    Présentation

    D’où est née l’idée ?

    Nous organisions l’orchestre à l’école dans des classes des écoles primaires de Villeurbanne depuis quelques années et, pour inciter les élèves à rejoindre le conservatoire, il était important de leur proposer quelque chose de similaire à ce qu’elles et ils avaient connus. En effet, c’est probablement ce à quoi elles et ils s’attendaient en souhaitant poursuivre leur apprentissage musical. Il était aussi important d’établir plus d’égalité avec les élèves du conservatoire. C’est pourquoi il a paru évident de proposer une entrée en musique par la pratique ouverte aux élèves sortant d’éveil comme à celles et ceux venant de l’extérieur.

    Objectifs pédagogiques

    • Faciliter l’accès à la musique en adoptant une approche plus globale, en associant dans le processus d’apprentissage la formation musicale et la pratique, plutôt que de les séparer ;
    • Aller plus loin dans le dispositif « maître unique » qui était déjà en place ;
    • Attirer les élèves issu·es de l’orchestre à l’école, provenant souvent des quartiers excentrés : la proposition d’un seul créneau horaire est avantageuse pour les élèves éloigné·es géographiquement.

    Pour les élèves :

    • Apprendre à jouer et à travailler ensemble ;
    • Acquérir un sens critique ;
    • Acquérir de l’autonomie et une capacité d’auto-évaluation ;
    • Développer des compétences musicales (techniques et théoriques) ;
    • Connaître différents contextes musicaux associés à une large diversité de pratiques et d’esthétiques ;
    • Développer conjointement sa capacité à jouer, à improviser, à composer.

    Enjeux

    Un des enjeux majeurs du dispositif repose sur le travail d’équipe des professeur·es, qui ont trouvé la possibilité de se réunir en collège pour mutualiser leurs compétences au profit des élèves. Symétriquement, le parcours des élèves peut désormais s’organiser autour d’un large éventail de pratiques collectives, du petit groupe au grand orchestre.

    Quand a-t-il été mis en place ?

    En 2009, soit l’année qui a suivi la première année d’expérimentation de l’Orchestre à l’école de l’ENM de Villeurbanne.

    Quels ont été les défis ou difficultés rencontrés dans la mise en place du programme ?

    Tout d’abord, l’élaboration d’une maquette horaire commune avec l’ensemble des professeur·es s’est avérée incontournable. Ensuite, assez rapidement, des problèmes de pédagogie se sont posés, ce dispositif implique de ne plus apprendre les choses dans le même ordre ou de la même façon. Les approches socio-constructivistes – qui sont assez développées dans l’enseignement supérieur – sont encore nouvelles dans la formation initiale proposée dans les conservatoires. Les examens ont été supprimés, ce qui a aussi posé des questions. Il y a eu beaucoup de débat entre les professeur·es, certain·es se sont retiré·es du dispositif mais d’autres sont venu·es, justement parce que ces questions les intéressaient. De plus, les supports pédagogiques n’existaient pas, il a fallu les fabriquer, tous les professeur·es ont accepté de venir travailler une matinée par semaine pour préparer ces supports. Du côté des élèves, la satisfaction était immédiate mais les professeur·es ont dû s’adapter et se réinventer pour s’ajuster à cette nouvelle approche pédagogique.

    Quels conseils pour un établissement qui souhaite mettre en place ce dispositif ?

    • Avoir une équipe d’au minimum 4 personnes (c’est impossible avec moins).
    • Accepter, dans un premier temps, d’avoir l’impression d’être moins efficaces car il s’agit d’une nouvelle approche. Les bénéfices à moyen terme finiront par être visibles.
    • Comprendre que les élèves apprendront différemment, pas forcément dans l’ordre auquel on est habitué ou au même rythme et être patient face à ce changement.
    • Se concerter, communiquer, débriefer régulièrement les séances, prendre le temps de discuter des progrès et des difficultés rencontrées.
    • Envisager de se faire accompagner pour faciliter la transition vers ce nouveau dispositif.

    Modalités pratiques

    Comment sont créés les groupes ?

    En cycle 1, les élèves de 1ères et 2èmes années sont réuni.e.s sur une plage horaire et les 3èmes et 4èmes années sur une autre.

    En cycle 2, les élèves choisissent parmi les ateliers qui leur sont proposés. Elles et ils peuvent en suivre autant que désiré, leur seule contrainte est d’avoir suivi le nombre d’ateliers nécessaires pour valider les 4 axes de formation en fin de cycle :

    • AXE 1 – les grandes formations
    • AXE 2 – projet soliste en semi-autonomie
    • AXE 3 – ateliers et modules FM
    • AXE 4 – le projet personnel

    Combien d’élèves par groupe ?

    Les ateliers de pratiques collectives peuvent accueillir de 5 à 25 élèves selon les projets, du petit groupe de musique de chambre à l’orchestre complet. Ils sont généralement animés par un.e enseignant.e ou un binôme. Pour les cours instrumentaux, les groupes varient entre 3 et 5 élèves.

    Combien de temps dure une séance ?

    Pour les cycles 1, le parcours comporte une séance en atelier (1h) suivie ou précédée d’une séance d’instrument (1h). Pour les cycles 2 et 3 : en plus du cours instrumental, une séance en atelier dure en général 1h. Les élèves peuvent suivre autant d’ateliers que souhaité.

    Quels sont les prérequis ?

    • Avoir choisi un instrument faisant partie du dispositif EpO (trombone, trompette, piano, hautbois, clarinette, cor, tuba ou saxophone)
    • Pour les cycles 1, être disponible sur les horaires imposés pour la séance (cours d’instruments en groupe + atelier de pratique collective)

    Y a-t-il un déroulé type pour une séance ?

    Non, chaque atelier est construit selon le projet artistique, les notions à aborder, les besoins des élèves, etc.

    Organisation d’une séance

    Comment sont préparées les séances ?

    Les thématiques d’atelier viennent des professeur·es qui se concertent beaucoup, mais elles peuvent aussi répondre à des propositions d’élèves. Chaque enseignant·e ou binôme d’enseignant·e·s prépare la séquence pédagogique qu’elle ou il a proposé (enjeux d’apprentissage, supports, ressources, aspects logistiques) et transmet une fiche récapitulative aux collègues.

    Comment sont définis les objectifs pédagogiques d’une séance ?

    Les objectifs pédagogiques font partie de l’élaboration de la séquence, ils font l’objet d’une concertation entre les enseignant.e.s et font l’objet d’un document partagé à toute l’équipe.

    Quelle modalité d’évaluation ?

    Dès le début, l’évaluation continue est la modalité principale. Les professeur·es se concertent, débriefent après la séance et orientent les contenus de la séance suivante en fonction des besoins repérés chez les élèves.

    Moyens et méthodes pédagogiques

    Quelles sont les pédagogies utilisées ?

    Ce sont plutôt des méthodes globales qui s’inscrivent dans une approche socio-constructiviste, basées sur le groupe, elles sont inspirées par exemple des pédagogies Freinet.
    Mise au point par les époux Élise et Célestin Freinet au début du 20ème siècle, la pédagogie Freinet est une approche éducative centrée autour de l’élève et axée sur l’apprentissage par l’expérience et l’action, aussi appelé le « tâtonnement expérimental ». L’enseignant·e prend le rôle de facilitateur·rice qui guide les élèves plutôt que de leur imposer des connaissances. La coopération et la solidarité entre les élèves est encouragée grâce à l’organisation d’activités de groupe et de projets collectifs qui permettent aux élèves d’apprendre ensemble en expérimentant.

    L’idée est de provoquer des interactions entre les élèves pour faire émerger des questions, des hypothèses, des essais, des expérimentations. Pour ce faire, le petit collectif est indispensable au dispositif pédagogique permettant aux élèves d’être acteurs et actrices de leurs apprentissages. Les élèves construisent ainsi leurs connaissances au fil de leurs expériences et de leurs échanges avec les autres. Le rôle des enseignant·es est d’accompagner l’apprentissage en réajustant en permanence la situation pédagogique, en régulant les interactions entre élèves, et en mettant des ressources à la disposition du travail des élèves.

    Quel répertoire est pratiqué ?

    Plus que de répertoires, nous parlerons de contextes musicaux, ce qui est plus large et dépasse la notion de répertoire. Une grande diversité de contextes musicaux sont abordés : des compositions d’élèves, de la musique écrite, des arrangements réalisés par les élèves, de la musique orale (jouée à l’oreille), les musiques improvisées.

    Quel matériel et quels accessoires ?

    Il faut plusieurs salles dont des grandes afin de faire varier les situations de travail (du groupe moyen au petit groupe). Le matériel nécessaire varie en fonction du projet mené et peut comprendre un vidéoprojecteur, un système de diffusion du son, des tables pour écrire, des ardoises effaçables, etc.

    Comment se fabrique le lien entre théorie et pratique ?

    Les élèves apprennent les savoirs réputés théoriques « en acte », c’est-à-dire dans la pratique. Elles et ils ne commencent pas par l’étude de la lecture, du rythme ou de l’harmonie ex cathedra, mais par l’expérimentation directe dans l’acte musical. Ce sont les pratiques musicales qui vont amener tel ou tel problème musical à régler, problème touchant parfois au rythme, à la lecture, à la notation, à la transposition, ou encore à des éléments de langage : ces notions seront abordées au moment où elles sont utiles pour les élèves. En d’autres termes, nous pensons que les situations musicales et pédagogiques doivent permettre aux élèves de poser des questions avant d’en recevoir les réponses.

    Organisation des cycles

    Comment s’articulent les cycles dans le temps ?

    L’organisation en 3 cycles est conforme aux préconisations du Schéma National d’Orientation Pédagogique. Un cycle dure entre 3 et 5 ans. Comme nous l’avons exposé, l’originalité de l’EpO touche d’abord aux contenus musicaux, au modèle pédagogique, aux modalités de suivi et d’évaluation des élèves.

    Documents Annexes

    Exemple d’ateliers proposés

    Cycle 1 :

    • Musique à l’image
    • Percussions corporelles
    • Mises en musique de contes
    • Invention
    • Chant de travail
    • Atelier autour de Mikrokosmos de Bartok
    • Atelier FANFARE
    • Atelier Musique et mouvement
    • Atelier BLUES
    • Atelier orchestre

    Cycle 2

    • Musique d’Anatolie
    • Improvisation « libre »
    • Musique actuelle
    • Improvisation « Jazz »
    • Journal de l’école
    • Composition
    • Chanson
    • + tous les modules proposés par les professeur·es de FM (audition, voix, invention, culture, rythme, corporel, arrangement)

    Grandes formations :

    • 2 Fanfares de rues
    • Big band
    • Chorale
    • Orchestre d’harmonie

    Planning des cours de cycle 1

    Planning des cours de cycle 1 le mercredi pour l’année 24-25 à l’ENM.

    Organisation ateliers cycle 2

  • Présentation du dispositif EMI (Ensemble Mixte Instrumental) à l’ENM de Villeurbanne

    Avril 2025

    Sources : Jérôme Meunier, professeur de violon et Moïra Le Luron, professeur de violon.

    Rédaction : Pauline Guffroy, référente des usages pédagogiques du numérique.

    Présentation

    Qu’est-ce que l’EMI ?

    L’EMI réunit une centaine d’élèves instrumentistes en hautbois, flûte traversière, basson, violon, alto, violoncelle, contrebasse, accordéon, harpe et piano dans le cadre d’une pédagogie de projet.

    D’où est née l’idée ?

    Inscrire le collectif et la collaboration que ce soit dans l’équipe enseignante, avec ou entre les élèves au centre d’un dispositif d’apprentissage.

    Dans quel but ? Pour répondre à quels enjeux ?

    L’objectif est vraiment de faire entrer les élèves dans la pratique par le collectif.

    Quand a-t-il été mis en place ?

    En 2011, au début uniquement avec le premier cycle puis nous avons mis en place le 2ᵉ cycle car les élèves voulaient continuer avec le même dispositif.

    Quels ont été les défis ou difficultés rencontrés dans la mise en place du programme ?

    Au départ, ce qui a surtout été problématique, c’était l’organisation : trouver un créneau pour réunir les élèves sur le même horaire toutes les semaines n’est pas facile. Nous avons aussi fait le choix d’une gestion horizontale entre collègues. Comme il n’y a pas de responsable désigné, il peut y avoir une certaine forme d’inertie dans la prise de décision, nous attendons parfois d’avoir l’avis de tout le monde… Nous planifions une réunion par mois dès le début d’année, tout le monde essaie de se rendre disponible et les personnes présentes à la réunion prennent les décisions.

    Quels conseils pour un établissement qui souhaite mettre en place ce dispositif ?

    Peu importe les instruments, l’envie des enseignants de participer à ce dispositif est primordiale. Il faut qu’il y ait une volonté de travailler ensemble, de savoir faire des compromis, de respecter tout ce que l’autre peut apporter. Notre fonctionnement modulable demande de s’adapter en permanence.

    Au début, nous avions groupé les 3 séances auxquelles les élèves assistent (collective, cours de FM et cours d’instrument individuel) sur le même après-midi car cela facilitait l’organisation des familles, mais nous nous sommes aperçus que les élèves n’arrivaient pas à rester concentrés sur les 3 séances d’affilée, nous avons donc choisi de répartir les différents temps sur la semaine.

    Modalités pratiques

    Comment sont créés les groupes ?

    Nous favorisons la constitution de groupes hétérogènes (instruments, niveaux, âges…) afin d’apprendre à jouer avec une grande diversité de profils.

    Combien d’élèves par groupe ?

    Il y a 70 élèves en EMI, et selon les projets, nous les divisons en plusieurs sous-groupes ou non.

    Combien de temps dure une séance ?

    La séance collective dure une heure. Chaque élève suit aussi un cours d’instrument individuel de 30 min et un cours de FM dédié au projet de 1h à 1h30 chaque semaine.

    Quels sont les prérequis ?

    Tout élève ayant un membre du collectif comme professeur d’instrument peut rejoindre le dispositif.

    Y a-t-il un déroulé type pour une séance ?

    Les projets étant très variables, il ne peut pas y avoir de déroulé type, nous concevons un déroulé adapté selon les objectifs et les besoins.

    Organisation d’une séance

    Comment sont préparées les séances ?

    Pour que les séances soient préparées au mieux, nous planifions les réunions mensuelles de travail dès le début de l’année scolaire. Ces réunions sont très importantes : nous y faisons le bilan des projets précédents (ce qui a fonctionné ou non, ce que nous voulons garder ou changer) et réfléchissons aux projets suivants. Pour les séances en petits groupes, seuls les membres de l’équipe enseignante qui les animent les préparent ensemble. Les partitions travaillées sont partagées via l’espace numérique de travail (ENT) afin que tous les autres professeur·e·s, notamment celles et ceux s’occupant d’élèves en cours individuels, puissent accompagner ce que les élèves travaillent en EMI. Les séances en grands groupes sont assez cadrées afin d’éviter de perdre du temps en raison de l’inertie de groupe.

    Comment sont définis les objectifs pédagogiques d’une séance ?

    Ils sont plutôt définis sur plusieurs séances qui se suivent. Comme nous sommes nombreuses et nombreux, nous ne sommes pas toujours d’accord mais nous trouvons des consensus. Les objectifs définis en réunion peuvent aussi évoluer en fonction de la progression des élèves.

    Quelle modalité d’évaluation ?

    Il n’y a pas d’évaluation formelle, l’accent est mis sur l’auto-évaluation pour les élèves. Les professeurs jouent tout de même un rôle dans l’évaluation continue, en fonction des difficultés identifiées, ils et elles orientent les élèves vers des ateliers spécifiques pour travailler sur leurs points faibles.

    Moyens et méthodes pédagogiques

    Quelles sont les pédagogies utilisées ?

    La diversité de l’équipe enseignante permet que chacune et chacun pioche dans son expérience, ses connaissances pédagogiques (pédagogie par projet, pédagogies actives, méthodes Willems, Dalcroze…) pour composer un enseignement dont le but est de faire de la musique ensemble, parfois dans de très grands groupes et ce, dès le début de l’apprentissage d’un instrument.

    Quel répertoire est pratiqué ?

    Les élèves font beaucoup de créations. Pour le répertoire, chaque professeur·e y contribue selon sa spécialité, ses propres expériences artistiques, ce qui permet d’avoir des styles très variés.

    Quel matériel et quels accessoires ?

    Nous projetons souvent des vidéos, nous utilisons parfois du matériel (amplification, looper…) en fonction des projets.

    Comment se fabrique le lien entre théorie et pratique ?

    Les professeurs de FM EMI participent, contribuent à nos réunions afin de lier les contenus réputés théoriques à ce qui est travaillé en pratique.

    Organisation des cycles

    Comment s’articulent les cycles dans le temps ?

    Les élèves suivent le 1ᵉ et le 2ᵉ cycle en EMI puis rejoignent le 3ᵉ cycle « classique ». Cela leur permet de continuer à participer à de nombreux ateliers différents, et constitue une forme de continuité avec les 2 premiers cycles.  

    Documente Annexes

    Exemple d’ateliers proposés

    • Musique et langage
    • Musique et bande dessinée (collaboration avec une autrice)
    • Musique hip-hop et slam
    • Bal trad

    Document sur l’organisation communiqué aux parents et élèves

  • Vers un enseignement structuré de l’improvisation

    « Qu’est-ce que l’improvisation ? Peut-on apprendre à improviser ? », ces questions, comme le rappelle Martial SOLAL en préface de sa Méthode d’improvisation, sont les questions fondamentales que se pose un enseignement de l’improvisation. Définir l’improvisation n’est pas forcément aisé : on trouvera une suggestion particulièrement intéressante dans Findings, de Steve LACY . A une question sur la différence entre composer et improviser, il répond: « la différence principale consiste en ceci que, dans la composition, on a tout le temps qu’on veut pour réfléchir à ce qu’on va dire en quinze secondes, tandis que dans l’improvisation, on n’a que quinze secondes pour dire ce qu’on veut ». Sa réponse avait pris quinze secondes…

    Pour ma part, je veux m’appuyer sur trois définitions possibles pour développer un projet d’enseignement structuré.

    1. Improviser, c’est composer en temps réel.
    2. Improviser, c’est jouer une musique qui n’est pas écrite.
    3. Improviser, c’est être libre.

    I. La nature de la musique improvisée

    Où on montrera à la fois la pertinence d’un enseignement de l’improvisation, et son absence de nouveauté.

    Composer en temps réel, oui, mais composer quoi ? La réponse va de soi : la musique, improvisée ou pas, obéit aux mêmes lois immuables. Nous pouvons en dresser la liste non exhaustive : son contenu est déterminé par son rapport à l’auditeur, rapport à une esthétique, rapport aux contraintes d’un matériau, rapport à la liberté, rapport au langage, rapport à l’expression, rapport à la technique, rapport à l’instrument, rapport au temps, rapport au lieu, rapport à la durée, rapport à la circonstance, rapport à la forme… La musique, jouée ou écoutée, est une prise de position dans ces jeux de forces, en tant que média entre soi et l’autre. Les œuvres composées sont chacune un manifeste pour une position singulière. Le compositeur dit : « voilà une solution au problème ».

    Interpréter une œuvre, c’est en premier comprendre cette intention, avant que de parler de technique. Les enseignants des conservatoires sont formés pour expliciter les notions fondamentales de la musique, pour dire ce qui est important dans une œuvre donnée, pourquoi on la considère aujourd’hui comme un « chef d’œuvre ».

    Si improviser, c’est composer en temps réel, alors, il n’y a rien a apprendre de plus pour cela : ce n’est que remettre en jeu une fois de plus les éléments archi-connus de la musique. Seulement, la différence réside justement dans le « temps réel ». Là réside la difficulté, et l’originalité de la pratique de l’improvisation. Là on va pouvoir s’approprier des enseignements reçus de longue date (écriture, analyse, basse continue, ornementation, formation musicale, lecture, styles, technique…), pour les investir dans une pratique de l’instant. La classe d’improvisation, ou l’improvisation dans la classe, sera un lieu qui contribuera à faire le lien entre les différents enseignements reçus par l’élève, et qui viendra donc renforcer le travail des différentes disciplines.

    Les conséquences de l’instantanéité de l’improvisation nous permettent de définir une première série de contenus et de progressions :

    1. L’enseignement doit prendre position sur la ou les esthétiques qu’il aborde : Baroque, Jazz, Free, raga, polka, salsa… s’il choisit de s’en fixer une ! On peut peut-être avancer que, dans le cadre de l’étude, il est bon de se confronter à différentes « écoles » ou « pratiques » d’improvisation, avant de choisir la sienne. Ce type d’enseignement devra donc aborder les contraintes et les conséquences d’un style donné. Impossible ici de tout expliciter, bien entendu.
    2. L’idée de temps réel implique l’acquisition de réflexes. Tout de suite, on comprends la nécessité de s’exercer : gammes, arpèges, cadences, rythmes, phrasés, intervalles, un certain nombre de pratiques sont nécessaires pour avoir la liberté de choisir sa musique quand on improvise. On retrouvera dans la littérature existante une quantité impressionnante de « training » pour cela. Bien sûr, il faut, comme pour tout, commencer modestement et aller le plus loin possible !
    3. L’oreille joue bien sûr un rôle central dans l’improvisation. Jouer ce qu’on entend en audition intérieure, ou rejouer ce que l’on vient d’entendre est le B.A-BA. On n’est pas loin de la pratique de la dictée. Deux types de progression peuvent être proposées. Premièrement, une progression sur le mode de « je joue une phrase, tu la rejoue immédiatement », avec différents degrés de complexité, deuxièmement, un travail sur le long terme de « relevé » sur des enregistrements, qui permet à l’élève d’enrichir sa palette d’esthétiques, de perfectionner l’oreille, et d’entrer dans un rapport plus intime avec la réalité du phénomène sonore. La formation musicale comporte déjà une progression dans les aptitudes de l’oreille, le rapprochement sera donc évident.
    4. La mémoire est un autre élément important de l’acte d’improviser : se souvenir de ce qu’on vient de faire est souvent la clé pour savoir ce qu’on fera ! Et la mémoire aussi s’exerce et se perfectionne. On peut imagier des pendants musicaux aux jeux de mémoire habituels. Par exemple, jouer la phrase du voisin en y rajoutant un élément, que le voisin reprend en y ajoutant le sien, etc… On pourra scander ce travail en l’accompagnant aux percussions. Une fois de plus, la classe de formation musicale a son rôle à jouer dans ce travail, car la mémorisation fait partie de ses contenus. Un autre chose aide à la mémorisation de son jeu instantané : c’est la compréhension de ce qu’on fait, qui permet d’y trouver les moyens d’un développement. On en revient ainsi au point de départ qui était la capacité d’analyse, la boucle est bouclée et un cercle vertueux peut se mettre en place.

    II. ​Le rapport à l’écrit

    Où on dira pourquoi improviser ne va pas de soi.

    Beaucoup de cultures font appel à l’improvisation musicale de façon naturelle, et même notre époque contemporaine y a eu de nombreuses fois recours, ne serait-ce que suite à l’émergence du free-jazz. Aujourd’hui, les danseurs contemporains s’en servent pour leurs créations. Il n’en reste pas moins que notre culture de l’interprétation, dans les conservatoires, pousse à favoriser l’écrit. Et comment en serait-il autrement ? Quand une musique a été écrite, peaufinée, remaniée, quelle improvisation pourrait la concurrencer ?

    Un enseignement de l’improvisation ne peut faire abstraction de ce questionnement : pourquoi proposer une alternative à l’écrit ? Bien sûr, la réponse est dans la question. Il existe des formes d’expression musicale dont l’intérêt ne peut pas être rendu par un support écrit. Ou, autrement dit, notre attachement à la partition nous prive de certaines formes d’expression.

    Encore faudrait-il le prouver ! Un exemple : pour accompagner la danse, il n’existe pas toujours de « grandes œuvres » qui répondent au besoin immédiat du danseur. Si d’aventure, on a recours à des œuvres mineures, on se dit que peut-être, ce qu’ont écrit les compositeurs de second ordre, on pourrait le faire soi-même.

    D’où l’idée que tout n’est pas bon à noter. Ainsi, l’ornementation des œuvres d’avant le XXème siècle est improvisée, l’accompagnement de la basse continue est improvisé… A l’autre bout de la chaîne, on va trouver le solo de jazz qui, trop complexe à noter, prendra finalement moins de temps à improviser par soi-même.

    De même, la prise de risque de l’instant va nous amener à découvrir des ressources que nous ne soupçonnons pas. Voilà une des raisons pour lesquelles un cursus d’enseignement de la musique ne doit pas passer à côté de l’improvisation.

    Je propose donc, comme contenu d’une formation, d’aborder un nombre conséquent d’esthétiques qui accueillent en leur giron l’improvisation de manière naturelle : le thème et variation, le standard de jazz, la passacaille, le pont d’une chanson de variété, un break de batterie, le solo intégral etc…

    Il n’y aura de raisons à enseigner l’improvisation à quelque élève que ce soit, que s’il en comprend l’intérêt pour lui-même, et qu’il y prend du plaisir. Car, s’il ne pratique pas, il ne progressera jamais, comme pour tout…

    III. Vers une improvisation libre

    Où il sera montré que si l’expression n’est pas l’apanage de l’improvisation, elle reste sa raison d’être.

    Trop de propositions de contenu, dans des stages ou des classes se contentent de proposer une improvisation libre ou générative fondée sur l’unique expression de soi. Pour avoir fréquenté la classe de Jean-Pierre LEGUAY à DIJON, je peux dire le caractère exceptionnel de son travail : sous des formes relativement ouvertes, il était capable de mémoriser et disséquer après coup chaque improvisation, et d’en tirer les conséquences (étant lui-même un fabuleux improvisateur, entre autre de musique tonale ou contrapuntique).

    Chaque improvisateur est responsable du matériau qu’il propose à son auditoire, c’est un point capital pour un enseignement digne de ce nom. Le fait de s’extérioriser n’a jamais été une condition suffisante à l’art, tout en étant une condition nécessaire.

    Je crois donc que l’émergence d’un style personnel chez un élève est le but d’un cursus d’improvisation, tandis que l’exploration de différentes esthétiques dont les ressorts doivent être compris en est le moyen. Pour ma part, c’est la démarche que j’ai choisie, en m’enrichissant au contact des jazz, des musiques improvisées, des musiques traditionnelles, du baroque etc… Et c’est donc cela que je souhaiterais transmettre si on me demande d’apporter mon éclairage à la question. Je pense par conséquent qu’un apprentissage de l’improvisation tonale est incontournable au vu de la place que le fait tonal joue dans notre histoire et notre culture contemporaine.

    En tout état de cause, qui dit expression, dit vocabulaire, on en revient donc à l’idée d’acquérir un langage, progressivement.

    IV. Concrètement

    Où tout se complique…

    L’enseignement de l’improvisation posera forcément des problèmes d’intendance : comment organiser les cours, et si on a trop de pianistes… Je propose de fonctionner avec des groupes constitués à l’instar de la musique de chambre. Je reprendrai les idées précédentes pour proposer un travail régulier (hebdomadaire) et progressif, intégrant des exercices, des écoutes analytiques et des mises en situations.

    Pour une évaluation de la progression de l’élève, je pense utile de l’aborder selon deux aspects: la capacité à respecter une contrainte due à l’esthétique utilisée, et la capacité à développer par soi même le matériau qu’il a

    créé. Il pourra par exemple choisir pour une partie de sa prestation une esthétique qu’il affectionne et qu’il a travaillée particulièrement. Une notion de travail personnel, comme pour toutes les autres disciplines est indispensable.

    Une prestation d’improvisation s’entend de deux façons bien distinctes : seul ou a plusieurs. Les deux formules peuvent être abordées et évaluées de façon dissociées.

    Pour profiter à plein d’un enseignement aussi créatif que celui de l’improvisation, il est possible de fonctionner selon la pédagogie du projet : chaque élève serait amené à choisir une esthétique qu’il affectionne, à l’approfondir, et à la proposer à son groupe sous la conduite du professeur. Ainsi, on rejoindrait les objectifs de fin de troisième cycle actuel sur les initiatives créatives que l’élève est censé mener.

    V. L’improvisation comme outil pédagogique : un cas particulier ?

    Les vertus de l’improvisation pour l’apprentissage de l’instrument ne sont plus à démontrer. Mais ne risque-t-on pas une dichotomie forcée entre une improvisation-outil et une improvisation-forme d’expression ? On sait par exemple que les danseurs et les acteurs improvisent lors de séances de travail pour trouver des matériaux inédits ou spontanés ; pourtant, on ne les verra que rarement faire la même chose en public lors de leurs spectacles. De la même façon, on peut imaginer une improvisation qui serait un outil pédagogique de découverte de l’instrument, d’exploration de ses ressources, de libération de possibilités expressives inexplorées par l’élève, voire des « possibilités expressives » intrinsèques à l’élève inconnues de lui-même. Mais ce travail n’aurait pas la vocation d’être une forme aboutie d’expression artistique. Ce serait un « fais-le seulement, et on verra », opposé à une forme maîtrisée d’improvisation, avec applaudissements garantis à la fin. Je crois qu’il est salutaire de conserver à l’improvisation à la fois sa part d’incontrôlable, qui fait son intérêt par-dessus tout, et la conscience que le son a vocation à s’organiser, sous peine de demeurer un bruit stérile et abstrait. Faute de quoi, la subjectivité, se vide de son sens sans son rapport à autrui, et la structuration qui y est associée.

    VI. En conclusion

    Le rôle transversal de l’improvisation et son originalité en font une pratique riche dans la trajectoire d’un apprenti musicien. Nous l’avons vu, improviser s’apprend, se transmet, se travaille, s’évalue aussi : il y a de la place pour cet enseignement dans un conservatoire, à condition de ne pas oublier le plaisir d’improviser, celui d’être la source de la musique qui jaillit dans l’instant.

    VII. ​Bibliographie subjective

    Méthodes :

    Findings, Steve LACY, éditions Outre Mesure

    Méthode d’improvisation, Martial SOLAL, éditions Salabert

    Accompagner, piano débutant, P. VILLANUEVA, J. SIRON, éditions Outre Mesure

    Une vie pour le Djembé, Mamady KEITA, Uschi BILLMEIER, éditions Arun

    Clés pour l’harmonie, Jo ANGER-WELLER, éditions Henri Lemoine Traité d’improvisation à l’orgue, M. DUPRE, éditions A. LEDUC Technique de mon langage musical, O. MESSIAEN, LEDUC

    Livre :

    L’improvisation    musicale,    Denis    LEVAILLANT,                              éditions       Jean-Claude LATTES

    Moins qu’un chien, C. MINGUS, éditions Robert LAFFONT

  • Les méthodes pédagogiques dans l’enseignement de la musique classique : analyse comparative et perspectives

    L’enseignement de la musique classique constitue un champ disciplinaire complexe, marqué par une diversité méthodologique qui reflète les évolutions de la pédagogie musicale au cours du XXe siècle. Cette pluralité d’approches, loin de constituer une simple accumulation de techniques, révèle des conceptions distinctes de l’apprentissage musical, tant sur le plan philosophique que pratique.

    I. Les paradigmes fondateurs de la pédagogie musicale moderne

    1.1 Le paradigme naturaliste : la méthode Suzuki

    Développée par Shinichi Suzuki (1898-1998) dans le contexte du Japon d’après-guerre, la Talent Education repose sur une analogie fondamentale avec l’acquisition du langage maternel. Cette approche, théorisée dans l’ouvrage Nurtured by Love (1969), postule l’existence d’une capacité musicale universelle chez l’enfant, nécessitant un environnement d’immersion comparable à celui du langage.

    Les principes méthodologiques s’articulent autour de l’écoute répétée du répertoire, de l’imitation gestuelle, et de l’apprentissage par modelage parental. Cette approche permet d’obtenir des résultats remarquables, tels que l’apprentissage du Concerto pour violon en la mineur (BWV 1041) de Bach par des enfants de cinq ans, qui maîtrisent l’œuvre avant d’accéder à la lecture musicale.

    Actuellement, l’International Suzuki Association recense plus de 8 000 enseignants certifiés dans 46 pays, témoignant d’une diffusion transculturelle remarquable (Suzuki Association of the Americas, 2023).

    1.2 Le paradigme somatique : Jaques-Dalcroze et l’incarnation rythmique

    Émile Jaques-Dalcroze (1865-1950) inaugure une transformation profonde en postulant la primauté du corps dans l’apprentissage musical. Sa méthode eurythmique, développée au Conservatoire de Genève puis à l’Institut de Hellerau, établit une correspondance systématique entre mouvement corporel et structure musicale.

    Cette approche trouve ses fondements dans la psychologie expérimentale de l’époque, notamment les travaux de Wilhelm Wundt sur la perception temporelle. L’exemple de la marche rythmique, où l’étudiant incarne physiquement les subdivisions métriques, illustre cette pédagogie de l’embodiment musical ou incarnation corporelle de la musique.

    L’influence de cette méthode perdure dans les formations supérieures contemporaines, particulièrement au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, où elle constitue un enseignement obligatoire pour les futurs pédagogues.

    1.3 Le paradigme socio-politique : El Sistema et ses adaptations contemporaines

    José Antonio Abreu conceptualise en 1975 une approche révolutionnaire qui fait de l’enseignement musical un instrument de transformation sociale. El Sistema, implanté initialement dans les barrios de Caracas, repose sur une philosophie de l’orchestre comme microsociété démocratique.

    Cette méthode se distingue par son intensité (six heures quotidiennes de pratique collective), sa gratuité absolue, et son absence de sélection préalable. L’exemple de Gustavo Dudamel, formé dans ce système et devenu directeur musical du Los Angeles Philharmonic, illustre le potentiel transformateur de cette approche.

    L’adaptation française : le projet Démos

    En France, cette philosophie trouve sa traduction dans le projet Démos (Dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale), initié en 2010 par la Philharmonie de Paris sous la direction artistique de Gilles Delebarre. Cette adaptation française d’El Sistema s’implante dans les territoires périphériques et ruraux, touchant près de 4 500 enfants de 7 à 12 ans dans 45 départements.

    Démos se distingue du modèle vénézuélien par plusieurs spécificités : partenariat avec les conservatoires locaux, formation d’intervenants musiciens-pédagogues, et intégration dans les politiques territoriales d’éducation artistique. Après trois années de formation, les enfants des quartiers populaires interprètent des œuvres du répertoire symphonique à la Philharmonie de Paris.

    Cette approche révèle une tension caractéristique entre démocratisation et excellence artistique, questionnant les modèles traditionnels de sélection précoce pratiqués dans les conservatoires français.

    La diffusion internationale d’El Sistema, avec plus de 200 programmes dérivés sur cinq continents, témoigne de sa résonance politique et pédagogique (Majno, 2012).

    1.4 La méthode Kodály : pédagogie nationale et solmisation

    Zoltán Kodály (1882-1967) développe en Hongrie une méthode d’éducation musicale intégrant le patrimoine folklorique national comme fondement de l’apprentissage. Cette approche, qui s’appuie sur la solmisation relative et les signes manuels (dérivés de la chironomie de John Curwen), vise à développer l’audiation intérieure et la lecture musicale dès le plus jeune âge.

    La méthode Kodály se distingue par sa progression rigoureuse du simple au complexe, commençant par des mélodies pentatoniques issues du folklore enfantin avant d’aborder progressivement le système tonal complet. Cette approche connaît un succès particulier dans les pays d’Europe centrale et inspire aujourd’hui de nombreux programmes d’éducation musicale généralisée.

    II. Les méthodes centrées sur l’expression corporelle et la créativité

    2.1 L’Orff-Schulwerk : l’intégration des arts

    Carl Orff (1895-1982) et Gunild Keetman développent dans les années 1920 une approche holistique intégrant musique, mouvement, théâtre et arts plastiques. Cette méthode, théorisée dans les cinq volumes de Musik für Kinder (1950-1954), repose sur l’utilisation d’instruments spécifiquement conçus (xylophones, métallophones) et sur l’improvisation collective.

    L’exemple type de cette pédagogie consiste en la création collective d’un conte musical, où chaque enfant contribue par le chant, le mouvement et l’accompagnement instrumental. Cette approche s’appuie sur une conception anthropologique de la musique comme expérience élémentaire et universelle, antérieure aux spécialisations culturelles.

    L’Orff-Schulwerk Association coordonne aujourd’hui la formation dans 43 pays, avec une adaptation particulièrement développée dans les systèmes éducatifs nord-américains.

    2.2 Les approches sensorielles : Willems et la phénoménologie musicale

    Edgar Willems (1890-1978) développe une pédagogie fondée sur l’analyse phénoménologique de l’expérience musicale. Sa méthode, exposée dans L’Oreille musicale (1956), établit une correspondance entre les éléments musicaux et les facultés humaines : le rythme (vie physiologique), la mélodie (vie affective), et l’harmonie (vie mentale).

    Cette approche privilégie l’écoute intérieure et la reconnaissance auditive avant l’apprentissage instrumental. L’exemple de l’exercice des « cloches » illustre cette pédagogie : l’enfant découvre les intervalles par manipulation tactile et auditive, sans référence visuelle immédiate.

    III. Les méthodes instrumentales spécialisées

    3.1 L’école violonistique de Galamian

    Ivan Galamian (1903-1981) synthétise les traditions pédagogiques européennes (École franco-belge, École russe) dans une méthode systématique exposée dans Principles of Violin Playing and Teaching (1962). Cette approche, développée au Curtis Institute et à Juilliard, forme une génération de solistes internationaux, dont Itzhak Perlman et Pinchas Zukerman.

    La méthode Galamian se caractérise par une analyse biomécanique du geste instrumental et une progression technique graduée. L’exemple de ses Scales and Arpeggios illustre cette systématisation : chaque exercice vise le développement d’une compétence technique spécifique selon une progression rigoureuse de difficulté.

    3.2 L’approche holistique de Paul Rolland

    Paul Rolland (1911-1978) révolutionne la pédagogie violonistique en intégrant les acquis de la kinésiologie et de la psychomotricité. Sa méthode, documentée dans la série filmique The Teaching of Action in String Playing (1974), analyse scientifiquement les patterns gestuels optimaux en privilégiant la naturalité du mouvement et l’économie gestuelle.

    Cette approche trouve une application contemporaine dans les travaux de recherche sur la prévention des troubles musculo-squelettiques chez les instrumentistes, notamment ceux menés dans les institutions de médecine du sport.

    3.3 La méthode Colour Strings : pédagogie visuelle et kinesthésique

    Développée en Finlande par Géza Szilvay à partir des années 1970, la méthode Colour Strings (Colourstrings) représente une synthèse innovante intégrant les principes Kodály à l’apprentissage des instruments à cordes. Cette approche se distingue par l’utilisation d’un système de couleurs associant chaque hauteur de son à une couleur spécifique, permettant aux jeunes enfants d’aborder simultanément la lecture musicale, l’apprentissage instrumental et le développement de l’oreille intérieure.

    La méthode repose sur une progression rigoureuse débutant par des mélodies pentatoniques issues du folklore, utilisant des cordes colorées sur l’instrument et des partitions en couleurs avant la transition progressive vers la notation traditionnelle. Cette approche multisensorielle facilite la compréhension de la topographie instrumentale et des relations intervalliques, particulièrement chez les enfants de 3 à 8 ans.

    L’East Helsinki Music Institute, dirigé par Szilvay, témoigne de l’efficacité de cette méthode qui s’est diffusée internationalement, notamment dans les pays nordiques, au Japon et aux États-Unis, influençant significativement la pédagogie contemporaine des cordes.

    IV. Les innovations pédagogiques contemporaines

    4.1 Music Learning Theory d’Edwin Gordon

    Edwin Gordon (1927-2015) développe une théorie cognitive de l’apprentissage musical centrée sur le concept d’audiation – la capacité à entendre et comprendre la musique mentalement, sans stimulus sonore externe. Cette approche, formalisée dans Learning Sequences in Music (1993), établit une taxonomie des compétences auditives et propose une progression pédagogique séquentielle fondée sur les stades de développement cognitif.

    La recherche contemporaine en neurosciences musicales valide plusieurs hypothèses de Gordon, notamment concernant les périodes critiques d’apprentissage rythmique et tonal (Patel, 2008).

    4.2 Le Soundpainting : improvisation dirigée et créativité collective

    Walter Thompson crée dans les années 1970 un langage gestuel universel permettant la composition en temps réel. Ce système, composé de plus de 1 500 signes codifiés, permet au chef de diriger des improvisations complexes impliquant différentes disciplines artistiques (musique, danse, théâtre, arts visuels).

    Cette approche, adoptée par plus de 500 ensembles dans le monde, révolutionne l’approche de l’improvisation en contexte classique en proposant un cadre structuré pour la créativité collective spontanée.

    V. Les systèmes institutionnels d’enseignement musical

    5.1 Le modèle français : conservatoires classés et territorialité

    Le système français d’enseignement musical spécialisé, structuré par la loi de 2004 relative aux libertés et responsabilités locales, s’organise selon une hiérarchie institutionnelle : Conservatoires Nationaux Supérieurs (CNSM), Conservatoires à Rayonnement Régional (CRR), Conservatoires à Rayonnement Départemental (CRD) et Conservatoires à Rayonnement Communal ou Intercommunal (CRC/CRI).

    Cette architecture, héritée du modèle napoléonien centralisé, repose sur des schémas d’orientation pédagogique nationaux définissant les cursus, les contenus et les modalités d’évaluation. Le système se caractérise par une approche disciplinaire structurée (formation musicale, instrument, pratiques collectives) et une logique de cycles progressifs pouvant s’étendre sur quinze années.

    L’exemple du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, fondé en 1795, illustre cette tradition : excellence technique, répertoire canonique, pédagogie magistrale, et formation des élites musicales nationales. Ce modèle influence directement les 109 CRR et 317 CRD français, créant une homogénéité pédagogique remarquable mais questionnant l’adaptation aux diversités territoriales et sociales.

    Les recherches de Lehmann (2013) sur les conservatoires français révèlent une tension structurelle entre mission de service public territorial et logique de formation d’élite, particulièrement visible dans les taux d’abandon (environ 60% en premier cycle) et la sous-représentation des catégories populaires (12% des effectifs).

    5.2 Le paradigme anglo-saxon : ABRSM et l’évaluation standardisée

    L’Associated Board of the Royal Schools of Music (ABRSM), fondé en 1889, développe un système d’évaluation internationale qui structure l’enseignement musical dans 93 pays. Cette approche, alternative au modèle continental, repose sur une progression graduée en huit niveaux (grades) sanctionnés par des examens standardisés.

    Le système ABRSM se caractérise par sa flexibilité pédagogique : absence d’obligation de cursus institutionnel, liberté du choix de l’enseignant, et évaluation par compétences spécifiques (technique, interprétation, déchiffrage, écoute). L’étudiant peut présenter les examens de manière autonome, indépendamment de toute structure d’enseignement.

    Cette approche révèle une conception libérale de l’apprentissage musical, contrastant avec les modèles étatiques continentaux. L’exemple de Hong Kong, où 120 000 candidats annuels passent les examens ABRSM, illustre l’efficacité de cette standardisation dans les contextes multiculturels.

    Les recherches comparatives de Hallam (2016) soulignent l’impact de ce système sur la motivation des apprenants : la progression par objectifs courts et la reconnaissance internationale des certifications favorisent la persévérance, particulièrement chez les élèves adolescents.

    VI. Le paradigme numérique et les transformations technologiques

    L’intégration des technologies numériques transforme progressivement la pédagogie musicale, inaugurant une révolution qui redéfinit les modalités d’apprentissage, d’évaluation et de transmission du savoir musical. Cette mutation technologique révèle l’émergence d’un nouveau paradigme pédagogique caractérisé par la personnalisation, l’interactivité et l’ubiquité de l’apprentissage.

    6.1 Les plateformes d’apprentissage adaptatif et l’entraînement auditif

    Les applications d’apprentissage personnalisé utilisent l’intelligence artificielle pour analyser en temps réel les performances de l’utilisateur, adapter la difficulté et proposer des exercices ciblés. Cette approche algorithmique permet une individualisation sans précédent du parcours d’apprentissage, qu’il s’agisse de l’apprentissage instrumental (SmartMusic, Flowkey), de la formation de l’oreille musicale (EarMaster), ou du développement de l’audiation intérieure par reconnaissance de patterns (Meludia). Certaines de ces plateformes trouvent des applications thérapeutiques remarquables, notamment dans le développement de la perception musicale chez les utilisateurs d’implants cochléaires.

    6.2 Édition numérique et évaluation dématérialisée

    L’évolution des supports pédagogiques se manifeste par l’émergence de plateformes éditoriales hybrides intégrant partitions numériques et enregistrements audio, créant des écosystèmes multimodaux. Parallèlement, la dématérialisation des évaluations permet désormais des examens à la demande par soumission vidéo, illustrant la transition vers un modèle d’évaluation asynchrone et délocalisé, comme en témoigne le développement des examens numériques de l’ABRSM.

    6.3 Immersion technologique et questions fondamentales

    La réalité virtuelle offre des possibilités d’immersion dans des environnements acoustiques spécifiques, transformant l’apprentissage de la musique d’ensemble par une compréhension spatiale et acoustique inédite.

    Cette révolution numérique soulève toutefois des questions fondamentales : la médiation technologique modifie-t-elle l’essence de la transmission musicale ? L’algorithme peut-il remplacer l’intuition pédagogique du maître ? L’enjeu contemporain réside dans l’articulation harmonieuse entre innovation technologique et préservation des dimensions humaines et sensorielles de l’apprentissage musical, questionnant les modalités d’une hybridation féconde entre tradition et modernité.

    VII. Synthèses méthodologiques et perspectives d’avenir

    7.1 L’éclectisme pédagogique contemporain

    Les institutions contemporaines adoptent de plus en plus une approche combinatoire, intégrant différentes méthodes selon les profils d’apprenants et les objectifs pédagogiques. L’exemple du Conservatoire Royal de Bruxelles illustre cette tendance : le cursus intègre Dalcroze pour la formation rythmique, Kodály pour l’éducation auditive, et des éléments d’El Sistema pour les pratiques d’ensemble.

    7.2 L’intégration des neurosciences cognitives

    Les recherches contemporaines en neurosciences musicales ouvrent de nouvelles perspectives pédagogiques. Les travaux de Schlaug sur la neuroplasticité cérébrale chez les musiciens, ou ceux de Zatorre sur les corrélats neuraux de l’apprentissage musical, informent désormais les pratiques pédagogiques (Schlaug, 2001 ; Zatorre, 2013). Ces découvertes permettent d’optimiser les séquences d’apprentissage et de mieux comprendre les mécanismes de mémorisation et d’acquisition des compétences musicales.

    Conclusion

    Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de remise en question des modèles pédagogiques hérités du XIXe siècle. Les apports des neurosciences cognitives, la diversification des publics et l’émergence de nouvelles pratiques musicales participent à repenser les fondements théoriques de la pédagogie musicale, entre universalisme et particularisme culturel, entre démocratisation et excellence, entre tradition et innovation.
    Ces polarités ne constituent pas des oppositions stériles mais révèlent deux conceptions complémentaires de l’excellence musicale.

    Sources primaires

    • Galamian, I. (1962). Principles of Violin Playing and Teaching. Englewood Cliffs: Prentice-Hall.
    • Gordon, E. (1993). Learning Sequences in Music: Skill, Content, and Patterns. Chicago: GIA Publications.
    • Jaques-Dalcroze, E. (1921). Rhythm, Music and Education. Londres: Chatto & Windus.
    • Kodály, Z. (1974). The Selected Writings of Zoltán Kodály. Londres: Boosey & Hawkes.
    • Orff, C. & Keetman, G. (1950-1954). Musik für Kinder (5 volumes). Mayence: Schott.
    • Suzuki, S. (1969). Nurtured by Love: The Classic Approach to Talent Education. New York: Exposition Press.
    • Willems, E. (1956). L’Oreille musicale. Fribourg: Pro Musica.

    Bibliographie

    Ressources institutionnelles

    • ABRSM (Associated Board of the Royal Schools of Music). (2023). Global Music Education Report 2023. Londres: ABRSM Publications.
    • International Suzuki Association. (2023). Annual Report 2023. Matsumoto: ISA Publications.
    • Ministère de la Culture (France). (2022). Schémas d’orientation pédagogique pour l’enseignement initial de la musique. Paris: DMDTS.
    • Orff-Schulwerk Association. (2022). Global Directory of Certified Instructors. Cleveland: OSA.
    • Philharmonie de Paris. (2023). Démos : Bilan 2010-2023. Paris: Philharmonie de Paris.
    • Sistema Global. (2023). Worldwide Impact Report. Caracas: Fundación Musical Simón Bolívar.

    Études scientifiques

    • Hallam, S. (2016). Music Education: The Role of Affect. Dans McPherson, G. (dir.), The Child as Musician (2e éd.). Oxford: Oxford University Press.
    • Lehmann, B. (2013). L’orchestre dans tous ses éclats : ethnographie des formations symphoniques. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme.
    • Majno, M. (2012). « From the Model of El Sistema in Venezuela to Current Applications: Learning and Integration through Collective Music Education ». Annals of the New York Academy of Sciences, 1252(1), 56-64.
    • Patel, A. (2008). Music, Language, and the Brain. Oxford: Oxford University Press.
    • Schlaug, G. (2001). « The Brain of Musicians: A Model for Functional and Structural Adaptation ». Annals of the New York Academy of Sciences, 930, 281-299.
    • Zatorre, R. (2013). « Predispositions and Plasticity in Music and Speech Learning: Neural Correlates and Implications ». Science, 342(6158), 585-589.
  • Langages éloignés

    Marianne Sytchkov

    Enseigner la diction lyrique russe à distance

    Résumé

    Enseigner la diction lyrique d’une langue place la question des langages au cœur de la pratique du chant : un langage en particulier devient l’objet d’étude à transmettre, tandis que le langage du professeur devient un vecteur de transmission, s’efforçant de créer une passerelle entre la langue étrangère enseignée et la « langue artistique » chantée. Petit à petit, un langage commun s’établit entre l’élève et le professeur. Sans prétendre mener une recherche approfondie sur ce sujet, le présent article propose de rendre compte d’un an d’expérience d’enseignement du chant à distance. Avant de passer en revue les conséquences de l’enseignement à distance de la langue russe chantée sur le langage déployé entre professeur et élève, il est nécessaire de préciser les contours de notre travail : tout d’abord, enseigner la diction lyrique nécessite de travailler séparément le linguistique, l’artistique et l’instrumental, puis de donner à ces éléments un aboutissement musical. Nous rappelons ensuite que les mots langue et langage ne sont pas synonymes : le langage se définit comme la capacité à exprimer et à communiquer sa pensée, tandis que la langue se définit comme l’outil développé à cette fin de communication. C’est l’aptitude commune au langage qui permet l’apprentissage, par le recours à des signaux visuels, gestuels et auditifs. Dans ce contexte, le langage musical nous semble le meilleur moyen d’accéder à la maîtrise d’une langue étrangère. Nous nous interrogerons en particulier sur l’influence de l’enseignement à distance sur le langage utilisé entre professeur et élève : interférence du langage informatique, démultiplication des canaux d’information, constitution d’une communauté apprenante, morcellement des corps, modification des signaux visuels et auditifs, structuration du discours entre rationnel et émotionnel, constitution d’une « intelligence collective »… La situation inédite d’enseignement que nous avons vécue pendant un an nous rappelle l’importance primordiale du langage, servant à communiquer et à exprimer notre pensée.

    La diction lyrique

    L’enseignement de la diction lyrique, tel que nous le pratiquons au Conservatoire de Paris, se définit par l’apprentissage de la lecture et de la prononciation d’une langue dans le respect de ses règles et normes linguistiques. Mais la définition de cet enseignement ne peut se limiter à ce seul aspect. Le terme « lyrique », en ce qu’il renvoie étymologiquement à la lyre, indique que l’objectif de la prononciation chantée ne consiste pas seulement à restituer précisément les sonorités d’une langue, mais aussi à véhiculer des images, inspirations et émotions visant à toucher un destinataire, qu’il soit réellement présent, éloigné ou même imaginaire : c’est là qu’intervient tout le travail d’interprétation artistique. Ce travail implique pour le chanteur de conférer à une langue totalement étrangère suffisamment de vie et d’expression. Parler une langue ne suffit pour autant pas à bien la chanter ; pour s’en convaincre, il suffit d’écouter différents musiciens chantant dans leur langue maternelle : de grandes variations dans la qualité et l’intelligibilité de leur diction sont alors audibles.

    L’enseignement de la diction lyrique se définit aussi par un aspect purement instrumental : la langue que l’on chante influence en effet la caisse de résonance que consitue l’« instrument » chanteur. En ce qui concerne l’« agent moteur » (le souffle), les enjeux de la diction seront différents selon la langue, qu’il s’agisse de l’italien – qui se caractérise par une prédominance des voyelles – ou du russe – qui multiplie au contraire les consonnes au sein d’un même mot. En ce qui concerne la « caisse de résonance », si la forme du crâne reste fixe, les muscles de la langue travaillent très différemment selon la langue : ainsi, un l français sera bien différent d’un l russe. Faut-il chanter à l’identique tous les l de toutes les langues du monde, ou est-il possible d’utiliser pour les différencier les différents espaces de la « caisse de résonance » ? Enseigner la diction lyrique nécessite dans un premier temps de travailler ces trois aspects – linguistique, artistique et instrumental – séparément, puis de les mener vers un aboutissement musical.

    Langue ou langage ?

    Le dictionnaire Larousse (2021) définit le langage comme :

    • la capacité, observée chez tous les hommes, d’exprimer leur pensée et de communiquer au moyen d’un système de signes vocaux et éventuellement graphiques

    • tout système structuré de signes non verbaux remplissant une fonction de communication

    • la manière de parler propre à un groupe social, à une discipline

    • la manière particulière de s’exprimer d’un groupe, de quelqu’un

    • l’expression propre à un sentiment, une attitude

    • l’ensemble des procédés utilisés par un artiste dans l’expression de ses sentiments et de sa conception du monde

    • l’ensemble de caractères, de symboles et de règles qui permettent de les assembler, utilisé pour donner des instructions à un ordinateur

    Le même dictionnaire définit la langue comme :

    • un système de signes vocaux, éventuellement graphiques, propre à une communauté d’individus

    • le système abstrait sous-jacent à tout acte de parole

    • l’ensemble des règles concernant les diverses composantes d’un système linguistique

    • la manière de parler, de s’exprimer, considérée du point de vue des moyens d’expression à la disposition des locuteurs

    • un système d’expression défini en fonction du groupe social ou professionnel qui l’utilise

    • la manière particulière de s’exprimer inspirée par un sentiment

    • le moyen d’expression non verbal utilisé par un artiste pour traduire sa pensée ou ses sentiments

    • la langue étrangère actuellement parlée

    Le Dictionnaire Robert (2021) ajoute à cette définition de la langue : « organe charnu, musculeux, allongé et mobile, placé dans la bouche », et indique une synonymie entre languelangagediscoursparole et propos, que l’on rencontre en effet souvent dans la langue courante.

    Si nous reprenons la définition du Larousse pour en extraire ce qui concerne la pratique artistique – le langage comme « ensemble des procédés utilisés par un artiste dans l’expression de ses sentiments et de sa conception du monde » et la langue comme « moyen d’expression non verbal utilisé par un artiste pour traduire sa pensée ou ses sentiments » –, nous constatons que le langage est défini comme un ensemble de procédés, et la langue comme un moyen d’expression précis. Nous pouvons simplifier ces définitions en nous appuyant sur les théories linguistiques de Ferdinand de Saussure, qui s’appuient sur trois éléments principaux : 1. Le langage est la capacité humaine à exprimer et à communiquer sa pensée. 2. La langue et ses différentes déclinaisons constituent les outils développés collectivement à cette fin. 3. La parole est le moyen, propre à chacun, d’utiliser ces outils. Ce modèle, appliqué à l’enseignement de la diction lyrique russe, pourrait se résumer ainsi : la parole du professeur se confronte à celle de l’élève, elle utilise la langue française pour permettre l’apprentissage de la langue russe, et c’est l’aptitude au langage, commune au professeur et à l’élève, qui permet cet apprentissage.

    Langage élève / professeur

    Habituellement – c’est-à-dire en dehors des périodes de pandémie –, le parcours d’apprentissage de la diction lyrique russe au Conservatoire de Paris est structuré en deux niveaux : initiation en première année, pratique renforcée en deuxième. L’apprentissage commence par l’acquisition des connaissances de base : maîtrise de l’alphabet cyrillique, de sa prononciation et des principes de versification. Cette première partie de l’apprentissage s’appuie sur la pratique, qui vient illustrer et consolider les connaissances : savoir lire un texte, le prononcer, le dire en rythme, puis enfin le chanter.

    Pour accéder à la connaissance d’une langue nouvelle, il est indispensable de développer un langage commun entre élève et professeur. La langue française seule, pourtant maîtrisée par les deux acteurs, ne peut suffire pour cela. Ainsi, par exemple, le mot « accent » évoque en français quelque chose qui se détache, en relief, tandis que son équivalent en russe, « ударение » désigne plutôt un coup massif, comme un coup de poing sur la table. Il est essentiel de comprendre cette différence pour pouvoir phraser correctement en russe ou en français.

    Prenons un autre exemple : le russe distingue deux types de consonnes, dites « dures » ou « mouillées ». On peut associer le mot « dur » à « agressif », « rigide », « violent », et ainsi, dans le chant, attaquer « durement » les consonnes concernées, ce qui serait nuisible tant pour la musicalité que pour la voix elle-même. Or, en russe ces consonnes sont dites « твёрдые », mot apparenté à « твердыня », qui évoque la terre ferme, donc la stabilité, soit une toute autre idée que « dur » en français.

    Pour parvenir à ces conclusions sur les différences de perception entre les différentes langues, il est nécessaire qu’élève et professeur utilisent leur aptitude commune au langage, à savoir leur volonté commune d’exprimer et de communiquer leurs pensées. Dans un deuxième temps, il devient nécessaire, pour parvenir à cette fin, de recourir aux images et aux gestes, signaux visuels essentiels associés au langage.

    Une fois qu’ils ont acquis les connaissances de base, les élèves doivent transformer ces connaissances en outils. Un élève chanteur définit ainsi la manière dont il utilise la langue russe :

    Il faut être particulièrement attentif à la bonne utilisation des consonnes sifflantes (fsvzch), qui permettent de faire circuler le souffle. Chaque consonne doit être chantée sur la hauteur de note qui lui est assignée.

    Le simple fait de juxtaposer outils linguistiques et techniques ne permet cependant pas une interprétation artistique réellement « vivante ». Le même élève résume ainsi son expérience à ce sujet :

    La diction n’est qu’un outil : il vaut mieux que les sons soient intimement connectés à l’émotion et à l’imaginaire, plutôt que d’élaborer une diction parfaite, dénuée de sentiments, la première option rendant certainement beaucoup plus justice à l’œuvre que la seconde.

    Il est donc nécessaire d’accéder à la véritable dimension du langage, telle que définie par le Larousse, comme « l’ensemble des procédés utilisés par un artiste dans l’expression de ses sentiments et de sa conception du monde ».

    Juliette Journaux, pianiste et cheffe de chant, décrit ainsi son rapport à la langue russe :

    Au cours de ma découverte de la langue russe, j’ai souvent rencontré le mot « тоска » dans les poèmes mis en musique. Le problème étant que, lorsque je tentais de traduire ce mot, je me retrouvais confrontée à de multiples définitions : « aspiration », « anxiété », « angoisse », « ennui », « tristesse »… Heureusement, la musique me permettait de choisir entre ces différentes traductions. Ces difficultés de traduction d’un mot russe en français m’ont surtout permis de comprendre à quel point le russe peut concentrer plusieurs définitions dans un seul mot. En poussant plus loin mes recherches sur le mot « тоска », j’ai rencontré la définition suivante : « douleur teintée de nostalgie, sans qu’il soit possible de désigner précisément l’objet de cette douleur. » En effet, chaque langue a ses mots « magiques », désignant un état psychologique très précis, mots nés dans la littérature de chaque pays : le spleen français, le Sehnsucht allemand, le saudade portugais… Ainsi, dans mes recherches sur un seul mot, je ne tente pas seulement de traduire  plus ou moins maladroitement  un mot russe en français, en essayant de calquer le français sur le russe, mais j’entre en relation avec l’esprit de tout un peuple, fruit de ses multiples courants artistiques, politiques et philosophiques. Et en ajoutant à la langue une dimension musicale, sa portée se trouve encore plus élargie.

    Dans cette approche, c’est donc la dimension musicale qui permet de passer de la langue au langage, défini comme cet ensemble plus vaste recouvrant notre capacité à nous exprimer et à communiquer. Margaux Poguet, soprano, définit quant à elle ainsi son expérience avec la langue russe :

    Ma rencontre avec le russe s’est opérée par « lueurs » successives, qui ont constitué autant de moments de communication. Cette langue continue d’ailleurs à agir sur moi, s’imprimant physiquement au sein d’un « instrument » qui n’en connaît pas les repères. Accepter qu’une langue soit « en dehors » de nous demande un effort : on peut en maîtriser les règles de diction, de grammaire, connaître son vocabulaire, et pourtant on ne sera pas « avec » cette langue. Ce qui fait qu’une langue est « en nous » résiderait donc dans la manière dont on pense « à travers » elle. Je ne parle pas russe, mais je « parle », je crois, la musique : c’est elle qui m’a permis l’accès à une langue tierce, à travers son prisme propre.

    Là encore, la dimension musicale permet de passer de la langue au langage. Ce témoignage met également en lumière la présence de connexions manifestes entre langage et pensée. Cette expérience de pensée par la musique est ici complétée par un aspect physique (sonore), les signaux acoustiques constituant un autre mécanisme essentiel associé au langage.

    La « stratégie » de transmission que nous avons élaborée au cours de nos quinze années d’enseignement peut être synthétisée par : 1. la volonté d’établir un langage commun entre professeur et élève, nécessaire pour aboutir à un apprentissage réciproque. 2. le recours aux signaux visuels, gestuels et auditifs, essentiel pour ne pas en rester au niveau de la langue comme simple « outil ». C’est bien par la musique que chaque élève parvient à s’approprier une langue étrangère, et cet acquis nouveau vient enrichir son propre langage musical.

    L’enseignement à distance

    En mars 2020, un confinement général est décrété : le Conservatoire ferme initialement pour quelques semaines, mais le confinement s’installe finalement dans la durée. Les élèves ne sont alors pas tous « équipés » à égalité : débit internet, accès ou non à un ordinateur, à un piano… Certains élèves, retournés précipitamment dans leur famille, ont laissé derrière eux leurs cours et leurs partitions. Je communique alors avec eux hebdomadairement, sous forme de rendez-vous dont la durée est adaptée en fonction de leurs souhaits et de leurs possibilités matérielles (visioconférence, messagerie, téléphone…). Très rapidement, il devient nécessaire de mettre à leur disposition des ressources numériques (cours et partitions) facilement accessibles. Il devient également très vite clair qu’il est complexe de « faire de la musique » par écran interposé, compte tenu du débit internet et de la qualité sonore de la retransmission. Il reste cependant possible de travailler la mise en place de textes via des enregistrements audio réalisés au préalable et commentés ensemble.

    À la fin de l’année scolaire, la pandémie n’étant pas terminée, un fonctionnement hybride a dû être mis au point pour la rentrée suivante, avec une alternance entre enseignement en présence et à distance. Le nouveau système informatique du Conservatoire a alors permis de disposer d’outils Microsoft Office, dont Teams, One Note et One Drive. Au sein de ce dispositif hybride, il était nécessaire de déterminer pour quels aspects de l’enseignement la présence physique de l’élève et du professeur était nécessaire, et quels aspects pouvaient tolérer l’enseignement à distance. Certains aspects de l’enseignement, mécaniques, répétitifs et fastidieux pour le professeur, et laborieux pour la dynamique collective, mais cependant nécessaires à l’apprentissage, pouvaient être réalisés à distance, sans regret : chaque élève pourrait désormais réaliser cette partie du travail à son rythme.

    À partir de la rentrée 2020, l’ensemble des connaissances (cours théoriques, exemples et exercices) ainsi que diverses ressources (partitions et documentation) sont devenus accessibles via une interface numérique, élaborée progressivement à partir du bloc-note OneDrive, puis par une intégration des ressources internes et externes via SharePoint, qui s’est déployé progressivement au sein du département. La classe de diction lyrique russe du Conservatoire de Paris est désormais dotée d’un assistant pédagogique numérique, Oleg : O pour « ouverture » (introduction et prise en main guidée par l’enseignante), L pour « langue » (cours théoriques des premières années, en trois modules), E pour « exploration » (pistes de réflexion artistique pour les secondes années, en trois modules) et G pour « général » (ressources et espaces de discussion sur Teams concernant la vie et l’organisation de la classe).

    Influences de l’éloignement

    L’assistant numérique Oleg permet dorénavant d’aborder en classe la pratique musicale en langue russe dès le mois d’octobre, là où, jusqu’ici, celle-ci ne l’était qu’à partir du second semestre. Nous pouvons donc nous interroger sur la manière dont ce mode de fonctionnement a interféré dans le langage développé entre professeur et élèves. Nous notons à ce propos cinq points principaux :

    1. Aux langages professeur / élève, interculturel et musical, il a fallu ajouter le langage informatique. Par exemple, il a fallu calquer le plan des cours théoriques sur le séquençage possible avec les outils informatiques. Plutôt qu’un discours organisé en une articulation d’étapes, il a fallu imaginer un fonctionnement en « arborescence », pour permettre un chemin d’accès aux connaissances plus simple pour les élèves.

    2. L’irruption des technologies numériques dans le dispositif d’enseignement a inévitablement conduit à une démultiplication des canaux d’information : mails, messageries, appels téléphoniques, plateformes de partage… Nous avons à cette occasion pu constater que ces différents canaux n’étaient pas adaptés, chacun, à tous les élèves. Il était en effet nécessaire d’entretenir une dynamique de groupe au sein de la classe, tout en permettant à chaque élève de s’épanouir et de s’exprimer individuellement et, pour cela, construire un réseau de communication accepté par tous. Cette démarche témoigne selon nous de l’aptitude humaine au langage, mais également à l’acquisition d’une langue commune par une communauté d’individus. Cette approche confère au professeur un nouveau rôle, celui d’animateur, et permet d’envisager la constitution d’une « communauté apprenante ».

    3. Les cours par visio- ou audio-conférence ne permettent pas au professeur de voir le corps et le geste de l’élève en entier. Or, les signaux visuels sont essentiels pour qu’il y ait transmission, pour qu’un langage commun se développe entre les deux acteurs. Au cours d’une séance par visio-conférence, les visages et les expressions faciales peuvent prendre une place excessive et entraîner une communication plus difficile, en raison d’inévitables biais de perception. En ce qui concerne les signaux auditifs, la précarité et l’instabilité du son, bien que parfois fatigantes, impliquent aussi une plus grande concentration d’écoute, pour l’élève comme pour le professeur.

    Tout au long de l’épidémie, nous avons été confrontés à des visages masqués dans les cours en présence, et à des visages « sans corps » pendant les séances à distance. Ce morcellement de la perception nous a finalement conduit à une plus grande attention vis-à-vis de nos élèves, apparentée à la vigilance nécessaire lorsque l’on pénètre dans un lieu inconnu. Le langage élève / professeur étant coupé des signaux visuels et auditifs habituels, il était naturel de s’appuyer sur les outils numériques pour aller chercher des images et des sons en dehors de la classe, et c’est pourquoi le temps de l’épidémie a été l’occasion d’échanges vidéo et audio beaucoup plus fréquents qu’à l’accoutumée : le monde entier a alors pu « communiquer » avec la classe, et ce sans occasionner de déconcentration, bien au contraire.

    4. La disparition soudaine du corps dans le dispositif d’enseignement pourrait légitimement nous inquiéter. En effet, selon une opinion communément admise, 90 % de la transmission d’un message passe par le corps : cela veut-il dire que, dans une communication à distance, face à l’absence de corps, il faudrait se satisfaire de 10 % du message transmis ? Fort heureusement, ces chiffres se révèlent en réalité faux. En effet, Albert Mehrabian, chercheur à l’origine des travaux sur l’appréciation globale de la communication humaine, déclare (1981) : « à moins qu’une personne ne parle de ses sentiments ou de ses états d’esprit, ces équations ne sont pas applicables » (cité par LEBRUN, Isabelle, conférence « Neuromythes : Cerveau et apprentissage », Université de Grenoble, 2021.) Le langage de l’enseignement peut donc tout à fait se structurer entre dimension factuelle des connaissances, et dimension sensible, artistique : là réside sans doute la clé pour « hybrider » efficacement l’enseignement, entre distanciel et présentiel.

    5. La plateforme numérique à laquelle élèves et professeurs pouvaient se connecter pendant l’épidémie est devenue une entité tierce pour communiquer et formuler ses pensées. Au sein de cette nouvelle configuration, le langage de l’enseignement ne s’est plus bâti seulement entre deux pôles (professeur / élève), mais entre trois, incluant une entité virtuelle dotée de ses propres mécanismes, ce qui a permis l’émergence d’une nouvelle « intelligence collective ». La circulation des idées et des connaissances a alors emprunté des chemins multiples, apport non négligeable pour l’enseignement, habitué, en présence, à une communication « en rayons », « ruisselant » du professeur vers chaque élève.

    De façon plus générale, cette « intelligence collective » permet d’ouvrir un nouveau champ de connaissances : en ce qui concerne l’année scolaire 2020-2021, nous avons pu constater que les connaissances de base avaient été acquises dès novembre, alors qu’auparavant, elles l’étaient au mieux en janvier. En effet, les outils numériques ont permis de fixer les productions de l’intelligence collective, et cet acquis collectif est devenu plus facilement transmissible, par la suite, à d’autres élèves. La puissance de l’intelligence collective facilite ainsi pour les élèves l’accès aux connaissances, et positionne l’enseignant en posture, lui aussi, d’« apprenant », fruit d’enrichissement des langages à notre disposition pour enseigner.

    La situation inédite d’enseignement que nous avons vécue pendant la crise sanitaire nous a rappelé l’importance primordiale du langage, comme faculté à communiquer et à exprimer notre pensée. Tout le reste n’est qu’outils et peut s’acquérir. Mais cette acquisition n’est possible que si la faculté au langage est sans cesse cultivée, entretenue et enrichie. L’enseignement et la musique, capables de communiquer et d’exprimer par-delà tout éloignement, constituent selon nous les clés de cet enrichissement.

  • Faut-il une approche collective ou individuelle dans un cours de diction lyrique en langue étrangère ?

    Si la prononciation d’une langue étrangère est une affaire de capacités individuelles, elle obéit aussi à des règles grammaticales applicables de façon identique à tous. Alors faut-il une approche collective ou individuelle dans la pédagogie de la diction lyrique en langue étrangère ?

    En 10 ans d’existence du cours de diction lyrique russe au conservatoire, notre approche pédagogique a évolué d’un cours collectif vers un cours avec une individualisation possible. Près de 90 étudiants, chanteurs et pianistes accompagnateurs confondus, se sont confrontés aux difficultés de cette langue : écriture en alphabet cyrillique et peu de racines communes avec des langues latines ou germaniques. Face à ces difficultés et à la spécificité de la langue, l’évolution pédagogique s’est articulée autour de la notion d’objectif artistique et professionnel des étudiants. L’expérience pédagogique a permis de dégager différents apports de cette discipline pour la formation des artistes. Ces apports sont de l’ordre de la culture générale dans le cas d’une pédagogie collective et de l’ordre de l’élaboration musicale dans le cas d’une pédagogie individualisée. Le fait que le cours soit obligatoire ou optionnel entraîne également des réponses pédagogiques différentes. C’est alors que la possibilité de mouvement entre approche individuelle et approche collective donne une nouvelle souplesse pédagogique et des atouts pour surmonter les difficultés posées par le caractère obligatoire du cours.

    Nous pouvons conclure que la question de l’approche collective ou individuelle dans un cours de diction lyrique en langue étrangère soulève au bout du compte la question de la finalité même d’un cours de diction lyrique dans un conservatoire. S’agit-il d’un cours de langue ou s’agit-il d’une approche aidant les élèves à structurer leur discours musical ? Il devient évident qu’un cours de diction lyrique en langue étrangère a pour vocation d’être en mouvement entre la langue parlée et le discours musical et entre le collectif et l’individu. La pédagogie de la diction lyrique ne peut donc être qu’une pédagogie en mouvement.

    Faut-il une approche collective ou individuelle dans un cours de diction lyrique en langue étrangère ?

    Une langue est « un système de signes vocaux (éventuellement graphiques), propre à une communauté d’individus, qui l’utilisent pour s’exprimer et communiquer entre eux. » Il est donc évident, d’après cette définition du Larousse, qu’une langue est un bien collectif, reliant une communauté d’individus.

    Et pourtant, il est certain que prononcer une langue, à commencer par sa propre langue maternelle, dépend de la manière très singulière dont chacun de nous entend le rythme et la mélodie de la langue. Et aussi de la manière absolument subjective dont chaque individu vit et ressent les expériences particulières de sa vie, liées à ce bain linguistique où il baigne. La voix parente qui nous parle, est-elle très douce ou trop puissante à l’oreille du bébé qui apprend à écouter ? Est-elle seule ou entourée d’une polyphonie d’autres voix ? Dit-elle des choses que le bébé veut entendre ou pas ?

    Si la langue est un patrimoine commun, collectif, la façon de l’entendre, de la restituer et de se l’approprier est singulière, subjective, individuelle.

    Tout le paradoxe est là : une langue est une entité sonore symbolique qui relie un collectif d’individus entre eux et pourtant c’est un individu qui a le pouvoir et la puissance de la faire exister. Une langue qui n’est plus parlée par des individus s’éteint.

    À partir de ces constats, lorsqu’il s’agit d’enseigner une langue mise en musique à des artistes-musiciens, est-ce une approche collective ou individuelle qui s’avère la plus pertinente ? Ce questionnement est progressivement devenu central dans la mise en place d’un cours de diction chantée en langue russe au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris.

    C’est en 2005-2006 que l’aventure passionnante de l’enseignement de la langue russe au Conservatoire de Paris a débuté. Le Conservatoire est orphelin depuis peu de Serge Zapolsky, accompagnateur, chef de chant, pianiste, musicien accompli, à l’aise dans tellement de langues, dont le russe qu’il transmet généreusement à ses élèves. Pour continuer la transmission des bases d’une langue superbement mise en musique, le cours de « Diction lyrique russe » ouvre officiellement en 2006 au sein du département de Disciplines vocales. Ce cours, initialement optionnel, est proposé aux chanteurs et aux pianistes accompagnateurs et ouvert aux autres départements. La première année d’enseignement débute comme un cours de langue habituel, avec un cours collectif qui enseigne toutes les bases : l’alphabet cyrillique, les règles de lecture et de prononciation, les exceptions. Seuls les exemples et les cas pratiques sont issus de la littérature musicale, pour mettre en corrélation le texte et la musique.

    La langue russe est une langue slave, elle s’écrit avec des caractères spécifiques, le cyrillique. Hormis quelques mots d’origine indo-européenne commune à toutes les langues d’Europe et des emprunts tardifs aux langues d’Europe occidentale, la plupart des mots russes ont des racines spécifiques slaves. La prononciation du russe se caractérise par une forte présence des consonnes : il n’est pas rare de rencontrer des syllabes qui comportent 3 ou 4 consonnes pour 1 voyelle. Enfin, elle se caractérise par un accent tonique mobile : en fonction des mots ou des formes grammaticales il pourra se trouver sur la 1re, 2e, 3e, 4e, 5e ou dernière syllabe du mot. Sa structure grammaticale est complexe, puisque c’est une langue qui comporte six déclinaisons et dans laquelle presque tous les mots se déclinent.

    Il est évident qu’il s’agit d’une langue difficile à aborder, lente à acquérir. Or l’idéal dans l’interprétation d’œuvres en langues étrangères voudrait que les interprètes puissent savoir lire, prononcer et comprendre parfaitement ce qu’ils interprètent.

    Cet enjeu a immédiatement questionné notre pédagogie de la langue russe dès la première année de la mise en place du cours au conservatoire :

    – comment transmettre en un temps limité à une seule année des clés pour rentrer dans un univers linguistique si différent ;

    – comment dépasser les difficultés sans démotiver ;

    – comment intégrer les étudiants de langues maternelles autres que le français et qui ont par conséquent d’autres aptitudes et d’autres difficultés ;

    – comment aborder les liens entre musique et texte alors même que le texte est dans une langue non acquise ?

    Pour tenter de répondre à ces questionnements, c’est une pédagogie qui combine des temps collectifs et des temps individuels qui s’est très rapidement mise en place. En neuf ans, près de 90 étudiants, chanteurs, pianistes accompagnateurs, mais aussi quelques chefs d’orchestre et instrumentistes d’autres départements, ont suivi les cours de la classe de diction lyrique russe. L’expérimentation que nous avons mené entre temps collectifs et temps individuels à géométrie variable a permis de dresser quelques constats simples.

    L’approche collective permet de transmettre des bases et des informations générales, essentiellement d’ordre théorique, mais aussi quelques notions pratiques basiques. Elle peut être un frein lorsque dans un même groupe les étudiants n’ont pas la même vitesse de progression et d’assimilation, ce qui est très fréquent. Ainsi, un étudiant qui apprend très vite va s’ennuyer et décrocher lorsque le collectif est plus lent. Inversement, un étudiant qui rencontre plus de difficultés que d’autres sera écrasé par le collectif.

    En revanche, l’approche collective est un atout pour créer une dynamique, un élan, qui permettent de dépasser ensemble les difficultés. En effet, il est rare que dans un groupe tout un chacun ait les mêmes difficultés. Bien souvent là où nous avons une faiblesse, notre voisin peut avoir une force. Le fait de se laisser épauler par le collectif n’est alors pas une « béquille » mais un apprentissage : lorsqu’il a été possible de traverser une difficulté une fois, le corps mémorise le chemin et peut le reproduire tout seul une prochaine fois.

    L’approche individuelle permet de chercher pour chaque étudiant un espace singulier de rencontre entre un univers linguistique et les capacités/les difficultés qui lui sont propres. Lorsqu’une rencontre a lieu entre la matière linguistique et les capacités de l’étudiant, évidemment le chemin de progression dans la discipline s’ouvre. Mais de même, lorsque nous nous confrontons en tant qu’artiste à une difficulté individuelle face à une matière, un domaine, un sujet, le fait de travailler avec cette difficulté, de s’y confronter, permet de rentrer dans une démarche qui peut être structurante et qui est en tout cas une démarche de construction artistique.

    La possibilité de proposer des temps pédagogiques collectifs et individuels alternés a été précieuse lorsque le cours est devenu imposé pour une certaine catégorie d’étudiants. Il est vrai que se trouver obligé de se confronter à une matière difficile et pour laquelle on n’a pas autant d’affinités que quelqu’un qui l’aurait choisie peut être un frein pour la progression dans la discipline. Dans cette configuration particulière, il a fallu s’appuyer d’abord sur la dynamique collective avant d’envisager un travail plus individuel et plus approfondi.

    La confrontation empirique entre approche pédagogique collective et approche pédagogique individuelle dans le cours de diction russe a amené au constat que cette langue, malgré ses difficultés à l’apprentissage, constitue un véritable matériau musical sonore très intéressant dans le travail de tout musicien. Il s’agit d’apprendre à s’orienter dans un flux de mots plutôt longs, à intégrer les consonnes dans le discours musical, à les rendre musicales, à conduire les phrases d’un accent tonique à l’accent tonique suivant sans répétition mécanique du mouvement. Travailler dans ce sens donne des acquis transposables à un discours musical même dépourvu de mots, et ce, quel que soit son origine géographique.

    Enfin, le mouvement pédagogique possible entre approche collective et approche individuelle a permis de structurer le cours avec une idée d’ensemble : en duos, trios, quatuors, quintettes, assemblés par affinités pour certains types de répertoire ou par convergence d’objectifs pédagogiques ou artistiques. Nous approchons ici de la démarche de la musique de chambre. Il est évident qu’un musicien doit être engagé dans une démarche artistique personnelle, individuelle mais aussi pouvoir faire de la musique avec d’autres artistes, en petits ou grands groupes. Il semble donc impossible, même dans un cours de langue, de choisir entre une approche collective et une approche individuelle ; ces deux leviers sont nécessaires et sont tous les deux un atout pédagogique dont il faut pouvoir disposer.

    Pour conclure, il ne faut pas oublier que ce mouvement entre individuel et collectif se fait aussi dans le sens du collectif d’étudiants en direction d’un individu, le professeur.

    C’est par un enseignement collectif d’étudiants musiciens qu’en dix ans un cours de langue traditionnel est devenu un cours de langue mise en musique.

    Et finalement c’est l’approche musicale qui permet de résoudre les difficultés liées à la langue : c’est par la sollicitation d’une écoute musicale qu’une prononciation compliquée au premier abord se met en place ; c’est par une sollicitation du sens musical qu’une masse de mots incompréhensibles devient un discours sensible. C’est la musique qui crée une interface de contact entre l’univers linguistique et culturel du professeur et l’univers linguistique et culturel de chaque étudiant. Et chacun de ces univers a en lui une composante individuelle et une composante collective.

    Ainsi, une pédagogie de diction lyrique ne saurait être qu’une pédagogie de l’entre-deux : entre texte et musique, entre approche individuelle et approche collective, entre une langue et une autre, entre une culture et une autre. Une pédagogie en mouvement.

    Pour citer ce document

    Marianne Sytchkov, « Faut-il une approche collective ou individuelle dans un cours de diction lyrique en langue étrangère ? », La Revue du Conservatoire [En ligne], Dossier Individuel/collectif, Le quatrième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Quelques mots à propos de : Marianne Sytchkov

    Après des études d’histoire de l’art à l’École de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg et de lettres à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), Marianne Sytchkov est interprète russe-français pour des stages de musique organisés par le Conservatoire Tchaïkovski de Moscou dans la ville de Tours, traductrice pour Rochas et Kenzo et correspondante de presse pour le magazine russe Medved. Elle écrit également des pièces de théâtre, devient membre de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) et fonde en 2002 sa propre compagnie de création dédiée à des formes artistiques mixtes : conte, théâtre, musique, photo, vidéo. Elle dirige la compagnie pendant 10 ans avant d’emprunter une route plus éclectique.

    Ses rencontres professionnelles l’amènent à côtoyer différentes traditions orales, à la fois traditions de parole et traditions de musique. Cet intérêt la conduit au Musée du quai Branly à Paris où elle intervient en tant qu’auteure de scénarios de visites contées et conteuse autour des collections permanentes Océanie et pour les différentes expositions temporaires, dont les dernières en date sont « Papunya : Aux sources de la peinture aborigène » et « Kanak, l’art est une parole ».

    Elle est également professeur, depuis 2004, de diction chantée en langue russe au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) et collabore régulièrement avec l’Opéra-Comique à Paris.

  • Enseignement collectif/enseignement individuel, ou la mise en mouvement du discours musical

    L’enseignement collectif et plus généralement les pédagogies nouvelles soulèvent nombre de questions qu’on ne saurait réduire à une querelle des anciens et des modernes. C’est en examinant les enjeux réels des débats actuels dans un contexte de mondialisation des échanges que nous serons peut-être mieux armés pour relever les défis de demain dans le champ de l’éducation musicale.

    Depuis plusieurs années déjà, la question de l’enseignement collectif, principalement pour les instruments de l’orchestre, est au cœur de la réflexion pédagogique. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, elle est encouragée dans nombre de conservatoires européens, rompant ainsi partiellement avec le schéma exclusif du tête-à-tête maître-élève, considéré, dans une tradition bien ancrée, comme seul apprentissage sérieux de la musique.

    En vérité, nul ne remet en cause la nécessité de cet échange binaire, au sein duquel l’exposé des principes d’école comme la contagion des gestes et des styles sont l’objet d’une construction patiente, progressive, dans la visée à long terme d’un objectif ; et les centres les plus à l’avant-garde de l’innovation pédagogique n’ont jamais annulé un tel contrat. Cependant, il n’est pas interdit de penser qu’on peut y ajouter quelques clauses.

    Trop de malentendus, colportés par des idées fausses ou des raccourcis réducteurs, se sont accumulés, qui exigent une clarification des choses, une précision dans l’ordre des concepts et une analyse la plus honnête possible des enjeux des débats. En laissant de côté les effets de mode, avec leur accompagnement médiatique obligé, il convient certainement de nous interroger sérieusement sur les apports réels ou supposés des approches nouvelles que nous propose le monde musical d’aujourd’hui – des méthodes qu’il est de plus en plus difficile d’ignorer à l’heure de la diffusion planétaire des informations.

    Quand certains professeurs confessent de bonne foi leur fatigue de renoncer à leurs préjugés, d’autres, confondant sans vergogne tradition et sclérose des habitudes, se refusent par avance à apporter quoi que ce soit de neuf à la panoplie, souvent passablement défraîchie, de leur savoir-faire. Si l’on introduit, par ailleurs, le soupçon d’un habillage habile d’économies budgétaires se cachant derrière l’appel à la pédagogie de groupe, force nous est de reconnaître que les recherches dans ce domaine suscitent bien des réticences. Le soupçon, en réalité, n’est pas toujours injustifié, car il n’est pas inutile de rappeler – ce qu’élèves et enseignants ignorent trop souvent – que le cours individuel coûte fort cher dans un cadre public de quasi-gratuité des études. Il est un autre aspect des choses, en outre, qu’il faut bien évoquer, et qui contribue à fausser les perspectives. Il a trait à l’« air du temps », à la promotion, dans les disciplines artistiques, de l’idée de loisir, forcément ludique, opposée à une supposée rigueur, forcément austère. Il n’est pas question ici d’entrer dans cette fausse querelle des anciens et des modernes, avec son cortège d’arguments plus ou moins hypocrites, mais bien d’examiner ses répercussions sur le sujet qui nous occupe. Nous relèverons tout de même que, sur ce terrain-là autant que sur les autres, la sempiternelle opposition entre plaisir et rigueur est aussi artificielle que parfaitement stérile.

    Nous avons parlé de malentendu et il convient certainement, avant tout, de s’entendre, c’est-à-dire de savoir précisément de quoi l’on parle. Après tout, le monde musical ne nous a pas attendus pour célébrer les vertus des pratiques collectives. On pourrait même dire que, pour des raisons évidentes de socialisation autant que d’éducation musicale proprement dite, le jeu d’ensemble, orchestre, chœur ou groupement de chambristes, a toujours occupé une place éminente, si ce n’est prépondérante, dans le cursus d’apprentissage. Ce n’est donc pas ce dont il est question ici. Alors, de quoi parlons-nous quand nous essayons de porter un regard objectif sur certains types d’enseignement collectif ? S’agit-il de développer l’écoute de l’autre et l’interaction entre les instruments ? Il n’y a là rien de nouveau. S’agit-il de constater les bienfaits du mimétisme, de l’émulation, de la contagion ou de la force d’énergie qui se transmet à l’individu par le groupe ? Il y a un peu de cela et certainement plus que cela.

    Il convient d’abord de distinguer la pédagogie de groupe (à partir de trois élèves) des classes d’ensemble, même en gardant à l’esprit qu’une part de cette pédagogie peut participer, dans la division du travail, de la préparation d’une œuvre pour large effectif. Les techniques de pédagogie de groupe s’appliquent en priorité aux enfants, voire aux très jeunes enfants, mais elles ont leur place également dans les niveaux supérieurs. Les quelques pédagogues fortement engagés dans la démarche insistent sur un point : il n’y a chez eux nulle intention de gagner du temps. Au contraire, la logistique de planification des leçons peut s’avérer compliquée, mais elle permet, en retour, d’élargir une plage horaire, en multipliant, par exemple, le temps très court alloué aux débutants. Loin d’être une facilité pour l’enseignant, le travail exige au contraire une réelle créativité, mais il évite dans un même temps les pièges de la répétitivité et de la routine. Les mêmes professeurs se défendent de couler dans un moule unique leurs jeunes apprentis. Ils font même le pari d’être capables de dégager plus aisément, dans le cadre d’une cohérence d’école, la personnalité de chaque élève. La flûtiste Arlette Biget, auteur d’un ouvrage sur le sujet1, définit la séance « comme un cours individuel au sein d’un groupe et non comme un cours donné à un groupe » (définition du cours de musique d’ensemble). Se distinguent ainsi « la musique d’ensemble comme art d’utiliser les individus pour former un groupe, et la pédagogie de groupe comme art d’utiliser le groupe pour former l’individu ». Chacun participe au travail de l’autre et les réflexes de critique ou d’autocritique s’installent. L’imaginaire du son est sollicité, ensemble ou individuellement, et la perception affinée se met en place dès l’accord des instruments. Les gammes elles-mêmes sont l’objet d’une combinatoire d’enchaînements groupés ou en solo. L’écoute comparative est omniprésente, particulièrement pour la justesse et les courbes du phrasé. L’élan rythmique et l’effet de contagion-imitation des gestes d’articulation, avec la complicité du professeur, bénéficient de la dynamique du groupe avant l’échappée solitaire, et à tour de rôle, selon le schéma des soli du concerto grosso. Enfin, le travail collectif est censé susciter des questions qui induisent des rudiments d’analyse sur le caractère, le tempo, les passages périlleux à isoler, les intervalles, rythmes et nuances à repérer et souligner, les débuts, apogées et fins des phrases portés par le jeu des tensions harmoniques, les moyens de travail adaptés aux problèmes soulevés par un style donné dans une partition donnée, etc. Arlette Biget nous dit avec pertinence qu’une telle pédagogie ne peut concerner deux enfants, car alors ils forment un couple et non un groupe ; et au-delà de quatre, le travail individualisé perd en efficacité, il devient un travail d’ensemble dont les visées, tout aussi essentielles, sont cependant d’une autre nature. En conclusion, elle juge la réunion de trois élèves comme une configuration parfaite. Rappelons qu’il peut s’avérer nécessaire, dans une telle approche, de revenir ponctuellement au tête-à-tête maître-élève avant de reprendre les séances de mise en commun des acquis.

    Il nous faut maintenant élargir le propos et les effectifs en nous penchant sur le travail d’ensemble et principalement sur les sessions d’orchestre ou de chœur. Nous nous attacherons ici, non pas à revenir aux fondamentaux bien connus des méthodes ou procédés à mettre en œuvre tout au long des répétitions, mais plutôt à réfléchir sur les données nouvelles qui sont apparues au cours des dernières années et qui ont fortement ébranlé quelques certitudes.

    Nous le savons tous, il est un phénomène qui a défrayé la chronique et suscité mille interrogations. Il s’agit, on l’aura deviné, du fameux Sistema vénézuélien, avec son organisation pyramidale d’orchestres et de niveaux, depuis les terrains vierges de la petite enfance et des zones de déshérence sociale jusqu’au prestigieux Orchestre Simón Bolívar qui, sous la baguette incandescente de Gustavo Dudamel, n’en finit pas d’étonner le monde. Bruno Mantovani, de retour de Caracas, ne nous confiait-il pas récemment que son expérience là-bas avait bouleversé nombre de ses conceptions en matière de pédagogie ?

    En confessant d’emblée que, sur le sujet, nous sommes relativement pauvres en connaissances, nous serons peut-être à même de poser quelques questions de fond, suscitées précisément par notre ignorance. En mêlant dans un même creuset avancée sociale et apprentissage de la musique, ou plutôt progrès dans l’intégration et la socialisation par l’éducation musicale, le Sistema fascine, et les plus sceptiques rendent les armes devant des résultats incontestables. L’expérience, initiée il y a trente ans par José Antonio Abreu, tend à s’étendre sur le continent sud-américain et au-delà, et nous avons pu entendre tout récemment à Paris un orchestre uruguayen qui, à l’évidence, s’inspire du modèle originel. Le ministre de la Culture, venu spécialement de Montevideo pour accompagner ses troupes, nous confirmait que l’orchestre constituait sa plus grande fierté, non pas comme vitrine de son pays, ou agent de promotion et d’exportation, mais bien comme facteur essentiel de développement.

    Pour les musiciens, les divers documents qui leur parviennent, écrits ou filmés, ont quelque chose d’infiniment réconfortant. Ils s’accordaient volontiers la capacité d’apporter un supplément d’âme, mais ne se voyaient vraiment pas comme des acteurs majeurs d’un renouveau socio-économique ! Il est d’ailleurs savoureux de remarquer au passage à quel point l’histoire donne tort à ceux qui, chez nous, considèrent que notre musique (jusqu’aux partitions les plus récentes !) appartient à un temps révolu, et qu’un orchestre symphonique, par exemple, n’intéresse plus personne. Plus personne ? Sauf les Amériques, l’Asie tout entière, et beaucoup d’autres qui s’y intéressent passionnément… Fermons la parenthèse.

    Il conviendrait certainement de connaître tous les arcanes du Sistema pour en parler le plus objectivement possible, car le sujet mérite en lui-même une étude approfondie. On n’en retient souvent ici que les facettes les plus brillantes, celles du sommet de la pyramide, et ce regard superficiel méconnaît les mécanismes qui sous-tendent toute l’organisation. Ainsi nous avons eu vent de certaines expériences qui consistent à parachuter quelques jeunes professeurs sans formation spécifique dans des préaux d’écoles primaires, de préférence dans des quartiers clairement défavorisés. Elles ont laissé à ces enseignants un poignant sentiment d’impuissance et de désarroi. On ne saurait s’en étonner, car, loin de la croyance naïve en une génération spontanée des talents, El Sistema vise à les faire éclore par le biais de méthodes extrêmement codifiées qui ont fait leurs preuves et qui ne négligent pas le soutien individuel. Cela n’a rien à voir avec un saupoudrage de connaissances de base propre à attirer l’œil des caméras, mais qui ne prend pas la mesure, sur le plan social ou musical, de ce que représente un travail de fond. Nous le savons bien, on peut ainsi se donner bonne conscience à peu de frais en s’occupant des populations délaissées sans s’en occuper vraiment, c’est-à-dire en leur faisant entrevoir la porte d’un domaine dont elles ne trouveront jamais la clef.

    On oublie, ou on feint d’oublier, que les moyens mis en œuvre par El Sistema sont considérables, et que le génie de ses dirigeants a été de convaincre les gouvernants et les banques que le financement du projet ferait réaliser des économies substantielles au pays ; ce que les faits ont rapidement démontré. La sortie de la marginalisation pour des pans entiers de la population a été, en effet, singulièrement bénéfique, tirant toute la société vers le haut et faisant reculer de manière significative la violence et la délinquance juvéniles. Il devint clair, en dehors de toute question d’éthique, que former des éducateurs coûtait moins cher que d’entretenir un lourd arsenal répressif.

    La réalité des chiffres paraît trop belle pour être vraie et la parabole semble trop rectiligne. De fait, que n’a-t-on dit sur un tel miracle ! La République des musiciens, imaginée par Schumann, réveillait les échos du mythique Royaume musical du Paraguay, la cité idéale des missions jésuites qui hante encore et toujours la mémoire des peuples d’Amérique latine. Partout dans le monde des propos lyriques ont fleuri sur l’orchestre ou le chœur comme miroirs de la société, microcosmes à l’image de l’ensemble d’une nation, véhiculant les mêmes valeurs de respect et d’écoute de l’Autre, d’intégration dans un projet collectif dépassant l’individu tout en le transcendant et conduisant naturellement vers un but commun ; des vertus de socialisation, rendant à chacun une dignité particulière, dont on aurait tort de sourire, car, si l’on dépasse les inévitables lieux communs, nous sommes bien obligés de constater qu’une telle idée de fraternité universelle a des accents de sincérité qui ne trompent pas. Nous les connaissons. Qui n’a éprouvé un semblable sentiment en étant immergé dans la matière en fusion d’un orchestre ou d’un chœur ? – un sentiment à l’unisson du Testament d’Heiligenstadt et qui rejoint l’essence même du grand rêve beethovénien.

    Ces considérations qui fondent dans la même forge les catégories morales, politiques et artistiques, aussi exaltantes soient-elles, ne sauraient nous éloigner de réalités plus concrètes, c’est-à-dire de l’acquisition d’un savoir-faire qui demeure le pain quotidien des musiciens. Nous avons parlé des moyens dont le Sistema dispose, et qui concernent aussi bien la fréquence des sessions d’ensemble et des concerts (répétitions presque tous les jours et manifestations publiques presque tous les mois), l’implication des familles, l’harmonisation du binôme éducation artistique/études générales, les cours personnalisés ou les séances en petits groupes, et surtout un calendrier d’objectifs à court ou moyen terme qui casse le jeu pervers des promesses sans lendemain et des horizons qui se dérobent. On le voit, il n’y a rien dans un tel paysage qui s’apparente, de près ou de loin, à une aimable garderie pour gamins désœuvrés ; et le système, il faut le dire, a été l’objet de critiques sévères, dénonçant une discipline excessive et une structure hiérarchique quasi militaire ; autant de réserves sur lesquelles, faute d’éléments suffisants, nous ne saurions nous prononcer. Il n’est aucune réalité qui ne soit contrastée, mais notre intérêt pour l’expérience vénézuélienne, qu’on peut désormais apprécier dans la durée, porte sur plusieurs points.

    Nous ne reviendrons pas sur la question sociale, qui constitue pourtant – est-il besoin de le souligner ? – le noyau autour duquel gravitent toutes les autres problématiques, et nous nous attacherons seulement aux apports éventuels, et transposables, de la démarche pédagogique. Ce n’est pas tomber dans l’angélisme que de constater, de prime abord, une joie non feinte chez les jeunes musiciens, telle qu’elle éclate dans les documents filmés. Nous ne sommes pas en présence d’une vague excitation due à la lumière des feux de la rampe mais d’une joie viscérale, venant de loin, qui irradie toutes les composantes du groupe et qui alimente en permanence le moteur de l’action. On ne singe pas un tel sentiment qui dépasse tous les artifices de mise en scène ou, du moins, on ne le singe pas durablement. La joie de la pratique musicale, extériorisée, s’exprime au travers des mouvements du corps, non pas tant les figures chaloupées qui s’offrent en bis sous les salves des applaudissements, mais une manière caractéristique d’accompagner et d’anticiper physiquement les inflexions du discours musical. Loin de tout exhibitionnisme prémédité ou fabriqué, le ressenti de chacun, multiplié par le nombre, se donne à voir et développe une contagion irrésistible, immédiatement traduite dans le langage des gestes. Le phrasé est comme souligné par cette éloquence corporelle où la technique instrumentale ou vocale trouve naturellement ses bons appuis. La pratique d’ensemble renforce alors le travail individuel en lui donnant tout son sens. C’est certainement cet aspect des choses qui retient le plus l’attention et qui justifie à lui seul l’attrait croissant pour les approches collectives.

    L’idée séduisante d’une transposition sous d’autres latitudes de la leçon vénézuélienne suscite une première question, inspirée directement du visionnage des films. Ne sommes-nous pas au contact de sociétés sud-américaines profondément imprégnées de l’esprit de la danse, notamment des danses populaires, et qui, à ce titre, gardent et garderont toujours leurs spécificités ? L’interrogation est légitime, car il est indéniable que les musiciens semblent habités par le mouvement primordial de la danse, celui, dit-on, qui aurait engendré la musique elle-même. Le constat concerne au premier chef la tonicité rythmique, mais il reste valable dans les lignes élégiaques qui jamais ne renoncent à célébrer une « musique où l’esprit danse ».

    Il convient de revenir au témoignage de Bruno Mantovani. Il nous disait avoir été impressionné par une formule d’une grande complexité rythmique, restituée dans toute sa vérité dès la première lecture ; un passage sur lequel il avait vu peiner les orchestres européens les plus chevronnés. À l’évidence nous ne parlons pas d’exactitude ou de précision, ni même d’habileté de déchiffrage, mais d’une capacité de donner toute sa signification, dans l’instant, à une pulsation originelle, celle qui, littéralement, donne vie aux signes déposés sur la portée ; une force vitale qui sous-tend le discours musical dans son ensemble et le charge d’une puissance faisant voler en éclats les barrières des interdits solfégiques.

    C’est sans doute là le point crucial sur lequel il faut s’arrêter, car les qualités collectives qui ont frappé Bruno Mantovani ne doivent évidemment rien au hasard, et c’est bien dans la formation initiale des musiciens qu’on doit chercher l’étincelle première, celle qui a allumé les feux des vocations. En réalité, nous avons pu repérer une approche commune, une sorte de dénominateur commun, qui apparaît clairement dans les diverses chapelles des pédagogies alternatives et dont le trait principal est l’appel de l’oralité, ou plus généralement de toute forme d’expression libérée des contraintes de l’écrit. Si l’on prend l’exemple des classes de violon, et du renouvellement pédagogique apparu au siècle dernier avec les démarches d’un Shinichi Suzuki, d’un Paul Rolland ou, plus près de nous, des frères Szilvay (inventeurs de la méthode Colourstrings), on ne peut manquer de remarquer une sorte d’obsession partagée, celle qui veut actionner chez les petits enfants les mécanismes d’acquisition de la langue maternelle. Il n’est pas indifférent de savoir que ces maîtres, par le jeu des circonstances, ont été confrontés au barrage de la langue, que ce soit Suzuki débarquant à Berlin dans les années 1920 sans parler un seul mot d’allemand, ou les Szilvay arrivant en Finlande sans le moindre outil verbal de communication, et se trouvant de ce fait dans la nécessité de forger de toutes pièces un langage musical, gestuel, phonétique et même graphique, à usage de leurs jeunes élèves. Les films des classes de Paul Rolland, où la pédagogie de groupe comme le jeu d’ensemble donnent une place majeure à l’expression corporelle, montrent qu’il ne procède pas autrement, travaillant sans relâche sur la matière malléable d’un état antérieur à la conscience. En évitant le piège de la multiplication des interdits, dont souffrent trop souvent les méthodes traditionnelles, le professeur ne condamne pas pour autant la conceptualisation des axiomes instrumentaux ou musicaux, mais il en diffère l’intervention en suivant une échelle de développement stratifiée et planifiée dans le temps. Qu’il s’agisse de Rolland ou de l’expérience des Szilvay, nous noterons au passage que nous parlons de deux pays, la Hongrie et la Finlande, qui, depuis longtemps déjà, sont aux avant-postes de la recherche pédagogique, et particulièrement pour tout ce qui concerne les rapports à l’écrit.

    On aura bien compris qu’il ne s’agit pas de faire le énième procès du solfège, et notamment du solfège à la française que tant de chefs d’orchestre étrangers considèrent comme un système admirable. On a vite tendance, dans ce domaine, à jeter le bébé avec l’eau du bain, en le jugeant aussi rébarbatif que répressif. En vérité, c’est bien au cœur des relations entre traditions orales et écrites que doit porter la réflexion et il ne sert à rien de se lamenter sur les effets éventuellement castrateurs d’une restitution fidèle des figures solfégiques, dont le respect scrupuleux, par ailleurs, est un phénomène historiquement daté. Sans doute tout n’est-il qu’une question de préséance, puis d’aller-retour, dans le cursus d’apprentissage, entre expression spontanée et conceptualisation, entre imaginaire en liberté et intégration des codes d’une partition. Mille approches nouvelles, aujourd’hui, vont dans le sens de l’extériorisation d’une sensation (portée le plus souvent par le travail de groupe) comme préalable à la construction intellectuelle, un processus qui, loin d’annuler le concept, contribue au contraire à lui rendre sa signification, puisque sa fonction est, par nature, de fixer ce qui est pur mouvement. Que ce soit dans une classe d’initiation au jazz, où des bandes d’enfants, à partir d’une série de mouvements organisés, réalisent rapidement une polyrythmie savante, ou que ce soit dans les ateliers d’improvisation où trois notes suffisent pour déclencher un jeu d’interactions au sein d’un groupe, les références ne manquent pas qui, toutes, veulent desserrer l’étau de la censure ou de l’autocensure et chasser pour un temps la hantise de l’erreur. Or, l’erreur n’est rien d’autre qu’une entorse immédiatement vérifiable à la règle fixée par l’écrit.

    Certes, il est commode pour les démagogues et les superficiels de condamner l’écrit, ce qui équivaut à détruire l’outil de préservation de la mémoire, mais les impasses d’une telle attitude sauteraient aux yeux d’un enfant de cinq ans. Tout autre chose est de s’interroger, avec un Maurice Emmanuel par exemple, sur les lois perpétuellement évolutives du langage musical, sur les effets pervers de la « mise en solfège du monde » et de la « dictature de la barre de mesure ». N’avons-nous pas fait nous-mêmes cent fois l’expérience intérieure d’une mise à distance provisoire de la partition ? À ce sujet, il nous revient en mémoire un fragment de Bartók tout en valeurs inégales et résistant à la lecture, qu’il avait bien fallu libérer par le chant et le geste au préalable avant d’admirer la construction solfégique qui en avait assuré, aussi fidèlement que possible, la traduction. Nous pourrions citer mille exemples de ce type, particulièrement dans le domaine de la musique ancienne où des échappées ornementales brisent allègrement les barrières de l’enclos formel, et la démonstration pourrait se poursuivre avec l’apparition des notions modernes de figures aléatoires, d’improvisation libre… sans parler du théâtre musical ou de l’immersion dans le grand fleuve des civilisations (Bali, l’Inde, l’Afrique, que sais-je encore… ) que la mondialisation des échanges a rendue possible. Ce sont toutes ces aventures de l’esprit qui proposent une invitation au voyage sans équivalent dans l’histoire et qui, sans nul doute, injecteront du sang neuf dans l’organisme de la musique occidentale. Il peut paraître excessif, voire grandiloquent, de convoquer des perspectives aussi grandioses dans les humbles ateliers d’apprentissage instrumental ou vocal, mais c’est pourtant bien en ouvrant les fenêtres, et sans renoncer à ce que nous sommes, que nous laisserons entrer les vents du renouvellement. Nous en sommes convaincus, la leçon de musique, et son binôme inévitable cours individuel/cours collectif, sera nourrie par cet appel du large, qui contribuera à approfondir l’éternelle question, consubstantielle à l’expression musicale elle-même, de l’union de l’âme et du corps.

    Par là, et sans nous égarer dans les prolongements métaphysiques de la formule, nous entendons la lutte permanente, le combat sans cesse recommencé car jamais gagné d’avance, pour soumettre le corps, si souvent lourd et rétif, aux élans sans pesanteur du désir musical, aux « ailes de l’âme » dirait Berlioz, et qui donnent toute sa noblesse à la notion de virtuosité. Grand théoricien de l’enseignement du violon, Paul Rolland ne disait pas autre chose quand il rappelait que le mouvement, c’est la vie elle-même, par opposition à l’immobilisme mortifère ; et toute sa pédagogie ne visait qu’à mettre en œuvre un mouvement perpétuel du corps et de l’esprit capable de donner vie au moindre fragment du discours musical. En oubliant une telle vérité première, nous prenons le risque que la transmission du savoir artistique reste à jamais, au sens propre, lettre morte.

    Pour citer ce document

    Alexis Galpérine, « Enseignement collectif/enseignement individuel, ou la mise en mouvement du discours musical », La Revue du Conservatoire [En ligne], Dossier Individuel/collectif, Le quatrième numéro, La revue du Conservatoire, mis à jour le : xxx, URL : xxx.

    Quelques mots à propos de : Alexis Galpérine

    Alexis Galpérine, violoniste, concertiste et professeur au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), est aussi l’auteur d’articles et d’ouvrages musicologiques. Il est dédicataire d’œuvres de plusieurs compositeurs contemporains. Sa discographie compte à ce jour une soixantaine d’enregistrements.

    Notes

    1. Arlette Biget, Une pratique de la pédagogie de groupe dans l’enseignement instrumental, Paris, Éditions Cité de la musique, 1998. ↩︎